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HUGUES REBELL
LES NUITS CHAUDES DU CAP FRANÇAIS
Editions Georges Cres
Paris 21 rue Hautefeuille
Les Nuits chaudes du Cap français
HUGUES REBELL
Les Nuits chaudes du Cap français
PARIS
GEORGES CRÈS & Cie
Éditions de la Plume
116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116
MCMXVIII
A MAURICE SAILLAND
LIVRE PREMIER
LA VENGEANCE D'UN INCONNU
Comme je visitais Bordeaux, par un matin d'été, et que je suivais, avec un ami, une ruelle sombre conduisant à la Porte du Palais, mon regard s'attacha sur une maison du XVIIIe siècle, aux balcons de fer renflés, soutenus de cariatides, aux hautes fenêtres surmontées de mascarons grimaçants. Encadrée de jardins, de hauts feuillages pleins de ténèbres, elle semblait prendre ses aises avec les baraques étriquées, tordues, sans doute pauvrement habitées, de son entourage, où l'on voyait du linge et des mouchoirs rouges à sécher. En dépit de la lumière jaune et avare qui ne l'éclairait qu'à demi, des figures sculptées assez rudement, des amours aux jambes cagneuses et aux pieds serpentins cabriolant sous les balustres massifs du premier étage, cette demeure avait grand air; j'y lisais comme une expression de richesse fastueuse et insolente; des souvenirs de ce négoce hardi qui s'en allait à travers le monde, à la ruine ou à la fortune et qui, s'il avait réussi, étalait au retour son triomphe et criait ses plaisirs.
Voyant que les vieux murs m'avaient rendu songeur, mon compagnon, qui était de la ville, me dit: «Cette maison a une histoire singulière.» Je la lui demandai. Et voici à peu près ce qu'il me conta, tandis que nous nous faisions un chemin avec peine au milieu des marchandes de fruits voiturant leurs éventaires et des servantes allant aux provisions, les cheveux enroulés sous un foulard écarlate.
Pour écraser l'émeute qu'avaient soulevée à Bordeaux l'arrestation des députés girondins, l'arrêt des affaires et enfin la famine, la Convention venait d'envoyer avec pleins pouvoirs le représentant Tallien. C'était un homme médiocre, paisible, mais fat et ambitieux qui, par intérêt, besoin de se distinguer, de conquérir un rang élevé dans la République, devint tout d'un coup sanguinaire. Trouvant que l'insurrection s'était calmée trop promptement pour sa gloire, il affecta de découvrir partout des complots et des conspirateurs, et la guillotine ne chôma plus.
Cependant, au milieu de ces boucheries, Tallien eut un moment d'humanité et il se laissa attendrir. Une jeune femme, Thérésia de Cabarrus, épouse divorcée de M. de Fontenay, se trouvant en prison comme suspecte, s'autorisa d'une courte entrevue qu'elle avait eue naguère avec le représentant pour lui demander justice; elle parvint à le voir, le toucha de sa vive et agaçante beauté d'Espagnole. Tallien lui rendit la liberté, et n'eut pas de peine ensuite à en faire sa maîtresse; sans être beau ni agréable, c'était alors une puissance, que Thérésia, peu farouche, et surtout intéressée, devait se plaire à conquérir. On les vit passer sur le Cours de Tourny, enlacés comme d'humbles et obscurs amoureux; dès lors, Bordeaux les confondit dans la même réprobation.
Thérésia, pourtant, loin de ressembler à Tallien, mettait son honneur féminin à être bonne et s'appliquait à la miséricorde comme à une élégance. Arracher de Tallien des passeports, parfois des levées d'écrou; empêcher des visites domiciliaires, prévenir des condamnations, c'était son jeu. Seulement, comme la bonté est une vertu qui mérite récompense et qu'on ne peut guère attendre celles de l'autre monde, Thérésia trouvait juste de faire payer ses grâces à ses obligés. Tantôt c'était un collier de douze ou quinze mille livres, tantôt c'était presque une fortune, vite gaspillée d'ailleurs, en joyaux, en toilette et en fêtes.
Le ménage vivait ainsi, fort doucement, des menaces du maître et des rémissions de la maîtresse. Il y avait bien, de temps à autre, de légères querelles, soit que Tallien jugeât périlleuse la vente d'une nouvelle grâce, soit que Thérésia se fût montrée trop aimable pour les camarades du représentant. Avec des façons d'ours mal apprivoisé, il criait à son amie: «Si tu continues, je vais te faire guillotiner.» Mais la jeune femme lui répliquait en riant: «C'est bien! je ne t'embrasse plus.» Et sans force armée, sans bourreau, sans pouvoirs derrière elle, c'était encore la plus puissante.
Elle se faisait un divertissement, ou même une arme, de ces colères qu'elle savait fugitives, dont elle humiliait ensuite Tallien, et qui le lui rendaient plus soumis, plus attaché. Alors, semblable aux femmes qui n'ont point à compter avec l'amour, elle sacrifiait ses adorateurs à sa fortune.
Un matin qu'elle était encore couchée, goûtant ces voluptés de paresse qui sont si chères aux créoles et aux méridionales, on lui apporta une lettre qui longtemps la secoua de rires et la remplit d'une gaieté enfantine. Bien que Thérésia eût le style emphatique et contourné dès qu'elle se mêlait d'écrire, les manières prétentieuses de son correspondant ne l'en amusèrent pas moins à l'excès. La tête renversée sur l'oreiller, ayant peine à contenir son rire:
—Tiens, regarde-moi cela, dit-elle à Tallien qui travaillait près de son lit, et elle lui tendit l'épître d'un geste nonchalant, au bout de son bras nu.
«Jamais l'Innocence, écrivait-on, entre autres compliments, n'a décoré un front plus pur que le vôtre; il rendrait l'Amour muet, et glacerait jusqu'au Désir, si votre bouche mutine, formée par les Grâces, en inspirant l'admiration, ne laissait croire aussi que les paroles sensibles et pitoyables lui conviennent mieux que les cruelles...»
—Hein! s'écria Thérésia, tu ne m'en as jamais écrit de pareilles!
—L'insolent, murmurait Tallien.
—Bah! fit-elle, c'est du bel esprit de province. Ça ne tire pas à conséquence.
—Bel esprit, bel esprit! cela te plaît à dire, mais ce jargon ridicule cache peut-être des intentions fort malhonnêtes. Je voudrais bien savoir quel est le malotru qui s'est permis de t'adresser ces indécences. Je lui ferais passer le goût de t'en écrire de nouvelles.
—Laisse-donc! Laisse-donc! disait Thérésia. Je suis de force à me défendre d'un galantin.
—Tu les encourages par tes coquetteries, s'écriait Tallien furieux, et il se promenait à grands pas, froissant la lettre, heurtant les meubles à jeter et à briser, les uns contre les autres, les sèvres fragiles et les riens charmants de biscuit et de cristal, dont était remplie cette chambre féminine.
Mais Thérésia, toute joyeuse d'avoir ainsi chauffé au point voulu la colère de Tallien, se mettait à appeler sa femme de chambre:
—Frénelle! Frénelle!
C'était le secrétaire, l'agent secret, l'auxiliaire de Thérésia; d'ailleurs, comme sa maîtresse, jeune et jolie.
Elle accourut, riant déjà, le nez au vent, flairant quelque aventure.
—Frénelle, regardez la colère de mon mari, pour une misérable lettre que je viens de lui montrer! Voilà comment il encourage ma confiance!
—Oh! citoyen, s'écria Frénelle, essayant de prendre un air contristé, pouvez-vous gronder une femme si excellente, si dévouée!
Et comme le regard de Tallien, radouci mais défiant, allait de la maîtresse à la servante:
—Allons! embrassez-vous, et que ça finisse!
Thérésia, vautrée sur le lit, à demi riante et à demi boudeuse, voyait Tallien hésiter, glissait, se haussait vers lui, souple et massive, et d'une bouche chaude, molle, agrandie, lui buvait un baiser.
—Ne recommence plus, disait Tallien, ça fait trop de mal!
—Mes caresses?
—Non, ces lettres...
—Mais ce n'est pourtant pas ma faute si on m'écrit, répliquait Thérésia de cette voix claire des Espagnoles du nord, résonnante comme un roulement de tambour.
Thérésia ne cachait guère son existence. Sauf les grâces accordées aux suspects qu'il fallait naturellement tenir secrètes si on ne voulait pas risquer sa fortune et plus encore, elle ne laissait rien ignorer de son ménage avec Tallien, de ses amours passées et de ses amoureux du moment. Sa cour d'admirateurs aussi bien que ses domestiques se chargeaient de colporter, avec les menus faits de sa maison, les médisances qui se succédaient sur ses lèvres. L'aventure de la lettre fut bientôt la fable de la ville.
Cet amant méprisé se nommait Dubousquens. C'était un des plus riches négociants de Bordeaux, bel homme avec cela, jeune encore, ayant ces façons élégantes, autoritaires et affables du haut commerce bordelais qui était autrefois une véritable aristocratie. Il passait pour un homme habile en affaires, assez fin dans la conduite de sa vie; et, bien que ce ne fût pas son métier d'écrire des billets doux, on s'étonnait qu'il eût en cette occasion montré tant de maladresse. Il fallait que Thérésia lui eût tourné la tête. D'ordinaire il observait une réserve extrême; et, en dehors des affaires et des réceptions obligées, son existence s'écoulait presque mystérieuse au fond de son hôtel de la rue Sainte-Catherine.
Il est vrai qu'il n'avait pas toujours ainsi vécu. On l'avait connu gai, d'une prodigalité extravagante, affichant son luxe et ses débauches. Il entretenait alors une comédienne à la mode, et c'est pour elle qu'il avait fait bâtir ce fastueux hôtel de la Porte du Palais, où il ne l'installa point, car les amants se brouillèrent avant qu'il ne fût achevé. Après la rupture, Dubousquens était parti pour Saint-Domingue, d'où arriva un beau jour cette nouvelle: «Dubousquens se marie! Dubousquens se marie!»
Ces épousailles étaient au moins aussi inattendues que la déclaration à Thérésia de Fontenay.
On annonça son retour, et déjà la curiosité provinciale s'éveillait, essayant d'imaginer les qualités et les défauts de Mme Dubousquens; déjà on préparait vœux et compliments, bals et festins, quand on vit le négociant revenir seul. Il apparut accablé, presque méconnaissable de visage et d'humeur.
Des bruits étranges se répandirent. Sa fiancée était morte, assassinée, disait-on, par une femme.
Dubousquens ne revenait pourtant pas seul ainsi qu'il l'avait laissé soupçonner. Parmi ses domestiques il ramenait une jeune fille noire, trop belle pour n'être qu'une servante. Elle semblait réunir en sa personne comme la séduction de deux races. Elle avait les traits fins, les cheveux souples et soyeux, les formes élancées, je ne sais quelle grâce légère, tout européenne; et aussi de ces grands yeux vagues qui s'endorment ou s'illuminent sans qu'on devine pourquoi; une vie tour à tour somnolente et furieuse, mais ne se trahissant que par l'ardeur des gestes, le mouvement d'un sein qui s'offre, d'une croupe qui ondule, des bonds d'animal lubrique. C'est du moins ce qu'avaient rapporté les rares personnes qui l'avaient entrevue sur le navire, ou, en passant, par une fenêtre entr'ouverte. On ne pouvait l'approcher davantage. Dès son arrivée à Bordeaux, Dubousquens l'avait pour ainsi dire cloîtrée dans son hôtel de la Porte du Palais, dont les vastes jardins étaient défendus de toute curiosité par d'épais ombrages. Deux vieux domestiques anglais, et ne connaissant que leur langue natale, tout dévoués à leur maître, devaient la servir et la garder. Si tranquille et peu fréquentée que fût la rue où donnait l'hôtel, il n'était point permis à la jeune noire de s'y montrer. Pourtant, quelquefois, elle apparaissait un instant au balcon. On ne l'avait jamais surprise à causer, ni même à dire un seul mot à personne, mais elle lançait de temps à autre aux ciels du soir de ces courtes et dolentes mélopées africaines, qui semblent, plutôt qu'un chant développé, un soupir d'exil, un appel aux grandes forêts de ténèbres, à la mer endormeuse de là-bas.
Chaque mois, Dubousquens, laissant le soin de ses affaires à son premier commis Jumilhac, feignait de s'absenter de Bordeaux quelques jours. Il allait simplement s'enfermer dans son hôtel de la Porte du Palais. Il n'y recevait personne. Jumilhac lui-même, que seul on avait mis dans le secret, avait défense, sous quelque prétexte que ce fût, de venir l'y chercher.
Dans la ville, Dubousquens était aimé du peuple, auquel il faisait de larges aumônes; envié des riches, à cause de sa grande fortune. On ne manquait pas de commenter cette retraite et d'essayer d'en soulever le voile. «Pauvre homme! disait-on, avec plus ou moins de pitié et de raillerie, il a été si malheureux, il tente de se consoler.—Il se vengerait plutôt, répliquaient les autres. Le négociant n'est peut-être point l'homme paisible qu'il veut paraître.»
Et l'on racontait qu'il s'élevait souvent, de la maison mystérieuse, les lamentations, des hurlements sauvages. Quelqu'un disait avoir assisté, à la faveur des fenêtres ouvertes, à une horrible scène. Dubousquens frappait de toute sa force la jeune noire. On entendait au milieu des sanglots, des coups sourds sur les os ou des claques retentissantes sur la chair nue, la voix furieuse du maître: «Ah! parle donc de tes caresses! toutes tes caresses abominables ne valent pas un seul de ses sourires. Tiens, donne-moi tes mains, tes mains criminelles, que je les frappe encore! Vois-tu, je devrais te tuer comme tu l'as tuée, exécrable fille!... Est-ce que tu pouvais te comparer, brute obscène, à celle qui était l'Amour!» Le témoin s'était enfui, épouvanté de ces imprécations insensées, puis, ramené par la curiosité, il avait vu Dubousquens subitement calmé, gémissant auprès de sa victime, lui disant d'une voix entrecoupée: «Laisse-moi baiser ton épaule, elle s'y appuyait comme cela, t'en souviens-tu? Te rappelles-tu aussi, le jour où elle s'est endormie contre toi?» Puis il haussait la voix comme si la colère le dominait encore: «Ingrate! Ingrate! Elle qui t'aimait tant! As-tu connu maîtresse si clémente!»
On prétendait qu'entre le négociant et la jeune noire, il existait quelque sorcellerie diabolique et comme un pacte exécrable de luxure. Depuis plus de cinq ans, ils étaient ainsi enchaînés l'un à l'autre.
Tous ces bruits vinrent aux oreilles de Thérésia de Fontenay qui s'amusa fort d'avoir pour adorateur «l'homme à la négresse».
Elle ne comprenait rien à cette double adoration: «S'il m'aime tant, disait-elle, que ne quitte-t-il sa miss Chocolat. Bah! cœur d'artichaut: une feuille pour tout le monde!»
Cependant, avec une persistance, une régularité inexplicable, les épîtres amoureuses de Dubousquens arrivaient chaque matin à Thérésia. Elle ne les montrait point à Tallien, et les mettait dans un petit bonheur du jour où elle conservait tout ce qui lui rappelait ses caprices ou flattait son âme vaniteuse. Bien qu'assez lasse d'une poursuite si opiniâtre, elle avait jugé convenable de ne point repousser brutalement une passion dont elle pouvait plus tard avoir besoin et tirer profit; sans rien faire pour l'encourager, elle voulait attendre.
Mais ce qu'elle supportait d'abord sans trop d'ennui, lui devint bientôt odieux. Les lettres, peu à peu, avaient changé de style. Ce n'étaient plus d'humbles supplications, d'idolâtres prières, mais des ordres et des menaces, puis des insultes.
Enfin la mesure fut dépassée. Un matin la servante Frénelle vit sa maîtresse blême, tremblante d'émotion, les yeux en larmes, sauter à bas de son lit, se précipiter vers Tallien, lui tendre un papier bouchonné, déchiré comme si on avait voulu le détruire et qu'on se fût, après coup, décidé à le conserver.
—Lis, lis! disait-elle. C'est inouï!
Tallien commença à haute voix, mais il s'arrêta à la première ligne:
«Immonde prostituée, toi qui t'es vendue à tout Bordeaux, toi que le dernier des portefaix a pu trousser sur le pont...»
Le reste était encore plus insultant.
Comme s'il n'y avait point dans le vocabulaire commun d'assez basse injure, on était allé chercher les mots les plus boueux que se lancent les mariniers ivres, ceux qui n'évoquent les charmes de la femme que pour les mépriser et les salir.
Le représentant devint pâle; la lettre tremblait entre ses doigts.
—Tallien, dit Thérésia, vas-tu laisser ta femme être la risée d'une ville et la proie d'un misérable? Vais-je tous les jours être traitée de la sorte!
—Comment, tous les jours?
—Oui, reprit Thérésia, ce n'est pas la première lettre de ce genre que je reçois. J'en ai reçu vingt, trente peut-être! Je ne te les montrais pas, pour ne pas t'attrister. Cette fois vraiment c'est trop d'outrages! Je ne peux plus me taire, souffrir sans crier. Défends-moi, frappe le lâche.
—Quel est le misérable, s'écriait le représentant, quel est le misérable qui a pu écrire ces abominations!
—Tu ne vois pas! La lettre est signée!
—Comment! il a osé!... Du-bous-quens! Dubousquens! répétait Tallien, mais je connais ce nom-là.
Il courut chercher des rapports de police, éventra des montagnes de paperasses, et après avoir bouleversé de lourds dossiers, feuilleté et refeuilleté de gros livres, il finit par découvrir sur une page de calepin, une petite note ainsi conçue:
«Dubousquens, négociant. Fortune évaluée à trente millions. Suspect par ses relations avec Gensonné, avec des royalistes avérés comme Martignac. Rôle douteux pendant l'insurrection contre-révolutionnaire. Depuis, a affecté des sentiments constitutionnels.
«A des amis puissants dans tous les partis. Très lié avec Robespierre jeune. Très populaire dans la ville. A ménager.»
—Très populaire, répétait Tallien en secouant la tête, très populaire et à ménager!
—Et qu'importe qu'il soit populaire! s'écria Thérésia.
Puis changeant de ton et se pendant au cou de son amant, l'étreignant avec force:
—Voyons, m'aimes-tu, Tallien? Vas-tu souffrir qu'on insulte ta Thérésia? Vas-tu hésiter à châtier un monstre! De quoi as-tu peur? N'es-tu pas le maître ici? D'ailleurs, il est suspect, ce bandit. Ah! si tu ne prends pas mieux ma défense, tu verras ce qui arrivera. Ils me traiteront comme Théroigne, ils me battront, ils me fouleront aux pieds, ils m'égorgeront peut-être, les infâmes!
—Sois donc tranquille! sois donc tranquille!
—Non! je ne serai pas tranquille tant que tu ne m'auras pas vengée!
Le lendemain de cette scène, Jumilhac, le premier commis de Dubousquens, fut averti du danger que courait son patron par une chanteuse du théâtre, amie de Thérésia. Dubousquens était alors à son hôtel de la Porte du Palais, dont l'accès était interdit à tout le monde. Mais Jumilhac, sous le coup d'une si pressante menace, ne crut point devoir respecter la défense, et, sans retard, il s'en fut le trouver.
A l'heure qu'il arriva, la rue était déserte. Sous le ciel clair, l'hôtel et les jardins formaient une nuit impénétrable. Mais comme il levait le marteau pour frapper, il surprit un mince filet de lumière aux fenêtres du premier étage et, au même instant, un cri atroce, un rugissement prolongé qui remplit la rue. Malgré l'émotion qu'il éprouvait, Jumilhac heurta violemment à la porte. La curiosité, et aussi le désir d'être utile à Dubousquens, dominaient son inquiétude. On ne parut pas l'avoir entendu. Des cris étouffés, puis perçants, retentirent encore; enfin, comme il s'obstinait à frapper, une fenêtre s'ouvrit, un homme parut, demanda:
—Qui est là?
—C'est moi, Jumilhac, il faut absolument que je vous parle!
Un instant après un verrou glissait, la porte s'entrebâilla, et Jumilhac pénétrait enfin dans la mystérieuse demeure, suivant Dubousquens à travers des corridors obscurs, jusqu'à un vaste salon entouré de glaces et meublé de sofas, qu'éclairait d'une lumière pâle un lustre à demi allumé. A son entrée, il entendit soupirer, sangloter longuement dans la pièce voisine.
—Que venez-vous faire? demanda Dubousquens, et qui vous a permis?
Sans habit, dans une fine et précieuse chemise de dentelles, mais à demi déchirée, laissant voir son cou sillonné d'éraflures rouges et comme de griffes profondes, Dubousquens l'effraya, avec ses yeux hagards, ses mains sanglantes, le halètement de colère ou de passion qui soulevait sa poitrine. Il tenait à la main une canne longue et flexible.
Jumilhac lui dit d'une voix sourde:
—Je viens vous sauver. Votre existence est en grand péril.
—Comment cela? fit Dubousquens sans se troubler.
Absorbé comme il l'était, il prêtait à peine attention aux paroles les plus alarmantes.
—Vous avez été bien imprudent! répliqua le commis. Courtiser la maîtresse d'un homme aussi puissant, c'était déjà dangereux; mais lui écrire des injures!... Quel démon vous poussait à jouer aussi légèrement votre tête?
—Que me contez-vous là? s'écria Dubousquens qui avait écouté son commis avec la plus grande surprise.
—Mais la vérité simplement!
—Moi, j'ai courtisé une femme? Je lui ai écrit des injures? Voyons, vous êtes fou!
—Je ne suis pas fou. On a bien reconnu votre écriture.
—Et comment s'appelait cette amoureuse que j'ignore?
Avec hésitation, du bout des lèvres, comme si les démentis formels de son patron lui avaient enlevé son assurance, Jumilhac prononça le nom de la gracieuse Espagnole. Dubousquens le regarda fixement. Il cherchait à découvrir sur le visage de son commis quelque intention secrète, la raison d'un langage qui lui paraissait extravagant.
—Thérésia de Fontenay! dit-il, mais c'est absurde, c'est insensé! Thérésia de Fontenay! je l'ai vue juste une fois, un soir qu'elle passait au cours de Tourny. J'ai même dit, je m'en souviens, à un ami: «Vraiment, cette femme est au-dessous de sa réputation. Je l'aurais crue plus belle.»
A ce moment, un rire bizarre, comme une roulade de cris aigres, un rire qui ressemblait plutôt à un aboiement de chienne qu'à un éclat de gaieté humaine retentit dans la pièce voisine; Dubousquens s'approcha de la porte, y donna un coup de pied.
—Tigresse! te tairas-tu, enfin?
—Il n'y a pas d'être au monde qui m'ait fait plus de mal.
Puis il se mit à marcher à grands pas, la tête baissée, tandis qu'il répétait sans cesse:
—Thérésia de Fontenay! mais je ne la connais pas! je ne la connais pas plus que je n'ai connu Mme de Pompadour. Quel est le coquin assez audacieux pour avoir osé se servir de mon nom?
—Il est adroit en tout cas, observa Jumilhac. Tous ceux qui ont vu ces lettres n'ont pas douté qu'elles ne fussent de vous et Thérésia moins que tout autre. Or elle est en mesure de se venger. Vous connaissez Tallien, n'est-ce pas? Il ne lui en faut pas beaucoup pour transformer un honnête homme en suspect.
—Mais que faire? demanda Dubousquens accablé.
—Il faut fuir, reprit Jumilhac, et sans retard. Il faut fuir dès ce soir.
—Puis-je ainsi abandonner mes affaires, risquer ma fortune?
—Et votre vie! vous n'y pensez plus? vous ne pensez pas que vous avez contre vous des ennemis acharnés, des amitiés compromettantes, des jalousies. Il ne s'agit d'ailleurs que de disparaître un moment. Je vous remplacerai pendant votre absence. Ce ne sera pas la première fois.
Dubousquens réfléchit quelque temps, puis se décidant tout à coup:
—Allons, fit-il, et il alla préparer son départ.
Il n'avait pas plutôt quitté le salon, que de la chambre voisine s'élança, bondit et se glissa à côté de Jumilhac comme un vif et souple animal. Le commis aperçut alors une femme noire complètement nue.
Son allure conservait quelque chose de sauvage, même de féroce; le regard au contraire était plein d'une douceur insinuante. Jumilhac crut lui voir autour du cou une parure de corail: c'étaient des gouttelettes de sang qui coulaient d'une blessure toute fraîche; on eût dit qu'une lame d'épée venait de lui entailler la peau légèrement. Ses yeux restaient encore rouges, et humides des pleurs qu'elle venait de répandre.
Elle alla s'étendre sur un sofa, et les bras rejetés en arrière, la tête appuyée contre les mains, la chevelure dénouée, elle regardait devant elle, en montrant ses dents brillantes.
Dubousquens était revenu en manteau et en bottes de voyage, prêt à partir. Quand il vit la négresse, une grande fureur l'emporta; il la prit par les cheveux, et la poussa du sofa à coups de pieds. Elle s'abandonnait aux brutalités du maître sans paraître en éprouver aucune frayeur, et ne cessait de lui montrer les dents en un rire plein de dédain et qui semblait une menace de morsure.
—Misérable! criait Dubousquens en la frappant. Oh! je ne te laisserai pas ainsi. Il faut que je te tue!
—A quoi songez-vous? dit Jumilhac, et il saisit le bras de Dubousquens qui se levait pour la battre encore. Quand vous êtes en danger d'être arrêté, ne pouvez-vous oublier vos querelles? Tenez, écoutez!
La rue retentissait d'un long piétinement. Des pas s'arrêtèrent devant l'hôtel. Des crosses de fusil tombèrent sur le seuil. Une voix haute cria:
—Ouvrez! au nom de la loi!
—Les bougres! fit Jumilhac, nous sommes foutus maintenant!
Cependant Dubousquens, très calme, éteignait le lustre, poussait la négresse dans la chambre voisine, dont il fermait la porte à clef, et priait Jumilhac de le suivre.
Ils se glissèrent doucement dans le jardin, et comme la lune était levée, ils longèrent les murs abrités par de grands cèdres. Ils gagnèrent ainsi une petite porte dissimulée sous les arbres. Tout en cherchant la clef qui devait l'ouvrir:
—Un parent et moi, fit Dubousquens, sommes seuls à connaître cette issue, et nous avons intérêt tous deux à ne point nous trahir.
—Alors, soyez sans crainte, dit Jumilhac. J'ai tout préparé pour votre départ. Vous trouverez des chevaux à côté de Sainte-Croix. Gagnez Soulac. Le Scipion prend la mer après-demain, il vous débarquera sur la côte d'Espagne. En cas d'ennuis, voici un passeport en règle. Je vous apporte aussi l'argent qui est rentré cette semaine.
—Ah! mon ami, puissè-je vous rendre, un jour, tout le bien que vous me faites en ce moment.
—Dépêchons-nous, fit Jumilhac. J'entends du bruit.
Dubousquens ouvrit alors avec précaution la petite porte. Mais il eut un recul de terreur. Des fusils et des baudriers blancs brillaient dans la nuit. Une troupe de gendarmes l'attendaient à sortir.
—Ah! canailles, cria-t-il, qui a pu leur dire!
Et il essaya de faire feu de ses pistolets; mais aussitôt on se jeta sur lui, il fut désarmé en un clin d'œil.
Comme on l'entraînait avec Jumilhac, une forme noire surgit au milieu des gendarmes, les bouscula, glissa entre leurs mains. C'était la négresse qui s'était échappée ou qu'on venait de délivrer. Elle se détourna en courant, envoya du bout de ses longs doigts un baiser ironique à Dubousquens, eut son rire étrange pareil à un aboiement de chienne, puis elle disparut dans une ruelle.
Dubousquens fut condamné à mort. Thérésia, implacable dans sa haine, suivit d'un balcon, en compagnie de Tallien, l'exécution de son insulteur. Il mourut courageusement, en homme qui a épuisé les plaisirs et peut-être, au milieu de toutes les apparences du bonheur, les maux de ce monde.
Mon guide ignore ce que devint la négresse. Elle dut quitter la France, retourner parmi les siens, maintenant affranchis et maîtres, oublier au milieu d'eux son servage, ses amours horribles, peut-être ses crimes.
A Bordeaux, le secret de cette vengeance et de cette union bizarre n'est point encore éclairci. Il dort au milieu de ces vieilles murailles, dont les mascarons grimaçants ont je ne sais quel cruel sourire. Sans doute on craint toujours les fantômes de ce passé tragique, car les volets clos et le seuil moussu de l'hôtel exhalent la sombre tristesse des maisons abandonnées.
Quelques jours après avoir entendu et consigné par écrit cette aventure, le hasard nous mettait entre les mains divers manuscrits qui semblent se rapporter à notre histoire: c'est le journal d'une dame créole, le livre de bord d'un négrier et un cahier des mémoires d'un docteur. Plus tard nous fîmes encore une nouvelle découverte. Nous donnerons toutes ces pages à la suite de ce récit. Peut-être le lecteur trouvera-t-il comme nous qu'un même lien les unit et que, contenant chacune des renseignements spéciaux, et écrites d'un style particulier, elles n'en forment pas moins, dans leur ensemble, comme les diverses parties d'une même histoire.
LIVRE SECOND
JOURNAL D'UNE DAME CRÉOLE
Le Cap français, mai 1791.
J'ai allumé tous les flambeaux, puis je me suis mise à écrire sur mon lit, après avoir fermé le moustiquaire. J'aurai moins peur à présent.
La nuit m'a semblé si brusque! Oh! je me rappellerai toujours cette sortie de l'église, ce jour décoloré, cette allée d'acajous dont le feuillage m'apparut terne et flétri. Il soufflait un vent frais, et j'ai respiré, sous le porche, une odeur exquise, la même odeur que Mme Du Plantier, l'autre soir, m'a fait respirer sur son corsage. On eût dit que la traîne de sa robe s'était longuement attardée sur ce seuil. Eh bien! je me sentais oppressée comme par un air brûlant, corrompu. Et, lorsque le soleil est tombé dans la mer, que l'obscurité nous a envahis, j'ai cru que mon châtiment était venu et que j'allais, à ce moment même, cesser de vivre. Mon Dieu! avant de m'appeler, laissez-moi du moins m'expliquer avec vous, entendez ma confession. Epargnez-moi si je n'ai pas tout dit à votre ministre: je ne le pouvais pas!
Je m'étais bien promis ce matin de ne rien cacher; puis Mme de Létang m'a invitée à dîner. J'ai accepté pour m'étourdir, vous le savez: j'étais si malheureuse. Est-ce cette liqueur, ce tafia au muguet qu'elle m'a servi à la fin du repas, qui m'a grisée? mais, lorsque plus tard, au confessionnal, l'abbé de la Pouyade m'a demandé d'une voix un peu surprise, inquiète même: «Est-ce tout?» j'ai répondu «oui» sans hésitation. Je crois bien que je n'ai pas menti. Si coupable que je sois, du moins ma confession n'a-t-elle pas été sacrilège! C'est seulement après avoir quitté M. de la Pouyade que j'ai retrouvé avec terreur mon péché, que je l'ai senti autour de moi qui m'étreignait, qui m'étouffait. Ah! pourquoi l'abbé n'a-t-il pas insisté, ne m'a t-il pas pressée de questions? Je n'aurais pas cette charge horrible sur la conscience!
Il paraît que j'ai crié tout à l'heure, comme une suppliciée; je me voyais damnée; dans mon désespoir, j'avais jeté mes papiers, je me roulais sur mon lit et je mordais les draps. J'ai été bien surprise de voir tout à coup la bonne figure un peu pleine et réjouie de M. de Montouroy, cette forte moustache qui ombrage ses lèvres narquoises. Bien qu'il ne soit pas méchant, cet homme me gêne toujours un peu. Gras d'une graisse sans couleur, avec son teint noir, il ressemble à sa mère qui est de Séville: il a, comme elle, une trivialité de gestes, une façon bruyante de rire et de parler qui manquent tout à fait d'élégance. Il venait d'entr'ouvrir les rideaux et d'écarter le moustiquaire. Je me suis retournée et relevée un peu lourdement et puis, au milieu de ma peine, j'ai ri, parce que ma chemise, dans les mouvements que j'avais faits, s'était un peu trop troussée et que Montouroy, en entrant, avait dû découvrir une drôle de figure.
—Vous me devez un cierge, Rose, m'a-t-il dit. (Il est familier avec moi à la façon des Espagnols, et puis nous sommes un peu parents.)
—Pour m'avoir surprise au lit?
—Pour vous avoir empêchée de brûler. Sans moi vous flambiez comme un champ de cannes. Le bas de vos rideaux était déjà en feu.
Je vis en effet le bord du moustiquaire tout noirci et rongé. Je tremblai à l'idée du danger que je venais de courir, et puis je riais de ma frayeur, parce qu'à présent j'étais en sûreté.
—Vous ne vous aperceviez de rien?
—Non. Je sentais bien un peu le roussi; seulement dans mon rêve je me croyais en enfer: c'était de circonstance. Mais, comment étiez-vous encore ici?
—Je suis resté pour elle, Rose. (Ici sa voix est devenue grave comme pour un reproche.) Ne vous souvenez-vous plus de votre promesse? Ne deviez-vous pas lui parler ce soir?
Il venait aussitôt de me rappeler, sans qu'il s'en doutât, l'opprobre de mon existence, en me parlant de cette jeune fille qu'un crime a conduite chez moi et à laquelle j'ai pris tout son luxe, tout son bien-être, toute sa liberté!...
Ah! qu'ai-je écrit? Moi, qui passe pour la plus pieuse, la plus charitable des femmes! Tant pis, j'avais besoin de me confesser. Et puis personne ne verra ce cahier, que moi—et Dieu.
—Si, mon ami, ai-je répondu, si, je me souviens bien, mais pour parler de vous à Antoinette, il fallait trouver une occasion. Vous savez que les jeunes filles sont capricieuses. Il suffit que je vous présente pour qu'elle ne vous trouve pas de son goût. Venez souvent à la maison, faites-lui votre cour. Je vous y autorise. Et vous verrez ce qu'elle pense de vous. Je vous promets de faire tout pour la décider à une union que je souhaite de mon côté très vivement, je vous assure. Mais je ne me crois pas le droit de la lui imposer.
—Merci, Rose. Seulement si elle songe à moi, sachez lui faire un bel éloge de votre serviteur.
—Je n'y manquerai pas. A présent sauvez-vous, mon cher Jacques. Si quelque esclave vous apercevait, dès demain on dirait dans toute la ville... vous savez quoi!
—Personne ne m'a vu ni ne me verra. Je sais marcher discrètement. A propos, vous avez toujours cette Zinga?
—Mais oui!
—Cette horrible négresse?
—Pourquoi horrible? elle est plutôt jolie, cette enfant.
—Je n'aime pas ses yeux. J'y lis la haine, la cruauté, le goût du mal, et puis...
—Et puis quoi? Dites, Jacques, dites vite. Je veux savoir!
Je lui avais saisi les bras, m'avançant toute vers lui, haletant contre sa poitrine, mais il se dégagea légèrement, et me saluant avec un sourire:
—Une autre fois! Vous savez bien qu'il est trop tard ce soir pour que je vous parle longtemps. On dirait dans toute la ville...
—Méchant! lui criai-je comme il sortait de la chambre.
Que lui a-t-on raconté sur la négresse? Est-ce qu'il saurait quelque chose de nos conventions atroces? Non, car il ne viendrait plus ici. Je lui ferais peur. Sa visite doit plutôt me rassurer. Et puisque je l'ai à ma disposition, ce jeune homme, je dois me servir de lui. C'est même étrange que je n'y aie pas songé plus tôt. Qu'il épouse Antoinette, oui! qu'il l'emmène et me délivre pour toujours de cette enfant dont la vue même m'est un remords. Absente, je ne penserai plus à elle, je n'aurai plus souvenir des événements qui l'ont conduite dans ma maison; je ne redouterai plus que les indiscrétions, les colères de Zinga lui révèlent le passé et me dénoncent à toute la ville. Je finirai par croire, comme tout le monde, à ma charité. Je serai, à mes yeux mêmes, «la bonne Madame Gourgueil».
Mais aux yeux de Dieu?...
Et si Dieu n'existait pas?... Mme du Plantier est athée; le docteur Chiron aussi. Ce sont des êtres intelligents pourtant, aussi intelligents que moi, et beaucoup plus instruits. Peut-être ma croyance vient-elle de mon éducation, et de cette bête de tante qui me faisait tout le jour, quand j'étais fillette, ânonner le catéchisme... A Paris il y a, paraît-il, de grands esprits qui ne croient pas.
Dans cette nuit chaude, c'est en vain que j'essaie de m'assoupir. A chaque instant des idées surgissent en moi; il faut que je reprenne mon cahier, ma plume, et que j'écrive comme pour soulager mon esprit en feu.
Le vrai soulagement sans doute serait de parler à Antoinette. Si, enfin, je savais ce qu'elle pense de Montouroy? si j'avais la certitude qu'elle est prête à l'épouser. Elle partirait avec lui pour Saint-Domingue; peut-être même le couple quitterait-il l'île; je ne la verrais plus.
Un désir de causer avec elle dès à présent m'a saisie. Il m'a semblé que le calme et la fraîcheur de la nuit seraient plus propices à notre entretien que le jour. Puis les esclaves dorment. Zinga elle-même s'est assoupie. Je l'entends ronfler à côté. Je ne verrai pas devant nous son sourire railleur; elle ne soupçonnera rien; elle ne s'avisera donc pas de m'adresser des reproches pour faire acte d'autorité.
Je me suis levée; et, sans prendre la peine de me vêtir, j'ai traversé le corridor, je suis allée avec un flambeau jusqu'à la chambre d'Antoinette, j'ai écarté la portière: Antoinette dort aussi elle, doucement. C'est à peine si je perçois son souffle. J'ai été surprise. D'ordinaire elle se couche moins tôt. Je crains de l'éveiller. Elle est si tranquille! Pourquoi troubler cette âme d'un amour auquel elle ne songe pas encore? Son enfance lui est légère; elle s'y attarde, dirait-on, avec délices. C'est vrai. Cependant l'image d'un jeune amant pourrait bien la ravir aussi. Et puis qu'importe qu'elle aime ou qu'elle reste innocente! J'ai besoin, moi, qu'elle se marie; il faut que je sache son opinion sur Montouroy. Elle l'aime peut-être. Et si elle ne l'aime pas, elle l'épousera tout de même. Pourtant je ne voudrais pas avoir trop l'air de la contraindre.
Je suis entrée dans la chambre; je me suis approchée du lit. Comme sa bouche large, charnue, entr'ouverte, comme ses paupières aux longs cils, bien arrondies et baissées, lui donnent de grâce! Le jour, quand elle laisse voir son regard, elle trahit moins sa pensée que dans ce sommeil ingénu et souriant. Un peu de feu anime son teint; ses cheveux châtains, aux touffes opulentes, sont répandus ici et là sur l'oreiller; de ses pieds unis, elle foule les draps rejetés au bas du lit, et, comme pour corriger ce désordre, son bras, d'un geste pudique, ramène la chemise sur son sein.
Jamais je n'aurais soupçonné qu'elle pût être aussi jolie. J'ai eu soudain pitié d'elle. Quelle destinée atroce m'a livré cette malheureuse enfant!
Mais, dominant une émotion si nuisible à mes intérêts, j'ai hâté le réveil d'Antoinette, en levant l'abat-jour du flambeau. A la clarté subite qui tombait sur son visage, elle a ouvert les yeux, et, tout de suite, elle a fait une moue gentille, une moue d'enfant volontaire qui se révolte contre une pénitence.
—Je ne veux pas qu'on m'agace comme ça! s'est-elle écriée, puis en me reconnaissant: Ah! c'est vous, madame!...
Elle avait cru que c'était une esclave qui était entrée.
—Je venais voir si vous dormiez, ma chère enfant.
—Oh! oui... et bien! il faisait si plaisant là-bas!
—Dans vos songes? A quoi rêviez-vous donc?
—Je ne sais pas... Mais je me sentais bien heureuse.
Et elle s'étirait, se retournait voluptueusement comme pour saisir, effleurer encore ce bon sommeil qui s'enfuyait, tendant vers moi toute la cambrure déjà robuste de ses reins, insouciante, dans l'effarement du réveil, de ce qu'elle pouvait me montrer de ses grâces secrètes.
—Ma chérie, lui dis-je, j'aurais désiré vous parler de choses sérieuses. Je pensais que ce soir, comme d'habitude, vous profiteriez de la fraîcheur pour travailler à vos dentelles. Le moment me paraissait convenable pour causer avec vous. Nous n'aurions pas eu à craindre les visites ni les nègres. Mais puisque vous êtes couchée, je me retire.
Elle parut troublée de mes paroles: une rougeur soudaine vint colorer son front, et ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle dit:
—Restez, madame, je n'ai plus envie de dormir.
Je savais bien qu'elle insisterait. Je m'assis au bord de son lit, tout près d'elle.
—Vous avez vu aujourd'hui M. de Montouroy?...
A ces paroles, Antoinette fut encore plus émue; elle mit presque de la colère à me répondre:
—Oui, il a été ridicule comme toujours.
—Ridicule! m'écriai-je, est-ce donc ridicule de vous trouver aimable, de se plaire auprès de vous?
—Ah! il me trouve aimable! fit-elle en riant d'un rire forcé. Et moi je le trouve simplement insupportable.
—Ne vous conduisez pas en fillette, continuai-je d'un ton sévère; je vous rappelle que M. de Montouroy est mon parent, que je le reçois chez moi: vous lui devez des égards. J'avouerai que j'avais des vues sur lui: M. de Montouroy n'est pas un vieillard; c'est un brillant gentilhomme.
—Un fat! dit Antoinette à demi-voix, et en haussant les épaules.
J'étais irritée; je répliquai vivement:
—Vous répétez un mot d'Agathe; maintenant vous jugez tout le monde d'après les impressions de votre amie.
Agathe de Létang est une de ces enfants dont l'aveugle tendresse d'une mère fait des révoltées, des envieuses ou des despotes. Habituées au plaisir comme à leur esclave, elles voudraient que tout pliât sous leurs caprices, jusqu'à la nature, jusqu'à l'existence. Agathe ne s'explique pas que Montouroy ait pu, au dernier bal de Mme Du Plantier, la faire danser toute une nuit sans aussitôt s'éprendre d'amour pour elle. A présent, auprès de toutes ses amies, elle essaie de le rendre odieux. Je pensais bien qu'aux yeux d'Antoinette, cette aversion d'une camarade était le principal désavantage de Montouroy.
Cependant Antoinette me répondit:
—Personne ne m'a jamais parlé de M. de Montouroy, madame.
—Alors qu'avez-vous contre lui?
—Il me déplaît.
—Antoinette, lui dis-je, je veux vous parler ce soir comme l'aurait fait votre pauvre mère. Il ne s'agit pas d'une fantaisie enfantine, mais de votre avenir. Vous devez déjà y songer. Que deviendrez-vous sans fortune? Vous savez que mon affection pour vous, qui est très grande, ne correspond malheureusement pas à mes ressources d'argent, d'une médiocrité telle, que c'est à peine si j'ai pu vous venir en aide jusqu'ici, et que j'ignore même si plus tard j'en aurai les moyens.
Je lui mentais avec tranquillité. Mon Dieu, pardonnez-moi! Si je fus criminelle autrefois je suis aujourd'hui décidée au bien. Peut-être de tout le mal que j'ai fait, naîtra-t-il une bonne action. Je ne puis oublier mes intérêts, je le confesse, du moins ai-je le désir d'être utile à cette enfant.
Antoinette ne perdait aucune de mes paroles comme si chaque mot, tombé de mes lèvres, devait la perdre ou la sauver; les battements précipités de son cœur soulevaient son sein dont l'éclat et la plénitude se révélaient à moi pour la première fois. Touchée d'une soumission si attentive, je continuai de la sorte:
—Mon enfant, je vous prie, ne vous fiez pas à une impression qui ne peut durer. Dès que vous connaîtrez M. de Montouroy, soyez-en sûre, vous l'estimerez. Il possède ces sérieuses qualités d'esprit sans lesquelles il n'est point d'homme; il a la jeunesse, la race, la fortune, que demander de plus? J'ai donc pensé, et justement je crois, que personne, mieux que lui, ne saurait vous rendre heureuse.
Je n'achevais pas, qu'Antoinette se cachait la tête dans l'oreiller et éclatait en sanglots. Je voulus la prendre contre moi et essuyer ses larmes, mais elle se refusait à mes consolations et gémissait plus fort, la face collée contre son lit. Lorsque j'essayais de l'attirer, elle me repoussait avec violence.
L'écrirai-je? Au milieu des larmes qui donnaient à son teint plus de lustre et de chaleur, elle était si belle, que je m'en voulais de mes propositions, tout en bénissant le chagrin qui me l'avait découverte. Je la regardais: elle était déjà femme par les proportions de son corps, et pourtant elle conservait dans son visage gras, où les traits se dessinaient à peine, le charme d'enveloppement et la splendeur pulpeuse de l'enfance. La chair, dans sa blanche nudité ou sous les plis de la chemise, formait des courbes audacieuses, ou s'effaçait en des lignes d'une mollesse et d'une modestie adorables. Pour moi je ne me rassasiais pas de contempler cet épanouissement vaste, ni ces flexibles souplesses.
Alors j'ai ressenti ce que je n'avais jamais éprouvé pour elle, pour personne. Je l'ai vraiment aimée comme ma fille, avec une tendresse jalouse qui ne souffre point de partage. Montouroy m'a paru absurde, et mon désir de l'unir à cette enfant, plus absurde encore. Je me suis dit qu'il fallait garder pour moi des grâces si précieuses. Ne serait-ce pas un sacrilège de confier cette enfant naïve, délicate, à un homme que je connais en réalité si mal. Car enfin, qu'il soit mon parent, que je le croie un honnête garçon, je n'en ignore pas moins son véritable caractère. Les hommes savent si bien se déguiser jusqu'au mariage! Je suis sûre seulement que c'est un brutal. Il suffit, pour s'en convaincre, de l'entendre marcher, de le voir prendre un objet quelconque avec ses grosses mains. Mon flair de femme ne s'y trompe pas. Et j'allais lui confier Antoinette! Ne serait-elle pas infiniment malheureuse avec lui? D'ailleurs ne serait-elle pas malheureuse avec tout homme! Elle est si jeune; elle n'est pas en âge d'être sacrifiée.
Quelle plénitude de joie je ressens à la pensée que nous pourrons sans doute vivre ensemble, confondre nos existences et qu'ainsi une partie du mal que je lui ai fait autrefois sera réparé, puisque mon bien sera son bien, qu'elle vivra de sa, de ma fortune, comme je vivrai de son plaisir.
Dites, mon Dieu! que vous le permettez!
Elle pleurait toujours. Je me suis agenouillée sur son lit, courbée vers elle, et effleurant son visage dans un baiser:
—Chère petite sotte, lui ai-je dit, croyez-vous que je parlais sérieusement? C'était une épreuve, voilà tout. Je voulais voir si vous teniez un peu à moi ou si vous désiriez quitter la maison.
—Oh! madame.
—Vous m'aimez donc un peu?
—Oh oui! Et vrai, vous ne me chasserez pas d'ici?
—Chère mignonne, Madame Gourgueil n'a pas l'habitude de faire du mal à personne et moins encore à celles qu'elle aime.
—Je vous suis à charge, je le sens bien, allez, madame. Si je pouvais vous aider en quoi que ce soit. Je me trouve si inutile. Et puis je suis paresseuse!
—Vous n'avez pas besoin de vous inquiéter. Vous n'avez qu'à rester près de moi. Votre présence suffit à me rendre heureuse. J'ai tant aimé votre pauvre mère, ma chère mignonne. Vous me la rappelez; puis vous me faites oublier la grande douleur de ma vie: l'enfant que Dieu n'a pas voulu me donner et que vous remplacez.
Ses larmes coulaient plus abondantes, mais à présent c'était la joie qui l'attendrissait ainsi. Avec quelles délices l'ai-je serrée dans mes bras! J'étais aussi surprise qu'elle-même; la tranquillité d'âme que je cherchais ne m'était pas venue, mais une passion inattendue, dominatrice, qui effaçait tous les soucis, et qui se répandait en moi brûlante, savoureuse comme un vin de fruits et de piments.
Comment ai-je pu vivre près d'elle et l'ignorer jusqu'aujourd'hui!
Je l'étreignis et je la baisai. La chérie me mit toute son âme fraîche sur les lèvres, et je sentis ses larmes comme une rosée matinale humecter mes joues; puis, voulant la laisser reposer, je regagnai doucement mon lit.
J'étais à peine couchée que Zinga a paru devant mon lit, riant de ses dents fines et de ses grosses lèvres entr'ouvertes qui me donnent à la fois l'idée d'un fruit suave et d'une gueule venimeuse. Son être est fait de contrastes. D'allures légères et de pieds lourds, gracieuse de traits, mais effrayante par l'expression de sa physionomie, cette jeune noire respire un vice naïf, une haine caressante qui me remplit d'horreur. Dire que je pensais oublier le passé, refaire mon existence, ne rien laisser subsister en moi de la femme d'autrefois!... et la seule vue de cette fille moqueuse me rappelle mes fautes,—mes crimes, hélas! Ah! si je pouvais la vendre! Mais elle sait bien que cela n'est pas possible! elle me dénoncerait à ses nouveaux maîtres,—on ne la connaît pas, elle, et moi on me soupçonnerait; et puis il serait si facile de savoir tout ce que j'ai fait! Si je la tuais?... Peut-être. J'y songerai. Ce n'est qu'une esclave, après tout. Mais les mœurs deviennent si étranges à présent! Madame Du Plantier a eu des ennuis pour avoir châtié trop rudement son vieux Jeannot qui, pourtant, avait volé son argenterie. D'ailleurs cette fille, dont la présence m'est un continuel remords, dont le sourire m'épouvante, je ne sais quelle sorcellerie me lie à elle, me rend sa perversité délicieuse. Cependant je lui ai crié d'une voix rude:
—Qui t'a appelée?
—Maîtress, mo tandé-li. Pa domi. Mo çatouillé li? (Maîtresse, je t'ai entendue. Tu ne dormais pas. Veux-tu que je te chatouille?)
Je l'ai vue agiter les longues ailes de perroquets dont elle vient me caresser le soir quand je ne dors pas.
—Non, non, ai-je murmuré tout bas.
Je ne voulais pas qu'elle me touchât ce soir.
Mais soit qu'elle ne m'écoutât pas, soit qu'elle voulût agir à sa fantaisie, elle étendit mes jambes que je lui abandonnai, et son bouquet de plumes courut par tout mon corps, me causant une impression de fraîcheur voluptueuse. Elle connaît bien les faiblesses de ma chair et s'égaie à les flatter. Malgré moi, j'approchais mes seins aux caresses des plumes, ou je dénudais mon ventre, ou bien encore, retournée, le visage couvert de ma chevelure dénouée, honteuse à peine, je lui offrais tous les secrets de mon corps; et, sans fin, les ailes duveteuses, d'une touche lente, effleuraient ma peau, ou l'irritaient d'un coup brusque, pour la calmer presque aussitôt d'un baiser lascif et attardé aux creux, aux retraits frémissants de mon être. Elle choisissait comme à dessein les replis minces, qui ne défendent point contre le plaisir, les caches sombres et impures dont l'unique protection est le mystère. Elle y égarait ses plumes, elle y glissait les doigts, et tombant à genoux comme ivre, elle posait là tout à coup un baiser ardent qui répandait une glace dans mon sang enflammé, puis me soulevait et m'anéantissait de jouissance. Alors, les yeux sans lumière, brisée, prête désormais pour la douce mort du sommeil, je tendais désespérément les bras vers elle, afin de demander une grâce que je n'osais implorer de mes paroles. Mais, insensible ou impitoyable, elle éclatait de rire et continuait ses féroces dévotions.
Enfin je m'arrachai au plaisir, je me redressai, et la repoussai, elle et son bouquet de plumes, de mes bras tendus.
—Va-t'en! Va-t'en!
Elle cessa ses jeux câlins, mais, sans pour cela, vouloir s'éloigner. Elle se tenait immobile devant moi, les mains aux hanches; je sentis qu'elle voulait et n'osait pas me parler.
—Allons, qu'as-tu?
—Maîtress, fit-elle, mo guen kichoz pou dili. (Maîtresse, j'ai quelque chose à te dire.)
Mais elle hésita encore, bien que pourtant elle ne soit pas timide. Il fallut la presser. Mes yeux, mes gestes la décidèrent enfin.
—Maîtress, oun blang vini jodi. (Maîtresse, un blanc est venu aujourd'hui.)
—On est venu me voir! Et tu ne m'as pas prévenue?
—No, Es, zot-oulé, diti, fé wé la démiselle? (Non, je ne t'ai pas prévenue. «Pourrai-je, dit-il, voir la demoiselle?»)
—Comment! un inconnu a osé venir demander Antoinette! Ce n'était pas M. de Montouroy?
—No, pas mouché Montouroy, oun bel. (Non, pas M. de Montouroy, un plus bel homme.)
—Et tu ne l'as pas reçu au moins. Tu n'as rien dit à Antoinette?
—No, lo ye rivé la kaz, diti. (Non, il reviendra à la maison, a-t-il dit.)
—Eh bien, tu entends: s'il reparaît ici, tu m'avertiras. Je veux apprendre à vivre à cet insolent. Et puis, écoute encore: M. de Montouroy reviendra demain, eh bien, tu ne le recevras pas.
—Mouché Montouroy! s'écria Zinga en feignant une profonde surprise.
—Oui, M. de Montouroy. Il venait beaucoup trop de monde ici, j'y mets ordre. Allons, Zinga, retirez-vous à présent.
Mais avec un empressement exagéré et comme une exubérance d'affection, Zinga s'est encore agenouillée devant mon lit et m'a couvert les mains de baisers. Puis, dénouant tout un côté de sa candale[1], elle m'a montré des pièces d'or.
—Es zot-oulé vandé mo to lang. (Voudrais-tu me vendre ta langue?)
Je ne pus me retenir de rire; alors Zinga, vivement choquée de ma gaîté, m'exposa très gravement son projet.
—Savé li, savé cri ké to! (Je veux savoir lire, savoir écrire comme toi!)
—Demain, lui dis-je en plaisantant, demain nous penserons à t'acheter une langue.
Elle a noué de nouveau ses louis dans sa candale et est partie toute joyeuse, pleine de confiance, non sans m'avoir de nouveau baisé les mains.
Savoir lire, savoir écrire, est-ce bien utile pour une esclave? Et pourquoi Zinga a-t-elle si grande envie de s'instruire? Est-ce pour m'adresser cette demande qu'elle est entrée chez moi? Est-ce pour m'avertir de cette visite, lorsque tout le jour elle me l'a laissée ignorer? Plus je songe à cette fille, plus je suis inquiète.
J'ai bien pu subir ses caresses brutales, mais je la hais, je hais son sourire faux, je hais son odeur huileuse dont mon lit est encore tout imprégné. Ce soir une tache immonde souillait sa jupe, et cependant je l'ai laissée s'approcher de moi avec sa puanteur, sa saleté, et toute l'horreur secrète de son être, plus repoussante encore par ce que l'on devine que par ce que laisse voir son corps. Comment donc ai-je pu la trouver belle et quelle est aujourd'hui ma lâcheté, pour la craindre et ne pas oser, une bonne fois, l'éloigner à jamais!
Il me semble que si elle n'était pas là, je retrouverais la paix, je me sentirais réconciliée avec Dieu, et l'innocence d'Antoinette me rendrait moi-même innocente ou du moins meilleure... La chère enfant! je tremble quand je songe que sa grâce l'expose à tant de séductions misérables... Que lui voulait aujourd'hui cet inconnu?
Ce que j'ai surpris, ce qui m'est arrivé aujourd'hui, me remplit d'inquiétude. Je crains, en voulant être trop habile, d'avoir manqué de prudence. Il y a tant de corruption et de méchanceté dans cette société du Cap qu'il faut à chaque instant me défendre et défendre Antoinette. Le vice et l'envie nous entourent. La grâce d'une enfant et un peu de fortune, il n'en faut pas davantage pour irriter toutes les convoitises.
Si Zinga voulait être silencieuse, mais elle est mariée! Je sais bien qu'elle me caresse peut-être avec plus de plaisir que son mari. C'est un commandeur si rude, par ses façons lourdes, son embonpoint embarrassant, sa face épaisse de mulâtre! Quand il n'effraie pas, il provoque au rire plus qu'à l'amour. Il ne paraît d'ailleurs pas moins brutal avec sa femme qu'avec ses esclaves. Je crois qu'il m'est dévoué, et pourtant ce matin, en entrant chez eux à une heure où ils ne m'attendaient point, j'ai surpris une singulière conversation. Ils me tournaient le dos et étaient si occupés de leur causerie qu'ils ne m'ont pas entendue.
—Pourquoi trahis-tu les tiens? disait-il, pourquoi ne me montres-tu pas plus de confiance? Tu oublies qu'en obéissant à ce blanc, en lui remettant ce qu'il veut, ce qui t'est facile, tu sers ta race et tu t'enrichis avec moi.
—Guen, Zami (ma richesse, c'est mon amour), a-t-elle répliqué.
—C'est à moi que tu oses dire cela? s'est-il écrié en levant sa large paume.
Elle a éclaté de rire.
—Pa jwé! zami. Si li kré li pa bon pou a rien, mo ke tout fen mo fen, mo che, mo pran viand di mo voezen. (Ah! ah! tu prends ça pour une insulte. Tu ne crois donc pas avoir de quoi être aimé? Alors, si ça ne te gêne pas, il faut bien que j'en aime un autre.)
—Cours donc, coquine, puisque tu as le diable au cul, mais je veux savoir si l'argent existe.
—No savé. (Je ne sais pas.)
—Tu le sais, et tu me le diras...
J'ai eu tort d'interrompre cette dispute. J'aurais appris si Zinga a fait à son mari quelque confidence au sujet de Mme Lafon et de l'argent que j'ai chez moi. Mais que signifie cette phrase de mon commandeur: «Tu sais bien qu'en obéissant à ce blanc, en lui remettant ce qu'il veut...»? Quel est ce blanc? que veut-il? Zinga et son mari m'ont paru tous deux fort troublés à ma vue.
Si alarmantes que soient pour moi ces paroles, divers tracas, cette après-midi, sont venus me les faire oublier, tracas qui sont dus, je crois bien, à la malveillance jalouse de deux amies. Je veux fixer tout cela dans ce journal, j'y réfléchirai ensuite plus aisément et j'aviserai mieux aux moyens de lutter contre mes ennemies secrètes et de protéger ma chère enfant.
J'étais allée visiter avec Antoinette le moulin et la sucrerie. Nous ne ferons la grande récolte qu'après la Saint-Jean, mais nous voulions voir si le moulin fonctionnait bien, et je fis couper des cannes de repousse de l'année dernière, qui étaient déjà mûres. J'expliquais à Antoinette le système du moulin, comment les deux bras tirés par une paire de chevaux, mettent en branle l'arbre qui, à son tour, active le jeu des trois gros tambours entre lesquels les négresses font passer les cannes pleines, puis les bagaces.
Mme de Létang arriva, en compagnie de l'abbé de la Pouyade, vêtus l'un et l'autre avec une élégance telle qu'on aurait dit qu'ils allaient en visite de cérémonie.
Mme de Létang portait une robe de taffetas, chiné à raies vertes, bordée de blonde d'Alençon, relevée sur un jupon de taffetas rose, bordé également de dentelles; son fichu très ouvert et à peine noué par des ganses de soie roses laissait voir entièrement sa gorge. Une anglaise amadis, à grands pans, lui faisait une taille d'une finesse exagérée sur ses énormes paniers, une boucle de brillants fermait sa ceinture et une autre pareille retenait sur son chapeau jardinière une touffe de plumes blanches.
Je sais qu'elle a de beaux yeux noirs quoique un peu bêtes, des dents petites et bien taillées, encore qu'elle les montre trop souvent; et, malgré une prétention insupportable, de la physionomie, un air langoureux qui plaisent; je sais aussi que Mme de Mauduit, qui l'a vue se baigner nue, dit qu'elle a le corps bien fait, mais Mme de Mauduit aurait-elle du goût et de la vue, et Mme de Létang serait-elle la plus belle des femmes, est-ce une raison, pour s'habiller de la sorte quand on va voir une amie et visiter un moulin? Toute cette coquetterie est d'un fâcheux exemple pour Agathe, qui l'accompagnait, d'autant plus qu'Agathe, habillée elle-même d'une simple robe de mousseline, devait être jalouse de sa mère. Comme je faisais mes compliments à Mme de Létang sur sa toilette, elle s'est retroussée pour me montrer son jupon. L'abbé de La Pouyade était présent, elle n'a manifesté pourtant aucun embarras; je dois ajouter que l'abbé ne laissait voir non plus aucune gêne, et donnait son avis sur la coupe du jupon comme une marchande de modes; je remarquai seulement un sourire malicieux sous son nez en bec de corbeau qui semble fureter partout.
Ces manières déplacées non seulement sont nuisibles pour la réputation, mais elles ont causé un accident des plus préjudiciables au moulin. Une négresse travailleuse et excellente ouvrière, nommée Jacqueline, voyant paraître une si belle toilette, n'a pu s'empêcher d'y prêter attention; or Jacqueline était justement occupée à pousser des cannes entre les tambours; comme les paquets qu'apportent les cabrouetières sont quelquefois assez gros, il faut les pousser avec force pour qu'ils s'introduisent entre les tambours; distraite par Mme de Létang, Jacqueline riait avec un sourire envieux à ces façons de petite maîtresse quand, tout à coup, son bras s'est trouvé engagé entre les tambours. Avec une rapidité effroyable, nous l'avons vue se jeter, disparaître entre les pressoirs; un cri perçant s'est fait entendre puis un horrible hurlement étouffé par le ronflement de la machine, le clic-clac des fouets, le trot des chevaux: le moulin tournait alors à toute vitesse.
—Arrêtez-donc, voyons, brutes! ai-je crié à Berchoux et à Canqueteau, les deux nègres conducteurs qui poussaient les attelages au lieu de les arrêter comme s'ils n'avaient rien vu de l'accident.
Il était trop tard; les tambours avaient entraîné la malheureuse; le corps avait suivi le bras; un filet de sang qui coulait du moulin et je ne sais quelle bouillie qui engluait les cylindres étaient tout ce qui en restait. Quant à la tête, coupée violemment par les dents d'engrenage, elle s'était détachée du tronc et était tombée hors du moulin. Les yeux, agrandis par le désespoir, l'épouvante, une douleur excessive, la langue collée à la lèvre inférieure; la bouche qui s'ouvrait comme pour crier, tout le visage révélait l'atrocité du supplice.
L'abbé de La Pouyade s'est approché et faisant le geste de la pénitence:
—Ego te absolvo, in nomine Domini.
—Qu'est-ce qu'il y a? a demandé Antoinette qui tournait la tête vers les cabrouets chargés de cannes que les négresses ramenaient des champs.
—Rien, mon enfant, ai-je répondu, car je voulais l'éloigner de ce répugnant spectacle; mais il a fallu que cette sotte d'Agathe lui apprît l'accident:
—C'est une négresse qui vient de se faire couper la tête.
Mme de Létang s'est alors approchée, ramenant contre ses pieds sa robe et son jupon et les relevant un peu de crainte que le sang qui coulait du moulin ne les tachât, elle s'est mise à examiner avec curiosité la tête de la morte.
—C'est affreux! a-t-elle fait, comme ces esclaves sont imprudentes!
—Faut-il continuer? a demandé Robert, le mulâtre qui remplaçait mon commandeur alors absent.