Isabelle EBERHARDT & Victor BARRUCAND

DANS L’OMBRE CHAUDE
DE L’ISLAM

HUITIÈME MILLE

PARIS
Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1921
Tous droits réservés

OUVRAGES D’Isabelle EBERHARDT

TRIMARDEUR, roman. Collection de l’AKHBAR (Alger).
PAGES D’ISLAM. Un vol. in-16 (Fasquelle).
NOTES DE ROUTE. Un vol. in-16 (Fasquelle).

OUVRAGES DE M. Victor BARRUCAND

AVEC LE FEU, roman (Fasquelle)1 vol.
LE PAIN GRATUIT, huitième mille (Chamuel)1 vol.
LE CHARIOT DE TERRE CUITE, drame en cinq actes,représenté au Théâtre de l’ŒUVRE ; couverturede Toulouse-Lautrec (A. Savine)1 vol.
POUR LE ROI, un acte en prose, représenté auThéâtre de l’Odéon (Fasquelle)1 vol.
IMAGES D’AFRIQUE ET D’AILLEURS, poésies (Éditionde l’AKHBAR)

PUBLICATIONS HISTORIQUES

LA VIE VÉRITABLE DU CITOYEN ROSSIGNOL, vainqueurde la Bastille et général en chef des armées dela République dans la guerre de Vendée (Plon-Nourrit)1 vol.
MÉMOIRES ET NOTES DE CHOUDIEU, représentantdu Peuple à l’Assemblée législative, à la Conventionet aux Armées (Plon-Nourrit)1 vol.
LES VOLONTAIRES DE GENTILLY, comédie inédite enun acte d’ANAXAGORAS CHAUMETTE, procureurde la Commune de Paris en 1793, publiée avecune NOTE SUR CHAUMETTE (Revue Blanche).

Il a été tiré de cet ouvrage
Dix exemplaires numérotés sur papier du Japon.

DANS L’OMBRE CHAUDE DE L’ISLAM

ÉLOIGNEMENT

Aïn-Sefra, mai 1904.

J’avais quitté Aïn-Sefra l’an dernier aux souffles de l’hiver. Elle était transie de froid, et de grands vents glapissants la balayaient, courbant la nudité frêle des arbres. Je la revois aujourd’hui tout autre, redevenue elle-même, dans le rayonnement morne de l’été : très saharienne, très somnolente, avec son ksar fauve au pied de la dune en or, avec ses koubba saintes et ses jardins bleuâtres.

C’est bien la petite capitale de l’Oranie désertique, esseulée dans sa vallée de sable, entre l’immensité monotone des Hauts-Plateaux et la fournaise du Sud.

Elle m’avait semblé morose, sans charme, parce que la magie du soleil ne l’enveloppait pas de l’atmosphère lumineuse qui est tout le luxe des villes d’Afrique. Et maintenant que j’y vis en un petit logis provisoire, je commence à l’aimer. D’ailleurs, je ne la quitterai plus pour un maussade retour vers le Tell banalisé, et cela suffit pour que je la regarde avec d’autres yeux. Quand je partirai, ce ne sera que pour descendre plus loin, pour m’en aller là-bas, vers le grand Sud, où dorment les « hamada » sous l’éternel soleil.


Parmi les peupliers à troncs blancs, en longs sentiers, suivant les premières ondulations de la dune, avec des parfums retrouvés de sève et de résine, j’ai l’illusion de me perdre en forêt. C’est une sensation très douce et très pure que teinte par moments de sensualité l’haleine plus lointaine d’un bouquet d’acacias en fleurs. — Que j’aime la verdure exubérante et les troncs vivants, plissés d’une peau d’éléphant, de ces figuiers gonflés de lait amer, autour desquels bourdonnent des essaims de mouches dorées !

Dans ce jardin surpris en pleine aridité j’ai passé des heures longues, couchée à la renverse, me grisant d’immobilité sous la caresse tiède des brises, à regarder les branches, à peine agitées, aller et venir sur le fond éblouissant du ciel, comme les agrès d’un navire balancé doucement.


Au delà des derniers peupliers, déjà plus grêles et plus rabougris, la piste de sable monte et finit brusquement au pied de la dune immaculée, qui semble en poudre d’or fin.

Là, les vents du ciel se jouent librement, édifiant des collines, creusant des vallées, ouvrant des précipices, créant, au caprice de chaque jour, de nouveaux paysages éphémères.

Tout en haut, hasardeusement posé sur un coteau un peu plus stable, avec ses arêtes de pierres noires, un « blockhaus » rougeâtre veille sur la vallée, sentinelle aux yeux vides, qui a vu passer des armées et des bandes pillardes, et qui regarde maintenant le silence et la paix des horizons vagues.


La dune d’un rouge doré ardent tranche violemment sur le fond bleu et sévère du Djebel Mektar. Le jour finit doucement sur Aïn-Sefra, noyée de vapeurs légères et de fumées odorantes. J’éprouve la sensation de mélancolie délicieuse et d’étrange rajeunissement des veilles de départ. Tous les soucis, le lourd malaise des derniers mois dans la fastidieuse et énervante Alger, tout ce qui constituait mon noir, mon « cafard », est resté là-bas.


A Alger, j’avais dû mépriser des choses et des gens. Je n’aime pas à mépriser. Je voudrais tout comprendre et tout excuser. Pourquoi faut-il se défendre contre la sottise, quand on n’a rien à lui disputer, quand on n’est pas de la partie ! Je ne sais plus. — Ces choses ne m’intéressent pas : le soleil me reste et la route me tente. Ce serait pour un peu toute une philosophie.

Plus près de moi, j’avais eu l’occasion de voir grandir, dans une âme que je croyais plus affranchie, une passion pure et forte, et je disais à mon ami : « Prenez garde, quand on est heureux on ne comprend plus rien aux souffrances des autres… »

Il partit vers le bonheur, du moins le croyait-il, et moi vers ma destinée.

Maintenant je me suis éloignée, et je sens mon âme redevenir plus saine, naïvement ouverte à toutes les joies, à toutes les sensualités délicates des yeux et du rêve.


Je retrouve dans la seule rue arabe du village des impressions calmes de « chez moi », qui datent du mois de ramadhân, l’an passé.

Beaucoup de visages connus, sur les bancs et sur les nattes, devant les cahouadji. Beaucoup de saluts à échanger amicalement.

Et, avec cela, la joie intime de penser que je vais partir demain, dès l’aube, et quitter toutes ces choses, qui pourtant me plaisent ce soir et me sont douces.

Mais qui donc, sauf un nomade, un vagabond, pourrait comprendre cette double jouissance ?

Le cœur encore ému de tout ce qui m’avait prise et que j’ai laissé, je me dis que l’amour est une inquiétude et qu’il faut aimer à quitter, puisque les êtres et les choses n’ont de beauté que passagère.


Contre les barreaux en fer de la fenêtre d’un café maure, devant les pots de basilic, un rassemblement se forme peu à peu.

On y joue du chalumeau et j’entre : cette musique monotone et triste bercera ma rêverie et surtout me dispensera de parler…

MUSICIENS DE L’OUEST

Une salle carrée, peinte en bleu pâle, avec des panneaux roses. A droite, au fond, « l’oudjak »[1] en plâtre enfumé et, sur des rayons de bois, les tasses, les verres et les plateaux. Des bancs en bois et de banales tables en fer rouillé encombrent le café. Dans une cage un oiseau captif sommeille.

[1] Oudjak, fourneau des cafetiers maures, en forme de petit portail voûté.

Étrange petit café saharien, que fréquentent les Marocains et les nomades ! L’assistance y est compacte. Parmi les Arabes, en burnous et haïks terreux, quelques spahis et des « mokhazni », cavaliers indigènes.

Les coudes aux genoux, tous se taisent, tournés attentivement vers le fond de la salle, où, sur un banc, les musiciens sont alignés.

Ceux-là sont des Beni-Guil du Chott Tigri.

Avec leurs loques rougeâtres et leurs sandales, ils ressemblent bien peu aux chanteurs et aux musiciens des Hauts-Plateaux algériens, qui portent, comme les lettrés, des vêtements propres, et, avec des essais de coquetterie arabe, des gilets brodés et des cordons de soie dans les cordelettes du turban. Ces musiciens de l’Ouest conservent le type de leur race fruste, et leur collier de barbe noire et raide donne à leur visage un faux air hindou.

Pourtant, chez l’un deux, le voile épais qui recouvre le turban blanc et évasé, encadre une belle figure régulière, au nez aquilin et aux narines nerveuses, avec des yeux de tristesse. L’autre, joueur de flûte, est aveugle. Il met toute son âme dans les plaintes et les susurrements de son roseau. Comme s’il y parlait, il roule les globes ternes de ses yeux morts, et son buste, avec un balancement cadencé, marque la mesure. La troupe compte encore un vieux batteur de tympanon et, un peu à l’écart, un étrange chanteur, les yeux fermés, la tête renversée, comme ivre.

Le seul luxe de ces miséreux consiste en deux chalumeaux cerclés de cuir et d’anneaux de cuivre poli, avec des tresses de soie bleue entremêlées de chaînettes d’argent et de pièces de monnaie marocaine.


Symphonie de la hamada inhospitalière !

Le tambourin prolonge à l’infini son battement sourd, à contretemps, son battement de cœur humain tour à tour ému et courroucé, faiblissant, lassé et mourant voluptueusement. Brodant sur cette vie artérielle, les durs chalumeaux sonnent parfois des marches de guerre ou tiennent de longues notes mystérieuses qui ont l’air de planer, et les roseaux nasillent des murmures à peine distincts d’eau tranquille ou de brise tiède.


Les Beni-Guil qui circulent dans le village envahissent la salle, gauches, encombrants, gens du désert que les bancs et les tables étonnent.

Pourtant, ils sourient, ils sont fiers du succès de leurs frères parmi les « M’zanat »[2].

[2] Terme de mépris par lequel les Marocains du Sud désignent les Algériens indigènes, qu’ils considèrent comme des renégats.

Sur un plateau posé à terre, les gros sous et les pièces blanches tombent avec un bruit clair. A chaque offrande, le joueur de tambourin bénit à la cantonade la générosité du donateur.

Cependant les Beni-Guil se contentent d’encourager les musiciens par leur attitude et leurs exclamations approbatives. Bien rare celui qui se résigne à jeter un sou sur le plateau, après avoir longtemps fouillé dans sa « zaboula », sorte de sacoche en « filali » (cuir rouge du Tafilalet) que portent les nomades.

Mais voilà que l’un d’eux, tout jeune, se lève tout à coup et esquisse une danse cadencée, lente, le bout de son bâton noueux appuyé contre sa poitrine.

On rit de sa rusticité. Ce geste est celui d’un berger.

Le cafetier, les reins ceints d’une « fouta » rouge et verte, circule, présente ses breuvages fumants sur des plateaux et, chaque fois, il nomme tout haut celui qui a commandé le thé, en appelant sur lui la bénédiction du Rétributeur…

MORT MUSULMANE

Le premier soleil du matin s’épanouit à l’horizon, comme une grande fleur pourpre. La dune de sable, piquée de touffes d’alfa, s’embrase autour de la petite koubba de Sidi-Bou-Djemâa, qui domine la route de Beni-Yaho et de Sfissifa. Des lueurs roses s’allument à la crête des figuiers noirs, et les grands saules pleurent des larmes d’argent irisé.

Autour de la koubba, des Arabes se lèvent. Ce sont des pèlerins, venus de loin pour demander la protection du grand saint. Ils se rangent tous, face au jour levant, et prient longuement, avec les beaux gestes graves du rite musulman qui grandit les plus loqueteux.

Derrière le petit mur d’enceinte, les femmes babillent déjà autour d’un feu de bois mort. Ce sont des nomades, venues avec les hommes de leur tribu. Elles se voilent à peine le visage.

Sous un arbre, un fou en haillons, appuyé sur un bâton, psalmodie le Coran, au hasard, mêlant des versets sans suite. Il est beau avec son visage émacié, ses cheveux noirs, attachés autour du front d’un lambeau de linge blanc, et ses grands yeux ardents et inquiets, fixés sur un point invisible de l’espace.

De temps en temps, du groupe des femmes part le « you-you » cristallin des jours de fête.


Mais, au haut de la dune un cortège paraît. Des Arabes s’avancent lentement, sur un chant grave et cadencé.

Derrière le premier groupe, quatre hommes portent sur leurs épaules un brancard recouvert d’un long drap blanc, et, à l’apparition de ce croyant inconnu, qui s’en vient vers l’éternité, dans la gloire du matin, tous les bruits se taisent.

Alors les hommes entrent dans le cimetière sans clôture.

Parmi les tombes essaimées dans la dune, parmi ces pierres anonymes et sans dates, une fosse est creusée, rapidement, si rapidement dans le sable léger ! Et sur le bord de ce petit fossé on pose le mort, face au soleil.

Maintenant, en demi-cercle, les musulmans prient leur dernière prière, à voix basse, sans se prosterner.

Très vite, sur une simple rangée de briques, on remblaie la fosse, et on plante trois palmes vertes dans le sable du tertre que la brise fraîche entame déjà. Tout le monde s’en va.

Que c’est simple de mourir !

A côté de moi, Si Abdelali, un lettré de Marrakech, se met à chanter à mi-voix une complainte ancienne sur le sort de ceux qui ne sont plus.

Voici : je suis mort, mon âme a quitté mon corps

On a pleuré sur moi les larmes du dernier jour.

Quatre hommes m’ont pris sur leurs épaules,

En attestant leur foi au Dieu unique.

Ils m’ont porté jusqu’au cimetière,

Ils ont prié sur moi la prière sans prosternation,

La dernière des prières de ce monde.

Ils ont rejeté sur moi la terre.

Mes amis sont partis comme s’ils ne m’avaient jamais connu,

Et je suis resté seul dans les ténèbres de la tombe,

Où il n’y a ni joie, ni chagrins, ni lune, ni soleil.

Je n’ai plus eu d’autre compagnon que le ver aveugle.

Les larmes ont séché sur les joues de mes proches,

Et les épines sèches ont poussé sur ma terre.

Mon fils a dit : « Dieu lui accorde sa miséricorde ! »

Sachez que celui qui est parti vers la miséricorde de son Créateur

Est en même temps sorti du cœur des créatures.

Sachez que nul n’a souci des absents dans la demeure des morts.

O toi qui es devant ma tombe,

Ne t’étonne pas de mon sort

Il fut un temps où j’étais comme toi,

Viendra le temps où tu seras comme moi.

L’air de cette complainte est mélancolique et doux, la voix du taleb harmonieuse… Et je regarde le petit tertre abandonné là, pour toujours, dans le vide du désert de sable.


… Nous allions à Sfissifa, un petit bourg tout musulman, sans un seul Européen, sans même un juif.

Encore les rochers sombres du Sud-Oranais, et, dans l’intérieur du ksar, une vie délabrée, des murs de pisé qui s’écroulent, des faces de momies qui se voilent. Tout tombe en ruines, mais nous goûtons un sommeil très doux sous un large grenadier, dans l’éblouissement du soleil déjà haut…

Là je vous retrouvai, si curieusement, ksouriens malingres, au teint blafard et aux attitudes humbles, aux vêtements efféminés, race dégénérée par la vie sédentaire entassée et par la consanguinité séculaire des mariages ! Je vous revis, ksour tombant en ruines, à l’ombre des jardins délicieux que le désert envahit peu à peu et dévore. Et je pensai qu’il est aussi des peuples qui ont l’air de mourir.


Au retour, le soleil venait de disparaître, mais une grande clarté rouge baignait encore la vallée.

Nous repassons devant Sidi-Bou-Djemâa.

Un silence profond, un silence qu’on sent, presque une angoisse, pèse sur la koubba et sur le cimetière, où, parmi les petites pierres anonymes s’élèvent quelques tombeaux maraboutiques, rectangles frustes de terre sèche.

La porte est close, et devant s’est assis un vieux mendiant, son bâton posé contre le mur. Doucement, dans l’ombre de sa cécité, il marmonne des mots sans accent, comme s’il se racontait des choses à soi-même.

Sur la hauteur, deux mokhazni en burnous noirs sont descendus de cheval et prient, tout seuls, dans le dernier rayonnement du jour.

Un chien enchaîné tend vers le ciel son museau de loup aux petits yeux sanglants et obliques, et pousse un long aboiement, une sorte de lamentation d’une tristesse infinie.

EN ROUTE

Après une courte nuit lunaire passée sur une natte, devant le café maure du « Makhzen », au ksar de Beni-Ounif, je m’éveille heureuse, avec cette griserie légère qui me prend quand j’ai dormi dehors, sous le grand ciel, et quand je vais me remettre en route.

Assise sur une pierre, au bord de la route, j’attends Djilali ould Bahti, le mokhazni qui m’accompagnera sur la route de Béchar.


Aller à Béchar ! Dépasser enfin cette limite fatidique de Beni-Ounif, cela suffit pour que je me sente calme et joyeuse, pour que l’ennui qui commençait à m’envahir à Aïn-Sefra achève de se dissiper…

Le temps passe, et ce Djilali tarde à venir.

Le jour se lève, un jour splendide d’été, sans un nuage, sans une brume. Une brise fraîche, qui souffle depuis hier soir, a chassé toutes les poussières, toutes les vapeurs. Le ciel s’ouvre, infini, profond, d’une transparence verte d’océan tranquille.

A l’horizon, dans tout ce vert doré, une lueur plus jaune et plus ardente monte, passant bientôt à l’orangé vif, puis au rouge. En face, dans l’occident obscur, la lune descend, livide, comme le visage d’un mourant.

Tout près de nous, la grande koubba blanche de Sidi Slimane se profile en or, sur le cuivre encore vert du ciel. Des rayons orangés baignent le sol sombre, les tombeaux et les maisons lézardées.

Enfin Djilali arrive, et nous partons, tournant nos chevaux vers la lune qui s’éteint.

Ce mokhazni est un grand garçon brun, bonne et franche figure de nomade Tarfaoui[3] de Géryville. Il est avenant et « dégourdi », et sera pour moi un bon compagnon de route.

[3] De la tribu des Trafi.

… Nous cheminons dans la vallée de pierre noire, entre le Djebel Grouz, encore tout irisé, et les basses collines brûlées du Gara.

Vers la droite passe la jolie petite palmeraie de Mélias, assoupie avec ses « séguia » et ses bassins limpides, à l’entrée d’une gorge profonde du Grouz.

L’an dernier, les bandes de pillards pourchassées venaient s’abreuver là, dans ces jardins déserts, si paisibles et si souriants aujourd’hui.


A mesure que nous nous éloignons de la stérilité de Beni-Ounif, l’alfa apparaît sur le sol sablonneux. Des oueds se creusent, remplis d’arbustes de plus en plus touffus. Quelques grands lentisques, — l’arbre providentiel des solitudes ardentes — y promènent leur ombre circulaire sur le sol rouge, au cours des heures vides.


… Un nuage de poussière vient sur nous de l’Ouest, à l’encontre du vent.

C’est une compagnie de la Légion, des hommes blonds et fortement bronzés, couverts de poussière, qui rentrent du Sud en chantant des romances allemandes ou italiennes.

Sur les araba du train chargés de bagages, les malades sont couchés.

Juchés très haut, ils regardent la monotonie du paysage avec l’indifférence morne des fiévreux, en supputant en silence l’heure probable de l’arrivée à Beni-Ounif, d’où, demain, on les transportera, par chemin de fer, à l’hôpital d’Aïn-Sefra.

… Une heure se passe. Nous rejoignons encore un petit convoi d’araba, escorté de tirailleurs.

Les hommes se sont débarrassés de leurs sacs et de leurs fusils, qu’ils ont chargés sur les carrioles ; ils marchent tout doucement, au petit pas des mulets, avec l’air de gens qui se promènent.

Ils passent. Nous retombons au silence de la route.

De temps en temps, Djilali commence une complainte, qu’il n’achève pas.

Il y a un peu de brise, nous tournons le dos au soleil, la chaleur n’est pas accablante. Nous sommes bien, sans envie de parler.

Il est ainsi, sur les routes désertes du Sud, de longues heures sans tristesse, sans ennui, vagues et reposantes, où l’on peut vivre de silence… Je n’ai jamais regretté une seule de ces heures perdues.

LE DRAME DES HEURES

Voyager, ce n’est pas penser, mais voir se succéder des choses, avoir le sens de sa vie dans la mesure de l’espace. La monotonie des paysages, qui se déploient lentement, contribue à nous délasser des plis pris sur nous-mêmes, à nous pénétrer d’un sentiment de légèreté et de quiétude, que les déplacements à la vapeur ne sauraient apporter au voyageur fiévreux. Au pas calmé des chevaux que la chaleur accable, les moindres accidents de la route conservent à mes yeux leur beauté de tableaux. Ce ne sont pas des situations agitées, c’est un état d’esprit calme et vital, qui fut celui de toutes les races humaines et qui s’éternise encore près de nous dans le sang des nomades.


A Alger, en voyant tous les Européens se porter, aux mêmes heures, du même côté des arcades, pour se donner l’illusion d’être une foule, ou tourner en rond autour de la musique du square, j’éprouvais une déprimante impression de troupeau, qui s’est dissipée ici. Je sens qu’il vaut mieux pousser des moutons que de faire corps avec une foule, et je ne mets certainement aucun orgueil, aucun romantisme dans cette constatation.

Je vis cette vie du désert aussi simplement que les sokhar, conducteurs de chameaux, et les mokhazni.

J’ai toujours été simple. Dans cette simplicité j’ai trouvé des jouissances fortes, que je ne me flatte pas d’exprimer.

Quand j’ai dormi à la belle étoile, sous ces ciels du Sud-Oranais qui sont d’une profondeur religieuse, je me sens pénétrée des énergies de la terre, une sorte de brutalité est en moi avec le besoin d’enfourcher ma jument et de pousser tout droit devant, sans faire aucune réflexion. Je ne veux rien imaginer ; je vois les étapes de la route et je les compte à des détails insignifiants. Dans ce pays sans verdure, dans ce pays de pierre, quelque chose existe : les heures. Les aurores et les crépuscules sont des drames.

Le Bédouin au haïk terreux comprend cela et ne le dit pas, mais il chante… Djilali ne m’a jamais expliqué pourquoi il n’achevait pas ses chansons.

HALTE AU DÉSERT

L’an dernier, pour aller à Béchar, on passait vers l’est, derrière les montagnes, par le petit poste de Bou-Yala, qu’on a abandonné depuis pour reporter plus à l’ouest la ligne de protection de la frontière. C’est maintenant Bou-Ayech qui est la première étape après Beni-Ounif, à trente-cinq kilomètres.

… Il est dix heures et la vallée s’embrase. Des vapeurs rousses tremblent à l’horizon qui se déforme. La chaleur devient brûlante. Un mince filet de sang coule des narines desséchées de nos juments. Une grande langueur m’envahit, et je me laisse bercer sur ma selle arabe, commode comme un fauteuil.

Ben-Zireg n’est plus qu’à vingt-huit kilomètres, et nous aurons tout le temps d’y aller coucher. Mais à quoi bon nous presser ?


Il faut arriver à l’entrée du « village » de Bou-Ayech pour l’apercevoir, tellement il est de la même couleur que le sol.

Une dizaine de baraques en planches, une redoute en terre jaunâtre et une centaine d’informes gourbis en broussailles, où gîtent les ouvriers marocains de la voie ferrée en construction. A cent mètres, tout cela se confond avec l’alfa et la poussière, et ce coin de la vallée semble aussi désert que les autres.

La ligne du railway de l’État s’arrête, pour le moment, à quelques kilomètres au-delà de Bou-Ayech, et les travaux donnent un air de vitalité commerçante à ce poste perdu.

Déjà le pays prend des aspects à la fois plus sahariens et moins lugubres qu’à Beni-Ounif ; le sable pâle, sous le manteau vert doré de l’alfa, ne produit pas l’impression, pénible parfois jusqu’à l’angoisse, de la hamada noire d’Ounif.


Dans l’une des baraques du « village », sur une table en bois, des Espagnols boivent l’anisette.

Figures taillées à coups de serpe, rasées, tannées et recuites, grands chapeaux de feutre noir, petites vestes rondes, espadrilles — une race fruste et rude, qui se fait à toutes les solitudes, à toutes les privations, sous les plus incléments soleils.

Par un guichet dans la muraille de la baraque, le commis des entrepôts francs de Beni-Ounif distribue les vivres aux ouvriers. Je remarque que ceux-ci ont presque tous abandonné leurs belles loques indigènes pour l’affreuse défroque européenne du « trabadjar », qui jure avec leur large turban blanc.

Voici des Marocains du Nord : figures barbues et énergiques ; beaucoup de caractère pittoresque ; des traits réguliers et durs, avec de longs yeux farouches.

J’observe, au nombre de ces travailleurs, quelques Berbères blonds, aux yeux bleus, de ce type particulier qu’on rencontre en Kabylie et qui est certainement dû à un lointain apport de sang vandale.

Seuls, les Figuiguiens et les gens du Tafilala conservent leurs guenilles arabes : travailleurs provisoires, il leur aura suffi d’avoir gagné quelques sous pour rentrer aussitôt dans leurs ksour.


Bou-Ayech nous fut un repos.

Comme nous cuisions des pommes de terre dans un trou de sable, un peu à l’écart des baraquements du poste et du café maure, à l’ombre circulaire de beaux lentisques grands comme des chênes, des hommes en vareuse et en béret gris circulaient autour de nous, sous l’œil des légionnaires. Je reconnus en eux des « exclus » de l’armée, de la dernière catégorie, des condamnés militaires, qu’on emploie aux travaux publics dans les postes reculés. Quelques-uns étaient nus jusqu’à la ceinture. D’une autre sauvagerie sur cette terre sauvage, ils étalaient d’extraordinaires tatouages parisiens, soulignés de devises pessimistes, révoltées ou obscènes.

Par ennui, exclus et légionnaires viennent nous parler. Cela m’amuse d’abord, et j’ai peine à ne pas rire en les entendant dire entre eux :

— Il est girond, le petit spahi, il a la peau fine !

Quelques mokhazni nous rejoignent. Ils sont de Beni-Ounif et je reconnais en eux des figures amies de l’an dernier.

Avec eux nous préparons le café dans une gamelle et nous causons, comme causent les gens du Sud, en répliques courtes, avec des plaisanteries naïves sans mots malsonnants.

Des sokhar Douï-Menia, campés sur la hauteur, en plein soleil, viennent s’asseoir à côté de nous. Les mokhazni les taquinent, tournant en ridicule leur parler bizarre. Les nomades répondent de leur mieux, sans colère apparente. Mais au fond on sent très bien la vieille haine qui divise les gens des Hauts-Plateaux algériens et les Marocains.

Les sokhar finissent par s’en aller, et les mokhazni se mettent à préparer la « mella », le pain de route saharien.

L’un d’eux pétrit la semoule avec de l’eau de peau de bouc sur une musette pliée. Djilali creuse un trou dans le sable, avec ses mains, tandis que les autres apportent des brassées de bois.

— La mella, déclare un cavalier Trafi, c’est pour les hommes comme l’alfa pour les chevaux : ça n’engraisse pas, mais ça donne du nerf.


Le soir, les sous-officiers du 1er Étranger, qui m’ont vue l’an dernier en excursion à Hadjerath-M’guil, m’ont reconnue et fêtée.

J’emporterai d’eux un souvenir d’autant meilleur que, sachant fort bien qui je suis, ils respectent strictement mon incognito.

Nous nous sommes attardés en une causerie insignifiante, pour le seul plaisir de parler du pays saharien, du « bled », des mouvements de troupes, des travaux de construction, de l’avenir de ce coin de terre perdue. Ce soir-là, après la « popote », je me sentais l’âme camarade d’un soldat du Sud. Sans aucune contrainte je m’intéressais aux histoires de ces braves gens, comme on se plaît aux contes de la veillée dans une ferme de paysans, trouvée après une longue marche de campagne…

J’ai comme cela des familles, des foyers et des feux de bivouac dans mon souvenir. Aux heures d’isolement et de rêvasserie, je retrouve tout cela dans la fumée d’une cigarette, et ce m’est encore plus tonique que le souvenir des grands enthousiasmes, qui laissent après eux des trous, et que les grandes espérances, fondées sur la valeur des êtres, qui finissent toujours, presque toujours, en désillusions et en faillites.

J’en arrive à cette conclusion, qu’il ne faut jamais chercher le bonheur. Il passe sur la route, mais toujours en sens inverse… Souvent je l’ai reconnu.


Maintenant, la nuit sommeille toute bleue sur le calme de la vallée.

A la redoute, le clairon de la Légion égrène lentement les notes mélancoliques de l’extinction des feux.

Dans ces petits postes isolés, au milieu des solitudes silencieuses, la sonnerie du soir a quelque chose de poignant : après elle, on sent autour de soi le désert…

Les derniers bruits et les dernières lumières s’éteignent. Je m’endors en un bien-être infini. Demain, je m’en irai vers d’autres paysages, et qui sait si je reviendrai jamais dormir là, au pied de cette redoute, dans ce décor qui m’a plu ?…

BEN-ZIREG

Nous quittons Bou-Ayech dans la délicieuse fraîcheur d’avant l’aube. La lune décroissante nage dans un ciel verdâtre, et sa faible lumière triste glisse sur les pierres noires de la piste. Djilali, songeur, finit par me dire qu’il vaut mieux attendre le jour pour franchir les gorges de Ben-Zireg, le vieux passage des rôdeurs.

Nous mettons pied à terre dans le lit large et peu profond d’un oued à sec, et, les chevaux lâchés dans l’alfa, nous nous couchons sur le sable fin, pour un assoupissement léger de sieste.

Quand nous nous réveillons, il fait grand jour.

Nous avons dormi dans un site charmant. Des arbustes sauvages, à fleurs en minces grappes violettes, s’élèvent au-dessus de la houle très verte de l’alfa, où les lavandes et les absinthes font de larges taches argentées. A l’ombre des grands lentisques, des asters éparpillent leurs petites étoiles mauves c’est tout un luxe naïf de fleurs, de vie végétale en pleine hamada.

Nous entrons dans des gorges ravinées, tortueuses, où la route surplombe un oued profond, encastré entre de hautes falaises rouges, et bientôt nous débouchons dans la vallée de Ben-Zireg.

Quelle inoubliable vision désolée à la sortie des gorges ! Le plus lugubre, le plus désolé de tous les décors arides du Sud s’étend devant nous.

Entre l’éperon abrupt du Djebel-Béchar et la haute muraille de l’Antar, des collines aiguës comme les dents d’une scie, des chaînes de pitons enserrent encore la vallée inclinée en pente douce vers l’oued. Et tout, les collines, le sol d’ardoise pulvérisée, les pierres rugueuses, tout est noir, d’un noir olivâtre et terne de foie corrompu. Au pied des coteaux que domine le Béchar, la redoute blanche, d’une blancheur livide, accentue l’horreur de ce paysage de deuil.

Le « village » ne compte encore que quelques masures, cantines militaires et cafés maures.

Sur la rive opposée de l’oued s’alignent les croix en bois du cimetière chrétien.

Pas une ombre, pas une herbe, seulement deux ou trois maigres dattiers dans l’oued.

Affreux pays d’exil, où les imaginations d’un visionnaire appelleraient les phalanges de la mort. Jamais rien ne poussera dans ce vallon maudit. Quel misanthrope, quel amant surhumain de la solitude stérile, quel fou sublime du tombeau, consentirait à vivre ici, en face de ces collines de suie, dans ce cirque calciné et sans horizon ?

J’éprouve une impression de grandeur et de malaise : Ben-Zireg ressemble à ces pays funestes qu’on voit dans les mauvais rêves. Il y a quelque part, dans les Mille et une Nuits, un de ces paysages de basalte qu’habite un géant nègre enchaîné.

Le plus féroce caprice d’un halluciné d’opium n’imaginerait pas cette funèbre splendeur minérale.

La chaleur devient accablante. Des légions de mouches se collent sur nos yeux. Une haleine de four brûlant me prend à la gorge. — J’ai tendu les rênes de ma jument blanche dans un sentiment d’effroi, quand je suis entrée dans cette dernière vallée de la sécheresse…


Nous avons attendu le soir avec angoisse. Le jour s’est éteint en vapeur d’incendie. La redoute flambait comme un métal en fusion. Et pendant les courts instants d’avant la nuit, ce sombre coin de Ben-Zireg sembla beau, d’une saisissante beauté d’apothéose.

Puis, tout de suite, ce fut fini. Brusquement la nuit tomba, pleine, brumeuse, riche de mystère, et veloutée comme des ailes chaudes.

Nous couchons devant le café maure, sur une natte. — Je partirai avant le jour, pour garder de Ben-Zireg la dernière vision du soir.

EAU DE MENSONGE

Aujourd’hui l’étape sera longue. Nous en avons pour des heures à cheminer lentement, au pas régulier et patient de nos juments.

Depuis que nous sommes sortis du cirque de Ben-Zireg, la vallée, toujours la même, s’élargit ; çà et là un oued avec un peu de verdure et de beaux lentisques puis, de nouveau, de la poussière et des pierres à l’infini.

A Hassi-en-Nous, à mi-chemin, nous déjeunons et nous allons ensuite prendre le café chez les mokhazni du poste de Bel-Haouari, des nomades « Rzaïn » du cercle de Saïda, campés sous de légers gourbis.

On les prendrait facilement pour un « djich », ces braves gens qui, dans le désert, ont repris leurs burnous terreux de bédouins.

Au delà de Bel-Haouari[4], dans une perspective d’horizon incandescent, immensément ouvert, nous longeons une double chaîne de collines d’un aspect amusant et singulier. Comme il convient de s’instruire en voyage, je demande à mon compagnon le nom de cette architecture géologique.

[4] Pour suivre cet itinéraire on consultera avec intérêt la belle carte de l’Extrême-Sud de l’Algérie, partie occidentale, dressée à l’échelle de 1/800.000e et publiée, en 1904, par les soins du Gouvernement général de l’Algérie.

— Regarde bien, dit-il, et tu sauras pourquoi les gens d’ici disent les Bezaz el Kelba (mamelles de la chienne).

En passant, il me désigne encore du doigt une ligne noire dans la vallée ouverte comme une plaine : la palmeraie d’Ouagda.


Sous le flamboiement du soleil, déjà les perspectives commencent à se déformer. Impossible d’apprécier les distances : une sorte de vertige danse devant nos yeux et toujours, à droite et à gauche, ces fantastiques « bezaz el kelba ».

Les moindres variations de terrains influencent la lumière et sont pour ma vue des souffrances ou des repos.

Après la région des pierres s’ouvre une zone de sable pur. Pour la première fois dans le Sud-Oranais, je retrouve l’impression profonde éprouvée jadis à l’entrée d’autres régions sahariennes.

Je la reconnais dans toute sa splendeur, avec ses enchantements mornes et ses féeries, la terre qui se pâme dans une éternelle caresse solaire, sans aucune secousse volcanique, sans l’immense effort des montagnes.

Tout à coup, l’horizon oscille, les lointains se déforment et le sable roux disparaît. Une grande nappe d’eau bleue s’étale au loin, et des dattiers s’y reflètent.

L’eau miroite sous le soleil, d’une pureté infinie… Djilali se met à rire, en grand enfant qu’il est.

— Si Mahmoud, vois comme le srab (mirage) se moque de nous qui avons si soif ! Si nous n’avions que cette maudite eau de mensonge pour nous désaltérer, nous pourrions tirer la langue ou téter les mamelles de la chienne !

… Au bord du lac chimérique, une troupe de cavaliers rouges s’avance. Au-dessus des rangs serrés, un grand étendard écarlate flotte au vent… L’escadron passe et disparaît. — C’étaient des ânes qui rentraient à Ouagda, et c’était aussi la haute armature d’un puits saharien où le mirage avait accroché des lambeaux de pourpre.


L’arrivée à Béchar ravive ainsi en moi les souvenirs déjà lointains de l’Oued-Rir’ et des chotts salés, dans le Sud-Constantinois, autre pays de fièvre et de mirage.


Nous longeons de loin la palmeraie d’Ouagda, entre les petites tombes semées le long de la route. En face, une dune rousse, avec, au bas, une tache blanche : la redoute de « Collomb ».

Béchar, Taagda, Collomb, tous ces noms divers se sont confondus. En fait, Béchar est le nom du pays, comme il est celui de la montagne qui ferme l’horizon.

Taagda, c’est le ksar et la palmeraie supérieure au-dessus d’Ouagda.

Un nom dépaysé « Collomb » désigne le village en construction.

LE PARFUM DES OASIS

… Le lac mystérieux a disparu. Au loin, quelques flaques subsistent seules, lambeaux d’azur éparpillés dans les sables fauves. Mais déjà l’ombre de la palmeraie tente nos montures. Nous arrivons enfin sous les arceaux serrés des dattiers, et nos chevaux allongent leurs naseaux saignants vers de la vraie eau, en entrant à mi-jambe dans l’oued très large au milieu des joncs.

Quel soulagement, quelle joie toute physique, cette arrivée à l’ombre, où la brise est un peu fraîche, où nos yeux douloureux se reposent sur le vert profond des beaux palmiers, sur les grenadiers aux fleurs de sang et sur les lauriers-roses en touffes.

Après l’eau de mensonge, le goût de la vérité.

Nous nous étendons à terre, pour n’entrer à Béchar que vers le soir, après la sieste.

Djilali s’endort, et moi je regarde ce décor nouveau qui ressemble à d’autres que j’ai aimés, qui m’ont révélé le charme mystérieux des oasis. J’y retrouve aussi cette légère odeur de salpêtre, si spéciale aux palmeraies humides, cette odeur de fruit coupé qui pimente tous les autres parfums de la vie à l’ombre.

Dans la quiétude profonde de cette clairière isolée, d’innombrables lézards d’émeraude et des caméléons changeants se délectent dans les taches de soleil, étalés sur les pierres.

Pas un chant d’oiseau, pas un cri d’insecte. Quel beau silence ! Tout dort d’un lourd sommeil, et les rayons épars glissent entre les hauts troncs des dattiers comme des chevelures de rêve…

REGARD EN ARRIÈRE

Vivre seule, c’est vivre libre. Je ne veux plus penser à rien. Pendant des mois j’espacerai mon âme… J’ai connu des jours nombreux où je menais une existence de « chien perdu ». Ces jours sont loin, derrière les vastes solitudes, derrière les montagnes écrasantes, par-delà les Hauts-Plateaux arides et le Tell cultivé, dans la ville aux nuits d’angoisse où les choses chaviraient devant mes yeux, où mon cœur se gonflait de pitié et d’impuissance. Maintenant, j’ai reconquis l’orgueil, et les figures amies me sont plus douces. Je ne souffrirai plus de personne.


— Petite rue du Soudan, où je travaillais la tête penchée sur des papiers, dans ma chambre pavée de faïence, sur une terrasse haute, parmi les linges qui séchaient au soleil, avec des voisinages d’hôtes inconnus, — je ne tendrai plus l’oreille aux bruits de l’escalier : je n’attends aucun camarade, et les heures ne sont plus pour moi que des moments de lumière !

Si j’écrivais des mots sur les marges des lettres que j’ai reçues, ils seraient amers ; mais j’ai laissé toutes les lettres et tous les souvenirs derrière moi. J’ignore aussi l’heure des journaux et les dernières nouvelles. Les feuilles m’arriveront par le bureau de Collomb. Je saurai, de temps en temps, ce qui se passe ailleurs, pas toujours… ainsi j’aurai mieux le loisir de vivre de moi-même. Il me semble que j’entre dans ma vie en avançant dans les terres inconnues.


— Cette route fut longue et morne, mais nous marchions : c’était assez.

BÉCHAR

A Béchar, au pied de la dune, la vallée s’incline insensiblement vers la ceinture verte de l’oued.

Sur la rive, derrière les grands cimetières où le vent et le pas des chameaux effacent peu à peu les tombes, le vieux ksar de Taagda, flanqué de tours carrées, ceinturé de hautes murailles grises sans une brèche, où l’on pénètre par de basses portes voûtées, Taagda a des airs farouches de citadelle.

… A l’intérieur, sur la terre douce et silencieuse, nous suivions des ruelles en ruines, de longs passages couverts, si obscurs qu’en plein jour il fallait y marcher à tâtons. Où sont les beaux alignements et les courbes pleines de Figuig ? Ici, c’est un fouillis. Les hautes maisons en toub, dont quelques-unes ont deux étages, se pressent les unes contre les autres, enjambent les rues.

A Béchar, comme dans tous les ksour, tout dort et tout croule. L’activité ksourienne épuisée s’éteint lentement, les sources d’énergie sont taries, et une lourde somnolence d’agonie pèse sur ces essais avortés de vie sédentaire et laborieuse, au milieu des déserts voués aux nomades.

« Kharatine » noirs, pour la plupart, mais de langue arabe, les gens de Béchar sont silencieux et méfiants. Ils ont déjà un peu de morgue marocaine, de la répulsion pour les gens de l’Est, les « M’zanat » ; pourtant ce sont des ksouriens, des jardiniers paisibles, et non des hommes de poudre.


L’an dernier, lors de l’occupation de Béchar, Taagda et Ouagda ont été razziés par le Makhzen et les tirailleurs. Cette année, rassurés un peu, les ksouriens reprennent courage et retournent à leurs jardins.

Le centre de Collomb n’est encore qu’un chaos de bâtiments inachevés, de matériaux et de plâtras. Encore les laides « cagnes » en toub, blanchies à la terre blafarde, de tous les postes du Sud-Oranais, réduits construits à la hâte pour abriter les cantines, le bric-à-brac et les cafés maures.

L’élément espagnol et juif domine, ici comme partout ailleurs, dans le pays nouveau.

Les juifs de Kenadsa, vêtus d’oripeaux verts et noirs, viennent y dresser leurs tentes loqueteuses, et vite ils allument leurs petites forges pour transformer les « douros » des officiers et des spahis en bijoux.

J’ai retrouvé, dans les jardins de Béchar, des sensations éprouvées jadis dans le lit de l’oued de l’inoubliable Bou-Saâda, la perle du Sud.

Là, accroupies sur les galets, des femmes en « mlahfa », bleue ou noire, lavent des loques qu’elles battent avec des tiges de palmes… oui, ce sont bien les souvenirs charmants de l’oued Bou-Saâda, aux jours lumineux de l’été, mais avec une note plus lointaine, plus sombre — la note marocaine — qu’évoque ce décor des palmeraies dormantes de Béchar.

Dans les jardins, sous les grenadiers touffus et dans l’ombre malsaine des figuiers, s’offrent des coins délicieux, auxquels la voûte glauque des dattiers donne quelque chose du mystère des vraies forêts. Des séguia d’irrigation chuchotent dans l’herbe rase et, de toutes parts, monte la petite voix triste des crapauds du Sud, une note unique, répétée à l’infini, jusqu’aux dunes arides de la route de Kenadsa, dans les dernières séguia à moitié ensablées.

L’ÉTALON NOIR

Le soir, un soir rouge aux lourdes vapeurs sanglantes, sur le vide de la plaine. Au delà de l’oued, sur les confins du désert, un monceau de ruines rousses, des pans de murs, des assises de tours foudroyées, l’ancien ksar de Zekkour, détruit par le Sultan noir, et dont les décombres durent ainsi indéfiniment, achevant lentement de s’effriter au soleil et servant de repaires aux tribus venimeuses des scorpions et des vipères.

Nous passons lentement devant cette désolation, et tout à coup une autre vision surgit, qui me secoue d’une sensation étrange.

Sur le bord de la route, une masse noire s’agitait, souffrait. Quand nous passâmes, cette carcasse se dressa dans un effort saccadé : c’était un cheval, les deux pieds de derrière brisés, qui agonisait là, tout seul, dans le soir mourant.

L’étalon noir s’arc-bouta sur ses deux jambes nerveuses, lancées en avant ; son poitrail tremblait, et il tendait ses naseaux sanglants vers nos juments.

Soudain, son grand œil déjà terni se rallume, et il pousse un long hennissement, dernier appel tendre vers les frémissantes femelles, comme un cri de révolte et de douleur.

Djilali décroche son fusil, ajuste la bête mourante, un coup part, sec, brutal : l’étalon noir roule sur le sol rouge, foudroyé, avec son regard troublé, avec son dernier cri d’amour.

Et inconsciemment Djilali me dit, dans un rire sain et puéril : « Il a de la chance, celui-là, il est mort amoureux. »

La nuit tombe sur les ruines de Zekkour la dévastée et sur le cadavre de l’étalon noir…

LÉGIONNAIRES ET MOKHAZNI

Sur la hauteur, la redoute de Béchar avec ses murs bas en pisé, ses larges portes toujours gardées et, à l’intérieur, des matériaux, des tas de pierres, tout le chaos d’une bourgade en construction.

Nous entrons dans la grande cour où les petits chevaux maigres du Makhzen français, entravés, mâchent paresseusement l’alfa dure. Sous les gourbis, les mokhazni couchés par terre, la tête sur l’arçon de leur selle, le fusil à portée de la main, la cartouchière serrée sur la gandoura terreuse… Ils rient, ils plaisantent, ils chantent, attendant avec insouciance l’ordre de partir, et — qui sait ? — peut-être pour ne jamais revenir.

Qu’importe ! Ils ont confiance, ils se reposent sur la destinée, ils pensent que ce qui est écrit doit arriver quoi qu’on fasse, et ils vivent leur vie. Le fatalisme n’est pas toujours une faiblesse. Ils ne pensent à la mort que pour composer des complaintes.

L’Arabe connaît l’honneur viril, et il veut mourir en brave, face à l’ennemi, mais il ignore absolument le désir de la gloire posthume ; ceux-là surtout, ces hommes simples, ces frustes nomades ignorent l’aventure de la renommée. Ils apportent volontairement au service de la France leur vaillance, leur belle audace et leur endurance inlassable ; ils « servent » en loyauté, et cela leur suffit.


… A côté des mokhazni, d’autres insouciants, d’autres enfants perdus, mais bien plus compliqués ceux-là, — les légionnaires — construisaient à Béchar, quand nous y passâmes, les bâtiments du Bureau arabe.

Partout, dans tous les postes du Sud-Oranais, ce sont les légionnaires qui ont élevé les premiers murs, qui ont, à force d’énergie et de patience, semé les premières graines dans les petits jardins apparus comme par magie. Ils ont bâti aux jours troublés où il fallait se défendre contre les pillards, après les nuits passées aux écoutes, dans l’angoisse des surprises probables.

Il n’est pas un mur, pas une cagna en toub, à Béchar ou ailleurs dans le pays, qui ne soit l’œuvre de la Légion, œuvre anonyme, peut-être plus ardue et plus méritoire que les beaux actes de courage accomplis tous les jours dans le pays profond et sans échos.

Il y a, me semble-t-il, dans l’exaltation de la gloire, quelque chose qui diminue le courage et qui lui enlève une partie de sa beauté. Le vrai courage est aussi fait d’inconscience et de ténacité. Sa récompense est dans la joie de l’action. C’est en ce sens que les bons ouvriers ont du courage, du vrai courage, doublé d’un esprit de sacrifice qui sauve le monde sans le savoir.

RÉFLEXIONS DANS UNE COUR

Parmi ces braves gens je n’ai pas de gêne. Je suis entrée chez eux et je me suis assise dans un coin de la cour. Ils ne m’ont même pas remarquée. Il n’y a rien de remarquable en moi. Je puis passer partout inaperçue. Excellente position pour bien voir. Si les femmes ne sont pas de grandes observatrices, c’est que leur costume attire les regards ; elles ont toujours été faites pour être regardées et n’en souffrent pas encore. Ce sentiment me paraît, à la longue, trop flatteur pour les hommes.

On m’a souvent reproché de me plaire avec les gens du peuple. Mais où donc est la vie, sinon dans le peuple ? Partout ailleurs le monde me semble étroit. J’ai la sensation, en certains milieux, d’une atmosphère artificielle : j’y respire mal. Je ne sais jamais ce qui sera « convenable ». A vrai dire, je ne souffre pas trop des pauvretés et des naïvetés, pas même des grossièretés. Je n’en souffre pas profondément. Ce qui me semble à la longue insupportable, c’est l’éternelle honte médiocre de certaines gens. Et puis ce manque de bravoure qui les distingue, cette prudence, cette affectation de vivre d’une façon raisonnable et bien calculée. En fait, j’ai toujours vu qu’on aboutissait par cette méthode à des erreurs de calcul. J’ai toujours été très étonnée de constater qu’un chapeau à la mode, un corsage correct, une paire de bottines bien tendues, un petit mobilier de petits meubles encombrants, quelque argenterie et de la porcelaine suffisaient à calmer chez beaucoup de personnes la soif du bonheur. Toute jeune j’ai senti que la terre existait et j’ai voulu en connaître les lointains. Je n’étais pas faite pour tourner dans un manège avec des œillères de soie. Je ne me suis pas composé un idéal : j’ai marché à la découverte. Je sais bien que cette manière de vivre est dangereuse, mais le moment du danger est aussi le moment de l’espérance. D’ailleurs, j’étais pénétrée de cette idée, qu’on ne peut jamais tomber plus bas que soi-même. Quand mon cœur souffrait, il commençait à vivre. Bien des fois, sur les routes de ma vie errante, je me suis demandé où j’allais et j’ai fini par comprendre, parmi les gens du peuple et chez les nomades, que je remontais aux sources de la vie, que j’accomplissais un voyage dans les profondeurs de l’humanité. Contrairement à tant de psychologues subtils, je n’ai découvert aucun sentiment nouveau, mais j’ai récapitulé des sensations fortes ; à travers toutes les mesquineries de mes hasards, la courbe voulue de mon existence se dessinait largement.

On s’expliquera par ces mots, — qui n’ont peut-être pas assez de suite, mais que je sens sincèrement, pourquoi je peux m’intéresser à beaucoup d’humbles choses.

Maintenant mes yeux se reposent sur cette petite cour de la redoute de Béchar, ils en photographient les aspects, ils la possèdent dans sa simplicité.

POUR TUER LE TEMPS

Sous une petite tente de nomades en loques, envahie de mouches, un ksourien blanc de Kenadsa a installé un café maure. Des selles et des fusils du Makhzen, de pauvres hardes de soldats traînent là en dépôt.

Mokhazni et spahis viennent, sous cet abri précaire, boire du thé tiède et jouer d’interminables parties de « ronda » espagnole ou de dominos avec la passion que tous les Arabes apportent au jeu.

Quand ils jouent, le siroco peut secouer la tente, le sable peut fouetter les visages, les mouches peuvent aveugler les yeux : rien, sauf un appel de service, ne saurait détacher les regards des joueurs de leurs cartes crasseuses ou des petits rectangles d’ébène et d’os. Des cris, des rires, souvent de terribles disputes qui, sans la crainte des chefs, finiraient dans le sang, accompagnent ces jeux où passe le plus clair de la solde.

Attendons le soir avec la même insouciance qu’eux.


Dans la cour du Bureau arabe de Béchar, comme à Beni-Ounif, comme ailleurs, au Sud, dans l’ombre chaude, après la prière, de grands chants libres éveillent les échos de la plaine morte…

L’âme songeuse, insouciante et sensuelle des nomades monte en beaux chants sauvages, rauques parfois, comme des cris de chats dans la nuit, et parfois suaves comme la musique la plus douce. Ce sont des ondes de passion et de sentiment qui vont mourir sur la grande plage du ciel, et leur mélancolie déborde aussi mon cœur.

KENADSA

Kaddour ou Barka, le chef des khouans Ziania de Béchar, me donne pour guide un nègre esclave, le « khartani » Embarek. Nous quittons le douar du Makhzen à l’heure rose et verte de l’aube. Le temps est limpide, sans indices de siroco. Seule une brume légère voile les palmeraies, au fond de l’oued.

Comme toutes les petites vallées de cette zone, celle où nous cheminons, moi à cheval et Embarek à pied, s’allonge entre deux chaînes de coteaux. Sur la gauche, au-dessus de ces vallonnements bas, se dresse la silhouette puissante du Djebel Béchar. Du sable blond, des ondulations molles, toujours, comme depuis les Bezaz el Kelba, le même paysage, la même harmonie monotone de grandes lignes sans angles, sans heurts, presque même sans aspérités.

A mesure que nous nous éloignons vers l’ouest, les collines s’abaissent.

Nous longeons, à droite, l’étrange dune couronnée de pierres en porte-à-faux qui commande Béchar. Cela dure longtemps ainsi, tandis que le soleil, tout de suite brûlant, monte derrière nous et allonge nos ombres sur le sol qui pâlit.

Enfin nous arrivons au sommet d’une côte pierreuse, semée de silex et de fragments d’ardoise, comme la lugubre vallée de Ben Zireg.

A l’horizon, embrumée de vapeurs roses, Kenadsa apparaît : des taches noires d’arbres disséminés, une ligne bleuâtre qui est une grande palmeraie, et, montant au-dessus des sables, un minaret cassé, qui, dans le soleil encore oblique, semble de bronze roux…

Plus loin, nous suivons un sentier bordé, pendant plus d’un kilomètre, d’une rangée de hauts dattiers, tout seuls dans le vide de la vallée.

Sous leur ombre mouvante, une séguia souterraine, avec, par ci, par là, de petits regards, coule limpide et fraîche.

Kenadsa monte devant nous, grand ksar en toub de teinte foncée et chaude, précédé, vers la gauche, de beaux jardins très verts. Le ksar dévale en un désordre gracieux de terrasses superposées, suivant la pente douce d’un monticule. A droite, la dune dorée, avec ses entablements de pierre, se dresse, presque abrupte.

Une koubba, très blanche, abrite la sépulture d’une sainte musulmane, de la famille de l’illustre Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane, fondateur de Kenadsa et de la confrérie des Ziania : — Lella Aïcha.

Autour de la koubba, d’innombrables tombes disséminées dans le sable, qui les envahit peu à peu : elles sont là comme une marge prévue aux habitations des vivants. — Toutes les cités sahariennes commencent par des cimetières.

Nous passons près de ces terres vagues, nous côtoyons toute cette poussière humaine accumulée là depuis des siècles, dans l’abandon et l’oubli, et nous prenons le chemin qui contourne le rempart du ksar, fait d’une muraille en terre sombre, sans créneaux et sans meurtrières.

Sur une petite place, des hommes sont à demi couchés, kharatine pour la plupart, qui se soulèvent à peine pour nous regarder.

On entre dans le ksar par une grande porte carrée aux lourds battants.