ISABELLE EBERHARDT

TRIMARDEUR

— ROMAN —

Terminé et publié avec une préface
PAR
VICTOR BARRUCAND

PARIS
Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11

1922
Tous droits réservés.

EUGÈNE FASQUELLE, Éditeur, 11, rue de Grenelle

ŒUVRES D’ISABELLE EBERHARDT
Publiées par VICTOR BARRUCAND

  • Dans l’Ombre chaude de l’Islam (En collaboration avec Victor Berrucand). — Un vol. in-16.
  • Notes de Route. — (Algérie-Tunisie-Maroc). — Un vol. in-16 illustré.
  • Pages d’Islam (Nouvelles algériennes). — Un vol. in-16.
  • Trimardeur, roman. — Un vol. in-16.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
10 exemplaires numérotés sur papier de Hollande.

Isabelle Eberhardt (1904).

PRÉFACE

Hantée par le sentiment d’une fin tragique qu’elle tenait de son sang russe, de sa famille et de son fatalisme, Isabelle Eberhardt nous avait laissé ses papiers, sa correspondance, ses ébauches et ses notes, quand elle nous quitta pour la dernière fois.

Nous devions « en cas d’accident » la défendre après sa mort, comme nous l’avions fait de son vivant, et continuer notre œuvre commune, car l’Akhbar était sa maison morale, notre tribune et notre voix.

Pour la placer au-dessus des attaques qui auraient pu déshonorer une certaine presse algéroise, nous avons sauvé des eaux et de l’oubli les vestiges de son labeur et de sa fraîche imagination, nous les avons restaurés, nous y avons mêlé fraternellement son âme majeure. Par ainsi nous avons établi hautement son nom. Sa réputation méritée devait bientôt dépasser le clan de ses détracteurs. Alors nous avons pu sourire des critiques irréfléchies qui ne pouvaient plus rien détruire, puisque nous avions réussi dans l’entreprise la plus difficile : celle de prolonger la vie et d’assurer la mémoire d’un être cher.


Ce que fut son départ d’Alger, on le tient d’Isabelle Eberhardt elle-même, avec une légère transposition dans la nouvelle « La Rivale » qu’elle nous adressa à sa première étape[1].

[1] Pages d’Islam, 295.

La philosophie évasive de Trimardeur, s’y affirme déjà dans le renoncement au bonheur sédentaire et dans l’instinct de nomadisme qui porta le vieux Tolstoï à abandonner son foyer pour prendre la route quand il sentit venir la mort.

Les Slaves, leur musique, l’Orient, tout explique l’exode, et, plus que tous les Asiatiques, les Arabes ont éprouvé l’ivresse du cœur en partance, l’inquiétude de se sentir à l’étroit dans « les maisons de pierre et de boue » : au matin des caravanes ils ont salué dans l’espace un mirage d’affranchissement.

Notre collaboratrice emportait avec elle pour tout bagage, dans un couffin de sparterie, quelques effets de rechange, les feuilletons parus de son roman, quelques cahiers et le petit rouleau de ses impressions du Sud-Oranais. Pas un livre. « A quoi bon s’alourdir, disait-elle comme son héros, maintenant je ne lirai plus rien que dans le livre de la nature. »


Son jeune trimardeur, Dmitri Orschanow, lui ressemble comme un frère, mais pas plus — et nous précisons :

Elle s’était souvent inspirée à ses débuts du caractère et des aventures déroutantes d’Augustin de Moërder, son demi-frère, qui, brusquement quittant Genève en 1895, s’était engagé à la Légion Étrangère comme Nicolas, son frère aîné.

Augustin de Moërder devait se suicider bien plus tard, à Marseille, en 1920, sans raisons déprimantes, simplement pour en finir, à son heure, avec la vie. Il cédait d’ailleurs en cela à un instinct de famille.

Dans sa correspondance minutieuse avec sa sœur affectionnée, il se donne volontiers du conseiller littéraire, recopie des pages et les lui envoie, apprécie Zola et Loti. Mais nul ne l’emporte à ses yeux sur Dostoïevski pour la richesse du sentiment.

A Tunis où il fut, lui aussi, l’hôte et l’ami des Abdul Wahab, il exposait à sa confidente les raisons qu’ils avaient de se consacrer ensemble à la littérature qui « de tous les métiers est celui qui réclame les moindres frais de premier établissement. »

Il y a beaucoup de naïveté méthodique dans sa manière. Leur collaboration devait être facile et agréable : « Tu voyageras, tu noteras rapidement le document humain, le mot, la description des choses, et je donnerai la forme qui convient au lecteur français. Nous pourrons également faire passer des silhouettes d’Afrique dans les revues russes. »

Ils avaient commencé à rédiger des « Rêves azurés ». L’Errante fait allusion à ces pages de jeunesse quand elle note dans Trimardeur, avec une nuance d’amertume et de résignation, que les « rêves azurés » de son Dmitri Orschanow devaient aboutir au casernement des légionnaires dans la triste Saïda.


L’engagement de ses frères à la Légion avait vivement impressionné Isabelle Eberhardt encore adolescente. Il nous fut rappelé sur place, à Saïda même.

En février 1904, partis avant le jour d’Aïn-Sefra avec notre amie, par une affreuse tourmente des Hauts-Plateaux, nous n’arrivâmes que dans la nuit à Saïda. Le petit train du Sud avait dû stopper pendant de longues heures entre le Kreider et Mécheria pour permettre aux terrassiers marocains embarqués avec nous d’ouvrir une tranchée profonde dans la combe de neige.

Après une nuit glaciale, passée dans une mauvaise auberge, le matin nous vit assez désemparés et morfondus dans le village oranais. D’humeur gouailleuse à son ordinaire, Isabelle Eberhardt réclamait le soleil sur l’air des lampions dans cette Sibérie africaine aux basses maisons givrées. A ce moment une marche de fifres passa sur la route et la Légion des hommes blonds défila en ordre. Notre amie s’était tue et nous vîmes ses yeux se troubler à cause de tout le Nord qui nous enserrait, puis elle excusa son émotion :

« Quand je pense à mes frères, Augustin, Nicolas, il me semble que j’ai vécu avec ces capotes-là. Je les suis au pas, comme si j’étais des leurs, mais ils sont trop tarabiscotés maintenant pour moi… Je vous assure que ce sont des lascars compliqués… Vous ne pouvez pas savoir… On n’a jamais bien parlé de la Légion… Le point de vue national et le goût de servir ne suffisent pas à expliquer les régiments étrangers qui sont le grand refuge des déclassés et des désespérés bénéficiant du droit d’asile dans un ordre militaire… »

Mais elle se gardait bien d’employer des expressions trop précises, car le vague de la phrase et du sentiment lui semblait plus juste :

— « Ils s’ignorent eux-mêmes… ce sont des garçons taciturnes, fermés, qui ne veulent plus vouloir et qui réagissent à leur façon… Ils ont aussi leurs démons… »

Plus tard elle nous parla encore souvent et longuement, avec complaisance, des soirs de soûlerie à la Légion, de cette évasion par l’alcool qui touche si profondément la fibre des Slaves et des Germains. Mais ce chapitre n’était qu’amorcé à la fin de son Trimardeur par quelques lignes d’indications, avant la conclusion suspensive que nous avons cru pouvoir lui donner.

Nous avons dit en d’autres notes, comment la publication du roman avait été interrompue dans l’Akhbar au commencement de juillet 1904. Notre collaboratrice voulait prendre du temps ; elle avait même l’intention de refaire son récit en insistant davantage sur le séjour à Genève. C’est pourquoi elle nous pressait plutôt de préfacer son Sud-Oranais qu’elle avait tenu dans une note objective en considération du titre géographique et en prévision des études qu’elle aurait à poursuivre dans la région du Touat, quand elle pourrait y descendre avec les grandes caravanes d’automne.

Une autre gloire la tentait que celle du roman et des aventures personnelles depuis que la vie de nos postes du sud l’avait prise dans le jeu de ses activités. La claire intelligence pratique d’un Berriau l’aimantait vers les observations exactes. Le génie d’un Lyautey devait la séduire. Elle allait comprendre à son tour que « la joie de l’âme est dans l’action » sans renier la pensée arabe qui veut que le mouvement soit une bénédiction. Et déjà elle s’éloignait du nihilisme contemplatif.

Ses réflexions sur la politique des marchés sahariens, publiées dans notre journal, sont d’un autre tournant. Elle y souligne gravement la nécessité des consolidations économiques après les avances militaires. Le rôle colonial de l’officier s’y affirme.


Cependant il était une étude de mœurs qu’elle eût voulu écrire. Nous en avions parlé longuement au cours de notre voyage d’hiver à Figuig et dans l’amalat d’Oudjda.

Je vois, nous disait-elle, une curieuse suite de nouvelles, peut-être un roman, sous le titre de Femmes du Sud, une mise en scène active et nombreuse de ces aventurières dévouées qui suivent d’assez près le mouvement des colonnes sahariennes et qui vont s’établir, dès la formation des bureaux et des cantonnements, au front des troupes. Elles y apportent le premier air d’Europe, la romance en vogue, le chapeau à la mode, les gants, les bottines et même le corset qui étonne tellement les femmes indigènes. Quelque prétexte d’art ou de commerce leur permet de devancer la colonisation et de lui donner une autre figure que celle du travail, de la guinguette ou du comptoir. De mère en fille, elles nomadisent ainsi depuis un demi-siècle en zone dangereuse et mobile. Elles y acquièrent vite une certaine influence pour ne pas dire de l’autorité, car leur fonction n’est pas seulement décorative ou de délassement. Bien souvent la chanteuse de café-concert, la petite pianiste de l’Étoile du Sud, penchée au chevet de l’officier fiévreux, ou blessé, assise sur sa cantine ou partageant l’ombre de sa « cagna », a incarné dans des moments pathétiques, toutes les vertus de la sœur de charité et quelques autres. Cette confusion des genres ne manque ni de charme, ni d’ironie sentimentale, mais je ne peux pas encore me lancer dans cette voie. Ce serait le diable pour moi. Nous en reparlerons.

Elle nous citait les noms, les aventures des maîtresses-femmes qu’elle avait rencontrées à El-Oued pour les retrouver à Beni-Ounif, sans oublier celles qui étaient passées de Touggourt à Géryville en augmentant leur douaire, celles qui avaient fini, bien ou mal, dans le mariage, dans la « mercante » ou dans le matronat. Et nous pensions à des pages de Maupassant.

Le roman entrevu par notre collaboratrice était évidemment plus compliqué que ses nouvelles indigènes et il l’eût éloigné de son genre, mais il n’y a pas que des Arabes dans son œuvre : à preuve Trimardeur avec ses réminiscences russes et ses fonds de Marseille.

Isabelle Eberhardt ne saurait en aucune façon être confondue avec les femmes du Sud qu’elle voulait peindre. Ses visées étaient différentes, elle portait un autre costume. Il lui importait surtout d’être assez pauvre de soucis, assez simple de cœur pour pouvoir posséder la terre en passant. Le monde qui la tentait n’était ni celui des salons, ni celui des parlottes et des journaux, mais celui des « hamada » désolées, des oasis paludéennes, des ksour de toub fauve et des immensités vides sous leur masque d’or.


Trop sportive pour rester sentimentale, elle allait de l’avant, poussée par une force secrète, et ne s’impatientait que des haltes forcées.

Le 15 octobre 1904, après un mois de claustration volontaire à la zaouïya de Kenadsa, elle se trouvait à l’hôpital d’Aïn-Sefra d’où elle écrivait à une de ses amies de Paris[2], Mme Berthe Clavel :

[2] Exploits indigènes, repris dans Pages d’Islam, parut en 1903, à l’Akhbar, sous la signature B. Clavel.

« Chère amie,

« Vous ne vous doutez pas que la raison de mon long silence n’est pas gaie. Je suis à l’hôpital depuis quatorze jours et j’en ai encore pour longtemps.

« C’est la fièvre ramassée en route, dans un pays marécageux, qui m’a terrassée. Donc, rien de grave.

« Je puis maintenant me lever et me promener à tout petits pas dans la cour. L’hôpital est sur la hauteur et la vue est belle.

« Ce sont les douces journées d’automne, le ciel pur et le soleil radieux sur les sables où reverdit l’alfa.

« Je travaille beaucoup et ai enfin fini la copie du « Sud-Oranais »…

« Dès ma guérison, je vais descendre aux oasis sahariennes, à Beni-Abbès, Timmimoun, In-Salah, et en rapporter un second volume. Comme j’hivernerai probablement à Timmimoun, j’y ferai le Trimardeur qui pourra paraître au printemps.

« Avant cela, pas d’espoir de retour pour moi vers Alger…

« Je vous embrasse cordialement.

« Mahmoud ».

Si MAHMOUD, salle no 4, Hôpital Militaire d’Aïn-Sefra, (Sud-Oranais).

Six jours après, sortie trop tôt de l’hôpital, elle trouvait la mort dans la catastrophe d’Aïn-Sefra.

Jusqu’au 27 octobre on avait pu conserver un dernier espoir et la considérer encore comme disparue. Mais ce jour-là, à midi, nous parvint un télégramme du général Lyautey qui ne laissait plus de doute :

« Corps Isabelle Eberhardt retrouvé sous décombres.

« Général Lyautey. »

Une dépêche Havas complétait l’information.

Aïn-Sefra, 27 octobre 1904.

« Ce matin, à 9 h. 15′ on a découvert le corps d’Isabelle Eberhardt. Le cadavre était enfoui sous les décombres au bas de l’escalier de sa maison. L’assistance était très impressionnée.

« L’autorité militaire a procédé à l’inhumation au cimetière musulman ».

L’Akhbar du 30 octobre parut à Alger encadré de noir, car la mort de notre amie mettait en deuil une maison qui était la sienne.

« C’est ici, disions-nous, le même jour, que fleurirent les plus belles sèves de son esprit… Ici elle se savait aimée, comprise, conseillée et encouragée autant qu’il était en notre pouvoir… Elle nous a légué le devoir de conserver son œuvre, d’en retenir l’essence, nous n’y faillirons pas. »

Près de son corps, presque sous sa main, on avait retrouvé tout d’abord un manuscrit de Trimardeur, ou plutôt un dossier composé de deux versions différentes, inégalement poussées, et des variantes.

Ces états préparatoires d’une œuvre inachevée nous furent remis par M. Sliman Ehnhi qui nous demanda, au nom de sa femme, d’en tirer si possible une conclusion.

Son désir s’accordait trop bien avec le nôtre, avec le vif désir que nous avions d’honorer le nom de celle que nous considérions comme notre sœur vaillante et forte pour qu’il n’y fût pas donné une suite immédiate. C’est ainsi que parut, dès la fin de novembre, la partie posthume du roman, avec quelques allègements, des retouches et des additions de texte qui nous paraissaient alors nécessaires pour affirmer la thèse interrompue.

Ainsi résumée, la suite africaine de Trimardeur pouvait fixer l’attention, mais notre version restait volontairement un peu sommaire, et déjà l’action se perdait dans le décor, ce qui est peut-être la philosophie du récit.

Les projets d’Isabelle Eberhardt permettent de voir plus loin. Il n’est pas défendu de supposer qu’en portant son livre à Timmimoun, elle y aurait conduit son Dmitri. Mais, précédemment, elle avait envisagé un autre dénouement et nous l’avait indiqué par une ébauche retenue dans Pages d’Islam.

En quittant la Légion, après les cinq ans de son engagement, Dmitri Orschanow s’est installé, en pleine Algérie coloniale, ouvrier agricole chez M. Moret, gros fermier des environs de Ténès. Il y rencontre une jeune servante mauresque, hardie, svelte et brune avec de grands yeux un peu éloignés l’un de l’autre. Sans fierté devant les fellahs, il leur prête une ressemblance avec les moujiks résignés de son pays. Tatani lui apparaît comme l’incarnation d’une race parente. De son côté la jeune fille s’éprend de Dmitri. En allant au cœur des primitifs, le Russe resté oriental y trouve la flamme religieuse. Il n’est pas musulman et pas davantage chrétien ; s’il lui arrivait un jour de croire en Dieu, il y croirait, à la façon des musulmans sans complication…

Mais Tatani est réclamée par un frère oublié qui l’a promise en mariage. Elle essaye de protester, la loi est contre elle. Sans même avoir pu revoir son amant, elle voilera son visage et montera sur la mule lente qui doit la conduire dans sa nouvelle famille. On l’a donnée à Benziane, un beau khammès (métayer au cinquième) de M. Moret. Elle n’a donc pas quitté les terres de la ferme. Mariée, elle revoit Dmitri et tous les deux pleurent puérilement dans la détresse de leur séparation.

Des entrevues furtives et dangereuses les troublent davantage. Le bel édifice de ce que Dmitri appelait son détachement des conventions, s’est écroulé, leur tranquille bonheur va tourner au drame.

On l’a vu rôdant près de la « mechta » du khammès, des voix de femmes ont parlé… Un soir que Dmitri conduisait ses bœufs à l’abreuvoir il entend de loin deux coups de feu successifs. Quelques instants après des hommes passent en criant ; le garde indigène entre à la ferme sur le pas de Dmitri et vient requérir M. Moret : « Il y a Benziane qui a tué sa femme ! »

Des scènes d’un sentiment soudain très russe sont indiquées.

Dmitri se dit : « C’est moi l’assassin ! » N’est-ce pas lui qui, sous prétexte d’aimer Tatani, et en réalité pour la satisfaction de son égoïste jeunesse, l’a conduite à la mort ?

Confrontation du mari arabe et de l’amant étranger devant le cadavre de la jeune femme :

« Les yeux de Benziane restaient obstinément fixés devant lui et un sombre orgueil y luisait. Et Dmitri songea que son devoir était de dire la vérité pour que cet homme ne fût pas condamné impitoyablement ».

Plus tard, détaché de tout, mort au monde et à lui-même, Dmitri rentrera à la Légion comme d’autres vont à la Trappe. Et le récit s’achève sur une phase naufragée :

« Après l’écroulement de sa dernière tentative de vie libre, Dmitri avait compris que sa place n’était pas parmi les hommes, qu’il serait toujours ou leur victime ou leur bourreau et il était revenu là, à la Légion, avec le seul désir désormais d’y rester pour jamais et de dormir un jour dans le coin des « heimatlos » au cimetière de Saïda ».

Il y avait là un grand sujet dramatique. Nous ne croyons pas cependant qu’Isabelle Eberhardt aurait orienté Trimardeur dans ce sens.

En principe, le roman devait s’appeler A la Dérive. Les premières indications nous en furent proposées dès le mois de décembre 1902.

Il s’annonçait alors d’une façon idyllique, et ne prit forme et couleur qu’avec les impressions de voyage ; mais il n’est pas indifférent de savoir que sous la rude vie cavalière d’Isabelle Eberhardt se cachait jalousement une âme de jeune fille.

Modifié plusieurs fois pour prêter à plus de scènes, Trimardeur conserve un reflet du caractère mystique et sensuel de son auteur, adepte des soufistes, mais on ne doit pas y chercher une autobiographie. Les aventures d’Isabelle Eberhardt furent plus variées et plus inattendues que celles de son Dmitri. Sa course dans la vie reste le plus beau de ses romans, sans en excepter les pages encore inédites.


Influencés depuis dix ans par le Maroc où nos doctrines ont pris corps et effigie personnelle avec le Maréchal Lyautey, d’un tout autre génie que Bugeaud, les colons algériens ont un peu changé. Ils ont évolué, ils ont réfléchi aux causes de la prospérité immédiate d’un pays où l’on avait su créer sans détruire, où l’Islam avait été compris, honoré, consacré dans la personne d’un Sultan et reconnu avec toutes ses lettres de noblesse ; ils ont vu de quelle utilité, de quelle garde était pour nous dans les assauts politiques cette merveilleuse position de grande puissance musulmane que nous pourrions encore consolider dans le proche Orient, en gagnant si facilement le cœur de tous les croyants par le respect de leurs droits nationaux et de leur morale ; peut-être ont-ils même soupçonné, depuis peu de temps, que faute de jouer cette carte nous risquions de perdre notre classe. Mais tout cela est très nouveau. Au commencement du siècle, les Algériens, voués au seul culte de la terre, ne pouvaient pas comprendre Isabelle Eberhardt. Ils le pouvaient d’autant moins qu’elle était une figure trop originale dans un journal trop incisif.

Il nous semblait que la plus grande France algérienne devait résulter du rapprochement des races et de l’association des intérêts bien plus que du maintien impitoyable des privilèges de la conquête. On ne pouvait guère professer d’idées plus subversives il y a vingt ans.

A sa manière, Isabelle Eberhardt servait cependant de haut ceux qui méconnaissaient son amour des « meskines » et sa flamme islamique. Elle ne possédait pas de champs venus du séquestre ou de l’expropriation, elle n’avait planté ni le blé ni la vigne ; mais elle faisait œuvre de colonisation intellectuelle et travaillait ainsi à l’adoucissement des mœurs, à la conquête des âmes et au bon renom de l’Algérie.

Aujourd’hui son souvenir plane sur bien des morts et sur les derniers vestiges d’un indigénat discrétionnaire, qui disparaîtra bientôt, puisque la loi de la nouvelle armée, renversant l’ancienne proposition, veut appeler les musulmans nord-africains à la colonisation militaire dans la Métropole.

… Nous avons tenu parole. Le nom de notre amie revient souvent associé à ceux des Flaubert, des Masqueray et des Fromentin quand on cite les évocateurs de l’Afrique du Nord. C’est une destinée assez glorieuse pour le pauvre Si Mahmoud, qui marchait à visage découvert vers son noble idéal et ne s’abritait que d’un pseudonyme et d’un burnous égalitaire dans ses randonnées aventureuses.

Elle tomba, elle aussi, au champ d’honneur de la colonisation européenne, mais ne voulut qu’une tombe musulmane, et le reste lui a été donné par surcroît. — Que les humbles de cœur et les fervents du grand amour soient glorifiés avec elle !

En servant le nom d’Isabelle Eberhardt, en continuant sa pensée, en lui prêtant les réflexions de son caractère, nous avons servi notre œuvre commune et la politique franco-musulmane qui nous associait. Après un long recul funèbre, Isabelle Eberhardt n’a pas disparu, son rayonnement brille encore sur notre âge, et notre joie, notre orgueil, notre consolation sont d’avoir maintenu dans l’action une force trop tôt brisée.

Les libertés que nous avons prises avec elle sont assez pieuses ; mais si sa façon d’être ne s’y était pas prêtée, si la nature de sa pensée n’avait pas été si généreuse, nos intentions eussent été vaines : et c’est parce qu’elle fut vraiment une héroïne qu’elle a mérité de survivre.

Alger, décembre 1921.

Victor Barrucand.

TRIMARDEUR

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Dans un coin de la salle tapissée de planches pâles, une veilleuse en argent brûlait, suspendue devant l’iconostase, une merveille de vieil art byzantin. Les ors éteints des châsses scintillaient faiblement, mettant un nimbe étrange autour des visages émaciés du Christ, de Marie et des Apôtres.

Au milieu de la pièce, deux grandes lampes éclairaient la table à nappe rouge, les verres à thé et le samovar de cuivre qui achevait sa petite chanson plaintive.

Une vingtaine de personnes causaient bruyamment, avec l’ardeur presque violente des discussions russes.

Cependant, on sentait qu’un souffle unique animait ces jeunes hommes pauvrement vêtus, avec, quelques-uns, des blouses brodées de paysans, ces jeunes femmes en simples robes noires, sans ornements, s’accoudant fraternellement parmi les hommes.

Et le maître de la maison, le philosophe néo-chrétien, Anntone Ossipow, souriait à ces enfants d’une autre génération, d’autres idées, qui se réunissaient chez lui en toute sécurité. De stature athlétique avec une large barbe blanche s’étalant sur sa poddiovka grise de moujik, Ossipow, très calme, ne se mêlait guère aux conversations. Une flamme allumait seule parfois ses larges prunelles bleues, le baignant tout entier d’une singulière clarté très douce.

De mœurs tolstoïennes, disciple d’un Christ à lui, anarchiste et tendre, Ossipow avait, pendant une année de famine, distribué une fortune considérable à des paysans. Puis, il était venu se réfugier dans cette vieille maison de la banlieue pétersbourgeoise où il poursuivait ses travaux d’exégèse, vivant de l’humble métier de relieur.

Il aimait la jeunesse révolutionnaire, sans partager ses convictions. Qu’importaient les dogmes, puisque, comme lui, ces nouveaux venus cherchaient passionnément la vérité, rêvant d’un idéal de justice ?

Dmitri Orschanow, étudiant en médecine, restait à l’écart, silencieux. De plus en plus, les discussions le fatiguaient. La société de ses camarades lui devenait fastidieuse. Quand on lui adressait directement la parole, il avait de la peine à retenir un mouvement d’impatience.

Il avait été un des plus ardents parmi les révolutionnaires de Pétersbourg. Avec deux ou trois autres, il avait fondé un comité d’action pour faciliter les évasions de déportés politiques. Il avait été l’âme de son groupe. Tout cela était même très récent. Maintenant, sans que ses convictions se fussent modifiées, il perdait tout vouloir d’action, toute énergie. Il éprouvait un torturant besoin d’isolement, d’inaction et de silence. L’idée qu’il finirait par être soupçonné de trahison lui causait un violent dégoût : les libertaires allaient-ils se transformer en tyrans, vouloir le garder par force ? N’était-il pas libre de s’en aller comme il était venu, de rentrer dans l’ombre et le silence ?

Orschanow, qui appartenait à la forte race de la Russie orientale, était grand et robuste, à vingt-quatre ans. Mais sa santé s’altérait depuis quelque temps, et ses traits, d’une pâle beauté slave, toute spirituelle, se tiraient. Sous le flot châtain de ses cheveux qui retombaient sur son front, ses yeux bruns avaient pris un regard de tristesse inquiète.

Une jeune femme entra. De haute taille, d’une sveltesse forte dans sa robe bleue, elle avait un beau visage mat, tout de tranquille énergie et de bonté. Ses boucles noires, coupées de près, ombrageaient le front haut et blanc, jetant comme une ombre sur le rayonnement des grands yeux gris.

Le vieil Ossipow embrassa tendrement la jeune femme.

— Enfants, dit-il, voilà Véra Gouriéwa, ma nièce.

On la connaissait de réputation. Son père, noble, haut fonctionnaire du Sud-Est, avait épousé par calcul une riche marchande, Agrafèna Ossipow, la sœur du vieil Anntone. Toute sa vie, Gouriéwa avait gardé le regret de cette mésalliance intéressée. Il n’avait jamais aimé Agrafèna, la reléguant dans son intérieur, sans la mener dans la société. Elle était morte jeune, lui laissant Véra. Gouriéwa avait voulu élever sa fille dans les idées de sa caste, mais une institutrice avait éveillé l’esprit de Véra à la pensée. Elle lui avait conté l’effroyable souffrance du peuple d’où elle-même sortait, elle lui avait façonné une âme ardente et forte de lutteuse.

A dix-huit ans, Véra était venue à Pétersbourg contre la volonté de son père. Elle avait commencé à étudier la médecine, vivant chez son oncle. Puis elle avait épousé un camarade, Stoïlow, d’origine bulgare. Très jeune tous les deux, ils avaient fait un beau rêve de travail et d’apostolat communs. Mais bientôt Stoïlow, faible, indécis, s’était rallié au parti terroriste, se passionnant pour la propagande par le fait, sans trouver la force d’un geste d’audace. Cette impuissance le mena au désespoir et à la mélancolie. Dès lors, la tranquille santé morale de Véra devint un tourment pour son mari. C’était une sorte de reproche constant, malgré la douceur affectueuse de Véra. Un jour, Stoïlow avait imploré de sa femme la séparation, prétextant l’incompatibilité de leurs natures, au fond, par remords de la faire souffrir inutilement. Et ils s’étaient quittés, en camarades, sans rancune et sans haine.

A la suite de troubles universitaires, on avait exilé Véra sur la frontière sibérienne.

Elle avait demandé et obtenu d’être envoyée comme infirmière à Tioumène, au dépôt des émigrants russes se rendant sur les immenses terres incultes de Sibérie. Après deux ans, elle revenait de ce premier contact avec le peuple, toute vibrante de pitié et d’énergie. Elle allait reprendre ses études interrompues.

Tous se levèrent, toutes les mains se tendirent. Chacun se présentait, se nommant lui-même. C’était presque une ovation qu’on faisait à Véra Gouriéwa, car on savait son dévouement insouciant et son tranquille héroïsme, là-bas, dans la géhenne sibérienne.

Stoïlow, présent, serra cordialement la main de Véra.

Quand tous eurent repris leurs places, on la fit parler, raconter ses impressions. Très simplement, modeste, elle disait les foules entassées dans des isba enfumées, sans air, les hommes, les femmes, les enfants, les malades mêlés, dans un encombrement et une saleté telles que des épidémies éclataient à chaque instant. Elle contait l’incurie criminelle, la mauvaise foi de l’administration, son hostilité tantôt perfide, tantôt féroce contre les quelques intellectuels qui, comme Véra, essayaient de faire un peu de bien, de mettre un peu d’ordre.

Pas d’hôpital, pas de médicaments, les rares médecins réduits à l’impuissance, débordés, le cimetière s’emplissant, envahissant les champs voisins, y jetant sa moisson de petites croix noires…

Un grand silence se fit. Une tristesse immense passa dans la salle claire, comme un souffle de détresse, devant ces évocations d’abandon injuste, de misère et de mort.

Mais Véra secoua, d’un beau geste d’insouciance, ses boucles noires.

— Eh, il ne faut pas se laisser désespérer. C’est là-bas qu’on vit, dans la tension perpétuelle des nerfs, de la volonté ! C’est bon, la lutte. C’est une atmosphère saine et vivifiante.

Orschanow la regardait, depuis qu’elle était entrée. Une admiration montait en lui, presque de l’envie, devant cette belle créature si saine et si forte.

Malgré l’ardente sensualité de sa nature, il gardait une grande chasteté de pensée, entretenue par le milieu où il vivait, et où la femme, égale de l’homme, était traitée en camarade et respectée comme telle.

Il se sentait simplement attiré vers Véra, parce qu’elle était une force, une santé, et parce que lui se sentait si lamentablement faible, si irrésolu, si plein d’un amer mépris pour lui-même.

Il regarda Stoïlow avec étonnement et pitié, si jaune, si maigre, l’œil enfiévré et bilieux. Comment l’amour, la tendre présence continuelle d’une telle femme ne l’avait-elle pas sauvé ?

Et il songea à sa propre solitude, à l’abandon où il avait grandi et où il vivait encore. Une pitié lui vint, de lui-même, avec les images de son passé.

Le père de Dmitri, Nikita Orschanow, était un seigneur du gouvernement de Samara. Rêveur, imbu d’idées humanitaires, il s’était ruiné en coûteuses expériences de culture nouvelle, selon des systèmes perfectionnés, qui n’aboutissaient pas.

Il avait épousé Lisa Mamontow, pauvre institutrice d’origine tartare. A la naissance de son second enfant, Dmitri, elle était morte.

L’aîné, Vassily, petit homme raisonnable dès dix ans, s’était fait envoyer chez une tante, à Moscou. Dmitri resta seul, à la garde des servantes.

Très tôt, il devint rêveur, dans le silence de la grande maison, au fond d’un immense jardin devenu une forêt où l’enfant aimait à se perdre pendant des heures. Les noisetiers, les sorbiers, les houx tristes avaient formé une brousse inextricable sous les arbres de haute futaie, les chênes puissants, les tilleuls élancés, les bouleaux délicats à troncs blancs. Un étang dormait dans l’ombre, envahi de roseaux, avec tout le mystère troublant des eaux stagnantes.

Les arbres s’échelonnaient sur une pente douce, masquant la vue. Puis, brusquement, ils finissaient, et c’était la grande Volga, large et lente qui coulait au soleil.

Sur la rive gauche, où était la petite ville de Petchal, c’était la steppe infinie, la steppe libre qui roulait sa houle d’herbes d’un horizon à l’autre.

Dans la brume diaphane des lointains, la rive opposée dressait les falaises de ses collines boisées.

Nikita Orschanow passait des mois dans ses terres éloignées, laissant Dmitri seul. L’enfant au sortir de l’école, s’enfuyait dans le jardin ou dans la steppe. C’était là qu’il avait vécu les meilleures heures de son enfance, en d’indicibles rêveries. Il y avait un silence solennel dans tout ce vaste décor septentrional, d’une mélancolie douce. Parfois, au-dessus de la steppe, un aigle planait, puis s’arrêtait dans l’air, et Dmitri admirait le frémissement continu des ailes fauves de l’oiseau baigné dans le soleil.

Alors, une envie presque douloureuse lui venait, de se griser, lui aussi, d’espace, de courir à travers la steppe, très loin, vers les pays de rêve qu’il pressentait derrière la muraille bleue de l’horizon.

Plus tard, il se passionna pour le fleuve, devenant l’ami des matelots et des bourlaki (haleurs) du port fluvial.

Il aima le chantier bruyant, l’odeur résineuse des bois robustes du Nord, débités, façonnés, pour servir à la construction des grandes barques qui, dès le printemps, s’en allaient vers les villes du Midi, le long de la Volga nourricière !

Dmitri épelait avec ivresse ces noms lointains, Saratow, Tsaritsyn, Astrakan…

Il faillit pleurer, d’une émotion inconnue, quand il assista pour la première fois au départ des bourlaki, accompagnés par les prières et les chants solennels du clergé…

Ils chantaient, eux aussi, les bourlaki, sur leurs barques pavoisées… Ah ! ces chants de liberté, de tristesse infinie, de sauvage audace ! Ils éveillèrent tout un monde de rêveries merveilleuses dans l’âme esseulée de Dmitri, ils le charmèrent, lui donnèrent pour toujours la soif de la vie errante. Partir, partir, s’en aller au plus lointain des lointains terrestres, pas en touriste, en barine riche et désœuvré, mais en rude et pauvre matelot.

Aller, aller toujours !

Dmitri n’enviait pas Pierre Iwanowitch Rostow, le maréchal de la noblesse, qui avait, disait-on, visité toute l’Europe. Ceux dont le sort l’attirait, c’étaient les stranniki, les innombrables vagabonds, pèlerins et errants russes, et les tziganes, et les matelots, et les bourlaki.


Dès son entrée à l’école, Dmitri haït cette réclusion, cet esclavage maussade. Il eut des révoltes brutales qui faillirent le faire chasser bien des fois.

Il étudia sans goût, pour ne pas déplaire à son père, qu’il aimait d’un amour étrange, presque douloureux inconsciemment.

Tout petit, il connut la pitié attendrie jusqu’à l’angoisse, pour toute souffrance, surtout pour celle des humbles, les paysans et les bêtes.

Son indignation violente devant l’injuste le rapprocha plus tard, au gymnase, de ses camarades imbus d’idées libertaires.

Il découvrit vers cette époque, dans une aile abandonnée de la maison paternelle, une vaste salle aux murs couverts de rayons où s’entassaient des livres et des manuscrits, sous la poussière grise de l’oubli : il y avait là des trésors de science ethnographique.

Vingt ans auparavant, l’oncle de Dmitri, le docteur Wladimir Orschanow avait été exilé en Sibérie pour ses opinions libérales. Il était mort là-bas, laissant à son frère Nikita ses livres et ses études personnelles.

Dmitri passa ses nuits dans l’appartement de son oncle, à lire et à étudier, ravi et charmé par ce décor suranné, ces tentures fanées, aux teintes adoucies par vingt années d’abandon et d’obscurité…

Là, il conçut un culte passionné pour cet oncle martyr qu’il n’avait pas connu. Il résolut de l’imiter, de devenir, comme lui, médecin et apôtre.

Sincèrement, il crut se découvrir la vocation de cet apostolat humanitaire.

Ce fut plein d’énergie et d’espoir qu’il entra à la Faculté de Médecine de Pétersbourg.

Les deux premières années, il travailla avec acharnement, aidé par une singulière facilité d’étude.

Il prit part, dès le premier jour, aux réunions et aux entreprises révolutionnaires.

Mais l’idéal socialiste était incompatible avec sa nature. Il se modifia, s’élargit, et Dmitri se donna tout entier à l’idée anarchiste, voulant toute la liberté pour l’individu.

Pendant un temps, malgré sa jeunesse, il fut l’un des meneurs, l’initiateur de plusieurs comités d’actions, entre autre de ce comité sibérien qui avait préparé et mené à bien plusieurs évasions restées célèbres.

Il avait été heureux, pendant cette période de sa vie d’étudiant. Son besoin de vie intégrale était satisfait, il vivait, de tous ses nerfs, de toute sa volonté, sans comprendre le danger de la continuelle griserie où il se maintenait.

Puis, peu à peu, insensiblement, une lassitude lui était venue… La satiété de tout assouvissement, la détente des nerfs, après une tension trop forte, trop prolongée.

Il sentit que sa vie devenait moins ardente, moins intense… Croyant à du surmenage, à de la fatigue, il avait espéré qu’en prenant du repos, cela passerait.

Il s’était réfugié, pendant les vacances d’été, dans un petit bourg suburbain.

Là, s’était achevée la déroute. La plaine ensoleillée, et les bois, et l’horizon triste l’avaient repris brusquement. Il y avait retrouvé toutes les délicieuses angoisses de son enfance, les aspirations vers les ailleurs inconnus.

Alors, effrayé, il était rentré à Pétersbourg, il avait essayé de se contraindre au travail. Mais cette vie d’étudiant, cette action révolutionnaire, ces réunions, tout cela avait perdu son charme. Un morne ennui remplaça dès lors la surexcitation passée.

Dès son arrivée à Pétersbourg, Orschanow avait voulu étudier les bas-fonds urbains, essayer même d’y semer des idées saines. Il était descendu, en frère prêcheur, en apôtre, dans l’effrayante géhenne qu’il avait découverte.

Mais, à son retour de la campagne, un sombre besoin de souffrir l’avait poussé à retourner là-bas, dans les quartiers de misère, d’alcool et de prostitution. Il y alla désormais sans but, n’étudiant plus, n’essayant plus d’aucune propagande : simplement, la boue douloureuse l’attirait, maintenant, il ressentait une envie torturante de s’y laisser choir, pour toujours.

Il se croyait l’un des déchus qu’il coudoyait, l’une de ces épaves humaines qui traînaient là, tout en bas, loques rejetées et foulées aux pieds.

Parfois, il luttait cependant encore. C’était la révolte dernière de tout ce qui, pendant huit ans, l’avait fait vivre, avait été sa raison d’être.

Il ne voulait pas s’avouer que la vocation qu’il s’était crue n’existait pas, que sa personnalité d’homme de science et d’action était toute factice…

C’était dans cet état esprit vague et douloureux qu’il était venu là, à cette réunion, ou plutôt qu’il s’était obligé à y venir, malgré la répugnance que cela lui causait.

Mais, depuis qu’il avait écouté Véra, une honte lui venait de sa faiblesse et de ce qu’il appelait encore sa lâcheté. Cette lutteuse calme et belle, consciente et heureuse de sa force, faisait renaître l’énergie de Dmitri, son besoin d’agir.

*
* *

Vers une heure, dans la rue, les groupes se dispersèrent. La nuit d’été, blanche comme une aube incertaine, était tiède, avec de légères senteurs de lilas. Il faisait bon et doux, dans le silence des avenues vides.

Orschanow quitta tout de suite les camarades. Il s’en alla seul, lentement.

Une sorte d’apaisement attendri s’était fait en lui, il éprouvait un soulagement subit, comme si on avait ôté de sa poitrine un poids écrasant.

Comment ! A vingt-quatre ans, avec l’énergie qu’il avait souvent senti faire vibrer tout son être, avec son intelligence qu’il savait vive et pénétrante, comment avait-il pu en arriver à une inaction honteuse, à un lâche pleurnichage sur son sort, qu’il était maître de rendre beau !

Non, il fallait se secouer, dompter ses nerfs de femme malade, redevenir celui dont la volonté opiniâtre et la calme audace étonnaient les camarades, naguère encore.

D’ailleurs, Véra n’était-elle pas la secourable, l’amie prédestinée auprès de laquelle il irait désormais puiser le courage et la santé morale ?

Ce fut presque avec joie qu’Orschanow rentra dans sa chambre nue, envahie par le désordre et la poussière, dans les combles d’une grande maison noire, couverte de lierre sombre…

CHAPITRE II

Les membres du Comité sibérien étaient réunis chez Arsény Makarow qui habitait un ancien atelier de photographie à toiture vitrée.

Des livres et des instruments chirurgicaux traînaient pêle-mêle sur les tables, sur les sièges.

Par les fenêtres ouvertes, la tiédeur du soir entrait. Makarow, presque un géant, aux larges yeux bleus et à l’épaisse toison blonde, arpentait la pièce, nerveusement, les mains fourrées dans sa ceinture bleue de paysan.

Il y avait là Véra Gouriéwa, qui venait d’entrer dans le comité, Marie Garnicha, petite et contrefaite, institutrice primaire, Émilie Himmelschein, une juive rousse, très belle, au visage reposé et sérieux, Hospodian, un arménien brun aux yeux de braise, toujours en mouvement, se donnant des attitudes tragiques, Dawidow, phtisique, l’œil soucieux et morose, et le petit Rioumine, sortant à peine du gymnase, encore presque imberbe, avec un visage dur et ferme et de beaux yeux gris fer où flambaient l’intelligence et la volonté. Celui-là, ne souriait jamais.

— Que le diable vous emporte ! C’est absurde ! criait Makarow très excité. — Orschanow, un traître ! C’est idiot. Voyons, vous, Gouriéwa, et vous, Rioumine, qui êtes les plus calmes, et vous aussi, Himmelschein, qui connaissez bien Orschanow, vous fait-il l’effet d’un traître ?

Véra fumait en silence. Elle sourit.

— Je ne connais Orschanow que pour l’avoir vu deux ou trois fois. Encore n’a-t-il pas desserré les dents. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il n’y a rien, ni dans sa physionomie, ni dans ses manières, de suspect…

— Ni dans ses actes non plus, trancha Émilie Himmelschein qui semblait très émue.

Dawidow, le promoteur de cette réunion protesta.

— Mais je n’ai jamais dit qu’Orschanow était un traître ! Dieu m’en préserve. Seulement j’ai dit et je répète qu’il se détache complètement de nous.

Garnicha intervint, de sa voix grêle d’infirme.

— Oui, c’est vrai, et il connaît tous les secrets du Comité, et bien d’autres ! Dawidow a raison, cela devient dangereux.

Hospodian se cala sur sa chaise et déclara sentencieusement : « Ou avec nous, ou contre nous ».

Émilie Himmelschein jeta sa cigarette avec colère.

— Dieu sait ce que vous dites ! Ne voyez-vous pas qu’Orschanow souffre, qu’il est miné par un chagrin que nous ignorons tous ? Vous avez donc emprunté aux terroristes de la génération précédente la manie des machinations romantiques, que vous soupçonnez ainsi un camarade, pour un simple changement de caractère ?

— Mais ne comprenez-vous pas qu’au contraire, s’il voulait nous trahir, il ne manifesterait pas un éloignement intempestif !

Makarow était au comble de l’agitation. Il n’était pas l’ami d’Orschanow, n’ayant avec lui aucunes relations en dehors du comité. Mais il s’emballait ainsi pour toutes les causes qui lui semblaient justes.

Il cria, s’adressant à ceux qui semblaient suspecter Dmitri : — Alors, selon vous, que faut-il faire ? Faut-il, comme dans les romans nihilistes, supprimer Orschanow ?

Dawidow blêmit.

— Oh, Makarow, comme vous êtes injuste ! Qui a dit cela ? Il faut tirer cette affaire au clair, voilà tout !

— Si l’un de nous était convaincu de trahison, oui, il faudrait le supprimer, puisqu’il n’y aurait pas d’autre moyen de l’empêcher de nous perdre tous, nous, notre œuvre et les malheureux qui espèrent en nous, là-bas, et dont les vies sont entre nos mains. Mais quelle certitude absolue il faut pour oser prononcer un arrêt semblable ! Dans le cas présent, il n’y a pas même, pour le moment, de présomption sérieuse. Il faut enquêter, et décider après.

Rioumine avait parlé sans passion, sèchement, avec son souci de la stricte justice.

— Il faudra l’obliger à s’expliquer clairement. Je m’en charge !

Dawidow, involontairement, gardait un ton si agressif, que Véra sourit de nouveau.

— Si vous voulez suivre mon conseil, Dawidow, laissez-moi lui parler. Dans l’état d’esprit où il est, vous n’obtiendrez rien de lui… Il ne faut pas s’échauffer.

En rentrant d’une course sans but, morne, à travers les rues, Orschanow trouva, glissé sous sa porte, un bout de papier, sans signature :

« A dix heures, chez moi, urgent ».

Un signe conventionnel, au coin du billet, signifiait Makarow.

Dmitri eut un sursaut, puis, un mouvement de colère. C’était l’interrogatoire, la torture qu’il prévoyait depuis longtemps.

Une trahison entraînait des malheurs irréparables. C’était une question de vie ou de mort.

Orschanow se jeta tout habillé sur son lit. Il songea aux membres du Comité… Dawidow, Garnicha, Hospodian, ceux-là l’accuseraient, par tempérament. Les autres…

Mais comment savoir ? N’étaient-ce pas des convaincus, presque des fanatiques, et le danger qu’on leur ferait entrevoir était si terrible, leur responsabilité si lourde ! Si on croyait acquérir la conviction de sa faute, on le détruirait.

Et Orschanow sentit qu’il n’aurait rien à leur dire, rien, ni pour expliquer sa conduite, ni pour se défendre. Il sentit qu’il serait agressif et violent, qu’il se les aliénerait.

Sans avoir le courage d’aller chez Véra, il était retombé à sa lutte torturante et vaine…

Depuis quelque temps il souffrait d’ailleurs de privations et s’anémiait. Il était resté presque sans ressources, son père, complètement ruiné, ne pouvant plus rien lui envoyer… Et Dmitri ne tentait même pas de gagner quelque argent, comme les autres, par des leçons ou des traductions.

Il se coucha sans manger, dans l’obscurité, pour attendre l’heure.

Et il se prit à songer à Véra, avec une tristesse étrange. La pensée qu’elle aurait, parmi les autres, à se prononcer sur son sort, lui était d’une singulière douceur… Sa révolte et sa colère tombèrent quand il pensa que, s’il était condamné, elle aurait contribué à sa mort…

*
* *

À dix heures. Orschanow entra chez Makarow. Tout de suite, il perçut la gêne et l’angoisse planant autour de lui. On lui serra la main en silence.

Les visages demeurèrent pâles et soucieux.

Orschanow resta debout.

De nouveau, de la colère et de l’amertume bouillonnaient en lui. Il dit brutalement : — Vous m’avez appelé ! Me voilà. Que me voulez-vous encore ?

Véra parla, doucement.

— Asseyez-vous, Orschanow. Vous n’ignorez pas la gravité des intérêts, — les nôtres et ceux d’autrui, — qui nous lient les uns aux autres. Inutile d’insister sur la responsabilité qui nous incombe. Or, nous avons tous remarqué un tel changement dans votre attitude, que nous vous avons appelé, pour tâcher de nous expliquer.

— Dites simplement que vous me soupçonnez de trahison !

La voix d’Orschanow tremblait, son regard s’était assombri. Il souffrait horriblement.

Sa phrase jeta un froid glacial.

Mais Makarow bondit.

— Personne ne vous soupçonne ! vous avez été le plus brave et le plus actif d’entre nous. Qui oserait vous faire une semblable injure ?

Dawidow ne put se contenir.

— Oui, vous avez été le plus méritant d’entre nous tous. Mais, maintenant, vous menez un genre de vie mystérieux. Vous ne venez presque plus aux réunions, vous ne vous occupez plus de rien. De plus, vous disparaissez pendant des semaines. On a beau aller chez vous pour les affaires les plus urgentes, vous n’y êtes jamais, ou vous feignez de ne pas y être. Avouez que tout cela peut sembler bien étrange.

Orschanow eut une brusque révolte de son orgueil, comme jadis à l’école.

— De quel droit prétendez-vous contrôler ma vie privée ? Vous vous dites libertaires, et vous voulez exercer la pire des tyrannies, espionner et juger la vie privée des hommes ! Je vous récuse ce droit, entendez-vous ?

Émilie Himmelschein se rapprocha.

— Orschanow, cher, ne vous fâchez pas, Dawidow, vous le savez bien, ne sait pas parler calmement. Nous vous demandons simplement la cause de l’abandon où vous laissez les affaires du groupe.

Peut-être Dmitri se fut-il calmé, mais Garnicha intervint de nouveau.

— Nous n’avons pas de vie privée, nous nous devons entièrement à l’œuvre commune. Vous devez répondre.

Dmitri se leva.

— Eh bien, non, je ne dirai rien. Je n’ai rien à dire. Si vous me croyez un traître, tuez-moi. Car, c’est cela, n’est-ce pas, que vous avez à décider. Si cela vous pèse, eh bien, espionnez-moi, apprenez par vous-mêmes ce que je suis, si vous êtes assez adroits. Mais moi, je vous récuse pour juges, et je m’en vais, pour toujours.

Rioumine, tranquillement, lui barra la porte. Véra s’était levée, elle força Orschanow à se rasseoir, laissant sa main sur l’épaule de l’étudiant.

Il la regardait d’en bas, et elle lui semblait très lointaine, une sorte d’extase lui vint.

Makarow vit des larmes dans les yeux de Dmitri, et un brusque attendrissement le rejeta contre les autres.

— Vous êtes inhumains ! Le camarade souffre, il est peut-être à l’agonie… Qu’en savez-vous ? Et vous le torturez, au nom de vos sacrés préjugés !

Véra voyait, dans le regard d’Orschanow, qu’il était bien loin des idées qu’on lui prêtait, et qu’il souffrait.

Elle se retourna :

— Que ceux qui soupçonnent Orschanow le disent enfin ! dit-elle.

Il y eut un silence.

— Vous voyez bien que personne ne parle. Je vais leur expliquer, moi, votre attitude. Votre âme est ailleurs, vous avez un chagrin, une préoccupation personnelle qui vous éloigne de nos affaires. Voilà tout. Vous avez besoin de repos… Nous n’allons donc pas vous tourmenter davantage. Pour finir cette pénible scène, nous nous portons garants pour vous, Himmelschein, Makarow et moi. Si vous voulez vous éloigner du Comité pendant quelques temps, faites-le. Vous avez raison de revendiquer votre liberté.

Orschanow se leva :

— Merci à vous qui avez eu le courage d’agir comme des hommes libres… A présent, laissez-moi m’en aller. Si jamais je puis revenir, je reviendrai. Sinon, adieu !

Gauchement, sans serrer la main à personne, Orschanow sortit.

Devant la calme assurance de Véra, les autres membres du Comité s’inclinaient, par respect pour son caractère et sa droiture connus et appréciés de tous.

Un silence régna, après lequel Makarow pensa tout haut :

— Il a raison, il faut agir en hommes libres. A quoi bon tous ces décors à la Dumas père, tous ces comités avec président, vice-président, etc., etc., toute cette puérile et illogique imitation des formes gouvernementales que nous combattons ?

*
* *

Orschanow était rentré chez lui, brûlé par une fièvre intense, en proie à une sorte d’irritation amère, à une révolte profonde de tout son être, pourquoi avait-on essayé de régler sa vie privée, de pénétrer les douloureux secrets de son cœur ? Cela l’exaspérait. Les figures soupçonneuses et pédantes de Dawidow, de Garnicha et de l’Arménien grimaçaient dans son délire lucide.

Cependant, quatre d’entre ces gens avaient eu le courage d’abréger sa souffrance… Véra surtout. Cette image acheva de le calmer. Il n’était plus seul, puisqu’il y avait Véra. Tôt ou tard, quand il pourrait, il irait à elle.

CHAPITRE III

Après le demi-sommeil trouble d’une nuit mauvaise Orschanow passa la journée presque entière dans le vague de l’indécision ; irait-il chez Véra ? Puis, une honte le retint. Comment lui dire que depuis plus de six mois, il vivait dans les plus sordides cabarets, qu’il s’enivrait avec des prostituées et des repris de justice, qu’il roulait sciemment dans l’immondice, et que cela lui plaisait ?

Ce qui le décida à rester, ce fut l’idée très nette que, si même il fallait tout dire à Véra et chercher un refuge auprès d’elle, après, à cinq heures, il retournerait quand même à l’île Goutouyew, le plus pauvre des quartiers maritimes, retrouver sa maîtresse Polia… Et quand il serait avec elle, inévitablement, ils iraient au cabaret, ils se soûleraient.

Alors, puisqu’il restait le chien errant et crotté, trouvant la boue noire du ruisseau bonne et délectable, à quoi bon aller faire ce qu’il appela amèrement la « comédie », chez Véra ?

*
* *

… Polia pouvait avoir vingt ans. Ses cheveux blonds auréolaient un mince visage de souffrance et les larges yeux gris, de vrais yeux de russes, s’ouvraient comme étonnés, presque effrayés de tant de laideurs et de misères.

A dix-huit ans, elle était entrée à la fabrique de papier des frères Kozlow. Son père et sa marâtre buvaient, ne faisant aucune attention à la fillette.

Polia subit les promiscuités délétères du logis et de l’atelier. Avant l’âge, elle fut violée par les ouvriers, comme toutes ses pareilles. Ce fut une galopade brutale de mâles insouciants, et sa santé frêle en fut ébranlée pour toujours. Elle était restée passive, comme hébétée, les sens endormis subissant les hommes avec résignation, comme une des formes de la misère. A l’église, le pope répétait bien que les filles perdues brûleraient éternellement en enfer, mais il n’indiquait aucun moyen d’éviter le rut débordant, la houle violente qui montait de toute part.

Polia buvait, comme toutes les autres et elle avait pris l’habitude de se prostituer pour de l’argent, après la fatigue de la journée.

Souvent, sortant de son indifférence, elle jurait contre sa chienne de vie, elle parlait de faire comme sa sœur Liouba, qui était en maison, chez la mère Schmidt. Au moins, on mangeait à sa faim, on se collait de la soie sur le dos et on avait chaud, en hiver, tandis qu’à la maison, c’était le besoin perpétuel, depuis que le frère Kolia était au régiment.

Un soir qu’Orschanow errait dans l’île, Polia l’avait appelé.

Lui, en proie à l’une de ses crises périodiques de sensualité, et aussi par besoin de n’être plus seul, l’avait suivie dans un hangar en ruines où de l’herbe avait poussé.

Les sens de Polia ne s’étaient pas éveillés. Les ardeurs de Dmitri la faisaient sourire, l’étonnant. D’ailleurs, Dmitri ne put savoir, même plus tard, si elle l’aimait.

Lui, s’étant attaché à elle, parce qu’elle incarnait pour lui la souffrance et la déchéance où il se plaisait à vivre.

Dans l’île, on appelait Polia la Loqueteuse, tellement ses robes étaient toujours déchirées et sales : elle dépensait en eau-de-vie tout ce qu’elle gagnait comme ouvrière et comme racoleuse.

Et, peu à peu, éprouvant dans l’ivresse un apaisement mêlé d’une étrange volupté sombre, Orschanow s’était mis à boire, avec Polia qui, le regard trouble et lointain, semblait écouter les choses, bien inintelligibles pour elle, que lui disait Orschanow, dans l’ivresse. « Elle me comprend avec son cœur », se disait-il, quand, parfois, simplement, de le voir pleurer, Polia sanglotait désespérément.

… Le lendemain de sa comparution devant le Comité sibérien, Orschanow, renonçant à aller chez Véra, retourna, vers le soir, dans la désolation laide de l’île Goutouyew, à travers le dédale des fabriques délabrées, des hangars aux vitres brisées, lugubres comme des yeux crevés…

CHAPITRE IV

D’abord, dans les milieux populaires, on s’était méfié d’Orschanow, devinant le barine sous les loques qu’il endossait. Puis, peu à peu, avec la sociabilité innée chez le peuple russe, et son sens de l’égalité que des siècles d’oppression n’ont pu émousser, on accepta l’ex-étudiant.

Du jour où il s’enivra par chagrin, il fut des leurs, et il acquit droit de cité chez les miséreux.

Ce lui fut une joie, un soulagement immense.

Un soir, n’ayant pas trouvé Polia, il erra, sans but, à travers la ville, revenant sans savoir vers la place Siennaya, le marché au foin, qui est la Cour des Miracles de Pétersbourg, le rendez-vous et le refuge de toute la lie souffrante, prostituée et criminelle de la capitale.

Quelques gouttes de pluie firent qu’Orschanow se réfugia dans un cabaret, une longue salle aux parois enfumées et luisantes, qui semblaient en bronze poli. Devant le comptoir en planches mal clouées, le patron trônait, un grand jeune homme robuste, au visage sec et bronzé, aux yeux noirs et obliques : un tartare. Il avait le front rasé, sous un bonnet en peau de mouton, et son corps souple était sanglé dans un vieux cafetan bleu ceinturé de rouge.

Il se disait de Kazan, se faisant appeler Akhmatow, se nommant réellement Ahmetka, et resté musulman.

Une forte gaîté régnait chez Akhmatow, on jouait de la balalaïka et de l’harmonica, et des filles y venaient boire, en foulard de paysannes, traînant des galoches éculées.

Orschanow, installé dans un coin, observa avec curiosité la clientèle du cabaret. A première vue ces gens eussent pu passer pour des ouvriers, mais l’œil expérimenté d’Orschanow ne s’y trompait pas, et il se félicitait d’être entré dans ce lieu. Les études qu’il pourrait y faire, les amitiés qu’il pourrait y lier rompraient la monotonie de sa vie et de ses errances dans les milieux ouvriers.

Dans un groupe, près d’Orschanow, quelqu’un cria :

— Commençons un maïdane !

Au pays, Orschanow avait vu souvent des brodiaga, des évadés de Sibérie devenus des vagabonds.

Et ce mot caractéristique de maïdane qui, en Sibérie désigne le jeu de cartes, lui dévoila tout de suite ce qu’était le cabaret d’Akhmatow : un repaire de repris de justice, de brodiaga.

Il savait que la plupart des évadés de Sibérie sont des vagabonds-nés, des hommes qui ne sont heureux que sur les grand’routes, pour qui la seule vie désirable et délectable est la vie errante.

Et il se sentit à son aise parmi eux, il éprouva le besoin de les connaître, de leur parler.

Parmi ceux qui jouaient aux cartes, Orschanow remarqua un homme de son âge, vêtu d’un cafetan en loques et coiffé d’un bonnet de renard usé. Malgré ces haillons, le joueur avait grand air. De haute taille, svelte, avec un profil régulier et aquilin, de longs yeux fauves et des cheveux très bruns, il avait une grâce sauvage qui attirait.

Ses camarades l’appelaient Oriol (aigle) ou Tête-Perdue.

L’Aigle buvait beaucoup et, vers la fin de la soirée, une dispute éclata entre lui et le patron, pour le payement.

— Tête de Veau ! Front rasé ! cria l’Aigle.

— Oui, peut-être. Et toi ? Tu pues les travaux forcés !

— C’est ton chemin !

— Si j’y vais, Dieu le sait. Quant à toi, c’est sûr que tu en viens !

Puis, brusquement, avec un regard oblique vers Orschanow, ils se turent, et l’Aigle paya sans rechigner.

Le lendemain, Orschanow retourna chez Akhmatow, avec Pétrow, un ancien ouvrier de Goutouyew, ivrogne et devenu ce que l’on appelle dans les bas-fonds un valet de cœur, c’est-à-dire un voyou.

Pétrow s’était pris d’affection pour Dmitri et, comme il était connu à la Siennaya, Orschanow, accompagné de lui, ne provoqua plus aucune méfiance. C’était un barine, un ex-étudiant, mais il s’était mis à boire, par chagrin, et il préférait la société des moujiks à celle de ses semblables, les nobles et les lettrés.

Tout ce qu’on lui demandait, c’était de ne pas être un policier, et la recommandation de Pétrow suffisait pour écarter tout soupçon de ce genre.

A l’inverse de ce qui se passe en Occident, le peuple russe a de la pitié et de la sympathie pour les déclassés qui viennent à lui.

L’Aigle manifestait le plus écrasant mépris pour presque tous les clients d’Akhmatow et pour ce dernier lui-même, qu’il traitait à chaque instant de païen et d’antéchrist.

Ce soir-là pourtant, l’Aigle se rapprocha d’Orschanow et lui parla, l’interrogeant sur son passé, par petites phrases brèves et sèches. Les yeux fauves du brodiaga fixaient ceux de Dmitri, disant clairement : « Mens-tu, ou ne mens-tu pas ? »

L’Aigle dédaignait visiblement d’interroger Pétrow sur le nouveau venu.

Orschanow disait toujours la vérité sur sa personnalité et sa vie. Cependant, il donnait sa résolution de vivre dans la « Légion dorée »[3] pour définitive.

[3] La « Légion dorée », les miséreux vivant d’expédients, de crimes et de mendicité.