ISABELLE EBERHARDT
Pages d’Islam
Publiées avec une préface et des notes
PAR
VICTOR BARRUCAND
PARIS
Librairie CHARPENTIER et FASQUELLE
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
1920
ŒUVRES D’ISABELLE EBERHARDT
Trimardeur, roman. — Collection de l’Akhbar, Alger.
Pages d’islam. — Un vol. in-16, E. Fasquelle édit., Paris.
Notes de route. — Un vol. in-18, E. Fasquelle.
Dans l’Ombre chaude de l’Islam. (En collaboration avec Victor Barrucand). Un vol. in-18, E. Fasquelle.
PRÉFACE
Jusqu’ici l’ensemble des nouvelles qu’Isabelle Eberhardt éparpilla dans la presse algérienne, de 1902 à 1904, ne se présentait sur un seul tableau que dans les collections de l’Akhbar et dans le brochage à part que nous en avions donné en 1906 avec un indice éditorial et deux portraits hors texte de l’auteur[1].
[1] Voir l’Akhbar du 10 juin 1906 : indice bibliographique.
Après avoir servi de notre mieux la mémoire de notre affectionnée collaboratrice en terminant, suivant son vœu, ses œuvres inachevées et en assurant le choix et la publication de ses notes, nous répondons, dès que les circonstances le permettent, à un désir depuis longtemps exprimé par ses admirateurs et ses amis en classant sous la forme du livre le recueil des nouvelles qu’elle fit paraître de son vivant, et nous les complétons de pages inédites tirées des papiers qu’elle nous laissa.
Il y a dans ces nouvelles l’initiation à un monde africain qui pourrait être celui des contes merveilleux si on ne savait qu’il est aussi celui de la souffrance.
L’âme russe d’Isabelle Eberhardt était bien préparée à comprendre l’Islam et à l’enseigner par la sympathie. Avec elle nous dépassons le stage de l’exotisme, nous en avons fini avec les étonnements évasifs.
Connaître une terre par sa lumière, son histoire et son commerce, c’est encore trop peu, et nous n’en rapporterions qu’une illumination fugitive et un malaise, si la raison secrète de ses habitants devait nous échapper.
Après des exaltations et des fatigues, le pèlerin éprouvera le désenchantement du voyage et souffrira de n’être qu’un étranger chez des peuples qui, même vaincus, se font défendre par leurs morts, comme dans ces étranges cités du Moghreb où l’on n’arrive qu’en traversant des cimetières immenses. Scrupuleux, il en viendrait à s’adresser des questions troublantes sans y savoir bien répondre. Voici donc des choses nécessaires et qui ne sont pas dans les guides : un léger bagage sentimental assez lourd à porter et dont les désœuvrés à la course feront bien de ne pas s’embarrasser.
Avec ses façades crevées, ses casbah ruinées, ses portes de gloire où ne passe plus que le vent, ses masses décoratives qui s’évanouissent à l’approche comme un mirage, l’Islam présente cependant des perspectives durables, celles de ses mœurs et de sa foi.
Drapés de blanches laines ou sculptés sous le haillon, les musulmans conservent une morale et une dignité que les injures et les dénigrements ne peuvent amoindrir.
Il faudrait inculquer cette idée à tous ceux qui se flattent de lier partie avec eux, et tout d’abord aux diplomates et aux courtiers de notre civilisation.
Ils ne pensent pas comme nous : voilà toute leur faute. Ils nous ont devancés mais ils ne nous ont pas suivis dans les voies de la science et du machinisme : voilà leur plus grand tort et celui que les nations affairées ne sauraient pardonner. Nous avons décidé que le monde entier serait chargé d’usines plus abondantes que les temples anciens et que la fumée des hauts fourneaux monterait sur le désert comme la flamme du buisson où parlait l’Éternel : ils ont compris trop tard, une interprétation biblique qui nous réserve encore bien des surprises. Maintenant il leur resterait sans doute à nous faire observer qu’à toutes ces églises de la matière ardente il faudra beaucoup de fidèles et que bientôt les fidèles pourraient dicter la loi aux prêtres. Cette critique seconde ne les intéresse pas. Ils laissent faire. Hommes d’un autre âge, déistes sans idolâtrie, l’esprit de nouveauté leur a manqué ; en possession de la sagesse et de la puissance, un jour ils se sont arrêtés, et depuis lors, au cours de la vie, ils se succèdent de générations en générations, sans rien changer à leurs rythmes essentiels. Leur immobilité nous surprend comme si nous avions toujours bougé ; pourtant ce qui nous reste d’intelligence religieuse, une certaine poésie de la conscience s’émeut d’un souvenir avec les derniers bons croyants, et nous ne voyons pas s’éloigner sans regret ces porteurs de la noblesse pastorale, ces négociateurs adroits et ces marchands polis qui disparaîtront avec la jeunesse de la terre.
Notre attention les suit. Elle est acquise également à tous ceux qui sont allés à ces vaillants et rudes peuples au repos, qui y sont allés en toute sincérité sans idées préconçues et sans calculs de lucre ; et ceux-là nous persuadent autrement que les étourdis rabâcheurs de progrès qui s’étonnent du retard des bergers sur l’horaire des trains.
Cependant des perspectives nouvelles sont annoncées. Les Arabes ne sont pas tous des chameliers ou des conducteurs de moutons, les Kabyles ne sont pas tous des « troncs de figuiers » ; le nombre de leurs lettrés, de leurs diplômés, de leurs docteurs ne cesse d’augmenter. Une fois de plus se vérifie le fait dont nous avons donné un grand exemple historique qu’entre le taleb et le savant il n’y a qu’une différence de méthode.
La méthode expérimentale dont tout studieux peut se servir, nous l’avons apportée aux Arabes, mais ce ne fut que l’intérêt composé du trésor de science réelle dont ils furent autrefois les apôtres dans le monde, quand nos grandes écoles et nos Sorbonnes étaient encore ce qu’est toujours la Karaouïyne de Fez avec son peuple d’étudiants rituels, moins turbulents à l’ordinaire que les nôtres, mais tout aussi fous le jour de leur fête.
Il peut donc y avoir transfusion des valeurs et des connaissances et nous n’en sommes plus à nous demander si les Arabes et les Berbères sont susceptibles d’instruction.
Cette année même, un jeune professeur arabe originaire d’Orléansville, M. B…, fut reçu brillamment au concours d’agrégation ès sciences physiques. Il continue à professer à Paris, mais pourrait être titularisé en chaire d’Alger. Il distribuerait alors l’enseignement supérieur aux fils des colons ; cependant les ignorants ne cesseraient pas pour cela de le traiter de « bicot », et il se trouverait bien quelques experts politiques pour démontrer à notre universitaire qu’avant de prétendre au bulletin de vote, accordé de droit au balayeur de sa classe, il doit modifier sa « mentalité ». — On a toujours beaucoup parlé de la mentalité indigène, quand on voulait accréditer l’injustice et l’exception, et l’on n’a pas vu qu’on appelait du même coup l’attention sur une certaine mentalité locale qui devra s’améliorer dans l’intérêt même de la colonie.
L’acceptation franche de l’indigène musulman — que nous savions bien rencontrer en Afrique — présente encore un autre avantage : elle hâte notre retour à la bonne santé coloniale, nous libère des préjugés originels, ramène l’ordre et le calme dans la conscience, si jamais la conscience moderne avait pu être troublée par les scrupules et les responsabilités de la conquête.
Forcément nous avons eu des torts envers des occupants qui ne nous appelaient pas, quand nous avons disposé à notre gré de leur pays, en vue d’une fin mystérieuse même pour nous à l’origine, et qui, de toute façon, ne pouvait pas paraître immédiatement juste et désirable à ceux dont nous prenions la place. Ces torts, nous les réparons en partie par une culture plus intense, mais nous ne serons vraiment en paix avec nous-mêmes que du jour où la sympathie remplacera l’antipathie. Il serait donc à souhaiter qu’on s’habituât le plus tôt possible à respecter l’indigène, à reconnaître la bienfaisance de sa collaboration, à vouloir loyalement l’association de ses intérêts et des nôtres, sans poser à ce marché avantageux pour nous des conditions inacceptables pour l’autre partie, sans prétendre à changer le cœur du musulman, non plus qu’à régenter ou suspecter toutes ses aspirations. Et c’est en ce sens que l’œuvre d’éducation coloniale serait la plus belle de toutes, si elle était réciproque. — D’un point de vue qui n’est pas étranger à la civilisation, nous avons nous-mêmes beaucoup à apprendre des musulmans, mais cela, nous ne le savons pas encore.
Isabelle Eberhardt va plus loin, trop loin sans doute ; elle renverse la proposition quand elle suggère que l’assimilation pourrait se faire à rebours et géographiquement.
C’est une remarque historique non sans valeur que les vainqueurs risquent d’être absorbés par les vaincus. La terre d’Afrique ne s’est jamais laissé prendre tout à fait ; son action puissante est de tous les instants ; elle ne renoncera pas à transformer les êtres et les choses, à les vivifier de sa lumière propre ; elle a déjà défait beaucoup d’Europes et d’Asies, desséché des courants de pensée, épuisé des legs qu’on croyait plus riches ; les pierres romaines de Timgad ou de Volubilis ne parlent plus qu’une langue morte à côté du gourbi où le dialecte berbère s’est transmis sans écriture. Cependant il est remarquable que les exemples dont on peut illustrer cette thèse sont ordinairement pris aux deux extrémités de l’échelle sociale. Les artistes et les simples sont attirés par l’Islam. Isabelle Eberhardt portait le burnous ; Dinet vit à Bou-Saâda avec les Arabes. La moyenne se défend plus jalousement. Elle se défend même trop quand elle attaque sans motif, elle exagère le culte des ancêtres quand elle s’obstine à porter en Afrique la flèche de ses clochers et le pignon de ses toitures. Au surplus, toutes les femmes assimilées, qu’elles viennent de Laghouat, de Malte ou de Carthagène, veulent suivre la mode, et nous avons connu des magistrats et des fonctionnaires évidemment très distingués qui auraient cru trahir le prestige de leur patrie en renonçant au chapeau de forme.
Nous aimons mieux penser que l’évolution sera double : l’esprit ne renoncera pas à la conquête, mais il ira plus loin que la violence ; il pénétrera les intelligences, et les adaptations harmonieuses seront l’œuvre du temps. Nous finirons bien par nous comprendre, par nous habituer à vivre les uns avec les autres sous un même soleil, et nous ne rougirons pas plus de nos collaborateurs musulmans que de nos vieux parents qui allaient à la messe et s’abstenaient à vigile.
Il y avait beaucoup d’Algéries à observer. Isabelle Eberhardt ne voulut voir que des natifs où Louis Bertrand, par exemple, ne rencontra que des Latins et des émigrés de Valence.
L’opposition des intérêts particuliers, l’antagonisme et le dénigrement réciproque des races, leur incompréhension mutuelle, ont été trop longtemps de règle africaine, et personne ou presque n’avait souci d’accorder ces contrastes. Aussi bien, les oppositions passionnées auraient-elles pu continuer longtemps sous le couvert du libéralisme métropolitain, car il se trouvait toujours un mot dans les ordres du jour et les proclamations de principes pour prêter à l’équivoque.
Et pourtant, peu à peu, la nécessité des réformes se fait jour sous les sophismes. Les Délégations ont même fini par voter l’égalité fiscale. L’Algérie évolue. Elle a reconnu, sans bonne grâce, qu’elle ne pouvait pas s’isoler dans ses privilèges. Il est également à prévoir qu’elle ne voudra pas se maintenir indéfiniment à l’état d’exception coloniale en faisant figure de trois départements français où cinq millions d’indigènes restent sans voix suffisante.
Ce sont là des contradictions qui devraient céder au bon sens. Il nous faudra insister encore pour qu’elles cessent.
Mais il convient surtout de faire remarquer, en donnant à cette remarque toute son importance, qu’au moment même où les conseils de la colonie accentuent leurs prétentions à « l’autonomie sans les indigènes », une magnifique renaissance musulmane s’affirme au Maroc, suscitée et soutenue dans l’empire chérifien par la haute pensée politique du général Lyautey.
On ne saurait, d’autre part, faire abstraction de la Tunisie, qui n’a pas cessé, habilement conduite et protégée, d’être une terre de douceur et de savoir-vivre oriental, et il apparaît, dès le début de la relève des troupes anglaises, que nos vues sur la Syrie ne sauraient être dispensées d’égards pour la grande masse d’une population fidèle à ses traditions.
Entre toutes les parties de notre empire musulman rivalisant avec l’Islam anglais, il y aura donc échange d’idées, émulation et consolidation de doctrines. Finalement c’est encore la libre disposition des peuples organisés et bien associés qui l’emportera, car nous ne pouvons pas avoir la prétention de poursuivre une politique de peuplement mondial, alors que nous avons tant de ruines à réparer chez nous, tant de vides à combler.
Les musulmans ne s’effaceront pas sous notre égide, mais il dépend de nous, pour une part souveraine, que le régime de leurs franchises soit promptement défini et compartimenté.
Au centre de toute notre politique musulmane qui, pour être bonne, ne doit jamais s’exercer contre l’Islam, les indigènes algériens, trop longtemps tenus pour quantité négligeable, réclament respectueusement mais avec insistance une charte digne de nous. Elle ne leur sera pas indéfiniment refusée : déjà M. Jonnart, dont le nom restera attaché à l’Algérie nouvelle, a pu leur en offrir les prémices.
Nous n’avions pas cessé de réclamer depuis vingt ans les réformes que nous voyons poindre. Isabelle Eberhardt s’était associée courageusement à notre action, ce qui lui valut quelques haines et persécutions supplémentaires. Nous avons vécu des heures difficiles et pénibles quand seule notre double voix de raison contrastait avec la suffisance des uns et le mutisme obstiné des autres.
Mais l’horizon s’est éclairci. Le sang du sacrifice à nos autels devait apaiser les dieux de la conquête. Instruits à l’école du malheur, les indigènes musulmans vivront mieux demain, car le défrichement qu’ils ont accompli sous nos ordres a créé un nouveau pays, une nouvelle terre qui doit devenir plus douce à tous ceux qui l’habiteront.
Isabelle Eberhardt était naturellement portée à croire, qu’« il n’y a rien à faire » ; cependant notre effort n’aura pas été stérile. Il allait susciter d’autres volontés, attirer d’autres forces et déterminer ou précéder les plus hautes interventions. L’inscription au grand livre de la dette morale du service militaire des indigènes devait intervenir enfin : l’impôt du sang fut assez lourd pour faire pencher la balance en faveur d’une déclaration de libéralisme qu’on ne pouvait pas retarder plus longtemps. Maintenant des millions d’êtres oubliés, sacrifiés, mal représentés dans les conseils de la colonie et récompensés par procuration jouiront d’une considération réelle ; ils commenceront à expérimenter quelques timides libertés qui en appelleront d’autres. Nous avons voulu cela. Que la disparue ne soit pas oubliée à l’honneur du bon combat !
Nous ne pouvions pas esquiver ces explications. Elles tiennent étroitement à la matière du livre qui va suivre. Négliger des pensées qui furent les nôtres en tête d’un recueil de nouvelles où les mêmes préoccupations se retrouvent sous une forme plus touchante serait vouloir ignorer les conditions de leur style. Ces pages d’Islam si émouvantes n’ont pas été écrites pour les cénacles. Elles furent conçues dans l’action et parurent dans les journaux.
Isabelle Eberhardt servait ses frères en les faisant connaître, en les plaçant dans le domaine de la sensibilité, au-dessus des luttes électorales où ils n’avaient pas de part. En même temps elle échappait elle-même, par la magie de la pensée, aux gênes matérielles d’un monde qui pouvait difficilement l’accepter sans se contredire.
On excusera de ces motifs quelques critiques un peu vives sous sa plume de femme, quelques indignations trop apparentes. L’ambition de progrès et d’adoucissements qui animait Isabelle Eberhardt était noble et généreuse. On l’a reconnu depuis.
Avec le roman saharien que nous intitulions Dans l’Ombre chaude de l’Islam nous composions la légende héroïque d’Isabelle Eberhardt au lendemain de sa mort, mais en la situant dans ses paysages nous ne lui prêtions que les réflexions de son caractère. A ce moment, nous nous rapprochions le plus possible de sa sensibilité européenne, et c’est pourquoi il y a dans ce livre posthume et quelque peu romanesque des nuances ajoutées qu’on ne retrouvera pas dans des nouvelles plus objectives où l’auteur n’entrait guère que pour les écrire.
Isabelle Eberhardt était à nos yeux le plus intéressant de ses personnages, mais il ne lui appartenait pas de le dire elle-même et il ne lui convenait guère de se confesser en public.
Le besoin de partir et d’errer, de se sentir « seule, puissante et malheureuse », existait cependant chez elle d’une façon constitutive, en dehors des expressions que nous en avons données. Il suffirait d’en tenir pour preuve, avec toute sa vie, les notes que nous joignons aujourd’hui à ses nouvelles. Après notre commentaire politique, elles en sont la justification romantique.
Isabelle Eberhardt était appelée, elle allait vers sa destinée, et c’est ce qui donne tant de force tragique à son histoire, à sa légende. Elle savait qu’elle risquait la vie dans ses aventures et dans l’entraînement du voyage. Elle ne désirait pas finir autrement. Vieillie, elle eût regretté les orages, « les sourires et les colères des océans éternels ». Byron et Chateaubriand sont un peu responsables de son cas.
Son fatalisme, en effet, n’était pas seulement musulman. Nous le retrouvons, dans son goût du naufrage et du chavirement. Pour le vrai nomade, le mouvement est une bénédiction ; pour cette jeune Russe un départ se compliquait d’une aimantation vers l’inconnu et le grand mystère : la route était à ses yeux la rivale de l’amour, et la naïveté, la violence qu’elle apporte dans l’aveu de ce sentiment, accusent encore sa sincérité.
Dans les repos de son inquiétude spirituelle, Isabelle Eberhardt connut la douceur de s’attarder aux haltes et aux campements, de s’oublier elle-même en décrivant avec soin ce qu’elle voyait.
Les nouvelles qu’elle adressait aux journaux fixent des impressions et dessinent en quelques traits des personnages assez nouveaux dans le domaine du roman quoique très anciens. Elle n’insiste pas sur les scènes. Elle évoque et elle passe. Elle ne prépare pas ses effets, elle ne les cherche pas. Son style fluide n’a que faire des facettes ; il se contente, comme chez la plupart des conteurs russes, de la profondeur du sentiment qui doit se manifester avec une certaine négligence pour qu’on ne doute pas de lui.
Le milieu qui s’offrait à son observation, dans le Tell et surtout à Alger, avait pourtant perdu une partie de son caractère. Elle s’est trouvée placée devant un Islam souffrant et en a souffert secrètement. Et c’est pourquoi elle ne s’est pas arrêtée sans regrets sur le seuil du Maroc fermé, car, derrière la hamada pierreuse, elle savait trouver un Islam moins touché et des villes mieux conservées dans leur poussière millénaire.
Elle en eut le pressentiment au départ de la zaouïya de Kenadsa, déjà si monacale, quand elle tourna à regret la tête de son cheval vers l’Oranie, après une courte hésitation et parce qu’il lui manquait cinq cents francs d’argent français pour aller au Tafilalet.
Modeste écolier de médersa, inaperçue dans les vieilles cités du Maroc, à Fez surtout, elle eût affronté discrètement une humanité religieuse et marchande mêlée aux saints et aux animaux ; elle eût respiré une autre fleur de farine, écouté d’autres battements d’ailes avec le bruit des conduites d’eau et des petits moulins domestiques dans les murs de terre fauve ; elle eût goûté surtout cette nonchalance du geste, cette politesse raffinée, cette science épuisée par des redites et cette ironie citadine qui font encore de Fez une capitale musulmane entre les villes du monde.
Chez les Berabers elle aurait su noter mieux que personne l’âpreté des mœurs, la rudesse des passions, l’ignorance des conditions universelles et cet individualisme du clan qui dépasse tout par son entêtement montagnard.
Elle eût croisé, à Rabat et à Salé, des ânons de charge, des tanneurs de cuir jaune, des porteurs d’outres luisantes, des femmes empaquetées jusqu’aux yeux, des enfants dansants, des négrillonnes bariolées, des crieurs de babouches et des lettrés de grande allure portant lunettes et, sous le bras, avec quelque manuscrit relié, le petit tapis de siège en feutre rouge qui est d’étude, de promenade et de prière.
Le mouvement de la rue marocaine n’aurait pas déçu sa curiosité si fraîche, mais je l’imagine, autrement que dans la fête des couleurs, en visite, un soir d’hiver et de pluie à Marrakech, après la traversée des places et des ruelles inondées, chez le vieux M’tougui ou quelque grand caïd de vague obédience chérifenne.
Elle est arrivée sous la recommandation de sa confrérie conduite par un « assès » silencieux dont la lanterne traîne sa lumière au ras du sol pour éclairer les flaques d’eau ; le grand seigneur berbère qui commande la route de Mogador la recevrait toussant comme Louis XI, roulé dans des couvertures, montrant à peine son visage de vieux lapin et parlant sous un cache-nez. La chambre serait longue et meublée de tapis « chleuh ». Un poële à pétrole y fumerait à côté d’un brasero de cendres, et pendant que les gardes noirs, à long poignard d’argent passé en bandoulière, prépareraient le thé à la menthe dans un vrai samovar de cuivre, elle reprendrait avec le féodal ses conversations de chameaux et de sacs d’orge interrompues dans le Sud-Oranais, si loin d’Europe, si près d’elle-même et de son nirvâna.
Isabelle Eberhardt aimait les scènes de ce genre, les visions bien gravées, les sorties dans la nuit dangereuse, l’arrivée à cheval dans le petit cercle de feu d’un campement, ou l’entrée dans le « bordj » d’un chef énigmatique parmi la gens armée et les troupeaux, les longues salutations psalmodiées et les palabres qui prêtent à l’observation muette. Les fatigues de la terre du Sud ne l’effrayaient pas.
Et tout cela, les officiers de nos avant-postes oranais l’ont vécu avec elle ; cette poésie, ils l’ont sentie comme elle ; ils sont allés au Maroc sans elle, mais ils emportaient peut-être sans le savoir un peu de sa pensée…
Il est en effet tout à fait digne d’attention qu’Isabelle Eberhardt, avec l’équipe du général Lyautey, ait commencé à connaître et à pénétrer le Maroc par l’Algérie et qu’une éducation politique particulièrement difficile ait débuté par le contact avec les tribus les plus rudes. Bien instruite des nécessités, elle professait dès ce moment, avec toute une pléiade, les idées qui pouvaient être les plus utiles à l’avènement de notre protectorat et à son développement méthodique, et je veux inscrire ici en toute justice et sympathie, à côté de son nom, celui du regretté colonel Berriau, qui devait devenir chef du bureau politique au Maroc et qui n’était alors que chef de poste à Beni-Ounif. Les conseils qu’elle accepta de cet intelligent officier, fidèle interprète du général Lyautey, ne devaient pas être sans portée. On peut donc dire que, sans avoir débarqué à Casablanca, elle fut au début de la conquête, car le Maroc ne serait pas devenu ce qu’il est sans l’école d’Aïn-Sefra. Et c’est justement à Aïn-Sefra qu’elle repose, comme pour consacrer l’importance de cette pauvre petite ville dans l’histoire de l’Afrique du Nord.
Notées sur une assise plus modeste et sans autre horizon que la succession des misères quotidiennes, les études telliennes d’Isabelle Eberhardt, écrites à Ténès, ont cependant beaucoup de caractère et se recommandent par les meilleures qualités d’observation et d’exactitude.
Quand elle indique un village, une tribu, un détail de route, une perspective, on peut être certain que tout est en place. D’ailleurs personne n’avait vécu comme elle chez les paysans de cette côte.
Il est encore très significatif que dans la sordide et magnifique Casbah d’Alger, son port d’attache, une certaine sorcellerie maugrebine l’ait attirée.
Elle aimait ces échappées d’eaux-fortes, ce demi-jour des intelligences, ces tâtonnements dans l’instinct et dans l’intuition. Au sortir de cette « obscurité », elle n’a voulu voir que la terre des fellah et des pasteurs.
Son intelligence éveillée n’a pas méprisé l’ignorance qui recèle des trésors de sensibilité ; elle n’a pas médit de la paresse quand elle laisse une marge de rêve et de jouissance aux déshérités. Comment n’eût-elle pas été suspecte à ceux qui veulent faire du travail la seule loi du monde ?
Cherchons-la, dans son innocence vagabonde, plus nombreuse et plus simple que je n’ai su la peindre.
Figure à jamais disparue, elle s’est assise sur la natte comme un fumeur de kif ; elle a suivi pas à pas le « khammès » dans son labeur ingrat ; dans les cantines du Sud, à l’enseigne de « La Mère du Soldat », par les soirs de « fièvre tafiatique » elle a respiré non seulement la tabagie sombre et les relents du concert mais la nostalgie des « heimathlos. »
Et pourtant, quand elle croit s’attacher passionnément, entièrement, aux choses du bled, une ancienne romance pleure au loin, et dans ces courts moments de faiblesse et de déroute sa profonde pensée d’exil s’exprime par les mots les plus usuels et les naïves couleurs de l’imagerie sentimentale.
Alors, sous le manteau bédouin dont elle s’enveloppe, on retrouve la jeune slave élevée à Genève par un vieil ami de Tolstoï et de Herzen, ce doux et farouche Alexandre Trophimowsky, son tuteur et son père, quelquefois philosophe et souvent jardinier qui, dans les terres rapportées de la « Villa Neuve », s’essayait patiemment à la libre culture des palmiers et des plantes tropicales sur les bords du Léman. — Et cette jeune fille du lac n’est pas moins vraie que l’amazone des sables.
Victor Barrucand.
OBSCURITÉ
LE MAGE
Pour arriver chez moi, il fallait monter des rues et des rues mauresques, tortueuses, coupées de couloirs sombres sous la forêt des porte-à-faux moisis.
Devant les boutiques inégales, on côtoyait des tas de légumes aux couleurs tendres, des mannes d’oranges éclatantes, de pâles citrons et de tomates sanglantes. On passait dans la senteur des guirlandes légères de fleurs d’oranger ou de jasmin d’Arabie lavé de rose avec, au bout, des petits bouquets de fleurs rouges.
Il y avait des cafés maures avec des pots de romarin et des poissons rouges flottant dans des bocaux ronds sous des lanternes en papier, des gargoulettes où trempaient des bottes de lentisque.
A côté, c’étaient des gargotes saures avec des salades humides et des olives luisantes, des étalages de confiseurs arabes avec des sucres d’orge et des pâtisseries poivrées, des fumeries de kif où on jouait du flageolet.
On frôlait des mauresques en pantalons lâches et en foulards gorge-de-pigeon ou vert Nil, des Espagnoles avec des roses de papier piquées dans leurs crinières noires.
On pouvait acheter de tout, on entendait tous les langages, tous les cris de la vie méditerranéenne, bruyante, toute en dehors, mêlée aux réticences et aux chuchotements de la vie maure.
Enfin, au fond d’une impasse, par une porte branlante, on entrait dans un patio frais, plein d’une ombre séculaire.
Un escalier de faïence usée, une autre porte : on était sur ma terrasse, étroite, dallée en damier noir et blanc, qui dominait toutes les terrasses et toutes les cours d’Alger, dévalant doucement vers le miroir moiré du port, où les grands navires à l’ancre me parlaient de voyages lointains, en cette fin d’été sereine.
Ma chambre était petite, voûtée, peinte en bleu pâle, avec des niches dans les murailles, et les solives du plafond s’assemblaient avec un art suranné, peintes en brun sombre.
Là, les bruits n’arrivaient qu’atténués, vagues, et rien n’indiquait le cours du temps, sauf les rayons obliques du soleil qui cheminaient, à travers les heures somnolentes, sur les murs anonymes d’en face.
Il faisait bon, dans ce vieux réduit barbaresque, rêver et s’alanguir en de longues inactions, dans le désir d’anéantissement lent, sans secousses, d’une âme lasse.
Le soir surtout, un silence de cloître pesait sur mon logis où personne ne venait et où on ne parlait jamais.
Pourtant, j’avais un voisin, sur une autre terrasse, en contre-bas.
Il finit par m’intriguer : il rentrait très tard, jamais avant onze heures. Au bout d’un instant, un murmure montait de sa chambre, une sorte de psalmodie basse, qui durait parfois jusqu’au jour.
Un soir de lune, comme le sommeil ne venait pas, j’allai m’accouder au vieux parapet moussu.
Alors, mon regard plongea dans la chambre de mon voisin, par la croisée ouverte : une chambre banale d’hôtel meublé, avec des meubles impersonnels et trébuchants et des poussières anciennes sur des tapisseries fanées.
Au milieu, un homme d’une cinquantaine d’années, un Européen, était debout, le front ceint d’une bandelette blanche, avec, par-dessus une chemise empesée et une cravate, une sorte de long surplis noir portant sur la poitrine un grand zodiaque brodé en fils d’argent.
Devant l’homme, sur un trépied, dans un petit fourneau arabe en argile plein de braise, des épices et du benjoin se consumaient. A la lueur incertaine d’un mince cierge de cire jaune, une fumée bleuâtre montait, toute droite du réchaud, et sur un tabouret un livre était ouvert que le nécromant consultait parfois.
Puis il reprenait sa pose, les bras étendus au-dessus du brûle-parfum, psalmodiant des paroles hébraïques.
Peu à peu, son visage pâlit, ses yeux aux prunelles verdâtres s’élargirent et un tremblement le secoua tout entier.
Ses cheveux et sa barbe se hérissèrent, sa voix se fit saccadée et rauque.
Enfin, il tomba sur le vieux divan dont les ressorts grincèrent, et il resta là longtemps, longtemps les yeux clos.
… La petite fumée bleue devint plus ténue, s’évanouit. Le cierge jaune coula, s’éteignit.
L’homme en extase, en proie aux rêves inconnus, demeura immobile et muet dans les ténèbres chaudes.
*
* *
Le lendemain, je m’enquis de mon voisin. Je n’appris rien que de très banal : l’homme au zodiaque et aux incantations était d’origine allemande et exerçait la profession d’accordeur de piano.
C’est tout ce que j’ai jamais su de lui.
LE MOGHREBIN
Dans un quartier écarté de la Casbah, dans une impasse blanche et déserte, El Hadj Zoubir Et Tazi gîtait en une échoppe grande comme une armoire.
Une natte, un coussin en indienne à fleurs passées, une petite étagère chargée de vieux livres et de fioles, un coffre vert à coins de cuivre poli, un réchaud en terre, quelques humbles ustensiles de cuisine — c’était tout.
El Hadj Zoubir était vieux et bronzé, de constitution frêle, avec un fin profil d’oiseau, l’œil cave et expressif, sous d’épais sourcils grisonnants.
Il portait le costume de son pays, la djellaba de drap bleu et le petit turban blanc autour de la chéchiya rouge.
Calme, poli, accueillant, El Hadj Zoubir était à son ordinaire fort silencieux, avec des attitudes pensives et de longs regards scrutateurs.
Né dans la sombre Taza, capitale des Guébala pillards, il avait appris là-bas les sciences musulmanes et aussi un art qui se conserve depuis des siècles dans l’isolement farouche et l’obscurité marocaine : la sorcellerie.
A pied, avec des bandes de lettrés pillards et coupeurs de routes, il avait parcouru tout le Maroc, de Melilla au Tafilalet, de Tétouan à Figuig, d’Oudjda à Mogador. Puis, à travers l’Algérie, la Tunisie et la Tripolitaine, il était allé étudier dans une inaccessible zaouïya de la Cyrénaïque. Enfin, par l’Égypte où il avait écouté pieusement les docteurs d’El-Azhar, il avait gagné la Mecque, d’où il était revenu par la Syrie et Stamboul.
Quand le Marocain fut devenu mon ami, il aima me raconter, avec des images ingénieuses et des détails curieux, ces longues pérégrinations accomplies en mendiant au nom de Dieu, et qui avaient occupé trente années de sa vie.
Devant ses clients, gens de la ville, Mauresques aux gestes dolents, Arabes de l’intérieur, le Tazi prenait un air fermé et mystérieux.
On le consultait sur la bonne aventure, sur des amulettes pour conjurer ou jeter des sorts.
Et, souvent, le Tazi forçait mon admiration.
— Tiens, disait-il au client, prends ce calam de roseau, invoque le nom de Dieu le Très Haut, appuie la pointe contre ton cœur et formule en toi-même le souhait qui t’amène.
Pendant ce temps, le sorcier fixait son regard ardent sur celui du client. Après, il reprenait la plume et, sur une planchette d’écolier arabe, il traçait en carré des lettres et des chiffres correspondant au nom du client et de sa mère. Puis, rapidement, il se livrait à un calcul inconnu dont il inscrivait le résultat au bas du carré, de façon à rétrécir les lignes dont la dernière n’avait plus qu’une seule lettre.
Alors, avec une aisance et une sérénité parfaites, sans jamais se tromper, il disait le souhait qui avait été formulé en silence. Puis, il supputait les chances de succès.
Pourtant, quand le calcul magique révélait des éventualités trop noires, le Tazi les atténuait, les enveloppant de paroles d’encouragement et d’espoir.
Une fois, quand une Mauresque sortit de l’échoppe, laissant une pièce blanche, le Tazi soupira.
— Voilà, Si Mahmoud, une femme qui est jeune est qui est belle. Elle vient me consulter sur l’issue de ses amours… Au lieu des étreintes rêvées, c’est le sang et le linceul qui l’attendent. La vie et la mort sont entre les mains de Dieu !
El Hadj Zoubir vivait ainsi seul, sans famille, sans autre logis que sa boutique et sans autre fortune que sa science millénaire.
Il était calme et serein, et ses jours s’écoulaient sans bruit et sans souci, comme un ruisseau de plaine, dans ce coin oublié d’Alger déchu.
*
* *
Après une longue absence, je suis montée à l’impasse blanche. J’ai trouvé la boutique fermée. Un vieux marchand de kif du voisinage m’a appris qu’au mois de redjeb de l’an dernier, El Hadj Zoubir Et Tazi s’est éteint doucement, au milieu de ses grimoires et de ses fioles.
LA MAIN
Une réminiscence, vieille déjà de quatre années, du Souf âpre et flamboyant, de la terre fanatique et splendide que j’aimais et qui a failli me garder pour toujours, en quelqu’une de ses nécropoles sans clôtures et sans tristesse.
C’était la nuit, au nord d’El-Oued, sur la route de Béhima.
Nous rentrions, un spahi et moi, d’une course à une zaouïya lointaine, et nous gardions le silence.
Oh ! ces nuits de lune sur le désert de sable, ces nuits incomparables de splendeur et de mystère !
Le chaos des dunes, les tombeaux, la silhouette du grand minaret blanc de Sidi Salem, dominant la ville, tout s’estompait, se fondait, prenait des aspects vaporeux et irréels.
Le désert où coulaient des lueurs roses, des lueurs glauques, des lueurs bleues, des reflets argentés, se peuplait de fantômes.
Aucun contour net et précis, aucune forme distincte, dans le scintillement immense du sable.
Les dunes lointaines semblaient des vapeurs amoncelées à l’horizon et les plus proche s’évanouissaient dans la clarté infinie d’en haut.
Nous passions sur un sentier étroit, au-dessus d’une petite vallée grise, semée de pierres dressées : le cimetière de Sidi-Abdallah.
Dans le sable sec et mouvant, nos chevaux las avançaient sans bruit.
Tout à coup, nous vîmes une forme noire qui descendait l’autre versant de la vallée, se dirigeant vers le cimetière.
C’était une femme, et elle était vêtue de la mlahfa sombre des Soufiat, en draperie hellénique.
Surpris, vaguement inquiets, nous nous arrêtâmes et nous la suivîmes des yeux. Deux palmes fraîches dressées sur un tertre indiquaient une sépulture toute récente. La femme dont la lune éclairait maintenant le visage ratatiné et ridé de vieille, s’agenouilla, après avoir enlevé les palmes.
Puis, elle creusa dans le sable avec ses mains, très vite, comme les bêtes fouisseuses du désert.
Elle mettait une sorte d’acharnement à cette besogne.
Le trou noir se rouvrait rapidement sur le sommeil et la putréfaction anonymes qu’il recelait.
Enfin, la femme se pencha sur la tombe béante. Quand elle se redressa, elle tenait une des mains du mort, coupée au poignet, une pauvre main roide et livide.
En hâte, la vieille remblaya le trou et replanta les palmes vertes. Puis, cachant la main dans sa mlahfa, elle reprit le chemin de la ville.
Alors, pâle, haletant, le spahi prit son fusil, l’arma, l’épaula.
Je l’arrêtai : — Pourquoi faire ? Est-ce que cela nous regarde ? Dieu est son juge !
— Oh, Seigneur, Seigneur, répétait le spahi épouvanté. Laisse-moi tuer l’ennemie de Dieu et de ses créatures !
— Dis-moi plutôt ce qu’elle peut bien vouloir faire de cette main !
— Ah, tu ne sais pas ! C’est une sorcière maudite. Avec la main du mort, elle va pétrir du pain. Puis elle le fera manger à quelque malheureux. Et celui qui a mangé du pain pétri avec une main de mort prise une nuit de vendredi par la pleine lune, son cœur se dessèche et meurt lentement. Il devient indifférent à tout et un rétrécissement de l’âme affreux s’empare de lui. Il dépérit et trépasse. Dieu nous préserve de ce maléfice !
Dans le rayonnement doux de la nuit, la vieille avait disparu, allant à son œuvre obscure.
Nous reprîmes en silence le chemin de la ville aux mille coupoles, petites et rondes, que semblaient prolonger, d’un horizon à l’autre, les dos monstrueux de l’Erg, en une gigantesque cité translucide des Mille et une Nuits, peuplée de génies et d’enchanteurs[2].
[2] Une autre version manuscrite du même sujet est intitulée « la Goule ».
L’ÉCRITURE DE SABLE
Un vieux cep de vigne se tord contre la chaux roussie de la muraille et retombe sur les faïences vertes encore brillantes, de la fontaine turque, en une étreinte lasse et fraternelle.
La rue au pavé noir monte étroite, capricieuse, étranglée entre l’affaissement sénile des maisons centenaires, penchées sur elle par leurs étages en surplomb.
Un jour discret, verdâtre, glisse à travers le fouillis des porte-à-faux dorés par le temps. De mystérieuses petites meurtrières s’ouvrent dans l’épaisseur des murs, trous noirs ne révélant rien. Les portes cloutées sont basses, renfoncées, énigmatiques.
Vers le haut, la ruelle s’engouffre sous une voûte sombre surbaissée.
Tout est mort, tout est silencieux, dans ce coin du vieil Alger barbaresque.
Seule, une boutique de fruitier arabe jette sa note gaie dans tout cet assombrissement des choses. Une échoppe étroite où s’entassent, en des mannes et des couffins, les pommes dorées, les poissons luisants, les légumes plantureux, les roses carottes, les raisins blancs, les noirs, lourds et gonflés de suc miellé, les citrons verts et les tomates surtout, la gloire écarlate des tomates qui saignent sous les rares rayons obliques du soleil intrus…
A côté, dans une niche encore plus petite, en contre-bas de la rue, habite le taleb marocain El Hadj Abdelhadi El Mogh’rebi, sorcier et médecin empirique.
El Mogh’rebi peut avoir cinquante ans. Long, très mince sous sa djellaba brune, il porte un turban volumineux, contrastant étrangement avec la maigreur osseuse de son visage bronzé, aux yeux pénétrants et vifs. Il ne sourit jamais.
Son mobilier est fruste : une natte, deux coussins couverts d’indienne jaune, une couverture djeridi rouge et verte pour toute literie, deux ou trois petites étagères marocaines anxieusement fouillées et peinturlurées, chargées de vieux livres jaunis, de fioles de drogues et d’encre, quelques petites marmites et un réchaud arabe en terre cuite, un mortier en cuivre et une meïda, basse petite table ronde.
El Mogh’rebi, accroupi sur sa natte, attend avec une indifférence songeuse ses clients.
Depuis vingt ans, les habitants du quartier sont habitués à voir le taleb ouvrir sa boutique avant le jour, aller faire ses ablutions à la fontaine et rentrer pour prier et préparer lui-même son café.
Parfois, un passant s’arrête, souhaite au taleb la paix et la miséricorde divine, puis, retirant ses souliers, entre et s’accroupit en face d’El Mogh’rebi.
Tantôt, c’est quelque vieux maure en costume aux nuances claires, tantôt un notable de l’intérieur, amplement drapé de laine et de soie blanches, coiffé du haut guennour à cordelettes en poil de chameau, tantôt quelque humble fellah enveloppé de loques fauves, ou une vieille dolente, émissaire des belles dames d’honnête lignée, ne sortant pas, ou une libre hétaïre de la haute ville…
Pour tous les hommes, El Mogh’rebi garde la même politesse grave et bienveillante. Pour les femmes, il est plus négligent, plus familier aussi parfois.
La plupart des clients viennent consulter le taleb sur l’avenir, avec la soif étonnante et déraisonnable qu’ont tous les humains de dissiper la brume bienfaisante des lendemains ignorés…
Le procédé, très vieux, employé par El Mogh’rebi, est l’Écriture de sable. Il remet au client un kalâm en lui recommandant de s’en appuyer la pointe à la place du cœur, en formulant en lui-même sa question.
Puis, il lui demande son nom et celui de sa mère et, sur une planchette de bois jaune polie, il trace un grimoire inintelligible, un carré composé de lettres arabes, finissant vers le bas en triangle. Il se livre à un calcul à lui connu, puis, presque toujours sans se tromper, il dit au client la nature de son souhait : argent, honneurs, amour, vengeance. Jamais il ne précise l’objet lui-même, en indiquant seulement l’espèce. Il prédit alors si l’impétrant obtiendra ou non l’objet de ses souhaits. Les clients habituels d’El Mogh’rebi affirment qu’il ne se trompe jamais…
Le refrain de ses prédictions est toujours le même, qu’elles soient bonnes ou mauvaises : « Mon fils, patiente, car la patience est bonne. Elle est la clé de la consolation. »
Le taleb accepte sans murmurer la rétribution qu’on lui offre.
D’autres fois, ce sont à ses lumières de khakim, médecin, que l’on vient s’adresser. Il a, suspendues aux solives blanchies de son échoppe, des bottes de simples desséchées. Il manie ces herbes avec une science accomplie de leurs différentes propriétés. Par contre, en chirurgie, son savoir est très limité et ne dépasse guère celui d’un rebouteux des campagnes de France.
Il compose également des élixirs et des philtres, il prépare des amulettes, avec une conviction absolue en leur efficacité.
A l’inverse des charlatans européens, El Mogh’rebi fuit les foules et le tumulte et ne se donne pas la peine de débiter des boniments. Pour quelques pièces blanches, il rend les services qu’on lui demande, sans jamais se déranger, sans rien faire pour attirer les clients.
Cette monotonie des choses quotidiennes est comme la condition indispensable de sa vie. Il envisagerait sans doute tout changement comme un désagrément, peut-être même comme une infortune.
Sur ses origines, son passé, sa famille, El Mogh’rebi est muet. L’on sait seulement qu’il est originaire d’Oudjda et habite Alger depuis son retour de la Mecque, il y a vingt ans… vingt ans d’immobilité et de silence sur tout ce qui n’est pas son art.
Ses habitudes, comme le décor de sa ruelle, sont immuables, et ses jours tombent au néant, comme des gouttes d’eau dans le sable.
La soif du merveilleux et de l’inconnu, qui brûle les cœurs simples et angoisse les âmes encore proches de la mystérieuse nature, durera bien autant que la vie d’El Mogh’rebi et de ses émules, et que leur vieille science surannée réfugiée dans les trous d’ombre et de paix des cités de jadis.
L’ENLUMINEUR SACRÉ
Sous les petites coupoles de plâtre que dore le soleil, les boutiques s’alignent, minuscules, inégales comme des alvéoles. Les comptoirs branlants sont de planches brutes.
Dans la lumière exaspérée, les mouches bourdonnent, alléchées, grisées par le suc fermenté des dattes.
Les ombres violettes, très brèves, coupent l’éblouissement des choses, et l’accablement de l’heure tait les bruits.
Le maître de l’une des boutiques, assis sur une caisse, accoudé sur le comptoir, le capuchon rabattu sur le front, sommeille, l’œil mi-clos, dans la pose assoupie, mais vivante, du félin au repos.
Dans le fond, sur une natte, Si El Hadj Hamouda s’applique au travail patient d’enluminure qui délaie en douceur la monotonie des heures : il copie, d’un kalâm expert, les paroles des Livres, ornant d’or et de cinabre les pages ambrées, après avoir pieusement inscrit sur la première la formule : « Ne le touchez, si vous n’êtes pur. »
Lentement, d’une main calme et agile, Hadj Hamouda enroule en volutes les caractères de rêve, les encadre d’arabesques déliées, où les rouges et les verts rehaussent les ors pâlissants, sépare les versets par de petites étoiles naïves, en guise de points.
La feuille de parchemin simplement posée sur son genou, ses encres en de petites tasses ébréchées, l’enlumineur travaille, malgré la lourdeur amollissante de l’air, malgré l’obstination des mouches.
Enveloppé de burnous blancs, encapuchonné, un long chapelet au cou, Hadj Hamouda, de visage émacié et brun, de traits réguliers, la barbe grisonnante à peine, poursuit son œuvre patiente. Son regard est calme, éteint, et l’ambition y paraît à peine. Parfois, une ombre de sourire passe sur sa lèvre, quand lui plaisent la bonne ordonnance d’une page, la grâce d’une vignette.
Il vit de ce travail charmant, en une insouciance heureuse, en cette boutique qui l’abrite, avec la piété hospitalière de l’Islam. Après des années, il y reste toujours l’hôte discret, ne se mêlant pas du mouvement journalier, presque pas même des conversations.
Parfois, quelque vieux taleb, distingué et poli, aux gestes graves, vient s’asseoir sur la natte du calligraphe après avoir baisé son front en signe de respect. De nombreux salam, sans hâte, puis des discours lents, où passent des choses très vieilles.
Les enfants eux-mêmes n’osent venir jouer devant la boutique, et la présence de Hadj Hamouda la sanctifie presque.
Aux heures où l’appel plaintif des mouedden plane sur El-Oued, l’enlumineur se lève, rejette ses burnous sur son épaule, d’un geste ample et beau, et s’en va à la mosquée des Messaâba.
Entre les dernières maisons du ksar et les premières dunes qui continuent les coupoles en teintes plus claires, un dôme gris s’élève, sur des murs bas et effrités, dans un enclos où de jeunes dattiers tamisent en bleu l’ardeur de la lumière.
Près du puits à hottara[3], dont l’armature grince, lourde et criarde, dans un bassin de plâtre, les fidèles font les ablutions rituelles.
[3] Hottara, armature de puits en troncs de palmiers, dans le Souf.
Puis, dans l’intérieur fruste et nu, sur les nattes desséchées, jaunies, ils se prosternent ensemble en attestant l’unité absolue de Dieu.
Hadj Hamouda, au premier rang, récite à voix haute les versets chantants : le plus savant parmi les assistants, il est l’imam.
Après, du même pas lent, il regagne sa boutique où il reprend son kalâm et son travail suranné.
Le soir, à l’heure rouge où le soleil embrase le ksar, Hadj Hamouda, toujours seul, promène son rêve restreint, doux, sa mélancolie sans motifs extérieurs, au sommet des dunes, sur les pistes grises, entre les tombeaux disséminés.
Parfois, il s’arrête, les mains levées et ouvertes devant lui comme un livre, et il dit une fatiha[4] devant quelque tombeau anonyme ou quelque koubba blanche, esseulée dans le désert.
[4] La Fatiha (sourate de l’Ouverture) la première du Korân.
Après la prière de l’Acha, il rentre dans la boutique et reprend sur sa natte la prière commencée à la mosquée. Assis, la tête penchée, il égrène son chapelet, l’œil voilé d’un rêve plus lointain.
Puis, sur l’humble couche, toujours solitaire, il s’endort, sans regrets et sans désirs.
Exempt de colère et de passion, sans famille, sans soucis, Hadj Hamouda vit, attendant en paix l’heure inconnue…
LE MAGICIEN
Si Abd-es-Sélèm habitait une petite maison caduque, en pierre brute grossièrement blanchie à la chaux, sur le toit de laquelle venait s’appuyer le tronc recourbé d’un vieux figuier aux larges feuilles épaisses.
Deux pièces de ce refuge étaient en ruines. Les deux autres, un peu surélevées, renfermaient la pauvreté fière et les étranges méditations de Si Abd-es-Sélèm, le Marocain.
Dans l’une, il y avait plusieurs coffres renfermant des livres et des manuscrits du Magh’reb et de l’Orient.
Dans l’autre, sur une natte blanche, un tapis marocain avec quelques coussins. Une petite table basse en bois blanc, un réchaud en terre cuite avec de la braise saupoudrée de benjoin, quelques tasses à café et autres humbles ustensiles d’un ménage de pauvre, et encore des livres, composaient tout l’ameublement.
Dans la cour délabrée, autour du grand figuier abritant le puits et le dallage disjoint, il y avait quelques pieds de jasmin, seul luxe de cette singulière demeure.
Alentour c’était le prestigieux décor de collines et de vallons verdoyants sertissant, comme un joyau, la blanche Annéba[5]. Autour de la maison de Si Abd-es-Sélèm, les koubbas bleuâtres et les blancs tombeaux du cimetière de Sid-el-Ouchouech se détachaient en nuances pâles sur le vert sombre des figuiers.
[5] Bône.
… Le soleil s’était couché derrière le grand Idou’ morose, et l’incendie pourpre de tous les soirs d’été s’était éteint sur la campagne alanguie.
Si Abd-es-Sélèm se leva.
C’était un homme d’une trentaine d’années, de haute taille, svelte, sous des vêtements larges dont la blancheur s’éteignait sous un burnous noir.
Un voile blanc encadrait son visage bronzé, émacié par les veilles, mais dont les traits et l’expression étaient d’une grande beauté. Le regard de ses longs yeux noirs était grave et triste.
Il sortit dans la cour pour les ablutions et la prière du Magh’reb.
— La nuit sera sereine et belle, et j’irai réfléchir sous les eucalyptus de l’oued Dheheb, pensa-t-il.
Quand il eut achevé la prière et le dikr du bienheureux cheikh Sidi Abd-el-Kader Djilani de Bagdad, Si Abd-es-Sélèm sortit de sa maison. La pleine lune se levait là-bas, au-dessus de la haute mer calme, à l’horizon à peine embruni de vapeurs légères d’un gris de lin.
Les féroces petits chiens des demeures bédouines proches du cimetière grondèrent, sourdement d’abord, puis coururent, hurlant, vers la route de Sidi-Brahim.
Alors, Si Abd-es-Sélèm perçut un appel effrayé, une voix de femme. Surpris, quoique sans hâte, le solitaire traversa la prairie et arrivant vers la route, il vit une femme, une Juive richement parée qui, tremblante, s’appuyait contre le tronc d’un arbre.
— Que fais-tu ici la nuit ? dit-il.
— Je cherche le sahâr (sorcier) Si Abd-es-Sélèm le Marocain. J’ai peur des chiens et des tombeaux… Protège-moi.
— C’est donc moi que tu cherches… à cette heure tardive, et seule. Viens. Les chiens me connaissent et les esprits ne s’approchent pas de celui qui marche dans le sentier de Dieu.
La Juive le suivit en silence.
Abd-es-Sélèm entendait le claquement des dents de la jeune femme et se demandait comment cette créature parée et timide avait pu venir là, seule après la tombée de la nuit.
Ils entrèrent dans la cour et Si Abd-es-Sélèm alluma une vieille petite lampe bédouine, fumeuse.
Alors, s’arrêtant, il considéra son étrange visiteuse. Svelte et élancée, la Juive, sous sa robe de brocart bleu pâle, avec sa gracieuse coiffure mauresque, était belle, d’une troublante et étrange beauté.
Elle était très jeune.
— Que veux-tu ?
— On m’a dit que tu sais prédire l’avenir… J’ai du chagrin et je suis venue…
— Pourquoi n’es-tu pas venue de jour, comme les autres ?
— Que t’importe ? Écoute-moi et dis-moi quel sera mon sort.
— Le feu de l’enfer, comme celui de ta race infidèle ! — Mais Si Abd-es-Sélèm dit cela sans dureté, presque souriant.
Cette apparition charmante rompait la monotonie de son existence et secouait un peu le lourd ennui dont il souffrait en silence.
— Assieds-toi, dit-il, l’ayant fait entrer dans sa chambre.
Alors la Juive parla.
— J’aime, dit-elle, un homme qui a été cruel envers moi et qui ma quittée. Je suis restée seule et je souffre. Dis-moi s’il reviendra.
— C’est un juif ?
— Non… un musulman.
— Donne-moi son nom et celui de sa mère et laisse-moi faire le calcul que m’ont appris les sages du Mogh’reb, ma patrie.
— El Moustansar, fils de Fathima.
Sur une planchette Si Abd-es-Sélèm traça des chiffres et des lettres, puis, avec un sourire, il dit :
— Juive, ce musulman qui s’est laissé prendre à ton charme trompeur et qui a eu le courage louable de le fuir, reviendra.
La Juive eut une exclamation de joie.
— Oh, dit-elle, je te récompenserai généreusement.
— Toutes les richesses mal acquises de ta race ne récompenseraient point dignement le trésor inestimable et amer que je t’ai donné : la connaissance de l’avenir…
— A présent, Sidi, j’ai quelque chose encore à demander à ta science. Je suis Rahil, fille de Ben-Ami.
Et elle prit le roseau qui servait de plume au taleb et l’appuya contre son cœur tandis que ses lèvres murmuraient des paroles rapides, indistinctes.
— Il vaudrait mieux ne pas tenter de savoir plus entièrement ce qui t’attend.
— Pourquoi ? Oh, réponds, réponds !
— Soit.
Et Si Abd-es-Sélèm reprit son grimoire mystérieux. Tout à coup un violent étonnement se peignit sur ses traits et il considéra attentivement la Juive. Si Abd-es-Sélèm était poète et il se réjouissait du hasard étrange qui mettait en contact avec son existence celle de cette Juive qui, selon son calcul, devait être tourmentée et singulière, et finir tragiquement.
— Écoute, dit-il, et n’accuse que toi-même de ta curiosité. Tu as causé l’infortune de celui que tu aimes. Il l’ignore, mais, d’instinct, peut-être, il a fui. Mais il reviendra et il saura… O Rahil, Rahil ! En voilà-t-il assez, ou faut-il tout te dire ?
Tremblante, livide, la Juive fit un signe de tête affirmatif.
— Tu auras encore avec celui qui doit venir une heure de joie et d’espérance. Puis, tu périras dans le sang.
Ces paroles tombèrent dans le grand silence de la nuit, sans écho.
La Juive cacha son visage dans les coussins, anéantie.
— C’est donc vrai ! Tout à l’heure, au Mogh’reb, j’ai interrogé la vieille Tyrsa, la gitane de la Porte du Jeudi… et je ne l’ai pas crue… Je l’ai insultée… Et toi, toi, tu me répètes plus horriblement encore sa sentence. Mourir ? Pourquoi ? Je suis jeune… Je veux vivre.
— Voilà… C’est ta faute ! Tu étais le papillon éphémère dont les ailes reluisent des couleurs les plus brillantes et qui voltige sur les fleurs, ignorant de son heure… Tu as voulu savoir et te voilà devenue semblable au héron mélancolique qui rêve dans les marécages enfiévrés…
La Juive, affalée sur le tapis, sanglotait.
Si Abd-es-Sélèm la regardait et réfléchissait avec la curiosité profonde de son esprit scrutateur, affiné dans la solitude. Il n’y avait pas de pitié dans son regard. Pourquoi plaindre cette Rahil ? Tout ce qui allait lui arriver n’était-il pas écrit, inéluctable ? Et ne prouvait-elle pas la vulgarité et l’ignorance de son esprit, en se lamentant de ce que la Destinée lui avait donné en partage, un sort moins banal que celui des autres… plus de passion, plus de vicissitudes en moins d’années, la sauvant du dégoût et de l’ennui ?
— Rahil, dit-il, Rahil ! Écoute… Je suis celui qui blesse et qui guérit, celui qui réveille et qui endort… Écoute, Rahil.
Elle releva la tête. Sur ses joues pâlies, des larmes coulaient.
— Cesse de pleurer et attends-moi. Il est l’heure de la prière.
Si Abd-es-Sélèm prit dans une niche élevée un livre relié en soie brodée d’or, et l’ayant pieusement baisé, l’emporta dans une autre pièce. Puis dans la cour, il pria l’âcha[6].
[6] Prière du soir.
Rahil, seule, s’était relevée et, accroupie, elle songeait et sa pensée était lugubre… Elle regrettait amèrement d’avoir voulu tenter le sort et savoir ce qui devait lui arriver…
Si Abd-es-Sélèm rentra avec un sourire.
— Eh bien, dit-il, ne savais-tu pas que, tôt ou tard, tu allais mourir ?
— J’espérais vivre, être heureuse encore et mourir en paix…
Si Abd-es-Sélèm haussa les épaules dédaigneusement.
Rahil se leva.
— Que veux-tu comme salaire ? La voix de la Juive était devenue dure.
Il resta silencieux, la regardant. Puis, après un instant, il répondit :
— Me donneras-tu ce que je te demanderai ?
— Oui, si ce n’est pas trop.
— Je prendrai comme salaire ce que je voudrai.
Il lui prit les poignets.
Elle fut insolente.
— Laisse-moi partir ! Je ne suis pas pour toi. Lâche-moi.
— Tu es comme la grenade mûre tombée de l’arbre : pour celui qui la ramasse ; le bien trouvé est le bien de Dieu.
— Non, laisse-moi partir… Et elle se débattit, cherchant à se dégager, à le griffer.
Irrésistiblement, il l’inclinait vers le tapis.
La beauté de Rakhil charma les heures d’une courte nuit d’été, pour le magicien mélancolique…
Et le matin, quand Rahil eut connu l’enchantement presque douloureux, tant il était intense, de l’amour du magicien, quand, indifférent et songeur, il lui dit qu’elle pouvait partir, elle se laissa choir à ses pieds qu’elle baisa, l’implorant :
— Oh ! laisse-moi revenir ! Auprès de toi j’oublierai El Moustansar le soldat, et j’éviterai peut-être la perte que son amour me réserve !
Si Abd-es-Sélèm hocha la tête.
— Non. Ne reviens pas. La griserie d’une heure charmante ne renaîtrait plus… Non, ne reviens pas… Va à ton destin, j’irai au mien.
*
* *
Rouge et ardent, baigné d’or pourpré, le soleil se levait au-dessus de la mer, d’une nuance lilacée, nacrée, où de légers serpents d’argent couraient, rapides, fugitifs.
Le long de l’oued Dheheb limpide et tranquille, sous les eucalyptus bleuâtres, Si Abd-es-Sélèm s’avançait lentement, rêveur.
Souvent, après la première prière du jour, Si Abd-es-Sélèm aimait promener son rêve triste, communier au sourire des choses…
Tout à coup, sur la plage déserte, parmi les herbes longues et verdâtres, les coquillages blancs et les galets noirs, Si Abd-es-Sélèm aperçut un corps de femme couchée sur le dos, vêtue d’une robe de brocart rose, et enveloppée d’un grand châle de cachemire.
Il s’approcha et se pencha, soulevant le châle.
Il reconnut la Juive, jeune et belle, les yeux clos, les lèvres retirées dans un sourire douloureux.
Deux coups de baïonnette avaient transpercé son corps et le sang inondait sa poitrine.