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EAUX PRINTANIÈRES

IVAN TOURGUENEFF

Nouvelle traduction inédite de MICHEL DELINES

PARIS
ERNEST FLAMMARION, LIBRAIRE-ÉDITEUR

AVERTISSEMENT

Plus de dix années ont déjà passé sur la tombe du grand romancier russe, Ivan Tourgueneff. De son vivant, ses romans avaient été connus et appréciés par les lettrés, mais sans pénétrer jusqu'au grand public.

Ivan Tourgueneff avait débuté par les Récits d'un Chasseur, qui l'avaient d'emblée classé hors de pair.

«Il acheva de s'insinuer dans les cœurs, dit M. Melchior de Voguë [La Russie. Librairie Larousse.], avec d'exquises petites nouvelles du même ordre, avec des romans sentimentaux, comme la Nichée de Gentilshommes, dont le charme reste toujours jeune pour nous, grâce à la discrétion, à la sobriété des moyens qui le produisent. Dans Roudine, il analysait le manque de volonté, l'absence de personnalité morale qu'il reprochait à ses compatriotes, plaisamment et trop sévèrement, quand il disait: «Nous n'avons rien donné au monde, sauf le samovar; encore n'est-il pas sûr que nous l'ayons inventé.» Dans Pères et Fils, il sondait le fossé infranchissable qui s'était creusé entre la génération du servage et celle de 1860; il diagnostiquait et baptisait le premier le mal qui allait ronger les nouveaux venus, le nihilisme. Il en suivit les progrès croissants dans Fumée; il en décrivit les manifestations extérieures dans Terres vierges.

»Tourgueneff n'a pas poussé aussi loin que Tolstoï la connaissance et la domination de l'âme humaine; mais il ne le cède à personne pour la divination des nuances de sentiments; il demeure supérieur à tous ses rivaux par la force du génie plastique; instruit à notre discipline intellectuelle par la longue fréquentation de nos écrivains, il est le seul Russe qui satisfasse pleinement les exigences du goût classique; il est l'artiste par excellence. Les courts récits de cet inimitable prosateur ont fait dire à M. Taine que depuis les Grecs, aucun artiste n'a taillé un camée littéraire avec autant de relief, avec une aussi rigoureuse perfection de forme.»

Le moment est venu de réunir les œuvres du plus parfait écrivain de ces derniers temps en une collection complète, que son prix modique rendra accessible à toutes les bourses même les plus modestes.

La traduction de l'œuvre de Tourgueneff a été confiée à M. Michel Delines, dont les travaux sur la littérature russe sont depuis longtemps apprécies par le public.

Les ouvrages paraîtront dans l'ordre annoncé en tête de ce volume.

EAUX PRINTANIÈRES

… Joyeuses années, Heureuses journées, Vous avez passé Comme des eaux printanières.

(Une vieille romance russe.)

Vers deux heures du matin, Sanine rentra dans sa chambre. Dès que son domestique eut allumé les bougies, il le congédia—et se jetant dans un fauteuil, au coin de la cheminée, il enfouit son visage dans ses mains.

Jamais il n'avait ressenti une telle lassitude corporelle et morale.

Il venait de passer la soirée en compagnie de femmes agréables, d'hommes instruits; quelques-unes de ces femmes étaient belles, presque tous les hommes se distinguaient par leur intelligence et leur talent,—lui-même avait soutenu la conversation avec succès et même brillamment, et cependant jamais encore ce tædium vitæ dont parlent déjà les Romains, jamais encore cette «horreur de la vie» ne l'avait si impérieusement dominé, si violemment étreint.

S'il avait été un peu plus jeune, il aurait pleuré d'angoisse, d'ennui, de surexcitation; une incisive et cuisante amertume, une saveur d'absinthe pénétrait toute son âme. Un sentiment de dégoût, de douleur l'oppressait, l'enveloppait de toutes parts dans un brouillard de nuit d'automne;—et il ne savait comment se délivrer de cette obscurité ni de cette amertume.

Il ne pouvait pas attendre l'apaisement du sommeil; il savait qu'il ne dormirait pas.

Il se mit à réfléchir,… avec paresse, lourdement, méchamment.

Il songea à la vanité, à l'inutilité, à la banale fausseté de tout ce qui est humain.

Il passa en revue tous les âges,—lui-même venait d'entrer dans sa cinquante-deuxième année—et il n'en épargna aucun. Toujours le même effort dans le vide, toujours fouetter l'eau avec des bâtons, toujours se mentir à soi-même, à demi-sincère, à demi-conscient.—Puis, tout à coup, sur la tête tombe la vieillesse, comme la neige… et avec la vieillesse la crainte de la mort qui va toujours en augmentant, qui dévore et qui ronge… et après, le saut dans l'abîme!

Et c'est pour les privilégiés que la vie s'arrange ainsi!… Heureux qui ne voit pas avant la fin s'étendre sur lui, comme la rouille sur le fer, les maladies, les souffrances…

La vie lui apparaissait non comme une mer houleuse, ainsi que les poètes la décrivent, mais comme un océan imperturbablement calme, immobile et transparent jusque dans ses profondeurs les plus obscures; lui-même il est assis dans une barque vacillante,—tandis que là-bas, sur ce fond sombre et vaseux, on aperçoit comme d'énormes poissons, des monstres difformes: tous les maux de la vie, les maladies, les douleurs, la folie, la misère, la cécité…

Il regarde et voit un de ces monstres surgir des profondeurs, monter à la surface, devenir plus net et en même temps plus horrible. Encore une minute et la barque soulevée par le monstre va chavirer!…

Mais le monstre s'efface, il s'éloigne, il retourne au fond de la mer… il s'y tapit, et l'eau forme un remous autour de lui… Pourtant son heure viendra… il fera chavirer la barque…

Sanine secoua la tête, et s'élançant hors de son fauteuil, arpenta deux fois la chambre, puis il s'assit à sa table à écrire, et ouvrant les tiroirs l'un après l'autre, il se mit à fouiller dans ses papiers, surtout parmi ses vieilles lettres de femmes.

Il ne savait pas lui-même pourquoi il remuait ces tiroirs, il ne cherchait rien, il voulait seulement, par une occupation quelconque, se délivrer des pensées qui le tourmentaient.

Après avoir au hasard ouvert quelques lettres,—dans l'une, il trouva une fleur séchée, retenue par une faveur dont la couleur était passée,—il haussa les épaules et, regardant le foyer, mit les lettres de côté avec l'intention évidente de brûler tôt ou tard toute cette paperasse inutile.

Passant à la hâte les mains dans tous les tiroirs, il ouvrit tout à coup largement les yeux; il sortit lentement un petit coffret octogonal, de forme ancienne, et lentement souleva le couvercle. Dans la boîte, sur une double couche d'ouate jaunie se trouvait une petite croix de grenat.

Il considéra quelques instants avec surprise cette croix, puis, tout à coup, il poussa un faible cri.

Ses traits exprimèrent du regret et de la joie.

C'était l'expression d'un homme qui rencontre subitement un ami, qu'il a longtemps perdu de vue, mais qu'il a tendrement aimé, et qui tout à coup lui apparaît, toujours le même, mais changé par l'âge.

Sanine se leva et, revenant à la cheminée, s'assit de nouveau dans le fauteuil, et pour la seconde fois se couvrit le visage de ses deux mains.

«Pourquoi cela arrive-t-il aujourd'hui?» se demanda-t-il.

Et il se rappela des choses depuis longtemps passées.

Voici les souvenirs évoqués par Sanine.

I

Pendant l'été de 1840, Sanine, qui venait d'atteindre sa vingt-deuxième année, se trouvait à Francfort, revenant d'Italie, pour retourner en Russie.

Il ne possédait pas une grande fortune, mais il était indépendant et presque sans famille.

À la mort d'un parent éloigné, il avait hérité de quelques milliers de roubles, et il se décida à les dépenser à l'étranger, avant de devenir un fonctionnaire, avant de s'atteler définitivement à ce service de l'État, sans lequel l'existence ne lui semblait pas possible.

Sanine exécuta si ponctuellement ce plan, que le jour où il arriva à Francfort, il ne lui restait que juste assez d'argent pour rentrer à Saint-Pétersbourg. À cette époque, il y avait encore peu de chemins de fer; les touristes voyageaient en diligence. Sanine prit son billet pour le beiwagen, mais la voiture ne partait qu'à quatre heures du soir. Il avait donc beaucoup de temps à perdre.

Par bonheur, il faisait très beau et Sanine, après avoir dîné à l'hôtel du Cygne Blanc, célèbre à cette époque, se mit à flâner dans la ville. Il alla voir l'Ariane, de Danneker, qui ne lui plut pas beaucoup, et fit un pèlerinage à la maison de Goëthe, dont il ne connaissait du reste que le Werther, et encore dans une traduction française. Il fit une promenade sur les bords du Mein et commença à s'ennuyer un peu, comme il sied à un touriste qui se respecte; enfin, vers six heures du soir, fatigué, les bottines poudreuses, il se trouva dans une des plus petites rues de Francfort.

Sur une des maisons espacées il aperçut l'enseigne: «Confiserie italienne. Giovanni Roselli.»

Sanine entra pour prendre un verre de limonade, mais dans la première boutique il ne trouva personne. Derrière le modeste comptoir, sur les rayons d'une armoire vernie, étaient alignées, comme dans une pharmacie, des bouteilles portant des étiquettes dorées, et surtout des bocaux renfermant des biscuits, des pastilles de chocolat, du sucre candi, mais le magasin était vide; seul un chat gris, sur une chaise haute, placée près de la fenêtre, clignait des yeux et ronronnait, remuant les pattes, teinté de rouge éclatant par le rayon oblique du soleil couchant; sur le plancher un grand peloton de soie écarlate avait roulé à côté du panier de bois sculpté qui était renversé.

Un bruit confus venait de la pièce voisine.

Sanine resta immobile, tant que tinta la sonnette de la porte d'entrée, puis haussant la voix, il cria:

—Il n'y a personne?

Au même instant la porte de la pièce voisine s'ouvrit, et Sanine resta frappé d'admiration…

II

Une jeune fille de dix-neuf ans, avec ses cheveux bruns déroulés sur ses épaules nues, et les bras tendus en avant, s'élança dans la confiserie; ayant aperçu Sanine, elle courut à lui, le saisit par la main et l'entraîna, criant d'une voix haletante:

—Venez vite, par ici, venez à son secours!

Le saisissement de Sanine ne lui permit pas de répondre aussitôt à cet appel, il resta cloué à la même place.

Il n'avait jamais vu une telle beauté.

La jeune fille se tourna de nouveau vers lui et lui dit:

—Mais venez donc, venez!

Sa voix, son regard, et le geste de sa main crispée qu'elle portait convulsivement à ses joues pales, exprimaient un désespoir si intense, que Sanine la suivit précipitamment par la porte restée ouverte derrière elle.

Dans la chambre où il pénétra à la suite de la jeune fille, il vit, étendu sur un divan de crin de forme ancienne, un garçon de quatorze ans. Sa ressemblance avec la jeune fille frappait; évidemment, c'était son frère.

Il était tout blanc avec des reflets jaunes, couleur de cire ou de marbre antique. Les yeux étaient fermés; l'ombre de ses cheveux touffus et noirs faisait tache sur son front pétrifié et sur ses fins sourcils immobiles; entre les lèvres bleuies, on apercevait les dents serrées.

La respiration semblait interrompue; un des bras pendait sur le plancher, l'autre était rejeté derrière la tête.

L'enfant était tout habillé et boutonné jusqu'au menton, sa cravate étroite lui serrait le cou.

La jeune fille courut vers lui avec des sanglots.

—Il est mort, il est mort! cria-t-elle.—Il y a un instant, il était assis ici, causant avec moi,—lorsque tout à coup il est tombé et, depuis, il n'a plus fait un mouvement… Mon Dieu! Ne pouvez-vous pas le sauver? Et maman qui n'est pas à la maison?

Puis vivement, elle cria en italien:

—Eh bien, Pantaleone, le médecin… As-tu ramené le médecin?

—Signora, j'ai envoyé Louise chez le médecin, répondit une voix enrouée derrière la porte.

Un petit vieux en frac lilas orné de boutons noirs, le col enfermé dans une haute cravate blanche, avec une culotte de nankin, et des bas de laine bleus, entra dans la chambre en boitant à cause de ses pieds ankylosés.

Son petit visage disparaissait complètement sous une forêt de cheveux gris, couleur de fer. Cette chevelure en broussailles, qui se hérissait par touffes et retombait dans toutes les directions, donnait au vieillard l'air d'une poule huppée; la ressemblance était rendue plus complète par le fait qu'on ne pouvait distinguer sous cette sombre masse grise qu'un nez pointu et des yeux jaunes, tout ronds.

—Louise arrivera plus vite, moi je ne peux pas courir, continua le vieillard en italien.

Il soulevait l'un après l'autre ses pieds endoloris de goutteux, chaussés de souliers hauts attachés par des rubans.

—J'ai apporté de l'eau, ajouta-t-il.

Et de ses doigts secs et noueux il serrait le long goulot de la bouteille.

—Mais en attendant le médecin, Émile peut mourir, cria la jeune fille, et elle étendit la main du côté de Sanine.

—Oh! Monsieur, oh! mein Herr! vous ferez quelque chose pour nous venir en aide!

—Il faut le saigner—c'est une attaque d'apoplexie, dit Pantaleone.

Bien que Sanine ne possédât aucune connaissance médicale, il savait pertinemment que des garçons de quatorze ans ne peuvent pas avoir des attaques d'apoplexie.

—C'est un évanouissement, ce n'est pas une attaque d'apoplexie, dit-il à Pantaleone. Avez-vous des brosses? ajouta-t-il.

Le vieux releva son minois ratatiné.

—Qu'est-ce que vous demandez?

—Des brosses, des brosses, répéta Sanine en allemand et en français.

—Des brosses, ajouta-t-il en faisant le geste de brosser son habit.

Le vieillard comprit enfin.

—Ah! des brosses, Spazzette! Pour sûr nous avons des brosses!

—Eh bien, donnez-les-moi vite, nous déshabillerons l'enfant et nous le frictionnerons.

—Bien… Benone! Et de l'eau sur la tête? Vous ne trouvez pas nécessaire de lui verser de l'eau sur la tête?

—Non… Nous verrons plus tard… Allez vite prendre des brosses.

Pantaleone posa la bouteille à terre, trottina hors de la chambre et revint peu après muni d'une brosse à habits et d'une brosse à cheveux.

Un caniche à poils frisés entra en agitant vivement sa queue, et regarda plein de curiosité le vieux, la jeune fille et même Sanine, de l'air de quelqu'un qui se demande ce que signifie tout ce remue-ménage.

Sanine, d'un tour de main, eut déboutonné la jaquette du jeune garçon, ouvert le col de la chemise et retroussé les manches, puis saisissant une brosse, il se mit à frictionner de toutes ses forces la poitrine et les mains.

Pantaleone s'empressa avec non moins de zèle à frictionner les bottes et le pantalon de l'enfant, tandis que la jeune fille, à genoux, près du divan, prenait entre ses mains la tête du malade, et sans remuer une paupière couvait du regard le visage de son frère.

Sanine frictionnait sans relâche, mais du coin de l'œil observait la jeune fille.

—Dieu! qu'elle est belle! pensait-il.

III

Le nez de la jeune fille était un peu grand, mais d'une belle forme aquiline; un léger duvet ombrait imperceptiblement sa lèvre supérieure; son teint était uni et mat—un ton d'ivoire ou d'écume blanche;—les cheveux étaient onduleux et brillants comme ceux de la Judith d'Allori au palais Pitti,—les yeux surtout étaient remarquables, d'un gris sombre, l'iris encadré d'un liseré noir—des yeux splendides, triomphants, même à cette heure où l'effroi et la douleur en assombrissaient l'éclat.

Sanine songea involontairement au beau pays d'où il revenait.

Cependant, même en Italie, il n'avait pas rencontré une telle beauté!

La jeune fille respirait à de longs intervalles inégaux; elle retenait son souffle et semblait attendre chaque fois pour voir si son frère ne commençait pas à respirer.

Sanine continuait à frictionner le malade, sans pouvoir s'empêcher d'observer aussi Pantaleone dont la figure originale appelait son attention.

Le vieillard était épuisé de fatigue et haletait; à chaque coup de brosse il laissait échapper une plainte, pendant que les longues touffes de ses cheveux trempés de sueur se balançaient lourdement en tous sens, comme les tiges d'une grande plante mouillée par la pluie.

—Retirez-lui au moins ses bottes, allait dire Sanine à Pantaleone, lorsque le chien, évidemment surexcité par la nouveauté de cette scène, se dressa tout à coup sur ses pattes de derrière et se mit à aboyer.

—Tartaglia—Canaglia! lui cria le vieillard.

Au même instant le visage de la jeune fille se transforma, ses sourcils s'arquèrent, ses yeux devinrent encore plus grands et la joie éclata dans son regard.

Sanine examina le malade et distingua sur le visage une légère coloration, les paupières remuèrent… les narines se dilatèrent. L'enfant aspira de l'air entre ses dents toujours serrées et soupira…

Emilio, cria la jeune fille… Emilio mio.

Les grands yeux noirs de l'enfant s'ouvrirent lentement. Ils regardaient encore confusément mais commençaient à sourire faiblement. Le même sourire languissant joua sur ses lèvres pales, puis il remua son bras pendant, et d'un seul mouvement le ramena sur sa poitrine.

—Emilio, répéta la jeune fille en se levant.

Son visage exprimait un sentiment si intense, qu'il semblait à tout instant qu'elle allait fondre en larmes ou éclater d'un rire fou.

—Emilio! Qu'est-ce qu'il a? Emilio! cria une voix derrière la porte.

Dans la chambre entra à pas précipités une dame proprement vêtue, au visage brun entouré de cheveux d'un blanc d'argent. Un homme d'âge mûr la suivait, et la servante avançait la tête par-dessus son épaule.

La jeune fille courut à leur rencontre.

—Il est sauvé, maman, il vit! dit-elle en embrassant convulsivement la dame qui venait d'entrer…

—Mais qu'est-il arrivé, dit la nouvelle venue… Je rentrais… lorsque près de la maison j'ai rencontré le médecin et Louise.

Pendant que la jeune fille racontait à sa mère tout ce qui s'était passé, le médecin s'approcha du malade qui revenait à lui de plus en plus complètement, et qui souriait toujours. Il paraissait commencer à se sentir honteux de toute la peine qu'il avait donnée à tout le monde.

—Comme je vois, vous l'avez frictionné avec des brosses, dit le médecin en s'adressant à Sanine et à Pantaleone… Vous avez très bien fait… C'était une excellente idée… Maintenant nous allons voir ce que nous pouvons encore lui administrer…

Il tâta le pouls du jeune homme.

—Hum! montrez-moi votre langue!

La mère se pencha soucieuse sur le malade; l'enfant sourit franchement, fixa ses yeux sur elle et rougit…

Sanine jugea que sa présence était devenue superflue et voulut se retirer, mais avant qu'il eût sa main sur le bouton de la porte d'entrée, la jeune fille se trouva de nouveau devant lui et l'arrêta:

—Vous nous quittez, dit-elle, je ne vous retiens pas, mais vous viendrez nous voir ce soir, n'est-ce pas?… Nous vous devons tant d'obligations… Vous avez probablement sauvé mon frère de la mort… Nous voulons pouvoir vous remercier… Maman tient à vous exprimer elle-même sa reconnaissance… Il faut nous dire votre nom… Vous devez venir partager notre joie…

—Mais… c'est que je pars ce soir pour Berlin, objecta Sanine.

—Vous avez tout le temps de partir, répéta vivement la jeune fille.

—Venez dans une heure prendre avec nous une tasse de chocolat, ajouta-t-elle. Vous me le promettez?… Je dois vite retourner auprès du malade… Nous comptons sur vous!

Que pouvait faire Sanine?

—Je viendrai! répondit-il.

La belle jeune fille lui serra vivement la main et courut rejoindre son frère.

Sanine se retrouva dans la rue.

IV

Lorsque Sanine, une heure et demie plus tard, revint à la confiserie
Roselli, il fut reçu comme un parent.

Emilio était assis sur le divan où il avait été frictionné le matin; le médecin lui avait ordonné une potion et recommandait «beaucoup de prudence dans les impressions, car le sujet est nerveux avec une propension aux maladies de cœur.»

Emilio avait déjà eu des évanouissements, mais jamais la crise n'avait été si longue ni si forte. Pourtant le médecin assurait que tout danger avait disparu.

Emilio était habillé, comme il convient à un convalescent, d'une ample robe de chambre; sa mère lui avait entouré le cou d'un fichu de laine bleue. Le malade était gai, il avait presque un air de fête; et tout autour de lui était à la joie.

Devant le sofa, sur une table ronde, recouverte d'une nappe blanche, se dressait une énorme chocolatière de porcelaine, remplie de chocolat odorant, et tout autour des tasses, des verres de sirop, des gâteaux, des petits pains et jusqu'à des fleurs. Six bougies de cire brûlaient dans deux candélabres de vieil argent; à côté du divan se trouvait un mœlleux fauteuil voltaire, et c'est là qu'on invita Sanine à prendre place.

Toutes les personnes de la confiserie dont Sanine avait fait la connaissance dans la journée étaient réunies autour du malade, sans en excepter le chien Tartaglia ni le chat; tous semblaient être fort heureux; le caniche reniflait de plaisir, seul le chat continuait à minauder et à cligner des yeux.

Sanine fut obligé de décliner son nom, de dire d'où il venait, de parler de sa famille. Quand il avoua qu'il était Russe, les deux femmes furent un peu étonnées et laissèrent échapper un: «Ah!» tout en déclarant qu'il parlait très bien l'allemand, mais elles l'invitèrent à continuer la conversation en français si cela lui était plus agréable, car toutes deux comprenaient cette langue et la parlaient.

Sanine s'empressa de profiter de cette aimable proposition.

«Sanine! Sanine!» La mère et la fille n'auraient jamais cru qu'un Russe pût porter un nom aussi facile à prononcer. Le petit nom de Sanine, Dmitri, leur plut de même beaucoup.

La mère de Gemma s'empressa de remarquer que dans sa jeunesse elle avait vu un opéra: «Demetrio et Polibio», mais que «Dmitri» sonnait infiniment mieux que «Demetrio».

Sanine passa aussi une heure en conversation avec les deux Italiennes, qui, de leur côté, l'initièrent à tous les événements de leur vie.

La mère tenait généralement la parole. Sanine apprit d'elle son nom, Leonora Roselli. Elle était veuve de Giovanni Battista Roselli, qui était venu vingt-cinq ans auparavant à Francfort en qualité de confiseur. Giovanni Battista était de Vicenza; c'était un excellent homme bien qu'un peu emporté et orgueilleux, et par-dessus tout cela, républicain!

En prononçant ces mots, madame Roselli désigna un portrait à l'huile placé au-dessus du divan.

—Il faut croire que le peintre,—«un républicain aussi!» ajouta madame Roselli en soupirant,—n'avait pas su saisir parfaitement la ressemblance, car sur son portrait, Giovanni Battista apparaissait sous les traits d'un sinistre et féroce brigand, comme un Rinaldo Rinaldini!

Madame Roselli elle-même était née dans la belle et antique cité de
Parme, où se trouve cette divine coupole peinte par l'immortel Corrège.
Une partie de sa vie pourtant avait été passée en Allemagne, et elle
s'était presque germanisée.

Elle ajouta, en branlant tristement la tête, qu'il ne lui restait plus que cette fille et ce fils, et du doigt elle les montrait tour à tour, puis elle dit que sa fille s'appelait Gemma et son fils Emilio, et que tous les deux étaient d'excellents enfants, obéissants, surtout Emilio…

—Et moi, je ne suis pas obéissante? interrompit Gemma.

—Oh! toi aussi tu es républicaine! répondit la mère.

Madame Roselli déclara pour conclure qu'assurément elle gagnait de quoi vivre, mais que les affaires allaient beaucoup moins bien que du temps de son mari, qui était un grand artiste en fait de confiserie.

Un grand'uomo! affirma Pantaleone d'un air grave.

V

Gemma, tout en écoutant sa mère, tantôt riait, soupirait, caressait l'épaule de la vieille dame, la menaçait du doigt, puis la regardait. Enfin, elle se leva, prit sa mère dans ses bras et la baisa sur la nuque à la naissance des cheveux, ce qui fit rire beaucoup la bonne dame tout en poussant de petits cris effarouchés.

Pantaleone, à son tour, fut présenté au jeune Russe.

Pantaleone avait été autrefois un baryton d'opéra, mais il avait depuis longtemps terminé sa carrière artistique et occupait dans la famille Roselli une place intermédiaire qui tenait de l'ami de la maison et du domestique. Bien qu'il fût depuis un grand nombre d'années en Allemagne, il n'avait appris qu'à jurer en allemand et cela en italianisant impitoyablement ses jurons.

Ferroflucto spitcheboubio! (maudite canaille), disait-il de presque tous les Allemands.

En revanche, il parlait l'italien en perfection, car il était originaire de Sinigaglia, où l'on peut entendre la lingua toscana in bocca romana.

Emilio faisait le paresseux et s'abandonnait aux agréables sensations d'un convalescent qui vient d'échapper à un grand danger. Du reste il était facile de voir qu'il avait l'habitude d'être gâté tant et plus par tous les siens.

Il remercia Sanine, d'un air confus, mais son attention se concentrait sur les sirops ou les bonbons.

Sanine fut obligé de prendre deux grandes tasses d'excellent chocolat et d'absorber une quantité fabuleuse de biscuits; à peine venait-il d'en grignoter un, que déjà Gemma lui en offrait un autre,—et comment aurait-il pu refuser?

Au bout de quelques instants Sanine se sentit dans cette famille comme chez lui; le temps s'envolait avec une rapidité incroyable.

Sanine parla beaucoup de la Russie, de son climat, de la société russe, du moujik, et surtout des cosaques, de la guerre de 1812, de Pierre-le-Grand, des chansons et des cloches russes.

Les deux femmes avaient une notion très vague du pays où Sanine était né, et Sanine fut stupéfait, lorsque madame Roselli, ou, comme on l'appelait plus souvent, Frau Lénore, lui posa cette question:

—Le palais de glace qui avait été élevé à Saint-Pétersbourg au siècle dernier, et dont j'ai lu dernièrement la description dans un livre intitulé: Bellezze delle arti, existe-t-il encore?

—Mais croyez-vous donc qu'il n'y a jamais d'été en Russie? s'écria
Sanine.

Et alors madame Roselli avoua qu'elle se représentait la Russie comme une plaine toujours couverte de neiges éternelles, et habitée par des hommes vêtus toute l'année de fourrures et qui sont tous militaires:—il est vrai, ajouta-t-elle, que c'est le pays le plus hospitalier de la terre, et le seul où les paysans sont obéissants.

Sanine s'efforça de lui donner, ainsi qu'à sa fille, des notions plus exactes sur la Russie. Lorsqu'il en vint à parler de musique, madame Roselli et sa fille le prièrent de leur chanter un air russe, et lui montrèrent un minuscule piano, dont les touches en relief étaient blanches et les touches plates noires. Sanine obéit sans faire de façons, et s'accompagnant de deux doigts de la main droite et de trois doigts de la main gauche (le pouce, le doigt du milieu et le petit doigt), il se mit à chanter, d'une voix de ténor un peu nasale, le Saraphan, puis Sur la rue, sur le pavé.

Ses auditrices louèrent fort sa voix et sa musique, mais s'extasièrent surtout sur la douceur et la sonorité de la langue russe, et le prièrent de leur traduire les paroles. Comme ces deux chansons ne pouvaient donner une très haute idée de la poésie russe, Sanine préféra déclamer la romance de Pouchkine: Je me rappelle un instant divin, qu'il traduisit et chanta. La musique était de Glinka.

L'enthousiasme de madame Roselli et de sa fille ne connut plus de bornes. Frau Lénore découvrit une ressemblance étonnante entre le russe et l'italien. Elle trouva même que les noms de Pouchkine (elle prononçait Poussekine) et de Glinka sonnaient comme de l'italien.

Sanine à son tour obligea la mère et la fille à lui chanter quelque chose: elles ne se firent pas prier. Frau Lénore se mit au piano et chanta avec Gemma quelques duettini et stornelli. La mère avait dû avoir dans le temps un bon contralto; la voix de la jeune fille était un peu faible, mais agréable.

VI

C'était Gemma et non sa voix que Sanine admirait.

Il était assis un peu en arrière et de côté, et pensait qu'un palmier ne pourrait pas rivaliser avec l'élégante sveltesse de la taille de la jeune Italienne, et lorsqu'elle levait les yeux dans les passages expressifs, il semblait au jeune homme que devant ce regard le ciel devait s'ouvrir.

Le vieux Pantaleone lui-même, qui écoutait gravement, d'un air de connaisseur, une épaule appuyée au battant de la porte, le menton et la bouche enfouis dans son ample cravate, subissait le charme de ce beau visage, bien qu'il le vît tous les jours.

Le duettino terminé, Frau Lénore dit qu'Emilio possédait une très belle voix—un timbre d'argent, mais qu'il était à l'âge où la voix change et qu'il lui était défendu de chanter. C'était à Pantaleone de se ressouvenir, en l'honneur de leur hôte, des airs qu'il chantait si bien autrefois.

Pantaleone fit la mine, se renfrogna, ébouriffa ses cheveux et déclara que depuis des années il avait abandonné le chant, bien qu'il fût un temps où il pouvait être fier de son talent. Il ajouta qu'il appartenait à cette grande époque où il y avait encore de vrais chanteurs classiques—qu'on ne saurait comparer aux glapisseurs de nos jours. Alors il y avait vraiment ce qu'on est en droit d'appeler une école de chant, et quant à lui, Pantaleone Cippatola de Varèse, ne lui avait-on pas jeté à Modène une couronne de lauriers et n'avait-on pas lâché en son honneur des pigeons blancs sur la scène? Enfin, un certain prince Tarbousski—il principe Tarbusski—avec lequel il était intimement lié, ne le tourmentait-il pas chaque soir pour l'engager à faire une tournée en Russie, où il lui promettait des montagnes d'or, des montagnes d'or!… Mais Pantaleone était bien décidé à ne pas quitter l'Italie, le pays de Dante, il paese del Dante!…

Ensuite vinrent les malheurs, il avait été imprudent…

Ici le vieillard s'interrompit, poussa deux profonds soupirs, baissa les yeux puis se remit à parler de l'époque classique du chant, et en particulier du célèbre ténor Garcia, pour lequel il nourrissait une admiration sans bornes.

—Voilà un homme! s'écria-t-il. Jamais le grand Garcia—«il gran Garcia»—n'a condescendu à chanter comme les petits ténors—tenoracci—d'aujourd'hui, en fausset; toujours avec la voix de poitrine, voce di petto, si!

Le vieillard de son poing frappa violemment son jabot.

—Et quel acteur! Un volcan, Signori miei, un volcan, un Vesuvio!
J'ai eu l'honneur de jouer avec lui dans l'opéra de l'illustrissimo
maestra Rossini—dans Othello. Garcia était Othello, je jouais
Jago.—Et quand il prononçait cette phrase:

Pantaleone prit l'attitude d'un chanteur et d'une voix tremblotante, enrouée, mais toujours pathétique lança:

L'i-ra daver… so daver… so il fato. Io piu no… no… no… non temero.

—… Le théâtre tremblait, Signori miei! Et moi je ne restais pas en arrière, et je répétais après lui:

L'i…ra daver… so daver… so il fato Temèr piu non dovro!

… Et lui, tout à coup, comme un éclair, comme un tigre: Morro!… ma vendicato.

… Ou quand il chantait… quand il chantait l'air célèbre de «Matrimonio segreto» Pria che spunti… Alors il gran Garcia, après ces mots: I cavalli di galoppo, il faisait, écoutez bien, vous verrez comme c'est merveilleux, com'è stupendo!…

Le vieillard commença une fioriture très compliquée—mais à la dixième note il s'arrêta, toussa et avec un geste de désespoir dit:

—Pourquoi me tourmentez-vous de la sorte?

Gemma battit des mains de toutes ses forces et cria: bravo! bravo! puis courut vers le pauvre «Jago» et des deux mains lui donna des tapes amicales sur l'épaule.

Seul Emilio riait sans se gêner. Cet âge est sans pitié, La Fontaine l'a déjà dit.

Sanine s'efforça de consoler le vieux chanteur en lui parlant dans sa langue. Au cours de son dernier voyage il avait pris une teinture d'italien; il se mit à parler du paese del Dante dove il si suona: cette phrase et ce vers célèbre «Lasciate ogni speranza» formaient tout le bagage poétique italien du jeune touriste.

Mais Pantaleone ne se laissa pas réconforter par ces attentions. Il enfonça encore plus profondément son menton dans sa cravate et roulant des yeux furieux ressembla plus que jamais à un oiseau hérissé, mais cette fois à un méchant oiseau, un corbeau ou un milan royal…

Alors Emilio, qui rougissait pour rien et à tout propos, comme il arrive aux enfants gâtés, dit à sa sœur que si elle voulait amuser leur hôte, elle ne pouvait mieux faire que de lui lire une des comédies de Malz, qu'elle lisait si bien.

Gemma éclata de rire, donna une petite tape sur la main de son frère et lui dit qu'il avait toujours «de drôles d'idées!» Pourtant elle s'empressa d'aller dans sa chambre et revint tout de suite avec un petit livre à la main. Elle s'assit à la table devant la lampe, regarda autour d'elle, leva le doigt «taisez-vous messieurs»—geste très italien—et se mit à lire à haute voix.

VII

Malz était un écrivain local qui avait su peindre des types de Francfort avec un humour amusant, vif, bien que peu profond, dans de petites comédies légèrement esquissées, écrites en patois.

En effet, Gemma lisait fort bien, en vraie comédienne. Elle nuançait chaque rôle et savait à merveille soutenir le caractère des personnages; elle avait hérité avec le sang italien la mimique expressive de ce peuple. Elle n'épargnait ni sa voix douce, ni la plasticité de son visage; quand elle devait représenter une vieille folle ou un bourgmestre imbécile, elle faisait les grimaces les plus grotesques, bridait ses yeux, retroussait ses narines, prenait une voix glapissante, grasseyait…

Elle ne riait pas en lisant, mais quand ses auditeurs—à l'exception de Pantaleone, qui était sorti de la chambre dès qu'il avait été question de lire l'œuvre d'o quel ferroflucto Tedesco—l'interrompaient par une explosion de rire, elle laissait glisser le livre sur ses genoux, et la tête rejetée en arrière se livrait à des éclats de rire sonores qui secouaient les anneaux mœlleux de ses boucles sur son cou et ses épaules.

Dès que l'hilarité de son auditoire s'était calmée, elle reprenait son livre, et redevenue sérieuse recommençait sa lecture.

Sanine ne pouvait se rassasier d'admirer la lectrice, se demandant comment ce visage si idéalement beau pouvait sans transition prendre une expression si comique et parfois presque triviale.

Gemma réussissait beaucoup moins bien à rendre les rôles de jeunes filles, les «jeunes premières», et surtout elle manquait les scènes d'amour; elle-même sentait son insuffisance et leur donnait une légère teinte de moquerie, comme si elle ne croyait pas à tous ces serments enthousiastes, à toutes ces paroles enflammées, dont l'auteur, du reste, s'abstenait le plus possible.

La soirée passa si vite, que Sanine ne se souvint qu'il devait partir ce soir-là que lorsque la pendule sonna dix heures…

Il bondit de sa chaise comme si un serpent l'eût piqué.

—Qu'avez-vous? demanda Frau Lénore.

—Mais je dois partir ce soir pour Berlin, j'ai déjà retenu une place dans la diligence.

—Et quand part la diligence?

—À dix heures et demie.

—Alors vous arriverez trop tard, dit Gemma… Restez encore un peu… je continuerai ma lecture…

—Avez-vous payé la place entière ou seulement donné des arrhes? demanda
Frau Lénore.

—J'ai payé la place entière! répondit Sanine avec une grimace douloureuse.

Gemma le regarda en clignant des yeux, et partit d'un éclat de rire. Sa mère la gronda.

—Comment, ce jeune homme a dépensé de l'argent pour rien, et toi, cela te fait rire?

—Ce n'est pas une affaire! répondit Gemma. Cette dépense ne ruinera pas monsieur Sanine… et nous tâcherons de le consoler… Voulez-vous de la limonade?

Sanine but un verre de limonade. Gemma reprit sa lecture et la gaieté générale fut rétablie.

Quand la pendule sonna minuit, Sanine se leva pour se retirer.

—Maintenant, il vous faut rester encore quelques jours à Francfort, dit Gemma… À quoi bon vous dépêcher de partir?… Vous vous amuserez tout autant ici qu'ailleurs.

Elle se tut.

—Je vous assure, vous ne vous amuserez pas davantage ailleurs! ajouta-t-elle en souriant.

Sanine ne répondit rien, mais il réfléchit que son porte-monnaie étant vide, il était obligé de rester à Francfort en attendant la réponse d'un ami de Berlin, à qui il pensait pouvoir emprunter quelque argent.

—Restez encore quelque temps avec nous, restez, dit à son tour Frau Lénore, vous ferez la connaissance de M. Charles Kluber, le fiancé de Gemma. Il n'a pas pu venir ce soir parce qu'il avait beaucoup à faire dans son magasin… Vous avez sans doute remarqué sur la Zeile, le plus grand magasin de draps et de soieries… M. Kluber est le premier commis… Il sera très heureux de vous être présenté.

Sanine ne comprit pas lui-même pourquoi cette nouvelle l'abasourdit.

—L'heureux fiancé! pensa-t-il.

Il regarda Gemma et il crut discerner dans les yeux de la jeune fille une expression moqueuse.

Il prit congé de madame Roselli et de sa fille.

—À demain, n'est-ce pas? vous reviendrez demain?… demanda Frau
Lénore.

—À demain! répéta Gemma d'un ton affirmatif, comme si cela allait sans dire.

—À demain! répondit Sanine.

Emilio, Pantaleone et le caniche Tartaglia lui firent conduite jusqu'au coin de la rue. Pantaleone ne put se retenir d'exprimer le déplaisir que lui causait la lecture de Gemma.

—Comment n'a-t-elle pas honte! Elle se tord, elle crie—una caricatura. Elle devrait représenter Mérope, Clytemnestre, un personnage tragique et grand… mais elle aime mieux singer une vilaine Allemande! Tout le monde peut en faire autant:… Mertz, Kertz, spertz, cria-t-il de sa voix enrouée en poussant le menton en avant et en écarquillant les doigts.

Tartaglia aboya contre lui, tandis qu'Emilio riait…

Le vieillard fit brusquement volte-face et rebroussa chemin.

Sanine rentra à l'Hôtel du Cygne Blanc, dans un état d'esprit passablement troublé.

Toute cette conversation italo-franco-allemande bourdonnait encore à son oreille.

—Fiancée! se dit-il, lorsqu'il fut couché dans sa modeste chambre d'hôtel.—Quelle belle jeune fille!… Mais pourquoi ne suis-je pas parti?

Pourtant le lendemain il expédia une lettre à son ami de Berlin.

VIII

Avant que Sanine eût achevé sa toilette, le garçon de l'hôtel vint lui annoncer la visite de deux messieurs.

L'un était Emilio, l'autre un jeune homme grand et fort présentable, avec une tête tirée à quatre épingles; c'était Herr Karl Kluber, le fiancé de la belle Gemma.

Il est avéré qu'à cette époque on n'aurait pas trouvé dans tout Francfort un premier commis plus poli, plus comme il faut, plus sérieux ni plus avenant que M. Kluber.

Sa toilette irréprochable était en harmonie avec sa prestance et la grâce de ses manières, un peu réservées et froides, il est vrai, un genre britannique, contracté pendant un séjour de deux ans en Angleterre, et en somme d'une élégance séduisante.

De prime abord il sautait aux yeux que ce beau jeune homme, un peu grave, mais très bien élevé et encore mieux lavé, était habitué à obéir aux ordres d'un supérieur et à commander à des inférieurs, et que derrière le comptoir de son magasin, il devait fatalement inspirer du respect aux clients.

Sa probité scrupuleuse ne pouvait pas être mise en doute; il suffisait pour s'en convaincre d'un coup d'œil sur ses manchettes impeccablement empesées! Sa voix d'ailleurs était en harmonie avec tout son être: une voix de basse assurée et mœlleuse, mais pas trop élevée et même avec des inflexions caressantes dans le timbre. C'est bien la voix qui convient pour donner des ordres à des subordonnés:—«Montrez à Madame le velours de Lyon ponceau».—«Donnez une chaise à Madame!…»

M. Kluber commença par se présenter à Sanine selon toutes les règles; il inclina sa taille avec tant de noblesse, rapprocha si élégamment les jambes et serra les talons l'un contre l'autre avec une politesse si exquise, qu'il était impossible de ne pas s'écrier mentalement: «Oh! ce jeune homme a du linge et des qualités d'âme de premier ordre!»

Le fini de sa main droite dégantée,—de sa main gauche couverte d'un gant de suède, il tenait son chapeau lissé comme un miroir et au fond duquel s'étalait l'autre gant;—le fini de sa main droite qu'il tendit à Sanine avec modestie mais fermement était au-dessus de tout éloge: chaque ongle était à lui seul une œuvre d'art.

Ensuite, M. Kluber expliqua, dans un allemand choisi, qu'il était venu présenter ses hommages et exprimer sa reconnaissance au monsieur étranger qui avait rendu un service si important à son futur parent, au frère de sa fiancée; en disant ces mots il étendit sa main gauche vers Emilio, qui rougit, de honte semblait-il, se détourna dans la direction de la fenêtre et mit un doigt dans sa bouche.

M. Kluber ajouta qu'il serait heureux s'il pouvait être agréable à monsieur l'Étranger.

Sanine répondit non sans quelque difficulté, en allemand, qu'il était très heureux… que le service rendu était insignifiant… et il invita ses hôtes à s'asseoir.

Herr Kluber remercia—et rejetant vivement les pans de son habit, se posa sur une chaise, mais il s'asseyait si légèrement, si peu confortablement, qu'on comprenait aussitôt qu'il s'était assis par politesse, mais qu'il se lèverait dans une minute.

En effet, au bout de quelques secondes il se leva, fit modestement deux pas en arrière, comme dans une contredanse, et déclara qu'à son vif regret il ne pouvait prolonger sa visite, car c'était l'heure d'entrer au magasin… les affaires avant tout! Cependant, le lendemain étant un dimanche, il avait organisé, avec l'assentiment de Frau Lénore et de Fraülein Gemma, une promenade à Soden, et il avait l'honneur d'inviter monsieur l'Étranger à se joindre à eux; il espérait que M. Sanine ne refuserait pas d'orner cette partie de plaisir de sa présence.

Sanine, en effet, consentit à orner de sa présence cette partie de plaisir—et M. Kluber, après avoir fait pour la seconde fois un salut dans toutes les règles, se retira gracieusement avec son pantalon couleur de pois tendres et en faisant résonner agréablement les semelles de ses bottes neuves…

IX

Emilio, sans tenir compte de l'invitation de Sanine, qui le priait de s'asseoir, était resté tout le temps le visage tourné vers la fenêtre, mais dès que son futur beau-frère fut parti, il pirouetta sur ses talons, en faisant des grimaces de gamin, et demanda en rougissant la permission de rester encore un moment.

—Je vais beaucoup mieux aujourd'hui, ajouta-t-il, seulement le médecin ne me permet pas encore de travailler.

—Restez avec moi, vous ne me gênez nullement, s'empressa de répondre Sanine, qui, en sa qualité de Russe, était enchanté d'avoir aussi un prétexte pour ne rien faire.

Emilio le remercia, et au bout de quelques minutes le jeune garçon se trouva dans l'appartement de Sanine comme chez lui; il examina tous les effets du voyageur et le questionna sur la provenance et la qualité de chaque objet. Il aida Sanine à se raser, et engagea le jeune Russe à laisser pousser ses moustaches. Tout en bavardant, il confia à son nouvel ami beaucoup de détails sur la vie de sa mère, de sa sœur, de Pantaleone et même du caniche Tartaglia, en un mot il décrivit toute leur manière de vivre.

Toute trace de timidité avait disparu de chez Emilio, il ressentit une vive sympathie pour Sanine, non parce que le jeune Russe lui avait sauvé la vie la veille, mais parce qu'il se sentait fortement attiré vers lui. Il n'eut rien de plus pressé que de confier à son nouvel ami ses secrets.

Il lui avoua que sa mère le destinait au commerce, tandis qu'il savait, il le savait pertinemment, qu'il était né pour être artiste, musicien, chanteur, qu'il avait une vocation décidée pour le théâtre: la preuve en était que Pantaleone l'engageait à suivre cette carrière. Malheureusement M. Kluber était de l'avis de sa mère, et il exerçait une grande influence sur elle. C'est lui qui avait suggéré à Madame Roselli l'idée de mettre son fils dans le commerce, parce que le premier commis ne voyait rien de plus beau que le commerce. Vendre du drap et du velours, tromper le client, lui demander des «prix d'imbéciles», des «prix de Russes» [Autrefois, et peut-être encore maintenant, au mois de mai, dès que les seigneurs russes arrivaient à Francfort, tous les magasins élevaient leurs prix, qu'on appelait «prix de Russes» ou «prix d'imbéciles».], voilà l'idéal de M. Kluber!

—Eh bien! maintenant vous allez venir chez nous? s'écria l'enfant dès que Sanine eut terminé sa toilette et écrit une lettre à Berlin.

—Il est encore trop tôt pour faire une visite, objecta Sanine.

—Oh! ça ne fait rien, s'écria Emilio d'un ton caressant. Revenez avec moi. Nous passerons à la poste et de là nous reviendrons chez nous! Gemma sera si contente! Vous déjeunerez avec nous… Vous pourrez glisser un mot à maman en faveur de moi… en faveur de ma carrière artistique…

—Eh bien! allons, dit Sanine.

Et ils sortirent ensemble de l'hôtel.

X

Gemma, en effet, fut très contente de revoir Sanine, et Frau Lénore le reçut très amicalement; il était évident qu'il avait produit la veille une excellente impression sur toutes deux. Emilio courut commander le déjeuner après avoir encore une fois rappelé à Sanine qu'il avait promis de plaider sa cause auprès de sa mère.

—Je n'oublierai pas, soyez tranquille, dit Sanine au jeune garçon.

Frau Lénore n'était pas tout à fait bien; elle souffrait de la migraine, et à demi-allongée dans le fauteuil, elle s'efforçait de rester immobile.

Gemma portait une ample blouse jaune retenue par une ceinture de cuir noir; elle semblait aussi un peu lasse; elle était légèrement pâle, des cercles noirs entouraient ses yeux, sans pourtant leur enlever leur éclat, et cette pâleur ajoutait un charme mystérieux aux traits classiquement sévères de la jeune Italienne.

Cette fois Sanine fut surtout frappé par la beauté élégante des mains de la jeune fille. Lorsqu'elle rajustait ou soulevait ses boucles noires et brillantes, Sanine ne pouvait arracher ses regards de ces doigts souples, longs, écartés l'un de l'autre comme ceux de la Fornarine de Raphaël.

Il faisait extrêmement chaud dehors; après le déjeuner Sanine voulut se retirer, mais ses hôtes lui dirent que par une pareille chaleur il valait beaucoup mieux ne pas bouger de sa place; et il resta.

Dans l'arrière-salon ou il se tenait avec la famille Roselli, régnait une agréable fraîcheur: les fenêtres ouvraient sur un petit jardin planté d'acacias. Des essaims d'abeilles, des taons et des bourdons chantaient en chœur avec ivresse dans les branches touffues des arbres parsemées de fleurs d'or; à travers les volets à demi clos et les stores baissés, ce bourdonnement incessant pénétrait dans la chambre donnant l'impression de la chaleur répandue dans l'air au dehors, et la fraîcheur de la chambre fermée et confortable paraissait d'autant plus agréable…

Sanine causait beaucoup, comme la veille, mais cette fois il ne parlait plus de la Russie ni de la vie russe. Pour rendre service à son jeune ami, qui tout de suite après le déjeuner avait été envoyé chez M. Kluber pour être initié à la tenue des livres, Sanine amena la conversation sur les avantages respectifs du commerce et de l'art. Il ne fut pas étonné de voir que Frau Lénore était pour le commerce, il s'y attendait, mais il fut surpris de voir que Gemma partageait l'opinion de sa mère.

—Pour être un artiste, et surtout un chanteur, déclara la jeune fille en faisant un geste énergique de la main, il faut occuper le premier rang; le second ne vaut rien; et comment savoir si l'on est capable de tenir la première place?

Pantaleone prit part à la conversation et se déclara partisan de l'art. Il est vrai que ses arguments étaient assez faibles: il soutint qu'il faut avant tout posséder un certo estro d'epirazione—un certain élan d'inspiration!

Frau Lénore fit la remarque que certainement Pantaleone avait dû posséder cet estro et pourtant…

—C'est que j'ai eu des ennemis, répondit lugubrement Pantaleone.

—Et comment peux-tu savoir (les Italiens tutoient facilement) qu'Emilio n'aura pas d'ennemis, lors même qu'il posséderait cet estro?

—Eh bien! faites de lui un commerçant, dit Pantaleone dépité, mais Giovan' Battista n'aurait pas agi de la sorte, bien qu'il fût confiseur lui-même…

—Mon mari, Giovan' Battista, était un homme raisonnable, et si dans sa jeunesse il a cédé à des entraînements…

Mais Pantaleone ne voulut plus rien entendre et sortit de la chambre en répétant sur un ton de reproche: «Ah! Giovan' Battista!»

Gemma dit alors que si Emilio se sentait un cœur de patriote, et s'il tenait à consacrer toutes ses forces à la délivrance de l'Italie, on pourrait pour cette œuvre sacrée sacrifier un avenir assuré, mais pas pour le théâtre…»

À ces mots, Frau Lénore devint très inquiète et supplia sa fille de ne pas induire en erreur son jeune frère, mais de se contenter d'être elle-même, une affreuse républicaine!…

Après avoir prononcé ces paroles, Frau Lénore se mit à gémir et se plaignit de son mal de tête; il lui semblait que son crâne allait éclater.

Gemma s'empressa de donner des soins à sa mère. Elle humecta le front de Madame Roselli d'eau de Cologne et souffla lentement dessus, puis elle lui baisa doucement les joues, posa la tête de Frau Lénore sur des coussins, lui défendit de parler et de nouveau l'embrassa. Alors, se tournant vers Sanine, d'une voix à demi émue, à demi badine, elle commença à faire l'éloge de sa mère.

—Si vous saviez comme elle est bonne et comme elle a été belle!… Que dis-je, elle l'a été, elle l'est encore maintenant… Regardez les yeux de maman!

Gemma sortit de sa poche un mouchoir blanc, en couvrit le visage de sa mère, puis abaissant lentement le rebord de haut en bas, elle découvrit l'un après l'autre le front, les sourcils et les yeux de Frau Lénore; alors elle pria sa mère d'ouvrir les yeux.

Frau Lénore obéit, et Gemma s'exclama d'admiration.

Les yeux de Frau Lénore étaient en effet fort beaux.

Gemma maintenant le mouchoir sur la partie inférieure du visage, qui était moins régulière, se mit de nouveau à couvrir sa mère de baisers.

Madame Roselli riait, détournait la tête et feignait de vouloir repousser sa fille; Gemma de son côté faisait semblant de lutter avec sa mère, non pas avec des câlineries de chatte, à la manière française, mais avec cette grâce italienne qui laisse pressentir la force.

Enfin Frau Lénore se déclara fatiguée. Gemma lui conseilla de faire la sieste dans ce fauteuil, en promettant que le monsieur russe et elle-même resteraient pendant ce temps aussi tranquilles que de petites souris.

Frau Lénore répondit par un sourire, poussa quelques soupirs et s'endormit. Gemma s'assit sur un tabouret près de sa mère et resta immobile; de temps en temps d'une main elle portait un doigt sur ses lèvres, de l'autre elle soutenait l'oreiller derrière la tête de sa mère, et chuchotait d'une voix insaisissable, regardant de travers Sanine, chaque fois qu'il s'avisait de faire un mouvement quelconque.

Bientôt Sanine resta immobile à son tour, comme hypnotisé, admirant de toutes les forces de son âme le tableau que formaient cette chambre à demi-obscure où par-ci par-là rougissaient en points éclatants des roses fraîches et somptueuses qui trempaient dans des coupes antiques de couleur verte, et cette femme endormie avec les mains chastement repliées, son bon visage encadré par la blancheur neigeuse de l'oreiller et enfin ce jeune être tout entier à sa sollicitude, aussi bon, aussi pur et d'une beauté inénarrable avec des yeux noirs, profonds, remplis d'ombre, et quand même lumineux…

Sanine se demandait où il était? Était-ce un rêve? Un conte? Comment se trouvait-il là?

XI

La sonnette de la porte d'entrée tinta. Un jeune paysan en bonnet de fourrure, avec un gilet rouge, entra dans la confiserie. C'était le premier client de la journée.

Frau Lénore dormait toujours, et Gemma craignit de la réveiller en retirant son bras.

—Voulez-vous recevoir le client à ma place? demanda-t-elle à voix basse au jeune Russe.

Sanine sortit aussitôt de la chambre sur la pointe des pieds et entra dans la confiserie.

Le paysan voulait un quart de pastilles de menthe.