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CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.


IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,
rue de la Harpe, n. 90.


CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE;

Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats, Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en France, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans l'ordre chronologique, et extraits des anciennes Chroniques de l'Histoire générale de France, de l'Histoire particulière de chaque province, des différentes Collections des Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.

Par J.-B. J. CHAMPAGNAC.

Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.

C. Delavigne, École des Vieillards.

Tome Cinquième.


Paris.
CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
PLACE SORBONNE, No 3.


1833.


CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.


L'ERMITE DE BOURGOGNE.

Le procès mémorable dont nous allons parler sera encore un avertissement solennel, pour les ministres des lois, de veiller continuellement sur eux-mêmes, de se défier sans cesse du dangereux penchant qu'ont presque tous les hommes à voir un criminel dans un malheureux qui n'est encore que soupçonné; de choisir avec une attention scrupuleuse les moyens qui peuvent leur apporter des lumières sur le fait qu'ils veulent éclaircir; de ne pas les admettre tous indistinctement; de ne jamais négliger de s'enquérir de la vie et des mœurs d'un accusé; de recueillir avec soin toutes les paroles qui lui échappent; de n'en regarder aucune comme indifférente; enfin de rejeter tous les résultats qui contrarieraient le cœur humain et la nature.

Il s'agit encore d'une grande erreur commise par les magistrats; il s'agit de cinq infortunés poursuivis et condamnés, tandis que les véritables criminels avaient subi la peine due à leur délit dans le ressort d'une autre juridiction.

Nicolas Maret, connu sous le nom de frère Jean, habitait depuis plus de vingt ans l'ermitage Saint-Michel, près d'Aignay-le-Duc, en Bourgogne. Cette petite ville est située au bas d'une montagne sur laquelle s'élevait l'ermitage; en sorte que de l'ermitage à la ville, il n'y avait pas une demi-lieue de distance, et que, de l'un de ces deux endroits, on apercevait l'autre parfaitement.

Le frère Jean cultivait la peinture; il allait exercer son talent dans les églises et dans les châteaux des environs; il travaillait aussi en horlogerie; et le produit de son industrie et de ses quêtes, comparé à la modique économie de sa dépense, pouvait donner lieu de le croire possesseur d'un pécule assez considérable.

Dans la nuit du 5 au 6 décembre 1780, étant couché dans une alcove située dans sa cuisine, l'ermite entend du bruit dans son habitation. Il lui semble qu'on enfonce la porte de son ermitage; tout-à-coup il est entouré, assailli par plusieurs individus; son capuchon, qu'on lui met sur la tête pour lui boucher les yeux, est rabattu jusque sur sa poitrine; on lui lie les pieds et les mains, et, lorsqu'on l'a ainsi garrotté, on le presse, avec de terribles menaces, de révéler l'endroit où il cache son argent. Le frère Jean répond qu'il n'en a point, mais les brigands ne se paient point d'une telle réponse. Ils font toucher à l'ermite un fusil et une lame de couteau, pour lui prouver que l'on est prêt à réaliser les menaces qu'on vient de lui faire; alors le frère Jean, effrayé, finit par avouer qu'il a neuf louis et demi en or dans une boîte de fer-blanc qui est cachée dans le mur de son jardin, vis-à-vis d'un grand poirier. Tous les voleurs, à l'exception de celui qui reste pour garder le frère Jean, vont à l'endroit indiqué, mais ils reviennent sans avoir rien trouvé; et il est décidé que l'on portera l'ermite dans le jardin, afin qu'il puisse lui-même conduire au lieu du dépôt.

On l'y traîne en effet; le trésor est trouvé, et l'ermite est reporté sur son lit, dans l'état où on l'y avait mis d'abord, c'est-à-dire les pieds et les mains liés et son capuchon rabattu sur sa poitrine. Les voleurs font ensuite perquisition, prenant tous les objets à leur convenance; ils enlèvent une montre en cuivre qui appartenait au frère Jean, et la boîte d'une montre d'argent qu'il était chargé de raccommoder. Ils prennent aussi un pain de sucre et deux demi-bouteilles de liqueurs; et se retirent, après avoir resserré les liens qui tenaient l'ermite attaché sur son lit.

Les voleurs n'en voulaient qu'à l'argent du cénobite, et les mesures rigoureuses qu'ils prenaient n'avaient pour but que d'assurer leur retraite; car, au moment de quitter le frère Jean, ils prennent sa robe, et l'avertissent qu'ils vont la mettre en évidence sur un arbre placé devant la porte de l'ermitage, afin que les passans ou les habitans d'Aignay puissent venir à son secours.

Voilà donc le malheureux ermite resté seul, nu sur son lit, mourant de froid, étouffé par son capuchon, souffrant cruellement des coups qu'il avait reçus, en proie aux réflexions les plus désespérantes.

Le frère Jean était lié intimement avec une des plus honnêtes familles d'Aignay-le-Duc, la famille des Gentil. Depuis qu'il habitait l'ermitage Saint-Michel, il n'avait cessé d'être avec elle en relation d'amitié. La mère Gentil avait toute sa confiance; lorsqu'il devait s'absenter, c'était à elle qu'il confiait ses clés; c'était à elle qu'il avait recours pour les différentes choses dont il pouvait avoir besoin. Mais à l'époque où fut commis le vol, cette femme, languissante depuis plusieurs jours, touchait à ses derniers instans. Il était naturel que le frère Jean, autant par reconnaissance que par amitié, témoignât quelqu'intérêt à la famille dans une aussi cruelle circonstance. Aussi avait-il expressément recommandé à Jean-Baptiste Gentil, son ami, et l'un des fils de la malade, de venir le chercher lorsque cette pauvre femme serait à l'agonie, pour qu'il lui fît les dernières exhortations et récitât les prières des agonisans.

La nuit du 5 au 6 décembre fut très-mauvaise; à chaque instant on croyait que la mère Gentil allait expirer; tous ses enfans, qui ne l'avaient pas quittée un seul instant pendant toute la durée de sa maladie, et qui l'avaient soignée avec une vigilance vraiment filiale, étaient plongés dans une douloureuse inquiétude. Chacun passait une partie de la nuit à son chevet, et n'allait prendre quelque repos que lorsqu'il était remplacé par un autre. Malgré cet arrangement, ils ne se dispensaient pas, lorsqu'ils le pouvaient, de veiller, plusieurs ensemble, des nuits entières. Le 5, Jean-Baptiste était venu chez sa mère, à sept heures du soir; il n'en sortit qu'entre minuit et une heure environ, pour reconduire Marie Gentil, sa sœur, femme d'Antoine Loignon, qui demeurait fort loin de là. Suzanne Gentil, son autre sœur, femme de Jean Chauvot, laboureur à Aignay-le-Duc, un petit garçon de cette femme, âgé de quatorze ans, et la fille Raoult, avaient passé la soirée avec eux. Aucune de ces personnes n'était encore partie, quand la femme Loignon sortit avec son frère; celle-ci étant arrivée à son domicile, Jean-Baptiste, pressé de retourner auprès de sa mère, se hâta de prendre congé; en revenant, il aperçut de la lumière à l'ermitage.

A son retour, il trouva sa mère dans un état plus inquiétant encore que celui où il l'avait laissée; il courut avertir Claude Gentil, son frère, qui demeurait dans le voisinage; celui-ci vint en si grande hâte qu'il était à peine vêtu. Jean-Baptiste lui dit qu'il avait aperçu de la lumière à l'ermitage; qu'en conséquence il allait chercher frère Jean, et le prier de venir dire des prières pour leur mère.

En effet, il s'achemina vers l'ermitage; lorsqu'il fut à la porte de la chapelle, il appela le frère Jean. Il fut obligé de l'appeler jusqu'à trois fois; enfin il entendit l'ermite qui lui répondait en criant: Jeannot, venez à moi.

A ce cri de détresse, Jean-Baptiste croit que le frère Jean est malade. Il court aussitôt à la petite porte de l'ermitage, et, comme elle était fermée, il passe pardessus le mur, et gagne la porte de la cuisine. Elle était entr'ouverte; il entre, et trouve le frère Jean couché dans son alcove, qui lui dit: «Ah! je vous prie, détachez-moi.»

Ces paroles surprirent extrêmement Jean-Baptiste; il détacha le frère Jean comme il le put, car il n'y avait plus de lumière à l'ermitage. Ensuite il alluma du feu pour le réchauffer. Ce ne fut qu'après avoir détaché l'ermite et recueilli les premières expressions de sa douleur, qu'il lui parla de l'état désespéré de la mère Gentil, et lui dit qu'il était venu le chercher pour le prier de descendre auprès d'elle.

Mais le frère Jean ne pouvait rien entendre; il avait besoin lui-même de soulagement; son bras était enflé et meurtri. Il pria Jean-Baptiste de le bassiner avec du vin chaud, et de le lui envelopper avec un linge. Peu après, par les soins de Jean-Baptiste, l'imagination alarmée de l'ermite se calma; mais la secousse qu'il avait reçue était si violente, que l'effet n'en était pas encore entièrement dissipé, et qu'il était hors d'état de se rendre auprès de la mère Gentil. Il dit à Jean-Baptiste d'aller voir dans quel état se trouvait sa mère, et de revenir dans une demi-heure, et il lui recommanda expressément le plus profond silence sur sa malheureuse aventure.

Jean-Baptiste observa exactement ce qui lui avait été prescrit. Il retrouva chez sa mère les mêmes personnes qu'il y avait laissées, avec Antoine Loignon, qui y était survenu. Il se contenta de leur dire que le frère Jean l'avait engagé à remonter à l'ermitage dans une demi-heure.

Ce laps de temps écoulé, il remonta en effet à l'ermitage. Le frère Jean avait beaucoup de choses à lui raconter. Il recommença plus en détail le récit de sa malheureuse aventure.

Après avoir long-temps parlé, il s'interrompt tout-à-coup pour dire à Jean-Baptiste qu'il connaît une partie des voleurs. «J'en ai reconnu trois à leur voix, dit-il, Vauriot, Chaumonot, et votre frère Claude Gentil.» Ce dernier nom est un coup de foudre pour Jean-Baptiste. Il reste quelques instans pétrifié, tant est vive l'émotion qu'il éprouve. Enfin, il recueille tous ses sens pour convaincre l'ermite de son erreur. «Quoi! mon frère? Que me dites-vous? Mais, avant de monter ici la première fois, j'ai été l'éveiller; il était dans son lit..... Et Vauriot? il ne le voit pas, ils sont brouillés; il n'y a pas même quinze jours que mon frère a porté des plaintes contre lui au procureur du roi.»

Ces raisons et d'autres encore ne désabusèrent aucunement le frère Jean; plus on combattait son erreur, et plus il s'y attachait. Seulement il promit à Jean-Baptiste qu'il ne nommerait pas Claude Gentil; il lui permit en outre de raconter l'histoire du vol, en exigeant toutefois qu'il se gardât bien de dire que les voleurs étaient connus.

Revenu chez sa mère, Jean-Baptiste ne parla d'autre chose que de l'état affreux dans lequel il avait trouvé le frère Jean, et des différentes circonstances du vol. Aussitôt Claude Gentil et Antoine Loignon montèrent à l'ermitage, poussés, soit par un mouvement de curiosité naturelle, soit par un sentiment d'humanité. Jean-Baptiste les accompagnait.

Mais ils appelèrent en vain le frère Jean. Ne se croyant plus en sûreté dans sa retraite, l'ermite s'était réfugié à Beaunotte, petit village à une demi-lieue d'Aignay-le-Duc, chez le sieur Latour, qui était vicaire de cette paroisse. Là, il raconta son infortune, en présence même du procureur du roi de la prévôté. Ce magistrat se transporta sur-le-champ à l'ermitage, et dressa procès-verbal de l'état des lieux. Le premier objet qui se rencontra dans le jardin, fut un fusil que l'on reconnut aussitôt pour être celui du sieur Caillard, qui remplissait, en cet instant, les fonctions de greffier. A la porte de la cuisine, on trouva l'arbre qui avait servi à enfoncer cette porte. La partie du mur où l'argent était caché était dégradée. La meurtrissure faite sur l'un des bras du frère Jean était évidente. Enfin, le corps du délit fut bien constaté dans ce procès-verbal. Le même jour, on dressa un second procès-verbal à l'occasion du fusil trouvé dans le jardin. Le sieur Caillard, à qui il appartenait, déclara qu'il n'avait pu être pris que dans une baraque où il avait été déposé, et qui était voisine de l'ermitage. On alla en effet visiter la baraque: la serrure de la porte ne tenait plus qu'à un seul clou, et il fut aisé de voir qu'elle avait été forcée. Le corps du délit était ainsi constaté; il s'agissait d'en connaître les auteurs.

Dès le lendemain, l'information fut commencée, et cinq jours après, c'est-à-dire le 12 décembre, Claude Gentil, Guillaume Vauriot et Claude Pajot, furent décrétés de prise de corps. On continua d'informer; les accusés furent interrogés; et, le 16 avril 1781, le prévôt d'Aignay-le-Duc renvoya au bailliage de Châtillon toute la procédure criminelle qu'il avait instruite, avec les pièces de conviction.

Au bailliage de Châtillon, l'affaire fut réglée à l'extraordinaire; et il fut ordonné qu'il serait informé contre les accusés par ampliation. Par suite de cette nouvelle information, Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil furent arrêtés; et le 7 décembre 1781, sur les conclusions du ministère public, qui tendaient à un plus ample informé d'un an, le tribunal rendit un jugement définitif qui condamnait Guillaume Vauriot à être pendu sur la place publique d'Aignay-le-Duc, après avoir été préalablement appliqué à la question ordinaire et extraordinaire. En ce qui concernait Claude Gentil, Claude Pajot, Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil, le même arrêt portait qu'il serait sursis à leur jugement jusqu'après l'exécution de Guillaume Vauriot.

Sur l'appel porté au parlement de Dijon, quoique cette cour n'eût entendu aucun nouveau témoin, quoiqu'elle n'eût remarqué aucun changement dans les réponses des accusés, elle prononça un jugement tout contraire: ce fut Claude Gentil qui fut regardé comme le principal coupable, et condamné à la potence.

L'arrêt du parlement de Dijon était du 8 mars 1782, et, le 13, le malheureux Claude Gentil subit la torture, qui ne produisit d'autre effet que de lui briser tous les membres, et de lui arracher des cris de douleur, sans aucun aveu ni du crime qu'on lui imputait, ni des complices que l'on voulait qu'il dénonçât. Depuis le commencement de cet affreux supplice jusqu'à la fin, il ne cessa de protester de son innocence, et, au pied même de la potence, il s'écria qu'il mourait innocent.

Les autres accusés, à l'égard desquels l'arrêt du 8 mars avait ordonné un sursis, furent condamnés, par arrêt du 19, savoir: Guillaume Vauriot aux galères perpétuelles; Claude Pajot et Antoine Loignon à un plus ample informé indéfini; quant à Jean-Baptiste Gentil, il fut mis hors de cour.

Il y a lieu de s'étonner, que dis-je? de s'effrayer de la différence des sentences rendues contre chacun des coaccusés. Les charges qui pesaient sur eux étaient à peu près les mêmes, et reposaient uniquement sur des présomptions, des conjectures vagues; on avait quelques faibles indices, mais aucune preuve. La plus forte déposition était celle de l'ermite; mais l'ermite était plaignant, et l'on sait qu'un plaignant ne peut être témoin. D'ailleurs, cet ermite avait dit à plusieurs personnes qu'il avait reconnu la voix de Chaumonot parmi celles des voleurs. Or, Chaumonot était alors absent; son alibi était bien prouvé, et c'était sans doute par cette raison que le frère Jean n'avait pas osé l'accuser judiciairement. Comment donc, après s'être trompé aussi grossièrement sur le compte d'un individu, pouvait-il mériter quelque créance, lorsqu'il prétendait avoir reconnu, également à la voix, plusieurs autres personnes? Les autres allégations du frère Jean n'étaient pas plus solides; le plus léger souffle les eût fait disparaître; cependant elles trouvèrent crédit auprès des juges, et provoquèrent d'horribles condamnations contre des hommes dont la conduite antérieure, dont la moralité bien connue, proclamaient hautement l'innocence, déjà prouvée par le défaut de preuves.

D'ailleurs, leur justification complète ne tardera pas à être mise au grand jour; dans un moment, il ne restera plus, à cet égard, le moindre nuage dans l'esprit des lecteurs.

On sait combien les histoires de vols et de crimes excitent la curiosité du peuple, aussi bien que les détails des supplices des coupables. Des colporteurs qui allaient de ville en ville, montrant les portraits de différens voleurs condamnés à Montargis, vendaient en même temps leur jugement. Une nièce de Jean-Baptiste Gentil, attirée par la curiosité, fut frappée de la conformité des faits relatés dans cet écrit avec ceux qui avaient servi de base au procès de son oncle. Aussitôt elle écrivit de Dijon à Jean-Baptiste Gentil, pour lui annoncer cette nouvelle, qui pouvait servir à réhabiliter son honneur. Mais cet infortuné, réduit à la plus affreuse misère, n'ayant pas de quoi subvenir aux frais du plus petit voyage, fut obligé de rester dans l'inaction. Six ou sept semaines s'écoulèrent sans qu'il lui eût été possible de faire la moindre démarche. Enfin, après avoir ramassé un peu d'argent, il se rend à Montargis, prend tous les renseignemens qui lui sont nécessaires, obtient tout ce qu'il désire, reçoit des marques de bienveillance de la part des juges, et rapporte un exemplaire de tous les jugemens imprimés que vendaient les colporteurs qui s'étaient arrêtés à Dijon.

Parmi ces jugemens, il s'en trouvait deux qui, en effet, avaient en partie pour objet le vol fait au frère Jean. Muni de ces deux jugemens que la providence avait fait tomber entre ses mains, Jean-Baptiste Gentil confia son heureuse découverte au procureur-général du parlement de Dijon. Ce magistrat, sensible et éclairé, ne chercha point à ensevelir dans le silence la déplorable erreur qui pouvait avoir échappé à la compagnie dont il était membre. Il engagea aussitôt Jean-Baptiste Gentil à faire choix d'un conseil qui pût le diriger dans la marche qu'il devait suivre pour parvenir à sa justification personnelle et à la réhabilitation de ses malheureux coaccusés.

Un jurisconsulte distingué du parlement de Dijon, Me Daubenton, se chargea généreusement de cette noble tâche; il accueillit la misère de Jean-Baptiste Gentil, et lui promit tous les secours qui lui seraient nécessaires.

Les deux jugemens dont il vient d'être question, concernaient, l'un les nommés Jacques Périssol, Charles-Noël Larue et trois quidams, dûment atteints et convaincus d'avoir, dans le courant de décembre 1780, enfoncé d'un coup de bûche la porte d'un ermitage situé entre Châtillon-sur-Seine et Saint-Seine, et d'avoir lié les pieds et les mains de l'ermite, à qui ils avaient volé neuf louis et demi en or, et plusieurs effets; l'autre jugement était relatif à une nommée Marguerite Roussel, violemment soupçonnée d'avoir eu connaissance dudit vol, et d'avoir eu sa part du butin.

Ce crime était un des principaux dont Jacques Périssol et Marguerite Roussel étaient convaincus; et ces deux coupables avaient été condamnés à être pendus, par les deux jugemens mentionnés ci-dessus.

Comme Charles-Noël Larue, l'un de leurs complices, existait encore dans les prisons de Montargis, on le fit interroger le 22 janvier 1785. Cet interrogatoire très-détaillé leva le dernier voile qui cachait encore la vérité. Larue rapporta toutes les circonstances du vol, détailla les plus petites particularités, nomma ses complices, qui étaient au nombre de quatre, convint de toutes les effractions qui avaient été faites, de tous les propos tenus, de tous les objets enlevés. Enfin, interrogé si les nommés Claude Gentil, Guillaume Vauriot, Claude Pajot, Antoine Loignon et Jean-Baptiste Gentil n'étaient pas complices de ce vol, il répondit que non, et que même il ne les connaissait pas.

Le parlement de Dijon, informé, par lettres-patentes du 23 février 1787, que la révision du procès des Gentil avait été statuée, s'empressa d'ordonner une instruction nouvelle. Larue fut conduit à Dijon, chargé de fers et de crimes; il y arriva le 21 juillet. Dans un interrogatoire détaillé qui dura quatre séances, il persista dans les aveux et déclarations qu'il avait faits à Montargis. Larue, tout coupable qu'il était, montra et soutint, en cette circonstance, un genre de probité qui mérite des éloges. Ferme dans ses résolutions, invariable dans ses réponses, il s'écriait: «Je sais que je dois périr, mais je ne souffrirai pas que des innocens soient opprimés pour un crime dont ils ne sont pas coupables.»

Certes, la conduite de ce misérable fut plus noble que celle de l'ermite de Saint-Michel, qui, malgré les preuves frappantes qui apparaissaient de tous côtés, n'en persista pas moins, avec une obstination sans exemple, dans une erreur, peut-être involontaire dans le principe, mais devenue un crime par la manière dont il combattait la vérité sortie de la bouche d'un coupable. Aussi, Larue lui disait-il: «Je suis un scélérat, mais vous l'êtes mille fois plus que moi de persister dans une erreur qui fait la base d'une condamnation injuste.»

Le parlement de Dijon rendit, le 28 août 1787, près de sept ans après le crime commis, un arrêt expiatoire qui réhabilitait la mémoire de Claude Gentil et de Guillaume Vauriot. Il renvoyait définitivement Claude Pajot, Antoine Loignon, et Jean-Baptiste Gentil de l'accusation contre eux intentée. Cet arrêt appelait les peines portées par la loi sur les têtes des vrais coupables, et ordonnait néanmoins qu'il serait sursis à l'exécution à l'égard de Larue, jusqu'à ce qu'il eût plu au roi de manifester ses sentimens.

De plus, le parlement donna acte aux innocens acquittés, ainsi qu'au curateur à la mémoire de Claude Gentil et de Guillaume Vauriot, des réserves faites par eux, pour poursuivre leurs dénonciateurs.

Telle fut cette victoire que la justice sut noblement remporter sur elle-même. Malheureusement sur ces cinq victimes reconnues innocentes, il s'en trouvait deux à qui l'on ne pouvait restituer que l'honneur: Claude Gentil était mort sur l'échafaud, et Guillaume Vauriot aux galères!


LA PAYSANNE DES LANDES.

Les grandes villes, réceptacles habituels des vagabonds et des malfaiteurs de tous les pays, sont ordinairement le siége du vice et de la corruption, qui y trouvent d'ailleurs un aliment journalier dans les habitudes funestes qu'engendre l'oisiveté. Il n'en est pas de même dans les campagnes. La vie active des champs, la simplicité de leurs habitans, le spectacle continuel de la nature, amortissent les passions, et les empêchent surtout de commettre des crimes. Que l'on ajoute à tous ces heureux obstacles, l'extrême facilité que l'on a de se surveiller et de se contrôler mutuellement, et il sera très-aisé de s'expliquer pourquoi les campagnes sont beaucoup plus exemptes d'actions criminelles que le séjour corrompu des cités.

Mais quand de violentes passions font invasion dans les esprits ignorans et grossiers des bourgs et des hameaux, elles éclatent d'autant plus vivement qu'elles sont favorisées par le défaut absolu d'éducation et par la solitude, conseillère toujours pernicieuse dans de semblables circonstances.

Le fait que nous allons rapporter, arrivé dans les Landes de la Gascogne, contrée isolée, presqu'en dehors de la circulation, Arabie en miniature, où il faut traverser de grands et tristes déserts de sable et de bruyères pour arriver à de charmantes oasis, qui sont les seuls lieux habités, va nous fournir un déplorable exemple de ces passions dépourvues de toute espèce de frein.

Un laboureur, nommé Jean Labauchède, séduit par les charmes de Jeanne Dubernet, jeune et jolie paysanne, et croyant trouver le bonheur en unissant son sort à celui de cette fille attrayante, la demanda en mariage à ses parens, et l'obtint pour son malheur. La conduite de sa jeune épouse ne tarda pas à lui faire reconnaître combien il s'était cruellement trompé. Jeanne Dubernet fuyait sa société, et on la voyait souvent en tête-à-tête avec de jeunes garçons du village. C'était une première conséquence de la disproportion d'âge qui séparait les deux époux. Jean Labauchède, ignorant, comme on l'est dans ces contrées à demi-sauvages, n'avait nullement réfléchi à l'inconvénient de prendre une femme beaucoup plus jeune que lui, qui, parée des dons de la beauté, ne manquerait pas d'adorateurs, et n'aurait pas la ressource d'une bonne et morale éducation, pour se maintenir, sans broncher, dans les limites du devoir. Son choix imprudent n'avait été déterminé que par le désir de posséder une compagne aimable et belle. Fatal aveuglement! Il avait donné le nom d'épouse à une infâme créature qui devait bientôt préparer sa mort.

Jeanne Dubernet préludait à l'assassinat par l'adultère, premier échelon qui souvent mène aux plus affreux attentats. Pierre Bellette, jeune homme à peine âgé de dix-sept ans, d'une figure agréable, était son amant favori. Elle avait résolu d'en faire l'instrument de la haine qu'elle avait conçue pour son mari. Elle commença par fasciner ce jeune garçon, par l'enivrer d'amour. On sait quel pouvoir magique peut exercer une femme jeune et jolie sur un cœur qui s'ouvre pour la première fois à la tendresse. Pour se l'attacher par des liens encore plus puissans, Jeanne Dubernet promit au jeune Bellette de l'épouser, si elle devenait veuve. Cette idée souriait aux désirs amoureux du jeune homme; elle se présentait à son imagination sous des couleurs qui n'avaient rien d'effrayant. Il lui semblait dans l'ordre de la nature que le mari de sa maîtresse, qui était beaucoup plus âgé que lui, mourût prochainement, et le laissât jouir paisiblement du bonheur auquel il aspirait.

Mais ce n'est point ainsi que l'envisage la Dubernet; impatientée du joug conjugal, jalouse de recouvrer au plus tôt sa liberté, elle ne veut point confier son sort à un avenir incertain; son imagination criminelle a déjà conçu le projet de se débarrasser de son époux, sans attendre que la nature ait prononcé son arrêt. Tout entière à son abominable pensée, elle profite d'un moment de délire de son jeune amant, pour lui proposer d'assassiner son mari. A cette proposition, Bellette est interdit, il recule en pâlissant; son âme est révoltée de cette offre épouvantable. Cependant l'instant est décisif; il faut frapper le dernier coup ou ajourner l'occasion du crime prémédité; la Dubernet le sent; elle s'attache à vaincre les scrupules de Bellette.—Et tu dis que tu m'aimes, lui dit-elle; tu me jures de m'aimer toujours, tu m'assures que tu ne désires rien tant que de devenir mon époux? Tu ne voulais donc que m'abuser, perfide? Quand je t'offre une occasion favorable, ton cœur oublie tous ses sermens; ta main tremble, au lieu de frapper; et tu oses dire que tu m'aimes?—Oui, je t'aime, répliqua vivement Bellette, puisque sans toi, je ne puis vivre.—Eh bien! prouve-le, ou renonce à moi pour toujours.—Tu seras obéie, dit le jeune homme, en s'efforçant d'étouffer un sourd gémissement qu'exhalait sa conscience. La Dubernet, mettant à profit cette disposition si favorable à ses dessins, redouble la vivacité de ses caresses, achève de séduire Bellette, tantôt en lui faisant une peinture riante des jours heureux qu'ils doivent couler ensemble, tantôt en lui présentant un horrible portrait de l'homme qui seul fait obstacle à leur félicité. Ces discours artificieux inspirent une sorte de fanatisme amoureux au facile Bellette; entre les mains de cette femme qui vient de pétrir, pour ainsi dire, son cœur, il a été métamorphosé en séïde furieux; il faut à présent que la Dubernet le contienne; il a soif du sang de Labauchède, qu'il regarde comme son ennemi, comme le tyran de la femme qu'il adore.

Bientôt le jour et l'heure du crimes sont marqués. La femme adultère savait que son mari ne devait revenir que le soir; elle se procure un fusil, prépare elle-même la charge meurtrière, remet l'arme dans les mains de son complice, qu'elle place en embuscade derrière une haie située sur le chemin de Labauchède. Celui-ci s'était bien aperçu des froideurs de la Dubernet à son égard; mais, ne pensant pas qu'il pût y avoir si peu d'intervalle entre l'indifférence et la haine, il était dans une profonde sécurité. Arrivé à quelque distance de sa maison, il reçoit un coup de fusil qui lui donne la mort, et la Dubernet a l'imprudente audace de venir recueillir son dernier soupir; elle exhale une feinte douleur auprès du cadavre, tandis que son complice disparaît de la scène du crime.

Malgré tous leurs soins à se cacher, les auteurs de cet assassinat furent bientôt découverts. Le lieutenant-criminel de Mont-de-Marsan les condamna aux supplices qu'ils avaient mérité; et sur l'appel de cette sentence, le parlement de Bordeaux, par arrêt du 26 mai 1786, condamna l'assassin à être rompu, et sa complice à être pendue et brûlée; ce qui fut exécuté quelques jours après.


POULAILLER.

Parmi tant de voleurs fameux, émules ou successeurs des Mandrin et des Cartouche, qui, à diverses époques, ont rempli la capitale et les provinces de leur effrayante célébrité, nous signalerons le nommé Poulailler, que son ancienne renommée à fait mettre au rang des héros des théâtres du boulevard du Temple.

La terreur qu'inspirait ce fripon s'étendait au loin; et c'était un exemple, entre dix mille autres, de l'exagération des récits populaires. Parce que Poulailler avait commis plusieurs vols plus ou moins hardis, on chargeait son nom de tous les crimes, de tous les assassinats commis par les autres scélérats; et cependant, il est juste de dire que rien ne prouve, dans son histoire, qu'il ait jamais versé le sang de quelqu'un de ses semblables; son procès n'offre aucun attentat de cette nature, aucune trace de sang. Ainsi l'on peut affirmer que son procès et son supplice même, en lui faisant expier les crimes dont il était coupable, le lavèrent d'une foule de forfaits dont la renommée l'avait souillé.

Poulailler n'était qu'un surnom qu'il avait adopté pour sa nouvelle profession. Il s'appelait Jean Chevalier: il était à la fois marchand de chevaux et maître cordonnier; son domicile était à Essonne, sur la route de Paris à Fontainebleau.

Comme il ne pouvait faire seul, avec autant de succès et d'étendue, le commerce violent et lucratif qu'il voulait exploiter, il avait des associés subalternes qui lui étaient dévoués, et dont il dirigeait la marche et les entreprises. Dans cette bande figuraient un berger demeurant à Brunoy, la femme de ce berger, un écrivain à Paris, une ouvrière en linge établie à Essonne, et le domestique de Poulailler. Ainsi ce chef habile avait à ses ordres le courage entreprenant d'un sexe, et l'adresse de l'autre. Il changeait souvent de nom, suivant l'exigence des cas: tantôt il s'appelait Chevalier, tantôt Bouthillier, tantôt Desmaisons. Il ne reculait devant aucun moyen pour assurer l'exécution de ses projets. Il engageait volontiers sa liberté dans l'obscure condition de domestique, pour mieux remplir ses vues. Ce fut même en cette qualité qu'il débuta dans la carrière des larrons.

En 1780, il était entré, comme berger, au service d'un fermier de Montry; mais ce berger était un vrai loup dans la bergerie, et les moutons ne se multipliaient pas sous sa houlette; les autres effets qui se trouvaient à sa convenance devenaient également sa proie.

En 1779 et 1780, il se fit plusieurs vols dans une maison de Bussy-Saint-Georges, et c'étaient autant de tours de Poulailler; mais l'auteur de ces faits et gestes demeura long-temps ignoré. Quand les portes n'étaient pas ouvertes, il savait les briser. Dans une nuit de janvier 1782, il fit un ample butin, et au moyen d'effractions extérieures et intérieures, il s'appropria de l'or, de l'argent, des pièces d'argenterie, du linge et autres effets, dans une ferme opulente de Quincy.

Il savait profiter des sombres et longues nuits d'hiver pour ses expéditions; mais il ne dédaignait pas la clarté des nuits du printemps et de l'été; seulement il changeait ses batteries. Quand il avait butiné le miel d'une ruche, il savait en chercher d'autres. Brie-Comte-Robert, Corbeil, Boissy-Saint-Léger et autres lieux circonvoisins, furent tour-à-tour le théâtre de son active industrie.

Ses conquêtes multipliées auraient dû satisfaire ses désirs; mais l'habitude de la friponnerie était si forte en lui, qu'il ne put s'arrêter à temps, et fut bientôt puni de l'excès de sa cupidité. On avait observé qu'au métier de cordonnier il réunissait celui de marchand de chevaux; il est certain, en effet, qu'il en avait vendu plusieurs; et il n'était pas aussi certain qu'il les eût achetés.

Dès son début, il avait reçu une leçon dont il aurait dû profiter. Dès 1780, il avait été surpris, et jeté dans les prisons de Guermantes: mais il était parvenu, à force de travail et d'effraction, à sortir de sa prison. Ce succès lui inspira, sans doute, un excès de confiance, dont il finit par être la victime. Les prisons du Châtelet gardèrent mieux leur proie que celles de Guermantes. Ce fut dans cette prison que Poulailler attendit la juste punition de ses crimes.

Il fut condamné à être pendu à une potence plantée sur la place de la porte Saint-Antoine, après avoir été préalablement appliqué à la question ordinaire et extraordinaire. L'arrêt du parlement, du 30 juin 1786, ne changea rien à cette sentence. L'arrêt fut exécuté en présence d'une populace nombreuse dont le patient était naguère encore l'effroi.


SUICIDE CHANGÉ EN ASSASSINAT PAR LA PRÉVENTION.

Le sieur Paulet était né à Lunel, au sein d'une famille honnête. Sans inclination pour le mariage, il résolut de vivre dans sa maison avec sa sœur, veuve du sieur Mourgues, pour laquelle il eut toujours les égards et l'amitié d'un frère tendre.

Cet homme avait reçu de la nature le caractère le plus ardent; son imagination était facile à s'exalter. Des lectures dramatiques, une violente passion pour le jeu, une sensibilité extrême aux pertes qu'il y faisait, disposaient son âme à l'égarement le plus funeste.

Vers l'année 1768, cette passion du sieur Paulet pour le jeu se développa avec une sorte de fureur; il éprouva des revers considérables; et l'état d'émotion continuelle où il se trouva, les mouvemens successifs et rapides d'espérance et de crainte dont il fut agité, affectèrent son cerveau à tel point, qu'il en perdit la raison. Mais, plus à plaindre que la plupart des insensés, une démence farouche et sombre lui fit prendre la vie en horreur.

La veuve Mourgues fit procéder à l'interdiction judiciaire de son frère. Le sieur Mourgues, son fils, fut chargé de l'administration des biens, et le sieur Paulet se vit conduire à Saint-Remi, en Provence, où on l'enferma dans un de ces hospices consacrés aux aliénés.

Cet infortuné demeura long-temps dans cette sorte d'esclavage. Relégué parmi une troupe d'insensés, livré à des demi-soins mercenaires, à des gardiens rigoureux, il soupirait vainement après le terme de sa détention. Bientôt il ne songea plus qu'aux moyens de tromper ses surveillans, et de leur échapper. Une occasion favorable s'étant enfin présentée, il s'évada, et retourna à Lunel.

Il ne voulait plus revoir sa sœur, tant son cœur était aigri par le ressentiment de sa captivité; il fuyait l'aspect des hommes, et vivait dans une solitude profonde au Pont-de-Lunel, à une demi-lieue de la ville. Après avoir fait quelque séjour à la campagne, il s'occupa de sa réhabilitation, et rentra dans la jouissance de sa maison et de ses biens.

Paulet prit alors à son service Valès et sa femme. Ce ne fut qu'après un certain temps que, mécontent d'eux, il les congédia, et pria les Ducros de le servir.

Marie Coton avait servi cet infortuné avant sa détention; Ducros avait passé chez lui une partie de son enfance. Ces deux domestiques lui avaient voué un attachement que ses malheurs augmentaient encore. Une vie honnête et toujours irréprochable leur avait concilié une estime universelle. Le sieur Paulet, isolé du reste des hommes, leur avait accordé toute sa confiance, cependant les Ducros n'allèrent point habiter avec lui. Ils avaient des enfans; ils continuèrent à vivre avec eux, dans un quartier voisin, mais ils prodiguèrent au sieur Paulet leurs services et leurs soins. Celui-ci ne tarda pas à sentir toute la reconnaissance qu'il devait aux marques multipliées de leur affection. Un souvenir cruel lui retraçait encore ses tourmens à Saint-Remi, la voix du sang ne lui disait plus rien pour sa sœur. Il adopta une famille, devenue, pour ainsi dire, la sienne, par les preuves d'attachement qu'elle lui avait données. Plusieurs années s'écoulèrent dans un échange continuel d'attentions, de services et de bienfaits.

Le sieur Paulet fit un premier testament en faveur de Marie Coton. On trouva dans l'inventaire fait après son décès plusieurs testamens que la reconnaissance lui dicta, en divers temps, en faveur de la même personne. La dernière de ses dispositions était un testament mystique du 3 juin 1780. Après quelques legs que la charité, la parenté ou l'amitié inspiraient au testateur, il persistait à transmettre sa fortune aux Ducros.

Depuis son retour de Saint-Remi, jusqu'à cette époque, le sieur Paulet avait joui de la plénitude de sa raison. Un genre de vie réglé, et surtout l'éloignement du jeu, lui avaient procuré la tranquillité d'esprit dont il jouissait. Mais sa dangereuse passion n'était pas entièrement éteinte. Vers le mois de septembre 1782, c'est-à-dire, deux ans après son dernier testament, cette passion fatale se réveilla avec une sorte de fureur, et le sieur Paulet se mit à passer les nuits entières au billard. On ne pouvait l'en arracher même pour ses repas. Il y perdit environ quatre mille livres.

Alors des repentirs amers s'emparent de lui. Le démon de l'avarice vient joindre son aiguillon à leurs tortures. Paulet craint de tomber dans l'indigence; il ne veut plus manger. Les longues veilles, l'agitation du jeu, le manque de nourriture, l'irritabilité naturelle de ses organes, embrasent son sang, et troublent de nouveau sa raison. Dans son égarement, il se croit poursuivi par une puissance vengeresse: il s'effraie; il tremble. Le roi, disait-il, a donné des ordres à la justice de venir me prendre pour me faire mourir.

Ducros essaie de calmer les terreurs de cet infortuné, il feint de sortir, d'aller parler à la justice et au roi en faveur de Paulet, et rentre rapportant, dit-il, la grâce du coupable. Cette feinte innocente rend pour quelque temps le calme au malheureux Paulet.

Mais bientôt de nouveaux traits de démence se manifestèrent. Le 31 octobre 1782, le sieur Paulet disparaît. Ducros et sa femme l'attendent vainement. Alarmés de son absence, ils le cherchent partout dans le voisinage, et ne le trouvent point. Cet insensé, en proie à sa démence avare, était parti brusquement et à pied, pour la ville de Mauguis, éloignée de trois lieues de Lunel, et où la dame Mourgues, sa sœur, faisait sa résidence. Arrivé à Mauguis, il s'était arrêté chez un aubergiste, avait envoyé chez sa sœur faire dire à son neveu qu'il lui ferait bien de l'honneur et du plaisir d'aller le chercher. Le neveu arrivé, l'oncle, jusque là si irrité, avait imploré son indulgence, et lui avait dit qu'il était bien fâché de lui avoir manqué. Le sieur Paulet s'était ensuite présenté à sa sœur avec humilité, et lui avait dit qu'il revenait comme l'enfant prodigue. Au souper, Paulet n'avait pas voulu manger, et le lendemain, levé dès le point du jour, il s'était fait ouvrir la porte par un domestique, et était reparti brusquement comme il était venu.

Jusque là sa démence n'avait rien d'alarmant; mais bientôt le plus grand désordre éclata dans toutes ses actions. Il tomba dans la plus sombre mélancolie. On le voyait, en proie au plus affreux égarement, lever les mains au ciel, baisser un œil de désespoir vers la terre, en un mot, prendre tour à tour toutes ces attitudes effrayantes, qui annoncent les crises les plus violentes du cœur humain. A ces souffrances morales, se joignait l'embrasement interne et dévorant d'une violente strangurie.

Telle était, le 6 novembre 1782, la situation du sieur Paulet. Le dégoût de la vie le poursuivait sans cesse et partout. Il errait dans sa maison avec une agitation convulsive. Il avait fait prier instamment sa sœur de venir le joindre au plus tôt, de se presser, parce qu'autrement, elle n'arriverait plus à temps. Il disait qu'il voulait aller vivre avec sa sœur, parce qu'il craignait de mourir de faim. Ne voyant pas arriver sa sœur, il s'écria douloureusement: Qui voudrait demeurer avec moi? Qui voudrait se charger de ce paquet? Je n'ai plus d'amis. La Ducros le conjura de manger, lui offrit de coucher dans la maison. Vous êtes malade, lui dit-il d'un ton sinistre, il fait froid, les nuits sont longues..... Je souperai tard..... Retirez-vous.

La Ducros obéit avec peine: un vague pressentiment l'inquiète. Elle veut aller avertir les parens du sieur Paulet de lui donner un surveillant; mais cet infortuné a supplié ceux qui l'entourent de ne pas divulguer son déplorable état. Elle renvoie donc cette démarche au lendemain, et rentre chez elle.

La Ducros et son mari passent la nuit dans les alarmes, sans croire toutefois le danger si prochain. Entre six et sept heures, le mari sort pour aller travailler. Sa femme, à peine convalescente d'une longue maladie, reste encore quelques instans au lit. Elle se lève entre sept et huit heures, prend sa corbeille, pour faire les provisions du sieur Paulet, suivant sa coutume journalière. Pressée de savoir s'il est moins agité que la veille, elle se rend d'abord à sa maison, entre au moyen d'une clé qui lui avait été confiée, voit la fenêtre de la chambre ouverte, n'aperçoit ni le sieur Paulet, ni ses habits; l'appelle..... point de réponse! ce silence la trouble; elle n'ose faire un pas de plus pour chercher son maître, se retire avec précipitation, ferme la porte, et court avertir son mari.

Ducros prend la clé à son tour, cherche dans la maison, appelle encore, appelle en vain. La frayeur le saisit. Enfin il plonge ses regards dans le puits: quel spectacle! il y voit le cadavre du malheureux Paulet.

Ducros, épouvanté, vole vers sa famille, lui apprend l'affreuse catastrophe, et court appeler un chirurgien. A cette accablante nouvelle, la Ducros retourne à la maison du sieur Paulet. Elle rencontre plusieurs voisins, Lombard, cordonnier, son fils et son gendre, tous trois hommes d'une probité reconnue. Ces trois hommes entrent avec elle, regardent au fond du puits, et reconnaissent la vérité du tragique événement qu'on vient de leur annoncer.

Cependant Ducros revient, suivi du chirurgien. Celui-ci fait retirer aussitôt du puits le corps du malheureux Paulet, recommande le plus grand mystère. On couvre intérieurement la porte avec un drap, afin de mettre un obstacle aux regards indiscrets. Après bien des efforts, on enlève avec des crochets, le sieur Paulet hors du puits, la tête nue, mais entièrement vêtu, chaussé et un mouchoir au cou. On le dépouille avec peine de ses vêtemens imbibés d'eau. Son corps est essuyé et placé sur son lit. Le chirurgien l'examine attentivement, et déclare qu'il est impossible de le rappeler à la vie, attendu que la submersion a eu lieu depuis trois ou quatre heures.

La désolation se répand parmi ceux qui entendent cette déclaration. Ils ne voient que trop clairement, dans cet événement tragique, un suicide criminel, un crime puni par les lois: à cette époque, on traînait sur une claie le corps de l'infortuné qui avait attenté à ses jours. L'infamie de ce supplice se présente à l'esprit des assistans. Abandonneront-ils l'honneur d'une famille, la mémoire du défunt à la flétrissure des lois? Mais, en voulant cacher cet événement affreux, ne s'exposeront-ils pas eux-mêmes à des poursuites désastreuses?

Dans des conjonctures si difficiles, des hommes ignorans se livrent facilement au conseil de celui qu'ils croient le plus éclairé. Le chirurgien Barthélemy devint l'oracle des Ducros et de leurs voisins. Il décida qu'il fallait dissimuler la vérité, et épargner à une honnête famille un opprobre éternel. Le tombeau, leur dit-il, couvrira le crime du sieur Paulet: promettons tous de dire que nous l'avons trouvé mort à côté de son lit. Ce conseil, qui devait avoir des conséquences funestes, fut suivi aveuglément. On se hâta de faire disparaître toutes les traces du suicide. Lombard père, cacha dans sa maison les dépouilles du défunt. Les Ducros dépêchèrent un exprès à la dame Mourgues, pour l'instruire de la mort subite de son frère. Cette nouvelle se répandit aussitôt dans la ville. La justice accourut; bientôt la maison fut remplie des parens du mort, et d'une foule curieuse d'accidens sinistres. Les officiers de justice interrogèrent la Ducros. Celle-ci, répondit qu'elle avait trouvé le sieur Paulet étendu par terre; qu'effrayée, elle avait appelé sa sœur, et était allée avertir son mari. Interrogés à leur tour, ceux qui avaient retiré du puits le cadavre de Paulet, firent une réponse identique, afin d'écarter, comme ils en étaient convenus, toute idée de suicide.

Alors la justice appose le scellé. Pendant qu'elle procédait à cette formalité, la dame Mourgues et son fils arrivent; la foule qui remplit la maison les frappe d'étonnement. La dame Mourgues réclame son frère; un lugubre appareil, le cadavre pâle et sanglant de Paulet lui apprennent son sort. Un cri involontaire échappe à la veuve: Mon frère était venu à Mauguis, dit-elle, pour me dire de le regarder comme l'enfant prodigue, qu'il voulait me faire donation de tout. Les plus affreux soupçons s'élèvent dans son cœur. Elle se persuade que, pour empêcher son frère de changer ses premières dispositions, les Ducros, devenus subitement les monstres les plus horribles, ont conçu et exécuté le forfait le plus affreux sur la personne de leur bienfaiteur. En conséquence, elle rend plainte, et le procureur du roi requiert la visite du cadavre. Le médecin et le chirurgien, appelés pour cette opération, remarquèrent dans les interstices des ongles des doigts de la main, et dans les jointures des phalanges des mêmes doigts, quelques grains de terre sablonneuse grisâtre: et aux malléoles des deux pieds, une empreinte circulaire, qu'ils jugèrent avoir été faite par quelque corde, ruban ou autre lien quelconque. Ils rapportèrent encore, qu'ils avaient trouvé différentes contusions à la tête et de l'eau dans la trachée-artère, et jusque dans les poumons; et conclurent que le cadavre qu'ils venaient d'examiner était celui d'un homme mort submergé.

Les Ducros, interrogés de nouveau, persistèrent dans leur première réponse. Cette contradiction avec le rapport des gens de l'art éveilla l'attention du magistrat. Il entrevit, dans toute cette affaire, de mystérieuses circonstances, qu'il importait à la justice de pénétrer. Les habits du sieur Paulet ne se retrouvant pas, le magistrat ordonna des recherches dans toute la maison. On fouilla dans le puits, et l'on en retira une perruque et un chapeau. Cette nouvelle circonstance accrut encore l'étonnement. Ces effets furent présentés aux Ducros, qui les reconnurent. Alors le procureur du roi, intime ami du sieur Mourgues, conclut au décret de prise de corps contre les deux époux; mais le juge, voulant éclairer davantage sa religion, n'eut point égard pour le moment à cette réquisition; et plusieurs jours s'écoulèrent sans nouveaux incidens. Enfin, le 3 décembre, il fut requis de nouveau de se transporter à la maison du défunt. Il s'y rendit sans délai, et ordonna de nouvelles recherches, afin de découvrir les hardes de Paulet. On allait mettre le puits à sec, lorsque les Lombard, instruits que l'on s'obstinait à pénétrer la vérité, et qu'il n'était plus possible de cacher le suicide, se déterminèrent à faire l'aveu du motif qui leur avait suggéré leur première réponse. Les hardes du défunt furent présentées à la justice. On les examina; on reconnut qu'elles avaient été mouillées et percées avec des crochets. Le juge, pour ne rien laisser à désirer à la dame Mourgues, fit faire de nouvelles perquisitions avec le soin le plus minutieux. Le puits fut tari; on en retira des graviers et des pierres qui furent pesés. Les conjectures allaient leur train, au milieu de ces diverses circonstances. On pensait que le sieur Paulet avait été assommé à coups de pierres, dont quelques-unes paraissaient ensanglantées; les hommes de l'art repoussaient cette idée, en alléguant que la résistance d'une colonne d'eau amortit l'action de la chûte d'une pierre, et qu'il est impossible qu'une pierre conserve l'empreinte du sang, après quelque séjour dans l'eau.

Le juge fit continuer l'instruction de la procédure. On fouilla les armoires de la maison, et l'on y trouva un drap où l'on remarqua des traces de sang. Les hommes de l'art, après l'avoir examiné, déclarèrent que ce drap avait servi à essuyer un corps mouillé et ensanglanté. Ils se fondaient sur plusieurs taches terreuses, et sur quelques-unes sanguinolentes, mais légères, qu'ils avaient remarquées dans leur examen.

Alors le procureur du roi requit une seconde fois le décret de prise de corps; mais le juge, homme impassible et sage, ne crut pas devoir acquiescer à cette nouvelle demande. Le chapeau du sieur Paulet, retrouvé dans le puits, la circonstance avérée que cet homme en avait été retiré lui-même tout habillé, les actes de démence recueillis dans les informations, les tentatives fréquentes de Paulet pour se donner le même genre de mort pendant sa première aliénation, tout enfin lui prouvait l'innocence des Ducros. Il rejeta donc les conclusions du procureur du roi, et se contenta de décerner un décret d'ajournement personnel contre les Ducros, le chirurgien Barthélemy, les deux Lombard et Viala, leur gendre et beau-frère. Le sieur Barthélemy avait fait naïvement et avec le courage d'un cœur honnête l'aveu du conseil imprudent qu'il avait donné.

Cependant la dame Mourgues interjeta appel du décret d'ajournement, et le procureur du roi sollicita l'emprisonnement des Ducros. La cause fut plaidée solennellement, et par arrêt du 8 août 1783, la cour débouta unanimement la dame Mourgues de son appel, conserva la liberté aux Ducros, et renvoya la cause et les parties devant le premier juge, pour continuer la procédure extraordinaire qui avait été entamée.

Le 22 juin 1784, les accusés, après avoir subi toutes les épreuves de la procédure criminelle, obtinrent une justice éclatante. Les officiers royaux de Lunel rendirent une sentence définitive qui les déchargea de l'accusation intentée contre eux, et condamna la veuve Mourgues à payer, à titre de dommages et intérêts, quinze cents livres aux Ducros, douze cents livres aux Lombard, et trois cents livres au sieur Barthélemy; en outre, l'accusatrice était condamnée aux dépens envers toutes les parties.

La dame Mourgues interjeta appel de cette condamnation par lettres du 26 juin 1784. Les Ducros, épuisés par les frais considérables de cette procédure, et par les incidens sans nombre formés par leur accusatrice, étaient dans l'impuissance de poursuivre la confirmation de la sentence de Lunel. Deux ans après, le 8 juillet 1786, la dame Mourgues, produisit un mémoire accompagné d'une requête, dans laquelle elle demandait que, faisant droit sur son appel, il plût à la cour de condamner les Ducros aux peines de droit, et de les condamner solidairement avec les autres accusés à une somme de dix mille livres, à titre de dommages et intérêts, ladite somme devant être applicable aux pauvres de l'hôpital de Lunel.

La mort vint frapper la dame Mourgues au milieu de ses poursuites acharnées. Les Ducros respirèrent. Ils firent assigner en reprise d'instance le sieur Mourgues fils, demandant qu'il fût débouté de l'appel avec amende et dépens, et condamné en outre à quatre mille livres de dommages, à raison du préjudice que leur causait la continuation de l'instance reprise.

L'affaire fut portée devant le parlement de Toulouse, et, après de sages lenteurs commandées par une cause aussi délicate, l'innocence des six accusés fut reconnue par arrêt du 14 août 1787; le sieur Mourgues fut débouté de l'appel avec dépens; la sentence qui portait contre lui des condamnations pécuniaires fut confirmée; et la cour ordonna l'impression et l'affiche de l'arrêt aux frais de l'accusateur.


INFORTUNES DE LA FAMILLE VERDURE.

Que des enfans dénaturés portent une main sacrilége sur ceux qui leur ont donné le jour, c'est un attentat monstrueux dont les annales de la justice ne fournissent malheureusement que trop d'exemples: l'impatience de jouir d'un patrimoine que la mort d'un père peut seule leur assurer, a pu étouffer dans le cœur de ces monstres la voix de la nature, et les porter par degrés au comble de la férocité; mais qu'un père tendre dont toute la vie est exempte de reproches; qu'un père environné d'une nombreuse famille, qu'il a toujours chérie, assassine un de ses enfans; qu'il choisisse pour victime de sa fureur précisément celui dont les soins assidus, les services continuels exigent de lui plus d'attachement; que, par cet acte de barbarie, il se prive d'un soutien, de celui de sa nombreuse famille; que ses autres enfans concourent à la consommation de cet abominable forfait, c'est ce que nul être raisonnable ne pourra jamais présumer. Il faut, pour croire à un semblable attentat, que les preuves en soient si nombreuses, si claires, qu'il soit impossible d'y résister, et, lors même que ces preuves existent, l'homme sage tremble encore de prendre les fausses lueurs du mensonge pour la lumière de la vérité. Dans le récit que nous allons faire, rien ne motive l'accusation de parricide; il faut absolument supposer qu'il a été commis sans intérêt, contre l'intérêt même de l'accusé.

Jacques Verdure était né d'une famille honnête et pauvre de la paroisse de Berville. Jeté par le malheur de sa situation dans la condition de la domesticité, il servit, d'une manière irréprochable, différens maîtres, jusqu'à l'âge de vingt-trois ans. Il épousa, en 1755, Marie-Madeleine Graindel, avec laquelle il vécut dans la plus parfaite union.

Depuis 1774 jusqu'en 1778, Verdure occupa une maison voisine de celle qu'habitait Catherine Hamel, femme Bouillon. C'était une femme violente, emportée, redoutée de tous les habitans des environs, dont la maison était un lieu de débauche, et qui, par sa méchanceté bien connue, était devenue le fléau de la paroisse qu'elle habitait. On verra, par la suite, comment cette horrible mégère fut un des principaux instrumens des malheurs de Verdure.

Heureux au sein de sa famille, celui-ci vivait dans une union intime avec sa femme, avec ses enfans, avec tous ses voisins; mais il n'était pas dans le caractère de la femme Bouillon de respecter sa tranquillité; et Verdure, après quatre années de patience, excédé des tracasseries de cette femme, de ses outrages et de ses violences, fut obligé d'abandonner une maison qu'un pareil voisinage rendait inhabitable pour un homme de son caractère. Il alla demeurer dans une maison située près de l'église de la même paroisse. Là, il continua de vivre dans le calme le plus profond, avec une femme vertueuse, qui s'attachait à faire son bonheur. De huit enfans qui avaient été le fruit de cette union bien assortie, il lui en restait encore six, lorsqu'il eut la douleur de perdre sa chère compagne, à la suite de sa dernière couche.

Par la mort de sa mère, Rose Verdure, âgée alors de vingt-un ans, se trouva de droit à la tête de l'administration intérieure de la maison paternelle. Elle était en outre chargée d'élever son jeune frère et la dernière de ses sœurs, âgée de six semaines lors de la mort de sa mère. Dans le courant de l'année 1780, cette petite fille fut atteinte d'une maladie fort ordinaire aux enfans de son âge; c'était une dartre générale qui lui couvrait toute la tête de croûtes, qui, étant arrachées journellement par l'enfant, donnaient lieu à des excoriations sanglantes; et souvent l'on était obligé d'employer plusieurs linges, avant de pouvoir étancher parfaitement le sang. Cette circonstance est à remarquer; elle sert à expliquer la découverte d'une coiffe ensanglantée trouvée dans la maison de Verdure le lendemain de l'assassinat de Rose, sa fille.

Il faut dire aussi que, quelque temps avant la mort de cette jeune fille, ses sœurs avaient remarqué qu'un garçon meunier de la même paroisse venait assez fréquemment la voir; qu'il l'entretenait secrètement; que quelquefois il sortait avec elle derrière la maison ou ailleurs; qu'elles crurent même s'apercevoir d'un changement notable dans son état. Le père, de son côté, fit la même observation; il en parla même à sa fille quelques jours avant sa mort; mais elle lui protesta que ses soupçons étaient sans fondement. Mais, quelques jours après la catastrophe, ses autres enfans lui ayant fait part de leurs soupçons, l'idée qui l'avait d'abord frappé se représenta vivement à son esprit; diverses autres circonstances vinrent fortifier cette pensée; et c'est ce qui le détermina, dans ses premiers interrogatoires, à déclarer que sa fille était enceinte; ses autres enfans, du moins les deux filles et le fils aîné, firent la même déclaration: toutefois, comme elle n'était basée que sur des soupçons, ils ne crurent pas devoir y insister, et, dans leurs récolemens sur leurs interrogatoires, ils dirent tous que, s'ils avaient déclaré que Rose Verdure, leur sœur, était grosse, c'est qu'ils le pensaient; mais qu'ils n'avaient eu qu'un simple doute sur cette grossesse, et non une certitude.

Mais ce qu'il y a de plus certain, c'est que, quelques jours avant la catastrophe, cette fille avait dit à sa famille que, le samedi 7 octobre 1780, environ à minuit, tandis qu'elle travaillait à côté de la cuisine, dans une petite chambre donnant sur la cour, on avait tenté de tirer un coup de fusil par un des trous qui se trouvaient à cette chambre; que le coup avait manqué, qu'elle avait même senti l'odeur de la poudre, et qu'elle en avait été tellement effrayée que les cardes qu'elle tenait alors lui étaient échappées des mains. Hélas! son malheureux père était loin de penser, au moment où elle lui faisait part de cet accident, que, huit jours après, frappée d'un coup mortel, elle expirerait à soixante pas de sa maison, et que les soupçons publics, se tournant sur lui, il se verrait accusé du plus horrible parricide.

Le 14 octobre 1780, jour qui précéda la nuit où l'infortunée Rose Verdure tomba sous les coups d'un assassin, son père partit le matin pour le marché d'Oudeville, où il acheta trois boisseaux de blé; il en repartit vers une heure un quart après midi, accompagné du nommé Lafosse, passa dans les bois de Berville, où il trouva ses deux garçons qui ramassaient du bois mort pour chauffer le four, et rentra avec eux chez lui, environ à quatre heures après midi. En arrivant, il trouva sa fille aînée occupée à laver du linge à la porte de la maison. Après avoir mangé un morceau de pain, il détrempa et battit de la terre pour boucher quelques trous qu'il avait remarqués à sa maison. Pendant ce temps, Rose alla chez le prieur-curé de Berville chercher du bois, pour le porter chez sa grand'mère, femme d'un âge très-avancé. Environ une heure après le coucher du soleil, le vent s'étant élevé, Verdure quitta ses autres enfans, en leur disant qu'il allait faire moudre son blé, et que leur sœur aînée allait bientôt rentrer. En effet, il se rendit à la maison du moulin de Berville; il y trouva Antoine Lefret, le garçon meunier dont nous avons parlé; il mangea de la soupe et but plusieurs verres de cidre avec lui. Pendant qu'ils mangeaient, il survint plusieurs personnes, entre autres les nommés Blondel, journalier, et Quesnet, cordonnier. Tous ensemble se rendirent, quelques instans après, au moulin, où Verdure prit le violon de Lefret, et joua quelques airs. Pendant que Verdure s'amusait si innocemment, Antoine Lefret était renversé sur la barre de son lit, sa main posée contre sa tête. En remettant le violon à sa place, Verdure remarqua deux fusils, dont l'un était celui du garçon meunier, et l'autre appartenait au nommé Renoult, à qui Lefret le rendit deux jours après la mort de Rose.

Quand Verdure quitta le moulin pour retourner chez lui, il était environ minuit. En rentrant, il trouva sa fille aînée, la seconde et la dernière autour du feu; l'aînée donnait ses soins à la plus jeune; la troisième était déjà couchée, mais elle n'était pas encore endormie; les deux garçons étaient également au lit, mais dormaient profondément. «Allons, mes enfans, dit Verdure, il va bientôt être minuit, couchons-nous.» La seconde de ses filles obéit, lui-même se coucha. Rose lui présenta sa petite sœur, qu'il reçut dans ses bras. Ce bon père, n'osant confier cette enfant pendant la nuit à d'autres qu'à lui-même, dans la crainte de quelque accident, la faisait coucher auprès de lui. Et comme Rose, sa fille aînée, ne paraissait pas disposée à se coucher encore, il lui dit une seconde fois de se coucher, qu'elle allait user le reste de la chandelle; mais elle lui observa qu'il fallait qu'elle raccommodât un de ses bas et qu'elle lavât le mouchoir de sa petite sœur. Alors elle passa dans une petite chambre qui donnait sur la cour, et contiguë à la cuisine, où couchait toute la famille. Ce fut là qu'elle se retira pour raccommoder son bas. Son père, extrêmement fatigué, ne tarda pas à s'endormir. Cependant, lorsque cette famille innocente goûtait un sommeil profond et tranquille, le crime veillait autour de son asile, et des six enfans que Verdure possédait en se couchant, il ne lui en restait plus que cinq à son réveil.

Un peu avant le jour, Verdure appelle sa fille pour l'envoyer à la première messe; personne ne lui répondant, il ouvre une vitre pour se procurer un peu de jour; et, n'apercevant point Rose, il croit qu'elle est déjà partie pour se rendre à l'église; il trouve ouverte la porte qui donnait de la cuisine dans la petite chambre; il met une veste sur ses épaules; et, sans bas, sans aucun autre vêtement, il traverse la chambre, et se rend aux fosses d'aisance: là, il aperçoit sa fille couchée sur le côté droit, vêtue de ses habits, ayant cependant une jambe nue. «Que fais-tu là, ma Rose? lui dit-il, tout alarmé; es-tu malade? pourquoi ne vas-tu pas dans ton lit?» Surpris de son silence, il approche davantage, et reconnaît, à des signes trop certains, que sa fille n'existe plus. Ce malheureux et tendre père songe alors à ses autres enfans; il craint la triste impression que peut faire sur eux cet événement. Verdure rentre donc pour rassurer ses enfans, et leur dit que leur sœur est morte subitement dans les fosses; il ne connaissait point encore le genre de sa mort. Il les exhorta à ne pas s'effrayer, ajoutant qu'il allait la chercher, l'apporter dans son lit, et prévenir le prieur-curé de Berville, pour que ce déplorable accident ne fît pas de bruit.

En effet, il retourne aussitôt dans les fosses, et se dispose à enlever le cadavre de sa fille; mais, ayant passé sa main gauche sous l'aisselle droite du corps, il sent que deux de ses doigts entrent dans une blessure. Surpris, et effrayé d'un événement qu'il était loin de prévoir, il n'ose l'enlever, le laisse sur la place, et rentre chez lui consterné, annonçant à ses enfans que leur sœur a été assassinée. Il se rend ensuite chez Pierre Ruette, son voisin, qu'il prie de venir auprès de ses enfans, tandis qu'il irait chez le curé. En effet, il se rend aussitôt au presbytère, et revient chez lui mêler ses larmes à celles de ses autres enfans.

A peine ce fatal événement fut-il connu dans le public, qu'une foule de personnes se rendirent sur la place où gisait le cadavre. Chacun cherche aussitôt quel peut être l'auteur de cet attentat; chacun forme des soupçons différens. Les uns trouvent étrange que cette fille ait été assassinée si près de la maison paternelle, sans que son père, sans que sa famille, eussent entendu le coup de fusil qui lui avait donné la mort. D'autres assurent qu'elle n'a pas dû être assassinée sur le lieu où l'on voit son cadavre; qu'il faut qu'elle ait été tuée ailleurs, et apportée ensuite dans les fosses; on cherche même des traces de cette translation, on en cherche vainement, on n'en trouve aucune. Un seul des spectateurs, un homme digne de confiance, Nicolas Néel, entendu comme témoin, attesta qu'étant sorti devant sa porte, environ une heure après minuit, il avait entendu un coup de fusil qui partait du coin oriental de la mâsure de Verdure dans la fosse en question. Qu'aussitôt le coup parti, il avait entendu une voix plaintive semblable à celle d'une personne qui recevrait le coup mortel.

Cependant chacun des assistans avait les yeux fixés sur le cadavre. Ce cadavre attestait un homicide; il fallait bien qu'il existât un coupable; et le public, juge presque toujours injuste, quand il suit les mouvemens de son impatience naturelle, s'appliquait à le chercher. Enfin, dans l'impossibilité d'asseoir un soupçon fondé, il se trouva, parmi les spectateurs, des hommes assez cruellement stupides, pour dire qu'il fallait bien que Verdure eût assassiné lui-même sa propre fille, que nul autre que lui ne pouvait avoir fait le coup. Mais quel fut le premier qui articula cette accusation terrible? on le chercha vainement dans deux informations consécutives composées de quarante témoins. Tout se réduisit à ces mots: J'ai ouï dire dans le public. Ainsi, la voix qui la première avait accusé Verdure demeura inconnue pendant près de six années.

Mais le temps, révélateur des crimes les plus cachés, vint au secours de l'innocence calomniée et opprimée: on découvrit que cet accusateur occulte était un imposteur, convaincu de mensonge par sa propre bouche, sur lequel devaient désormais se concentrer tous les soupçons de la justice.

Antoine Lefret, le garçon meunier dont nous avons parlé, s'était présenté avec la foule que la curiosité avait attirée près du cadavre de Rose Verdure; mais sa conduite fut étrange; il ne s'arrêta point à examiner les restes inanimés d'une jeune fille qui avait dû lui être chère, et à laquelle il avait marqué des attentions suivies pendant qu'elle vivait; mais il entra dans la maison, s'élança au cou de Verdure, qui, dans ce moment, tenait le plus jeune de ses enfans sur ses genoux, le pressa affectueusement dans ses bras, en lui disant: «Oh! mon ami, ce n'est pas ta fille que je plains, c'est toi seul; elle était ton appui, et tu restes chargé d'une nombreuse famille. Pourquoi ne puis-je pas rester! je t'aiderais à l'élever! mais malheureusement je quitte le moulin, et il faut que je parte.» En achevant ces mots, il sortit de la maison, et passa devant la porte de la femme Étancelin. Cette femme, qui causait alors avec une de ses voisines, lui demanda s'il croyait que l'on eût tué la fille Verdure, sans que son père en eût connaissance. Il répondit d'un air effrayé, en serrant son bâton, et en frappant sur un baquet qui était devant lui, qu'il n'y en avait pas d'autre que le père qui l'eût tuée.

Huit ou quinze jours après, on lui demanda s'il n'avait rien à dire dans cet assassinat. Il répondit qu'il était couché sur un lit lorsque Verdure sortit du moulin, et qu'il n'y en avait pas d'autre que lui qui eût assassiné sa fille.

Le lundi, 16 octobre, à neuf heures du matin, le juge, haut-justicier de Berville, se rendit sur le lieu du crime, accompagné du procureur-fiscal, de son greffier, et d'un chirurgien-juré; on constata que les vêtemens de Rose étaient imbibés de sang, que sa jambe droite était nue, et la gauche, chaussée d'un mauvais bas de laine teint en noir; qu'il y avait sur le sein droit, deux trous de la grandeur d'une pièce de douze sous. Ces trous étaient pareillement marqués au mouchoir et à la chemise, à l'endroit où ces vêtemens couvraient la partie du corps qui avait été atteinte. Ces blessures paraissaient avoir été faites par deux balles tirées avec une arme à feu, et étaient éloignées d'environ un pouce l'une de l'autre. Deux autres trous, à pareille distance l'un de l'autre, sous l'omoplate gauche, annonçaient que les balles avaient dû sortir par là, et que, par conséquent, le corps avait été traversé d'outre en outre. On trouva encore dans les chairs, une balle morte, de plomb, fort hachée, d'environ cinq lignes de diamètre.

Le procès-verbal du juge n'offrit aucun indice contre la malheureuse famille. On n'avait trouvé ni dans la maison, ni dans les environs, rien qui pût autoriser le soupçon d'un affreux parricide. Il n'y avait ni poudre, ni plomb, ni balle, ni fusil. Jamais, depuis que Verdure et sa famille, habitaient cette maison, il n'y était entré une seule arme à feu; jamais, même, depuis vingt-huit ans, Verdure n'en avait possédé une seule. Enfin le juge ne trouva dans la maison aucune trace de meurtre, aucune tache de sang, ni sur les habits, ni sur les meubles, ni sur les murs. Les cavaliers de maréchaussée, qui vinrent faire perquisition, ne trouvèrent pas l'ombre d'un indice.

Aussi ce ne fut pas sur le résultat du procès-verbal, mais après une information régulière que Verdure fut décrété de prise de corps, son fils et ses deux filles aînées furent l'objet d'un décret d'ajournement personnel.

La femme Bouillon avait joué un rôle infâme dans cette déplorable circonstance. Un témoin de ce caractère était, pour le malheureux Verdure, l'ennemi le plus dangereux qu'il pût avoir. Toutefois, dans sa déposition, la haine ne faisait, pour ainsi dire, que transpirer; il lui fallait un certain temps pour former le plan de sa perte, pour le combiner; et l'on verra bientôt le moyen qu'elle mit en usage pour la consommer. D'abord elle déclara entre autres choses, dans sa déposition, que beaucoup de tous ceux qui étaient à considérer le cadavre, se disaient qu'il était impossible que ce ne fût pas Verdure lui-même qui eût massacré sa pauvre fille.

Parmi les enfans qui restaient à Verdure, il y en avait un âgé de six ans. Il avait été élevé jusqu'à l'âge où l'enfance commence à former ses premiers pas, précisément à côté de la maison qu'habitait la femme Bouillon. L'enfance est naturellement confiante et crédule; elle s'attache aisément à ceux qu'elle voit le plus fréquemment; sans discernement comme sans prévoyance, elle répète le bien ou le mal indifféremment, parce que sa raison, qui sommeille encore, ne peut discerner les nuances qui différencient ces deux contraires: rien de plus aisé, d'ailleurs, à force de répéter à des enfans de cet âge que telle personne à fait telle chose, que de leur persuader qu'en effet cette personne à fait telle action. Plus les faits qu'on leur raconte tiennent de l'extraordinaire et du merveilleux, plus ils les saisissent avec avidité. Croyez surtout que, si vous racontez devant un enfant, un fait nouveau qui pique sa curiosité, ce fait s'imprimera dans sa mémoire; qu'il le croira fermement; qu'il le racontera avec empressement; qu'il y ajoutera même d'abord de petites circonstances; qu'ensuite il y en ajoutera d'autres; et que, surtout, il ne tardera pas à se citer lui-même comme garant des faits: ces assertions sont déjà prouvées par le personnage odieux que la calomnie fit jouer à un enfant dans l'affaire de Claudine Rouge, de Lyon. La femme Bouillon choisit le jeune Verdure pour être l'accusateur de son malheureux père. Cet enfant, âgé de six ans, était propre à favoriser ses desseins. D'abord, la Bouillon, comme ennemie depuis long-temps de Verdure, était très-disposée à le croire criminel. Les propos qu'elle disait avoir entendus près du cadavre étaient beaucoup plus propres à fortifier sa haine, qu'à éclairer sa raison. Ayant vu passer l'enfant près de sa maison; elle l'appela, elle le caressa. «N'est-il pas vrai, lui dit-elle, que c'est ton père qui a tué ta sœur? Allons, il faut en convenir, il faut le dire; et, si tu le dis, je te donnerai du pain et un œuf.» Une telle offre était très-séduisante, pour un enfant accoutumé à vivre le plus souvent de privations, et voilà quelle fut la source des propos tenus par cet enfant; propos environnés de différentes circonstances plus ou moins absurdes, plus ou moins contradictoires entre elles, et toutes démenties par la pièce fondamentale du procès, le procès-verbal, et par les pièces de conviction déposées au greffe.

Toutefois, ces propos de l'enfant, appréciés à leur juste valeur par les premiers juges, ne les avaient pas même portés à décerner contre lui un simple décret d'assigné pour être ouï. Le décret de prise de corps lancé contre son père était du 9 novembre 1780. Néanmoins, Verdure resta dans sa maison, et y attendit l'exécution des ordres de la justice. Il ne fut arrêté que le 24. Aussitôt, le garçon meunier Lefret prit la fuite.

Le père de famille quitte sa chaumière, pour aller habiter le séjour des forfaits; et, à sa place, la désolation, la misère, la faim, entrent dans son asile, environnent ses cinq enfans: bientôt la mort enlève le dernier de tous. Le plus jeune après lui, chassé par la faim de la maison paternelle, alla mendier de porte en porte un pain que l'on n'accordait à ses instances, à ses larmes et à ses prières, qu'après lui avoir répété vingt fois que son père avait tué sa sœur. Tous ceux qu'il abordait l'entretenaient de cet événement; on lui faisait répéter ce qu'il avait entendu. Deux ans entiers, il erra dans le canton, n'obtenant le pain qu'il demandait qu'à condition qu'il raconterait le meurtre de sa sœur; mais les premiers juges, par humanité, le confièrent aux soins de son père dans la prison.

Les trois autres enfans, assiégés à la fois par tous les besoins, furent obligés d'abandonner la maison, et cherchèrent, dans la domesticité, une ressource contre la misère.

L'instruction de cette malheureuse affaire dura cinq années entières; et, après un laps de temps aussi considérable, tout se réduisit à un plus ample informé de trois mois. Le procureur-général se rendit appelant a minima de cette sentence; et un arrêt décréta de prise de corps les trois enfans, que l'on s'était contenté de décréter d'assignés pour être ouïs; de plus, le ministère public fit publier un monitoire.

On avait trouvé dans la maison de Verdure une coiffe sur laquelle étaient empreintes quelques taches de sang, qui avaient donné lieu à des conjectures défavorables aux accusés. Les enfans et le père, interrogés sur ce fait, répondirent que, si elle était ensanglantée, c'est que Marguerite Verdure s'en était servie pour essuyer la tête de sa petite sœur, qui, en se grattant, avait écorché ses dartres. Le juge fut tellement convaincu de leur sincérité, qu'il n'ordonna même pas la visite de l'enfant malade. Ainsi, l'existence de cette coiffe, le sang dont elle était souillée, ne fournissaient pas même l'ombre de la plus simple présomption; il ne restait donc autre chose que les propos tenus par un enfant de six ans.

Cependant Lefret avait été arrêté: la conduite étrange qu'il avait tenue, les deux fusils qu'on avait trouvés dans son moulin, étaient autant d'indices. On avait découvert que, quelques mois avant le crime, il avait demandé à la veuve Nouvel, marchande drapière à Berville, si elle ne vendait pas les plombs de ses draps, et lui en avait acheté trois livres, sous prétexte de changer les poids de son horloge. On avait remarqué que la balle déposée au greffe était très-hachée, et son état démontrait qu'elle avait été faite, non avec un moule, mais à coups de marteau. De telles particularités, ajoutées à la fuite de Lefret, auraient dû, ce semble, éveiller l'attention de la justice, et faire écarter les soupçons de parricide. Au lieu de cela, pendant six années, Lefret ne fut nullement inquiété, il ne fut même pas l'objet de la plus légère mesure.

Enfin, le procureur-général sollicita et obtint contre Lefret un décret de prise de corps. C'était mettre la main sur le premier auteur du bruit public qui avait désigné Verdure comme l'assassin de sa fille; c'était peut-être arrêter le véritable homicide.

Le parlement de Rouen, par arrêt du 31 juillet 1787, condamna Lefret à être rompu, et préalablement appliqué à la question pour avoir révélation de ses complices. Par le même arrêt, Verdure et ses enfans furent réservés au testament de mort. Il fut ordonné que Verdure et son fils aîné garderaient prison; les trois autres furent provisoirement élargis.

La famille Verdure se pourvût au conseil contre cet arrêt, et nous avons tout lieu de croire que la justice de sa cause et l'intérêt universel qu'elle avait inspiré disposèrent les juges souverains en sa faveur, et que la sentence des juges de révision sépara l'homicide calomniateur de toute une famille innocente et malheureuse.


HISTOIRE DU COLONEL ABATUCCI.

Nous allons rendre compte d'une affaire malheureuse, qu'il faut ajouter encore à l'histoire des erreurs commises par la justice des hommes, et causées, tantôt par un fatal enchaînement de circonstances, tantôt par une prévention obstinée, dont le cœur le plus juste n'est pas toujours exempt, tantôt par les négligences qui viciaient les instructions judiciaires.

A une époque où la soumission de la Corse au Gouvernement français était toute récente, il avait été nécessaire d'établir dans ce pays, en proie à la licence et à l'insubordination, un corps de troupes, spécialement destiné à rétablir la tranquillité, à réprimer les désordres, à découvrir les malfaiteurs, enfin à arrêter le cours des vengeances, des assassinats, que laissent, long-temps après eux, les fureurs des guerres civiles. Tel avait été le but de l'institution du régiment provincial de Corse. Le sieur Abatucci, était lieutenant-colonel de ce corps. Plein de bravoure, d'intelligence et de fidélité, l'un des hommes les plus distingués de sa nation, il avait été choisi pour surveiller la partie de la Corse qu'on appelle au-delà des Monts; sa principale mission était de poursuivre sans relâche tous les brigands, bandits, rebelles et malfaiteurs qui infestaient l'île; de les rechercher jusque dans leurs repaires, de découvrir leurs retraites, d'observer ceux qui entretenaient avec eux de secrètes intelligences, de pénétrer leurs mauvais desseins, et d'en prévenir les effets; en un mot, cette mission était purement militaire.

C'était particulièrement dans la Piève de Talavo, où le sieur Abatucci faisait sa résidence, qu'il devait redoubler de vigilance pour la sûreté publique. Cette Piève, long-temps désolée par les bandits, était encore l'objet de leurs incursions. Le germe du trouble y existait; les assassinats y étaient fréquens; l'effroi régnait parmi les paisibles habitans, qui, désarmés, tremblaient sans cesse d'être les victimes des brigands.

Les deux frères Biaggi venaient d'assassiner Francisco-Antonio Lanfranchi. Sanvito était cousin des meurtriers, fort lié avec eux, et ennemi déclaré de leur victime. Ce Sanvito Lanfranchi, homme de la dernière classe, faisant valoir un petit moulin dans la Piève de Talavo, avait une réputation suspecte dans toute la contrée. On connaissait ses liaisons intimes avec les deux assassins. On parlait sourdement du secours qu'il leur avait donné, de l'intelligence qu'il entretenait avec les hommes de cette espèce, des armes qu'il tenait cachées. On frémissait au seul récit de ses vengeances. Sur les plaintes portées plusieurs fois contre lui, il avait été mis, à diverses reprises, en prison; mais il avait toujours eu l'art d'en sortir, et de revenir chez lui méditer de nouveaux crimes. Chacun le regardait, le signalait comme le complice des Biaggi. Ces soupçons n'étaient pas sans fondement, puisque l'un des deux assassins n'hésita pas à le déclarer tel. Quelques années auparavant, ce Sanvito avait tiré publiquement un coup de fusil au sieur Bernardino Peraldi. Ce Sanvito vivait avec un de ses oncles, curé de Guittera; et son affinité avec cet ecclésiastique empêchait que l'on portât ouvertement une accusation contre lui.

Tous ces bruits parvenaient jusqu'au sieur Abatucci, et devenaient de jour en jour plus pressans et plus dignes d'attention. En conséquence, il fit arrêter Sanvito Lanfranchi, et le fit conduire à la citadelle d'Ajaccio, mais seulement sous forme de correction et de police; il se contenta de mettre cet homme hors d'état de nuire, et en donna sur-le-champ avis au sieur du Rozet de Beaumanoir, maréchal-de-camp pour le roi, dans la ville d'Ajaccio, le priant de lui donner ses ordres, et lui proposant même de se contenter de cette forme de punition. Ainsi, la première démarche du sieur Abatucci fut de soumettre sa conduite à son supérieur.

Le sieur de Beaumanoir, par une lettre du 14 mars 1778, qui prouve que le sieur Abatucci mêlait à la fermeté les voies de la douceur, lui répondit qu'il s'intéressait à des gens qui ne le méritaient pas; qu'il prierait les officiers de justice d'examiner bien sérieusement la conduite passée de Sanvito; et que son projet était de le faire comprendre dans le procès criminel qu'on faisait contre les Biaggi.

Le supplice de ces deux meurtriers fut l'issue de leur procès, et l'un d'eux déclara Sanvito comme étant au nombre de ses complices.

Le sieur de Beaumanoir ordonnait ensuite au colonel Abatucci, de lui envoyer toutes les notions qui pourraient servir à prouver la culpabilité de Sanvito, avec le nom des témoins qui auraient connaissance des mauvais conseils qu'il avait donnés aux Biaggi.

Le sieur Abatucci, indépendamment de sa mission générale, qui était de rechercher et de poursuivre les malfaiteurs, recevait donc une commission particulière, pour s'informer de tout ce qui pouvait être à la charge de cet homme, arrêté sur le bruit de la clameur publique; le sieur Ponte, procureur du roi en la juridiction d'Ajaccio, chargea le sieur Abatucci d'une commission semblable.

La voix du peuple, la rumeur générale, pouvaient paraître des indices suffisans pour sévir dans un pays, dans un temps où la suspicion véhémente pouvait être assimilée aux preuves. Mais, plus la classe dans laquelle se trouvait rangé Sanvito, était vile, plus Abatucci croyait sa prudence intéressée à ne pas le livrer légèrement à la rigueur des tribunaux.

Ne voulant rien donner au hasard, il crut, pour remplir dignement son mandat, devoir s'adresser au curé de Cozza, voisin du village de Guittera, où Sanvito faisait sa résidence. Il lui demanda des éclaircissemens sur les crimes dont Sanvito paraissait prévenu, et le pria de lui donner le nom des témoins qui pourraient en déposer. Ces éclaircissemens, demandés par une personne préposée par le roi pour les exiger, ne pouvaient lui être refusés; ils devaient être couverts à jamais du voile du secret.

Ce curé envoya ces éclaircissemens; mais, avant qu'ils parvinssent au sieur Abatucci, avant qu'il en pût faire usage, Sanvito, tourmenté par la conviction intérieure de ses forfaits, et redoutant la punition qu'ils méritaient, s'était déjà évadé, avec d'autres prisonniers, de la citadelle d'Ajaccio; il avait brisé deux serrures, et, par un moyen familier aux gens habitués au séjour des prisons, il s'était glissé le long des murs de la citadelle, et avait gagné la mer. Il fut repris ensuite, et emprisonné de nouveau.

Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme de Guittera, nommé Domenico, vint un matin chez le sieur Abatucci, et demanda à lui parler. Depuis quelques jours, il était attaqué de la fièvre; lorsque cet individu lui fut annoncé, sa première réponse fut qu'il n'était pas en état de le recevoir. Mais Domenico insista, et lui fit dire qu'il avait des choses de la plus grande importance à lui révéler.

Alors, le sieur Abatucci, sacrifiant son repos aux devoirs de sa place, le fit entrer. Domenico lui dit qu'il venait lui faire part de plusieurs faits qui étaient venus à sa connaissance, sur la conduite de Sanvito. Il lui détailla des faits extrêmement graves, en annonçant que le nommé Antonio, autre jeune homme du même village, devait venir, le même jour, pour le même objet.

En effet, Antonio vint chez le sieur Abatucci dans l'après-midi de la même journée, et lui fit part, à peu près, des mêmes faits déjà révélés par Domenico. Ces déclarations parurent d'autant plus dignes de croyance, que l'un des déposans était employé au travail du moulin de Sanvito, et que l'autre vivait avec eux dans la plus grande familiarité.

Le sieur Abatucci prit la résolution de communiquer ces dépositions, dès que sa santé le lui permettrait, au sieur de Beaumanoir, son supérieur, et au procureur du roi à Ajaccio. Trois ou quatre jours après, le nommé Guglielmo Tasso, soldat dans le régiment provincial de Corse, et domicilié à Guittera, se présenta au sieur Abatucci, et lui demanda s'il avait vu Domenico et Antonio, et ce qu'ils lui avaient dit relativement à Sanvito. Offensé de la hardiesse de cette question, Abatucci ne put s'empêcher de lui dire avec fermeté: Qui vous a autorisé à m'interroger et à vous mêler des affaires d'autrui? Guglielmo répondit avec ingénuité qu'il avait eu occasion de converser avec Antonio et Domenico sur la conduite de Sanvito; qu'ils lui avaient fait part de la démarche qu'ils avaient faite auprès de l'autorité militaire, et qu'il se présentait à lui pour savoir si ce qu'ils lui avaient déclaré était conforme à ce qu'ils avaient dit, dans l'entretien qu'ils avaient eu avec lui. Il ne fut plus possible au sieur Abatucci de douter que ce soldat n'eût connaissance des faits dont Domenico et Antonio étaient venus l'informer; il crut inutile de le lui déguiser; il espérait, au contraire, que Guglielmo, habitant du même village, pourrait lui dire si ces faits étaient véritables. Guglielmo ne témoigna ni surprise, ni doute à l'égard des révélations faites par les deux déposans; en sorte que le sieur Abatucci demeura intimement persuadé que les deux dénonciations méritaient une entière confiance. Alors, Guglielmo demanda à son commandant une note des faits que chacun d'eux avait révélés séparément, afin, lui dit-il, de pouvoir reconnaître dans les nouveaux entretiens qu'il aurait avec eux, si leurs dires seraient en tout d'accord avec leurs premières déclarations. Le sieur Abatucci ne vit dans cette demande qu'un moyen de plus de s'assurer des faits dénoncés, et remit à Guglielmo la note qu'il demandait. Elle était très-succincte, et écrite en langue italienne.

Le sieur Abatucci recommanda à Guglielmo de continuer à faire son devoir dans le lieu qu'il habitait, et à l'informer de ce qu'il pourrait découvrir de contraire à la tranquillité publique. Aussi, lui dit-il, avant de le congédier: «Mais vous, Guglielmo, vous pourriez me dire beaucoup de choses sur le compte de Sanvito; vous devez le connaître mieux que personne.» Guglielmo s'excusa de parler en ce moment, alléguant qu'il était proche parent de Sanvito. Mais, continua le sieur Abatucci, si vous êtes appelé en justice, il faudra bien que vous disiez la vérité. Le soldat répliqua que, s'il était appelé en justice, il ne pourrait s'empêcher de dire tout ce qu'il savait, et, entre autres choses, que Sanvito, avait des armes cachées chez lui. Le sieur Abatucci n'insista pas et le congédia.

Dès que le sieur Abatucci éprouva quelqu'amélioration dans l'état de sa santé, il rédigea le résumé des dénonciations qu'il avait reçues. Cette note était pour lui-même, et n'avait d'autre but que de ne rien laisser échapper des faits parvenus à sa connaissance.

Mais, avant que cette note eût même été rédigée par cet officier, Sanvito avait été conduit pour la quatrième fois dans les prisons d'Ajaccio, et le plus jeune des frères Biaggi, cousin de Sanvito, avait été arrêté aux Mackis, les armes à la main; on fit prévôtalement le procès à ce dernier, qui fut condamné au dernier supplice. Par son testament de mort, il déclara que Sanvito avait fourni un pistolet à Matteo Biaggi, son frère aîné, et que pendant qu'ils étaient tous les deux aux Mackis, c'était Sanvito qui pourvoyait à leur subsistance. On ne pouvait guère trouver un indice plus fort de la complicité de Sanvito avec les malfaiteurs et les bandits; il était suffisant pour autoriser le sieur Abatucci à s'assurer de cet homme, qui était accusé par un criminel sur le point d'être exécuté, à le livrer entre les mains du prévôt, et à provoquer l'instruction de son procès. Mais le sieur Abatucci se contenta de communiquer sa note au procureur du roi à Ajaccio, et laissa à cet officier de justice à faire ce que la prudence lui conseillerait.

Cependant Sanvito n'était encore détenu à la citadelle d'Ajaccio qu'à titre de correction; il profitait de l'indulgence de ceux-mêmes qui auparavant avaient paru mettre le plus de chaleur à sa poursuite, lorsque Philibert Léonardi, l'un des parens de Francisco-Antonio Lanfranchi, assassiné par les Biaggi, voyant Sanvito hors d'état de nuire, vint faire contre lui sa dénonciation en règle au procureur du roi d'Ajaccio, et le déclara complice avec les Biaggi de l'assassinat d'un de ses parens, ainsi que de plusieurs autres crimes de même nature.

Cet officier, préposé à la poursuite des procès à faire aux bandits, travailla efficacement à instruire celui de Sanvito, et, dès ce moment, le sieur Abatucci crut n'avoir plus à s'occuper du sort de cet individu; il en avait rendu compte à son supérieur; il avait déféré à la demande que ce procureur du roi lui avait faite, en lui communiquant sa note, et en lui livrant l'homme qui en était le sujet; dès lors, il regardait sa mission comme achevée.

Dix témoins furent entendus. Tous déposèrent des faits analogues aux éclaircissemens procurés par le sieur Abatucci, et dont il n'était ni auteur ni garant; sept d'entr'eux persistèrent dans leurs dépositions. A l'égard d'Antonio, il en fut autrement; cet homme, attaché au service du moulin que faisait valoir Sanvito, se rétracta, aux sollicitations réitérées du curé, oncle du criminel. Ce jeune domestique, âgé de 17 ans, séduit par l'espérance dont on l'avait tant de fois flatté de voir améliorer son sort, déclara que c'était Guglielmo, qui l'avait excité à faire sa première déposition: quant à Domenico, il résista davantage à ces sollicitations, et persista, ainsi que Guglielmo, non seulement lors du récolement, mais encore lors de la confrontation.

A peine Antonio eut-il fait sa rétractation, qu'il fut mis dans les prisons avec Domenico et Guglielmo. Domenico, effrayé des suites que pouvait avoir cet emprisonnement, et pressé de déférer aux avis du curé de Guittera, succomba dans un interrogatoire qu'on lui fit subir après son récolement et sa confrontation. Il se détermina à faire une rétractation pareille à celle d'Antonio. Quant à Guglielmo, dans tous les interrogatoires qu'il lui fallut subir, même après une longue détention dans le cours de cette longue procédure en subornation, il fut inébranlable, et soutint constamment, avec les autres témoins, la vérité de ce qu'il avait dit.

Sur ces différentes accusations et procédures, sentence fut rendue par le juge d'Ajaccio, le 19 août 1778, par laquelle Sanvito fut mis hors de cour avec élargissement. Par ce même jugement, Guglielmo et Tasso, furent condamnés aux galères pour six ans, comme suborneurs de Domenico et Antonio. A l'égard de ces deux derniers, ils furent déclarés faux témoins; le premier fut condamné au carcan pendant trois jours consécutifs, et Antonio à assister aux susdites exécutions.

Sur l'appel interjeté de cette sentence au conseil supérieur de la Corse, séant à Bastia, il fut décidé, le 22 septembre 1778, qu'il en serait plus amplement informé, et que cependant Sanvito, Guglielmo, Domenico et Antonio, garderaient prison.

Cette nouvelle instruction fut confiée au sieur Massessi, conseiller corse, et au sieur Baudoin, conseiller français; et ce choix fut la principale cause des malheurs qui vinrent fondre sur le sieur Abatucci. Le conseiller Massessi était un ennemi personnel du lieutenant-colonel. Il prétendait que le sieur Abatucci avait coopéré au supplice violent qui lui avait enlevé son fils dans les premiers temps de la révolution. Il n'était donc pas étonnant qu'il s'écartât du caractère d'impartialité et de modération qui convient à un juge.

Par suite des menées qui eurent lieu dans toute cette affaire, Antonio et Domenico avaient soutenu unanimement et persévéramment, depuis leur rétractation, que c'était par Guglielmo qu'ils avaient été subornés et induits à déposer contre Sanvito. Mais, excités par Sanvito, et, d'après la nouvelle trame ourdie, ils changèrent tout-à-coup de langage, et, par une deuxième variante, déclarèrent, dans un nouvel interrogatoire, qu'ils avaient été excités à faire ces dépositions, tant par le sieur Abatucci personnellement que par Guglielmo; qu'ils avaient été conduits par ce soldat chez leur commandant, qui les avait forcés, par menaces, à faire ces fausses dépositions.

Aussitôt le sieur Abatucci fut décrété, et, sans faire attention que la déclaration de deux témoins qui déjà s'étaient déclarés deux fois parjures n'était pas suffisante pour que le sieur Abatucci fût justiciable du conseil supérieur, on lui fit subir un interrogatoire qui dura trois jours.

Le sieur Abatucci répondit à toutes les questions avec la fermeté et la droiture de l'innocence; il détailla de quelle manière Antonio et Domenico, tous deux séparément, l'un le matin, l'autre l'après midi, s'étaient rendus chez lui seuls et sans assistance de personne, pour lui donner des éclaircissemens contre Sanvito. Il soutint constamment que jamais il n'avait donné à Guglielmo aucun ordre de suborner Antonio et Domenico; enfin, que jamais il n'avait engagé ni Antonio, ni Domenico, ni Guglielmo à porter aucun faux témoignage contre Sanvito.

Après ce long interrogatoire, on fit, sans interruption, succéder la confrontation du sieur Abatucci avec Antonio et Domenico. Ces deux parjures osèrent l'accuser de les avoir engagés, à force de menaces, à déposer contre Sanvito. Ils alléguèrent qu'il les avait fait entrer tous les deux dans une chambre, où, après avoir écrit ce qui lui plaisait, il avait fait souscrire cet écrit par Guglielmo.

«Si, leur dit le sieur Abatucci, ce que vous dites dans ce moment est vrai, pourquoi donc ne l'avez-vous pas dit dans votre premier interrogatoire et dans tous les autres examens que vous avez subis, tant devant le juge d'Ajaccio que devant le conseil supérieur?»

Antonio et Domenico demeurèrent interdis; la confusion leur fit garder un long silence. La réponse vint enfin; l'impartialité seule put l'apprécier. Elle consista à dire en balbutiant, que, s'ils n'avaient pas déclaré plus tôt ce qu'ils venaient de dire, c'est qu'ils n'avaient jamais été interrogés sur le compte du sieur Abatucci.

Le 5 juin 1779, le conseil supérieur rendit, à la majorité de six contre quatre, un jugement qui condamna le sieur Abatucci aux galères pour neuf ans, à la marque, et en deux cents livres d'amende envers le roi. Guglielmo et Domenico furent condamnés à la même peine, le premier pour neuf ans, le second pour trois; à l'égard d'Antonio, il ne fut condamné qu'à être banni pour trois ans du ressort de la juridiction d'Ajaccio, et à une légère amende.

Quant à Sanvito, cet homme chargé de faits graves par tous les témoins, il fut pleinement déchargé de l'accusation intentée contre lui, à la requête du ministère public.

Chacun des témoins qui avaient chargé Sanvito fut frappé d'une peine par ce jugement. On ne les accusait pas de faux témoignages; il n'y avait contre eux aucune plainte, aucune procédure; cependant, par une irrégularité inconcevable, ils se trouvèrent tous condamnés à des peines.

Ce jugement inique remplit de deuil et de consternation toute la ville de Bastia. Le sieur Abatucci se voyait sous le coup d'une condamnation infamante. Si, dans ce moment, quelque chose pouvait soutenir son courage, c'était la conviction de son innocence. Au moment même du supplice, ses yeux, sa bouche en assurèrent ses compatriotes: sa contenance ne fut point celle d'un lâche qui se sent coupable; il ne songeait qu'à implorer avec confiance l'autorité du roi.

Sa justification fut difficile et bien lente à obtenir. Enfin il obtint la rétractation des deux parjures qui l'avaient si cruellement calomnié. Antonio et Domenico déclarèrent au lit de mort que jamais il ne les avait sollicités à déposer contre Sanvito, et que c'était au contraire à la sollicitation de l'infâme curé de Guittera qu'ils avaient attribué le crime de cet ecclésiastique au sieur Abatucci.

Enfin, la sentence rendue sur une nouvelle instruction en la sénéchaussée d'Aix, et l'arrêt solennel du parlement de Provence du 17 juillet 1786, qui la confirma, rendit au sieur Abatucci la justice éclatante qui lui était due. Cette sentence ordonnait que le curé de Guittera, atteint et convaincu du crime de subornation de témoins, serait condamné à l'amende honorable et à la mort, et qu'il serait exécuté en effigie, comme contumace.

Le sieur Abatucci, parvenu, après plus de six années, au terme de cette grande infortune, n'aspirait plus qu'à reprendre son rang dans son ancien état, et à obtenir du souverain une réparation exemplaire. Il fut réintégré, peu de temps après, dans son grade de lieutenant-colonel, et les tristes années de ses malheurs lui furent comptées dans son service honorable et fidèle.


RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Nous voici parvenus à la grande époque de notre régénération politique, époque féconde en grands résultats; mais, il faut le dire aussi, tristement abondante en crimes de tout genre. Sous ce dernier point de vue, la révolution est de notre domaine. Nous allons donc extraire de notre histoire quelques-unes de ces sanglantes pages qui surpassent en horreur les atrocités de la Ligue et de la Saint-Barthélemy elle-même.

«Les terroristes de la Saint-Barthélemy et de la Ligue, dit M. de Chateaubriand, étaient des aristocrates nobles, des rois, des princes, des gentilshommes. Charles IX, Henri III, le duc de Guise, Tavannes, Clermont, Coconnas, Lamole, Bussy d'Amboise, Saint-Mesgrin et tant d'autres. Non-seulement ils lâchèrent les bourgeois de Paris sur les huguenots, mais ils trempèrent eux-mêmes leurs mains dans le sang. Les septembriseurs et les terroristes de 1792 et 1793 étaient des démocrates plébéïens; au-delà des meurtres individuels qu'ils commirent, ils inventèrent le meurtre légal, effroyable crime qui fit désespérer de Dieu; car, si la justice de la terre peut jamais être armée du fer de l'assassin, où est la justice du ciel? que reste-t-il aux hommes?»

Certes, la réforme, ou, si l'on veut, la révolution, dans la bonne acception du mot, était devenue inévitable. Tout était privilége dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les métiers eux-mêmes; les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient le partage de quelques classes; on ne pouvait embrasser une profession qu'à certains titres et à certaines conditions pécuniaires; les charges pesaient sur une seule classe; la noblesse et le clergé possédaient à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers, possédé par le peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits féodaux à la noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les dévastations des chasseurs et du gibier. Une foule d'autres abus vexatoires pesait sur la nation, qui commençait à sentir qu'elle était bien aussi quelque chose dans l'État. Une sage réforme était donc devenue indispensable dans toutes les branches du gouvernement; mais ce résultat ne pouvait s'opérer que graduellement. Déjà Louis XVI avait manifesté ses intentions philantropiques, en restituant aux protestans leur état civil, en abolissant la torture, en supprimant les corvées, en prêtant son secours à la révolution d'Amérique. D'améliorations en améliorations, de progrès en progrès, ce prince, honnête homme, pouvait, avec le temps, achever de développer en France les principes de la sage liberté qu'il portait dans son cœur. La tâche était grande et glorieuse, mais difficile; les exigences d'une cour avide, l'empire des affections domestiques venaient à la traverse de ses généreux desseins. Quelques hésitations, des résistances intempestives firent fermenter les mauvaises passions de la révolution naissante; des nuages sombres et menaçans s'amoncelèrent sur l'horizon, et le trône disparut au fort d'un terrible orage.

De hardis novateurs, les uns avec des intentions pures, les autres par ambition et pour le plaisir de gouverner, avaient porté la hache dans le vieil édifice social, et l'avaient rasé presque en un jour, dans le fol espoir d'en avoir reconstruit un nouveau le lendemain: comme si une monarchie de quatorze siècles pouvait se déraciner sans laisser de nombreuses traces; comme si l'on pouvait improviser la constitution organique d'un ancien empire, avant d'avoir songé à en réformer les mœurs, qui doivent en être la base. L'histoire prouve que ces transitions brusques sont souvent mortelles pour les nations. Ce n'est pas ainsi que nous voyons la nature procéder dans l'ordre physique: pour ses moindres ouvrages, elle veut temps, espace et repos; les fruits prématurés sont ordinairement sans saveur. Il n'y a que des phénomènes désastreux qui se produisent instantanément; la grêle, la foudre, l'éruption d'un volcan, un ouragan furieux, une épidémie meurtrière. Quelquefois, au sein d'une violente tempête, une île verdoyante surgit du milieu des abîmes des mers; on admire cette terre nouvelle; déjà l'on s'en dispute la propriété; mais soudain une tempête nouvelle replonge l'île disputée au fond des abîmes. Telle fut, sous plusieurs rapports, la liberté conquise en 1789.

«Tous les bouleversemens de cette nature, dit un écrivain contemporain de la révolution, se développent dans un cercle qui paraît avoir à peu près la même dimension: ce sont toujours des peuples qui se révoltent contre ceux qu'ils appelaient leurs souverains; des prolétaires qui proscrivent les propriétaires, pour être propriétaires à leur tour; de nombreux citoyens jetés dans les prisons au nom de la liberté, et impitoyablement égorgés au nom de la justice; tous les crimes commis pour arriver à la félicité publique; toutes les infamies légalisées pour établir le règne de la vertu.»

C'est à la faveur de ces doctrines monstrueuses perfidement propagées dans les masses, que le peuple, qui se croyait souverain, parce que ses meneurs le lui disaient, pour régner plus sûrement en son nom, prêtait son appui à ceux qui le décimaient par amour du bien public, et devenait ainsi l'artisan de ses propres malheurs. Un sombre fanatisme de liberté, entretenu par d'audacieux intrigans, enfantait de nombreux séïdes qui rendirent facile l'établissement de l'horrible régime de la terreur. La délation fut érigée en vertu républicaine; la richesse, la science, les lumières, le talent, le génie furent autant de titres de proscription; et le sang d'une foule d'illustres victimes fut regardé comme un sang impur dont il fallait purger la France. Enfin le crime s'était emparé du glaive de la loi, et frappait de préférence tout ce qui offrait quelque chose du caractère de la vertu.

Nous allons esquisser les principales scènes de ce drame national qui se compose de tant de drames particuliers. Au milieu de ces événemens divers, on pourra juger du degré de frénétique fureur auquel peut se porter une populace ignorante et crédule, affranchie du frein salutaire des lois, et de la froide et atroce scélératesse qui dicte les arrêts d'un tribunal démagogique. Puisse la lecture de ces horreurs faire naître dans quelques esprits de bonne foi d'utiles réflexions pour l'avenir.


MASSACRES DE DELAUNAY,
GOUVERNEUR DE LA BASTILLE, DE FLESSELLES, PRÉVOT DES MARCHANDS;
DE FOULON
ET BERTHIER DE SAUVIGNY.

Dès le début de la révolution, la fureur populaire, excitée par la détresse et par de perfides conseils, se rua sur plusieurs personnes que leur position désignait plus particulièrement à ses coups. Ces exécutions de la terrible justice du peuple, furent l'avant scène de la déplorable tragédie, qui plus tard devait épouvanter la nation.

Delaunay, gouverneur de la Bastille, fut une des premières victimes de cette rage frénétique. Ce fut le 14 juillet 1789, que la citadelle confiée à sa garde, fut assiégée et prise. Le peuple des faubourgs, dès la nuit du 13, s'était porté vers cette vieille forteresse du despotisme. Il paraît que des meneurs avaient proféré plusieurs fois le cri: à la Bastille! Le vœu de sa destruction se trouvait dans quelques cahiers des états provinciaux; ainsi les idées avaient pris d'avance cette direction. Les masses furieuses avaient enlevé à l'hôtel des Invalides, malgré la résistance du commandant, M. de Sombreuil, des canons et une grande quantité de fusils. Les assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député d'un district, Thuriot-de-la-Rozière, demanda à être introduit dans la forteresse, et l'obtint du commandant. Étant entré en pourparler avec M. Delaunay, il se promena long-temps avec lui sur les tours, en conversant familièrement; mais on prétend qu'ensuite ils finirent par ne plus s'entendre, furent sur le point d'en venir aux mains, et de se précipiter l'un l'autre dans les fossés.

Dans la matinée, deux courriers du gouvernement avaient été arrêtés, et leurs dépêches ouvertes avaient montré un ordre, enjoignant à M. Delaunay de tenir tant qu'il pourrait, lui assurant qu'il serait bientôt secouru. C'était en effet dans la soirée de ce même jour, que la cour devait faire entrer dans la capitale des troupes nombreuses, cantonnées dans les environs. Cet ordre fut l'arrêt de proscription de celui qui l'avait souscrit, comme de celui à qui il était adressé, et un appel à tous les hommes ardens de courir à la Bastille.

On a dit que la faible garnison de la place, composée de trente-deux Suisses et de quatre-vingt-deux Invalides, avait été gagnée; que ce fut elle qui, au moyen de certains signaux convenus, apprit aux chefs des colonnes du peuple qu'elles pouvaient avancer; que, lorsqu'on fut en présence, les hommes qu'on avait séduits, voulurent capituler, tandis que ceux qui tenaient pour la cour se mirent en devoir de repousser les assaillans. De là, des rixes entre les soldats que le commandant ne put calmer et au milieu desquelles il perdit la tête. Les coups de canon qu'on tira sur ceux des assiégeans qui pénétraient dans la première cour, et qui en tuèrent un assez grand nombre, ne furent point dirigés par ceux qui avaient fait des signaux de paix, mais par ceux qui ne voulaient pas rendre la place. Il résulterait de tout cela qu'il n'y eut point trahison, comme on l'a répété tant de fois, mais seulement un désordre affreux.

Quoi qu'il en soit, la multitude armée, secondée par les gardes-françaises, formait de toutes parts une attaque pressante. Le gouverneur n'étant point secouru, et voyant l'acharnement du peuple, se saisit d'une mèche, et veut faire sauter la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre; les signaux sont donnés, un pont est baissé. Les assiégeans s'approchent, en promettant de ne commettre aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les Suisses parviennent à se sauver. Les Invalides, assaillis, ne sont arrachés à la fureur du peuple que par le dévoûment des gardes-françaises. En ce moment, une fille jeune, belle et tremblante, se présente: on la suppose fille du gouverneur; on la saisit, et les furieux veulent la brûler vive. Déjà elle était au milieu des flammes. «Que son père rende la place, s'écriait-on, où qu'il voie brûler sa fille!» M. de Montigny, l'un des assiégés, malheureux père de cette infortunée, voit du haut des tours ce spectacle horrible; il va se précipiter au secours de sa fille, lorsqu'il tombe atteint de deux coups de fusil. Cependant la jeune personne est arrachée des mains de ses bourreaux par un homme nommé Bonnemère, qui parvient à les écarter. Le vertueux Bailly, maire de Paris, récompensa depuis cette belle action par une couronne civique, et par le don d'un sabre, que la malheureuse orpheline fut chargée de remettre publiquement à son courageux libérateur.

La populace furieuse cherchait le gouverneur Delaunay. On se disputait l'honneur de l'arrêter. On le découvre; il veut se percer le sein d'une lame à dard que le grenadier Arné lui arrache. Bientôt Élie et Hulin, et plusieurs autres gardes-françaises le saisissent, l'entourent, et deviennent ses défenseurs contre la fureur générale. Quelques uns sont même maltraités et blessés, en couvrant de leurs corps leur prisonnier; ils ne pouvaient le protéger qu'à demi. On lui arrachait les cheveux, on l'abreuvait d'outrages, on dirigeait des épées nues contre sa poitrine. Ce malheureux officier conjurait ses défenseurs de ne point l'abandonner jusqu'à l'Hôtel-de-Ville. Il réclamait l'exécution des promesses d'Élie et Hulin, ses vainqueurs et maintenant ses appuis, qui lui avaient donné leur parole de le soustraire aux vengeances populaires. Ces deux hommes généreux, épuisés de cette lutte inégale contre l'impétuosité des assaillans, écartés malgré leur force et leur vigueur, et, comme emportés par le flot de la multitude loin du malheureux Delaunay, perdent le prix de leurs nobles efforts. Obligés de s'éloigner un instant, ils voient cet infortuné, à qui un désespoir subit aux approches de la mort inspire un courage forcené, se défendre contre tous, tomber aux pieds de la multitude, et le moment d'après sa tête sanglante s'élever en l'air au milieu des cris d'une allégresse féroce et encore mal assouvie. Cet affreux trophée fut bientôt suivi de plusieurs autres du même genre. Des officiers de la garnison de la Bastille, dénoncés par leur uniforme, eurent le même sort.

L'honnête Delosme-Solbrai, major de la place de la Bastille, militaire plein de vertus, et reconnu pour tel par ceux-là même à qui il venait de rendre les armes, périt aussi dans cette journée, emportant les regrets de tous ceux qui l'avaient connu. Il était depuis vingt ans, l'ami, le consolateur des prisonniers. Sa douceur, sa générosité, lui avaient mérité l'estime universelle. «Pourquoi faut-il, dit Champfort, que le hasard singulier qui, dans ce moment, vint dénoncer ses vertus, n'ait pas eu l'effet qu'il devait produire, et ne soit pas devenu la sauve-garde de ce vénérable militaire?» Déjà entouré d'une multitude, que la vue de son uniforme rendait furieuse, il allait être déchiré par elle, lorsqu'un jeune homme pénétré de douleur, d'attendrissement et de désespoir, se précipite dans la foule, s'élance vers lui, l'embrasse, l'appelle son père, son ami, son bienfaiteur, se nomme (c'était le marquis de Pelleport), conjure le peuple d'épargner un respectable mortel, l'ami de tous les malheureux; il raconte son histoire; long-temps prisonnier à la Bastille, il doit à M. Delosme plus que la vie; il mourra pour le défendre. Il le serre de nouveau entre ses bras, en le baignant de ses larmes. Déjà quelques-uns s'attendrissent; mais d'autres s'écrient que c'est un mensonge, qu'on veut, par une fable, leur enlever leur victime. Les cris couvrent ses cris: la fureur populaire redouble; lui-même est frappé, meurtri de plusieurs coups. On l'arrache avec violence des mains de celui qu'il veut soustraire au péril. Le digne militaire, touché de cette générosité, qui adoucit pour lui les horreurs de la mort, lui dit, les larmes aux yeux: «Que faites-vous, jeune homme? retirez-vous; vous allez vous sacrifier sans me sauver.» A ces mots, devenu encore plus intrépide, parce que sa douleur et sa tendresse sont accrus, M. de Pelleport s'écrie: «Je le défendrai envers et contre tous.» Et, oubliant qu'il est sans armes, il écarte la foule avec ses mains, secondé d'un de ses amis qui l'accompagnait. Ce mouvement violent, étonne, irrite la multitude, qu'il devait attendrir, mais qui, bouillante encore, au sortir de la Bastille, ne respirait que la vengeance. Un homme féroce frappe M. de Pelleport d'un coup de hache sur le cou, le blesse, et allait redoubler lorsqu'il est renversé lui-même par l'ami qui accompagnait M. de Pelleport. Aussitôt assailli de tous côtés, il se trouve entouré de sabres, de fusils, de baïonnettes, dirigés contre lui; il se saisit d'une de ces armes, et, avec une agilité, une force et un courage qu'il reçoit de son désespoir, il écarte la foule, se fait jour à travers, court vers l'Hôtel-de-Ville, et tombe sur les marches sans connaissance, tandis que la tête de son respectable bienfaiteur Delosme est promenée en triomphe avec celle de Delaunay.

En même temps une espèce de fureur commençait à éclater contre Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on accusait de trahison. On prétendait qu'il avait trompé le peuple, en lui promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La salle de l'Hôtel-de-Ville était pleine d'hommes encore tout bouillans d'un long combat, et pressés par cent mille autres qui, restés au-dehors, voulaient entrer à leur tour. Les électeurs s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude. Celui-ci s'était d'abord défendu avec présence d'esprit, même avec fermeté. Ses discours produisaient quelqu'effet, mais autour de lui seulement; et plus loin les mots de traître, de perfide, se faisaient entendre au milieu des clameurs. La nouvelle de la prise de la Bastille, l'arrivée des vainqueurs, des vaincus, des blessés, des mourans, objets de sympathie ou de vengeance, porta au comble le désir de la multitude. Vengeance! Ce dernier cri étouffait tous les autres. Dans ce moment, tous les regards se portèrent sur M. de Flesselles, qu'on accusait directement et tout haut. Il sentit qu'il était perdu; et pâle, tremblant, balbutiant: «Puisque je suis suspect à mes concitoyens, dit-il, il est indispensable que je me retire.» Un des électeurs lui dit qu'il était responsable des malheurs qui allaient arriver par son refus de remettre les clés du magasin de la ville où étaient les armes et surtout les canons. Pour toute réponse, il tira les clés de sa poche, et les mit sur la table. La multitude se pressant alors autour du bureau, les uns lui dirent qu'il devait être retenu comme ôtage; d'autres, conduit au Châtelet; enfin d'autres crièrent qu'il devait aller au Palais-Royal pour être jugé. Ce dernier mot était un arrêt de mort: et ce fut celui que saisit la fureur publique: au Palais-Royal! au Palais-Royal! devint le cri général: «Eh bien! messieurs, répondit alors M. de Flesselles d'un air assez tranquille, allons au Palais-Royal.» Il se lève; on l'environne; on le presse; il traverse la salle, entouré d'une escorte irritée d'hommes dont le visage annonçait l'inimitié, la haine, mais qui pourtant ne se permirent aucune violence. Il descend avec eux l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, leur parle de près, s'adresse à chacun d'eux, se justifie, leur dit: «Vous verrez mes raisons, je vous expliquerai tout.» Il tâchait de se faire un appui de ceux qui d'abord l'avaient fait trembler, et qui alors devenaient son escorte contre la multitude encore plus redoutable. Déjà, il était au bas de l'escalier, lorsqu'un jeune homme, un inconnu, s'approche et lui présente un pistolet, en lui disant: Traître, tu n'iras pas plus loin! Le magistrat chancelle et tombe. La foule se précipite sur son corps, le presse, l'étouffe, le perce, le déchire; on lui tranche la tête, que l'on porte en triomphe au bout d'une pique, comme celle du gouverneur de la Bastille. «J'ai vu moi-même, dit M. de Chateaubriand, un de ces cannibales assez proprement vêtu, ayant à sa boutonnière un morceau du cœur de l'infortuné Flesselles.» On a prétendu qu'avant de tuer ce malheureux citoyen, on lui avait présenté une lettre de lui, trouvée dans la poche de M. Delaunay, et dans laquelle le prévôt des marchands disait à ce gouverneur: J'amuse les parisiens avec des cocardes et des promesses; tenez bon jusqu'à ce soir, vous aurez du renfort. Cette anecdote est contestée par plusieurs historiens. Presqu'au même instant, deux invalides qu'on avait dénoncés comme traîtres, furent pendus à une lanterne. Ce fut l'origine de ce supplice qui devint alors à la mode; la lanterne fut, dès ce moment, le cri de menace contre les ennemis de la révolution.

Quelques jours s'étaient à peine écoulés, et le 22 juillet, la place de l'Hôtel-de-Ville fut de nouveau le théâtre de scènes également horribles. Les victimes furent Foulon, et son gendre Berthier de Sauvigny. Cette exécution populaire, fut le résultat d'une insurrection de commande. «A chaque instant, dit M. Thiers, les bruits les plus ridicules étaient répandus et accrédités. Tantôt on disait que les soldats des gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que les farines avaient été volontairement avariées, ou qu'on détournait leur arrivée; et ceux qui se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale étaient obligés de comparaître devant un peuple aveugle qui les accablait d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple, qui, en général, ne sait, ni choisir, ni chercher long-temps ses victimes paraissait souvent dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre les troubles plus graves, en les ensanglantant, soit seulement par des hommes plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il n'y eut de spontané à leur égard que la fureur de la multitude qui les égorgea. Foulon, ancien intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait été un des ministres désignés pour succéder à Necker et à ses collègues. Il fut arrêté à Viry, quoiqu'il eût répandu le bruit de sa mort. On le conduisit à Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à la main, et une botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut traîné à l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son gendre, était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour le faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers Paris, dans le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la rage des furieux. La populace voulait l'égorger; les représentations de Lafayette l'avaient un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon fût jugé; mais elle demandait que le jugement fût rendu à l'instant même, pour jouir sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs avaient été choisis pour servir de juges; mais, sous divers prétextes, ils avaient refusé cette terrible magistrature. Enfin, on avait désigné Bailly et Lafayette, qui se trouvaient réduits à la cruelle extrémité de se dévouer à la rage de la populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup d'art et de fermeté, temporisait encore; il avait plusieurs fois adressé la parole à la multitude avec succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siége à ses côtés, eut l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles. «Voyez-vous, dit un témoin, ils s'entendent.» A ce mot, la foule s'ébranle, et se précipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné vieillard est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un cabriolet, conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête de son beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce quelques mots pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude, il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se défend avec fureur, et succombe bientôt comme le malheureux Foulon. Ces meurtres avaient été commis par des ennemis de Foulon ou de la chose publique; car, si la fureur du peuple à leur aspect, avait été spontanée, comme la plupart de ses mouvemens, leur arrestation avait été combinée.»

Une circonstance atroce manque au récit qu'on vient de lire. Quelques-uns des bourreaux de Foulon, après lui avoir coupé la tête, lui mirent un bâillon et une poignée de foin dans la bouche, et portèrent cette effroyable figure au Palais-Royal, tandis que d'autres traînaient son cadavre dans la fange.

Le malheureux Berthier ne fut pas traité moins atrocement que son beau-père. Il se trouva un monstre capable de lui arracher le cœur, et de le présenter tout sanglant aux yeux de la multitude.

«Ces lâches barbaries, dit un historien contemporain, consternèrent d'abord tous les amis de la révolution, et firent mettre en doute si les Français méritaient d'être libres. Les ennemis de la liberté en tirèrent avantage; et dès le lendemain, ceux d'entre eux qui, sous le voile du patriotisme, ne voulaient qu'une modification dans le gouvernement, cherchèrent à faire porter, par l'assemblée nationale, un décret qui, réprimant l'effervescence populaire, eût laissé les représentans du peuple, exposés sans défense, aux attaques du despotisme, encore armé d'une grande puissance. Ce ne fut pas sans peine que Mirabeau para le coup.»

Bailly et Lafayette furent remplis de douleur et d'indignation, à la vue de ces attentats, auxquels ils s'étaient opposés de toutes leurs forces. Lafayette donna sa démission du commandement de la garde parisienne, et ne consentit à le reprendre, qu'après les plus vives instances.


ASSASSINATS POPULAIRES
A SAINT-GERMAIN ET A SAINT-DENIS.

L'effervescence sanguinaire qui avait donné lieu à ces effroyables barbaries au sein de la capitale s'était communiquée de proche en proche à plusieurs villes voisines. Le 18 juillet, toute la populace de Saint-Germain, et une multitude d'hommes et de femmes accourus des environs, avaient massacré dans cette ville un marchand de grains, nommé Sauvage, et, suivant l'usage féroce qui venait de s'établir, avaient porté dans toutes les rues sa tête au bout d'une pique. L'assemblée nationale envoya une députation à Saint-Germain pour y haranguer le peuple; elle y fut méconnue, huée, et sur le point d'être mise à la lanterne.

Ce ne fut qu'aux instances de l'évêque de Chartres, qui se jeta à genoux aux pieds des assassins, que l'on laissa la vie à un autre marchand de blé, nommé Thomassin, auquel les juges-bourreaux avaient déjà passé le fatal cordon. L'évêque prit ce malheureux dans sa voiture, promettant aux farouches sicaires qu'il le ferait mettre dans les prisons de Versailles; promesse qu'il fut obligé de tenir, car les assassins eurent l'audace de le suivre pour s'assurer, par leurs propres yeux, si on ne leur avait pas manqué de parole. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que dans toutes les exécutions de cette nature, il régnait une espèce d'ordre qui les rendait encore plus atroce. Dans celle dont on vient de parler, on vit mêler les exercices de piété à la plus cruelle barbarie: avant de pendre Thomassin, on voulait qu'il reçût les derniers sacremens; on était même allé chercher un prêtre pour les lui administrer. «C'étaient ordinairement, dit l'auteur auquel nous empruntons ces faits, c'étaient des femmes, plus furieuses encore que les hommes les plus furieux dans ces attroupemens, qui unissaient le crime au signe sacré de la religion qui le proscrit.»

Quelque temps après, il se commit à Saint-Denis un assassinat plus cruel encore dans son principe et dans la manière dont il fut exécuté.

Les habitans de cette ville avaient pour maire un honnête bourgeois, nommé Châtel, qui faisait tous ses efforts pour fournir des grains à ses administrés. Ce soin était devenu aussi difficile que dangereux par la proximité de la capitale, dont la population affamée, enlevait, dévorait toutes les subsistances qu'elle pouvait saisir à sept à huit lieues à la ronde, et même à une plus grande distance.

Le maire Châtel avait, par caractère, ce qu'on appelait alors les formes aristocratiques; il ne pouvait s'habituer à regarder comme ses égaux toute cette foule d'hommes depuis surnommés sans-culottes, qui se croyaient autant de souverains. Cette manière d'être indisposa, contre le malheureux maire, toute cette classe brutale, qui à ses vices particuliers unissait déjà la férocité de l'orgueil. Répandus dans les cabarets, ils dissertaient avec ivresse sur les exploits sanglans de la populace parisienne, en se reprochant, dans leur grossier langage, de n'avoir pas encore imité leurs braves frères de la capitale. De propos en propos, ils arrivèrent au projet d'en faire autant, du projet, au choix des victimes, et le maire aristocrate fut désigné: il fut résolu qu'on lui couperait la tête.

Cependant aucun d'eux n'avait à élever la moindre plainte contre son administration; le maire Châtel n'avait d'autres torts à leurs yeux que d'être aristocrate. La justice que l'on rendait généralement à sa probité est prouvée par la conversation qu'eut avec lui un de ses assassins, le jour même qu'il périt sous les coups d'une multitude forcenée. Cet homme l'avait abordé dans la rue, et lui avait demandé une prise de tabac: «Tenez, monsieur le maire, lui avait-il dit, vous êtes un brave homme, nous le savons bien; mais cependant il est sûr que nous jouerons ce soir à la boule avec votre tête, tout comme il est vrai que vous venez de me donner une prise de tabac.»

Cette atroce prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Les scélérats se rassemblent bientôt sur la place pour consommer leur forfait. Le commandant de la garde nationale, au lieu de faire prendre les armes aux bourgeois, qui ne demandaient qu'à marcher contre les séditieux, voulut pérorer poliment, dans l'espoir de calmer leur rage, et leur parler longuement de la liberté et de l'obéissance aux lois; ils l'écoutent néanmoins, feignent de céder à ses raisons, et rentrent dans les cabarets, où, se moquant de lui, ils prennent une nouvelle dose d'ivresse; puis, tout-à-coup, ils sortent furieux, investissent la maison du maire, qui, cependant, parvient à leur échapper et à se réfugier dans une église; il se cache dans le clocher; mais, dans sa précipitation, il heurte, et fait tinter le battant d'une cloche; les cannibales accourent à ce bruit, font sortir l'infortuné de son asile; lui arrachent ses habits, le traînent dans les rues, le chargent d'injures et de coups, et le couvrent de plaies. Dans cet état, une partie d'entre eux veut le mener à Paris; d'autres s'y opposent énergiquement, et prétendent l'immoler sur la place. Parmi ces derniers, se trouve une femme, plus féroce que la plus cruelle tigresse; cette misérable se jette sur le maire, le saisit par ses cheveux, inondés du sang qui sortait à flots de ses blessures, et, vomissant contre l'infortuné les plus horribles imprécations, lui enfonce lentement, et à plusieurs reprises, un mauvais couteau dans le sein.

Bientôt Châtel expire dans cet affreux supplice; ses assassins lui coupent, ou plutôt lui scient la tête, et, avec ce trophée, hissé au bout d'une pique, s'acheminent vers Paris pour en faire hommage à la populace de cette ville. Mais à cette époque, la garde nationale avait déjà pris une certaine consistance; elle repoussa cette horde féroce, très-peu considérable, qu'elle aurait peut-être mieux fait d'arrêter.

Il sera toujours inconcevable qu'un aussi petit nombre de scélérats ait osé commettre publiquement de telles horreurs; c'est un prodige honteux dont toutes les phases de la révolution ont donné des exemples.

Des personnes, en position d'observer le mouvement qui précéda le meurtre du maire de Saint-Denis, ont attesté qu'aucune influence étrangère, aucun ordre supérieur n'avaient dirigé ces assassins; ils massacrèrent Châtel pour imiter les Parisiens, qui avaient traité de la même manière le prévôt des marchands, Flesselles, et plusieurs autres, ainsi que nous l'avons vu: c'étaient de misérables et féroces imitateurs qui faisaient ce qu'ils avaient vu faire. Ce déplorable événement eut lieu le 2 ou le 3 août 1789.


JOURNÉES SANGLANTES
DES 5 ET 6 OCTOBRE 1789,
A PARIS ET A VERSAILLES.

La rareté des subsistances fut le prétexte de l'insurrection qui éclata dans ces deux journées. Le peuple, ému par les discussions de l'assemblée nationale, vexé par des patrouilles continuelles, souffrant de la faim, était soulevé. Bailly et le ministre Necker n'avaient rien oublié pour faire arriver des vivres en abondance; mais, soit la difficulté des transports, soit les pillages qui avaient lieu sur la route, soit, surtout, l'impossibilité de suppléer au mouvement spontané du commerce, les farines manquaient. Le 4 octobre, l'agitation redoubla. On parlait du prochain départ du roi pour Metz, de la nécessité d'aller le chercher à Versailles; on demandait du pain à grands cris. De nombreuses patrouilles réussirent à contenir le peuple. La nuit fut assez calme; mais le lendemain 5, dès le matin, les attroupemens recommencèrent.

Les femmes jouèrent le principal rôle dans les scènes que nous allons essayer de décrire. On avait prévu qu'un premier attroupement, formé par des hommes, serait facilement dissipé par les gardes nationales; on n'eût pas craint d'agir contre une horde de séditieux; mais on était fondé à croire que personne ne voudrait repousser des femmes à coups de fusil ou de baïonnettes, et ce fut par des femmes que les meneurs firent commencer la journée. On les vit, dès le matin, courir dans les rues, et criant qu'il n'y avait point de pain chez les boulangers. Bientôt après, elles inondèrent la place de l'Hôtel-de-Ville. Des hommes voulurent se joindre à elles, mais elles s'y opposèrent, disant que les hommes ne savaient point agir. Elles se précipitèrent alors sur un bataillon de la garde nationale, qui était rangé en bataille sur la place, et le firent reculer à coups de pierres. Dans ce moment, une porte ayant été enfoncée, l'Hôtel-de-Ville fut envahie; des brigands, armés de piques, s'y précipitèrent avec les femmes, et voulurent y mettre le feu. On parvint à les écarter, mais ils s'emparèrent de la porte qui conduisait à la grande cloche, et sonnèrent le tocsin. Les faubourgs alors s'ébranlèrent. Le nommé Maillard, l'un de ceux qui s'étaient distingués à la prise de la Bastille, entreprit de délivrer l'Hôtel-de-Ville de ces femmes furieuses. Son projet était de les réunir, sous prétexte d'aller à Versailles, mais cependant sans les y conduire. Il prit un tambour, et les entraîna bientôt à sa suite, au cri mille fois répété: A Versailles! à Versailles! Ces femmes portaient des bâtons, des manches à balai, des fusils, et des coutelas. Avec cette singulière armée, Maillard descendit le quai, traversa le Louvre, fut forcé, malgré lui, de conduire ces femmes à travers les Tuileries, et arriva aux Champs-Élysées. Là, il fut décidé de nouveau qu'il fallait aller à Versailles.

«Voici, dit un témoin oculaire, de quelle manière s'opéra ce débordement populaire, qui s'étendit jusqu'à Versailles. Une horde de femmes, ou plutôt de bacchantes, dont quelques-unes étaient à cheval sur des canons, ouvraient la marche, en forçant de les suivre toutes les personnes de leur sexe que la curiosité avait attirées dans les rues ou à la porte des boutiques. Elles étaient précédées de Maillard, qui paraissait à leur tête, l'épée nue à la main. Quelques autres hommes, armés de piques et de fusils, étaient confondus avec elles, mais ne faisaient que la plus petite portion de cette armée bizarre. Il pleuvait abondamment, de sorte que toutes ces malheureuses, dont plusieurs étaient pâles, tremblantes, transies de froid, ressemblaient assez bien à des cadavres nouvellement retirés du fond des eaux.»

A son arrivée à Versailles, cette foule ayant rencontré plusieurs gardes-du-corps, commença par les accabler d'injures, puis les poursuivit à coups de fusil; heureusement aucun de ces militaires ne fut atteint. Une députation de douze de ces femmes, fut admise dans l'appartement du roi, ou plutôt s'y introduisit avec une députation que l'assemblée nationale avait envoyée au monarque. L'une d'elles, nommée Louise Chabry, chargée de la supplique que ses compagnes avaient à présenter, demeura interdite à la vue du roi, put à peine prononcer ces mots: Du pain, et s'évanouit. Bientôt revenue à elle, lorsqu'elle voulut baiser la main du monarque, celui-ci l'embrassa, et la chargea, ainsi que celles qui l'avaient accompagnée, de dire au peuple, qu'il allait donner des ordres pour faire venir des grains de Senlis et de Lagny, et faire disparaître les obstacles qui pourraient retarder leur arrivée.

Satisfaites de cette réponse, ces femmes allaient rejoindre la multitude, aux cris de Vive le roi! Mais on leur demanda d'autres preuves, des promesses qu'elles rapportaient, qu'une attestation verbale. Leurs commettantes les accusèrent de s'être laissé séduire; les unes voulaient les mettre en pièces, les autres, les conduire à la plus prochaine lanterne pour les pendre. Les gardes-du-corps, commandés par le comte de Guiche, accoururent pour dégager ces malheureuses; des coups de fusil partirent des deux côtés; deux gardes-du-corps tombèrent, plusieurs femmes furent blessées. Non loin de là, un homme du peuple, à la tête de quelques femmes, pénétra à travers les rangs des bataillons, et s'avança jusqu'à la grille du château. M. de Savonnières le poursuivit, mais il reçut un coup de feu, qui lui cassa le bras. Le roi, instruit du danger, fit ordonner à ses gardes de ne pas faire feu, et de se retirer dans leur hôtel. Tandis qu'ils opéraient ce mouvement, quelques coups de fusil furent échangés entre eux et la garde nationale de Versailles, sans qu'on pût savoir de quelle part étaient venus les premiers coups.

La nuit fut assez paisible; l'arrivée des gardes nationales parisiennes, commandées par Lafayette, rétablit la sécurité, et donna lieu de croire qu'il n'y avait à craindre aucun événement fâcheux.

Cependant, dès cinq heures du matin, la multitude arrivée la veille commençait à se réveiller; déjà elle s'était ébranlée, déjà un jeune homme de quinze à seize ans, traîné par une vingtaine de bandits, avait été suspendu à une lanterne. Au même instant, un cri général s'élève: Aux gardes-du-corps! Aux gardes-du-corps! A ce signal, les bourreaux abandonnent leur victime; on coupe la corde qui déjà suspendait le jeune homme, et ce malheureux s'enfuit à toutes jambes; c'était un garçon d'écurie des gardes-du-corps. Les brigands avaient voulu enlever les chevaux confiés à sa garde; et ce courageux enfant, armé d'une fourche, les avait repoussés de toutes ses forces. C'était pour le punir de sa résistance, qu'on avait voulu le pendre.

Au signal donné contre les gardes-du-corps, une populace immense était accourue de toutes parts. Cette multitude n'était pas seulement composée d'individus arrivés de Paris, mais de beaucoup de gens de Versailles, qui, dans cette circonstance, rivalisèrent de fureur avec ceux qui venaient détruire la source de leurs richesses et de leur prospérité; jusque là, à part les coups de feu qui avaient été échangés la veille, ce mouvement n'avait eu qu'une physionomie tumultueuse et burlesque. La scène changea de face, l'horrible ne tarda pas à venir s'y mêler. Bientôt on vit paraître au bout d'une pique, la tête d'un garde du-corps, qui fut suivie, en peu d'instans, d'une autre tête. Ces malheureux militaires, n'ayant pas d'appui, et à qui même toute résistance était défendue, fuyaient, éperdus, de toutes parts, et rencontraient partout des bourreaux, à qui ils n'échappaient que couverts de sang et de blessures. Ils étaient dans cette affreuse situation, lorsque le général Lafayette parut, à la tête de ses gardes nationales, qui les prirent sous leur protection, et balayèrent le château de tous les brigands qui s'en étaient emparés. Dans le même temps, on voyait courir dans toutes les avenues, une multitude de chevaux fougueux, renversant de côté et d'autre les cavaliers qui les avaient montés; c'étaient des hommes de la populace de Paris qui s'étaient rendus maîtres des écuries, et croyaient ces chevaux de bonne prise. Quant à ceux qui avaient assiégé le château, il est certain qu'ils en voulaient aux jours de la reine, qui ne dut son salut qu'à la fidélité des gardes-du-corps, qui se défendirent héroïquement, quoiqu'en très-petit nombre, et ne cédèrent le terrain que pied à pied, et en se défendant de porte en porte. L'un d'eux se fit égorger, en défendant l'issue qui conduisait à l'appartement de la reine. Cette princesse était dans son lit pendant le combat, ou plutôt pendant le massacre, et n'eut que le temps de se sauver à moitié nue, dans la chambre du roi. Entrés dans l'appartement qu'elle venait de quitter, les brigands, irrités de ne pas la trouver, bouleversèrent son lit et le lardèrent de coups de pique et de poignard.

Dans cette déplorable journée, ce furent les anciens gardes-françaises qui protégèrent les gardes-du-corps avec le plus d'efficacité. Postés près château, lorsqu'ils entendirent le tumulte, ils accoururent, et dispersèrent les brigands; puis, s'étant présentés à la porte derrière laquelle étaient retranchés les gardes-du-corps. «Ouvrez, leur crient-ils, les gardes-françaises n'ont pas oublié qu'à Fontenoi vous avez sauvé leur régiment!»

Tous les partis s'accordent à louer la présence d'esprit et l'infatigable dévoûment du général Lafayette dans cette déplorable circonstance; il y courut plusieurs fois risque de la vie, et ce fut lui qui dirigea les secours envoyés aux gardes-du-corps. La famille royale, la cour entière, eût été massacrée sans lui. Aussi madame Adélaide, tante du roi, accourut à lui, et le serra dans ses bras, en lui disant: «Général, vous nous avez sauvés.»

Les deux têtes qui avaient été vues au bout des piques furent portées à Paris par deux jeunes gens de douze à quinze ans. On rapporte que ceux qui les accompagnaient, les firent entrer chez un perruquier, et le forcèrent de friser les cheveux de ces têtes livides, encore toutes dégoûtantes de sang. Ces deux malheureux gardes-du-corps immolés se nommaient Deshuttes et Varicourt; ce dernier avait péri en défendant l'appartement de la reine.

Lafayette fit suivre ces bandes, à leur départ de Versailles, par un détachement de l'armée, qui avait ordre de les empêcher de revenir sur leurs pas. Le général avait ordonné de désarmer les brigands qui portaient au bout de leurs piques les têtes des gardes-du-corps. Cet horrible trophée leur fut arraché, et il n'est point vrai qu'il ait précédé la voiture du roi revenant à Paris.

Le retour du roi dans la capitale fut la conséquence de cette insurrection. Louis XVI fit son entrée, au milieu d'une affluence considérable, et fut reçu par Bailly à l'Hôtel-de-Ville. Les mêmes femmes qui étaient venues la veille lui demander du pain, ouvraient la marche, et portaient des rameaux d'arbres en signe de triomphe. La populace qui formait une espèce d'avant-garde, chantait victoire, et criait: «Nous allons avoir du pain, nous amenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron!» Cela voulait dire le roi, la reine et le dauphin.

«Je reviens avec confiance, dit le roi, au milieu de mon peuple de Paris.» Bailly rapporta ces paroles à ceux qui ne pouvaient les entendre, mais il oubliait le mot confiance.—Ajoutez avec confiance, dit la reine. «Vous êtes plus heureux, reprit Bailly, que si je l'avais prononcé moi-même.»

Ce fut à la suite de cette réception que la famille royale se rendit au Palais des Tuileries, qui n'avait pas été habité depuis un siècle.


LE MARQUIS DE FAVRAS.

Lorsque de grands personnages trempent dans une conspiration éventée, malheur aux subalternes qu'ils ont honorés de leur confidence intime! Le puissant sauve sa tête en sacrifiant celles de ses infortunés serviteurs, et en devenant quelquefois leur plus accablant accusateur. La fin tragique de La Mole et de Coconas, dans les derniers temps du règne de Charles IX, fut une preuve bien évidente de cette triste vérité. Monsieur, duc d'Alençon, frère du roi, prince ambitieux et impatient du despotisme de sa mère, avait formé le complot de se retirer de la cour, et d'aller se mettre à la tête des huguenots et des mécontens. Ce projet ayant été découvert, il eut la lâcheté, pour se justifier, de livrer, pour ainsi dire, pieds et poings liés, La Mole, qu'il appelait son ami, Coconas et plusieurs autres de ses confidens. Le marquis de Favras semble avoir été, en 1790, victime d'une intrigue du même genre. L'obscurité de son procès et quelques mots prononcés tout récemment encore, à l'une de nos deux tribunes, par un vénérable contemporain du malheureux Favras, ne permettent point de douter de son innocence.

Le marquis de Favras était né à Blois, en 1745, d'une famille de magistrats. Il entra dans la carrière des armes, et se vit à même d'acquérir la charge de lieutenant des Suisses de la garde de Monsieur, charge dont il se démit en 1786.

Favras avait une imagination ardente et fertile en projets; il en proposait dans tous les temps et sur une foule de matières. Il s'occupait surtout de finances, et avait composé un plan volumineux pour la liquidation, en vingt années, des dettes de l'état.

Dès le commencement de la révolution, il se rendit suspect, en proposant plusieurs plans politiques qui n'étaient pas du goût de la majorité de la nation.

Enfin, en 1790, on l'accusa d'avoir offert au gouvernement de lever sur les frontières de France une armée de cent quarante-quatre mille hommes, pour s'opposer à la nouvelle constitution, en commençant par assembler douze cents cavaliers bien armés, et portant en croupe douze cents fantassins déterminés. Ces deux mille quatre cents hommes, suivant le projet qu'on lui attribuait, devaient entrer à Paris par les trois portes principales, assassiner Bailly et Lafayette, enlever le roi et sa famille pour les conduire à Péronne, où une armée de vingt mille hommes devait les attendre.

Favras, traduit devant le Châtelet, s'y défendit avec calme, et nia tous les complots qu'on lui imputait. «Cet accusé, dit Prudhomme, dans son Journal des révolutions de Paris, parut devant ses juges avec tous les avantages que donne l'innocence, et qu'il sut faire valoir, parce qu'à un esprit orné, il joignait la facilité de s'exprimer avec grâce. Ses paroles avaient même un charme dont il était difficile de se défendre. Il avait de la douceur dans le caractère, de la décence dans le maintien. Il était d'une taille avantageuse, d'une physionomie noble. La croix de Saint-Louis, dont il était décoré, contribuait à rehausser sa bonne mine. Ses cheveux commençaient à blanchir, il avait alors quarante-six ans; il était naturellement froid et réservé, parlait peu, et réfléchissait beaucoup. Dans tout le cours de sa défense, il ne perdit jamais cette attitude noble qui convient à l'innocent. Favras répondit à toutes les questions avec netteté, sans embarras. Les juges restèrent pendant six heures aux opinions, et condamnèrent l'accusé à être pendu et à faire préalablement amende honorable. A trois heures du soir, le 18 février 1790, il fut conduit au lieu de son supplice. Les cheveux épars, les mains liées, assis dans l'infâme tombereau, il n'en conserva pas moins le calme et la majesté de sa figure. Arrivé devant l'église de Notre-Dame, il descendit, prit des mains du greffier l'arrêt qui le condamnait, et en fit lui-même la lecture à haute voix. Lorsqu'il fut à l'Hôtel-de-Ville, il demanda à dicter une déclaration, dont voici un extrait: «En ce moment terrible, prêt à paraître devant Dieu, j'atteste en sa présence, à mes juges et à tous ceux qui m'entendent, que je pardonne aux hommes qui, contre leur conscience, m'ont accusé de projets criminels qui n'ont jamais été dans mon âme..... J'aimais mon roi; je mourrai fidèle à ce sentiment; mais il n'y a jamais eu en moi ni moyen ni volonté d'employer des mesures violentes contre l'ordre de choses nouvellement établi..... Je sais que le peuple demande à grands cris ma mort; eh bien! puisqu'il lui faut une victime, je préfère que le choix tombe sur moi, plutôt que sur quelque innocent, faible peut-être, et que la présence d'un supplice non mérité jetterait dans le désespoir. Je vais donc expier des crimes que je n'ai pas commis.»

Favras corrigea ensuite tranquillement les fautes d'orthographe et de ponctuation faites par le greffier, et dit un éternel adieu à ceux qui l'entouraient. Le juge rapporteur l'ayant invité à déclarer ses complices, il répondit: «Je suis innocent, j'en appelle au trouble où je vous vois.» Quand il fut sur l'échafaud, la douceur de son regard et la sérénité de son visage, enchaînèrent la rage des spectateurs, cruellement prévenus contre le patient, et commandèrent le silence; alors, il se tourna vers le peuple, et s'écria: «Braves citoyens, je meurs sans être coupable, priez pour moi le dieu de bonté.» Il dit ensuite au bourreau de faire son devoir, et de terminer ses jours.

Jamais exécution n'avait attiré autant de monde sur la place de Grève; des croisées furent louées jusqu'à 36 livres. Le public, personnage incompréhensible, tour-à-tour si féroce et si compatissant, après avoir demandé la mort de Favras avec acharnement, le jugea innocent, et fut sensible à sa mort.

Il eût été possible de sauver cet innocent, si le peuple eût été plus tranquille et les juges plus disposés à braver sa fureur; mais, au lieu d'auditeurs cherchant à reconnaître l'innocence, on n'entendait que des énergumènes crier dans toutes les rues: Favras à la lanterne! Favras fut pendu à un gibet très-élevé, afin que le peuple pût voir, de tous les points qui avoisinent la place de Grève, qu'il était bien réellement exécuté. Malgré cette attention pour satisfaire une curiosité barbare, on répandit depuis que M. de Favras était vivant, que l'exécuteur l'avait suspendu par les aisselles et avait fait semblant de l'étrangler. «Ce jugement, dit un historien de la révolution, n'a point honoré ceux qui l'ont rendu, et surtout celui d'entr'eux qui ne craignit pas de dire à celui qu'il condamnait que sa vie était un sacrifice nécessaire à la tranquillité publique. Des jugemens où l'on pouvait faire entrer de telles considérations, en préparaient d'atroces qui devaient retomber sur la tête des magistrats pusillanimes qui avaient pu prendre pour règle de leurs devoirs une autre autorité que le cri de leur conscience.»

Ajoutons à ces détails la relation succincte que M. Thiers a donnée de cet événement, et qui confirmera pleinement ce que l'on vient de lire.

«Favras, dit cet historien, montra à ses derniers momens une fermeté digne d'un martyr, et non d'un intrigant. Il protesta de son innocence, et demanda à faire une déclaration avant de mourir. L'échafaud était dressé sur la place de Grève. On le conduisit à l'Hôtel-de-Ville, où il demeura jusqu'à la nuit. Le peuple voulait voir pendre un marquis, et attendait avec impatience cette égalité dans les supplices. Favras rapporta qu'il avait eu des communications avec un grand de l'État qui l'avait engagé à disposer les esprits en faveur du roi. Comme il fallait faire quelques dépenses, ce seigneur lui avait donné cent louis, qu'il avait acceptés. Il assura que son crime se bornait là, et il ne nomma personne. Cependant il demanda si l'aveu des noms pourrait le sauver. La réponse qu'on lui fit ne l'ayant pas satisfait: «En ce cas, dit-il, je mourrai avec mon secret», et il s'achemina vers le lieu du supplice avec une grande fermeté.»


INSURRECTION DE NANCY.
DÉVOUEMENT HÉROÏQUE DU JEUNE DESILLES.

Les idées révolutionnaires se répandant avec débordement dans les masses, qui les recueillaient avec un fanatique enthousiasme, avaient fini par gagner l'armée; et, malgré les louables efforts de plusieurs chefs énergiques, les liens si salutaires de la discipline s'en trouvaient singulièrement affaiblis. Des révoltes avaient éclaté sur plusieurs points. A Metz, les soldats enfermèrent leurs officiers, s'emparèrent des drapeaux et des caisses, et voulurent même mettre à contribution la municipalité. Le général Bouillé courut le plus grand danger, et parvint à réprimer la sédition.

Bientôt après, une révolte du même genre et plus grave par ses conséquences, se manifesta à Nancy. Des régimens suisses y prirent part, et on eut lieu de craindre, si cet exemple était suivi, que bientôt tout le royaume ne se trouvât livré aux excès réunis de la soldatesque et de la populace. L'assemblée nationale elle-même en trembla; elle rendit un décret contre les rebelles. L'officier chargé de son exécution se rendit à Nancy, et le fit proclamer; mais il fut couvert de huées par le peuple et par les soldats, et ne put s'échapper de la ville qu'après avoir couru les plus grands périls. Alors Bouillé reçut ordre de marcher sur Nancy, pour que force restât à la loi. Il n'avait que peu de soldats sur lesquels il pût compter; heureusement les troupes naguère révoltées à Metz, humiliées de ce qu'il n'osait pas se fier à elles, demandèrent à marcher contre les rebelles. Les gardes nationales offrirent également leurs services, et le général s'avança avec ces forces réunies et une cavalerie nombreuse sur Nancy. Sa position était embarrassante, parce qu'il ne pouvait faire agir sa cavalerie, et que son infanterie était bien inférieure en nombre pour attaquer les rebelles secondés de la populace, il n'avait que trois mille hommes de pied et quatorze cents cavaliers. Les insurgés étaient au nombre d'environ dix mille. Néanmoins, le général leur parla avec la plus grande fermeté, et parvint à leur imposer. Il y eut des pourparlers, et les révoltés parurent décidés à mettre bas les armes, et même à évacuer la ville, ainsi que Bouillé l'exigeait. Déjà ils avaient remis en liberté quelques officiers dont ils s'étaient emparés, et le régiment du roi défilait pour sortir de Nancy. Le général croyait tout pacifié, lorsqu'une querelle s'engagea entre son avant-garde, la populace armée et un grand nombre de soldats qui, n'ayant pas suivi leurs drapeaux, se disposaient à tirer sur les troupes fidèles; une grosse pièce d'artillerie était prête à vomir la mitraille.

Un jeune officier du régiment du roi, nommé Desilles, voulut empêcher l'effusion du sang, et ramener les troupes à la subordination. Il parvient à contenir les furieux pendant quelque temps; il se précipite sur la bouche du canon, et, quand on l'en a arraché, il saute sur une autre pièce de vingt-quatre, et s'assied sur la lumière. La mort fut le prix de son zèle: les rebelles tirèrent sur lui, et le percèrent de plusieurs balles.

En même temps, ils mettent le feu à une pièce d'artillerie, et une soixantaine de soldats ou de gardes nationaux tombent morts, atteints de la mitraille qu'elle vomit; alors, les soldats, furieux, s'élancent sur les insurgés. Bouillé se met à leur tête, et pénètre dans la ville au milieu d'une grêle de balles qui partent de toutes parts, des portes, des fenêtres, des toits et même des caves; Bouillé perdit quinze cents hommes; mais la perte des insurgés fut aussi très-considérable; il fallut gagner sur eux le terrain pied à pied. Enfin, maître des principales places, Bouillé obtint la soumission des rebelles, et les fit sortir de la ville. Cet événement, qui eut lieu le 31 août 1790, répandit une joie générale, et calma les craintes qu'on avait conçues pour la tranquillité du royaume. Bouillé reçut du roi et de l'assemblée des félicitations et des éloges; plus tard, il fut calomnié, et l'on accusa sa conduite de cruauté; cependant elle était irréprochable et exemplaire, et dans le moment elle fut applaudie comme telle.

Le beau dévoûment du jeune Desilles, qui aurait dû désarmer ses bourreaux furieux, fut l'objet des éloges de l'assemblée constituante, et la sculpture, la peinture, le théâtre se chargèrent à l'envi de son apothéose!


INSURRECTION DU CHAMP-DE-MARS.
COURAGE DE BAILLY, MAIRE DE PARIS.

Le départ du roi et de la famille royale, et leur arrestation à Varennes, avaient été saisis avidement, comme prétexte de déchéance, par le parti des républicains. Un rapport fut fait à l'assemblée nationale sur cet événement; et, après des débats orageux, dans lesquels la monarchie trouva d'éloquens et nombreux défenseurs, l'assemblée rendit un décret qui proclamait l'inviolabilité du monarque. Ce décret fut rendu par une immense majorité. Robespierre et quelques-uns de ses amis politiques déclamèrent seuls contre le roi, et le comparèrent aux plus abominables tyrans de l'antiquité.

La décision de l'assemblée excita la rage des républicains. Robespierre se leva, et protesta hautement au nom de l'humanité. Aussitôt ce parti eut recours à l'insurrection, sa ressource ordinaire. Dans la soirée, il y eut un grand tumulte à la société des Jacobins. Une pétition y fut rédigée pour demander, ou plutôt enjoindre à l'assemblée, qu'elle déclarât le roi déchu, comme perfide et traître à ses sermens, et qu'elle pourvût à son remplacement par tous les moyens constitutionnels. Il fut résolu que le lendemain cette pétition serait portée au Champ-de-Mars, où chacun pourrait la signer sur l'autel de la patrie.

C'était le dimanche, 17 juillet 1790. Dès le matin, les meneurs se rendirent sur la place de la Bastille, pour soulever le faubourg Saint-Antoine, en tâchant de faire croire au peuple qu'on voulait relever la prison d'état dont on voyait encore les ruines. La garde nationale déjoua ce projet.

Mais les séditieux ne se tinrent pas pour battus: ils prirent le chemin du Champ-de-Mars, appelant à eux la populace de tous les quartiers. A cette multitude ameutée, se joignit la foule des curieux qui voulaient être témoins de l'événement. Le général Lafayette et la garde nationale, avertis du projet d'insurrection, arrivèrent bientôt; en un instant les barricades, déjà élevées, furent brisées ou renversées. Lafayette fut menacé, et reçut même un coup de feu qui, quoique tiré à bout portant, ne l'atteignit pas. Les officiers municipaux s'étant réunis à lui, obtinrent de la populace qu'elle se retirât. Des gardes nationaux furent placés pour veiller à sa retraite; et on espéra un instant qu'elle se dissiperait, mais le tumulte ne tarda pas à recommencer.

Deux invalides qui, pour manger un mauvais déjeuner sans être incommodés des ardeurs du soleil, s'étaient assis dans un trou pratiqué sous l'autel de la patrie, y furent aperçus par les séditieux, et saisis aussitôt. Il n'en fallut pas davantage pour faire dire que ces hommes conspiraient contre la patrie. Au même instant, ces malheureux furent pendus à une lanterne à l'entrée du Gros-Caillou; on leur coupa la tête, et suivant l'usage reçu, on se disposa à porter ces tristes trophées au bout d'une pique dans les rues de Paris, pour y répandre une patriotique terreur; car c'était dans cette intention que cet assassinat venait d'être commis; on savait bien que les victimes n'avaient pas songé à conspirer; mais il fallait des têtes au bout des piques, et les barbares avaient saisi l'occasion de s'en procurer.

Cependant les séditieux, doutant du succès de leur entreprise, voulurent donner une sorte de légalité à leur conduite; ils envoyèrent des commissaires à la municipalité, pour lui déclarer qu'ils se conformaient aux lois; que, réunis sans armes, ils allaient signer une pétition que tous les citoyens avaient le droit de faire. Pour toute réponse, la municipalité dit aux commissaires de porter à leurs commettans l'ordre de se séparer. Les attroupés n'ayant pas voulu obéir, Bailly, maire de Paris, se rendit au Champ-de-Mars, fit déployer le drapeau rouge en vertu de la loi martiale. L'emploi de la force, quoiqu'on ait dit, était légitime. On voulait, ou on ne voulait pas les lois nouvelles; si on les voulait, il fallait qu'elles fussent exécutées, que l'insurrection ne fût pas perpétuelle, et que les décisions de l'assemblée ne pussent être annulées par les plébiscites de la multitude.

Une partie des révoltés s'était avancée jusque sur la place des Invalides, et lançait des pierres contre le corps municipal. Quelques cavaliers coururent sur eux, et les dispersèrent. Arrivées au Champs-de-Mars, la municipalité et la garde nationale furent accueillies par des huées, par une grêle de pierres, par toutes sortes de démonstrations hostiles. Quelques individus même eurent l'audace de tirer sur elles plusieurs coups de pistolet.

Bailly devait donc faire exécuter la loi. Il s'avança, avec ce courage impassible qu'il avait toujours montré, reçut, sans être atteint, plusieurs coups de fusil; et, au milieu du tumulte, ne put faire toutes les sommations voulues. D'abord, Lafayette ordonna de tirer quelques coups en l'air; la foule abandonna l'autel de la patrie, mais se rallia bientôt. Réduit alors à l'extrémité, il commanda le feu; la première décharge renversa quelques-uns des factieux. Le nombre en fut exagéré. Les uns l'ont réduit à quatorze; d'autres à trente; d'autres l'ont élevé à quatre cents; et les furieux à quelques mille. Ces derniers furent crus dans le premier moment, et la terreur devint générale. Ce qu'il y eut de plus déplorable, c'est que la mort frappa vraisemblablement quelques malheureux qui ne s'étaient rendus au Champ-de-Mars que par un motif de curiosité.

«On a accusé, dit un historien, MM. Lafayette et Bailly d'avoir été les assassins du Champ-de-Mars (c'est la qualification qu'on a donnée à cette expédition); la vérité est qu'ils firent tout ce qui dépendit d'eux pour empêcher cet événement. Les canonniers, indignés des insultes dont on les accablait, faisaient les plus énergiques imprécations, et voulaient lâcher leurs canons, chargés à mitraille, sur la populace: M. Lafayette se précipita devant eux, et par défense, et par prière, il vint à bout de les calmer.»

«L'exécution du Champ-de-Mars, dit M. Thiers, fut fort reprochée à Lafayette et à Bailly. Mais tous deux, plaçant leur devoir dans l'observation de la loi, et sacrifiant leur popularité et leur vie à son exécution, n'eurent aucun regret, aucune crainte de ce qu'ils avaient fait. L'énergie qu'ils montrèrent imposa aux factieux.»

Ajoutons à ce jugement que, pour ne pas admirer le courage de Bailly et de Lafayette dans cette malheureuse circonstance, il faut être bien aveuglé par l'esprit de parti, et n'avoir pas la moindre idée de l'ordre et de la science gouvernementale. Au milieu des crises politiques, on est encore heureux, lorsqu'il se trouve des hommes en qui le sentiment du devoir se change soudain en dévoûment, pour sauver la chose publique en péril.


SATURNALES PARISIENNES.
JOURNÉE DU 10 AOUT.

Dans toutes les insurrections, le peuple croit agir de son propre mouvement, tandis qu'il est l'aveugle instrument de quelques ambitieux ou de quelques factions qui ont intérêt à le faire agir. Dans toutes les mémorables journées de la révolution, il est facile de reconnaître que tels ou tels événemens avaient été préparés à l'avance par des meneurs qui, travaillant pour leur propre compte, ou pour celui de riches et puissans patrons, exploitaient les passions violentes et la misère des classes inférieures; pour les soulever au nom de l'intérêt général, d'abord on avait toujours sous la main un certain nombre de séditieux à gages, de ces hommes à figure sinistre qui ne se montrent que dans les jours néfastes, et qui sont au service de qui veut les payer. Ces condottieri de la sédition apparaissaient criant à la trahison, et vomissant des imprécations de patriotique fureur; les masses s'ébranlaient par imitation, par sympathie, et se mettaient à l'œuvre par entraînement. Dans de pareilles circonstances, ce sera toujours l'histoire des moutons de Panurge.

Les saturnales du 20 juin 1792 furent le résultat, d'ailleurs prévu par ses auteurs, de la faction démagogique; on avait tenu des conciliabules, harangué plusieurs sections des faubourgs. On avait parlé d'une fête pour le 20 juin, anniversaire du serment du jeu de paume; il s'agissait, disait-on, de planter un arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillans, et d'adresser une pétition à l'assemblée ainsi qu'au roi. Cette pétition, qui avait pour principal objet le rappel de trois ministres girondins, devait être présentée en armes. On voit assez par là que l'intention véritable du projet était de jeter l'épouvante dans le château par la vue de quarante mille piques.

Le 19 juin, le bruit courut dans Paris qu'une émeute allait éclater. Comme ce mouvement était favorisé par les mécontens de tous les partis, l'assemblée, lorsqu'on lui dénonça les préludes de la révolte, feignit de n'y point ajouter foi, et passa à l'ordre du jour, alléguant qu'elle croyait à la sagesse du peuple; aucune précaution ne fut prise: aussi, dès le lendemain, le tocsin sonna-t-il dans toutes les sections de Paris. Le faubourg Saint-Antoine se mit en marche. Le prétexte était comme nous l'avons dit, la présentation d'une pétition. Les pétitionnaires, au nombre de huit mille seulement, envahirent la salle de l'assemblée; leur orateur prononça un discours diffus sur les droits de l'homme et les trahisons de la cour; après cette harangue, ils défilèrent dans l'enceinte de la représentation nationale, aux acclamations d'une partie des députés. Ce cortége étrange était, en ce moment, de trente mille individus au moins. On se figure facilement tout ce que peut enfanter l'imagination du peuple livrée à elle-même. D'énormes tables portant la déclaration des droits de l'homme ouvraient la marche; des femmes, des enfans dansaient autour de ces tables, en agitant des branches d'olivier et des piques, c'est-à-dire la paix ou la guerre au choix de l'ennemi; ils répétaient en chœur le fameux ça ira. Cette foule de gens ivres et couverts de haillons, offrait un spectacle dégoûtant. On y voyait pêle-mêle des forts de la halle, des ouvriers de toutes les classes, avec de mauvais fusils, des sabres et des fers tranchans placés au bout de gros bâtons. Des bataillons de la garde nationale suivaient en bon ordre pour contenir le tumulte par leur présence; après venaient encore des femmes suivies d'autres hommes armés. Beaucoup de ces individus portaient des emblêmes grossiers et terribles à la fois. Sur des banderolles flottantes on lisait: La Constitution ou la Mort! Des culottes déchirées étaient élevées en l'air aux cris de Vivent les Sans-Culottes! D'autres avaient écrit sur leurs bonnets ou sur des drapeaux: Tremblez, tyrans, le Peuple est debout! Enfin un signe atroce vint ajouter la férocité à la bizarrerie du spectacle: au bout d'une pique était porté un cœur de veau, ou, selon d'autres, de cochon encore saignant, avec cette inscription horrible: Cœur d'aristocrate! La douleur et l'indignation éclatèrent à cette vue: sur-le-champ l'emblême affreux disparut, mais ce fut pour reparaître encore aux portes des Tuileries, où ce formidable rassemblement se rendit aussitôt.