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CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE;
Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats, Massacres, Parricides, et autres Forfaits, commis en France, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans l'ordre chronologique, et extraits des anciennes Chroniques, de l'Histoire générale de France, de l'Histoire particulière de chaque province, des différentes Collections des Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.
PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.
Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
C. DELAVIGNE. École des Vieillards.
Tome Septième.
Paris.
CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
PLACE SORBONNE, N. 3.
1834
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.
LE CURÉ ÉTIENNE PACOT,
INJUSTEMENT CONDAMNÉ A MORT.
«Serait-il vrai que nos lois, qui veillent assidûment à la punition du crime, auraient laissé l'innocence sans défense et sans secours contre les erreurs judiciaires? En armant les magistrats d'un pouvoir terrible, mais nécessaire, aurait-on oublié qu'ils participent à la fragilité et aux passions humaines, et que les plus belles institutions deviennent menaçantes, au lieu d'être protectrices, si l'on ne fait rien pour en prévenir les erreurs?»
Tel est le début d'un mémoire publié vers 1819; et ces paroles sont le cri de douleur d'un vieillard presque octogénaire, d'un vénérable ecclésiastique, d'Étienne Pacot, dont les malheurs ont fini par égarer la raison, et qui aujourd'hui attend, dans une maison de santé, la fin de sa longue et malheureuse carrière.
Le sieur Pacot, échappé comme par miracle aux brigandages de la révolution, qui toutefois l'avaient contraint de quitter la paroisse qu'il administrait, s'était retiré dans ses propriétés, situées en grande partie à Bourberain, département de la Côte-d'Or. Un homme, nommé Prétot, vint s'établir dans le même endroit. L'abbé Pacot le reçut sans défiance; mais il fut bientôt cruellement puni de cet excès de sécurité. Prétot commit chez lui un vol considérable, et attenta à sa vie à deux reprises différentes. D'abord il lui tira un coup de fusil par sa fenêtre; ce fait fut attesté par le nommé Nicolas Miel, qui accompagnait alors Prétot; cet homme en fit la révélation à la justice, qui, un peu plus tard, le condamna aux fers pour vol dans une habitation d'une autre commune. La seconde tentative de Prétot sur la personne de l'abbé Pacot, eut lieu le 7 nivôse an VII. Il tira un coup de pistolet à ce propriétaire sur la route de Bèze. L'intimité qui unissait cet homme au juge-de-paix du canton lui assura l'impunité; néanmoins on n'osa l'absoudre entièrement, et sur la déclaration du jury, portant que Prétot n'avait pas eu l'intention de tuer le sieur Pacot, cet attentat ne fut puni que d'un mois d'emprisonnement, et de vingt-cinq francs d'amende.
Cependant Prétot avait fait trop de mal au sieur Pacot, pour n'être pas devenu son ennemi juré. La présence de ce dernier à Bourberain était un reproche continuel pour lui, comme pour ses protecteurs. Il résolut de s'affranchir, par un crime encore plus noir, de la vue importune d'une victime que la Providence avait dérobée à ses premières tentatives de meurtre.
Tout-à-coup le bruit se répandit dans la commune de Bourberain que Prétot et sa femme venaient d'être empoisonnés par le plus subtil des poisons. Le 7 germinal an IX, Prétot le dit lui-même aux deux fermiers du sieur Pacot, qui étaient entrés dans son cabaret. Il leur montra une demi-bouteille à moitié pleine, leur disant que sa femme et lui avaient bu l'autre moitié qui manquait. Il raconta que cette demi-bouteille lui avait été apportée, deux jours auparavant, avec une lettre dans laquelle il était dit qu'on la lui adressait comme un échantillon de vin.
Le même jour, Prétot arrêta deux officiers de santé qui traversaient la commune. Le premier trouva la liqueur douce, et déclara plus tard que ce ne fut qu'une heure après en avoir mis sur sa langue, qu'il sentit une légère chaleur. Le second, au contraire, affirma que cette liqueur était tellement corrosive, que l'eau-forte ne serait pas plus mordante.
Cependant la santé de Prétot n'avait pas subi la moindre altération; son visage coloré n'offrait aucun des symptômes de l'empoisonnement dont il se plaignait. Aussi, dans les premiers instans, se garda-t-il bien d'aller se montrer à l'autorité. Sa maison n'était séparée de celle du maire de la commune que par un mur, et pourtant il ne l'instruisit pas du crime qui, selon lui, avait failli lui coûter la vie. Il ne requit même pas l'assistance du juge-de-paix, son ami, qui ne demeurait qu'à une demi-lieue de Bourberain.
La calomnie ne saurait procéder par des voies aussi directes, sans compromettre souvent le succès de ses manœuvres. Il fallait que Prétot s'assurât d'abord des moyens d'accréditer l'odieuse fable qu'il avait inventée. Il lui fallait quelques témoins. Il gagna une femme simple et crédule, et lui recommanda, ainsi qu'elle le déclara elle-même plus tard, de dire, lorsqu'elle serait interrogée à ce sujet, qu'elle avait vu Prétot en proie à des vomissemens, et qu'elle lui avait donné du lait.
Le 10 germinal, il fit six lieues à pied pour se rendre à Dijon, mais il ne porta pas encore sa plainte à la justice, et revint le jour même à Bourberain. Le lendemain, il eut encore la force de recommencer ce pénible voyage, et, cette fois, il rendit plainte devant le directeur du jury, mais en déclarant toutefois qu'il ignorait jusqu'alors l'auteur du crime.
Cette première démarche suffisait pour le moment à Prétot; il était satisfait d'avoir éveillé l'attention de la justice; il se désista dans les vingt-quatre heures. Cette marche était de la plus perfide habileté; elle lui facilitait les moyens de porter à la victime qu'il s'était choisie les coups qu'il lui préparait. Bientôt en effet, il fit circuler de sourdes rumeurs qui désignaient l'abbé Pacot comme auteur de l'empoisonnement, et lui-même déposa que, dans le premier moment, il avait accusé ce prêtre, n'ayant pas d'autre ennemi sur la terre.
Sur cette dénonciation, on arrête le sieur Pacot; le dénonciateur lui-même vient avec un fusil, afin, dit-il, de prêter main-forte à la gendarmerie. Le lendemain, deux simples gendarmes font une perquisition dans le domicile de l'abbé Pacot. Deux jours après, le juge-de-paix en fait une nouvelle, tendant à s'assurer si l'on trouverait de l'arsenic dans la maison: il prend pour témoin le beau-frère de l'accusateur. Ce témoin était prévenu de la visite du juge de paix; il quitta son troupeau qu'il gardait, pour aller à la rencontre de ce magistrat. Il n'est pas nécessaire de faire sentir à nos lecteurs combien il était irrégulier, même scandaleux, de choisir le beau-frère du délateur pour témoin de l'un des actes les plus importans de la procédure. Mais ce choix n'avait été fait ni au hasard, ni sans de fortes raisons. Le témoin lui-même en révéla le motif dans un moment de véracité. Il convint que Prétot lui avait donné un cornet de poudre blanche, avec mission de le glisser furtivement dans la maison de l'abbé Pacot, lors de la visite.
Il se trouvait chez le prévenu un reste de limonade médicinale faite avec du sel d'oseille, La décomposition qui en fut faite ne laissa pas le moindre doute sur la nature de cette liqueur. Mais le juge de paix, ami de Prétot, avant d'appeler un homme de l'art, comme son devoir le lui prescrivait, s'empressa de faire avaler de cette limonade à un poussin; puis il l'emprisonna dans une soupière qu'il ferma bien hermétiquement de son couvercle. Privé d'air, le pauvre animal allait périr asphyxié, si la domestique de l'abbé n'avait soulevé le couvercle. Le poussin mort, quelle conséquence n'aurait-on pas tirée de ce fait contre l'accusé? On n'aurait pas manqué de moyens pour travestir l'asphyxie en empoisonnement.
Cependant le sieur Pacot fut conduit dans les prisons; l'une de ses domestiques, Louise Poinsot, qui devait jouer un rôle nécessaire dans l'affreuse tragédie qu'on avait imaginée, partagea le sort de son maître. L'abbé Pacot fut tenu au secret le plus rigoureux pendant quatre-vingt-dix jours.
Mais tous les maux qu'on faisait peser sur lui ne rendaient pas l'accusation plus vraisemblable. On avait beau l'abreuver d'outrages, son innocence n'en éclatait que plus visiblement. Un jour, on le fit sortir de sa prison; on le traîna en spectacle dans les rues, et on le conduisit chez un marchand droguiste, sous prétexte que la femme de ce marchand avait déclaré qu'un homme de la campagne était venu lui demander à acheter de l'arsenic.
Nous arrivons à la plus odieuse des manœuvres qui furent dirigées contre l'abbé Pacot. Louise Poinsot, sa domestique, avait été, comme on vient de le voir, arrêtée en même temps que lui. On l'accusa d'avoir remis la bouteille empoisonnée à un commissionnaire pour la porter à Prétot. On avait fait entendre plusieurs enfans qui avaient dit avoir vu une fille portant cette bouteille, et lui avoir offert de la porter. Les questions les plus minutieuses avaient été faites à ces enfans touchant la figure et les vêtemens de cette fille. Tout ce qu'on en avait pu tirer, c'est qu'ils avaient reconnu quelques-uns des vêtemens de Louise Poinsot: quant à la figure, l'un d'eux avait dit qu'il croyait la reconnaître; les autres répondaient qu'ils n'y avaient pas fait assez d'attention. On pensa que c'en était assez pour effrayer une fille simple, et la rendre l'instrument de la perte de son maître. Des magistrats n'eurent pas honte d'employer auprès d'elle les plus vives instances pour la déterminer à accuser l'abbé Pacot. Ils épuisèrent dans ses longs interrogatoires, l'art des insinuations, des questions captieuses; art funeste, dont l'usage devrait être interdit contre le crime même, dans la crainte que l'on pût jamais en abuser contre l'innocence.
Un jour, elle comparaît devant le directeur du jury. «La vérité est découverte, lui dit-il; votre maître est convaincu; vous n'avez pas voulu vous sauver seule, vous périrez avec lui.» Au même instant, quatre hommes entrent dans le cabinet; un d'eux lui annonce qu'on veut l'arracher à la mort; que les portes de la prison vont s'ouvrir pour elle; mais qu'il faut qu'elle confirme de sa bouche la vérité, bien qu'elle soit déjà connue.
Mais cette pauvre fille, malgré son extrême simplicité, trompa les espérances de ces juges prévaricateurs, et rendit tous leurs efforts inutiles. On ne put parvenir à lui arracher une parole accusatrice, ni l'engager à trahir la vérité. L'aspect de la mort qu'on lui mettait sous les yeux ne put ébranler sa constance. Ce courage héroïque ne fut pas la seule preuve de son dévouement; la Providence, comme on le verra bientôt, l'avait désignée pour sauver la vie à son maître.
L'information traînait en longueur; on ne trouvait pas de charges, et on en cherchait toujours. Les fonctions du directeur du jury expiraient; un autre lui succède: une nouvelle information commence, et le prévenu continue à gémir au milieu des horreurs du secret.
Il fallait cependant terminer l'instruction. L'acte d'accusation est dressé contre l'abbé Pacot et sa servante. Le jury d'accusation, appelé à prononcer sur le sort du maître, déclare à l'unanimité qu'il n'y avait pas lieu à suivre. Mais la malheureuse domestique, au milieu des tortures morales qu'elle avait subies, était tombée dans quelques contradictions; le jury crut qu'il n'en fallait pas davantage pour décider qu'il y avait lieu à accusation contre elle.
La rage des ennemis de l'abbé Pacot avait été impuissante dans cette première tentative; ils n'avaient pu rassembler contre lui, non seulement des preuves de nature à entraîner une condamnation, mais même de simples présomptions suffisantes pour motiver la mise en accusation. Vainement sa domestique était accusée; quelques contradictions arrachées par la cruelle adresse des interrogateurs ne sont pas des preuves de culpabilité. Devant le jury de jugement, son acquittement était infaillible; alors leur proie leur échappait tout entière.
La procédure se continuant contre Louise Poinsot, la marche de l'instruction l'amena devant le tribunal criminel. On découvrit alors qu'un des membres du jury d'accusation, qui avait prononcé la mise en liberté de l'abbé Pacot, n'avait pas trente ans. Le commissaire du gouvernement requit l'annulation de tout ce qui s'était fait, non seulement à l'égard de la domestique, mais encore au sujet du maître qui avait été mis hors de l'accusation.
En bonne jurisprudence, la déclaration du jury d'accusation, concernant l'abbé Pacot, rendue depuis cinq mois, et contre laquelle le commissaire du gouvernement ne s'était pas pourvu en cassation, était devenue irrévocable. Et cependant les trois juges du tribunal criminel de Dijon cassèrent la déclaration qui l'avait fait mettre en liberté, aussi bien que celle qui mettait en accusation Louise Poinsot. Par un inconcevable oubli de toutes les formes et des règles les plus élémentaires du droit et de la justice, l'instruction recommença contre l'abbé Pacot.
Ce jugement inique fut rendu le 1er nivose an X. Trois heures après, à neuf heures du soir, les gendarmes arrêtèrent le sieur Pacot, et saisirent tous ses papiers, dont il ne put jamais obtenir la restitution. L'abbé Pacot subit de nouveau la torture du secret pendant cent trois jours.
Une troisième instruction se poursuivit alors contre le maître et sa fidèle domestique. On leur adjoignit une autre servante, contre laquelle on n'avait pas informé jusque alors. Un simulacre de jury d'accusation, composé selon le caprice des juges, déclara qu'il y avait lieu à accusation contre les trois prévenus. On ne prétend point accuser ces jurés de perversité; mais on peut les taxer de faiblesse: ils étaient les aveugles instrumens de ceux qui les dirigeaient. «Je n'ai été appelé, disait l'un d'eux depuis ce jugement, que pour remplacer un juré absent: mais tout était fini, et je n'ai eu qu'à donner ma signature.» Un autre juré disait sur le même sujet: «Le directeur du jury, ainsi que son substitut, nous ont dit que nous n'avions aucune part à prendre dans cette affaire; qu'il fallait signer, et renvoyer les trois prévenus pour être jugés au chef-lieu du département.»
Les prévenus furent donc soumis au jury de jugement. Après trois informations successives, pas un mot, pas une syllabe accusatrice ne s'élevait contre eux. Cependant l'abbé Pacot fut condamné, après avoir été privé de toutes les garanties que la loi accorde aux accusés.
Douze jurés spéciaux devaient prononcer sur son sort. Cinq se trouvaient absens; on les remplaça, non pas en les tirant au sort, comme la loi l'exige formellement, mais en les désignant arbitrairement à l'instant même. Un de ces jurés s'était acquis le surnom de Coupe-Tête dans les massacres dont la ville de Dijon avait été le théâtre pendant la tourmente révolutionnaire. Ce fut à cette violation manifeste de la loi que l'abbé Pacot dut son salut; ainsi le crime finit par se prendre dans ses propres piéges. On n'eut pas honte d'appeler en témoignage un commis-greffier qui avait rédigé tous les actes de la première procédure. Cet homme osa déclarer qu'il avait entendu Louise Poinsot dire qu'elle avait porté la bouteille, sans savoir ce qu'elle pouvait contenir. «Eh! malheureux! lui répondit cette fille indignée, dites donc que c'est vous qui m'avez dit plusieurs fois qu'il ne fallait que cette déclaration pour me faire mettre en liberté.» La force de cette réponse accabla le témoin qui fut réduit au silence.
Mais vainement l'évidence terrassait les accusateurs de l'abbé Pacot; on ne le jugeait que pour la forme; sa perte était résolue. Il entendit prononcer son arrêt de mort; les deux domestiques furent acquittées.
L'abbé Pacot fut reconduit en prison, après avoir protesté contre cet assassinat juridique. Il lui restait un refuge à la Cour de cassation, pour prévenir ou du moins retarder l'affreux triomphe de ses ennemis. Mais plongé dans un cachot, livré à des porte-clefs qui refusaient d'écouter sa prière, il n'avait pas la liberté de faire entendre ses plaintes, et le fatal délai de trois jours allait expirer. Heureusement la Providence lui envoya un frère aîné qui revenait de l'émigration et qui, à force de soins et de peines, parvint à pénétrer jusque dans son cachot, et à lui procurer les moyens de recourir à la justice de la Cour suprême.
Là, les choses devaient changer de face; la procédure était monstrueuse: la haine avait aveuglé les ennemis du sieur Pacot au point de négliger toutes les formes.
On tenta un dernier effort pour rendre ce recours illusoire. Quarante jours s'étaient écoulés depuis le jugement, et les pièces du procès n'avaient pas encore été envoyées à la Cour de cassation; on espérait qu'à force de retards, la victime succomberait à la rigueur de son sort. Plongé dans le cachot le plus infect, l'abbé Pacot réunissait aux plus pénibles des souffrances morales les souffrances physiques les plus horribles; elles devinrent telles, que, malgré la force de son tempérament, il tomba dangereusement malade. Sa mort paraissait inévitable. Il fallut tout le dévouement de la fidèle Louise Poinsot pour l'arrêter au bord de la tombe prête à l'engloutir.
Cette simple villageoise, mue par un sentiment de la plus noble générosité, vendit à son frère le peu qu'elle possédait, et sans prendre conseil de personne, se rendit à Paris, à pied, pour sauver les jours de son malheureux maître. Elle alla solliciter seule une audience du comte Abrial, ministre de la justice. Cet homme respectable, digne de la haute mission qui lui était confiée, accorda l'audience sollicitée, écouta Louise Poinsot avec bonté, et lui promit de donner des ordres pour accélérer l'envoi des pièces. Elle parvint à instruire son maître de la démarche qu'elle venait de faire; et celui-ci trouva encore la force d'écrire au commissaire du gouvernement, et de lui exprimer son étonnement de ce que les pièces n'avaient pas été envoyées. La lettre du sieur Pacot était du 1er thermidor an X; on la lui renvoya le jour même avec une note portant que les pièces étaient parties depuis dix jours; et cependant le comte Abrial ne les reçut que le 3 thermidor. Quand on avait vu qu'il était impossible de les retenir, on avait cherché, par un mensonge, à déguiser l'horreur d'une persécution qu'on poursuivait avec tant de persévérance et d'animosité.
Enfin, l'heure de la justice sonna pour l'abbé Pacot. L'arrêt de mort fut cassé, parce que les jurés n'avaient pas été tirés au sort. Le commissaire du gouvernement attendit dix-sept jours pour notifier cet arrêt au prévenu, et trente jours s'écoulèrent encore jusqu'à sa translation à Lons-le-Saulnier. Là, malgré les nouveaux efforts de l'intrigue et de la perversité, le nouveau jury déclara à l'unanimité, non seulement que l'accusé n'était pas coupable, mais qu'il n'était pas constant qu'il y eût eu même d'empoisonnement. Cette nouvelle procédure avait présenté plusieurs circonstances curieuses. Comme on le sait déjà, l'accusateur prétendait avoir bu la moitié du poison contenu dans la bouteille qui lui avait été remise, et assurait que ce breuvage lui avait causé des coliques et des vomissemens. Or, la bouteille qu'avait représentée Prétot contenait de l'arsenic dont la plus petite quantité devait donner infailliblement la mort; tandis que Prétot venait soutenir qu'il en avait bu une forte dose presque impunément. Aussi l'avocat de l'abbé Pacot, indigné de tant d'effronterie, fut heureusement inspiré par cette indignation même. «Vous prétendez, dit-il à Prétot, vous prétendez que vous avez pris, sans autre accident que de simples vomissemens, une dose de poison égale à celle que vous reproduisez ici? L'imposture ne saurait être ni plus impudente, ni plus grossière. Mais admettons pour un moment que vous ayez été fidèle à la vérité. C'est ici le cas de faire une juste application de cet adage: Qui peut le plus, peut le moins. Puisque vous êtes si fort contre les poisons, qu'une quantité capable de donner la mort à plusieurs personnes vous a causé à peine quelques nausées, prenez seulement le quart de ce qui reste dans la bouteille, et je passe condamnation.» Cet argument était invincible; il n'y avait pas de milieu: il fallait ou soutenir l'accusation en avalant la dose indiquée, ou s'avouer calomniateur en s'y refusant. Prétot, confondu, garda le silence, et dès-lors les juges furent convaincus de l'innocence de l'accusé et l'acquittèrent. Pourtant quelque amertume se mêla, pour l'abbé Pacot, au souvenir de cet acte de justice. On prononça son absolution hors de sa présence, contre le vœu de la loi, et pour le priver du droit de conclure contre son délateur. On voulait étouffer le souvenir de ce procès si déshonorant pour ceux qui y avaient figuré comme accusateurs et comme juges; et l'on ne pensait pas que c'est encore une injustice d'enlever à l'innocent persécuté le droit d'obtenir la réparation qui lui est due.
L'abbé Pacot avait cruellement souffert dans sa personne, dans son honneur et dans ses biens. Pendant l'intervalle du temps qui s'était écoulé entre les deux procédures, pour acquitter les frais de la première, la justice avait mis la main sur les propriétés de l'abbé Pacot et en avait fait consommer la vente. Une nouvelle monstruosité se rencontra à côté de cette expropriation irrégulière. On rapporte qu'un des juges de l'accusé devint acquéreur d'une de ses propriétés.
On pense qu'après avoir souffert de tant de manières différentes, l'abbé Pacot ne pouvait se contenter de l'arrêt de Lons-le-Saulnier; il était loin de vouloir la vengeance; mais, selon lui, la vérité devait briller dans tout son jour; son innocence devait être reconnue autrement que par un arrêt d'acquittement. En conséquence, il éleva des réclamations à l'effet d'obtenir une réparation plus réelle; on écouta ses raisons, on les trouva de toute justice, on le plaignit, mais on lui objecta, comme un obstacle insurmontable, des raisons de jurisprudence, des principes d'ordre social.
Néanmoins, tout rempli de la bonté de sa cause, l'abbé Pacot ne se rebuta pas. La Restauration semblait devoir lui aplanir toutes les difficultés; point du tout: il ne fut pas plus heureux. En 1817, lorsqu'il porta ses plaintes au pied du trône, des magistrats le condamnèrent comme calomniateur, comme s'il n'eût pas légitimement acquis le droit de se plaindre!
Ce dernier fait se trouve consigné dans un mémoire qu'il publia plus tard avec la signature du célèbre avocat Dupin, et avec cette épigraphe tirée d'un ouvrage de ce jurisconsulte: «S'il eût été trouvé coupable, il aurait dû à la société une réparation dans sa personne et dans ses biens. Il est innocent; la proposition est renversée: c'est à lui que l'indemnité est due.»
Au reste, que l'on ne croie pas que ce fût pour lui-même que l'abbé Pacot réclamât une indemnité de ses souffrances, de ses malheurs et de ses pertes. Non! ce vénérable ecclésiastique comptait au nombre de ses vertus, le désintéressement le plus évangélique. Comme il le disait lui-même, parvenu à plus de quatre-vingts ans, qu'avait-il besoin des biens de ce monde? C'était uniquement dans les intérêts de sa famille qu'il militait avec tant de persévérance contre la jurisprudence établie.
Le plus doux et le plus tolérant des hommes dans toutes ses relations sociales, il semblait subir une soudaine métamorphose, dès qu'il était question de ses infortunes et de l'iniquité de ses juges. Alors ses yeux devenaient étincelans, ses cheveux se hérissaient, sa parole s'animait; alors il ne souffrait pas la moindre contradiction, et fermait la bouche à ceux qui lui adressaient quelque objection, en leur disant que lui seul pouvait sentir tout ce qu'il avait souffert injustement, et qu'on ne parviendrait jamais à lui persuader qu'il était juste de ne pas l'indemniser. Il était facile de voir que cette catastrophe, œuvre de la plus perverse calomnie, qui avait bouleversé une portion de son existence, ravageait insensiblement ses facultés intellectuelles, en y établissant une idée fixe qui dominait tout, et venait se mêler à tout, pour tout embrouiller et tout confondre.
Nous vîmes ce bon prêtre, il y a quelques années, chez un homme d'un grand mérite, enlevé trop prématurément à ses nombreux amis et aux lettres, qu'il cultivait obscurément et pour elles-mêmes, mais non pas sans utilité et sans distinction; nous voulons parler de M. L. Hubert, auteur du Conteur, recueil très-remarquable, quoiqu'il fût très-peu remarqué, n'ayant été prôné par aucun journal. Dans cet ouvrage, où sont traitées, sous une forme piquante et dramatique, les questions les plus importantes de la législation, le but de l'auteur était d'éclairer l'homme sur la nature de ses devoirs et de lui faire sentir les avantages dont la pratique du bien est la source. Une des nouvelles racontées par M. Hubert, l'Accusé absout, traitait à fond le point si délicat qui intéressait personnellement l'abbé Pacot. La question y était examinée sous ses divers aspects; la cause de l'humanité y était plaidée avec une chaleureuse éloquence, celle de la société avec une puissante dialectique; tous les intérêts étaient pesés avec bonne foi; rien de sophistique, rien de captieux: jamais controverse ne fut plus consciencieuse.
L'abbé Pacot, alors attaché à Saint-Sulpice, s'était lié avec M. Hubert, par suite de la publication de cette nouvelle, qui néanmoins ne le satisfaisait pas complètement. Il venait quelquefois discuter avec lui sur cette question qui, hors des devoirs de son ministère, l'occupait tout entier. Le hasard nous fit assister à une de ces discussions. Placés pour ainsi dire en présence d'une passion intéressée, toute légitime, et digne d'excuse dans ses exigences, et de la raison parlant au nom de l'ordre et de la société, notre rôle se bornait à écouter.
«Je n'ai pas la présomption de créer des règles légales, disait l'abbé Pacot d'un ton animé; je me borne à soumettre les idées que me suggère l'indifférence avec laquelle est vu l'état de l'homme qu'atteint le soupçon. Lorsqu'un individu est poursuivi à la requête d'une partie civile, il est à la discrétion du juge de lui allouer des dommages, si la plainte semble mal fondée. Or, pourquoi, dans les poursuites d'office, l'État ne serait-il partie que pour la portion favorable des chances de l'accusation? Pourquoi, à titre égal de plaignant, la société ne serait-elle passible d'aucun dédommagement, à raison des faux griefs exposés en son nom, tandis que tout particulier a des risques à courir, en amenant son meurtrier ou son spoliateur devant un tribunal?
«—Parce que, interrompit M. Hubert, il est sagement présumé que, de la part de la société, aucun motif coupable n'a dirigé les poursuites. On ne pourrait rendre la société partie, sans assimiler l'officier de la loi à un adversaire de l'accusé; sans laisser arguer envers lui de passions haineuses; sans donner à un ministère de protection l'odieux aspect de l'agression. Non, la partie publique ne doit jamais être vue comme menaçante pour l'individu paisible; comme portée, dans aucun cas, à commettre sciemment le tort; comme pouvant nuire autrement que par de fausses notions, autrement que par le louable dessein de débarrasser la société de l'ennemi des lois nécessaires à son existence. De même qu'aucune flétrissure ne doit être attachée à un arrêt cassé en appel, l'élargissement d'un prévenu, même après une détention prolongée, ne doit accuser que la fatalité de certaines circonstances, que l'absence de cette vue pénétrante attribuée à Dieu seul. La foi qu'il convient d'avoir dans l'intégrité de l'examinateur d'un soupçon de délit, n'existerait pas, s'il était déclaré qu'un accusé est indemne, parce que ce serait reconnaître tacitement que les poursuites n'avaient pour fondement aucune de ces causes qui justifient aux yeux du juge les attaques d'une partie civile.
«—Je veux m'isoler un instant pour vous répondre, reprit l'abbé tout ému: d'après vos principes, l'esprit de la loi est d'opposer, toujours et absolument, la société à l'individu: votre premier point de dogme est la réunion de tous contre les écarts de chacun. Dans le zèle à punir l'infraction, on s'occupe plutôt d'appliquer les peines que de réparer l'atteinte faite aux intérêts particuliers; on oublie que l'objet d'une justice substantielle est de rendre à chacun ce qui lui appartient, avant de songer au châtiment et à ses influences. Enfin, en sévissant contre une méchante action, on a en vue moins le tort intrinsèque, que la manifestation du mépris pour les règles prescrites par l'autorité. Et cela, parce que le pouvoir voit en soi l'État, toute la société; parce que l'homme investi du pouvoir veut régner par son titre; parce qu'un faux orgueil place la dignité dans de vains attributs. De sorte que c'est la vanité du magistrat, de l'administrateur, qui trouve de l'avantage dans l'esprit de la loi; c'est elle qui recueille le tribut d'abnégation imposé au nom du principe, au nom de tout ce qu'il convient d'appeler intérêt social.
«—Doucement, doucement, répondit M. Hubert. Vous savez combien je déplore vos malheurs; je comprends très-bien votre indignation; je la partage même en compatissant à vos souffrances. Mais il faut toujours respecter la base de l'ordre: rejetez-vous sur la fragilité humaine, et ne perdez jamais de vue que les inconvéniens de l'état de société sont compensés par de grands avantages.
«—Vous en parlez bien à votre aise.... Vous n'avez jamais eu à gémir sous le poids d'une condamnation capitale.... Mais, monsieur, ma position est bien différente; elle doit peut-être être mise à part, entre toutes les erreurs de la justice. L'arrêt qui me condamna fut plus monstrueux, mille fois, que celui qui fit tomber la tête de l'infortuné Lesurques, dont l'innocence ne saurait être contestée. Dans la malheureuse affaire qui perdit cet honnête homme, il y avait un crime bien avéré; le corps de la victime était là; une fatale ressemblance fit arrêter Lesurques comme l'un des meurtriers: il périt!..... Mais moi, non seulement j'étais innocent, mais encore le crime que l'on m'imputait n'était qu'une invention de la calomnie; il n'y avait pas de corps de délit. Vous savez aussi que plusieurs de mes ennemis siégeaient parmi mes juges. Si je ne péris pas comme Lesurques, ce fut une faveur éclatante de la Providence; mais je fus emprisonné, spolié, abreuvé d'amertumes de toute espèce.....
«—Oui, oui, votre position est bien cruelle, bien poignante, répliqua M. Hubert. Je voudrais, pour tout au monde, pouvoir la soulager; vous avez été victime de l'esprit de désordre qui s'était introduit dans l'exercice de la justice, comme dans toutes choses. Mais songez que, pour réparer les maux qui en sont résultés, il faudrait changer l'ordre établi, déroger à des principes de droit généralement consacrés. C'est une arche sainte à laquelle il ne faut porter la main qu'avec précaution et respect.
«—J'ai donc tort de réclamer une indemnité? s'écria l'abbé Pacot avec chaleur.
«—Non, vous n'avez pas tort. Comme simple particulier, je vous l'accorderais de grand cœur; je la regarderais même comme l'acquittement toujours insuffisant, quel qu'il fût d'ailleurs, d'une dette éminemment sacrée. Mais l'instabilité des choses, dans les temps où nous vivons, me fait comprendre que le gouvernement ne puisse travailler à faire cesser, à réparer le mal dont vous vous plaignez si justement. Il n'en serait pas de même dans un ordre politique permanent et bien réglé; car je me plais à croire qu'il serait impossible que l'on eût de semblables erreurs à réparer.»
Ces mots calmèrent un peu l'abbé Pacot; il n'était pas convaincu; il se trouvait presque dans la même situation d'esprit que le célèbre Galilée devant les inquisiteurs. Mais les paroles de M. Hubert l'avaient amené peu à peu à une sorte de pente vers la résignation. Le sage, le profond interlocuteur termina l'entretien à peu près en ces termes, qui sont textuellement ceux de la conclusion de l'Accusé absout: «Oui, on doit renoncer à découvrir un moyen d'indemniser l'accusé, reconnu innocent, des misères qui accompagnent et suivent l'état de détention. Jamais, assurément, le législateur ne consentira à augmenter les difficultés qui gênent la marche du pouvoir judiciaire, même en Angleterre où il a le moins d'entraves; et voulût-il ajouter à l'inextricable chaos où se perd déjà notre jurisprudence, je le défierais de satisfaire les moins exigeans par une opinion quelconque, seulement sur ces deux questions qui deviendraient bientôt la source de mille autres: les journées de détention auront-elles un prix commun, ou relatif aux situations? la suspension des affaires, la perte du crédit, les affections domestiques, l'état de santé, seront-ils pris en considération?—Il faut en convenir; rien ne peut être imaginé pour rendre la réparation satisfaisante: la distribution de l'indemnité ferait plus de mécontens que le refus d'en allouer aucune. Mais pourquoi s'évertuer à chercher un remède impossible, quand il est si facile d'en prévenir le besoin? Demandez, sollicitez sans cesse un mode de poursuites où la liberté de l'individu ait pour garantie l'inamovibilité des magistrats; obtenez que le ministère public soit une magistrature à laquelle il ne puisse être enjoint d'accuser et de retarder la mise en jugement; tâchez qu'il faille au moins un plaignant, ou des charges substantielles pour retenir un homme sous les verroux après vingt-quatre heures d'enquête; faites décider que le jugement sera prononcé dans un délai déterminé, si le prévenu ne s'y oppose..... Cela, toutefois, ne pourrait avoir lieu que s'il n'existait pas de troubles politiques; car, dans les temps d'effervescence, on ne peut affirmer que l'action du pouvoir doit être renfermée dans de semblables limites. Et je conçois si bien la réserve avec laquelle doit se traiter la question d'opportunité, qu'afin d'éviter de mettre en avant aucune proposition intempestive, je m'abstiendrai désormais d'aborder ces matières.»
Tous ces argumens étaient sans doute excellens, et puisés dans une raison supérieure et dans une parfaite connaissance des difficultés qui hérissaient la question. Mais ils ne pouvaient être à l'usage de l'abbé Pacot. Comment lui démontrer que sa position si cruelle était cependant une nécessité? Il n'en continua donc pas moins activement, mais toujours sans succès, ses poursuites en indemnité. Et encore aujourd'hui, que cet infortuné joint à tous ses autres malheurs celui de la perte de la raison, c'est toujours cette idée qui occupe et empoisonne ses rêves du jour et de la nuit.
COMPLICATION DE SCÉLÉRATESSES.
Voici encore une effrayante série de forfaits, où le libertinage et la cupidité jouent tour-à-tour le principal rôle. On ne saurait trop le répéter, tout s'enchaîne dans le mal, encore plus généralement que dans le bien: un premier crime, s'il reste impuni, en entraîne presque toujours plusieurs autres après lui; c'est un torrent qui, la digue une fois rompue, dévaste et renverse tout sur son passage. Cette vérité n'est que trop bien prouvée; et, il est douloureux de le dire, chaque jour semble se charger d'apporter des exemples à l'appui.
Le 17 mai 1817, Etienne Rouvelle, vieillard âgé de 72 ans, demeurant dans une maison isolée, à Bennecourt (Seine-et-Oise), fut trouvé mort, près de sa cheminée. Cet homme passait pour avoir cinq mille francs d'économies. Après des soupçons portés sur plusieurs individus, un des gendres du défunt, Guillaume Normand, fut arrêté, mis en cause et déclaré coupable par le jury, à la simple majorité de sept voix contre cinq. Les magistrats de la cour d'assises de Versailles délibérant à leur tour, trois opinèrent pour l'acquittement, deux pour la condamnation, et aux termes de la loi, Guillaume Normand fut condamné au supplice des assassins, et subit sa peine peu de temps après.
Il y avait dix-huit mois que le meurtre de Rouvelle avait été commis, lorsque le même canton fut le theâtre de plusieurs autres événemens non moins tragiques.
Le meunier Planche, habitant de Villez près Bennecourt, vivait fort mal avec sa femme, qui, au rapport de la chronique scandaleuse, avait eu plusieurs amans, et en dernier lieu, un boulanger nommé Barnabé Pernelle, âgé de vingt-cinq ans. Celui-ci, de son côté, s'attirait le blâme et le mépris de tous les honnêtes gens, par les mauvais traitemens qu'il faisait subir à sa femme, qui jouissait de l'estime générale dans le pays.
Le 23 novembre 1817, le meunier Planche fut trouvé noyé dans la petite rivière d'Epte, qui faisait tourner son moulin. Comme cet homme était presque habituellement ivre, sa mort fut regardée comme un accident. Cependant plusieurs rumeurs circulaient dans le village contre Barnabé Pernelle et contre la femme Planche elle-même. Un des habitans disait que Planche étant mort, le tour de la femme Pernelle ne tarderait pas, et qu'il ne lui donnait pas un an à vivre.
Cette prédiction sinistre fut bientôt réalisée. Le 14 mai 1818, pendant l'absence de Barnabé Pernelle, sa femme, restée seule à la maison, fut trouvée assassinée, la tête dans l'âtre de la cheminée, et ses vêtemens à demi consumés. Il fut constaté que cette femme avait péri d'une mort violente; mais ce meurtre ne paraissait accompagné d'aucune soustraction: une croix d'or restait au cou de la victime. Son mari, présent aux perquisitions de la justice, retrouva dans une armoire deux louis qu'il disait être toute la fortune actuelle de la maison; mais ensuite il se rétracta et prétendit qu'on lui avait volé 150 francs.
Après bien des conjectures, les soupçons s'arrêtèrent sur un vigneron, âgé de trente-quatre ans, nommé Crespin Normand. On avait aperçu des traces de sang sur ses vêtemens; au moment où l'on se présenta pour l'arrêter, sa femme venait de laver sa veste, son gilet et sa chemise, et en avait fait disparaître des traces sanglantes. A son premier interrogatoire, vaincu par l'évidence des preuves, et peut-être aussi par la violence de ses remords, Crespin Normand n'hésita pas à faire l'aveu de son crime.
Suivant lui, Barnabé Pernelle lui ayant prêté 500 francs, à raison de 40 francs d'intérêt par an, et lui ayant fait souscrire une obligation de 800 francs, qu'il était hors d'état de payer, cette obligation l'avait mis, lui Crespin, sous l'entière dépendance de son créancier. Pernelle alors lui promit quittance totale, s'il voulait consentir à étouffer sa femme de manière à ne point lui faire de marques de violence. Crespin résista d'abord à ces propositions plusieurs fois réitérées; mais, pressé par les exigences de son créancier, il se décida enfin dans la soirée du 13 mai. Rempli de son exécrable mission, il se rendit chez la femme Pernelle, conversa tranquillement avec elle pendant deux heures, et tandis qu'elle faisait les apprêts du souper de son mari, il l'étendit morte d'un seul coup, à l'aide d'un gros maillet de bois.
Quelques jours avant sa mort, la malheureuse femme Pernelle avait fait à un de ses voisins une confidence qui formait une présomption grave en faveur des révélations de Crespin. Tiraillé par ses irrésolutions, ou peut-être poussé par le désir d'inspirer plus de sécurité à sa victime, Crespin avait confié à la femme Pernelle elle-même la commission cruelle que son mari lui avait donnée, en lui promettant bien de ne pas l'exécuter.
Crespin dénonça aussi Barnabé Pernelle et son cousin, Valentin Pernelle, comme complices de l'assassinat du meunier Planche. Suivant sa déclaration, Pernelle, qui entretenait un commerce adultère avec la femme Planche, l'avait engagé à le débarrasser du mari. Plusieurs tentatives échouèrent. Enfin, une nuit, pendant que la femme Planche couchait dans le moulin, les trois assassins pénétrèrent dans le corps de logis où le mari était couché; ils le trouvèrent pris de vin, suivant sa coutume, et étendu sur son lit presque sans sentiment. Ils le saisirent, le transportèrent à la rivière, et l'y plongèrent tout habillé. Planche ne reprit ses sens qu'au moment où on allait le précipiter dans l'eau. Il mordit un des Pernelle à la cuisse, et déchira son pantalon avec ses dents.
Grièvement inculpée par cette déclaration de Crespin, la femme Planche fut arrêtée; mais on la remit en liberté, faute de preuves suffisantes. Peu de temps après, elle s'empoisonna avec de l'arsenic. Elle avait dit à un témoin que, quinze jours après la mort de son mari, Crespin avait osé lui révéler le secret du fatal complot, et que, depuis ce temps, sa conscience ne lui laissait plus un seul instant de repos.
Enfin, dans des aveux postérieurs, Crespin, non content de s'accuser lui-même, avait essayé de laver la mémoire de Guillaume Normand, au sujet du meurtre du vieillard Rouvelle. Il voulut même décharger Barnabé et Valentin Pernelle des crimes qu'il leur avait d'abord imputés.
L'acte d'accusation était rédigé le 14 mai 1819; il fut signifié, peu de jours après, aux accusés. Le public attendait l'ouverture des débats. On était curieux de voir quelle attitude y prendrait Crespin Normand. Mais celui-ci, cédant à ses remords, et voulant sans doute prévenir la mort ignominieuse qui lui était réservée, s'étrangla dans sa prison.
Dans cet état de choses, il ne restait plus à juger que les deux cousins Pernelle; le premier, boulanger, accusé de complicité dans l'assassinat de sa femme et du meunier Planche; le second, comme complice du meurtre de ce dernier. Les débats furent longs. Enfin, les prévenus furent déclarés coupables, à la majorité de onze voix contre une, sur les divers chefs d'accusation portés contre eux. En conséquence, ils furent condamnés à la peine de mort.
Peu de temps après la décision du jury, on apprit un événement des plus étranges, qui venait servir, en quelque sorte, de corollaire à cet horrible procès. Le sieur Lemoyne, père de la veuve Planche, que le désespoir d'être inculpée dans l'assassinat de son mari, avait portée à se donner la mort, était assigné en témoignage. Voyageant à pied, pour se rendre de Mantes à Versailles, il avait été assailli par des inconnus, qui le précipitèrent et le noyèrent dans la Seine.
JEAN HEINRICH,
PARRICIDE.
Un crime épouvantable, accompagné de circonstances non moins atroces qu'extraordinaires, vint affliger l'Alsace, en 1818. Depuis long-temps les discours et les menaces de Jean Heinrich annonçaient qu'il méditait la mort de son père. Un voisin, nommé Stœr, déclarait que, sans son secours, Heinrich père aurait été tué par son fils à coups de hache; que ce dernier apostrophait l'auteur de ses jours en ces termes: «Vieux coquin! tu ne mourras jamais que de ma main.» D'autres témoins rapportaient de semblables menaces, faites par Jean Heinrich à son père, en plusieurs circonstances. Ce malheureux vieillard s'étant vu contraint, en 1817, de quitter sa maison, répondit au sieur Martin Ruhland, maire de Stoswyr, qui l'engageait à retourner auprès de sa famille: «Ils ont voulu me tuer: je suis trop sûr que mon fils Jean en veut à ma vie; ma femme, qui s'entend avec lui, vaut encore moins que lui.»
Effectivement, la mère et le fils, créatures infernales, s'étaient ligués ensemble contre le malheureux vieillard, et les menaces parricides de Jean ne tardèrent pas à recevoir leur horrible accomplissement. Heinrich père était malade depuis quelque temps. Le 28 janvier 1818, son indisposition le força de garder le lit. Cependant sa maladie, loin de prendre un caractère grave, laissait entrevoir une prochaine guérison. Mais cette heureuse chance contrariait les vœux criminels de Jean Heinrich et de sa mère. Ces deux monstres résolurent de concert de mettre un terme à leur incertitude. Ils prennent d'abord toutes les précautions qu'ils crurent propres à cacher le forfait qu'ils préméditaient, et dans la nuit du 28 au 29 janvier, ils s'approchent du lit où l'infortuné vieillard reposait. Le spectacle d'un père, d'un époux souffrant, ne peut arrêter leur férocité. Jean Heinrich se jette sur son père, le saisit à la gorge et l'étrangle, tandis qu'avec ses genoux, il lui meurtrit à coups redoublés et lui enfonce la poitrine. Les cris étouffés de la victime, ses regards mourans, au lieu d'inspirer aux assassins un sentiment de pitié, ne font qu'augmenter leur rage, en raison de la crainte qu'ils éprouvent d'être surpris. Tremblant que son père n'échappe à la mort, Heinrich, le barbare Heinrich, saisit la tête du vieillard expirant, la renverse avec effort, et rompt une vertèbre du cou!..... C'en est fait; le forfait est consommé: les vœux des deux monstres sont accomplis.
Mais la vengeance ne devait pas long-temps se faire attendre. Vainement les assassins s'entourent de précautions; ces précautions elles-mêmes doivent fournir le complément des preuves de leur attentat inouï. Un enfant dont ils croyaient n'avoir rien à redouter, avait tout vu, tout entendu: il fut leur premier accusateur.
Le lendemain matin, Jean Heinrich sort de bonne heure; il annonce aux voisins que son père est mort dans la nuit; il dit avoir arrangé les mains du défunt telles qu'elles doivent rester; il défend expressément d'y toucher avant son retour. Il se rend à Wyr chez le nommé Baldenberger, pour l'engager à venir ensevelir son père, et il lui recommande aussi de lui laisser les mains croisées sur la poitrine, comme il les avait placées avant son départ. Heinrich se rend ensuite chez un charpentier pour lui commander un cercueil, et il lui en remet lui-même la mesure. Il s'éloigne, et ne rentre chez lui que le soir fort tard.
Cependant Baldenberger arrive à la ferme de Gigersbourg, domicile de Jean Heinrich. Il trouve la veuve et ses deux filles encore couchées, dans la seconde chambre, où gisait sur un lit de paille le corps de la victime, entièrement couvert d'un grand drap. La veuve lui défend expressément de remuer le corps. Baldenberger lui faisant observer qu'il faut lui mettre une chemise blanche, elle s'empresse de lui répondre qu'elle n'en a pas, et que d'ailleurs on ne le verra pas, lorsque le tout sera enveloppé d'un linceul. Vers midi, elle envoie Baldenberger chez le charpentier pour hâter la confection du cercueil qui ne fut apporté qu'à cinq heures du soir.
Le cadavre, enveloppé du linceul qu'on avait cousu dans toute sa longueur, sur l'ordre de la femme Heinrich, et contrairement à l'usage du pays, fut déposé dans le cercueil, à l'entrée de la nuit. Mais le charpentier s'aperçut, en soulevant le corps, que la tête tombait en arrière d'une manière remarquable. Il faut observer aussi que l'on évita avec grand soin qu'aucun voisin, qu'aucun parent ne vît la dépouille mortelle du défunt, et qu'aucun d'eux n'avait été appelé pour aider à l'ensevelir.
Depuis ce moment jusqu'au jour de l'arrestation des coupables, Jean Heinrich passa plusieurs nuits hors de la ferme. Le 2 février, ayant couché à Breitenbach, dans un cabaret, et étant informé par la fille de la maison que deux gendarmes venaient d'arriver pour se rafraîchir, il la pria, dans le cas où on le demanderait, de l'avertir en frappant au plafond. Sa crainte était telle alors, qu'il fit un mouvement pour sauter par la fenêtre.
Peu après, le parricide fut arrêté. On connaissait déjà toute l'horreur de son forfait; la justice avait mis aussi la main sur son infâme complice. Les révélations de l'enfant, qui avait tout vu et tout entendu, l'exhumation et l'examen du cadavre, les dépositions d'une foule de témoins relativement aux menaces atroces que Jean Heinrich avait souvent adressées à son père, levèrent entièrement le voile qui avait momentanément caché ce mystère de scélératesse.
Le parricide et sa mère furent amenés devant la cour d'assises de Colmar. Tous les faits furent attestés aux débats par des témoignages authentiques. Un témoin déclara aussi avoir entendu dire à Jean Heinrich, parlant de son père: «Le voilà mort! c'est une grande peine de moins: nous ne pouvions pas vivre ensemble.» Un autre déposa que la mère avait dit: «C'est un grand bien qu'il soit parti: Jean et lui ne pouvaient pas s'accorder. Nous avons le projet de commencer une distillerie, et le vieux buveur n'aurait fait que boire notre eau-de-vie.»
Le 11 mai, sur la déclaration du jury, la cour condamna à la peine capitale Jean Heinrich, âgé de vingt-six ans, et Salomé Schwarts, sa mère, âgée de quarante-neuf ans.
Aux termes de la sentence, ils furent conduits à l'échafaud, pieds nus, revêtus d'un voile noir; ils demeurèrent exposés sur l'échafaud pendant que lecture fut faite au peuple de l'arrêt de condamnation, puis le bourreau leur coupa le poing droit, avant de leur donner la mort.
L'ÉPICIER DUTEIL
ET
DELPHINE CARNET.
Le nommé Duteil, épicier et cultivateur à Orvilliers (Seine-et-Oise), après de longues importunités, avait séduit Delphine Carnet, sa servante, âgée de dix-huit ans. Le commerce adultère qu'elle entretenait avec son maître, l'empire qu'elle avait acquis sur son esprit, inspirèrent bientôt à cette jeune fille l'idée d'un crime. Jalouse d'être seule maîtresse dans la maison, elle forma le projet de se débarrasser de la femme Duteil. Soit qu'elle eût déjà le cœur assez pervers pour avoir conçu seule cette pensée criminelle, soit qu'elle y eût été poussée par le mari, elle ne tarda pas à tenter de mettre son dessein à exécution.
Le 1er septembre 1819 fut le jour choisi par sa jalouse cupidité. Duteil s'était rendu au marché de Houdan; sa femme était seule à la maison. Delphine avait eu le soin d'en écarter les enfans. Bientôt elle appelle sa maîtresse, pour lui montrer une petite bête jaune qu'elle prétend apercevoir au fond du puits du jardin. La femme Duteil, trop crédule, s'approche, se penche et ne voit rien; Delphine l'invite à baisser la tête davantage, et en même temps la précipite au fond du puits.
Heureusement il n'y avait que deux pieds d'eau dans ce puits qui, en tout n'avait que douze pieds de profondeur. Le forfait ne put être consommé. La femme Duteil jeta de grands cris et appela à son secours sa fille Zoé. Au même instant, un seau rempli d'eau tomba sur elle avec sa chaîne de fer, et lui fit une blessure grave. Il est permis de croire que cette chute ne fut pas accidentelle; du moins, la manière dont la servante porta les premiers secours à sa maîtresse, permettent d'en douter. En lui présentant une échelle, elle s'y prenait avec tant de maladresse, que la femme Duteil en fut toute froissée et ne put s'empêcher de croire que l'échelle était dirigée contre elle dans des intentions hostiles. Dans son interrogatoire, cette femme se servit, pour peindre ce qui s'était passé, d'une expression aussi naturelle qu'énergique: saisissant fortement le bas de l'échelle que Delphine paraissait vouloir retirer, elles faisaient, dans cette lutte singulière, tous les mouvemens de deux scieurs de long.
Soit que Delphine reconnût l'impossibilité d'achever son attentat, soit qu'elle fût frappée de repentir, elle fixa enfin l'échelle, aida sa maîtresse à sortir du puits, l'emporta dans ses bras, la mit au lit, lui prodigua les soins les plus tendres, et implora son pardon en la conjurant de ne rien dire à personne de l'action coupable qu'elle venait de faire. Touchée par ses prières et par sa protestation, la malheureuse femme Duteil poussa la bonté jusqu'à lui faire cette promesse avec l'intention de la lui tenir. Mais la nature des plaies et des contusions dont son corps était couvert, l'ayant forcée d'appeler un médecin, la vérité fut reconnue, et Delphine arrêtée. D'abord Delphine, non seulement avoua tout, mais encore elle compromit fortement Duteil, en le signalant comme instigateur de son crime. Plus tard, elle chercha à se rétracter, en annonçant qu'elle seule était coupable du forfait auquel l'avaient portée sa cupidité et sa jalousie à l'égard de la femme Duteil. Cependant le mari coupable avait été arrêté. Mis en accusation avec Delphine Carnet, il repoussa avec beaucoup de présence d'esprit toutes les charges qu'on lui opposait. Il fit valoir une circonstance qui fut constatée dans l'instruction; c'est que le matin de l'événement, il ne voulait pas aller au marché, et s'était décidé à y envoyer sa femme; qu'il n'y était allé que parce que celle-ci avait préféré rester à la maison. Il prétendait prouver, par cette allégation, qu'il ignorait, qu'il ne soupçonnait même pas les projets de sa servante.
Les deux accusés furent traduits devant la cour d'assises de Versailles. A l'audience, Delphine Carnet changea encore une fois de langage, et soutint que Duteil était l'instigateur du meurtre. Toutefois ces aveux d'une fille de dix-huit ans qu'une première erreur avait poussée si loin dans la carrière du crime, ne furent pas aussi foudroyans pour Duteil que la modération exemplaire qui dicta la déposition de sa femme, entendue comme témoin, en vertu du pouvoir discrétionnaire du président de la cour. Cette malheureuse femme déclara, les larmes aux yeux, qu'elle ne pouvait croire son mari coupable: «Le père de mes enfans, ajouta-t-elle, n'a pu vouloir tuer leur mère.»
Après une très-courte délibération, le jury déclara les deux accusés coupables d'une tentative d'homicide, laquelle n'avait été interrompue que par des circonstances fortuites et indépendantes de leur volonté. En conséquence, Duteil et Delphine Carnet furent condamnés à la peine de mort, par arrêt du 16 novembre 1819.
LOUVEL,
ASSASSIN DU DUC DE BERRY.
L'attentat de Louvel, attentat qui couvrit la France entière de deuil et de consternation, est, par les conséquences qu'il entraîna à sa suite, l'un des événemens les plus considérables de notre époque. Louvel, l'un de ces envoyés secrets de la mort qui mettent la main sur les rois, avait choisi pour victime le duc de Berry, parce qu'il voyait en lui seul l'espoir de la famille des Bourbons. Le résultat de son crime ne fut pas tel que sa rage l'avait espéré: le prince assassiné avait pourvu à la continuation de sa race; sous ce rapport, furent donc déçus les criminels calculs de Louvel. Mais par une de ces combinaisons qu'il n'est pas donné à l'homme d'expliquer, le poignard de Louvel devint l'instrument de l'ambition d'un parti antipathique à la nation; dès ce moment, ce parti, ennemi déclaré du progrès des lumières, fit invasion dans toutes les branches du gouvernement, s'appliqua à faire prospérer partout ses plans rétrogrades, mutila peu à peu toutes les libertés publiques, attisa de nouveau, et sans s'en douter, le feu du volcan des révolutions, et vit disparaître dans une éruption soudaine cette vieille dynastie des Bourbons, qui, malgré les avis réitérés de ses amis sincères, lui avait imprudemment confié sa couronne et ses destinées.
Ce parti ambitieux, avide et rancunier, dès que la première nouvelle de l'assassinat du duc de Berry était venu attrister la capitale, n'avait pas manqué d'ameuter ses journaux contre les hommes à idées libérales, désignant Louvel comme un Séide à leurs gages. La procédure prouva le contraire, mais la tactique n'avait que trop bien réussi: le parti anti-national tenait le pouvoir, objet de ses vœux les plus ardens, et l'on sait quels furent les résultats de son administration.
Louvel, enfonçant le fer assassin dans le cœur du prince, n'avait d'autre instigateur que sa haine sombre et fanatique pour la race royale. Depuis long-temps, il méditait son exécrable dessein, mais sans confident, sans auxiliaire; sa trame ne se rattachait qu'à lui seul; seul il voulait la mettre à fin. C'était un de ces êtres à part qui semblent voués par leur destinée à trancher le fil des jours des princes, et mille fois plus à craindre pour eux que les plus hardis conspirateurs. «Ces hommes, dit M. de Châteaubriand, surgissent soudainement et s'abîment aussitôt dans les supplices: rien ne les précède, rien ne les suit. Isolés de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que par leur poignard; ils ont l'existence même et la propriété d'un glaive; on ne les entrevoit qu'un moment, à la lueur du coup qu'ils frappent. Ravaillac était bien près de Jacques Clément. C'est un fait unique dans l'histoire, que le dernier roi d'une race et le premier roi d'une autre aient été assassinés de la même façon, chacun d'eux par un seul homme, au milieu de leurs gardes et de leur cour, dans l'espace de moins de vingt-un ans. Le même fanatisme anima les deux assassins; mais l'un immola un prince catholique, l'autre un prince qu'il croyait protestant. Clément fut l'instrument d'une ambition personnelle; Ravaillac, comme Louvel, l'aveugle mandataire d'une opinion.»
Les détails de cet événement et de la procédure extraordinaire à laquelle il donna lieu viendront parfaitement à l'appui de ces réflexions.
Le 13 février 1820, le duc et la duchesse de Berry s'étaient rendus à l'Opéra; la princesse manifesta le désir de ne pas rester au théâtre jusqu'à la fin du spectacle; le prince, vers onze heures du soir, la reconduisit à sa voiture qui stationnait rue Rameau, et, ayant pris congé d'elle en l'assurant qu'il la rejoindrait dans quelques instans, il se retourna pour rentrer à l'Opéra.
A l'instant même, un homme s'élance, passe près du duc de Berry comme un éclair, et quelques personnes le voient heurter le prince violemment.
La première idée qui vint au duc et à toute sa suite fut que cet homme était tout simplement un curieux indiscret. L'aide-de-camp du prince, M. le comte de Choiseul, fut tellement dominé par cette idée, qu'il prit l'importun par l'habit, et le repoussa en lui disant: Prenez donc garde!... L'homme prit la fuite; mais il n'avait pas fait quelques pas, que le prince s'écria: Je suis assassiné! et en même temps il tenait la main sur un poignard abandonné dans la plaie par l'assassin. A l'instant même, MM. de Choiseul et de Clermont volèrent sur les traces du meurtrier, qu'eux et tous les assistans voyaient courir vers la rue de Richelieu. Le garde-royal Desbiez, qui était de faction auprès de la voiture à l'instant où le crime venait d'être commis, un adjudant de ville, d'autres gardes-royaux et des gendarmes se mirent également à sa poursuite.
L'assassin fut arrêté non loin de là, à l'arcade Colbert, par un garçon limonadier appelé Paulmier, qui le remit aussitôt à l'adjudant de ville et à tous les militaires par lesquels il était poursuivi.
Conduit au corps-de-garde, l'homme arrêté fut fouillé en présence de tous les témoins qui avaient présidé à son arrestation. On trouva sur lui, dans une des poches de son pantalon, une gaîne vide; c'était celle du poignard avec lequel il avait frappé le prince. Dans l'autre poche se trouva une alêne de sellier, affilée aussi en poignard et munie également de sa gaîne. Ces instrumens homicides et une clef qu'il avait sur lui, furent saisis et livrés sur-le-champ, ainsi que sa personne, à la justice.
Cependant on avait conduit le prince, d'abord dans un corridor du théâtre, puis dans le salon de la loge du roi. Le duc de Berry avait lui-même tiré d'une plaie profonde le fer qu'y avait laissé l'assassin. L'arme était grossièrement façonnée en poignard tranchant et aigu, et avait un demi-pied de longueur.
Le prince eut encore assez de force pour le remettre à M. le comte de Ménars, son premier écuyer. Bientôt des médecins furent appelés; mais vainement les secours les plus dévoués, les plus empressés, furent prodigués au malheureux prince: la blessure était mortelle. Le duc ne put même être transporté dans le palais de ses pères, et le 14 février, à six heures et demie du matin, il expira, après avoir demandé à plusieurs reprises la grâce de l'homme qui l'avait assassiné.
Dès le matin, cette funèbre nouvelle répandit avec elle la stupeur et l'alarme dans tous les esprits. Outre l'horreur profonde qu'inspirait généralement le forfait qui venait d'être commis, chacun semblait pressentir les calamités politiques auxquelles cette mort fatale allait donner naissance.
Immédiatement après son arrestation, le coupable avait été conduit devant le commissaire de police, Ferré, qui, ce jour-là, était de service au théâtre. Ce magistrat avait déjà commencé à procéder à son interrogatoire, lorsque M. le comte Anglès, alors préfet de police, le procureur du roi et le procureur-général arrivèrent successivement, s'emparèrent du criminel, et lui firent subir un interrogatoire.
Cet homme déclara s'appeler Louis-Pierre Louvel, être natif de Versailles, âgé de trente-six ans, garçon sellier, employé pour le compte du sieur Labouzelle, sellier du roi, et demeurer aux Écuries, place du Carrousel. Il reconnut que c'était lui qui avait commis le meurtre du prince, et se vanta même de mûrir cet horrible projet depuis 1814. On lui présenta le poignard trouvé dans la plaie de la victime; il le reconnut sans hésiter, ainsi que le petit poignard, la clef et les deux gaînes saisis sur lui. Confronté avec les sieurs Paulmier, Desbiez et les autres témoins de son arrestation, tous le reconnurent, les uns pour l'assassin du prince, les autres pour l'homme qui fuyait au moment du crime. Mais un bien plus triste devoir restait à remplir: il fallait constater, contradictoirement avec l'assassin, le corps du délit. Le bourreau fut mis en présence de la victime qui avait expiré sous ses coups. Il la regarda d'un œil fixe et féroce, ne témoigna ni sensibilité, ni remords, et confessa de nouveau que c'était là son ouvrage.
Du reste, le rapport unanime des médecins qui avaient vu et soigné le prince, attestait que le coup, porté par Louvel, était la seule cause de la mort du duc de Berry.
Alors on s'occupa de rechercher les motifs qui avaient pu le porter à commettre cet assassinat. Aucun indice du dehors ne pouvant le faire soupçonner, Louvel fut soigneusement interrogé, et, sans varier jamais, il déclara hautement qu'il n'avait eu à se plaindre en aucun temps du duc de Berry ni d'aucune autre personne de sa famille; qu'il n'avait ni motif ni prétexte de leur porter aucun sentiment de haine personnelle; qu'il n'avait été poussé au crime qu'il avait commis que par la considération de l'intérêt public; qu'il regardait tous les Bourbons comme les ennemis de la France; qu'aussitôt qu'à leur retour, il avait vu flotter le drapeau blanc, il avait conçu le projet de les assassiner tous; que ce projet ne l'avait pas quitté un seul instant depuis 1814; que depuis lors, il avait cherché toutes les occasions de l'exécuter, suivi les princes dans leurs chasses, rôdé autour des spectacles qu'ils fréquentaient, pénétré dans les lieux saints où ils allaient remplir leurs devoirs religieux; et qu'il les aurait égorgés, si son courage ne lui avait pas manqué, et si quelquefois, il ne s'était pas demandé: Ai-je tort? ai-je raison?
Louvel ajoutait qu'à Metz, en 1814, il avait eu un moment l'intention de tuer le maréchal-duc de Valmy, parce qu'il servait les Bourbons; mais que bientôt il avait pensé que c'était un simple particulier; qu'il fallait porter ses coups plus haut; qu'il aurait tué Monsieur à Lyon, s'il l'y eût encore trouvé, lorsque lui, Louvel, se rendit dans cette ville au débarquement de Bonaparte; que, depuis, il s'était attaché à la personne du duc de Berry comme celui sur lequel était fondé le principal espoir de la race; qu'après le duc de Berry, il aurait tué le duc d'Angoulême; après lui, MONSIEUR>; après M ONSIEUR, le roi; qu'il se serait peut-être arrêté là, car il paraît qu'à cet égard son infâme résolution n'était pas prise, et qu'il n'avait pas bien arrêté s'il continuerait dans les autres branches de la famille royale le cours de ses assassinats; qu'il n'avait ressenti de son arrestation qu'un seul chagrin, celui de ne pouvoir ajouter d'autres victimes à celle qui venait de tomber sous ses coups; qu'il était loin de se repentir de son action, qu'il regardait comme belle et vertueuse; et qu'enfin il persisterait toujours dans ses théories, dans ses opinions et dans ses projets, sans s'embarrasser des jugemens des hommes, et moins encore des jugemens de la religion à laquelle il ne croyait pas et qu'il n'avait jamais pratiquée.
Quels avaient été les antécédens de Louvel? ceux d'un homme obscur qui, d'abord ouvrier sellier, avait figuré plus tard dans les rangs de l'armée française, mais sans aucune espèce de distinction. Depuis long-temps, le gouvernement monarchique contrariait ses vœux. Dès l'année 1814, il avait entrepris, à ses frais, le voyage de l'île d'Elbe, moins sans doute pour grossir les rangs des fidèles compagnons de l'ex-empereur, que dans l'intention d'y entretenir les funestes desseins qui fermentaient dans son cœur. Pendant les Cent-Jours, il resta en dehors des mouvemens militaires dont le retour de Napoléon avait donné le terrible signal; ou s'il suivit l'armée, ce ne fut que pour y exercer sa profession; car, au retour de Napoléon, il était parvenu, par le crédit d'un de ses parens, chef de la sellerie de l'ex-empereur, à y être employé comme ouvrier. Qu'était-il donc allé faire à l'île d'Elbe, si ce n'est aiguiser son poignard? Mais lorsque l'anéantissement du trône impérial fut consommé, la haine fanatique de Louvel prit un caractère plus prononcé. Il ne rêva plus que l'extermination de la race royale. Afin peut-être de mieux arriver à ce résultat, il sollicita un emploi aux Écuries du roi, comme pour se rapprocher le plus possible des victimes que sa fureur avait déjà marquées, et s'attacha principalement à la personne du duc de Berry.
Le jugement d'un semblable criminel devait avoir une solennité toute nationale. Dès le 14 février, une ordonnance du roi, communiquée par M. Decazes, ministre de l'intérieur, à la chambre des pairs, institua ce grand corps politique en haute cour de justice, conformément à l'article 33 de la charte; et l'on commença immédiatement l'instruction de ce procès, d'où nous avons tiré les détails que l'on vient de lire.
Indépendamment des recherches que l'autorité avait faites chez toutes les personnes avec lesquelles Louvel avait eu les relations les plus indifférentes, elle avait également ordonné des perquisitions chez tous ses proches parens; mais elles ne produisirent rien à leur charge. L'acte d'accusation déclara donc que nul complice n'avait été découvert, et que Louvel était le seul qui dût être mis en jugement devant la cour des pairs.
L'ouverture des débats eut lieu le 5 juin 1820. MM. Archambault et Bonnet, anciens bâtonniers de l'ordre des avocats, avaient été nommés d'office pour la défense de l'accusé. L'apparition de Louvel devant le public excita un mouvement d'effroi qu'il serait difficile de dépeindre. Son front était chauve et sa figure dépourvue d'expression; ses yeux étaient ternes et enfoncés.
L'interrogatoire du prévenu fournit de nouvelles preuves à l'appui de ce qui a été dit précédemment sur les projets régicides de Louvel. «Par quel motif, lui dit le président, avez-vous poignardé S. A. R. monseigneur le duc de Berry?—Je lui ai ôté la vie, répondit Louvel, dans l'intention de détruire la race des Bourbons qui, suivant moi, faisait le malheur de la nation.—Aviez-vous quelques motifs d'inimitié personnelle?—Aucun, mais j'ai choisi de préférence ce prince, parce que c'était la souche de la famille royale.»
Interrogé sur sa funeste résolution, il répondit froidement: «Mon parti était pris; aucun sentiment d'honneur ni de religion ne pouvait me faire changer de dessein. D'ailleurs je suis catholique, je le crois toujours, mais j'ai changé suivant les événemens, tantôt théophilanthrope, tantôt catholique.—Mais si vous avez le malheur de ne pas croire à la justice divine, vous deviez croire à la justice des hommes. Vous ne saviez donc pas que vous exposiez votre vie?—Au contraire, il faut voir en moi un Français qui s'est sacrifié... Si j'ai tenté de me sauver, je ne le faisais pas pour long-temps; j'en voulais à tous les hommes français qui ont pris les armes contre ma patrie, et cette haine m'aurait fait persister dans mes projets.»
Cependant Louvel avoua qu'il avait été attendri par le spectacle des derniers momens du prince, et que c'était alors seulement que ses yeux s'étaient ouverts sur l'énormité de son forfait: «Mais, dit-il en terminant, la religion ne peut remédier au crime que j'ai commis.»
Il résulte aussi des réponses de Louvel aux questions de plusieurs membres de la haute cour, que ses lectures habituelles pendant sa jeunesse étaient les Droits de l'homme et la Constitution, mais qu'il ne lisait aucuns journaux.
Plusieurs fois, à la demande de M. de Lally-Tollendal, le président adjura l'accusé, devant Dieu, de déclarer s'il avait eu des complices. Louvel, tout en convenant que son crime était horrible, affirma n'avoir communiqué son projet à qui que ce fût. «Était-ce pour vous défendre, lui dit le président, que vous aviez sur vous un second poignard?—Non, Monsieur.—Pourquoi en aviez-vous deux?—C'était pour mieux réussir.»
Dans l'instruction, l'accusé avait dit qu'il savait toutes les démarches du prince par ses gens mêmes, à qui il le demandait. Louvel confirma ainsi cette déclaration: «Le jour de l'événement, je n'avais pas besoin de prendre des renseignemens, puisque c'était dans Paris; mais quand les princes étaient à la chasse, je savais par le premier venu l'heure à laquelle ils devaient rentrer.»
Lors de sa confrontation avec la victime, quelqu'un lui ayant dit: Ne craignez-vous pas la justice divine? il avait répondu: Dieu n'est qu'un mot. Ce propos était attesté par plusieurs témoins; Louvel, interpellé par le président, crut se rappeler l'avoir tenu.
M. le duc de Maillé ayant fait observer que, dans l'instruction, l'accusé avait dit qu'il s'était rendu à Calais, en 1824, pour assassiner le roi, et qu'il avait ensuite déclaré que telle ne pouvait être son intention, puisqu'il savait que le roi était à Paris, interpella Louvel sur cette circonstance. «Il est probable, répondit le prévenu, que j'étais parti de Metz avec cette intention; mais je savais bien, en partant de Metz, que le roi était à Paris. Je voyageais pour tâcher de réfléchir avec maintes et maintes personnes que j'aurais entendu parler; voilà pourquoi j'ai rallongé ma route. J'ai passé par Calais pour savoir ce qu'on disait du roi dans les endroits où il avait passé, et ensuite voir si je devais exécuter ma commission.»
Louvel, adjuré de nouveau de déclarer s'il avait des complices, répondit avec impatience: «Non, je n'en ai jamais eu.» M. Lecoulteux de Canteleu releva le mot de commission qu'avait prononcé Louvel. «Serait-ce, dit-il, une commission qui lui aurait été donnée par quelqu'un?—C'était une commission intérieure que je m'étais imposée à moi-même.»
Obligé de s'expliquer sur la qualification que méritait son crime, il répondit: «C'est une action horrible, c'est vrai! Quand on tue un autre homme, cela ne peut pas passer pour vertu; c'est un crime: Je n'y aurais jamais été entraîné sans l'intérêt que je prenais à ma nation, suivant moi; je croyais bien faire, suivant mon idée.»
Après l'audition de tous les témoins et le réquisitoire du procureur-général Bellart, la parole fut donnée à maître Bonnet, l'un des conseils de l'accusé. Ce célèbre avocat, pénétré de la mission difficile qu'il avait à remplir, sut concilier les devoirs que lui imposait sa noble profession avec le respect qu'il devait à l'auguste tribunal devant lequel il allait parler, et avec la position d'un accusé qui s'était fait gloire de son crime pendant la durée des débats. Il invoqua en faveur de son client la monomanie ou fixité d'idées. «Oui, messieurs, dit-il, l'individu qui a pu se dire: Ai-je tort, ai-je raison d'assassiner un prince dont je n'ai point à me plaindre? est un insensé, et ne peut pas être autre.»
Nous allons transcrire la péroraison du plaidoyer de l'éloquent avocat, parce qu'on y retrouve quelques particularités touchantes relativement aux derniers momens du prince: «Déjà peut-être nous accuserait-on d'avoir omis, ou même de ne nous être pas borné à faire valoir pour l'accusé la plus sublime, la plus puissante de toutes les recommandations. Vous allez au-devant de nos paroles, messieurs, et vous croyez entendre ce dernier cri du prince-martyr... «C'est un insensé!... Grâce! grâce pour l'homme!» Le monarque, le père adoptif de la victime, le père de tous ses sujets, n'arrive pas assez tôt, et le prince ne pense qu'à assurer la vie de son meurtrier. Une chrétienne impatience s'empare de lui, et au milieu de ses affreuses douleurs, le sort de celui qui les cause l'occupe presque tout entier. C'est ici que, sans aggraver le sort de l'accusé, et même pour le servir, pour le couvrir d'une égide tutélaire, nous pouvons proclamer toute notre admiration pour la victime. Douloureusement soulagé par les pleurs de sa courageuse épouse qui commande à son désespoir, par la présence de sa jeune et innocente fille, il partage en quelque sorte sa sollicitude entre ces illustres objets de sa tendresse et le malheureux insensé qui l'a frappé. Alliance inouïe de pensées si diversement admirables! contraste que peut seule engendrer ou expliquer une grande âme! Les derniers momens que peut donner ce prince chéri aux plus tendres sentimens de la nature, il en dérobe une partie pour devenir le protecteur, l'auguste avocat de celui qui lui arrache la vie! Grâce pour l'homme! Quel choix bienfaisant d'expressions dans ce mot d'un usage si vulgaire: Grâce pour l'homme! Eh bien! messieurs, l'homme est devant vous! Les dernières paroles de sa victime ne seront-elles pour lui qu'un héroïsme stérile? Et si ce cri de grâce sorti de la bouche d'un illustre mourant est impuissant sur des juges, joignez-y ce jugement porté par la victime: C'est un insensé! Que ces deux mots réunis, plus forts que mes vains raisonnemens, se fortifient l'un par l'autre en faveur de l'homme; (pourquoi serions-nous plus sévères que celui que nous pleurons?) en faveur de l'homme que vous allez juger; qu'ils soient son unique défense: c'est là principalement que nous voulons placer son refuge. Oui, c'est un insensé celui qui conçut, qui nourrit, pendant six ans, l'infernal projet de détruire la plus illustre, la plus clémente, la plus paternelle race de souverains, la plus digne de gouverner une nation dévouée, libre et généreuse.»
Le président demanda à Louvel s'il avait quelque chose à ajouter au plaidoyer de son défenseur. L'accusé, sans répondre à cette interpellation, se leva, tira de sa poche des feuilles de papier détachées, écrites de sa main; et du ton de la plus froide insensibilité, lut les phrases suivantes:
«J'ai rougi aujourd'hui d'un crime que j'ai commis seul. J'ai la consolation de croire, en mourant, que je n'ai point déshonoré la nation ni ma famille. Il ne faut voir en moi qu'un Français dévoué à se sacrifier pour détruire, suivant mon système, une partie des hommes qui ont pris les armes contre ma patrie. Je suis accusé d'avoir ôté la vie à un prince. Je suis seul coupable; mais parmi les hommes qui occupent le gouvernement, il y en a d'aussi coupables que moi. Ils ont, suivant moi, reconnu des crimes pour des vertus. Les plus mauvais gouvernemens que la France a eus ont toujours puni les hommes qui l'ont trahie, ou qui ont porté les armes contre la nation.
«Suivant mon système, lorsque des armées étrangères menacent, les partis doivent cesser et se rallier pour combattre, pour faire cause commune contre les ennemis de tous les Français. Les Français qui ne se rallient pas sont coupables. Suivant moi, le Français qui est obligé de sortir de France par l'injustice du gouvernement, si ce même Français se met à porter les armes pour les armées étrangères contre la France, alors il est coupable. Il ne peut rentrer dans la qualité de citoyen français.
«Selon moi, je ne peux pas m'empêcher de croire que si la bataille de Waterloo a été si fatale à la France, c'est qu'il y avait à Gand et à Bruxelles des Français qui ont porté dans les armées la trahison, et qui ont donné des secours aux ennemis.
«Suivant moi et selon mon système, la mort de Louis XVI était nécessaire, parce que la nation y a consenti.... Si c'était une poignée d'intrigans qui se fût portée aux Tuileries, et qui lui eût ôté la vie sur le moment, oui, je le croirais; mais comme Louis XVI est resté long-temps en arrestation, on ne peut pas croire que ce ne soit pas de l'aveu de la nation. De sorte que s'il n'y avait eu que quelques hommes, il n'aurait pas péri; la nation entière s'y serait opposée. Aujourd'hui, ils prétendent être les maîtres de la nation; mais suivant moi, les Bourbons sont coupables, et la nation serait déshonorée si elle se laissait gouverner par eux.»
Telle fut la défense de Louvel prononcée par lui-même. Vainement on avait tenté de le détourner de lire cette défense étrange, ce tissu d'absurdités, qui, du reste, semblait venir à l'appui du système adopté par le défenseur. Ces paroles délirantes avaient répandu sur tous les visages l'indignation et l'horreur; Louvel seul conservait son immobilité. Le procureur-général repoussa la question de monomanie et réclama, avec une noble fermeté, la juste punition du coupable.
Le 6 juin, la cour des pairs rendit son arrêt qui condamnait Louvel à la peine de mort. Cet arrêt, étant sans appel, il ne restait plus au coupable qu'à songer à mourir. Mais avant de le conduire au pied de l'échafaud, racontons quelques faits particuliers aux derniers jours de sa vie.
Le premier jour qu'il comparut devant ses juges, il témoigna le désir de faire un peu de toilette. Arrivé dans la salle qui précède la chambre des pairs, il fut frappé de la mollesse du tapis. «Quel bon tapis! dit-il, si j'en avais eu un semblable dans ma prison, je n'aurais pas été éveillé si souvent par le bruit des gendarmes.»
«J'ai été fort content de la chambre des pairs, dit-il encore: je ne suis fâché que d'une seule chose, c'est qu'elle ait fait durer le procès pendant deux jours.—Mais c'est un jour de gagné, lui reprit-on.—Dites donc plutôt un jour de perdu! répondit le fanatique.»
Logé dans une chambre voisine de l'appartement de M. de Sémonville, il eut un petit mouvement de sensualité, et dit au grand-référendaire: «Depuis que je suis en prison, j'ai toujours couché dans de gros draps; je voudrais bien, pour la dernière nuit, en avoir de fins.» On obtempéra à sa demande. Il s'endormit paisiblement, et ne se réveilla qu'à six heures. Il demanda alors un verre de vin, qui lui fut donné. Il était à dîner quand M. Cauchy fils, greffier, arriva à la Conciergerie. Louvel fut amené au greffe. Il entendit lecture de l'arrêt qui le condamnait à avoir la tête tranchée. Ce misérable ne donna pas le moindre signe d'émotion ni de trouble. Après cette lecture, le jeune greffier, magistrat plein de piété, lui fit une courte exhortation: «Vous n'avez plus, lui dit-il, rien à espérer des hommes; votre seule ressource est dans la miséricorde de Dieu. Il pardonne, ce Dieu miséricordieux, au plus grand coupable, quand il témoigne du repentir et des regrets sincères sur son crime.—Des regrets! interrompit Louvel, je n'en ai pas.....—La porte de l'éternité va s'ouvrir devant vous, malheureux! occupez-vous de votre salut.—Bah! un prêtre, je n'en ai pas besoin; et puisque je dois mourir, pourquoi demain? pourquoi pas aujourd'hui? je suis tout prêt.» Après cet entretien, on le reconduisit à sa prison, où il acheva de dîner tranquillement. Son repas terminé, il s'occupa d'écrire à ses parens pour leur faire ses adieux, et leur témoigner ses regrets de leur avoir causé tant de chagrins.
Le mercredi, 7 juin, dès le matin, M. le procureur-général Bellart se rendit en personne à la Conciergerie, afin de tenter, pour la dernière fois, d'arracher des aveux au condamné. On persistait à croire que ce n'était point un crime isolé, et que Louvel, emportant le secret de ses complices, allait, par sa mort, leur rendre la liberté. Les efforts de M. Bellart demeurèrent sans résultat. Le condamné paraissait en outre décidé à repousser les secours de la religion; il avait refusé d'entendre un ecclésiastique de Notre-Dame. Cependant, à force de persévérance, il avait été vaincu, et s'était confessé à M. l'abbé Montès, aumônier de la Conciergerie.
L'exécution avait été fixée à six heures. Un quart-d'heure avant, Louvel monta dans la charrette; il était accompagné de l'abbé Montès qui lui prodigua constamment, et d'abord inutilement, les secours de la religion. Sa figure était extrêmement pâle. Pendant le trajet, il regardait à droite et à gauche, et paraissait abattu. Arrivé au pied de l'échafaud, Louvel s'entretint avec son confesseur l'espace de quatre minutes. L'altération de ses traits et son accablement étaient visibles. Deux aides de l'exécuteur furent obligés de le soutenir pour lui aider à monter à l'échafaud. Pendant qu'on l'attachait à la fatale planche, il promenait de tous côtés un œil hagard. Enfin, à six heures, il avait subi sa peine.
ASSASSINAT DE NEYRET.
Ce procès criminel qui, pendant près de deux années, fixa l'attention des habitans de la Drôme, rappelle, par sa bizarrerie et l'atrocité des circonstances dont le crime fut accompagné, le trop fameux procès de Rhodez.
Un ancien militaire, nommé Neyret, retiré à Valence, y avait épousé la fille de la veuve Dupont. Dans une fête établie à Valence, à l'instar de celle de la rosière de Salency, la fille Dupont, proclamée la plus sage de toutes ses compagnes, avait reçu, pour prix de sa sagesse, avec la couronne de roses, une dot de six cents francs et la main de Neyret. A l'aide de cette dot, les deux époux levèrent un petit fonds de commerce; mais des chances malheureuses trahirent leur espoir; Neyret manqua à ses engagemens. Ses malheurs lui aliénèrent l'affection d'une femme qui ne lui était unie que par l'intérêt. Elle abandonna Neyret, après s'être, dit-on, emparée de tous les débris de son commerce. Son inconduite devint notoire: elle recevait publiquement des hommes mariés, et fréquentait des mauvais lieux.
Dans les premiers jours du mois d'août 1818, Neyret disparut. Vers le milieu du même mois, à quatre heures du matin, une veste et un chapeau, découverts dans une barque, près du pont de Valence, furent reconnus pour lui avoir appartenus. On crut d'abord que le malheureux Neyret s'était donné la mort. Cependant, dès le lendemain de sa disparition, le bruit avait circulé dans la ville que Neyret était mort victime d'un assassinat, et que son cadavre, percé de neuf coups de couteau, avait été jeté dans le Rhône.
Ce bruit ayant pris de la consistance, les soupçons se portèrent sur la femme de Neyret, ainsi que sur sa belle-mère. L'une et l'autre furent arrêtées; et bientôt après un jeune homme, nommé Chaléat, qui, à l'époque du crime, avait eu des liaisons avec la Neyret, fut prévenu de complicité avec elle et partagea sa détention.
Trois autres individus, Mélanie Durand, le nommé Vigne et sa femme, qui semblaient avoir parlé de l'assassinat de Neyret avec connaissance de cause, appelés d'abord comme témoins dans l'instruction dirigée contre les trois premiers accusés, et compromis par des dénégations contraires à l'évidence, par des réticences plus que suspectes, furent mis en jugement, et les débats publics, relatifs à ces six prévenus, commencèrent le 20 mars 1819.
Une circonstance où les accusés trouvèrent moyen d'alléguer un alibi, embrouilla tellement la cause, que le jury ayant déclaré, après quatre heures de délibération, les accusés non coupables, ils furent tous mis en liberté.
Mais de nouvelles révélations étant parvenues à la justice sur d'autres individus compromis dans cette horrible affaire, on instruisit une seconde procédure où les premiers accusés ne pouvaient figurer que comme témoins, puisqu'ils avaient été acquittés.
La veuve Neyret qui, depuis deux ans, n'opposait à la justice qu'un silence obstiné, avait enfin cédé au cri de sa conscience. Ses aveux accusaient sa propre mère, son oncle Blanc qui s'était pendu en prison, Chaléat, Sabot, Palandre, Lamotte, Vigne et sa femme. Une étrangère avait tout vu, et son témoignage pouvait confirmer le sien. Mais quelle était cette étrangère? Sur les signalemens donnés par la veuve Neyret, une fille publique, nommée Adélaïde Houdard, fut arrêtée à Paris, dans un lieu de débauche; elle fut forcée d'avouer qu'elle se trouvait à Valence à l'époque du crime; elle fut renvoyée dans cette ville, et après de longues hésitations, elle donna les détails suivans:
«J'étais à Valence depuis quelque temps, lorsque la femme Neyret, que je connaissais fort peu, m'invita à un souper qu'elle donnait le soir à d'autres filles et à quatre ou cinq hommes. Il était trois heures après-midi. Je passai le reste de la journée chez elle. A l'entrée de la nuit, je vis arriver sa mère, puis la Vigne, qui fut suivie à un long intervalle du malheureux Neyret. Celui-ci jugeant, par les préparatifs qui s'offraient à ses regards, des projets libertins de sa femme, s'emporta contre elle en violens reproches, et lui lança même un soufflet. Aux cris de la Neyret, un grand et beau jeune homme, qui entra dans ce moment, se précipita sur le mari, et l'accula contre la muraille. Alors entrèrent ensemble trois ou quatre individus qui, après avoir renversé Neyret d'un coup de bouteille dont il eut la tête fracassée, le traînèrent dans une chambre contiguë, où je les suivis machinalement, une chandelle à la main. Là, un de ces monstres enfonça lentement un couteau dans la partie supérieure du cou de la victime que les autres comprimaient de toutes leurs forces. A ce spectacle, éperdue, hors de moi-même, tremblante pour mes propres jours, je me réfugiai dans la pièce où était restée la Neyret, que je trouvai sur un lit évanouie. Les forces m'abandonnèrent aussitôt; je tombai sur une chaise, privée de sentiment; et quand je revins à moi, les meurtriers me firent prêter le serment de garder un silence éternel sur les événemens de cette nuit fatale.»
D'après ces renseignemens, quatre individus furent traduits, le 30 août 1820, devant la cour d'assises de la Drôme, comme prévenus de meurtre avec complicité sur la personne de Neyret; savoir, les nommés Sabot, Jean-Baptiste François dit Lamotte, Palandre et Adélaïde Houdard, dite la Parisienne.
L'affaire occupa cinq séances, du 30 août au 3 septembre; sur les soixante-quatorze témoins entendus, la déposition la plus forte fut celle d'un nommé Ferrier; il déclara qu'ayant accompagné Chaléat, son maître, à la maison de la Neyret, il s'approcha, en se retirant, du contrevent d'un appartement où il y avait de la lumière, et qu'il vit quatre hommes qui portaient un corps inanimé qui fut placé sur un matelas; qu'il vit une vieille femme s'en approcher et plonger un couteau dans le corps de cet homme; qu'il s'enfuit épouvanté. Il déclara qu'il ne reconnut aucun des assassins, mais que Chaléat était sur le seuil de la porte, et que deux femmes avaient un flambeau à la main.
La déposition de la femme Neyret qui semblait avoir tout le secret de l'assassinat, était encore plus vivement attendue. «Chaléat, dit-elle, m'avait fait prévenir, par la femme Vigne, de préparer un souper pour le 10 août. Il devait y avoir cinq personnes. Chaléat désirait que Mélanie Durand se trouvât parmi les convives; mais la Vigne qui fut chargée de l'inviter oublia la commission. Il ne se trouvait chez moi que la femme Vigne, Adélaïde Houdard et ma mère, lorsque mon mari entra et me donna un soufflet. Chaléat qui arriva dans ce moment s'élança sur mon mari. Palandre, Lamotte, Sabot et Vigne qui suivirent de près Chaléat, lancèrent une bouteille à la tête de Neyret, et on l'entraîna dans le troisième appartement où on l'égorgea.» Étant demeurée dans la seconde pièce, elle déclara ignorer les détails de l'assassinat. Blanc arriva le dernier. Ce fut lui qui porta le cadavre au Rhône, accompagné de Lamotte. On fit prêter aux quatre femmes le serment de ne jamais rien révéler.
La fille Houdard, interrogée comme accusée, changea quelque chose à ses déclarations. Enfin, après cinq jours de vifs débats entre les témoins et les accusés, après des plaidoyers où les avocats firent surtout valoir en faveur des prévenus les contradictions entre les divers témoignages et les précédens relatifs aux principaux témoins, la fille Houdard qui siégeait sur le banc des accusés, fut acquittée à l'unanimité par le jury; Palandre, à la majorité de sept voix contre cinq, fut déclaré coupable, et la cour s'étant réunie à la minorité qui lui était favorable, il fut acquitté. A l'égard de Sabot et Lamotte, déclarés également coupables à la majorité de sept voix contre cinq, la cour adopta l'avis de la majorité des jurés; en conséquence, ces deux individus, convaincus de complicité dans le meurtre de Neyret, mais sans préméditation, circonstance qui, résolue affirmativement, aurait appelé sur eux la peine capitale, furent l'un et l'autre condamnés aux travaux forcés à perpétuité, à l'exposition et à la marque.
Ce jugement, comparé à celui qui avait acquitté la veuve Neyret, Chaléat, etc., offre une sérieuse matière à réflexions. Sabot et Lamotte persistèrent à soutenir leur innocence, traitant de calomniateurs tous les témoins qui avaient déposé contre eux.
CATHERINE CAMAN
ET SES COMPLICES.
Le lecteur a pu facilement se convaincre, par l'épouvantable série d'exemples que nous avons déjà fait passer sous ses yeux, que la débauche et l'adultère sont une des causes les plus ordinaires des crimes qui désolent la société. Cette vérité n'est malheureusement que trop prouvée; des forfaits nombreux sont là pour l'attester. Aussi, bravant, dans l'intérêt des mœurs, le reproche de monotonie qui pourrait nous être adressé, nous ne nous lasserons pas d'insister sur ce point, toutes les fois que de tristes occasions s'en présenteront. Une leçon fréquemment répétée, et accompagnée d'exemples frappans et toujours nouveaux, doit à la longue s'introduire et fructifier dans les cœurs qui sont encore quelque peu sensibles à la vertu.
Catherine Caman, femme Latreyle, habitait avec son mari une commune située dans les environs de Pau en Béarn. Depuis long-temps, des liaisons criminelles existaient entre cette femme et le nommé Quidel dit Barros. Catherine Caman avait fait inutilement bien des démarches pour obtenir sa séparation. La plus grande mésintelligence régnait dans ce ménage, et Catherine Caman ne dissimulait ni sa passion pour Barros, ni sa haine pour son mari.
Le 2 juillet 1820, Latreyle disparut tout-à-coup; et sa femme, pour détourner les soupçons qui s'élevaient contre elle, fit faire des recherches très-actives et très-empressées dans les communes voisines. Cependant cette ruse ne put endormir ni tromper la vigilance de la justice. Barros fut arrêté au moment où il cherchait à vendre des vêtemens qui avaient appartenu à Latreyle. Pressé par le juge d'instruction, il se troubla, laissa échapper une partie de la vérité, et nomma ses complices.
Par suite de ses révélations, les nommés Manauté, Chelles, et la femme Latreyle furent arrêtés. Saisis d'effroi, croyant que tout était connu, ils n'hésitèrent point à révéler tous les secrets de l'horrible mystère qui avait présidé à la mort de Latreyle.
Ce malheureux époux avait été assassiné dans son lit; sa femme, Barros, Manauté et Chelles, avaient tous trempé leurs mains dans son sang, et ils avaient préludé à ce meurtre par une sorte d'orgie. On avait transporté son cadavre, sur une jument, dans un champ de Barros, où d'avance on avait creusé une fosse pour le recevoir, et les funérailles de la victime avaient été célébrées par une nouvelle orgie.
Les accusés Barros, Manauté, Chelles et la femme Latreyle, furent déclarés coupables du meurtre avec les circonstances atroces que l'on vient de lire, et la Cour d'assises des Basses-Pyrénées les condamna à mort.
LES DEUX FILS PARRICIDES.
Pierre Godefroy, jardinier aux Mesnils, près de Montfort-l'Amaury, arrondissement de Rambouillet, était parvenu à l'âge de soixante-huit ans, et pourtant, sous le rapport des mœurs, sa conduite était fort irrégulière. Il fréquentait des femmes de mauvaise vie et découchait souvent. Il s'élevait à ce sujet entre lui, sa femme et ses enfans, des querelles très-vives, et l'instruction rapporte des propos qui font frémir.
Le samedi 24 septembre 1814, dans la soirée, par un beau clair de lune, Pierre Godefroy fut rencontré sur le chemin du bois de l'Épine; le lendemain, son cadavre fut trouvé dans le même bois. Une trace de sang, qui commençait sur la route et se prolongeait dans le bois, prouvait qu'il y avait été traîné après l'assassinat. Le malheureux vieillard avait été tué d'un coup de fusil, chargé de deux balles, qui lui avaient fracturé la poitrine; les meurtriers, craignant que leur victime n'échappât, avaient eu l'horrible précaution de l'achever en lui faisant au cou, au-dessous du menton, une très-large plaie. En déposant le cadavre sous les arbres, on avait cherché à couvrir la plaie avec le bâton de chêne qui servait, quelques instans auparavant, à assurer la marche chancelante du vieillard.
La voix publique ne tarda pas à désigner les deux fils Godefroy, comme auteurs du crime. Un des indices auxquels on attacha le plus d'importance fut la découverte, au domicile de la veuve Godefroy, d'un fusil de chasse non chargé, nouvellement tiré, pouvant recevoir des balles de calibre. La veuve déclara que son fils Julien s'en était servi, le vendredi, pour tuer un oiseau; elle montra en effet un oiseau mort qui était dans sa huche.
Ces charges et plusieurs autres ne parurent pas suffisantes à la chambre d'accusation de la Cour d'assises; par arrêt du mois de février 1815, elle ordonna la mise en liberté des deux fils Godefroy qui avaient été arrêtés. Cinq années s'écoulèrent sans qu'aucune lumière nouvelles vint dissiper les ténèbres qui couvraient cet exécrable attentat; mais en février 1820, diverses indiscrétions des personnes de la famille ou de quelques témoins, excitèrent la vigilance de la justice, et les fils de Godefroy furent remis en prison et en cause.
Cinquante-neuf témoins furent assignés, et confirmèrent toutes les charges. Les deux accusés, l'un Pierre-Martin, âgé de trente-trois ans, ancien militaire et père de six enfans; l'autre Julien, âgé de trente ans, se renfermèrent dans une dénégation complète. Leur défenseur repoussa surtout l'invraisemblance d'une accusation où il faudrait supposer que d'autres femmes de la famille, la mère, une sœur et une belle-sœur des accusés, auraient été, sinon complices, au moins confidentes. «On ne peut croire, ajoutait-t-il, que le crime de parricide ait été en quelque sorte traité en conseil de famille.»
Néanmoins, après une délibération d'une demi-heure, les jurés déclarèrent coupables de parricide les deux frères Godefroy, qui furent condamnés à avoir le poing coupé et la tête tranchée.
LELIÈVRE,
DIT CHEVALLIER.
Si dans l'ordre moral, il est à peu près possible de déterminer les limites du bien, parce qu'il existe des règles fixes qui peuvent guider dans cette délimitation, il n'en est malheureusement pas de même du mal; tout ce qui en dépend n'étant que monstruosité, et par conséquent en-dehors de toutes les lois connues, comment pourrait-on lui assigner des bornes?
Une action héroïque, un dévouement sublime, un grand acte de vertu, tout en captant notre admiration, tout en nous électrisant d'enthousiasme, ne nous sembleront jamais au-dessus des forces humaines, parce que tout homme dont la poitrine s'élève aux battemens d'un cœur noble et généreux, doit naturellement se croire capable des choses belles, grandes et sublimes. Qu'on nous présente au contraire l'épouvantable tableau des forfaits de la Brinvilliers et de Desrues, il n'est pas d'individu qui, terrifié par cette horrible peinture, ne la considère comme le nec plus ultra de la perversité humaine, et ne soit même tenté de croire que le narrateur ou le peintre s'est plu à forcer les couleurs. Il n'en est pourtant rien; les crimes de ces deux grands coupables sont attestés de manière à ne pas causer le moindre doute; ils sont affreux, certainement; on les croirait le résultat des suggestions diaboliques d'un autre Méphistophélès. Pourtant ils ont été surpassés par les attentats de Lelièvre, que nous allons mettre sous les yeux du lecteur.
Depuis neuf ans environ, un jeune homme prenant le nom de Chevallier, et se disant natif de Lyon, occupait un emploi dans les bureaux de la préfecture du Rhône. Il était doué de quelques talens, montrait des manières aisées; sa figure était distinguée, sa politesse exquise. Ces diverses qualités lui avaient mérité la bienveillance de ses chefs et celle des habitans de Lyon. Du reste, son exactitude à remplir ses devoirs, sa conduite en apparence régulière, lui avaient fait obtenir la place de sous-chef au bureau des finances de la préfecture.
Cependant, poursuivi par une sorte de fatalité, cet homme avait éprouvé les plus cruelles infortunes. La mort lui avait ravi trois femmes qu'il avait successivement épousées, et avec chacune desquelles il avait vécu dans l'union la plus pure. Il venait de convoler en quatrièmes noces, et ce nouveau mariage lui promettait enfin le sort dont il paraissait digne, quand tout-à-coup une circonstance inexplicable attira sur lui les yeux de la justice, et procura les plus étranges découvertes.
Le 17 juin 1820, vers cinq heures du soir, le sieur Berthier, chapelier à Saint-Rambert, village situé sur les bords de la Saône près de Lyon, fut averti qu'un monsieur bien vêtu venait d'emporter son enfant, et que déjà sa femme était à la poursuite de cet individu. Berthier, sans veste et sans souliers, part aussitôt. Bientôt il rejoint sa femme; plusieurs ouvriers de manufactures voisines apprennent aux deux époux que le ravisseur suivait la rive droite de la Saône. Ils arrivent au port de la Glaire au moment où l'inconnu venait de s'embarquer; ils traversent la rivière, accompagnés de trois ouvriers qui leur avaient donné ce renseignement. Arrivés au port de la Feuillée, ils aperçoivent le bateau qui avait traversé l'homme à la douane. Ils traversent tous à leur tour; mais le ravisseur fuyait rapidement devant eux; ils courent jusqu'au pont de bois. Là, Berthier tout haletant, épuisé par la fatigue, perd subitement ce qui lui reste de force; il ne peut aller plus loin. Mais bientôt s'entendant appeler vivement du côté du pont Tilsitt, ces cris raniment son courage, il court, il arrive à la porte d'un café; on lui dit: Il est là! Berthier, hors de lui, entre furieux, et balance son bâton sur la tête de l'inconnu, prêt à lui en asséner un coup, lorsque plusieurs personnes lui retiennent le bras. Le voleur profite du moment d'agitation et prend la fuite; on le poursuit, et on l'arrête enfin dans l'allée d'une maison. Conduit devant le commissaire de police, et interrogé sur le motif qui lui avait fait enlever cet enfant, il répond qu'on lui en avait volé un, et qu'il en avait pris un autre.
Au moment de l'arrestation, l'enfant de Berthier avait aux jambes des bas bleus que son ravisseur lui avait mis; plusieurs autres effets d'habillement, trouvés dans la poche de cet homme, prouvèrent que son intention était de changer le costume de l'enfant. On apprit presque aussitôt qu'à Saint-Rambert, quelques heures avant l'enlèvement, l'inconnu n'avait cessé de se promener dans l'avenue principale, attirant à lui les enfans, soit en leur faisant des caresses, soit en leur donnant des bonbons. Le petit Berthier, s'étant plusieurs fois laissé prendre par la main, était resté bientôt au pouvoir du ravisseur qui l'avait chargé sur ses épaules et emporté en courant. On remarqua avec étonnement que, loin de résister, de se débattre et de crier entre les mains de l'étranger, l'enfant s'était endormi presque aussitôt; que, dans le trajet de Saint-Rambert à Lyon, il fut vu dans le même état de sommeil, ce qui donnait lieu de croire que pour empêcher ses cris ou sa résistance, l'étranger lui avait donné quelque substance soporifique, mêlée peut-être aux bonbons qui avaient servi à l'attirer.
La nouvelle de cet événement, répandue bientôt dans toute la ville de Lyon, fut un sujet de conjectures et de perplexité, surtout quand on apprit que l'individu arrêté se nommait Pierre-Claude Chevallier, et était le même qui occupait une place de sous-chef à la préfecture du Rhône.
La rumeur publique ne tarda pas à s'exercer sur cette tentative d'enlèvement et sur son auteur; on fouilla toute la vie de Chevallier depuis le moment de son arrivée à Lyon; mille bruits défavorables circulèrent sur son compte; des faits furent rappelés, des témoins se présentèrent, des demi-plaintes furent portées à l'oreille de l'autorité. On ne parlait plus seulement du vol d'un enfant; on murmurait les mots d'empoisonnement, d'infanticide. Suivant les premiers bruits qui furent recueillis, Chevallier n'avait cessé de commettre des crimes depuis qu'il était à Lyon. On disait qu'une de ses maîtresses était morte dans la fleur de l'âge, empoisonnée par lui; que sa première, sa seconde et sa troisième femme, avaient éprouvé le même sort; et que, pour comble d'atrocité, l'enfant de Chevallier qui avait disparu tout-à-coup, n'était mort que de la main de son père.
De nouvelles informations viennent confirmer à la justice les faits déjà parvenus à sa connaissance; chaque instant révèle une circonstance importante. Enfin, suivant les paroles de l'acte d'accusation, «si les morts ne sortent pas de leurs tombeaux, une multitude de documens épars se réunissent pour prouver qu'une main homicide les y a fait descendre. L'enfant volé n'est plus que l'instrument dont la Providence semble s'être servi pour mettre les hommes sur la voie de découvrir un grand coupable.»
Cependant Chevallier, rassuré par la bienveillance que ses chefs lui avait témoignée, et par les anciennes apparences de bonne conduite qu'il pouvait invoquer en sa faveur, entreprit de se justifier de l'enlèvement du jeune Berthier, et fit parvenir, à cet effet, du fond de sa prison, au lieutenant-général de police, un long mémoire qui, loin de répondre à son attente, ne fit au contraire que fournir des armes plus sûres à l'accusation dirigée contre lui.
Voici le récit, plein de contradictions et d'invraisemblances, qu'il faisait de la disparition de son enfant. Suivant son mémoire justificatif, cet enfant qu'il avait eu de son mariage avec Marguerite Pizard, avait deux ans quand il fut placé en nourrice à Villeurbanne. Lui, Chevallier, ayant appris qu'il manquait de soins, alla le retirer, et, le 2 août 1819, à sept heures du soir, il traversa le pont de la Guillotière, en revenant de Villeurbanne, dans l'intention de le placer chez une nouvelle nourrice dont il lui a été impossible d'indiquer le nom. Au lieu de coucher à Lyon, il préféra, le soir même, aller coucher à la demi-lune, sur la route de Tassin, d'où il partit le lendemain jeudi 3 août, se dirigeant sur Pollionnay, qui n'en est éloigné que de deux lieues. La chaleur et la fatigue de la route lui ôtèrent presque toutes ses forces; les vapeurs du vin qu'il avait bu lui montèrent au cerveau.
Il était dans cet état, continuait-il dans son mémoire, lorsqu'il s'égara dans un chemin de traverse, près d'une colline, au milieu d'épaisses broussailles. Alors une branche qu'il n'avait pu éviter vint frapper son enfant, le réveilla et le fit chanceler; il voulut retenir le mouvement de sa tête, qui entraînait le reste du corps, mais il ne vit pas une cavité remplie d'herbes glissantes qui était sous ses pieds. Il tomba brusquement; l'enfant lui échappa, roula beaucoup plus bas que lui, et ne fit entendre aucun cri, parce que, selon toute apparence, sa tête avait frappé contre un rocher. Étourdi de sa chute, égaré par le désespoir, Chevallier perdit la tête et la raison. Dans cet état, la nuit vint le surprendre. Il appela à son secours, et sa voix ne fut pas entendue; il fit des recherches, au milieu de l'obscurité, pour trouver son fils, mais elles furent vaines. Navré de douleur, il revint à Lyon, dissimula son chagrin, fit la faute de ne pas faire la déclaration de son malheur, et enfin, le dimanche suivant, essaya de nouvelles recherches qui furent sans résultat. Il terminait en disant qu'il avait sans doute fait une faute répréhensible, en enlevant l'enfant des époux Berthier, mais qu'il y avait été poussé par l'idée de réparer la perte douloureuse qu'il avait faite du sien.
Tel fut le tissu de circonstances mensongères et invraisemblables que Chevallier produisit pour sa justification. Les renseignemens recueillis par la police vinrent détruire tout cet échafaudage de mensonges, et prouver jusqu'à l'évidence que Chevallier n'avait commis un nouveau crime que pour en cacher un précédent. Il fut facile de confondre l'accusé par des faits et par des argumens sans réplique.
Mais les investigations de la justice ne devaient pas s'arrêter là: on disait que l'accusé avait usurpé le nom qu'il portait; ce point était important à éclaircir, et ce fut dans ce but qu'on lui fit subir un interrogatoire, le 21 juin. Chevallier soutint qu'il était de Lyon, et né dans la paroisse de Saint-Pierre. D'après lui, son père et sa mère n'existaient plus; l'un était mort en 1792, l'autre en 1793. Son père, ouvrier en soie, demeurait rue de l'Arbre-Sec. Il n'avait plus de parens à Lyon et n'en avait conservé que dans le département de l'Isère, lieu de naissance de son père. Ayant quitté Lyon à l'âge de huit ans, avec un de ses oncles qui le conduisit à Saint-Domingue, ses frères et ses sœurs moururent pendant son absence qui se prolongea jusqu'en l'année 1801, époque à laquelle il s'embarqua pour revenir en France. Dans la traversée, son oncle et lui eurent le malheur d'être pris par les Anglais. Alors son oncle vint à périr, il ne sait comment; pour lui, il resta à Portsmouth et obtint ensuite la liberté, par le moyen d'un échange. De retour en France, où il débarqua à Morlaix, il prit du service comme tambour dans la quatre-vingt-cinquième demi-brigade, et fit la guerre en Hollande, en Espagne, à Saint-Domingue. Enfin, en 1811, et pour cause de douleurs rhumatismales, il obtint son congé à Napoléon-Ville.
On verra par la suite jusqu'à quel point cette sorte de biographie de Chevallier, tracée par lui-même, coïncidait avec la vérité. Cet accusé persista dans son système; il fournit même des preuves à l'appui, et la justice, privée des moyens nécessaires pour reconnaître la fausseté de son roman, tourna son attention d'un autre côté. Il lui importait de recueillir avec exactitude les documens, les circonstances, les moindres indices relatifs aux empoisonnemens imputés à Chevallier. L'information, conduite avec une sage lenteur, ne tarda pas à produire des résultats satisfaisans.
Chevallier, dont la vie, avant son arrivée à Lyon, demeura encore long-temps un mystère, y avait été rejoint au mois de mai 1812, avant son premier mariage, par une jeune hollandaise restée veuve, à vingt-deux ans, d'un officier nommé Debira. Chevallier l'avait connue à Anvers. C'était une fort jolie femme, d'une santé superbe; on l'avait surnommée la belle Hollandaise, à cause de ses grâces et de sa beauté. Chevallier et la veuve Debira vécurent ensemble. Le premier semblait partager sincèrement l'amour qu'il avait inspiré à sa maîtresse, quand tout-à-coup celle-ci fut atteinte d'une violente inflammation de bas-ventre, accompagnée des douleurs les plus aiguës.
Le docteur Dittmar ayant été appelé, ordonna des remèdes qui devaient infailliblement calmer cette inflammation; mais, après quelques visites, s'apercevant au contraire que le mal empirait, il ne put s'empêcher d'en témoigner son étonnement à Chevallier. «Il faut, lui dit-il, que cette femme boive ou mange quelque chose qui irrite son mal?—Elle boit en effet de l'eau-de-vie, répondit Chevallier sans se déconcerter.—Eh! comment! vous ne pouvez donc pas l'en empêcher?—Non, monsieur, elle en envoie chercher quand je suis dehors.» Le docteur ajouta que si la malade continuait l'usage de cette boisson, elle finirait par succomber; puis s'approchant en particulier de la veuve Debira, il lui adressa des reproches sur son imprudence; et la jeune Hollandaise lui protesta que, depuis long-temps, elle n'avait point bu d'eau-de-vie.
Cette réponse était de nature à éveiller les plus graves soupçons; de plus, la dame Jouvenne, hôtesse de Chevallier et de sa maîtresse, avait remarqué que, lorsqu'elle montait dans leur chambre, il évitait toujours de se montrer, et se cachait derrière un placard. Néanmoins ces circonstances étaient insuffisantes pour motiver une accusation capitale.
Le docteur Dittmar cessa ses visites, et peu de jours après, la malade avait cessé de vivre. Il est essentiel de remarquer qu'à cette époque, Chevallier ne prévoyant pas l'avenir, ne parla point du système qu'il mit en œuvre après son arrestation, lorsqu'on lui reprocha ce premier empoisonnement. Il ne parla pas d'un bain froid pris par sa maîtresse au moment de ses évacuations menstruelles; il n'en dit pas un seul mot au médecin à qui pourtant il aurait importé d'indiquer la première cause des souffrances; et cependant depuis, Chevallier parla de ce bain comme de la cause de la mort de la veuve Debira.
On ne pouvait trouver le motif de ce premier attentat que dans une nature perverse. L'intérêt que Chevallier pouvait avoir eu à le commettre, est demeuré absolument problématique.
Après la mort violente de la belle Hollandaise et dans l'espace de deux années, Chevallier contracta quatre mariages successifs. Il épousa d'abord Etiennette-Marie Desgranges, fille d'un propriétaire de Saint-Didier-sous-Riverie. La seconde femme fut Marguerite Pizard. La troisième se nommait Marie Riquet. Enfin il avait épousé en quatrièmes noces Benoîte Besson.
Plusieurs des contrats de mariage étaient dans la même forme: ils portaient une donation mutuelle au dernier vivant des deux époux. La justice en tira bientôt la conséquence que Chevallier n'avait d'autre but, en hâtant la mort de ses femmes, que de se mettre en possession des avantages matrimoniaux qu'il s'était assurés.
Etiennette Desgranges, la première femme de Chevallier, était à l'époque de son mariage, d'une constitution forte et d'une santé brillante. Quelques mois s'étaient à peine écoulés au sein de l'union la plus paisible, lorsque cette jeune femme éprouva des coliques toujours renaissantes; à cet état de souffrance succéda un affaiblissement général. Une petite fille, née de ce mariage, tomba dans une débilité semblable à celle de sa mère. Peu alarmée des symptômes d'un mal qu'elle ne croyait pas dangereux, elle n'eut aucun soupçon sur son mari; la mort de son enfant, qui survint peu après, n'éveilla pas des craintes qui n'auraient été pourtant que trop fondées; et victime de sa confiance, elle ne tarda pas à suivre sa fille au tombeau; elle mourut en 1814. Une circonstance, qui ne fut relevée qu'après l'arrestation de Chevallier, marqua le dernier jour d'Etiennette Desgranges. Les cousines de cette infortunée avaient appris, par la portière de la maison qu'elle habitait, que, la veille à onze heures du soir, elle avait eu une crise qui avait failli la faire périr. Elles furent aussitôt la voir, et la trouvèrent levée et moins souffrante. Pendant leur visite, en l'absence de son mari, elle prit quelques alimens et demanda à boire en désignant une bouteille: Donnez-moi de ce vin, dit-elle en montrant le vase du doigt; l'autre est celui de mon mari. La malade but, et cinq minutes après elle éprouva une crise subite: tous ses membres se contractèrent et se raidirent. Chevallier arriva; les tortures de sa femme ne l'effrayèrent point; il suivit sans émotion les terribles effets du breuvage. Etiennette attacha sur lui ses yeux mourans; vaincue par la douleur, elle tomba sur le plancher, faisant des efforts convulsifs pour rejeter la liqueur empoisonnée: bientôt après, elle expira au milieu de tourmens inexprimables. Chevallier, d'autant plus calme qu'il était préparé dès long-temps à la mort de sa femme, n'attendit pas que le cadavre fût refroidi, pour faire disparaître les traces accusatrices de ses machinations. Il saisit vivement le verre dans lequel sa femme avait bu et contenant encore la moitié du liquide qui y avait été versé, et alla le vider sous la pierre de l'évier; puis, avec le plus grand sang-froid, il ôta l'alliance et les boucles d'oreilles de la défunte. Il se hâtait aussi de la dépouiller du jupon qui la couvrait, lorsqu'on lui fit remarquer qu'il était inconvenant à lui de s'occuper de ces détails. Chevallier se retira, et à l'instar de Desrues, feignit de chercher des consolations à sa douleur dans la lecture de l'Imitation de Jésus-Christ.
Chevallier, après son arrestation, crut pouvoir se justifier de ce forfait. Mais il fut prouvé qu'Etiennette Desgranges n'avait point eu de maladie, dans l'acception médicale de ce mot; que ses souffrances, son agonie et sa mort avaient eu lieu presqu'à la même heure. La veille du décès, le docteur Para avait été appelé pour voir madame Chevallier; il lui avait trouvé les nerfs un peu agités, et s'était borné à prescrire une potion calmante. Le lendemain, ce médecin y étant retourné, avait appris avec surprise qu'elle n'existait plus. On ne peut se dissimuler que les présomptions, soulevées par une mort aussi imprévue, devaient se convertir en preuves, en les rapprochant des événemens postérieurs.
Facile à se consoler, Chevallier épousa en secondes noces Marguerite Pizard. Toutefois lorsqu'il fit la demande de la main de cette demoiselle, celle-ci témoigna d'abord quelque répugnance. Le bruit circulait déjà sourdement que Chevallier avait tué sa maîtresse et sa première femme. Enfin Marguerite Pizard s'étant persuadée que l'on calomniait Chevallier, elle consentit à unir son sort au sien; leur mariage fut célébré le 28 août 1816. Rien ne semblait devoir faire repentir Marguerite Pizard de l'union qu'elle venait de contracter. Elle recevait chaque jour de son mari de nouvelles marques d'attachement: il lui prodiguait les soins les plus affectueux. Marguerite Pizard devint enceinte, et cet événement accrut la tendresse de Chevallier, c'est-à-dire le rendit encore plus prodigue de ses fallacieuses démonstrations. Cependant ce fut alors qu'il commença à administrera sa malheureuse épouse les premières doses du poison qui devait la conduire au tombeau.
Ce n'est qu'en frémissant que nous allons signaler la marche constamment suivie par ce scélérat dans le cours de ses crimes. Il résulte de l'instruction du procès, que c'était précisément à l'époque, où l'espoir d'être père devait ouvrir son cœur aux plus douces impressions, que Chevallier, souriant aux tortures prochaines de ses victimes, apprêtait la coupe empoisonnée. Un funeste calcul lui avait appris que le moment où la fragile existence d'une femme est le plus exposée aux influences morbides, est celui où elle souffre les douleurs et éprouve les joies de la maternité. Il savait qu'il faut peu de chose alors pour porter le trouble dans les sources de la vie. Ce n'était point une mort prompte, instantanée qu'il voulait donner à deux êtres à la fois; le soin de sa propre conservation lui faisait pressentir tout ce qu'il y aurait eu de périlleux pour lui dans un crime aussi précipité. Il préférait, par un raffinement de cruauté, verser le poison goutte à goutte, et se repaître, pour ainsi dire, des souffrances graduelles qu'il faisait éprouver.
La grossesse de Marguerite Pizard avait été pénible; des vomissemens continuels et plus abondans que ne le sont habituellement ceux des femmes enceintes, des douleurs aiguës dans le bas-ventre en avaient signalé la durée. Enfin, le 18 mai 1817, madame Chevallier donna le jour à un enfant mâle qui reçut le nom d'Eugène. Cet enfant, placé en nourrice, fut momentanément soustrait aux fureurs de son père. C'est le même qui, vingt-sept mois plus tard, fut l'objet d'un nouveau crime. Cependant Marguerite Pizard se remit difficilement de ses couches; le poison avait étendu ses ravages. Trop lent au gré de Chevallier, celui-ci fit prendre à sa femme les dernières doses. Alors de nouvelles douleurs se manifestèrent; à chaque instant, survenaient des coliques, des attaques de nerfs, de violentes convulsions. La malade se plaignit de n'être pas soignée; elle accusa son médecin de ne point lui faire prendre de remèdes, sous le faux prétexte qu'elle était de nouveau enceinte. Les parens, alarmés, s'étonnèrent qu'on n'eût point placé de garde auprès de Marguerite Pizard; ils offrirent de passer les nuits auprès d'elle. Mais Chevallier, selon lui, suffisait à tout; il voulait seul donner les soins que l'état de sa femme réclamait; chaque nuit, il restait seul à son chevet. Le mal augmenta, les convulsions se succédèrent rapidement; la mort arriva le 13 septembre 1817: tel fut le résultat de l'assistance de Chevallier.
Jusqu'ici notre récit n'est fondé que sur des présomptions graves qui ne font que concourir à éclairer la culpabilité de Chevallier. Nous allons parler d'un nouveau crime, constaté par les témoignages les moins irrécusables et par une foule de faits qui sont prouvés.
Au mois de juin 1818, Chevallier épousa Marie Riquet; cette troisième épouse, comme ses deux devancières, vécut avec son mari dans une sécurité parfaite. Toujours plus audacieux au crime, non moins habile à se couvrir du masque des vertus qu'il n'avait pas, Chevallier avait gagné l'amour de Marie Riquet. Elle devint grosse; c'était, pour ainsi dire, le commencement de son agonie. Sa santé, jusque-là florissante, commença à s'altérer. Les phénomènes qui avaient eu lieu, pendant la grossesse des premières femmes de Chevallier, se reproduisirent chez Marie Riquet. Les couches furent précédées de violentes douleurs et de convulsions singulières. Il tint alors à peu de chose que Chevallier ne fût enfin démasqué.
La femme Pontannier, garde-malade, connue depuis long-temps de Marie Riquet, s'était proposée pour la soigner durant ses couches; mais Chevallier n'avait eu garde d'accepter ses offres. Cette femme en conçut des soupçons. Chevallier l'ayant rencontrée peu de jours après, lui annonça l'accouchement de sa femme: il convint qu'elle avait eu des convulsions terribles, et qu'on avait été obligé d'avoir recours au forceps. Tout dans ce récit dénonçait à la femme Pontannier des trames criminelles. Elle crut reconnaître des symptômes de poison; et ne pouvant contenir son indignation, elle se répandit en reproches contre Chevallier. Celui-ci, confondu, se déconcerta, balbutia quelques mots entrecoupés, et se hâta de quitter la femme Pontannier. Quelques jours se passèrent, et Marie Riquet n'existait plus. Chevallier essaya de profiter de cet événement pour dérouter les soupçons de la femme Pontannier; il composa son visage, et vint lui annoncer la mort presque subite de son épouse. Mais la femme Pontannier, loin d'être la dupe de son hypocrisie, s'emporta, dit à Chevallier que la famille Riquet allait faire ouvrir le cadavre de la défunte, et que, si elle ne le faisait pas, elle s'en chargerait elle-même. Chevallier, attérré par cette menace, pâlit; il ne chercha point à repousser l'accusation qui l'accablait.
Mais le moment n'était pas encore arrivé où ce misérable devait être convaincu de ses crimes. La famille Riquet hésita sur ce qu'elle devait faire. Elle recula devant les conséquences de l'accusation qu'elle pouvait porter; elle songea avec horreur qu'une pareille démarche pouvait conduire Chevallier à l'échafaud, et déshonorer les enfans, sans rendre la vie à leur mère; elle se détermina en conséquence à se taire.
La garde qui avait pris soin de Marie Riquet avait remarqué que Chevallier donnait à sa femme des breuvages qui n'étaient pas prescrits par le médecin; que c'était une liqueur forte dont elle n'avait pu reconnaître la nature; et sur la représentation qu'elle fit à ce sujet à Chevallier, elle en reçut pour réponse ces paroles atroces: Soyez tranquille: ce que je lui donne est pour lui débarrasser l'estomac; cela lui donnera une crise qui la sauvera ou l'emmènera. Les effets du breuvage étaient bien connus à ce monstre; sa sombre prédiction ne tarda pas à s'accomplir. Peu de minutes après, la crise annoncée se déclara d'une manière si effrayante, que deux personnes s'enfuirent épouvantées. Les bras et les jambes de la victime se tordirent, et les convulsions qui l'agitèrent furent tellement horribles, que la moribonde tomba du lit. Pendant cette scène déchirante, Chevallier suivait de l'œil les progrès de son remède. Il se baissa sans émotion, ramassa l'infortunée gisante sur le plancher, la replaça sur le lit, et, peu d'instans après, la vit expirer, sans qu'une larme eût mouillé sa paupière.
C'est avec une terreur que le lecteur partagera sans doute que nous mettons sous ses yeux ces détails douloureux; la nudité du crime est effrayante, cependant il est de notre devoir de ne pas la voiler; plus elle blesse les regards, plus elle fait aimer la vertu.
D'après tous les renseignemens recueillis par la justice, il n'était plus permis de mettre en doute la profonde scélératesse du prévenu. Cependant il avait été jusque-là impossible de soulever le voile qui couvrait les premières années de la vie de Chevallier. Tout-à-coup un événement imprévu vint aider à trouver le mot de l'énigme et répandre un nouvel intérêt sur toute cette affaire.
Déjà on savait que l'accusé avait usurpé le nom de Chevallier qu'il portait. Il était de notoriété publique qu'un jeune homme de Lyon, nommé Chevallier, de la même taille, du même âge que l'accusé, avait été au service; mais on était encore incertain si ce n'était pas le prévenu. Soudain on apprend que le véritable Chevallier vit encore; qu'il est officier dans nos armées; il a perdu, il y a quelques années, son portefeuille et ses papiers. Il se trouve en ce moment en garnison à deux cents lieues de Lyon: on lui écrit, il arrive, on le confronte aussitôt avec l'accusé; ils ne se connaissent ni l'un ni l'autre. L'imposteur est confondu.
Cependant il se rassure, et soutient qu'il se nomme Pierre-Claude Chevallier; qu'il n'a jamais connu d'autre nom, et que si ce n'est pas le sien, il a été induit en erreur par ceux qui l'ont élevé.
Cette obstination annonçait que le faux Chevallier avait de graves motifs pour ne pas faire connaître son véritable nom. On l'accable de questions, on emploie tous les moyens pour lui arracher la vérité. Enfin le faux Chevallier se décide à parler. Il demande qu'il lui soit permis de voir sa femme. C'était Benoîte Besson, qu'il avait épousée en quatrièmes noces.
Plongée dans la douleur, cette femme arrive à la prison et s'assied près de son mari: celui-ci lui tient ce discours: «Je vous ai trompée, j'ai voulu vous voir pour vous l'apprendre. Je ne suis point Pierre-Claude Chevallier; je viens de voir celui dont j'ai pris le nom. Je ne sais jusqu'à quel point notre union est valable; vous prendrez des mesures pour la faire rompre. J'appartiens à une famille respectable: elle avait de la fortune, et tenait un rang dans la société: j'ai mon père et ma mère; mes frères et sœurs existent encore. Je ne me nommerai pas, parce que je ne veux pas les déshonorer. Ce sont eux qui m'ont forcé à prendre du service. Par suite d'une erreur de jeunesse, j'étais sur le point d'être condamné à une peine infamante: de puissantes protections me sauvèrent; je n'ai subi aucune condamnation. Depuis mon entrée au service, je n'ai pas revu mes respectables parens. Je sais que je suis perdu; je n'ai d'autre ressource que la mort, que je désire. Je crois qu'il est de mon devoir de ne pas faire rejaillir sur ma famille la honte qui m'attend.»
Après ces premiers aveux, le prévenu pressé de plus en plus par l'aiguillon de sa conscience, déclara se nommer Pierre-Étienne-Gabriel Lelièvre; dit qu'il était né à Madrid, d'origine française; que son père, propriétaire et rentier, habitait à Paris, rue de la Muette, no 6. Il borna là ses révélations, ajoutant qu'il allait se recueillir, et consigner dans un mémoire tous les événemens de sa vie.
On fit prendre, en attendant, des renseignemens à la police de Paris, et l'on sut que Lelièvre appartenant à une famille distinguée, s'était adonné de bonne heure aux vices les plus déshonorans.
Lelièvre, montrant de la netteté dans les idées, des dispositions pour le calcul, tous les germes d'un esprit froid et réfléchi, ayant d'ailleurs reçu une éducation soignée, son père l'avait fait entrer à la Banque de France avec un emploi de cent louis de traitement et l'espoir de places plus lucratives et plus importantes. Cependant ses émolumens et les libéralités de son père ne pouvaient suffire aux dépenses du jeune Lelièvre. A peine sorti de l'adolescence, il toucha à la Banque de France, sur de faux bons, une somme de soixante mille francs. Le vol ayant été découvert, il fut arrêté le 7 janvier 1809. Dès ce moment, il avait mérité d'être voué à une infamie perpétuelle; son père paya la somme entière et obtint du ministre, à force de larmes et de prières, qu'on ne fît aucune poursuite. Mais il fallait infliger une punition au jeune Lelièvre; il fut enrôlé dans un bataillon colonial. Lelièvre déserta, arriva à Flessingue et y trouva les papiers d'un nommé Pierre-Claude Chevallier, qui appartenait, ou qui avait appartenu au même bataillon. Il conçut alors l'idée de s'emparer du nom de ce militaire, et joignant de nouveaux crimes aux premiers, de voleur et de déserteur, il devint faussaire et fabriqua un faux congé et une fausse feuille de route. Muni de tous ces papiers, Lelièvre vint à Lyon, ville natale du véritable Chevallier; il se présenta hardiment comme Lyonnais au préfet du département, et ce fut à ce titre qu'il obtint dans les bureaux une place d'où, comme on la vu, sa conduite extérieure n'avait pas tardé à le faire arriver à celle de sous-chef.
Après des renseignemens aussi positifs, il ne restait plus à la justice qu'à sévir contre l'auteur de tant de crimes accumulés. Une ordonnance de la chambre des mises en accusation le renvoya devant la Cour d'assises du Rhône, et toute la ville de Lyon, indignée d'avoir si long-temps recelé dans son sein un scélérat aussi infâme, attendit avec une véritable sollicitude, l'époque de son jugement fixé au 11 décembre 1820.
Lelièvre comparut devant la Cour, en présence d'une affluence considérable de spectacle de tous les rangs de la société. Tous les regards étaient fixés sur l'accusé. Sa taille était au-dessus de la moyenne; ses yeux bleus respiraient la douceur; sa figure pâle n'offrait que des traits réguliers; sa chevelure blonde et bouclée était magnifique; seulement on remarquait dans ses lèvres un mouvement de contraction, qui donnait parfois à sa physionomie un air effrayant et sinistre.
Les débats du procès n'ajoutèrent rien aux faits déjà connus. Lelièvre, fidèle à son caractère, combattit l'accusation avec une tranquillité, avec un calme apparent, qui sembleraient ne devoir appartenir qu'à l'innocence, avec des formes que l'on croirait incompatibles avec le crime. La fourbe et l'hypocrisie présidèrent à tous ses gestes, dictèrent toutes ses réponses.
Le ministère public soutint l'accusation avec une énergie mêlée d'indignation. Après avoir présenté d'une manière pathétique le tableau des crimes reprochés à Lelièvre, il termina en s'écriant: «Je le demande, existe-t-il dans les annales du crime, je ne dis pas rien de semblable, mais rien qui puisse, même de loin, approcher de tant d'horreurs? Et n'avais-je pas le droit de m'écrier tout-à-l'heure, qu'il eût bien mieux valu pour l'accusé et pour sa famille, pour ses amis et pour ses protecteurs, pour nous-mêmes, qu'il eût porté sur l'échafaud la peine de son premier crime?»
Il était impossible de définir les sentimens qui se retracèrent sur la figure de Lelièvre pendant toute la durée de ce discours. Quelquefois il semblait déconcerté; il baissait les yeux, changeait de couleur: il paraissait surpris et accablé quelquefois; et alors que l'on écoutait avec émotion le détail des souffrances des victimes de Lelièvre, un sourire infernal errait sur les lèvres de l'accusé, et semblait venir à l'appui de la conjecture faite par l'avocat-général, relativement aux causes qui avaient poussé le prévenu au crime; causes qu'il attribuait à des penchans secrets ou à des goûts dépravés.
Quatre séries de questions furent proposées au jury; la première se composant de dix-neuf accusations de faux en écritures publiques; la seconde concernant l'empoisonnement des trois femmes de Lelièvre; la troisième relative à l'infanticide commis sur la personne de Denis-Eugène Chevallier, son fils; et la quatrième se rapportant à l'enlèvement de l'enfant Berthier. Le jury répondit affirmativement et à l'unanimité sur toutes les questions, excepté sur celles qui portaient sur l'empoisonnement des deux premières femmes, ces deux forfaits n'étant pas suffisamment prouvés.
Sur ces réponses, le ministère public requit l'application des peines portées par la loi, et le président de la Cour prononça l'arrêt qui condamnait Pierre-Étienne-Gabriel Lelièvre à la peine de mort, et ordonnait qu'il aurait la tête tranchée sur l'une des places publiques de la ville de Lyon. Cet arrêt ne parut faire aucune impression sur le coupable. Reconduit à sa prison, il s'empressa d'adresser son pourvoi à la Cour suprême. Son hypocrisie systématique ne l'abandonna pas après sa condamnation. «Tout mon espoir, disait-il, est dans l'Être suprême dont les volontés sont invisibles sur la terre; s'il éclaire mes juges, et que mon arrêt soit cassé, mon innocence triomphera devant d'autres juges. J'ai la ferme croyance que mon arrêt sera cassé; cette confiance est fondée sur mon innocence. Mais d'ailleurs je suis résigné à mon sort; l'échafaud n'a jamais fait pâlir un innocent.» Puis il montrait aux personnes qui allaient le visiter un Évangile qu'il tenait à la main, et s'écriait: «Voilà pour moi une source de consolations! J'en ai fait toute ma vie la règle de ma conduite.»
Il souffrait, disait-il, sans être coupable, de même que Jésus-Christ qui avait été sacrifié; il était victime des préventions qu'on avait élevées contre lui. Il disait qu'il dormait comme un ange, et qu'il y avait des gens plus malheureux que lui. Enfin, quelques personnes, presque convaincues de son innocence, le pressant de publier un mémoire justificatif: C'est un soin dont je m'occuperai, répondit-il, lorsque je serai sorti de ma prison.—Mais s'il arrivait que votre captivité n'eût d'autre terme que la mort?—Alors, répliquait-il, en souriant: les anges se chargeront de ce soin.
Et cependant au moment où Lelièvre protestait de son innocence, on venait d'apprendre le genre de mort qu'il avait fait souffrir à son enfant.
On apprit que cet enfant avait été trouvé noyé sur les bords du Rhône, en face de Thernay, petite commune située à trois lieues de Lyon. Les habillemens trouvés sur le cadavre furent remis à l'autorité, qui constata qu'ils étaient bien les mêmes que ceux que portait l'enfant Chevallier. Lorsqu'on apprit à Lelièvre l'importante découverte que venait de faire la justice, sa contenance fut un instant ébranlée: «Ah! si j'avais su cela!» s'écria-t-il d'abord; puis il garda le silence. Mais sa pensée perçait tout entière dans ces seuls mots.
La Cour de cassation rejeta le pourvoi de Lelièvre, le 11 janvier 1821. Quand on lui annonça cette nouvelle, le condamné entra dans une fureur extrême, accusant et maudissant ses juges, et persistant toujours dans ses protestations d'innocence. Le 29 janvier, jour fixé pour l'exécution, il écrivit encore au procureur-général pour détailler de prétendues nullités qu'il voyait dans son arrêt; la veille, il s'était adressé au préfet pour obtenir un sursis.
Mais l'heure de la vindicte publique allait sonner; il n'y avait que trop long-temps que ce misérable, chargé de crimes, pesait sur la terre. Lelièvre, sans force et sans audace, fut conduit au lieu du supplice, au milieu d'une foule immense à laquelle il s'efforçait de cacher ses traits. Parvenu auprès de l'échafaud, l'exécuteur fut obligé de soutenir sa marche chancelante. Un instant après, il avait subi son arrêt.
PEYRACHE,
FAUX TÉMOIN;
RISPAL ET GALLAND,
SES VICTIMES.
«En élevant la main au ciel, dit un écrivain moderne, le témoin invoque sur sa tête la vengeance du Tout-Puissant; il porte contre soi l'imprécation la plus terrible; s'il conserve dans son cœur l'arrière-pensée de trahir la vérité promise, il engage son honneur, sa réputation, la paix de son âme, pour l'assurance de sa parole.
«Le faux témoignage est le plus grand des attentats; ses conséquences sont effrayantes. Il annonce une démoralisation absolue; il tend à détruire toute confiance parmi les hommes; il sape les fondemens de la sûreté publique; il anéantit la tranquillité des familles; il introduit le désordre le plus affreux, la confusion la plus universelle; il conduit à la dissolution de la société, et peut causer la perte et la ruine de tous ses membres.
«Le plus sage des rois de l'antiquité comparait le faux témoin et le parjure aux instrumens les plus meurtriers, aux animaux les plus perfides et les plus dangereux, aux fléaux les plus épouvantables dont le ciel, dans sa colère, puisse accabler les hommes. Le faux témoin et le parjure, disait-il, sont une massue, une épée, une flèche aiguë, un poignard caché, un poison plus dangereux que celui de l'aspic et des serpens les plus redoutés, contre lesquels il n'est point de remède.»
Le fait que nous allons rapporter va fournir les preuves de cette définition, et nous dispensera de toute autre réflexion.
Le sieur Jean Courbon, de Mazet près Yssengeaux (Haute-Loire), jouissait d'une honnête aisance et de la considération de tous ses voisins; on ne lui connaissait pas d'ennemis. Ses bonnes qualités n'étaient un peu tachées que par le défaut qu'il avait de s'adonner au au vin et d'en faire un fréquent abus.
Le 9 septembre 1817, il passa la journée et une partie de la soirée à boire dans divers cabarets du bourg de Dunière, canton de Montfaucon, avec les nommés Galland, Rispal et Tavernier, tous trois beaux-frères. Le lendemain, à cinq heures du matin, le cadavre de ce malheureux fut trouvé dans une fosse de deux pieds de profondeur, derrière une auberge un peu éloignée de celle où il avait laissé ses trois compagnons. La position du cadavre ressemblait assez à celle d'un homme qui ferait une culbute sur la tête; le poids du corps portait sur la nuque, la tête étant repliée sur la poitrine, ce que la nature du terrain semblait expliquer. Il offrait dans toutes ses parties une raideur extraordinaire, et conservait encore quelque chaleur. L'état de ses habits, de sa cravatte, l'absence de toute contusion, éloignaient l'idée d'une lutte ou d'un crime. Son argent, ses effets et les morceaux d'un billet qu'il avait payé la veille à Tavernier, furent trouvés dans ses poches.
Le sieur Thomas, médecin, qui fut appelé sur-le-champ, n'hésita pas à attribuer la mort de Courbon à une attaque d'apoplexie, résultat des excès de boisson auxquels il s'était livré la veille. La constitution physique de Courbon venait encore corroborer cette opinion: il avait les épaules larges, le cou court et la tête grosse; son embonpoint était extraordinaire; il pesait au moins deux cents livres; aussi, à chaque instant, pouvait-on craindre qu'une mort subite ne vînt l'enlever à sa famille et à ses nombreux amis. L'ouverture du cadavre ne fit également que confirmer l'idée qu'avait fait naître sa forte constitution, et fournir les preuves de son intempérance.
Cependant, malgré les procès-verbaux et rapports qui repoussaient tout soupçon de crime, vingt-quatre heures s'étaient à peine écoulées depuis l'inhumation de Courbon, qu'une clameur, d'abord sourde et timide, puis pleine d'assurance, articula hautement le mot d'assassinat, et désigna comme meurtriers Galland, Rispal et Tavernier. A défaut de faits positifs, de preuves de visu, on eut recours, suivant l'usage, aux conjectures, aux présomptions. Quoique le cadavre, d'après le procès-verbal du juge-de-paix, n'eût présenté aucune lésion, pas la moindre égratignure, quelques individus prétendirent qu'il y avait rupture des vertèbres cervicales, et qu'il existait des ecchymoses au cou et à la poitrine. Sans pouvoir en alléguer le motif, on répandit que les trois beaux-frères ci-dessus désignés avaient de la haine, de l'animosité contre Courbon. Galland était connu pour avoir une humeur querelleuse, emportée; mais il était constant aussi que Rispal était doux, honnête et de mœurs paisibles. Mais l'esprit de prévention ne tint aucun compte de toutes ces considérations, et bientôt la clameur publique éclata si violente, si exaspérée, que le juge-de-paix, qui d'abord avait rédigé son procès-verbal dans le même sens que le rapport du médecin, finit par ajouter quelque foi à la possibilité d'un assassinat.
Le procureur d'Yssengeaux fut prévenu des faits d'une manière officielle. Tavernier et Rispal furent arrêtés, le 3 octobre 1817; et Galland, leur beau-frère, ayant appris leur arrestation, et sachant que la gendarmerie s'était présentée chez lui, vint se constituer lui-même prisonnier, le lendemain 4 octobre. Cette démarche pouvait, ce semble, être considérée comme une présomption d'innocence. Bientôt après, les trois beaux-frères furent élargis par ordonnance du tribunal, sur le rapport du juge d'instruction. Mais leur mise en liberté, qui eut lieu le 8 octobre, loin de calmer les rumeurs, ne fit qu'aigrir certains esprits et envenimer les soupçons.
Alors le juge-de-paix redoubla d'activité et de vigilance pour parvenir à la découverte de la vérité. C'était à l'époque où l'horrible meurtre de Fualdès était le sujet de toutes les conversations dans les villes comme dans les campagnes. On crut trouver dans la mort de Courbon quelque ressemblance avec l'épouvantable catastrophe de Rodez. On cherchait à accumuler les conjectures pour en former un corps de preuves. Le bruit courut qu'une femme, nommée Anne Colombette, demeurant à Guignebaude, situé à environ une heure de chemin de Dunière, avait dit que Galland, en passant près de chez elle, lui avait annoncé la mort de Courbon, le 8 septembre 1817, au moment où l'on découvrait le cadavre derrière l'auberge. Deux tailleurs d'habits, Aulanier et Celsette dirent aussi qu'un nommé Lardon avait entendu cette conversation; et ce Lardon finit par en déposer. Mais ce qui semblait positif et entraînant était une autre conversation que le nommé Claude Peyrache prétendait avoir entendu tenir par les trois beaux-frères, le 8 octobre, jour de leur mise en liberté. Ce témoin rapportait avoir couché dans une auberge d'Yssengeaux, où il n'était séparé d'eux que par une simple cloison qui lui avait permis, disait-il, de les entendre causer confidentiellement. Voici cet entretien qui fut le fondement du procès et de la condamnation.
Suivant lui, l'un d'eux disait: «Nous avons tort,» et il le répétait souvent. Galland répliquait: «Tais-toi, baveux; tu nous feras mettre en prison.» Alors, parlant plus bas, un autre avait ajouté: «Si vous m'aviez cru, nous ne serions pas dans l'embarras où nous sommes; vous ne l'auriez pas tué: j'en suis fâché.—Point de regret, dit Galland, qui est mort est mort.—Nous avons été trop vite, observait un troisième: nous avons trop enfoncé le mouchoir; ce qui a fait enfler le cou, et ce qui a éveillé les soupçons.»
Il est à remarquer que ce Claude Peyrache, appelé devant le juge d'instruction le 26 août 1818, n'avait point parlé de ce fait, et que ce ne fut que le lendemain 27, qu'il alla le révéler au juge-de-paix de Montfaucon. Il fut depuis appelé, par délégation du président des assises, devant le juge d'instruction d'Yssengeaux, auquel il répéta la même déclaration qu'il avait faite au juge-de-paix. La chambre d'accusation, sur de tels élémens, mit en état de prévention Galland, Rispal et Tavernier, qui bientôt furent traduits aux assises de la Haute-Loire.
Peyrache rapporta cette conversation avec de nouveaux détails devant la cour, quoique les personnes de l'auberge assurassent ne l'avoir pas vu le jour indiqué, et qu'un témoin prétendît avoir couché dans le lit que Peyrache désignait comme celui d'où il avait entendu la conversation des trois beaux-frères. Pour prouver qu'il était venu ce jour-là à Yssengeaux, il produisit une quittance portant la date du 8 octobre, signée par un avoué d'Yssengeaux et reconnue par ce dernier. Nous prions nos lecteurs de ne pas perdre de vue cette circonstance qui deviendra très-importante dans la suite de ce récit.
Dans le cours des débats qui eurent lieu devant la cour d'assises, les défenseurs des accusés demandèrent l'arrestation de Peyrache et de Lardon, comme faux témoins, et qu'il fût procédé à la vérification des lieux. Mais la cour passa outre, refusant de statuer sur ces demandes. A la suite d'une discussion qui dura six jours, Galland et Rispal furent condamnés, le 9 mars 1819, aux travaux forcés à perpétuité, comme coupables de meurtre, et Tavernier à un an de prison, comme complice involontaire de l'homicide. L'arrêt fut exécuté; Galland et Rispal, flétris, furent transférés au bagne de Toulon.
Cependant les femmes de ces deux condamnés n'avaient pas renoncé à la plainte en faux témoignage; et sur la décision du garde-des-sceaux (M. de Serre), le tribunal d'Yssengeaux ordonna, le 20 décembre 1819, qu'il serait fait des expériences pour constater si la conversation d'Anne Colombette avec Galland avait pu être entendue par Lardon, et si Peyrache avait également bien pu entendre celle qu'il rapportait.
Ces vérifications furent faites avec beaucoup de soin et d'exactitude. De nouveaux témoins furent appelés; et le résultat fut la mise en prévention d'abord de Peyrache pour le fait qui le concernait seul, et ensuite de Lardon, avec Anne Colombette, Aulanier et Cellette, comme complices de l'autre fait de faux témoignage. Ces cinq témoins avaient été entendus aux assises du Puy-en-Velay.
La chambre d'accusation ne trouva pas de preuves suffisantes contre Lardon et ses adhérens; en conséquence ils furent renvoyés.
Mais il n'en fut pas de même de Peyrache. Comme les expériences établissaient qu'au lieu d'une légère cloison, ainsi que ce misérable l'avait avancé, il existait au contraire entre les deux chambres de l'auberge, une muraille de l'épaisseur de deux pieds; comme dès-lors il n'avait pu, de celle qu'il disait avoir occupée, entendre ce qui aurait été dit dans la chambre voisine; qu'en outre, il n'avait point reconnu ou avait mal désigné les lieux qu'il disait avoir parcourus pour sortir, la nuit, de sa chambre et de la cuisine de l'auberge; que d'ailleurs, et ce qui devenait le plus important pour justifier ou détruire les assertions de Peyrache, il paraissait certain qu'il n'était pas venu à Yssengeaux, le jour que les trois beaux-frères avaient couché à l'auberge, où il prétendait avoir aussi passé la nuit: la chambre de la cour royale prononça la mise en accusation de Claude Peyrache.
Sur la requête du procureur général en règlement de juges, la cour de cassation attribua la connaissance de cette affaire à la cour d'assises de Riom, et le prévenu comparut devant ce tribunal le 23 mai 1821.
Peyrache, qui deux ans auparavant, s'était trouvé sur le banc des témoins, attirait actuellement tous les regards sur le banc des accusés. Non loin de lui, mais sous le poids terrible d'une condamnation flétrissante, se trouvaient Galland et Rispal que l'on avait extraits du bagne pour assister à cette procédure qui les intéressait si vivement. A côté de ces deux condamnés étaient placées leurs épouses, modèles de patience et de sollicitude conjugale.
Auprès de MM. Tailhand père et Bayle aîné, avocats des plaignantes devenues parties civiles, on voyait Me Montellier, avoué au Puy, qui, lors de la mise en jugement de Galland et de Rispal, défenseur intrépide autant que généreux, fut leur soutien et leur consolation dans leur infortune, et qui, par sa persévérance dévouée et désintéressée, parvint à assurer le triomphe de l'innocence.
L'accusation de faux témoignage fut soutenue par M. Voysin de Gartempe, avocat-général, avec un talent très-remarquable. «S'il arrive, plus tard, dit ce magistrat, que l'innocence de ces deux infortunés soit reconnue, il sera temps alors que la voix du ministère public éclate et retentisse pour leur offrir des réparations tardives, mais nécessaires. Il faudra, comme le disait un grand magistrat (Servan), que la justice ait le courage qui convient le mieux à l'homme sujet à tant d'erreurs, celui de les reconnaître et de les réparer.»
Après l'exposé du ministère public, on procéda à l'audition des témoins; ceux dont les dépositions paraissaient devoir être d'une grande importance, étaient sans doute les personnes qui se trouvaient dans l'auberge où Peyrache disait avoir couché, la nuit du 8 octobre 1817 et où il prétendait avoir entendu la conversation par lui atribuée aux trois beaux-frères. Le sieur Perrot, propriétaire de l'auberge, et Rose Vidal, domestique de la même auberge, déclarèrent ne pas avoir vu l'accusé. Plusieurs faits avancés par Peyrache furent niés formellement par les témoins.
Peyrache, lors de l'instruction, avait désigné le lit dans lequel il disait avait couché; cependant le nommé Deschomet, témoin, déclara avoir occupé, dans la nuit indiquée, le lit désigné par l'accusé.
Celui-ci avait rapporté devant le juge d'instruction que la chambre dans laquelle il avait couché n'était séparée de celle où étaient les trois beaux-frères que par une cloison en planches; et il fut constaté et répété à l'audience qu'un mur de deux pieds les divisait et que ce mur était crépi des deux côtés. Dans son premier récit, Peyrache avait dit que c'était de son lit qu'il avait entendu la conversation des trois beaux-frères. Plus tard, il avait rétracté cette assertion et, avait dit s'être blotti à la porte de la chambre de Galland, Rispal et Tavernier, et que de là il avait entendu les propos révélés par lui. Cependant les deux experts, chargés de faire la vérification des lieux, rapportèrent à l'audience que, du lit désigné par Peyrache, il y avait impossibilité d'entendre ce qui se disait dans la chambre voisine; que de sa porte l'on pouvait bien entendre quelques mots détachés, mais qu'il était impossible de saisir une phrase entière.
Nous passons sur quelques particularités peu importantes, pour arriver à des faits décisifs. Peyrache, sommé de rapporter quelques circonstances de son séjour à Yssengeaux, le 8 octobre 1817, prétendit qu'il avait fait ce voyage pour traiter d'affaires avec M. Labatie, avoué au tribunal de cette ville; qu'il était arrivé à Yssengeaux, à l'approche de la nuit; qu'il s'était rendu chez M. Labatie, et était sorti avec cet avoué pour aller ailleurs; qu'après avoir terminé ses affaires, il s'était retiré, accompagné de M. Labatie, à l'auberge de Perrot. M. Labatie ne se rappela pas précisément plusieurs des particularités alléguées par Peyrache; mais il assura bien positivement qu'il avait vu cet accusé le jour même auquel il lui avait fourni une quittance par suite d'un compte qu'ils venaient de faire.
Cette quittance, produite jusqu'alors comme une preuve irréfragable de la présence de Peyrache à Yssengeaux, le 8 octobre 1817, fut reconnue par M. Labatie pour être la même qui avait été mise sous les yeux de la Cour d'assises du Puy, au mois de mars 1819.
Au même instant, Me Tailhand père, en parcourant le contexte de cette quittance, s'aperçut qu'elle était datée du 8 octobre mil-huit-cent-dix-huit, et non du 8 octobre mil-huit-cent-dix-sept. Cette circonstance, relative au millésime, et qui jusque-là avait échappé à tous les regards, fit une si vive sensation sur l'auditoire, que personne ne fut maître de l'émotion qu'elle devait nécessairement produire. Quelle preuve plus forte pouvait-on acquérir du faux témoignage de Peyrache et de l'innocence de Galland et de Rispal?
Cette impression profonde fut encore entretenue par les éloquentes plaidoieries des défenseurs et du ministère public, en faveur de l'innocence calomniée et opprimée. La vérité venait d'éclairer tous les esprits; la réponse du jury n'était plus incertaine. Après quelques minutes de délibération, les jurés déclarèrent à l'unanimité Peyrache coupable de faux témoignage, avec toutes les circonstances comprises dans l'acte d'accusation. En conséquence, le prévenu, sur les conclusions du ministère public, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Ce procès, dont les débats durèrent quatre jours, excita dans la ville de Riom le plus vif intérêt en faveur de Galland et de Rispal. Tous les assistans auraient voulu pouvoir sur-le-champ briser leurs fers.
Peyrache se pourvut en cassation contre l'arrêt qui le condamnait; mais la Cour suprême rejeta son pourvoi par arrêt du 18 juin. Cette décision donna lieu à la Cour de cassation de faire usage, pour la première fois peut-être, du pouvoir que lui attribue l'article 445 du Code d'instruction criminelle. En conséquence, et par nouvel arrêt du 9 août suivant, elle annula le premier arrêt rendu au Puy contre Rispal et Galland, et ordonna qu'il serait procédé contre ces derniers sur l'acte d'accusation subsistant, devant la Cour d'assises du département de la Loire, séant à Montbrison.
Le jugement qui devait résulter de cette nouvelle procédure fut prononcé le 5 décembre 1821. Sur la déclaration du jury de jugement de la Loire, portant que Rispal et Galland n'étaient pas coupables de l'homicide qui leur était imputé, M. Reyre, conseiller à la Cour royale de Lyon, président des assises, prononça, après huit jours de débats, la mise en liberté de ces deux intéressantes victimes d'un faux témoignage. Ce magistrat leur adressa les paroles suivantes:
«Vous fûtes victimes d'une erreur judiciaire dont la justice a à gémir profondément, et c'est par la justice elle-même qu'elle vient d'être réparée, autant qu'elle pouvait l'être.
«La société à qui vous fûtes si cruellement arrachés, va vous recueillir avec tout l'intérêt que peut être digne d'inspirer l'innocence trop long-temps méconnue. En rentrant dans son sein, abjurez, étouffez s'il se peut, par intérêt pour votre repos, les ressentimens que d'amers souvenirs pourraient nourrir ou éveiller dans votre cœur. Ne songez qu'à bénir le ciel de ce qu'il a appelé à votre secours des défenseurs si nobles, si généreux, et de ce qu'il a éclairé la justice des hommes. Bénissez-le aussi sans cesse de ce que votre sort rigoureux s'est trouvé uni à celui de deux femmes, vrais modèles de leur sexe, qui par leur tendresse pour vous, par leur courage, leur constance tout-à-fait héroïque, vous ont aidé si puissamment à sortir purs et sans tache du tombeau où vous étiez comme ensevelis..... Dans ce jour, va commencer pour vous, en quelque sorte, une nouvelle vie, et l'horrible épreuve que vous avez subie s'est trop prolongée pour que votre ruine n'en ait pas été la suite inévitable. Mais il vous est permis d'élever vos vœux, vos espérances vers d'augustes mains, qui ne laissent presque pas passer un seul jour sans sécher quelques larmes, sans répandre quelques bienfaits sur le malheur.
«Après tant de maux que vous avez soufferts, vous ne pouvez que mériter d'une manière toute spéciale, la protection du gouvernement, et ce ne sera pas en vain qu'il attirera sur vous, sur vos enfans, les regards paternels du meilleur des rois».
On ne pourrait qu'exprimer faiblement la vive sympathie, l'intérêt universel que l'infortune de Galland et de Rispal avait excités. Les juges, les jurés, le public s'empressèrent de le témoigner, en envoyant leur offrande au notaire qui avait ouvert une souscription à Montbrison pour ces malheureux. La femme de Galland était morte le 14 décembre à Montbrison, après dix-sept jours de maladie. Elle n'avait pu assister aux débats que le premier jour.
Le roi (Louis XVIII) voulant réparer, autant que possible, le tort que Rispal avait éprouvé par suite de cette erreur judiciaire, accorda à madame Rispal une pension de trois cents francs.
Nous nous faisons un vrai plaisir de signaler ici le zèle et le désintéressement des avocats qui embrassèrent la défense des deux infortunés beaux-frères. Me Montellier, leur infatigable défenseur, mérite surtout le tribut de nos éloges et la reconnaissance de l'humanité. Il ne négligea rien pour faire éclater l'innocence de ses cliens; démarches actives, conseils éclairés, consultations de médecins et avocats célèbres, tout fut mis en usage par lui pour parvenir à son noble but, et rien ne put rebuter sa persévérance généreuse. Aussi reçut-il la récompense de sa belle conduite; la libération de Rispal et de Galland était en grande partie son œuvre: il en a partagé l'honneur, et il y a joint cette intime et douce satisfaction, qui est le prix le plus précieux de toute bonne action.
TRAIT DE FÉROCITÉ D'UN FORÇAT.
En octobre 1822, un forçat à vie fut condamné à la peine de mort, pour avoir porté un coup de couteau à un agent de surveillance du bagne. Ce misérable subit son jugement avec une sorte de plaisir, s'il est permis de s'exprimer ainsi; et loin de manifester aucun repentir de son crime, il exprima le regret de n'avoir pu atteindre le sous-commissaire, directeur du bagne.
Il avoua cependant que son compagnon de chaîne, surnommé Casquette, aussi condamné à vie, avait, comme lui, conçu le dessein de se venger de prétendues vexations qu'il disait avoir essuyées de la part de son gardien.
Sur cet avis, on fit passer Casquette dans une autre salle où il devint l'objet d'une surveillance plus active; malgré toutes ces précautions, le nommé Ricoux, sous-adjudant de surveillance, et père de famille, eut le malheur de tomber sous les coups de ce scélérat. Ce Ricoux assistait le soir à la distribution; au moment où il entrait, une chaîne de forçats revenait des travaux. Casquette profita de la confusion pour se couler auprès de lui, et feignant de s'incliner pour marchander un quart de vin, il sortit de sa poche, en se relevant, un couteau à deux tranchans qu'il lui plongea dans le ventre. Alors Ricoux, dont une partie des entrailles sortait avec des flots de sang, tomba à la renverse, privé de sentiment.
Un chaloupier (c'est ainsi qu'on désigne ceux qui rament dans les embarcations), également condamné, pour épargner à Ricoux de nouvelles blessures, vint s'interposer entre lui et le meurtrier; mais sept à huit coups de couteau furent le prix de son dévouement. M. le sous-commissaire Rignoux étant arrivé au moment où on se saisissait de ce furieux, celui-ci n'exprima qu'un regret atroce, celui de le voir arriver deux minutes trop tard: «Mais n'importe, lui dit-il, vous ne perdrez rien pour attendre; car j'en connais vingt autres qui ont formé le même dessein que moi.»
Ce monstre, condamné à mort par le tribunal maritime, témoigna constamment le regret qu'il avait exprimé, jusqu'au moment où il reçut la peine due à ses crimes.
JEUNE FILLE
ASSASSINÉE PAR SON CORRUPTEUR.
Le crime dont nous allons rapporter les principales circonstances fut surtout inspiré par une vaniteuse ambition qui ne se trouve que trop communément dans toutes les classes de la société.
Le jeune Maurice Salgue éprouvait depuis trois ans une passion violente pour Catherine Fondegoire, qui demeurait dans la même paroisse que lui; en vain il avait cherché souvent à assouvir sa passion, et fait plusieurs fois des tentatives que la résistance de la jeune fille avait rendues inutiles. Mais enfin, et pour son malheur, elle céda aux poursuites de Maurice Salgue, et devint enceinte. Jean-Baptiste Salgue père était riche, et n'aurait jamais consenti au mariage de son fils avec Catherine, qui était pauvre; sa famille même se sentait humiliée d'une pareille liaison. Maurice avait promis de lui donner des secours pour ses couches.
Catherine avait fait confidence de sa grossesse et des dispositions de Maurice au curé de sa paroisse, chez qui les deux amans devaient se rendre conjointement pour prendre des arrangemens.
Au jour indiqué, Catherine fut aperçue, le soir, près de la maison des Salgue; depuis cette époque, elle disparut. On soupçonna qu'elle avait été la victime d'un horrible attentat. Des perquisitions furent faites dans la maison des Salgue et dans leur jardin. On trouva dans la maison un couteau en forme de stylet, encore tout ensanglanté, et dans le jardin, qu'on fit bêcher en totalité, on découvrit le cadavre de la malheureuse Catherine.
L'examen que l'on fit de ce cadavre fit reconnaître que des coups de couteau lui avaient été portés à la gorge; que, pour étouffer les cris de la victime, on lui avait mis un bâillon de paille, enfoncé si fortement dans la bouche, sans doute avec un bâton, qu'on eut peine à le retirer; qu'on l'avait de plus étranglée à plusieurs reprises, d'abord avec les mains, puis avec un mouchoir noué et serré avec force.
Un grand nombre de témoins furent entendus dans cette affaire, dont les débats durèrent quatre jours. Le père Salgue mourut dans sa prison, trois jours avant le jugement; ses deux fils, Pierre et Antoine furent acquittés. Quant à Maurice, une foule de circonstances donnaient la conviction la plus intime de sa culpabilité. Il fut condamné à la peine de mort, par la cour d'assises de Riom, le 4 janvier 1822.
LE CURÉ MINGRAT.
Lors de la publication de nos deux premiers volumes, un journal, se fondant sur ce que plusieurs articles ont traité de crimes commis par des princes, des seigneurs ou des prêtres, montra la plus grande répugnance à insérer l'annonce relative à cet ouvrage, et ne le fit qu'avec une insigne mauvaise volonté. Nous respectons les scrupules des rédacteurs de cette feuille; mais qu'il nous soit permis de ne pas les partager. Nous sommes loin d'aimer le scandale. A nos yeux, le scandale n'est, le plus souvent, qu'une œuvre de méchanceté qui se recommande aux applaudissemens des passions ou de la sottise. Tout-à-fait en dehors de la politique des partis, ne caressant aucune opinion aux dépens d'une opinion contraire, n'ayant qu'un poids et qu'une mesure, nous n'avons qu'une seule ambition, celle de faire tourner notre travail au profit de la raison et de la morale.
Nous ne concevons pas qu'il puisse y avoir scandale à parler d'un crime, quand le coupable se trouve placé haut dans la hiérarchie sociale, ou bien quand il fait partie de quelque corps puissant. Le crime ne doit-il pas être réprimé et puni partout où il se trouve? Et si quelque classe pouvait réclamer le privilége de l'indulgence, ne serait-ce pas plutôt celle qui se trouve privée des lumières de l'éducation? Vainement l'esprit de parti, si exclusif dans ses jugemens, vainement l'esprit de corporation, qui ne se montre pas moins injuste dans son égoïsme, jettent les hauts cris quand la justice met sa main de fer sur quelqu'un de leurs affiliés dont le crime est flagrant. Cet homme est un prêtre, un ministre de la religion. Faudra-t-il donc pour cela qu'il puisse être assassin impunément? Ou plutôt le vrai scandale ne viendra-t-il pas de la part de ceux qui, par un esprit de corps mal entendu, chercheront à soustraire le criminel à la vindicte des lois? Comment expliquer cette susceptibilité maladroite, manifestée par le clergé dans plusieurs circonstances déplorables? Les fautes, les crimes même de quelques-uns de ses membres, peuvent-ils altérer en rien la réputation de vertu et de sainteté dont jouit à juste titre l'auguste ministère du sacerdoce? N'est-ce pas au contraire assumer sur soi la honteuse solidarité d'actes répréhensibles ou criminels, que protéger ceux qui s'en sont rendus coupables? Une armée ne se croit pas déshonorée par la désertion de quelques lâches; elle les voue au mépris et les repousse à jamais de son sein. La justice déplore toute espèce de prévarication commise par l'un de ses agens; mais loin de chercher à étouffer son crime, elle lui inflige une punition exemplaire et le bannit à toujours de son sanctuaire.
Il serait bien temps, ce semble, que le bon sens public fît enfin justice de ce préjugé barbare qui fait encore peser sur toute une famille, sur tout un corps, la faute d'un seul individu. Les fautes sont personnelles, et il ne doit rien en rejaillir sur ceux qui en sont innocens. Pour que cette importante vérité pût s'infiltrer dans les masses, il faudrait nécessairement, il serait à désirer qu'elle descendît de plus haut, et surtout qu'elle fût professée publiquement par les prêtres, eux que leurs fonctions rapprochent à toute heure des classes pauvres et ignorantes. Ce serait un moyen d'inspirer de la confiance à tous, de raffermir la foi dans les cœurs chancelans, et de l'entretenir dans les âmes pieuses et candides des vrais croyans.
Quel tort pouvait éprouver la religion de l'attentat commis par Mingrat? Que pouvait-on, à cette occasion, reprocher au clergé, sinon sa trop grande facilité à admettre, presque sans examen, parmi les lévites du Seigneur, une foule de jeunes gens sans vocation, et qui n'embrassent cet état que pour faire leur chemin? Certes, les crimes isolés des Mingrat et des Contrafatto ne peuvent porter atteinte à cette glorieuse religion qui a produit un Las-Casas, un Vincent de Paul, un François de Sales, un Belzunce, un Cheverrus, et tant d'autres hommes de sagesse et de vertu; à cette religion bienfaisante dont tous les pas sont marqués par une rosée inépuisable de dons et de bénédictions; à cette religion prévoyante, qui fait qu'il se trouve «un homme dans chaque paroisse qui n'a point de famille, mais qui est de la famille de tout le monde, qu'on appelle comme témoin, comme conseil ou comme agent, dans tous les actes solennels de la vie civile; sans lequel on ne peut naître ni mourir, qui prend l'homme au sein de sa mère, et ne le quitte qu'à la tombe; qui bénit ou consacre le berceau, la couche conjugale, le lit de mort et le cercueil; un homme que les petits enfans s'accoutument à aimer, à vénérer et à craindre; que les inconnus mêmes appellent mon père; aux pieds duquel les chrétiens vont répandre leurs aveux les plus intimes, leurs larmes les plus secrètes; un homme qui est le consolateur, par état, de toutes les misères de l'âme et du corps, l'intermédiaire obligé de la richesse et de l'indigence, qui voit le pauvre et le riche frapper tour-à-tour à sa porte: le riche, pour y verser l'aumône secrète, le pauvre pour la recevoir sans rougir; qui, n'étant d'aucun rang social, tient également à toutes les classes; aux classes inférieures, par la vie pauvre, et souvent par l'humilité de la naissance; aux classes élevées, par l'éducation, la science et l'élévation de sentimens qu'une religion philanthropique inspire et commande; un homme enfin qui sait tout, qui a le droit de tout dire, et dont la parole tombe de haut sur les intelligences et sur les cœurs, avec l'autorité d'une mission divine et l'empire d'une foi toute faite.»
Cette belle et touchante définition du bon curé, dans laquelle M. de Lamartine n'a fait que peindre d'après nature un grand nombre de pasteurs de nos villes et de nos campagnes, contrastera sans doute horriblement avec les faits que nous allons rapporter. Mais du moins cette citation, ainsi que les réflexions qui la précèdent feront voir que nous ne confondons nullement la religion et ses ministres fidèles avec quelques misérables, qui, sous le masque d'une pieuse hypocrisie, se rendent coupables des plus noirs forfaits.
Antoine Mingrat était né à Grand-Lamps, petit village du Dauphiné, à quelques lieues de Saint-Quentin. Sa mère, dont le caractère était un mélange d'ambition et de fanatisme religieux, lui inspira de bonne heure le goût des choses matérielles du culte. Comme Mingrat aimait à primer sur tous ceux qui l'entouraient, et qu'il avait entendu sa mère parler avec déférence des gens d'église, il résolut de se vouer à l'état ecclésiastique; et son imagination, d'ailleurs active, ne s'occupa plus que du soin de s'en assurer les moyens.