ŒUVRES
DE
J. BARBEY D'AUREVILLY
ŒUVRES
DE
J. BARBEY D'AUREVILLY
L'ENSORCELÉE
PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27-31, PASSAGE CHOISEUL, 27-31
M D CCC LXXVIII
PRÉFACE
Le roman de L'Ensorcelée est le premier d'une série de romans qui vont suivre et dont les guerres de la Chouannerie seront le théâtre, quand elles n'en seront pas le sujet.
Ainsi que l'auteur le disait dans l'introduction de son ouvrage, publié pour la première fois en 1851, diverses circonstances de famille et de parenté l'ont mis à même de connaître mieux que personne (et ce n'est pas se vanter beaucoup) une époque et une guerre presque oubliées maintenant, car pour que le destin soit plus complet et plus grande la cruauté de la Fortune, il faut parfois que l'héroïsme et le malheur ressemblent à ce bonheur dont on a dit qu'il n'a pas d'histoire.
L'histoire en effet manque aux Chouans. Elle leur manque comme la gloire et même comme la justice. Pendant que les Vendéens, ces hommes de la guerre de grande ligne, dorment, tranquilles et immortels, sous le mot que Napoléon a dit d'eux, et peuvent attendre, couverts par une telle épitaphe, l'historien qu'ils n'ont pas encore, les Chouans, ces soldats de buisson, n'ont rien, eux, qui les tire de l'obscurité et les préserve de l'insulte. Leur nom, pour les esprits ignorants et prévenus, est devenu une insulte. Nul historien d'autorité ne s'est levé pour raconter impartialement leurs faits et gestes. Le livre assez mal écrit, mais vivant, que Duchemin des Scépeaux a consacré à la Chouannerie du Maine, inspirera peut-être un jour le génie de quelque grand poëte; mais la Chouannerie du Cotentin, la sœur de la Chouannerie du Maine, a pour tout Xénophon un sabotier, dont les mémoires, publiés en 1815 et recherchés du curieux et de l'antiquaire, ne se trouvent déjà plus. Dieu, pour montrer mieux nos néants sans doute, a parfois de ces ironies qui attachent le bruit aux choses petites et l'obscurité aux choses grandes, et la Chouannerie est une de ces grandes choses obscures, auxquelles, à défaut de la lumière intégrale et pénétrante de l'Histoire, la Poésie, fille du Rêve, attache son rayon.
C'est à la lueur tremblante de ce rayon que l'auteur de L'Ensorcelée a essayé d'évoquer et de montrer un temps qui n'est plus. Il continuera l'œuvre qu'il a commencée. Après L'Ensorcelée, il a publié Le Chevalier Des Touches; il publiera Un Gentilhomme de grand chemin, Une tragédie à Vaubadon, etc., etc., entremêlant dans ses récits le roman, cette histoire possible, à l'histoire réelle. Qu'importe, du reste? Qu'importe la vérité exacte, pointillée, méticuleuse, des faits, pourvu que les horizons se reconnaissent, que les caractères et les mœurs restent avec leur physionomie, et que l'Imagination dise à la Mémoire muette: «C'est bien cela!» Dans L'Ensorcelée, le personnage de l'abbé de la Croix-Jugan est inventé, ainsi que les autres personnes qui l'entourent; mais ce qui ne l'est pas, c'est la couleur du temps reproduite avec une fidélité scrupuleuse et dans laquelle se dessinent des figures fortement animées de l'esprit de ce temps. L'écueil des romans historiques, c'est la difficulté de faire parler, dans le registre de leur voix et de leur âme, des hommes qui ont des proportions grandioses et nettement déterminées par l'histoire, comme Cromwell, Richelieu, Napoléon; mais le malheur historique des Chouans tourne au bénéfice du romancier qui parle d'eux. L'imagination de l'auteur ne trouve pas devant lui une imagination déjà prévenue et renseignée, moins accessible, par conséquent, à l'émotion qu'il veut produire, et plus difficile à entraîner.
J.-B. d'A.
Septembre 1858.
INTRODUCTION
La guerre de la Chouannerie, assez mal connue, et qu'on ne retrouve, ressemblante et vivante, que dans les récits de quelques hommes qui s'y sont mêlés comme acteurs, et qui, maintenant parvenus aux dernières années de leur vie, sont trop fiers ou trop désabusés pour penser à écrire leurs mémoires, cette guerre de guérillas nocturnes qu'il ne faut pas confondre avec la grande guerre de la Vendée, est un des épisodes de l'histoire moderne qui doivent attirer avec le plus d'empire l'imagination des conteurs. Les ombres et l'espèce de mystère historique qui l'entourent ne sont qu'un charme de plus. On se demande ce que l'illustre auteur des Chroniques de la Canongate aurait fait des chroniques de la Chouannerie, si, au lieu d'être Écossais, il avait été Breton ou Normand.
Il est bien probable qu'on se le demandera encore, après avoir lu le livre que nous publions. Cependant des circonstances particulières ont mis l'auteur en position de savoir sur la guerre de la Chouannerie des détails qui méritent vraiment d'être recueillis. Les populations au sein desquelles la Chouannerie éclata, pour s'éteindre si vite, sont les populations de France les plus fortement caractérisées. Quoique essentiellement actives et se distinguant par les facultés qui servent à dominer les réalités de la vie, la poésie ne manque pas à ces races, et les superstitions qu'on retrouve parmi elles, et dont L'Ensorcelée est un exemple, ou plutôt un calque, montrent bien que l'imagination est au même degré dans ces hommes que la force du corps et que la raison positive. Du moins si, comme les populations du Midi, ils n'ont pas cette poésie qui consiste dans l'éclat des images et le mouvement de la pensée, ils ont celle-là, peut-être plus puissante, qui vient de la profondeur des impressions...
C'est cette profondeur d'impression qu'ils ont jusqu'à ce moment opposée aux efforts tentés depuis cinquante ans pour arracher des âmes le sentiment religieux. Ni les fausses lumières de ce temps, ni la préoccupation incontestable chez les Normands des intérêts matériels, auxquels ils tiennent, en vrais fils de pirates, et pour lesquels ils plaident, comme l'immémorial proverbe le constate, depuis qu'ils ne se battent plus, n'ont pu affaiblir les croyances religieuses que leur ont transmises leurs ancêtres. En ce moment encore, après la Bretagne, la Basse Normandie est une des terres où le catholicisme est le plus ferme et le plus identifié avec le sol. Cette observation n'était peut-être pas inutile quand il s'agit d'un roman dans lequel l'auteur a voulu montrer quelle perturbation épouvantable les passions ont jetée dans une âme naturellement élevée et pure, et, par l'éducation, ineffaçablement chrétienne, puisque, pour expliquer cette catastrophe morale, les populations fidèles qui en avaient eu le spectacle ont été obligées de remonter jusqu'à des idées surnaturelles.
Quant à la manière dont l'auteur de L'Ensorcelée a décrit les effets de la passion et en a quelquefois parlé le langage, il a usé de cette grande largeur catholique qui ne craint pas de toucher aux passions humaines, lorsqu'il s'agit de faire trembler sur leurs suites. Romancier, il a accompli sa tâche de romancier, qui est de peindre le cœur de l'homme aux prises avec le péché, et il l'a peint sans embarras et sans fausse honte. Les incrédules voudraient bien que les choses de l'imagination et du cœur, c'est-à-dire le roman et le drame, la moitié pour le moins de l'âme humaine, fussent interdits aux catholiques, sous le prétexte que le catholicisme est trop sévère pour s'occuper de ces sortes de sujets... A ce compte-là, un Shakespeare catholique ne serait pas possible, et Dante même aurait des passages qu'il faudrait supprimer... On serait heureux que le livre offert aujourd'hui au public prouvât qu'on peut être intéressant sans être immoral, et pathétique sans cesser d'être ce que la religion veut qu'un écrivain soit toujours.
L'ENSORCELÉE
I
La lande de Lessay est une des plus considérables de cette portion de la Normandie qu'on appelle la presqu'île du Cotentin. Pays de culture, de vallées fertiles, d'herbages verdoyants, de rivières poissonneuses, le Cotentin, cette Tempé de la France, cette terre grasse et remuée, a pourtant, comme la Bretagne, sa voisine, la pauvresse aux genêts, de ces parties stériles et nues, où l'homme passe et où rien ne vient, sinon une herbe rare et quelques bruyères, bientôt desséchées. Ces lacunes de culture, ces places vides de végétation, ces têtes chauves pour ainsi dire, forment d'ordinaire un frappant contraste avec les terrains qui les environnent. Elles sont à ces pays cultivés des oasis arides, comme il y a dans les sables du désert des oasis de verdure. Elles jettent dans ces paysages frais, riants et féconds, de soudaines interruptions de mélancolie, des airs soucieux, des aspects sévères. Elles les ombrent d'une estompe plus noire... Généralement ces landes ont un horizon assez borné. Le voyageur, en y entrant, les parcourt d'un regard, et en aperçoit la limite. De partout, les haies des champs labourés les circonscrivent. Mais si, par exception, on en trouve d'une vaste largeur de circuit, on ne saurait dire l'effet qu'elles produisent sur l'imagination de ceux qui les traversent, de quel charme bizarre et profond elles saisissent les yeux et le cœur. Qui ne sait le charme des landes?... Il n'y a peut-être que les paysages maritimes, la mer et ses grèves, qui aient un caractère aussi expressif et qui vous émeuvent davantage. Elles sont comme les lambeaux, laissés sur le sol, d'une poésie primitive et sauvage que la main et la herse de l'homme ont déchirée. Haillons sacrés qui disparaîtront au premier jour sous le souffle de l'industrialisme moderne; car notre époque, grossièrement matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaître toute espèce de friche et de broussailles aussi bien du globe que de l'âme humaine. Asservie aux idées de rapport, la société, cette vieille ménagère qui n'a plus de jeune que ses besoins et qui radote de ses lumières, ne comprend pas plus les divines ignorances de l'esprit, cette poésie de l'âme, qu'elle veut échanger contre de malheureuses connaissances toujours incomplètes, qu'elle n'admet la poésie des yeux, cachée et visible sous l'apparente inutilité des choses. Pour peu que cet effroyable mouvement de la pensée moderne continue, nous n'aurons plus, dans quelques années, un pauvre bout de lande où l'imagination puisse poser son pied pour rêver, comme le héron sur une de ses pattes. Alors, sous ce règne de l'épais génie des aises physiques qu'on prend pour de la civilisation et du progrès, il n'y aura ni ruines, ni mendiants, ni terres vagues, ni superstitions comme celles qui vont faire le sujet de cette histoire, si la sagesse de notre temps veut bien nous permettre de la raconter.
C'était cette double poésie de l'inculture du sol et de l'ignorance de ceux qui la hantaient, qu'on retrouvait encore, il y a quelques années, dans la sauvage et fameuse lande de Lessay. Ceux qui sont passés alors pourraient l'attester. Placé entre la Haie-du-Puits et Coutances, ce désert normand où l'on ne rencontrait ni arbres, ni maisons, ni haies, ni traces d'homme ou de bêtes que celles du passant ou du troupeau du matin dans la poussière, s'il faisait sec, ou dans l'argile détrempée du sentier, s'il avait plu, déployait une grandeur de solitude et de tristesse désolée qu'il n'était pas facile d'oublier. La lande, disait-on, avait sept lieues de tour. Ce qui est certain, c'est que, pour la traverser, en droite ligne, il fallait à un homme à cheval, et bien monté, plus d'une couple d'heures. Dans l'opinion de tout le pays, c'était un passage redoutable. Quand de Saint-Sauveur-le-Vicomte, cette bourgade jolie comme un village d'Écosse et qui a vu du Guesclin défendre son donjon contre les Anglais, ou du littoral de la presqu'île, on avait affaire à Coutances et que, pour arriver plus vite, on voulait prendre la traverse, car la route départementale et les voitures publiques n'étaient pas de ce côté, on s'associait plusieurs pour passer la terrible lande; et c'était si bien un usage, qu'on citait longtemps comme des téméraires, dans les paroisses, les hommes, en très-petit nombre, il est vrai, qui avaient passé seuls à Lessay de nuit ou de jour.
On parlait vaguement d'assassinats qui s'y étaient commis à d'autres époques. Et vraiment un tel lieu prêtait à de telles traditions. Il aurait été difficile de choisir une place plus commode pour détrousser un voyageur ou pour dépêcher un ennemi. L'étendue, devant et autour de soi, était si considérable et si claire qu'on pouvait découvrir de très-loin, pour les éviter ou les fuir, les personnes qui auraient pu venir au secours des gens attaqués par les bandits de ces parages, et, dans la nuit, un si vaste silence aurait dévoré tous les cris qu'on aurait poussés dans son sein. Mais ce n'était pas tout.
Si l'on en croyait les récits des charretiers qui s'y attardaient, la lande de Lessay était le théâtre des plus singulières apparitions. Dans le langage du pays, il y revenait. Pour ces populations musculaires, braves et prudentes, qui s'arment de précautions et de courage contre un danger tangible et certain, c'était là le côté véritablement sinistre et menaçant de la lande, car l'imagination continuera d'être, d'ici longtemps, la plus puissante réalité qu'il y ait dans la vie des hommes. Aussi cela seul, bien plus que l'idée d'une attaque nocturne, faisait trembler le pied de frêne dans la main du plus vigoureux gaillard qui se hasardait à passer Lessay, à la tombée. Pour peu surtout qu'il se fût amusé autour d'une chopine ou d'un pot, au Taureau rouge, un cabaret d'assez mauvaise mine qui se dressait, sans voisinage, sur le nu de l'horizon, du côté de Coutances, il n'était pas douteux que le compère ne vît dans le brouillard de son cerveau et les tremblantes lignes de ces espaces solitaires, nués des vapeurs du soir ou blancs de rosée, de ces choses qui, le lendemain, dans ses récits, devaient ajouter à l'effrayante renommée de ces lieux déserts. L'une des sources, du reste, les plus intarissables des mauvais bruits, comme on disait, qui couraient sur Lessay et les environs, c'était une ancienne abbaye, que la révolution de 1789 avait détruite, et qui, riche et célèbre, était connue à trente lieues à la ronde sous le nom de l'abbaye de Blanchelande. Fondée au douzième siècle par le favori d'Henry II, roi d'Angleterre, le Normand Richard de la Haye, et par sa femme Mathilde de Vernon, cette abbaye, voisine de Lessay et dont on voyait encore les ruines il y a quelques années, s'élevait autrefois dans une vallée spacieuse, peu profonde, close de bois, entre les paroisses de Varenguebec, de Lithaire et de Neufmesnil. Les moines, qui l'avaient toujours habitée, étaient de ces puissants chanoines de l'ordre de Saint-Norbert, qu'on appelait plus communément Prémontrés. Quant au nom si pittoresque, si poétique et presque virginal de l'abbaye de Blanchelande,—le nom, ce dernier soupir qui reste des choses!—les antiquaires ne lui donnent, hélas! que les plus incertaines étymologies. Venait-il de ce que les terres qui entouraient l'abbaye avaient pour fond une pâle glaise, ou des vêtements blancs des chanoines, ou des toiles qui devaient devenir le linge de la communauté, et qu'on étendait autour de l'abbaye, sur les terrains qui en étaient les dépendances, pour les blanchir à la rosée des nuits? Quoi qu'il en fût à cet égard, si on en croyait les irrévérencieuses chroniques de la contrée, le monastère de Blanchelande n'avait jamais eu de virginal que son nom. On racontait tout bas qu'il s'y était passé d'effroyables scènes quelques années avant que la révolution éclatât. Quelle créance pouvait-on donner à de tels récits? Pourquoi les ennemis de l'Église, qui avaient besoin de motifs pour détruire les monuments religieux d'un autre âge, n'auraient-ils pas commencé à démolir par la calomnie ce qu'ils devaient achever avec la hache et le marteau? Ou bien, en effet, en ces temps où la foi fléchissait dans le cœur vieilli des peuples, l'incrédulité avait-elle fait réellement germer la corruption dans ces asiles consacrés aux plus saintes vertus? Qui le savait? Personne. Mais toujours est-il que, faux ou vrais, ces prétendus scandales aux pieds des autels, ces débordements cachés par le cloître, ces sacriléges que Dieu avait enfin punis par un foudroiement social plus terrible que la foudre de ses nuées, avaient laissé, à tort ou à raison, une traînée d'histoires dans la mémoire des populations, empressées d'accueillir également, par un double instinct de la nature humaine, tout ce qui est criminel, dépravé, funeste, et tout ce qui est merveilleux.
Il y a déjà quelques années, je voyageais dans ces parages dont j'aurais tant voulu faire comprendre le saisissant aspect au lecteur. Je revenais de Coutances, une ville morne, quoique épiscopale, aux rues humides et étroites, où j'avais été obligé de passer plusieurs jours, et qui m'avait prédisposé peut-être aux profondes impressions du paysage que je parcourais. Mon âme s'harmonisait parfaitement alors avec tout ce qui sentait l'isolement et la tristesse. On était en octobre, cette saison mûre, qui tombe dans la corbeille du Temps comme une grappe d'or meurtrie par sa chute, et quoique je sois d'un tempérament peu rêveur, je jouissais pleinement de ces derniers et touchants beaux jours de l'année où la mélancolie a ses ivresses. Je m'intéressais à tous les accidents de la route que je suivais. Je voyageais à cheval, à la manière des coureurs de chemins de traverse. Comme je ne haïssais pas le clair de lune et l'aventure, en digne fils des Chouans, mes ancêtres, j'étais armé autant que Surcouf le corsaire, dont je venais de quitter la ville, et peu me chaillait de voir tomber la nuit sur mon manteau! Or, justement quelques minutes avant le chien-et-loup, qui vient bien vite, comme chacun sait, dans la saison d'automne, je me trouvai vis-à-vis du cabaret du Taureau rouge, qui n'avait de rouge que la couleur d'ocre de ses volets, et qui, placé à l'orée de la lande de Lessay, semblait, de ce côté, en garder l'entrée. Étranger, quoique du pays, que j'avais abandonné depuis longtemps, mais passant pour la première fois dans ces landes, planes comme une mer de terres, où parfois les hommes qui les parcourent d'habitude s'égarent quand la nuit est venue, ou, du moins, ont grand'peine à se maintenir dans leur chemin, je crus prudent de m'orienter avant de m'engager dans la perfide étendue, et de demander quelques renseignements sur le sentier que je devais suivre. Je dirigeai donc mon cheval sur la maison de chétive apparence que je venais d'atteindre, et dont la porte, surmontée d'un gros bouchon d'épines flétries, laissait passer le bruit de quelques rudes voix appartenant sans doute aux personnes qui buvaient et devisaient dans l'intérieur de la maison. Le soleil oblique du couchant, deux fois plus triste qu'à l'ordinaire, car il marquait deux déclins, celui du jour et celui de l'année, teignait d'un jaune soucieux cette chaumière brune comme une sépia, et dont la cheminée à moitié croulée envoyait rêveusement vers le ciel tranquille la maigre et petite fumée bleue de ces feux de tourbe que les pauvres gens recouvrent avec des feuilles de chou, pour en ralentir la consomption trop rapide. J'avais, de loin, aperçu une petite fille en haillons, qui jetait de la luzerne à une vache attachée par une corde de paille tressée au contrevent du cabaret, et je lui demandai, en m'approchant d'elle, ce que je désirais savoir. Mais l'aimable enfant ne jugea point à propos de me répondre, ou peut-être ne me comprit-elle pas, car elle me regarda avec deux grands yeux gris, calmes et muets comme deux disques d'acier, et, me montrant le talon de ses pieds nus, elle rentra dans la maison, en tordant son chignon couleur de filasse sur sa tête, d'où il s'était détaché pendant que je lui parlais. Prévenue sans doute par la sauvage petite créature, une vieille femme, verte et rugueuse comme un bâton de houx durci au feu (et pour elle ç'avait été peut-être le feu de l'adversité), vint au seuil et me demanda qui que j'voulais, d'une voix traînante et hargneuse.
Et moi, comme je me savais en Normandie, le pays de la terre où l'on entend le mieux les choses de la vie pratique, et où la politique des intérêts domine tout à tous les niveaux, je lui dis de donner une bonne mesure d'avoine à mon cheval et de l'arroser d'une chopine de cidre, et qu'après je lui expliquerais mieux ce que j'avais à lui demander. La vieille femme obéit avec la vitesse de l'intérêt excité. Sa figure rechignée et morne se mit à reluire comme un des gros sous qu'elle allait gagner. Elle apporta l'avoine dans une espèce d'auge en bois, montée sur trois pieds boiteux; mais elle ne comprit pas que le cidre, fait pour un chrétian, fût la bâisson d'oune animâ. Aussi fus-je obligé de lui répéter l'ordre de m'apporter la chopine que j'avais demandée, et je la versai sur l'avoine qui remplissait la mangeoire, à son grand scandale apparemment, car elle fit claquer l'une contre l'autre ses deux mains larges et brunes, comme deux battoirs qui auraient longtemps séjourné dans l'eau d'un fossé, et murmura je ne sais quoi dans un patois dont l'obscurité cachait peut-être l'insolence.
—Eh bien! la mère, lui dis-je en regardant manger mon cheval, vous allez me dire à présent quel chemin je dois suivre pour arriver à la Haie-du-Puits dans la nuit et sans m'égarer.
Alors elle allongea son bras sec, et, m'indiquant la ligne qu'il fallait suivre, elle me donna une de ces explications compliquées, inintelligibles, où la malice narquoise du paysan, qui prévoit les embarras d'autrui et qui s'en gausse par avance, se mêle à l'absence de clarté qui distingue les esprits grossiers et naturellement enveloppés des gens de basse classe.
Je n'avais rien compris à ce qu'elle me disait. Aussi je me préparais, tout en rebridant mon cheval, à lui faire répéter et éclaircir son explication malencontreuse, quand, s'avisant d'un expédient qui anima sa figure comme une découverte, elle tourna sur le talon de ses sabots ferrés, et s'écria d'une voix aiguë en rentrant à moitié dans le cabaret:
—Hé! maître Tainnebouy, v'là un mônsieu qui demande le quemin de la Haie-du-Puits, et qui, si vous v'lez, va s'en aller quant et vous!
Sur ma parole, je ne me souciais pas trop du compagnon qu'elle me donnait de son autorité privée. Le Taureau rouge était mal famé, et l'air de la vieille n'avait rien de très-rassurant. Si c'était, comme on le disait, un asile pour des drôles de toute espèce, pour tous les vagabonds sans aveu, que ce cabaret, qui semblait bâti par le diable devenu maçon pour l'accomplissement de quelque dessein funeste, on trouvera naturel que je n'inclinasse guère à recevoir de la main de la reine de ce bouge un guide ou un compagnon pour ma route dans cette dangereuse lande qu'il fallait traverser et que la nuit allait bientôt couvrir.
Mais ces réflexions, qui passèrent en moins de temps dans mon cerveau que je n'en mets à les exprimer, ne tinrent pas, malgré l'heure qui noircissait, la misérable réputation du Taureau rouge et l'air sinistre de son hôtesse, contre la présence de l'homme qu'elle avait appelé et qui vint à moi du fond de l'intérieur de la maison, montrant à ma vue agréablement surprise un de ces gaillards de riche mine, lesquels n'ont pas besoin d'un certificat de bonne vie et mœurs, délivré par un curé ou par un maire, car Dieu leur en a écrit un magnifique et lisible dans toutes les lignes de leur personne. Dès que je l'eus toisé du regard, mes défiantes idées s'envolèrent comme une nuée de corneilles dénichées tout à coup d'un vieux château par un joyeux coup de fusil tiré au loin dans la plaine. Je vis tout de suite à quelle espèce d'homme j'avais affaire. Il semblait avoir toutes les qualités nécessaires au passage de la lande, c'est-à-dire, en deux mots, la figure la plus rassurante pour un honnête homme et les épaules les plus effrayantes pour un coquin.
C'était un homme de quarante-cinq ans environ, bâti en force, comme on dit énergiquement dans le pays, car de tels hommes sont des bâtisses, un de ces êtres virils, à la contenance hardie, au regard franc et ferme, qui font penser qu'après tout, le mâle de la femme a aussi son genre de beauté. Il avait à peu près cinq pieds quatre pouces de stature, mais jamais le refrain de la vieille chanson normande:
C'est dans la Manche
Qu'on trouve le bon bras,
n'avait trouvé d'application plus heureuse et plus complète. Il me fit l'effet, au premier coup d'œil, et la suite me prouva que je ne m'étais pas trompé, d'un fermier aisé de la presqu'île, qui s'en revenait de quelque marché d'alentour. Excepté le chapeau à couverture de cuve, qu'il avait remplacé par un chapeau à bords plus étroits et plus commode pour trotter à cheval contre le vent, il avait le costume que portaient encore les paysans du Cotentin dans ma jeunesse: la veste ronde de droguet bleu, taillée comme celle du majo espagnol, mais moins élégante et plus ample, et la culotte courte, de la couleur de la laine de la brebis, aussi serrée qu'une culotte de daim, et fixée au genou avec trois boutons en cuivre. Et il faut le dire, puisqu'il n'y pensait pas, cette sorte de vêtement lui allait vraiment bien, et dessinait une musculature dont l'homme le moins soucieux de ses avantages aurait eu le droit d'être fier. Il avait passé, par-dessus ses bas de laine bleue à côtes, bien tendus sur des mollets en cœur, ces anciennes bottes sans pied qui descendaient du genou jusqu'à la cheville et dans lesquelles on entrait avec ses souliers. Ces anciennes bottes, qui n'avaient qu'un éperon, et qu'on laissait dans l'écurie avec son cheval, quand on était arrivé, étaient, aux jambes de notre Cotentinais, couvertes d'une boue séchée qui y constellait une boue fraîche, et elles disaient suffisamment qu'elles avaient vu du chemin, et du mauvais chemin, ce jour-là. La boue souillait aussi à une grande hauteur la massue du pied de frêne qu'il tenait à la main, et qu'une lanière de cuir, formant fouet, fixait à son solide poignet, dans des enroulements multipliés.
—J'n'ai jamais, me dit-il avec l'accent de son pays et une politesse simple et cordiale, refusé un bon compagnon, quand Dieu l'a envoyé sur ma route. Il souleva légèrement son chapeau et le remit sur sa forte tête brune, dont les cheveux épais, droits, coupés carrément et marqués des coups de ciseaux du frater qui les avait hachés d'une main inhabile, tombaient jusque sur ses épaules, autour d'un cou herculéen, lié à peine par une cravate qui ne faisait qu'un tour, à la manière des matelots.—La vieille mère Giguet dit, monsieur, que vous allez à la Haie-du-Puits, où je vais aussi pour la foire de demain. Comme j'n'ai pas de bœufs à conduire, car vous avez un cheval trop ardent pour bien suivre tranquillement un troupeau de bœufs, j'pouvons, si vous le trouvez bon, faire route ensemble et nous en aller jasant, botte à botte, comme d'honnêtes gens, et, sauf votre respect, une paire d'amis. La Blanche n'est pas tellement lassée, la pauvre bête, qu'elle ne puisse bien faire la partie de votre cheval. J'la connais. Elle a de l'amour-propre comme une personne. Auprès de votre cheval, elle va joliment renifler! La lande est mauvaise, et, si c'est comme hier soir, dans les landes de Muneville et de Montsurvent, le brouillard nous prendra bien avant que nous n'en soyons sortis. M'est avis qu'un étranger, comme vous paraissez l'être, ne serait point capable de se tirer tout seul d'un tel pas et pourrait bien chercher sa route encore demain matin au lever du soleil, c'est-à-dire en pleine matinée, car le soleil commence d'être tardif dans cette arrière-saison.
Je le remerciai de sa politesse et j'acceptai sa proposition de grand cœur. Il y avait dans les manières, la voix, le regard de cet homme quelque chose qui attirait et qui eût forcé la confiance. Quoiqu'il fût Normand, son visage avisé n'était pas rusé. Il était presque aussi noir qu'un morceau de pain de sarrazin; mais, si tanné qu'il fût par le soleil et les fatigues, il avait aussi les couleurs de la santé et de la force. Il respirait la sécurité audacieuse d'un homme toujours par monts et par vaux, comme il l'était par le fait de ses occupations et de son commerce, et qui, comme les chevaliers d'autrefois, ne devait compter, pour sortir de bien des embarras et de bien des difficultés, que sur sa vigueur et sur sa bravoure personnelle.
L'accent de son pays, que j'ai dit qu'il avait, n'était pas prononcé et presque barbare comme celui de la vieille hôtesse du Taureau rouge. Il était ce qu'il devait être dans la bouche d'un homme qui, comme lui, voyageait et hantait les villes... Seulement, cet accent donnait à ce qu'il disait un goût relevé de terroir, et il allait si bien à tout l'ensemble de sa vie et de sa personne, que, s'il ne l'avait pas eu, il lui aurait manqué quelque chose. Je lui dis franchement combien je m'estimais heureux de l'avoir pour compagnon de route.—Et, ajoutai-je, puisque vous parlez de brouillard, c'est assez l'heure où il commence;—je lui montrai du doigt un cercle de vapeurs bleuâtres qui dansaient à l'horizon depuis que le soleil couché avait emporté les derniers reflets incarnats qu'il laisse après lui dans le ciel.—Il serait prudent peut-être de nous mettre en marche et de ne pas nous attarder plus longtemps.
—C'est la vérité, fit-il. Il est temps de filer notre nœud, comme disent les matelots. La Blanche a mangé sa trémaine, et je serai à vous dans une petite minute de temps. Mère Giguet, reprit-il de sa voix impérieuse et forte, combien la Blanche et moi vous devons-nous?
Je le vis plonger la main dans une ceinture de cuir à poches, comme en portent les herbagers de la vallée d'Auge, et il paya ce qu'il devait à l'hôtesse, plantée sur le seuil à nous regarder. Il alla chercher sa Blanche, comme il l'appelait, et qui était digne de son nom, car c'était une belle jument blanche comme une jatte de lait, à naseaux roses, et qui, crottée jusqu'à la sous-ventrière, n'en était que plus digne de son très-crotté cavalier. Elle mangeait sa trémaine, comme il avait dit, attachée à un anneau de fer incrusté dans le pignon du cabaret. Cachée par un angle du mur, je ne l'avais pas remarquée. A peine eut-elle entendu la voix de son maître, qu'elle se mit à hennir et à frapper la terre de son sabot avec une gaieté qui ressemblait à une violence.
Maître Tainnebouy, puisque tel était le nom de mon compagnon de voyage, raffermit un énorme manteau bleu, posé en valise sur sa selle, brida sa jument et lui grimpa lestement sur le dos avec l'aisance de l'habitude et un aplomb qui eut fait honneur à un écuyer consommé. J'ai vu bien des casse-cous dans ma vie mais, de ma vie, je n'en ai vu un qui ressemblât à celui-là! Une fois tombé en selle, il serra entre ses cuisses l'animal qu'il montait et le fit crier.
—Voilà qui vous prouvera, me dit-il avec l'orgueil un peu sauvage d'un fils des Normands de Rollon, que si nous sommes attaqués dans notre traversée, je suis homme à vous donner, tant seulement avec mon pied de frêne, un bon coup de main!
J'avais payé comme lui l'hôtesse du Taureau rouge, et j'étais remonté sur mon cheval. Nous nous plaçâmes comme il l'avait dit, botte à botte, et nous entrâmes dans cette lande de Lessay à la sombre renommée, et qui, dès les premiers pas qu'on y faisait, surtout comme nous les faisions, à la chute d'un jour d'automne, semblait plus sombre que son nom.
II
Quand on avait tourné le dos au Taureau ronge et dépassé l'espèce de plateau où venait expirer le chemin et où commençait la lande de Lessay, on trouvait devant soi plusieurs sentiers parallèles qui zébraient la lande, et se séparaient les uns des autres à mesure qu'on avançait en plaine, car ils aboutissaient tous, dans des directions différentes, à des points extrêmement éloignés. Visibles d'abord sur le sol et sur la limite du landage, ils s'effaçaient à mesure qu'on plongeait dans l'étendue, et on n'avait pas beaucoup marché qu'on n'en voyait plus aucune trace, même le jour. Tout était lande. Le sentier avait disparu. C'était là pour le voyageur un danger toujours subsistant. Quelques pas le rejetaient hors de sa voie, sans qu'il pût s'en apercevoir, dans ces espaces où dériver involontairement de la ligne qu'on suit est presque fatal, et il allait alors comme un vaisseau sans boussole, après mille tours et retours sur lui-même, aborder de l'autre côté de la lande, à un point fort distant du but de sa destination. Cet accident, fort commun en plaine, quand on n'a rien sous les yeux, dans le vide, ni arbre, ni buisson, ni butte, pour s'orienter et se diriger, les paysans du Cotentin l'expriment par un mot superstitieux et pittoresque. Ils disent du voyageur ainsi dévoyé, qu'il a marché sur male herbe, et par là ils entendent quelque charme méchant et caché, dont l'idée les contente par le vague même de son mystère.
—Voilà le sentier que nous devons suivre, me dit mon compagnon, en me désignant, du bout de son pied de frêne, une des lignes blanches qui s'enfonçaient dans la lande. Tenez votre cheval plus à droite, monsieur, et ne craignez pas de peser sur moi! Le chemin va bientôt s'effacer, et il forme ici une traîtresse de courbe presque insensible. Dans quelques minutes, il sera nuit, et nous n'aurons pas la possibilité de nous orienter en nous retournant pour regarder le Taureau rouge. Heureusement que la Blanche connaît le chemin par où elle a passé comme un chien de chasse connaît sa voie. Bien des fois, en m'en revenant des foires et des marchés, le sommeil m'a pris sur ma selle, et je n'en suis pas moins pour ça bien arrivé, comme si j'avais sifflé tout le temps, pour me distraire, la chanson de M. de Matignon, l'esprit alerte et les yeux ouverts.
—N'était-ce pas là un peu imprudent? lui dis-je; car voyageant de nuit dans des routes peu fréquentées, comme celle-ci, par exemple, ne vous exposiez-vous pas à être attaqué à l'improviste par quelques misérables vauriens, comme il en rôde souvent le soir dans les campagnes isolées; surtout si vous avez l'habitude de porter une ceinture de cuir aussi enflée que celle que je vous vois autour des reins?
—Je ne dis pas que non, monsieur, répondit-il. Mais à la grâce de Dieu, après tout! Il est des moments où, si solide qu'on soit, après avoir bu sous dix tentes différentes dans une foire, et s'être égosillé pour faire le marché d'une dizaine de bœufs, la fatigue vous prend et vous assomme, et on dormirait sur le clocher de Colomby, par une ventée Saint-François; à plus forte raison sur la Blanche, qui a l'allure moelleuse comme le mouvement d'un ber[1] et le pied sûr. Mais pour ce qui est des mauvais gars dont vous parlez, c'est bien certain qu'ils eussent pu me jouer quelque vilain tour, s'ils m'avaient surpris ronflant sur ma selle, comme au sermon de notre curé. Heureusement que la Blanche n'a jamais avisé de mine suspecte, dans le clair de lune ou dans l'ombre, qu'elle n'ait henni à couvrir le bruit d'un moulin! Allez! j'étais toujours à temps sur la défensive et prêt à donner le compte aux plus malins qui seraient venus me tarabuster!
[1] Berceau.
—Et vous l'avez donné quelquefois, lui demandai-je, car j'ai ouï dire que les routes étaient bien loin d'être sûres dans ce pays?
—Oh! deux ou trois petites fois, monsieur, répondit-il, des bagatelles qui ne valent pas la peine qu'on en parle; un ou deux coups de bâton par-ci par-là, qui faisaient piauler mes coquins comme un chien qu'on fouette dans un carrefour. Mais jamais de râclée complète! Ils ne l'attendaient pas; ou ils décampaient, ou ils tombaient à terre comme un paquet de linge sale, et c'était le meilleur parti qu'ils avaient à prendre, car je n'ai jamais pu frapper un homme à terre... et la Blanche sautait par-dessus! Mais de cela, il y a maintenant des années; c'était dans le temps du fameux Lemaire, qui a été guillotiné à Caen, de ces soi-disant marchands de cuillers d'étain qui ont bouté le feu à plus d'une ferme... A présent les routes sont tranquilles, et peut-être, hors celle-ci, à cause de la lande, n'y en a-t-il pas une seule dans toute la Manche où il faille, comme j'ai vu, dans un temps, quand on y passait, se hausser sur les étriers pour regarder par-dessus les haies et faire un nœud de plus à la lanière de son bâton autour de son bras.
—Et voyagez-vous souvent dans ces parages? lui demandai-je encore, ayant bien soin de régler le pas de mon cheval sur le pas du sien.
—Cinq à six fois par an, monsieur, dit-il. J'y fais ma tournée. J'y viens, de fondation, à la foire Saint-Michel de Coutances, à la Crottée, aux gros marchés de Créance, et il y en a deux en été et deux en hiver. Voilà à peu près tout, sauf erreur. Comme vous voyez, je ne suis pas bien grand coutumier de cette route-ci. Mes affaires sont de l'autre côté, du côté de Caen et de Bayeux, où je vais vendre aux Augerons de ce haut pays des bœufs qu'ils conduisent à Poissy, et qui sortent, comme tous ceux qu'ils y mènent, de nos herbages du bas Cotentin, et non pas de leur vallée d'Auge, dont ils sont si fiers.
—Je vois que vous êtes, lui dis-je souriant de son patriotisme d'éleveur, un herbager de la pointe de notre presqu'île; car, quoique vous m'ayez pris pour étranger et que j'aie perdu l'accent qui dit à l'oreille d'un autre qu'on est son compatriote, je suis cependant du pays, et si mon oreille n'a pas oublié autant que ma langue les sons qui me furent familiers autrefois, vous devez être, à votre manière de parler, du côté de Saint-Sauveur-le-Vicomte ou de Briquebec.
—Juste comme bon poids! s'écria-t-il avec une explosion de gaieté causée par l'idée que j'étais son compatriote, vous avez mis la main sur le pot aux roses, mon cher monsieur! Vère! je suis du côté de Saint-Sauveur-le-Vicomte, car je tiens à bail la grosse ferme du Mont-de-Rouville qui, comme vous le savez, puisque vous êtes du pays, est entre Saint-Sauveur et Valognes. Je suis herbager et fermier, comme l'ont été tous les miens, honnêtes vestes rousses de père en fils, et comme le seront mes sept garçons, que Dieu les protége! La race des Tainnebouy doit tout à la terre et ne s'occupera jamais que de la terre, du moins du vivant de maître Louis, car les enfants ont leurs lubies. Qui peut répondre de ce qui doit survenir après que nous sommes tombés?...
Il dit ces derniers mots presque avec mélancolie. Je louai beaucoup l'honnête Cotentinais de cette résolution intelligente et courageuse, que malheureusement on ne trouve plus guère parmi les fermiers de nos provinces, enrichis par l'agriculture. Moi qui crois que les sociétés les plus fortes, sinon les plus brillantes, vivent d'imitation, de tradition, des choses reprises à la même place où le temps les interrompit; moi, enfin, qui me sens plus de goût pour le système des castes, malgré sa dureté, que pour le système de développement à fond de train de toutes les facultés humaines, et qui, d'un autre côté, admirais l'aisance, la franchise, l'attitude du corps et de l'âme, cet aplomb, cette simplicité, toutes ces virilités qui circulaient noblement et paisiblement en cet homme, je trouvais qu'il avait doublement raison de vouloir que ses enfants ne fussent que ce qu'il était et rien de plus.
Je vis bien que cette grosse tête, placée sur de si robustes épaules et solide comme le créneau qui couronne une tour, ne s'était pas laissé lézarder par ces fausses idées qui courent le monde et qu'il avait dû entendre souvent exprimer dans les foires et les marchés où il allait. C'était un homme de l'ancien temps. Quand il avait parlé de Dieu, il avait mis la main sans affectation à son chapeau et l'avait soulevé. La nuit n'était pas si bien venue que je n'eusse très-bien discerné ce geste muet. Tout en nous avançant dans la lande, cerclée d'une brume mobile qui venait vers nous peu à peu sous une lune froide et voilée, je repris la conversation, que mes réflexions sur le sens droit de mon compagnon avaient un instant suspendue.
—Ma foi! lui dis-je en regardant autour de moi, car le brouillard n'était pas encore assez épais pour que nous n'aperçussions pas devant et à côté de nous à de grandes distances, je suis fort disposé à vous croire, maître Louis Tainnebouy, quand vous exceptez des routes sûres de votre département cette lande de Lessay. Je suis comme vous un voyageur de nuit; j'ai déjà bien couru, et en plus d'un pays dans ma vie; mais je n'ai jamais vu, que je me rappelle, d'endroit qui se prêtât mieux à une attaque nocturne que celui-ci. Il n'y a pas d'arbres, il est vrai, derrière lesquels on puisse se cacher pour ajuster ou surprendre le voyageur, mais voilà des replis de terrain, des espèces de buttes derrière lesquelles un coquin peut se coucher à plat ventre pour éviter le regard de l'homme qui passe et lui envoyer un bon coup de fusil quand il est passé.
—Par l'oiseau de saint Luc, qui est le patron des bouviers, dit l'honnête fermier, vous seriez fort en devinailles, monsieur, comme on dit chez nous. Vous avez deviné tout à l'heure en m'entendant causer, que j'étais de Saint-Sauveur-le-Vicomte, et v'là que vous devinez maintenant ce que les sacrés bandits étaient usagés de faire, quand il y en avait dans ces parages. Vère, monsieur, comme vous dites, ils se blottissaient derrière ces buttes, à la façon d'un lièvre au gîte, car il y a bien des places comme celle-ci dans la lande, qui est bossuée comme la vieille casserole de cuivre d'un magnan[2]. Le plus souvent, s'ils étaient deux, ils se mettaient comme qui dirait l'un ici, l'autre là, et au moment où vous passiez, l'un se levait tout droit de sa butte et sautait à la bride de votre cheval, tandis que l'autre, qui sortait aussi de sa cachette, vous empoignait la cuisse, et à eux deux ils vous avaient bientôt démonté. Quelquefois ils ne faisaient pas tant de cérémonies: ils se contentaient de vous envoyer une charge de plomb en guise de coup de chapeau. Qui diable entendait le coup de fusil dans ces espaces? Tout au plus, de ce côté de la lande, la mère Giguet du Tauret rouge, qui se gardait bien d'en souffler un mot, de peur de discréditer sa maison.
[2] Revendeur ambulant.
—Et une maison qui ne flaire pas comme baume! l'ami, repris-je. On m'a dit à Coutances qu'il ne fallait pas trop s'y arrêter.
—Ce sont là des mauvais propos et des commérages, repartit maître Louis Tainnebouy, une espèce de méchant renom qui tient au voisinage de la lande et à la mine de l'auberge plus qu'à autre chose. Je connais la mère Giguet depuis plus de vingt ans, monsieur. Son mari était boucher à Sainte-Mère-Église. Je lui ai vendu plus d'une couple de bœufs qu'il m'a toujours bien payés, rubis sur l'ongle, comme on dit. Mais le malheur est entré dans sa maison à la mort de sa fille, un beau brin de blonde, aux joues comme son tablier d'incarnat des dimanches, morte à l'âge des noces. Elle n'avait pas dix-huit ans quand Dieu la prit. Pauvre jeunesse! De ce moment-là, la chance a tourné pour les Giguet. Le père n'a plus eu le cœur à l'ouvrage. Il était toujours si hargagne, qu'on disait partout qu'il avait une maladie noire. Pour noyer son chagrin, il s'adonna à l'eau-de-vie et il a été promptement tourné. Quant à la mère, elle sécha sur pied comme un arbre frappé aux racines. Elle n'avait pas de garçon, et saigner des bœufs et en laver les courées n'est pas un métier qui convienne aux ciseaux ni aux mains d'une femme. Aussi bien ferma-t-elle son étal et s'en vint-elle s'établir à vendre du cidre au Tauret rouge. De sorte, ajouta-t-il avec un gros rire, qu'elle aura passé la moitié de sa vie à nourrir le monde et l'autre moitié à l'abreuver. Pour ce qui est des gens qui hantent sa maison, monsieur, ils ressemblent à ceux qui fréquentent les cabarets et les auberges. Ils ne sont ni mieux ni pis; c'est comme partout: cinq mauvaises figures pour une bonne! Quand on a un bouchon sur sa porte, ce n'est pas pour la fermer. Et d'ailleurs, quand il est gagné honnêtement, le sou du coquin n'a pas plus de vert-de-gris que celui de l'honnête homme, n'est-il pas vrai, monsieur?...
C'est ainsi que nous allions en devisant. Il y avait à peu près une heure que nous chevauchions dans la lande, et le brouillard avait fini par nous envelopper complètement de son réseau diaphane. La lune filtrait dans la vapeur une lumière pale et incertaine. Tout en trottant, maître Louis Tainnebouy avait détaché les longes de cuir qui retenaient son manteau sur la croupe de son cheval et l'avait étendu de toute sa vaste ampleur autant sur sa monture que sur lui, si bien qu'on eût dit, dans cette brume, que le cavalier et le cheval ne faisaient plus qu'un seul être, bizarre et monstrueux. Moi-même, j'avais resserré le mien autour de mon corps pour l'opposer à l'humidité qui pénétrait. Si nous avions gardé le silence, nous eussions ressemblé à deux ombres comme le Dante en dut voir errer dans les limbes de son Purgatoire. Les pas de nos chevaux s'entendaient à peine sur cette lande qui en amortissait le bruit. Nous allions, et plus nous allions, plus nous devenions communicatifs, plus aussi j'avais occasion de remarquer combien sur toutes les questions mon compagnon l'herbager montrait de justesse et d'information, comme disent les Anglais... L'intelligence de cet homme fruste était aussi saine que son corps. Ses connaissances étaient bornées, mais exactes. Ce qui s'était établi dans cette excellente judiciaire y était entré sans l'aide des écoles, par les yeux, par la main, par l'expérience. Si donc il y avait parfois en lui de ces originelles manières de sentir qu'on appelle arriérées dans ce pauvre siècle de mouvement perpétuel et de gesticulation cérébrale, il ne les avait point, comme on eût pu le croire, en raison de son infériorité relative de paysan. Sur tous les terrains de la vie réelle, il aurait battu les plus madrés, quand on eût extrêmement élevé le terrain. Mélange de Normand et de Celte, car le voisinage de la Bretagne et de la Normandie a souvent versé des familles d'une province dans l'autre, il était le type le plus expressif que j'eusse vu de sa double race. A travers les formes un peu agrestes, qu'on me passe le mot «un peu brunes» de son langage, il transperçait de sagacité fine et il éclatait de bon sens. Et puis, ce qui lui allait surtout, c'est qu'il était et restait toujours à sa place, qu'il faisait corps avec sa vie; c'est qu'il s'ajustait, comme un gant à la main, à sa destinée. Toute chose doit sentir son fruit, disait Henri IV. Lui sentait le sien à pleines narines; il se conformait sans le savoir aux préceptes de l'ami de Michaud. Ce n'était qu'un morceau de pain d'orge, mais il était bon.
Tout à coup, à un de ces replis de terrain que nous nous étions signalés, la jument de maître Louis Tainnebouy trébucha, et peut-être serait-elle tombée s'il ne l'eût pas soutenue de sa main vigoureuse et d'une bride épaisse. Mais quand elle se releva elle boitait.
—Sacre!... dit-il, et le juron que je n'ose écrire, il le lâcha tout au long avec une rondeur d'intonation qui ressembla à un coup de grosse caisse, voilà la Blanche qui boite maintenant! Que le diable emporte la damnée lande! A quoi a-t-elle pu se blesser sur ce sol uni sans cailloux? Il faut que je voie à cela, et tout à l'heure! Bien des excuses, monsieur! ajouta-t-il en dégringolant plus qu'il ne descendit de son cheval. Je méprise l'homme qui n'a pas soin de sa monture. Qu'est-ce que je deviendrais sans la Blanche, la meilleure jument de la presqu'île, sur laquelle je crève depuis sept ans tous les bouillons du Cotentin?...
Je m'étais arrêté, le voyant s'arrêter. Mais quand je le vis vider l'étrier d'une jambe si leste, je crus que l'amour de la Blanche lui tournait complétement la tête. En effet, quoique la nuit ne fût pas noire et que la lune noyât sa blafarde clarté dans le brouillard, il aurait fallu pourtant être plus nyctalope que tous les chats qui aient jamais miaulé à la porte d'une ferme à minuit, pour distinguer ce qui se trouvait sous le sabot d'un cheval, à une pareille heure. Mais comme il avait causé mon étonnement, il le dissipa aussi vite qu'il l'avait fait naître. Je le vis battre le briquet une seconde et tirer de la poche de son manteau à manches une petite lanterne d'écurie qu'il alluma. Aidé de la lueur de cette lanterne, il souleva, l'un après l'autre, les pieds de son cheval, et il s'écria que le pied de devant était déferré!
—Et peut-être depuis longtemps, ajouta-t-il, en répétant l'observation qu'il avait déjà faite; car sur ce sol poussiéreux, on perdrait les quatre fers de son cheval qu'on ne s'en apercevrait pas! Il est probable que c'est de ce pied-là que la bête se sera piquée. Seulement, fit-il inquiet, je ne vois rien.
Et il approchait sa lanterne, et il regardait la corne du cheval, comme un maréchal ferrant l'aurait fait:
—Je ne vois rien, ni sang, ni enflure, et cependant la pauvre bête pose à peine le pied à terre et paraît diantrément souffrir!
Il la prit au défaut du mors et la fit marcher en l'attirant à lui. Mais la jument, si fringante il n'y avait qu'un moment, boitait d'une façon lamentable, et vraiment il y avait raison de craindre qu'elle ne pût continuer son chemin.
—Nous voilà bien! dit-il encore, mais avec l'accent d'une contrariété que je comprenais, et que même je commençais à partager, nous voilà bien, à mittan de la lande, avec un cheval qui boite, et sans âme qui vive, ni maison, ni rien, à deux lieues à la ronde, et un fier bout de route à faire encore! La première forge que nous trouverons est à un quart de lieue de la Haie-du-Puits. C'est amusant! Qu'allons-nous devenir? Le diable m'emporte si je le sais! Je n'ai pas d'envie de mettre la Blanche sur la litière pour une quinzaine, car c'est le premier du mois prochain la Toussaint, à Bayeux, une fameuse foire qui dure trois jours, et qui n'a pas sa pareille d'ici la Chandeleur!
Et toujours armé de sa lanterne, il tira à lui la jument, objet de ses plaintes; mais la bête éclopée pouvait à peine se traîner.
—Ma fingue! monsieur, finit-il par me dire, comme un homme qui prend une résolution, m'est avis qu'à présent nos caravanes sont terminées et qu'il serait sage à vous de me quitter et de vous en aller tout seul, car le temps n'est pas beau et la nuit est froide, comme si l'air était plein d'aiguilles. Vous êtes p't-être pressé d'arriver... Chacun a ses affaires. Vous ne devez pas souffrir du retardement des miennes. Moi, j'ai mis dans ma tête d'aller à pied jusqu'à la Haie-du-Puits. J'arriverai, Dieu sait quand, c'est vrai... demain matin! Mais je suis accoutumé à la peine. J'en ai vu de grises dans ma vie. J'ai passé souvent la nuit sous Garnetot ou sous Aureville, enfoncé dans la vase du marais jusqu'à la ceinture, pour avoir le plaisir de tuer les canards sauvages et les sarcelles. Ce n'est donc pas une ou deux lieues dans le buhan qui me font bien peur... d'autant que Jeannine a doublé la houppelande de son homme comme une ménagère qui aime mieux lui mettre une tranche de jambon sur le gril et lui verser un bon pot de cidre que de lui faire de la tisane, quand il revient de toutes ses courses à la maison.
Mais je l'assurai que je ne le laisserais pas ainsi tout seul dans l'embarras, après avoir voyagé de si bonne amitié avec lui; que mes affaires, en fin de compte, n'étaient pas plus pressées que les siennes, peut-être moins... et qu'un peu de brouillard ne m'avait jamais non plus épouvanté.
—Tenez, lui dis-je, maître Louis Tainnebouy, arrêtons-nous un moment. Nous sifflerons nos chevaux et nous fumerons un peu pour conjurer les âcres vapeurs de la nuit. Peut-être qu'après un temps de repos, vous pourrez remonter sur votre bête, puisque vous ne voyez, dites-vous, ni plaie ni enflure à son pied.
—Je crains bien, dit-il d'un air songeur et en hochant la tête, que je ne puisse remonter c'te nuit sur la Blanche, si c'est ce que je crais qui la tient.
—Et que croyez-vous donc, maître Louis? lui demandai-je en voyant, à la clarté de la lanterne, un nuage couvrir ses traits francs et hardis où la gaieté brillait d'ordinaire.
—Ma finguette! fit-il en se grattant l'oreille comme un homme qui éprouve une petite anxiété, j'ne suis pas très-enclin à vous le dire, monsieur, car vous allez p't-être vous moquer de moi. Mais si c'est la vérité, pourquoi la tairais-je? Une risée n'est qu'une risée, après tout! Notre curé répète sans cesse que ça fait toujours du bien de se confesser, et, pour mon propre compte, j'ai r'marqué que quand j'ai eu quéque poids sur l'esprit et que je l'ai dit à Jeannine, la tête sur la taie de l'oreiller, j'ai eu l'esprit plus soulagé le lendemain, D'ailleurs, vous êtes du pays et v'n'êtes pas sans avoir entendu parler de certaines choses avérées parmi nous autres herbagers et fermiers... comme, par exemple, des secrets qu'ont d'aucunes personnes et qu'on appelle des sorts parmi nous.
—Certes, oui, j'en ai entendu parler, lui dis-je, et même beaucoup dans mon enfance. J'ai été bercé avec ces histoires... Mais je croyais que tous ces secrets-là étaient perdus.
—Perdus, monsieur! fit-il rassuré, en voyant que je ne contestais pas la possibilité du fait, mais son existence actuelle, non, monsieur, ces secrets-là n'ont jamais été perdus et probablement ils ne se perdront jamais, tant que j'aurons dans le pays, de ces garnements de bergers qui viennent on ne sait d'où et qui s'en vont un beau jour comme ils sont venus, et à qui il faut donner du pain à manger et des troupeaux, à conduire, si on ne veut pas voir toutes les bêtes de ses pâturages crever comme des rats bourrés d'arsenic.
Maître Tainnebouy ne m'apprenait là que ce que je savais. Il y a dans la presqu'île du Cotentin, depuis combien de temps? on l'ignore, de ces bergers errants qui se taisent sur leur origine et qui se louent pour un mois ou deux dans les fermes, tantôt plus, tantôt moins. Espèces de pâtres bohémiens, auxquels la voix du peuple des campagnes attribue des pouvoirs occultes et la connaissance des secrets et des sortiléges. D'où viennent-ils? Où vont-ils? ils passent. Sont-ils les descendants de ces populations de Bohême qui se sont dispersés sur l'Europe dans toutes les directions, au moyen âge? Rien ne l'annonce dans leur physionomie ni dans la conformation de leurs traits. C'est une population blonde, aux cheveux presque jaunes, aux yeux gris clair ou verts, de haute taille, et qui a gardé tous les caractères des hommes venus autrefois du Nord, sur leurs barques d'osier. Par une singulière anomalie, ces hommes qui, selon mes incertaines et tremblantes lumières, doivent être une branche de Normands modifiés avec des éléments inconnus, n'ont ni l'âpre goût au travail, ni la prévoyance profonde, ni le génie pratique de leur race. Ils sont fainéants, contemplatifs, mous à la besogne, comme s'ils étaient les fils d'un brûlant soleil qui leur coula la dissolvante paresse dans les membres avec la chaleur de ses rayons. Mais d'où qu'ils soient issus, du reste, ils ont en eux ce qui agit le plus puissamment sur l'imagination des populations ignorantes et sédentaires. Ils sont vagabonds et mystérieux. Bien des fois on a essayé de les bannir des paroisses. Ils s'en sont allés, puis sont revenus. Tantôt solitaires, tantôt en troupe de cinq à six, ils rôdent çà et là, en proie à une oisiveté qu'ils n'occupent jamais que d'une manière, c'est-à-dire en conduisant quelques troupeaux de moutons le long du revers des fossés, ou les bœufs de quelque herbager d'une foire à une autre. Si par hasard un fermier les expulse durement de son service, ou ne veut plus les employer, ils ne disent mot, courbent la tête et s'éloignent; mais un doigt levé, en se retournant, est leur seule et sombre menace; et presque toujours un malheur, soit une mortalité parmi les bestiaux, soit les fleurs de tout un plant de pommiers brûlées dans une nuit, soit la corruption de l'eau des fontaines, vient bientôt suivre la menace du terrible et silencieux doigt levé.
—Et vous pensez donc, dis-je à mon Cotentinais, qu'on aurait bien pu jeter un sort sur votre jument, maître Louis Tainnebouy?
—J'en ai l'idée, fit-il en réfléchissant et en donnant un revers de la main à son chapeau, qu'il poussa par là sur son oreille, j'en ai l'idée, monsieur. C'est la vérité, et voici pourquoi. Il y avait hier au marché de Créance, dans le cabaret où j'étais, justement un de ces misérables bergers, la teigne du pays, qui s'en vont en se louant à tous les maîtres. Il était accroupi dans les cendres de l'âtre et faisait chauffer un godet de cidre doux pendant que je finissais un marché avec un herbager de Carente (Carentan). Je venions de nous taper dans la main, quand mon acheteur me dit qu'il avait besoin de quelqu'un pour conduire ses bœufs à Coutances (il allait voir, lui, un de ses oncles malade à Muneville-le-Bengar), et c'est alors que le berger, qui s'acagnardait et buvait au bord de l'âtre, se proposa. «Qui es-tu, toi, pour que te je confie mes bêtes? fit l'herbager. Si maître Tainnebouy te connaît et répond pour toi, je ne demande pas mieux que de te prendre. Répondez-vous du gars, maître Louis?—Ma fé, dis-je à l'herbager, prenez-le si vous v'lez, mais j'm'en lave les mains comme Ponce-Pilate; j'me soucie pas d'encourir des reproches s'il arrivait quéque malencontre à vos bestiaux. Qui cautionne paye, dit le proverbe, et je ne cautionne point qui je ne connais pas.—Alors, va trouver un autre maître!» a dit le Carentinais, et ça a été tout. Eh bien! à présent, je me rappelle que le berger m'a jeté, de dessous le manteau de la cheminée, un diable de regard, noir comme le péché, et que je l'ai trouvé qui rôdait du côté de l'écurie quand j'ai été pour prendre la Blanche et partir.
Rien au fond n'était plus admissible que ce récit de maître Tainnebouy. Pour expliquer l'accident arrivé à son cheval, il n'était pas besoin de creuser jusqu'à l'idée d'un maléfice. Le berger, poussé par le ressentiment, avait pu introduire quelque corps blessant dans le sabot du cheval pour se venger de son maître, comme ce cruel enfant corse (on dit Napoléon), qui enfonça avec son doigt une balle de carabine dans l'oreille du cheval favori de son père, parce que son père lui avait infligé une correction. Seulement, ce qui pour mon Cotentinais révélait l'influence du démon dans toute cette affaire, c'est que la Blanche boitait sans blessure ou motif apparent de boiter. Il avait déposé sa lanterne à terre, sur un petit tertre qui se trouvait là, et il chargeait sa pipe en regardant sa jument qui, comme tous les animaux souffrants, abaissait d'instinct son intelligente tête vers la partie de son corps qui la faisait souffrir. J'étais descendu de mon cheval à mon tour, et je roulais entre mes doigts les feuilles du maryland que j'allais convertir en cigarettes. Le froid piquait, de plus en plus vif.
—C'est dommage, dis-je en jetant les yeux sur le sol dénudé de tout et où le vent d'ouest n'avait pas seulement roulé une branche d'arbre, que nous n'ayons pas quelque branche de bois mort comme on en trouve parfois d'éparses sur la terre. Nous pourrions allumer une flambée pendant que votre jument se repose et nous réchauffer le bout des doigts.
—Ah! ben oui! du bois mort, dans cette lande, fit-il, c'est comme du bois vert! On ne trouve pas plus l'un que l'autre; et nous n'avons qu'à souffler dans nos doigts pour les réchauffer. Quand les Chouans tenaient, par les nuits claires, leurs conseils de guerre là où nous sommes, ils étaient obligés d'apporter à dos d'homme le bois qu'ils avaient coupé, pour faire du feu, dans le taillis des Patriotes.
Ce mot de Chouans, jeté là en passant comme un souvenir de hasard, par cette énergique veste rousse qui avait peut-être, dans sa jeunesse, fait le coup de fusil par-dessus la haie avec eux, évoqua en ce moment, aux yeux de mon esprit, ces fantômes du temps passé devant lesquels toute réalité présente pâlit et s'efface. Je venais précisément d'une ville où la guerre des Chouans a laissé une empreinte profonde. Personne, quand j'y passai, n'y avait oublié encore le sublime épisode dont elle avait été le théâtre en 1799, cet audacieux enlèvement par douze gentilshommes, dans une ville pleine de troupes ennemies, du fameux Des Touches, l'intrépide agent des Princes, destiné à être fusillé le lendemain. Comme on ramasse quelques pincées de cendre héroïque, j'avais recueilli tous les détails de cette entreprise, sans égale parmi les plus merveilleuses crâneries humaines. Je les avais recueillis là où, pour moi, gît la véritable histoire, non celle des cartons et des chancelleries, mais l'histoire orale, le discours, la tradition vivante qui est entrée par les yeux et les oreilles d'une génération et qu'elle a laissée, chaude du sein qui la porta et des lèvres qui la racontèrent, dans le cœur et la mémoire de la génération qui l'a suivie. Encore sous l'empire des impressions que j'avais éprouvées, rien d'étonnant que ce nom de Chouans, prononcé dans les circonstances extérieures où j'étais placé, réveillât en moi de puissantes curiosités assoupies.
—Est-ce que vous auriez fait la guerre des Chouans? demandai-je à mon compagnon, espérant que j'allais avoir une page de plus à ajouter aux Chroniques de cette guerre nocturne de Catérans bas-normands, qui se rassemblaient aux cris des chouettes et faisaient un sifflet de guerre de la paume de leurs deux mains.
—Nenni pas, monsieur, me répondit-il après avoir allumé sa pipe et l'avoir coiffée d'une espèce de bonnet de cuivre, attaché à une chaînette du même métal qui tenait au tuyau. Nenni-dà! J'étais trop jeune alors; je n'étais qu'un marmot bon à fouetter. Mais mon père et mon grand-père, qui ont toujours été un peu de la vache à Colas, ont chouanné dans le temps comme leurs maîtres. J'ai même un de mes oncles qui a été blessé de deux chevrotines dans le pli du bras, au combat de la Fosse, auprès de Saint-Lô, sous M. de Frotté. C'était un joyeux vivant que mon oncle, qui jouait du violon comme un meunier et aimait à faire pirouetter les filles. J'ai ouï dire à mon oncle que sa blessure, le soir même du combat, ne l'empêcha pas de jouer de son violon à ses camarades, dans une grange, pas bien loin de l'endroit où le matin on s'était si fort capuché. On s'attendait à voir les Bleus dans la nuit, mais on sautait tout de même, comme s'il n'y avait eu dans le monde que des cotillons courts et de beaux mollets! Les fusils chargés ne dormaient que d'un œil dans un coin de la grange. Mon enragé et joyeux compère d'oncle tenait son violon de son bras blessé et saignant, et il jouait gaiement, comme le vieux ménétrier Pinabel, dans un de ses meilleurs soirs, malgré le diable d'air que lui jouait, à lui, sa blessure. Savez-vous ce qui arriva, monsieur? Son bras resta toute sa vie dans la position qu'il avait prise pour jouer cette nuit-là; il ne put l'allonger jamais. Il fut cloué par les chevrotines des Bleus dans cette attitude de ménétrier qu'il avait tant aimée pendant sa jeunesse, et jusqu'à sa mort, bien longtemps après, il n'a plus été connu à la ronde que sous le surnom de Bras-de-violon.
Enchanté d'une parenté aussi honorable et qui semblait me promettre les récits que je désirais, je poussai mon Cotentinais à me raconter ce qu'il savait de la guerre à laquelle ses pères avaient pris une part si active. Je l'interrogeai, je le pressai, j'essayai de lever une bonne contribution sur les souvenirs de son enfance, sur toutes les histoires qu'il avait dû entendre raconter, au coin du feu, pendant la veillée d'hiver, quand il se chauffait sur son escabeau, entre les jambes de son père. Mais, ô désappointement cruel, et triste preuve de l'impuissance de l'homme à résister au travail du temps dans nos cœurs! maître Louis Tainnebouy, fils de Chouan, neveu de cet héroïque Bras-de-violon, le blessé de la Fosse, qui aurait mérité d'ouvrir la tranchée à Lérida, avait à peu près oublié, s'il l'avait su jamais, tout ce qui, à mes yeux, sacrait ses pères. Hormis ces faits généraux et notoires, qui m'étaient aussi familiers qu'à lui, il n'ajouta pas l'obole du plus petit renseignement à mes connaissances sur une époque aussi intéressante à sa manière que l'époque de 1745, en Écosse, après la grande infortune de Culloden. On sait que tout ne fut pas dit après Culloden, et qu'il resta encore dans les Highlands plusieurs partisans en kilt et en tartan, qui continuèrent, sans réussir, le coup de feu, comme les Chouans à la veste grise et au mouchoir noué sous le chapeau le continuèrent dans le Maine et la Normandie, après que la Vendée fut perdue. Ce que j'aurais voulu, c'est qu'au moins le souvenir de cette guerre eût laissé une étincelle des passions de ses pères dans l'âme du neveu de Bras-de-violon. Or, je dois le dire, j'eus beau souffler dans cette âme l'étincelle que je cherchais; je ne la trouvai pas. Le Temps, qui nous use peu à peu de sa main de velours, a une fille plus mauvaise que lui: c'est la Légèreté oublieuse. D'autres intérêts, d'un ordre moins élevé mais plus sûr, avaient saisi de bonne heure l'activité de maître Tainnebouy. La politique, pour ce cultivateur occupé de ses champs et de ses bestiaux, se trouvait trop hors de sa portée pour n'être pas un objet fort secondaire dans sa vie. A ses yeux de paysan, les Chouans n'étaient que des réveille-matin un peu trop brusques, et il était plus frappé de quelques faits de maraudage, de quelques jambons qu'ils avaient dépendus de la cheminée d'une vieille femme, ou d'un tonneau qu'ils avaient mis à dalle dans une cave, que de la cause pour laquelle ils savaient mourir. Dans le bon sens de maître Louis, la Chouannerie qui n'avait pas réussi était peut-être une folie de la jeunesse de ses pères. Conscrit de l'Empire, à qui il avait fallu dix mille francs pour se racheter de la coupe réglée des champs de bataille, un tel souvenir l'animait plus contre Bonot,—comme disaient les paysans, qui vous dépoétisaient si bien le nom qui a le plus retenti sur les clairons de la gloire,—que la mort du général de son oncle, ce Frotté, à l'écharpe blanche, tué par le fusil des gendarmes, avec un sauf-conduit sur le cœur!
Cependant, quand il eut fumé sa pipe et qu'il eut regardé encore une fois sous le pied déferré de sa jument, maître Tainnebouy parla de se mettre en route, que bien que mal, et de gagner comme nous pourrions la Haie-du-Puits. L'heure, au pied ailé, volait toujours à travers nos accidents et nos propos, et la nuit s'avançait silencieuse. La lune, alors dans son premier quartier, était couchée. Comme l'aurait dit Haly dans l'Amour peintre, il faisait noir autant que dans un four, et nulle étoile ne montrait le bout de son nez. Nous gardâmes la lanterne allumée, dont les rais tremblants produisaient l'effet d'une queue de comète dans la vapeur fendue du brouillard. Bientôt même elle s'éteignit, et nous fûmes obligés de marcher à pied, cahin caha, tirant péniblement nos chevaux par la bride et n'y voyant goutte. La situation, dans cette lande suspecte, ne laissait pas que d'être périlleuse; mais nous avions le calme de gens qui ont sous leur main des moyens de résistance et dans leur cœur la ferme volonté, si l'occasion l'exigeait, de s'en servir. Nous allions lentement, à cause du pied malade de la Blanche, et aussi à cause des grosses bottes que nous traînions. Si nous nous taisions un moment, ce qui me frappait le plus dans ces flots de brouillard et d'obscurité, c'était le mutisme morne des airs chargés. L'immensité des espaces que nous n'apercevions pas se révélait par la profondeur du silence. Ce silence, pesant au cœur et à la pensée, ne fut pas troublé une seule fois pendant le parcours de cette lande, qui ressemblait, disait maître Tainnebouy, à la fin du monde, si ce n'est, de temps à autre, par le bruit d'ailes de quelque héron dormant sur ses pattes, que notre approche faisait envoler.
Nous ne pouvions guère, dans une obscurité aussi complète, apprécier le chemin que nous faisions. Cependant des heures retentirent à un clocher qui, à en juger par la qualité du son, nous parut assez rapproché. C'était la première fois que nous entendions l'heure depuis que nous étions dans la lande; nous arrivions donc à sa limite.
L'horloge qui sonna avait un timbre grêle et clair qui marqua minuit. Nous le remarquâmes, car nous avions compté l'un et l'autre et nous ne pensions pas qu'il fût si tard. Mais le dernier coup de minuit n'avait pas encore fini d'osciller à nos oreilles, qu'à un point plus distant et plus enfoncé dans l'horizon, nous entendîmes résonner non plus une horloge de clocher, mais une grosse cloche, sombre, lente et pleine, et dont les vibrations puissantes nous arrêtèrent tous les deux pour les écouter.
—Entendez-vous, maître Tainnebouy? dis-je un peu ému, je l'avoue, de cette sinistre clameur d'airain dans la nuit; on sonne à cette heure: serait-ce le feu?
—Non, répondit-il, ce n'est pas le feu. Le tocsin sonne plus vite, et ceci est lent comme une agonie. Attendez! voilà cinq coups! en voilà six! en voilà sept! huit et neuf! C'est fini, on ne sonnera plus.
—Qu'est-ce que cela? fis-je. La cloche à cette heure! C'est bien étrange. Est-ce que les oreilles nous corneraient, par hasard?...
—Vère! étrange en effet, mais réel! répondit d'une voix que je n'aurais pas reconnue, si je n'avais pas été sûr que c'était lui, maître Louis Tainnebouy, qui marchait à côté de moi dans la nuit et le brouillard; voilà la seconde fois de ma vie que je l'entends, et la première m'a assez porté malheur pour que je ne puisse plus l'oublier. La nuit où je l'entendis, monsieur, il y a des années de ça, c'était de l'autre côté de Blanchelande, et minute pour minute, à cette heure-là, mon cher enfant, âgé de quatre ans et qui semblait fort comme père et mère, mourait de convulsions dans son berceau. Que m'arrivera-t-il de cette fois?
—Qu'est donc cette cloche de mauvais présage? dis-je à mon Cotentinais, dont l'impression me gagnait.
—Ah! fit-il, c'est la cloche de Blanchelande qui sonne la messe de l'abbé de la Croix-Jugan.
—La messe, maître Tainnebouy! m'écriai-je. Oubliez-vous que nous sommes en octobre, et non pas à Noël, en décembre, pour qu'on sonne la messe de minuit?
—Je le sais aussi bien que vous, monsieur, dit-il d'un ton grave; mais la messe de l'abbé de la Croix-Jugan n'est pas une messe de Noël, c'est une messe des Morts, sans répons et sans assistance, une terrible et horrible messe, si ce qu'on en rapporte est vrai.
—Et comment peut-on le savoir, repartis-je; si personne n'y assiste, maître Louis?
—Ah! monsieur, dit le fermier du Mont-de-Rauville, voici comment j'ai entendu qu'on le savait. Le grand portail de l'église actuelle de Blanchelande est l'ancien portail de l'abbaye, qui a été dévastée pendant la révolution, et on voit encore dans ses panneaux de bois de chêne les trous qu'y ont laissés les balles des Bleus. Or, j'ai ouï dire que plusieurs personnes qui traversaient de nuit le cimetière pour aller gagner un chemin d'ifs qui est à côté, étonnées de voir ces trous laisser passer de la lumière, à une telle heure et quand l'église est fermée à clef, ont guetté par là et ont vu c'te messe, qu'elles n'ont jamais eu la tentation d'aller regarder une seconde fois, je vous en réponds! D'ailleurs, monsieur, ni vous ni moi ne sommes dans les vignes ce soir, et nous venons d'entendre parfaitement les neuf coups de cloche qui annoncent l'Introïbo. Il y a vingt ans que tout Blanchelande les entend comme nous, à des époques différentes; et dans tout le pays il n'est personne qui ne vous assure qu'il vaut mieux dormir et faire un mauvais somme que d'entendre, du fond de ses couvertures, sonner la messe nocturne de l'abbé de la Croix-Jugan!
—Et quel est cet abbé de la Croix-Jugan, maître Tainnebouy, repris-je, lequel se permet de dire la messe à une heure aussi indue dans toute la catholicité?
—Ne jostez pas! monsieur, répondit maître Louis. Il n'y a pas de risée à faire là-dessus. C'était une créature qui en a rendu d'autres aussi malheureuses et criminelles qu'elle était. Vous me parliez des Chouans il n'y a qu'une minute, monsieur; eh bien! il paraît qu'il avait chouané, tout prêtre qu'il fût, car il était moine à l'abbaye de Blanchelande quand l'évêque Talaru, un débordé qui s'est bien repenti depuis, m'a-t-on conté, et qui est mort comme un saint en émigration, y venait faire les quatre coups avec les seigneurs des environs! L'abbé de la Croix-Jugan avait pris sans doute, dans la vie qu'on menait lors à Blanchelande, de ces passions et de ces vices qui devaient le rendre un objet d'horreur pour les hommes et pour lui-même, et de malédiction pour Dieu, je l'ai vu, moi, en 18.., et je puis dire que j'ai vu la face d'un réprouvé qui vivait encore, mais comme s'il eût été plongé jusqu'au creux de l'estomac en enfer.
Ce fut alors que je demandai à mon compagnon de voyage de me raconter l'histoire de l'abbé de la Croix-Jugan, et le brave homme ne se fit point prier pour me dire ce qu'il en savait. J'ai toujours été grand amateur et dégustateur de légendes et de superstitions populaires, lesquelles cachent un sens plus profond qu'on ne croit, inaperçu par les esprits superficiels qui ne cherchent guère dans ces sortes de récits que l'intérêt de l'imagination et une émotion passagère. Seulement, s'il y avait dans l'histoire de l'herbager ce qu'on nomme communément du merveilleux (comme si l'envers, le dessous de toutes les choses humaines n'était pas du merveilleux tout aussi inexplicable que ce qu'on nie, faute de l'expliquer!), il y avait en même temps de ces événements produits par le choc des passions ou l'invétération des sentiments, qui donnent à un récit, quel qu'il soit, l'intérêt poignant et immortel de ce phénix des radoteurs, dont les redites sont toujours nouvelles, et qui s'appelle le cœur de l'homme. Les bergers dont maître Tainnebouy m'avait parlé, et auxquels il imputait l'accident arrivé à son cheval, jouaient aussi leur rôle dans son histoire. Quoique je ne partageasse pas toutes ses idées à leur égard, cependant j'étais bien loin de les repousser, car j'ai toujours cru, d'instinct autant que de réflexion, aux deux choses sur lesquelles repose en définitive la magie, je veux dire: à la tradition de certains secrets, comme s'exprimait Tainnebouy, que des hommes initiés se passent mystérieusement de main en main et de génération en génération, et à l'intervention des puissances occultes et mauvaises dans les luttes de l'humanité. J'ai pour moi dans cette opinion l'histoire de tous les temps et de tous les lieux, à tous les degrés de la civilisation chez les peuples, et ce que j'estime infiniment plus que toutes les histoires, l'irréfragable attestation de l'Église romaine, qui a condamné, en vingt endroits des actes de ses Conciles, la magie, la sorcellerie, les charmes, non comme choses vaines et pernicieusement fausses, mais comme choses RÉELLES, et que ses dogmes expliquaient très-bien. Quant à l'intervention de puissances mauvaises dans les affaires de l'humanité, j'ai encore pour moi le témoignage de l'Église, et d'ailleurs je ne crois pas que ce qui se passe tout à l'heure dans le monde permette aux plus récalcitrants d'en douter... Je demande qu'on me passe ces graves paroles, attachées un peu trop solennellement peut-être au frontispice d'une histoire d'herbager, racontée de nuit, dans une lande du Cotentin. Cette histoire, mon compagnon de route me la raconta comme il la savait, et il n'en savait que les surfaces. C'était assez pour pousser un esprit comme le mien à en pénétrer plus tard les profondeurs. Je suis naturellement haïsseur d'inventions. J'aurais pu, la mémoire fraîchement imbibée du langage de maître Tainnebouy, écrire, quand nous fûmes arrivés à la Haie-du-Puits, tout ce qu'il m'avait raconté, mais je passai mon temps à y songer, et c'est ce que j'en puis dire de mieux. Aujourd'hui que quelques années se sont écoulées, m'apportant tout ce qui complète mon histoire, je la raconterai à ma manière, qui, peut-être, ne vaudra pas celle de mon herbager cotentinais. Donnera-t-elle au moins à ceux qui la liront la même volupté de songerie que j'eus à en ruminer dans ma pensée les événements et les personnages, le reste de cette nuit-là, le coude appuyé sur une mauvaise table d'auberge, entre deux chandelles qui coulaient, devant une braise de fagot flambé, au fond d'une bourgade silencieuse et noire, «dans laquelle je ne connaissais pas un chat,» aurait dit maître Louis Tainnebouy,—expression qui, par parenthèse, m'a toujours paru un peu trop gaie pour signifier une chose aussi triste que l'isolement!
III
L'an VI de la république française, un homme marchait avec beaucoup de peine, aux derniers rayons du soleil couchant qui tombaient en biais sur la sombre forêt de Cérisy. On entrait en pleine canicule, et quoiqu'il fût près de sept heures du soir, la chaleur, insupportable tout le jour, était accablante. L'orbe du soleil, rouge et fourmillant comme un brasier, ressemblait, penché vers l'horizon, à une tonne de feu défoncée, qu'on aurait à moitié versée sur la terre. L'air n'avait pas de vent, et, dans la mate atmosphère, nul arbre ne bougeait, du tronc à la tige. Pour emprunter à maître Tainnebouy (que je rappellerai souvent dans ce récit) une expression énergique et familière: on cuisait dans son jus. L'homme qui s'avançait sur la lisière de la forêt paraissait brisé de fatigue. Il avait peut-être marché depuis le matin et amoncelé sur lui les lourdes influences de cette longue et dévorante journée. Quoi qu'il en fût à cet égard, aux yeux de toute personne accoutumée aux faits de cette époque et qui eût avisé cet inconnu, il n'aurait pas été un voyageur ordinaire, armé, par précaution, pour longer les bords de cette forêt, réputée si dangereuse que les voitures publiques ne la traversaient pas sans une escorte de gendarmerie. A sa tournure, à son costume, à ce je ne sais quoi qui s'élève, comme une voix, de la forme muette d'un homme, il était aisé, sinon de reconnaître, au moins de soupçonner qui il était, tout en s'étonnant de le voir errer seul à une heure de la soirée où le jour était si haut encore. En effet, ce devait être un Chouan! Ses vêtements étaient d'un gris semblable au plumage de la chouette, couleur que les Chouans avaient, comme on sait, adoptée pour désorienter l'œil et la carabine des vedettes quand au clair de la lune ou dans l'obscurité, ils se rangeaient contre un vieux mur, ou s'aplatissaient dans un fossé comme un monceau de poussière que le vent y aurait charriée. Ces vêtements, fort simples, étaient coupés à peu près comme ceux que j'avais vus à maître Tainnebouy. Seulement, au lieu de la botte sans pied de notre herbager, l'inconnu portait des guêtres en cuir fauve qui lui montaient jusqu'au dessus du genou, et son grand chapeau, rabattu en couverture à cuve, couvrait presque entièrement son visage.
Selon l'usage de ces guérillas de halliers, qui se reconnaissaient entre eux par des noms de guerre mystérieux comme des mots d'ordre, afin de n'offrir à l'ennemi que des prisonniers anonymes, rien, dans la mise de l'inconnu, n'indiquait qu'il fût un chef ou un soldat. Une ceinture du cuir de ses guêtres soutenait deux pistolets et un fort couteau de chasse, et il tenait de la main droite une espingole. D'ordinaire, les Chouans, qui n'allaient guère en expédition que la nuit, ne se montraient point sur les routes, de jour, avec leurs armes. Mais, comme personne ne savait mieux qu'eux l'état du pays, et comme ils eussent pu dire combien, en une heure, devaient passer de voyageurs et de voitures en tel chemin, c'est là ce qui donnait sans doute à ce Chouan, si c'en était un, sa sécurité. La diligence, avec son écharpe de gendarmes, était passée dans un flot de poussière vers les cinq heures, son heure accoutumée. Il ne s'exposait donc qu'à rencontrer quelques charrettes attelées de leurs quatre bœufs et de leurs deux chevaux, ou quelques fermiers et leurs femmes, montés sur leurs bidets d'allure, et revenant tranquillement des marchés voisins. C'était à peu près tout. Les routes ne ressemblaient point à ce qu'elles sont aujourd'hui; elles n'étaient point, comme à présent, incessamment sillonnées de voitures élégantes et rapides. Terrifié par la guerre civile, le pays n'avait plus de ces communications qui sont la circulation d'une vie puissante. Les châteaux, orgueil de la France hospitalière, étaient en ruines ou abandonnés. Le luxe manquait. Il n'y avait de voitures que les voitures publiques. Quand on se reporte par la pensée à cette curieuse époque, on se rappelle la sensation que causa, même à Paris, la fameuse calèche blanche de M. de Talleyrand, la première qui ait, je crois, reparu après la révolution. Du reste, pour en revenir à notre voyageur, au premier bruit suspect, à la première vue de mauvais augure, il n'avait qu'un léger saut à faire et il entrait dans la forêt.
Mais s'il avait songé à tout cela, calculé tout cela, il n'y paraissait guère. Quand la précaution et la défiance dominent l'homme le plus brave, on s'en aperçoit dans sa démarche et jusque dans le moindre de ses mouvements. Or, le Chouan, qui se traînait entre les deux bords de la forêt de Cérisy, appuyé sur son espingole, comme un mendiant s'appuie sur son bâton fourchu et ferré, n'avait pas seulement la lenteur d'une fatigue affreuse, mais l'indifférence la plus complète à tout danger présent ou éloigné. Il ne fouillait point le fourré du regard. Il ne tendait point le cou pour écouter le bruit des chevaux dans l'éloignement. Il s'avançait insoucieusement, comme s'il n'avait pas eu conscience de sa propre audace. Et, de fait, il ne l'avait pas. L'obsession d'une pensée cruelle ou l'abattement d'une fatigue immense l'empêchait d'éprouver la palpitation du danger, chère aux hommes de courage. Aussi, de sang-froid, commit-il une grande imprudence. Il s'arrêta et s'assit sur le revers du fossé qui séparait le bois de la route; et là il ôta son chapeau qu'il jeta sur l'herbe, comme un homme vaincu par la chaleur et qui veut respirer.
C'est à ce moment que ceux qui l'auraient vu auraient compris son insouciance pour tous les dangers possibles, eussent-ils été rassemblés autour de lui, et embusqués derrière chaque arbre de la forêt, qui s'élevait aux deux bords du chemin. Débarrassé de son grand chapeau, sa figure, qu'il ne cachait plus, en disait plus long que n'aurait fait le plus éloquent des langages. Jamais peut-être, depuis Niobé, le soleil n'avait éclairé une si poignante image du désespoir. La plus horrible des douleurs de la vie y avait incrusté sa dernière angoisse. Beau, mais marqué d'un sceau fatal, le visage de l'inconnu semblait sculpté dans du marbre vert, tant il était pâle et cette pâleur verdâtre et meurtrie ressortait durement sous le bandeau qui ceignait ses tempes, car il portait le mouchoir noué autour de la tête, comme tous les Chouans qui couchaient à la belle étoile, et ce mouchoir, dont les coins pendaient derrière les oreilles, était un foulard ponceau, passé en fraude, comme on commençait d'en exporter de Jersey à la côte de France. Aperçus de dessous cette bande d'un âpre éclat, les yeux du Chouan, cernés de deux cercles d'un noir d'encre, et dont le blanc paraissait plus blanc par l'effet du contraste, brillaient de ce feu profond et exaspéré qu'allume dans les prunelles humaines la funèbre idée du suicide. Ils étaient vraiment effrayants. Pour qui connaît la physionomie, il était évident que cet homme allait se tuer. Selon toute probabilité, il était de ceux qui avaient pris part à un engagement de troupes républicaines et de Chouans, lequel avait eu lieu aux environs de Saint-Lô, le matin même; un de ces vaincus de la Fosse, qui fut vraiment la fosse de plus d'un brave et la dernière espérance des Chasseurs du Roi. Son front portait la lueur sinistre d'un désastre plus grand que le malheur d'un seul homme. Redressé à moitié sur le flanc, comme un loup courageux abattu, cet homme isolé avait, dans la poussière de ce fossé, une incomparable grandeur, c'était la grandeur de l'instant suprême... Il tourna vers le soleil du soir, qui, comme un bourreau attendri, semblait lui compter avec mélancolie le peu d'instants qui lui restaient à vivre, un regard d'une lenteur altière; et ses yeux, qu'il allait fermer à jamais, luttèrent, sans mollir, avec le disque de rubis de l'astre éblouissant encore, comme s'il eût cherché à ce cadran flamboyant si l'heure enfin était sonnée à laquelle il s'était juré, dans son âme, qu'il cesserait de respirer. Qui sait? c'était peut-être la même heure où l'héroïque ménétrier Bras-de-violon ouvrait gaiement sur l'aire d'une grange ce bal intrépide de blessés et d'échappés au feu qu'il conduisit toute une nuit avec son bras fracassé. Seulement, pour ces joyeux compères à l'espoir éternel, et pour lui, cette heure n'avait pas le même timbre. Il n'acceptait pas si légèrement sa défaite. A en juger par la profondeur de sa peine, il devait être un des chefs les plus élevés de son parti, car on ne s'identifie si bien à une cause perdue, pour périr avec elle, que quand on tient à elle par la chaîne du commandement. Résolu donc à en partager la destinée, il avait ouvert le gilet strictement boutonné sur sa poitrine, et, sous la chemise collée à la peau par les caillots d'un sang coagulé, il avait pris un parchemin cacheté qui renfermait sans doute des instructions importantes; car, l'ayant déchiré avec ses dents comme une cartouche, il en mangea tous les morceaux. Dans sa préoccupation sublime, il ne rabattit pas même son œil d'aigle sur la blessure de son sein, qui se remit à couler... Quand, le soir du combat des Trente, Beaumanoir Bois-de-ton-sang en but pour se désaltérer, certes, il était bien beau, et l'Histoire n'a pas oublié ce grand et farouche spectacle; mais peut-être était-il moins imposant que ce Chouan solitaire, dont l'ingrate et ignorante Histoire ne parlera pas, et qui, avant de mourir, mâchait et avalait les dépêches trempées du sang de sa poitrine, pour mieux les cacher en les ensevelissant avec lui.
Et lorsqu'il eut rempli ce devoir d'une fidélité prévoyante, quand du parchemin dévoré il ne lui resta plus entre les doigts que le large cachet de cire pourpre, qui le fermait et qu'il avait respecté, une idée, triste comme un espoir fini, traversa son âme intrépide. Chose étrange et touchante à la fois! on le vit contempler rêveusement, et avec l'adoration mouillée de pleurs d'un amour sans bornes, ce cachet à la profonde empreinte, comme s'il eût voulu graver un peu plus avant dans son âme le portrait d'une maîtresse dont il eût été idolâtre. Qu'y a-t-il de plus émouvant que ces lions troublés, que ces larmes tombées de leurs yeux fiers qui vont, roulant sur leurs crinières, comme la rosée des nuits sur la toison de Gédéon! Et pourtant, il n'y avait pas de portrait sur la cire figée. Il n'y avait que l'écusson qui scellait d'ordinaire toutes les dépêches de la maison de Bourbon. C'était tout simplement l'écusson de la monarchie, les trois fleurs de lys, belles comme des fers de lance, dont la France avait été couronnée tant de siècles, et dont son front révolté ne voulait plus! Aux yeux de ce Chouan, un tel signe était le saint emblème de la cause pour laquelle il avait vainement combattu. Il l'embrassa donc à plusieurs reprises, comme Bayard expirant embrassa la croix de son épée. Mais si la passion de ses baisers fut aussi pieuse que celle du Chevalier sans reproche, elle fut aussi plus désolée, car la croix parlait d'espérance, et les armes de France n'en parlaient plus! Quand il eut ainsi apaisé la tendresse de sa dernière heure, lui qui n'avait pas sur son glaive le signe du martyre divin qui ordonne même aux héros de se résigner et de souffrir, il saisit près de lui sa compagne, son espingole, chaude encore de tant de morts qu'elle avait données le matin même, et, toujours silencieux et sans qu'un mot ou un soupir vînt faire trembler ses lèvres, bronzées par la poudre de la cartouche, il appuya l'arme contre son mâle visage et poussa du pied la détente. Le coup partit. La forêt de Cérisy en répéta la détonation par éclats qui se succédèrent et rebondirent dans ses échos mugissants. Le soleil venait de disparaître. Ils étaient tombés tous deux à la même heure, l'un derrière la vie, l'autre derrière l'horizon.
C'était véritablement un beau soir. L'air avait repris son silence, et la brise qui s'élève quand le soleil est couché, comme la balle siffle quand elle est passée, commençait d'agiter doucement les feuilles de la forêt et pouvait caresser de ses souffles le front ouvert du suicidé. Une bonne femme, qui rôdait par là et qui ramassait des bûchettes, remonta lentement ce fossé qu'une créature de Dieu venait de combler avec son argile. Tout occupée de son ouvrage, sourde peut-être, ou, si elle avait entendu la déchirante espingole, l'ayant prise pour le fusil de quelque chasseur attardé, elle heurta par mégarde de son sabot le corps du meurtrier. Comme on le pense bien, elle eut peur d'abord de ce cadavre; mais elle avait son fils aux Chouans. Plus mère que femme, elle finit par courber sa vieille tête, en pensant à son fils, vers le corps du Chouan défiguré, et elle lui mit la main sur le cœur. Qui l'eût cru? il battait encore. Alors cette vieille n'hésita plus. Elle regarda, d'un œil inquiet, la route, le taillis, la clairière; mais partout ne voyant personne, et l'ombre venant, elle chargea le Chouan sur son dos, malgré sa vieillesse, comme un fagot qu'elle aurait volé, et elle l'emporta dans sa cabane, sise contre la lisière du bois. L'ayant couché sur son grabat, elle lava toute la nuit, à la lueur fumeuse de son grasset, les horribles blessures de cette tête aux os cassés et aux chairs pendantes. Il y en avait plusieurs qui se croisaient dans le visage du suicidé comme d'inextricables sillons. L'espingole était chargée de cinq ou six balles. En sortant de ce canon évasé, elles avaient rayonné en sens divers, et c'est, sans nul doute, à cette circonstance que le Chouan devait de n'être pas mort sur le coup. Cependant la bonne femme pansa, du mieux qu'elle put, cette effroyable momie sanglante, dont toute forme humaine avait disparu. Experte en misère, l'âme plus forte que tous les dégoûts, elle se dévoua à la tâche de pitié que Dieu lui envoyait à la fin de sa journée, comme au bon Samaritain sur le chemin de Jérusalem à Jéricho. C'était une rude chrétienne, une femme d'un temps bien différent du nôtre. Elle avait gardé cette foi du charbonnier, qui rend la vertu efficace, pousse aux bonnes œuvres, et fait passer la charité du cœur dans les muscles de la main. Elle n'imagina pas que l'homme qui était l'objet de sa pieuse sollicitude eût tourné contre lui-même une violence impie. Un signe, qu'elle trouva sur cet homme, l'eût arrachée d'ailleurs à l'horreur de cette pensée, si elle avait pu la concevoir. Royaliste, parce qu'elle honorait Dieu, elle ne douta donc pas que des balles bleues n'eussent fait les plaies qu'elle pansait, et ce lui fut une raison nouvelle pour les soigner avec un dévouement et plus chaleureux et plus tendre. Il fallait la voir, cette hospitalière de la souffrance! Quand elle avait fini d'éponger, de bassiner et de fermer avec les lambeaux de ses pauvres chemises mises en pièces, ces épouvantables blessures, elle s'agenouillait devant une image de la Vierge, et priait pour ce Chouan, déchiré de douleur. La Vierge-Mère l'exauçait-elle?... Toujours est-il que le blessé tardait à mourir.
Or, dix jours environ s'étaient écoulés depuis que Marie Hecquet (c'est le nom de notre bonne femme) avait ramassé le Chouan expirant. Isolée sur la lisière de ce bois solitaire, n'ayant ni voisins ni voisines, elle n'était exposée à aucune interrogation maladroite ou ennemie. De ce côté, du moins, elle était tranquille. Mais comme dans un temps de troubles civils on ne saurait exagérer la prudence, elle avait enterré les armes et les habits du Chouan dans un coin de sa chaumière, prête à ruser si les Bleus passaient, et à leur dire que ce blessé qui se mourait était son fils. Elle ne craignait pas de lui quelque noble imprudence. Ses blessures ne lui permettaient pas d'articuler un seul mot.
«Que si les Bleus, pensait-elle, l'avaient vu parfois dans la fumée de la poudre et dans le face à face du combat, ils ne pourraient, certes! pas le reconnaître, car sa mère, sa mère elle-même, si cet homme en avait une encore, ne l'aurait pas reconnu.»
Tout semblait donc favoriser son œuvre de charité pieuse; mais l'urne de la destinée est plus perfide que celle de Pandore. On croit l'avoir vidée de tous les malheurs de la vie, qu'on s'aperçoit qu'il y a encore un double fond et qu'il est tout plein!
C'était un soir, comme le jour du suicide, un soir long, orangé, silencieux. Marie Hecquet, au seuil de sa porte ouverte, par laquelle venait au blessé cet air des bois qui porte la vie en ses émanations parfumées, lavait dans un baquet posé devant elle les linges rougis de plusieurs bandelettes. Comme toutes ces plébéiennes si facilement héroïques quand elles ont du cœur, comme toutes ces Marthe de l'Évangile qui agissent toujours, mais chez qui l'action n'étouffe point la pensée, pas plus que le travail des champs n'étouffe et ne brise l'enfant qu'elles y portent souvent dans leur sein, la mère Hecquet surveillait son malade, quoiqu'elle eût les mains plongées dans la broue sanglante de son savonnage et qu'elle parût absorbée par ce qu'elle faisait. Une petite cloche, qu'on ne voyait pas, vint à tinter tout près de là. Ce n'était pas la faible clochette d'une de ces mousseuses chapelles d'ermite, bâties jadis dans les profondeurs des bois, car les églises ne se rouvraient point encore. C'était la tinterelle de quelque hutte de sabotier qui marquait les heures et la fin du travail et de la journée. Mais pour Marie Hecquet, cette femme antique, restée ferme de cœur dans la religion de ses pères et dans les souvenirs de son berceau, ces sept heures sonnant, n'importe où, étaient demeurées l'heure bénie qui descendait autrefois des clochers, à présents muets, dans les campagnes, et qui conviaient à la prière du soir. Aussi, dès qu'elle les entendit, elle laissa retomber au fond du baquet les linges qu'elle tordait et qu'elle allait étendre au noisetier voisin, et portant sa vieille main mouillée à ce front jaune comme le buis aux yeux des hommes, mais pur comme l'or aux yeux de Dieu, elle se mit, la noble bonne femme, à réciter son Angelus.
Ce qui doit nous sauver peut nous perdre. Ce signe de croix fut son malheur.
Cinq Bleus, sortis à pas de loup de la forêt en face, s'étaient arrêtés sur le bord du chemin. Appuyés sur leurs fusils, éveillés, silencieux, l'œil plongeant dans toutes les directions de la route, ils guettaient çà et là, comme des chiens en train de battre le buisson et de faire lever le gibier. Leur gibier, à eux, c'était de l'homme! Ils chassaient au Chouan. Ils espéraient saisir, après leur récente défaite, quelques-uns de ces hardis partisans, éparpillés dans le pays. Depuis quelques minutes déjà ils se montraient par signes, les uns aux autres, la chaumière ouverte de la mère Hecquet, dont le soir rougissait l'argile, et cette pauvre femme qui savonnait à son seuil. Quand elle redressa son corps penché sur son ouvrage pour faire le signe de la Rédemption, à ce signe qu'on leur avait appris à maudire, ils ne doutèrent plus qu'elle ne fût une Chouanne, et ils s'avancèrent sur elle en poussant des cris.
—Hélas! c'est des chauffeurs, dit-elle. Jésus! ayez pitié de nous!
—Brigande, fit le chef de la troupe, nous t'avons vue marmotter ta prière; tu dois avoir des Chouans cachés dans ton chenil.
—Je n'ai que mon fils qui se meurt, dit-elle, et qui s'est blessé à la tête en revenant de la chasse. Et elle les suivit, pâle et tremblante, car ils s'étaient rués dans la maison comme eût fait une bande de sauvages.
Ils allèrent d'abord au lit, découvrirent avec leurs mains brutales le blessé dévoré de fièvre, et reculèrent presque en voyant cette tête enflée, hideuse, énorme, masquée de bandelettes et de sang séché.
—Cela! ton fils! dit celui qui avait parlé déjà. Pour ton fils, il a les mains bien blanches, ajouta-t-il, en relevant avec le fourreau de son sabre une des mains du Chouan qui pendait hors du lit. Par la garde de mon briquet, tu mens, vieille! C'est quelque blessé de la Fosse qui se sera traîné jusqu'ici, après la débâcle. Pourquoi ne l'as-tu pas laissé mourir? Tu mériterais que je te fisse fusiller à l'instant même, ou que mes camarades et moi rôtissions avec les planches de ton baquet les manches à balai qui te servent de jambes! Ramasser un pareil bétail! Heureusement pour ta peau que le brigand est diablement malade. Nos camarades l'ont arrangé de la belle manière, à ce qu'il paraît. Mille têtes de roi! quelle hure de sanglier égorgé! Cela ne vaut pas la balle qui dort dans les canons de nos fusils. Nous épargnerons notre poudre et le laisserons mourir tout seul. Nous avons bien nos sabres; mais il ne sera pas dit que nous serons venus ici pour abréger ses souffrances en l'achevant d'un seul coup. Non, de par l'enfer! Allons, la vieille bique! donne-nous à boire! As-tu du cidre? que nous puissions trinquer à la République, en regardant agoniser ce brigand-là!
La malheureuse Marie Hecquet sentait ses ongles noircir de terreur à de telles paroles; mais refoulant en elle ses émotions, elle alla tirer d'un petit fût, placé au pied de son lit, le cidre demandé par le Bleu. Elle le plaça dans un pot d'étain, avec des godets de Monroc, son humble vaisselle, sur une table que la hache avait à peine dégrossie. Les cinq réquisitionnaires de la République s'assirent sur le banc qui entoure toujours les plus pauvres tables normandes, et le pot, circulant, se remplit une dizaine de fois. Ils se souciaient fort peu de mettre à sec la provision de la vieille femme; et elle, trop contente de voir, à ce prix, leur attention détournée, allait et venait dans la chaumine, tantôt balayant l'aire, tantôt ranimant la cendre du foyer, pour faire, comme la Baucis du poëte, tiédir l'onde nécessaire au pansement du soir, quand ses terribles hôtes seraient partis. Les discours des Bleus, qui s'exaltaient de plus en plus à force de parler et de boire, augmentaient encore les premières peurs de Marie Hecquet. Il se mêlait de temps à autre à ces discours les noms funestes de Rossignol et de Pierrot, de Pierrot surtout, ce Cacus dont les férocités avaient le grandiose de sa force, et qui s'amusait à rompre, comme il eût rompu une branche d'arbre, les reins de ses prisonniers sur son genou. De pareils discours étaient bien dignes, du reste, de soldats irrités comme eux par le fanatisme et la résistance des guerres civiles, dont le caractère est d'être impitoyable comme tout ce qui tient aux convictions. Dépravés par ces guerres implacables, ces cinq Bleus n'étaient point de ces nobles soldats de Hoche ou de Marceau que l'âme de leurs généraux semblait animer. Tout vin a sa lie, toute armée ses goujats. Ils étaient de ces goujats horribles qu'on retrouve dans les bas-fonds de toute guerre, de cette inévitable race de chacals qui viennent souiller le sang qu'ils lapent, après que les lions ont passé! En un mot, c'étaient des traînards appartenant à ces bandes de chauffeurs alors si redoutées dans l'Ouest, lesquelles, par l'outrance de leurs barbaries, avaient appelé, il faut bien en convenir, des représailles cruelles. Marie Hecquet avait entendu souvent parler de ces bandits à des voyageurs et à des fermiers. Elle se rappelait même une affreuse histoire que son fils, sabotier dans la forêt, et qui venait parfois la voir entre deux expéditions nocturnes, lui avait dernièrement racontée avec l'indignation d'une âme de Chouan révoltée. C'était l'histoire de ce seigneur de Pontécoulant (je crois) dont, au matin, au soleil de l'aurore, on avait trouvé la tête coupée et déposée—immonde et insultante raillerie!—dans un pot de chambre, sur une des fenêtres placées au levant de son château dévasté[3].
[3] Historique.
De tels récits, de tels souvenirs jetaient leur reflet sur ces Bleus sinistres et la faisaient frissonner, elle qui n'était ni faible ni folle, à chaque atroce plaisanterie de ces hommes, buvant avec une joie de cannibales, auprès du lit de torture du Chouan. «C'est peut-être les assassins de Pontécoulant,» pensait-elle. La nuit s'avançait. Fut-ce l'influence de ces ombres et de ces ténèbres, car la nuit couve les forfaits dans les cœurs scélérats, fut-ce plutôt l'échauffement de l'ivresse, ou encore l'odieux remords qui s'élève dans les âmes perverses, quand elles ont suspendu l'accomplissement d'un crime ou laissé là quelque épouvantable dessein, qui le sait?... mais à mesure que la nuit tomba plus noire sur la chaumière, les pensées de vengeance et de sang reprirent ces Bleus et montèrent dans leurs cœurs. Le Chouan, renversé sur son grabat, expirait sans pouvoir même crier de douleur. Les bandages qui liaient son visage fracassé appuyaient sur sa bouche un silence pesant comme un mur. Il ne gémissait pas, mais sa respiration entrecoupée, ce râle permanent et sourd, qu'on entendait dans ce coin de chaumière obscur, et sur lequel, incessant, éternel, funèbre, se détachaient les éclats de la voix et du rire des Bleus, tout cela leur fit sans doute l'effet du défi d'un ennemi par terre, d'une dernière morsure au talon, comme la douleur vaincue en imprime parfois, de sa bouche mourante, au pied brutal de la victoire.
—Ce Chouan m'ennuie à la fin avec son râle! dit le chef des Cinq, et la tentation me prend de l'envoyer à tous les diables, avant de partir!
Tope! fit un autre, peut-être le plus repoussant de la troupe: une tête écrasée et livide, aux tempes de vipère, sortant d'une énorme cravate lie-de-vin, métamorphosée pour le moment en valise, car elle contenait une chemise de rechange, volée la veille à un curé; cet homme, c'était l'horrible et le bouffon réunis. Tope, sergent! répéta-t-il d'une voix enrouée, c'est parler en homme, ça. Tuons ce Chouan après cette chopine, car nous ne pouvons boire ici jusqu'à demain matin. Mais comment le tuer? Tu le disais tout à l'heure, citoyen sergent, les flambards des Colonnes Infernales ne sont pas venus ici pour abréger les souffrances d'une chouanaille qui jouit en ce moment de tous les avant-goûts de l'enfer, s'il y en a un. Il faudrait lui inventer une agonie qui lui procurerait, avant la culbute définitive, l'enfer tout entier!
—Par le diable et ses cornes! tu as raison, Sifflet-de-voleur.—Le Bleu, en effet, avait le nez taillé en cette aimable forme et il en tirait son nom de guerre.—Il faut le tuer, comme dit le capitaine Morisset, avec l'intelligence de la chose. Je vous forme en conseil de guerre, citoyens, pour délibérer sur le genre de mort qu'il convient d'infliger à ce brigand-là!
Et ils remplirent leurs cinq godets de Monroc comme pour s'inspirer.
L'infortunée Marie Hecquet voulut intervenir au nom de tous les sentiments naturels soulevés dans son cœur. Elle implora, avec des paroles de feu et des larmes, ces cinq hommes sourds à toute pitié. C'était à croire ce qu'elle leur avait dit d'abord, qu'elle était la mère du blessé, tant elle fut pathétique dans ses discours, son action, sa manière de les supplier! Mais tout fut vain.
—Te tairas-tu, brigande! fit l'un d'eux en lui envoyant un coup de crosse de son fusil dans les reins.
—Empare-toi de cette vieille sorcière, Sans-Façon, reprit le sergent, et fais-lui un bâillon de la poignée de ton sabre pour qu'elle ne trouble pas les délibérations du conseil de guerre par ses cris!
Mais la femme du peuple, qui ne craint pas sa peine, et qui sait mettre, comme on dit, la main à la pâte, eut en Marie Hecquet un dernier mouvement d'énergie, trahi, hélas! par la vieillesse. Quand elle vit venir le Bleu à elle elle voulut prendre un tison allumé dans l'âtre, pour se défendre contre l'outrageante agression, mais avant qu'elle eût pu saisir l'arme qu'elle cherchait, il l'avait déjà terrassée, et il la contenait.
—Maintenant, citoyens, dit le sergent, délibérons.
Et ils délibérèrent. Dix genres de mort différente furent proposés; dix affreuses variétés du martyre!
La plume se refuse à tracer ce chaos de pensées de bourreaux en délire, ce casse-tête de propositions effroyables qui se mêlèrent en s'entre-choquant. Le chef de ces bandits eut le dégoût de la hideuse verve et de l'anarchie de son conseil, où comme, dans tout conseil, chaque avis voulait prévaloir.
—Nous sommes des imbéciles! cria-t-il en fermant la discussion par un coup de poing sur la table. Tout considéré, je n'ai jamais été d'avis de tuer ce Chouan qui, dans l'état où il est, serait trop heureux de mourir. Mais voici mes adieux à sa damnée carcasse. Regardez!
Il marcha au lit du Chouan, et saisissant avec ses ongles les ligatures de son visage, il les arracha d'une telle force qu'elles craquèrent, se rompirent, et durent ramener à leurs tronçons brisés des morceaux de chair vive, enlevés aux blessures qui commençaient à se fermer. On entendit tout cela plutôt qu'on ne le vit, car la nuit était tout à fait tombée, mais ce fut quelque chose de si affreux à entendre que Marie Hecquet s'évanouit.
Un rugissement rauque qui n'avait plus rien de l'homme sortit, non plus de la poitrine du blessé, mais comme de la profondeur de ses flancs. C'était la puissance de la vie forcée par la douleur dans son dernier repaire et qui poussait un dernier cri.
—Et maintenant, dit l'exécrable sergent des Colonnes Infernales, salons le Chouan avec du feu!
Et tous les cinq prirent de la braise rouge dans l'âtre embrasé, et ils en saupoudrèrent ce visage, qui n'était plus un visage. Le feu s'éteignit dans le sang, la braise rouge disparut dans ces plaies comme si on l'eût jetée dans un crible.
—Qu'il vive maintenant, s'il peut vivre, dit le sergent, et que la vieille fasse sa lessive, si elle veut. Laissons-les comme les voilà, à tous les diables! Voici la nuit; on n'y voit pas son poing devant soi dans cette cahute, depuis que nous avons pris le feu pour cuire la grillade de ce Chouan. Il faut partir. Haut les fusils, camarades, et en avant!...
Et ils s'en allèrent. Qu'arriva-t-il après leur départ? un tel détail n'importe guère à cette histoire. Qu'on sache seulement que le Chouan défiguré ne mourut pas. Le rayonnement des balles de l'espingole lui avait sauvé la vie. L'enflure du visage, qui cachait ses yeux quand les Bleus poudrèrent ses plaies avec du feu, le sauva de la cécité[4]. Après la guerre de la Chouannerie, et lorsqu'on rouvrit les églises, on le vit un jour se dresser dans une stalle, aux vêpres de Blanchelande, enveloppé dans un capuchon noir. C'était l'ancien moine de l'abbaye dévastée: le fameux abbé de la Croix-Jugan.
[4] Historique. Les faits qu'on vient de retracer sont arrivés à un chef chouan, parent de celui qui écrit ces lignes; et, d'ailleurs, ce n'est pas le seul épisode des guerres de la Chouannerie qui rappelle, par son atrocité, les effroyables excès des Écorcheurs, la guerre des Paysans en 1525, etc., etc. Malgré les impostures des civilisations, il y a dans le cœur de l'homme une barbarie éternelle. Les derniers événements (décembre 1851) nous ont appris qu'en fait d'horreurs passées, l'homme est toujours prêt à recommencer demain. Moins que jamais, il ne serait permis de voiler ces peintures ou d'en affaiblir l'énergie. Elles appartiennent à l'histoire, et c'est un enseignement sacré.
(Note de l'auteur.)
IV
Or, ce jour-là précisément, à ces vêpres qui, plus tard, lui devinrent fatales, une femme, jeune encore, assistait dans un des premiers bancs de l'église qui touchaient au chœur. Comme elle habitait un peu loin de là, elle était arrivée tard à l'office. N'oublions pas de dire qu'on était en Avent, dans ces temps d'attente pour l'Église, macérée par la pénitence, et qui s'harmonisent si bien avec la tristesse de l'hiver. Il semble qu'ayant à son usage toutes les grandeurs de la poésie pour exprimer la grandeur de toutes les vérités, l'Église ait combiné, dans un esprit profond, l'effet de ses cérémonies avec l'effet de la nature et des saisons, inévitable aux imaginations humaines. A cette époque, elle éteint la pourpre dans le violet de ses ornements, emblème de la gravité de ses espérances. En raison de la saison et de l'heure avancée, l'église de Blanchelande commençait à se voiler de teintes grisâtres, foncées par ces vitraux coloriés dont le reflet est si mystérieux et si sombre quand le soleil ne les vivifie pas de ses rayons. Ces vitraux, mêlés à la vitre vulgaire noircie par le temps, étaient des débris sauvés de l'abbaye détruite. La femme dont j'ai parlé s'unissait à mi-voix à la psalmodie des prêtres. Son paroissien, de maroquin rouge, à tranche dorée, imprimé à Coutances avec approbation et privilége de Mgr..., le premier évêque de ce siége après la révolution, indiquait par son luxe (un peu barbare) qu'elle n'était pas tout à fait une paysanne, ou que du moins c'était une richarde, quoique son costume ressemblât beaucoup à celui de la plupart des femmes qui occupaient les autres bancs de la nef. Elle portait un mantelet ou pelisse, d'un tissu bleu-barbeau, à longs poils, dont la cape doublée de même couleur tombait sur ses épaules, et elle avait sur la tête la coiffure traditionnelle des filles de la conquête, la coiffure blanche, très-élevée et dessinant comme le cimier d'un casque, dont un gros chignon de cheveux châtains, hardiment retroussés, formait la crinière. Cette femme avait pour mari un des gros propriétaires de Blanchelande et de Lessay, qui avait acquis des biens nationaux, homme d'activité et d'industrie, un de ces hommes qui poussent dans les ruines faites par les révolutions, comme les giroflées (mais un peu moins purs) dans les crevasses d'un mur croulé; un de ces compères qui pêchent du moins admirablement dans les eaux troubles, s'ils ne les troublent pas pour mieux y pêcher. Autrefois, quand elle était jeune fille, on appelait cette femme Jeanne-Madelaine de Feuardent, un nom noble et révéré dans la contrée; mais depuis son mariage, c'est-à-dire depuis dix ans, elle n'était plus que Jeanne le Hardouey, ou, pour parler comme dans le pays, la femme à maître Thomas le Hardouey. Tous les dimanches que le bon Dieu faisait, on la voyait assister aux offices de la journée, assise contre la porte de son banc ouvrant dans l'allée de la nef, la place d'honneur, parce qu'elle permet mieux de voir la procession quand elle passe. Elle n'était point une dévote, mais elle avait été religieusement élevée, et ses habitudes étaient religieuses. Elle connaissait donc toutes les figures, plus ou moins vénérables, du clergé paroissial et des églises voisines qui envoyaient parfois à Blanchelande, politesse d'église à église, un de leurs prêtres pour y dire la messe ou pour y prêcher.
C'est là ce qui expliquera son étonnement quand, ce jour-là, en levant les yeux de son paroissien de maroquin rouge, elle aperçut un prêtre de haute taille, et dont elle n'eût pas, certes, oublié la tournure, si elle l'avait vu déjà, la figure à moitié cachée par son capuchon rabattu, monter à l'une des stalles du chœur placées en face d'elle, et s'y tenir dans une attitude d'orgueil sombre que la religion dont il était le ministre n'avait pu plier. On célébrait le deuxième dimanche de l'Avent, et au moment où, s'avançant des portes de la sacristie, en traînant sur les dalles le manteau de son capuchon, il monta lentement dans sa stalle, une voix chantait ces mots de l'antienne du jour... et statim veniet dominator. Jeanne le Hardouey avait la traduction de ces paroles dans son paroissien, imprimé sur deux colonnes, et elle ne put s'empêcher d'en faire l'application à ce prêtre inconnu, à l'air si étrangement dominateur!
Elle se retourna et demanda à Nônon Cocouan, la couturière, qui était agenouillée sur le banc placé derrière le sien, si elle connaissait ce prêtre, qu'elle lui désigna et qui était resté debout, adossé à la stalle fermée; mais Nônon Cocouan, quoique fort au courant des choses et du personnel de l'église de Blanchelande, pour laquelle elle travaillait, eut beau regarder et s'informer en chuchotant à deux ou trois commères des bancs voisins, elle ne put ramasser que des négations ou des hochements de tête, et fut obligée d'avouer à Jeanne qu'elle ni personne dans l'église ne connaissait le prêtre en question.
Nônon était une de ces vieilles filles entre trente-cinq et quarante ans, plus près de quarante que de trente-cinq, qui ont été belles et un peu fières, qui ont inspiré l'amour sans le partager, ou qui, si elles l'ont éprouvé, l'ont caché soigneusement dans leur âme, car c'était pour quelqu'un de plus haut placé qu'elles, et qu'elles ne pouvaient avoir, comme dit l'expression populaire avec tant de mélancolie; enfin une de ces belles pommes de passe-pomme, qui ont, hélas! passé malgré le ferme et frais tissu de leur chair blanche et rose, mais qui, comme la nèfle, meurtrie par l'hiver, devait conserver une douce saveur jusque dans l'hiver de la vie!
Comme toutes ces dévotes à qui la joie et les tendresses maternelles ont manqué, et qui n'ont plus à se cacher de l'amour de Dieu comme elles se cachaient autrefois de l'amour d'un homme, Nônon Cocouan avait l'âme ardente et portait dans toutes les pratiques de sa vie la flamme longtemps contenue d'une jeunesse sans apaisement. Aussi les mauvais plaisants, les beaux parleurs impies de Blanchelande la nommaient-ils une hanteuse de confessionnal. Que pouvaient-ils comprendre à cette rose mystique sauvage, dont la brûlante profondeur devait leur rester à jamais cachée?
Cependant, je suis bien forcé de l'avouer, malgré ma sympathie très-vive pour les vieilles filles dévotes, espèce de femmes envers lesquelles on a toujours été d'une injustice aussi superficielle que révoltante, Nônon Cocouan avait les petitesses, les enfantillages et les défauts de son type. Elle aimait les prêtres, non-seulement dans leur ministère, mais dans leurs personnes. Elle aimait à s'occuper d'eux et de leurs affaires. Elle en était idolâtre. Idolâtrie très-pure, du reste, mais qui avait bien ses ridicules et ses légers inconvénients. Jeanne le Hardouey s'était bien adressée, en l'interrogeant pour savoir le nom du prêtre imposant qui l'avait tant frappée. Nul dans tout Blanchelande ne devait savoir ce qu'il était, si Nônon Cocouan ne le savait pas.
Jeanne le Hardouey prit enfin son parti de cette ignorance. Sa curiosité excitée n'était pas de la même nature que celle de Nônon. Ces deux femmes différaient par trop de côtés pour éprouver, sur ce point-là, rien de semblable. La curiosité de Jeanne tenait à des choses qui venaient autant de sa destinée que de son caractère. Et d'ailleurs, pour le moment, cet intérêt et cette curiosité n'avaient pas une intensité si grande qu'elle ne pût très-bien attendre l'occasion favorable pour la satisfaire. Elle se remit donc à suivre et à chanter les vêpres; mais, involontairement, ses yeux se portaient de temps en temps sur les lignes altières de ce capuchon noir, immobile et debout dans sa stalle fermée, autour duquel l'ombre des voûtes, croissant à chaque minute, tombait un peu plus.
Cependant, à cause peut-être de la réouverture récente des églises, il y avait un salut, ce dimanche-là, à l'église de Blanchelande, et comme d'usage, quand les vêpres furent dites, on se mit en devoir de couronner ce touchant office du soir, dont la psalmodie berce les âmes religieuses sur un flot d'émotions divines, par l'éclat d'une bénédiction. Les cierges, éteints après le Magnificat, se rallumèrent. L'hymne s'élança de toutes les poitrines, l'encens roula en fumée sous les voûtes du chœur et la procession s'avança bientôt dans la nef pour se replier autour de l'église et de sa forêt de colonnes, comme une vivante spirale d'or et de feu. Rien n'est beau comme cet instant solennel des cérémonies catholiques, alors que les prêtres, vêtus de leurs blancs surplis ou de chappes étincelantes, marchent lentement, précédant le dais et suivant la croix d'argent qu'éclairent les cierges par-dessous, et qui coupe de son éclat l'ombre des voûtes dans laquelle elle semble nager, comme la croix, il y a dix-huit siècles, sillonna les ténèbres qui couvraient le monde.
Or, ce soir-là, le salut était d'autant plus beau à l'église de Blanchelande pour ces paysans prosternés, qu'un tel spectacle avait longtemps manqué à leur foi. A cette époque, sans aucun doute, il dut y avoir de véritables ivresses pour les âmes croyantes dans la contemplation ressuscitée de ces anciennes cérémonies revenant déployer leurs pompes vénérées dans ces temples fermés trop longtemps, quand ils n'avaient pas été profanés. De telles impressions dorment maintenant dans le cercueil de nos pères, mais on comprend bien qu'elles durent être puissantes et profondes. Jeanne le Hardouey éprouvait ces émotions comme les eût éprouvées une femme plus pieuse qu'elle, car il est des moments où la croyance s'élève dans les plus tièdes et les plus froids, comme un bouillonnement éblouissant, mais trop souvent pour retomber! Elle était à genoux, comme toute l'église, quand la procession s'avança flamboyante à travers les ténèbres de la nef. Les prêtres défilaient un par un, chantant les hymnes traditionnels, un cierge dans une main et dans l'autre leur livre de plain-chant; et le dais pourpre, avec ses panaches blancs renversés, rayonnait dans la perspective. Jeanne regardait passer tous ces prêtres le long de son banc et attendait, avec une impatience dont elle n'avait pas le secret, l'étranger qui l'avait tant frappée. Probablement, en sa qualité d'étranger, on avait voulu lui faire honneur, car il marchait le dernier de tous, un peu avant les diacres en dalmatique qui précédaient immédiatement l'officiant chargé du Saint-Sacrement et abrité sous le dais. Seul de tous ces prêtres splendides, il n'avait pas changé de costume, les vêpres finies. Il avait gardé son manteau et son austère capuchon noir, et il s'en venait, silencieux parmi ceux qui chantaient, avec cette majesté presque profane, tant elle était hautaine! qui se déployait dans son port impérieux. Il avait un livre dans sa main gauche, tombant négligemment vers la terre, le long des plis de son manteau, et de la droite il tenait un cierge, presque à bras tendu, comme s'il eût essayé d'écarter la lumière de son visage. Dieu du ciel! avait-il la conscience de son horreur? Seulement s'il l'avait, cette conscience, ce n'était pas pour lui, c'était pour les autres. Lui, sous ce masque de cicatrices, il gardait une âme dans laquelle, comme dans cette face labourée, on ne pouvait marquer une blessure de plus. Jeanne eut peur, elle l'a avoué depuis, en voyant la terrible tête encadrée dans ce capuchon noir, ou plutôt non, elle n'eut pas peur; elle eut un frisson, elle eut une espèce de vertige, un étonnement cruel qui lui fit mal comme la morsure de l'acier. Elle eut enfin une sensation sans nom, produite par ce visage qui était aussi une chose sans nom.
Du reste, ce qu'elle sentit plus que personne, dans cette église de Blanchelande, parce que son âme n'était pas une âme comme les autres, toute l'assistance l'éprouva à des degrés différents, et l'impression fut si profonde que, sans la présence du Saint-Sacrement qui jetait ses rayons comme un soleil sur ces fronts courbés et les accablait de sa gloire, elle fût allée jusqu'aux murmures. La procession mit longtemps à tourner ses splendeurs mobiles autour de l'église, laissant derrière elle un sillage d'ombre plus noire que celle qu'elle chassait devant ses flambeaux. Quand elle descendit dans la grande allée pour rentrer au chœur, Jeanne-Madelaine voulut se raidir et s'affermir contre la sensation que lui avait faite l'effroyable prêtre au capuchon, elle se détourna aux trois quarts pour le revoir passer... Il repassa avec le cortège, muet, impassible dans sa pose de marbre, et le second regard qu'elle lui jeta enfonça dans son âme l'impression d'épouvante qu'y avait laissée le premier. Malgré la solennité de la cérémonie, malgré les chants de fête et les gerbes de lumière qui jaillissaient du chœur, le recueillement ou l'émotion des pensées édifiantes ne put rentrer dans l'âme troublée de Jeanne le Hardouey. Au lieu de s'unir aux chants des fidèles ou de se réfugier dans une prière, elle cherchait par-dessus les épaules chaperonnées d'écarlate des confrères du Saint-Sacrement qui suivaient le dais et qui envahissaient le chœur, par-dessus les feux fumants de leurs cierges tors de cire jaune qui vibraient comme des feux de torches dans l'air ému par les voix, le prêtre inconnu, au capuchon noir, alors à genoux, près de l'officiant, sur les marches du maître-autel, toujours rigide comme la statue du Mépris de la vie taillée pour mettre sur un tombeau. Aux yeux d'une âme faite comme celle de Jeanne, ce prêtre inouï semblait se venger de l'horreur de ses blessures par une physionomie de fierté si sublime qu'on en restait anéanti comme s'il avait été beau! Jeanne ne savait pas ce qu'elle avait, mais elle succombait à une fascination pleine d'angoisse. Quand l'officiant monta les degrés et, prenant le Saint-Sacrement de ses mains gantées, se tourna vers l'assistance pour la bénir, à cette minute suprême, Jeanne oublia de baisser la tête. Elle rêvait! elle se demandait ce qu'il pouvait être arrivé à une créature humaine pour avoir sur sa face l'empreinte d'un pareil martyre, et ce qu'il avait dans son âme pour la porter avec un pareil orgueil. Elle resta si absorbée dans sa fixe rêverie, après la bénédiction, qu'elle ne s'aperçut pas que le salut était fini. Elle n'entendit pas les sabots de la foule qui s'écoulait, en diminuant, par les deux portes latérales, et ne vit point l'église vidée qui s'enfonçait peu à peu dans la fumée des cierges éteints et les cintres effacés des voûtes, comme dans une mer de silence et d'obscurité.
—Suis-je folle de rester là! dit-elle, tirée tout à coup de son rêve par le bruit de la chaîne de la lampe du chœur, que le sacristain venait de descendre pour y renouveler l'huile de la semaine. Et elle prit une petite clé, ouvrit un tiroir placé sous son prie-Dieu, et y déposa son paroissien. Elle pensait qu'elle s'était attardée en voyant l'église si sombre, et elle se levait, quand le bruit clair d'un sabot lui fit tourner la tête, et elle aperçut Nônon Cocouan, qui était sortie avant tout le monde, mais qui rentrait et venait à elle.
—Je sais qui c'est, ma chère dame, dit Nônon Cocouan, avec cet air ineffable et particulier aux commères. Et ceci n'est point une injure car les commères, après tout, sont des poétesses au petit pied qui aiment les récits, les secrets dévoilés, les exagérations mensongères, aliment éternel de toute poésie; ce sont les matrones de l'invention humaine qui pétrissent, à leur manière, les réalités de l'histoire.
—Oui, je sais qui c'est, ma chère madame le Hardouey, dit la volubile Nônon, en remontant avec Jeanne la nef déserte et en lui donnant de l'eau bénite au bénitier. J'l'ai demandé à Barbe Causseron, la servante à M. le curé. Barbe dit que c'est un moine de l'Abbaye qui a chouanné dans le temps, et que c'est les scélérats de Bleus qui lui ont mis la figure dans l'état horrible où il l'a! Jésus! mon doux Sauveur! c'n'est plus la face d'un homme, mais d'un martyr! Il y aura, demain lundi, huit jours qu'il arriva chez m'sieur le curé, à la tombée, m'a conté la Barbe Causseron, et, sur la sainte croix, il n'avait pas trop l'air de ce qu'il était, car il portait de grosses bottes et des éperons comme un gendarme, et, joint à cela, une espèce de casaque qui ne ressemble pas beaucoup à la lévite de messieurs les prêtres. Quand il entra avec cette figure chigaillée, la malheureuse Barbe qui n'est pas trop cœurue, faillit avoir le sang tourné. Fort heureusement que M. le curé, qui lisait son bréviaire le long de l'espalier à pêchers de son jardin, arriva et lui fit bien des politesses comme à un homme de grande famille qu'il est, et qui aurait été abbé de Blanchelande et évêque de Coutances, sans la révolution; enfin, un ami de monseigneur Talaru, l'ancien évêque émigré! Tant il y a donc que depuis qu'il est au presbytère, m'sieur le curé ne mange plus dans sa cuisine, mais dans la p'tite salle à côté; et Barbe, qui les sert à table, a entendu toutes leurs conversations. Il paraît que le nouveau gouvernement a proposé à cet abbé... attendez! comment qu'il s'appelle? l'abbé de la Croix-Gingan, ou Engan, c'est un nom quasiment comme ça... d'être évêque; mais il ne veut rien être que sous le Roi (et ici Nônon baissa la voix, comme si elle eût craint de dire tout haut ce nom proscrit). Il a parlé de louer la petite maison du bonhomme Bouët, qui est tout contre le prieuré. Alors, ma chère madame le Hardouey, ce serait un desservant de plus que nous aurions à la paroisse; mais, que Dieu me pardonne si je l'offense! il me semble que je ne pourrais pas aller à confesse à lui, quéque méritant et exemplaire qu'il pût être. Je ne puis pas dire ce que ça me ferait de voir sa figure auprès de la mienne à travers le viquet du confessional. M'est avis que j'aurais toujours peur, en recevant l'absolution, de penser plus au diable qu'au bon Dieu!
—Pour une fille pieuse comme vous, Nônon, fit gravement Jeanne le Hardouey, vous avez là une mauvaise idée. Vous savez bien que ce n'est pas à l'homme dans le prêtre qu'on se confesse, mais à Dieu.
—J'sais bien qu'ils le disent au catéchisme et dans la chaire, répondit Nônon, mais le bon Dieu ne demande pas plus que force, et j'sens qu'il me serait impossible de me confesser également à tous les prêtres. La confiance ne se commande pas.
Elles étaient arrivées, en parlant ainsi, à l'extrémité du cimetière qui entourait l'église, et qui se fermait de ce côté par un échalier. Il n'était pas nuit, mais le jour se retirait peu à peu du ciel.
—Il faut que je me dépêche, ma pauvre Nônon, fit Jeanne, car j'ai un bon bout de chemin d'ici chez nous. J'ai laissé aller nos gens après les vêpres, et me suis attardée à l'église. Les chemins sont mauvais, et on ne va guère vite avec des sabots. Bonsoir donc, Nônon; si vous venez au Clos cette semaine, vous savez bien, ma fille, qu'il y a toujours une petite collation pour vous.
—Vous êtes bien honnête, madame le Hardouey, dit Nônon Cocouan. Et sans doute pour payer une politesse par une autre:—Voulez-vous que j'aille quant et vous jusqu'au vieux presbytère? ajouta-t-elle.
—Merci, ma fille, merci, répondit Jeanne. Je ne suis pas peureuse, et j'irai si vite que je rattraperai peut-être nos gens.
Et lestement, et avec l'aisance des femmes de la campagne, elle franchit l'échalier avec ses sabots et ses jupes, se souciant peu de montrer à Nônon Cocouan et la couleur de ses jarretières et les plus belles jambes qui eussent jamais passé bravement à travers une haie et sauté, pieds joints, un fossé.
Nônon n'insista pas. Elle avait une déférence respectueuse pour Jeanne le Hardouey, qu'elle avait connue mademoiselle de Feuardent, il y avait des années. Elle lui eût bien volontiers rendu service, mais Nônon avait toutes les superstitions du pays où elle était née. Le vieux presbytère ou, pour parler comme on parlait dans le patois de la contrée, le vieux probitère était aussi redouté que la lande de Lessay elle-même. C'était la ruine abandonnée, il y avait longtemps déjà, de l'ancienne maison du curé, située dans un carrefour solitaire où six chemins aboutissaient et se coupaient à angle aigu. Un assez vaste corps de bâtiment qui subsistait encore appartenait alors à un cultivateur qui ne l'habitait pas, mais qui l'utilisait en y engrangeant ses orges et ses foins. On disait que c'était un lieu hanté par les mauvais esprits et qu'on y rencontrait parfois de gros chats, qui marchaient obstinément à côté de vous, dans la route, et qui tout à coup se mettaient à vous dire bonsoir avec des airs fort singuliers. La Cocouan ne tenait pas infiniment à aller jusque-là, aux approches de la nuit, pour s'en revenir seule et monter les chasses qui y conduisaient. Elle se retourna pour regarder Jeanne qui s'éloignait en sautant les mares, d'une pierre sur l'autre, dans ces chemins défoncés. Et quand elle eut vu tourner sa pelisse bleue au bout d'une haie:
—Elle est moins peureuse que moi, fit-elle, comme se parlant à elle-même, et plus jeune: elle a eu plus d'éducation que nous toutes. C'est la fille de Louisine-à-la-hache, et c'est une Feuardent par son père. J'ai ouï dire à défunt le mien que c'étaient là des gens qui n'ont jamais rencontré, sous la calotte des cieux, rien qui pût les épouvanter.
Et, rassurée sur le sort de Jeanne, elle revint sur ses pas, fit une révérence, et se signa devant la croix de pierre grise qui s'élevait au centre du cimetière, en fit encore une avec un autre signe de croix, en passant entre l'if au feuillage glauque et le portail de l'église, en face duquel, selon l'ancienne coutume, cet arbre des morts était planté, et elle regagna promptement le groupe de maisons qu'on appelait le bourg et qu'elle habitait. Quand elle repassa dans ce cimetière ceint de murs qui s'écroulaient et qu'on oubliait de relever, où de hautes herbes, qu'aucune faux jamais ne coupait, se courbaient au souffle du soir comme une moisson mortuaire; lorsqu'elle entendit quelques corbeaux croasser dans les ouvertures grillées du clocher, par ce déclin d'un jour d'hiver, gris et bas, l'âme ouverte à tous les sentiments d'une nature religieuse, ignorante et timide, Nônon se félicita, en se serrant dans son mantelet de ratine blanche, de n'être pas à cette heure au vieux presbytère et dans la chemise de Jeanne le Hardouey.
Celle-ci cependant marchait, le cœur ferme comme le pas, accoutumée à tous les chemins des environs qu'elle avait maintes fois parcourus, soit à cheval, soit à pied, depuis qu'elle était mariée, et même bien avant qu'elle le fût, et d'ailleurs trop préoccupée, ce jour-là, pour s'inquiéter soit des mauvaises rencontres, soit des endroits de la route d'une suspecte réputation.
V
Pour bien comprendre cette préoccupation nouvelle, si soudaine et si diabolique, dont elle devait être plus tard la victime, il faut dire ce qu'était alors Jeanne-Madelaine Feuardent, femme par mariage de maître Thomas le Hardouey.
C'était une femme dans la fleur mûrie de la jeunesse, active, courageuse, et de ce sens droit, perçant et supérieur, qu'on rencontre dans une grande quantité de femmes de Normandie, la terre classique de cette forte race de ménagères qui entendent si bien le gouvernement du logis. Il fallait qu'elle inspirât beaucoup d'estime dans la contrée, car, quoique riche, et d'une richesse mal acquise par Thomas le Hardouey, qui passait pour un homme violent et rusé, on ne la haïssait pas.
On savait la distinguer de son mari, quand on en parlait. A elle, on ne lui reprochait rien, si ce n'est un peu de hauteur quand on pensait à son mariage, mais qu'on lui pardonnait quand on pensait à sa naissance. Les Feuardent avaient été une famille puissante.
Des fautes, des malheurs, des passions, cette triple cause de tous les renversements de ce monde, avaient, depuis plusieurs siècles, poussé, de génération en génération, les Feuardent à une ruine complète. Avant que 1789 éclatât, cette ruine était consommée.
Jeanne-Madelaine de Feuardent, le dernier rejeton du vieux chêne normand déraciné, orpheline à la merci du sort, fut recueillie par la famille des Aveline, qui avait de grandes obligations aux Feuardent, et qui l'éleva avec ses autres enfants comme un enfant de plus. Sans cela, elle aurait pu aller rejoindre dans leur misère ces marquis de Pottigny, «que j'ai vus aux portes, monsieur!» me disait maître Louis Tainnebouy avec une espèce d'horreur religieuse, mourant éclat de cette flamme divine du respect des races, éteinte maintenant dans tous les cœurs et qui brillait encore dans ce dernier peut-être des paysans d'autrefois!
Les Aveline (Aveline de la Saussaye, comme ils se faisaient appeler) étaient de ces bourgeois d'un honneur antique, qui, sous l'ancienne monarchie française, étaient les nobles du lendemain, car la noblesse finissait toujours par leur ouvrir son sein, en les investissant de certaines charges, grave initiation à la vie publique, qu'on ne définissait point comme aujourd'hui: le gouvernement de tous par tous,—ce qui est impossible et absurde,—mais le gouvernement de tous par quelques-uns, ce qui est possible, moral et intelligent. Jeanne-Madelaine de Feuardent prit sa part d'une éducation aussi cultivée qu'elle pouvait l'être à la campagne et à cette époque, mais qui l'était trop encore pour la vie qui devait lui échoir. Ce qui eût convenu à la fille des Feuardent ne devenait-il pas un danger pour une femme dont la destinée n'était pas au niveau du nom?... Quand elle atteignit l'âge nubile, la révolution était finie, et les enfants des Aveline, élevés avec elle, mariés et dispersés dans les environs, la laissèrent seule avec leurs vieux parents, qui, se voyant au bord de leurs tombes, songèrent aussi à l'établir. Maître le Hardouey se présenta, et, comme il n'avait pas encore taché sa réputation d'honnête homme en achetant du bien d'émigré, les Aveline appuyèrent sa recherche auprès de leur fille d'adoption. Cependant Jeanne-Madelaine n'aimait guère son prétendu. Le sang des Feuardent bouillonnait dans ce cœur vierge, à l'idée d'épouser un paysan, et un homme comme maître Thomas le Hardouey, beaucoup plus âgé qu'elle, et d'une rudesse de mœurs et de caractère qui choquait ses instincts délicats de jeune fille. Elle ne l'agréa donc point tout d'abord. Il fallut même le cruel empire des circonstances pour la décider, non pas à donner sa main, mais à se laisser prendre par cet homme pour qui elle n'éprouvait que de l'éloignement. La prévoyance, cette sévère conseillère, la prévoyance, ce sentiment si profondément normand, lui montra l'avenir dans toute sa sombre et inquiétante réalité. Les Aveline pouvaient mourir d'un instant à l'autre, et alors que deviendrait-elle? La Révolution avait détruit ces couvents, asiles naturels des filles nobles sans fortune, dont la fierté ne voulait pas souffrir la honte forcée d'une mésalliance.
Quelle ressource devait lui rester? Serait-elle obligée d'aller comme ouvrière à la journée, ou, ce qui serait pire encore, d'entrer quelque part en condition?... Une telle pensée navrait son courage. Elle se souvenait aussi de sa mère, qui était une plébéienne, et voilà comment, les dernières fiertés de son cœur vaincues, elle détourna la tête et se laissa épouser.
Car sa mère, cette Louisine-à-la-hache, comme l'avait appelée Nônon Cocouan, était la première mésalliance de ces Feuardent dont elle portait le nom et qui devaient à jamais s'éteindre en elle. Elle, Jeanne-Madelaine, serait la seconde, mais ce serait la dernière.
En effet, son père, le seigneur de Feuardent, avait couronné une vie d'excès et de folies par un mariage qui l'avait mis, comme on dit, au ban de toute la noblesse du pays.
Il avait épousé, dans l'âge où les passions des hommes qui furent longtemps passionnés contractent je ne sais quoi de plus impérieux et de plus désordonné que dans la superficielle jeunesse, la fille d'un simple garde-chasse d'un seigneur de ses amis, son voisin de terre, le seigneur de Sang-d'Aiglon, vicomte de Haut-Mesnil. Cet ami, ce Sang-d'Aiglon de Haut-Mesnil était un homme beaucoup plus taré et décrié que jamais ne l'avaient été les Feuardent. Il a laissé dans le pays des souvenirs tels que, si on les remue encore aujourd'hui dans l'esprit des générations qui entendirent parler de cet homme à leurs pères, il en sort ou le feu d'une imprécation ou la pâleur glacée de l'effroi.
Pendant vingt ans il avait été l'horreur et la désolation de la contrée. Dernier venu d'une race faite pour les grandes choses, mais qui, décrépite, et physiologiquement toujours puissante, finissait en lui par une immense perversité: il était duelliste, débauché, impie, contempteur de toutes les lois divines et humaines; il avait enfin tous les vices qui peuvent tenir en faisceau dans un lien de fer sans le fausser, car son âme en était un que la plus épouvantable corruption ne put amollir.
On disait que la fille de son garde, le vieux Dagoury, le fameux sonneur de trompe qui sonnait toujours dans une chasse et faussait les meilleurs instruments avec son souffle de fer rougi, si bien qu'on prétendait qu'il avait fait un pacte avec le diable pour pouvoir sonner de cette force-là! oui, on disait que la fille de Dagoury était la sienne, et la dissolution des mœurs du maître expliquait bien la honte du valet. Cette fille était la belle Louisine. Ce qui autorisait encore de pareils bruits, c'est que Louisine n'était point traitée au château de Haut-Mesnil comme la fille d'un serviteur. Elle y jouissait d'une position étrange, exceptionnelle, osée, depuis le jour surtout où elle avait conquis, par une intrépidité étonnante dans une si jeune enfant, ce nom singulier de Louisine-à-la-hache qu'elle porta jusqu'à sa mort. Voici le fait en quelques mots:
Un jour, un dimanche, tous les gens du village étaient à la grand'messe, et depuis une semaine Ruffin Dagoury chassait le sanglier avec son maître dans les forêts des environs.
Il n'y avait que Louisine au château. C'était d'autant plus imprudent de faire garder par une fille de quinze ans, qu'à cette époque le pays était infesté par une troupe de brigands fort redoutables. Mais c'est aussi un trait caractéristique de la Normandie, que la téméraire sécurité de ce pays qui tient tant à son fait, comme il dit dans son langage antique et populaire, et qui ne songe à le défendre que quand on a littéralement la main dessus.
Ainsi, dans mon enfance, j'ai vu des fermiers isolés, n'ayant des voisins qu'à une lieue de là, coucher tranquillement, la porte ouverte. On s'y croyait toujours au temps de Rollon. La Louisine, avec ses quinze ans, n'était qu'une amorce de plus, une odeur de chair fraîche pour les misérables vagabonds qui couraient, pillaient et parfois incendiaient le pays.
Mais de son pays plus que personne, elle n'y songeait guère, ce jour-là. Elle allait et venait dans la cuisine. Et comme elle taillait un de ces énormes morceaux de pain bis que l'on appelle un mousquetaire et qu'elle l'appuyait contre son sein rond et calme, voilà qu'un mendiant poussa la porte et lui demanda la charité.
—Entrez, mon bonhomme, lui dit-elle, et asseyez-vous sur le banc. Je taille la soupe, elle sera bientôt trempée et je vous en donnerai plein votre écuelle.
Le pauvre s'assit en geignant, et Louisine continua de vaquer aux soins du ménage.
Mais, dans l'entre-deux de ces soins, comme elle était passée dans une pièce voisine, elle vit dans la mirette, devant laquelle elle ajusta son tour de gorge des dimanches, le mendiant qui rattachait sa fausse barbe grise; et ce fut alors que l'idée des vols et des assassinats, dont on parlait tant dans le pays, lui revint. «On n'est pas encore au sacrement de la messe, pensa-t-elle, et, sans doute, ce mendiant n'est pas seul.» Comme elle sentait qu'elle devenait pâle, elle alla au feu et s'y pencha, pour que la chaleur fît remonter le sang à ses joues. Bientôt elle enleva la marmite à bras tendu et la porta fumante dans la pièce où elle était allée déjà, et en referma la porte. Après qu'elle eut versé la soupe dans un plat de terre où elle avait coupé le pain par tranches, elle regarda encore une fois bien furtivement par la serrure, comme elle avait fait dans la mirette, et elle vit le mendiant qui ouvrait un grand couteau par-dessous la table auprès de laquelle il s'était assis. Alors, avec ce sang-froid de la tête que ne troublent pas les plus impétueuses palpitations de nos cœurs, elle coucha une hache sur le pli de son bras nu, et prenant avec les deux mains le vase de terre dans lequel la soupe bouillait:
—Bonhomme! cria-t-elle à travers la porte, voici votre soupe; mais j'ai les deux mains chargées, ouvrez-moi!
Le brigand, son couteau à la main, vint lui ouvrir pour se jeter sur elle; mais, cruelle jusque dans sa vaillance, elle lui jeta dans les yeux cette soupe bouillante qui l'aveugla et le fit hurler de douleur. Puis, saisissant la hache au pli de son bras, elle l'en frappa dans le front, adroite comme le boucher qui frappe le bœuf entre les cornes et l'abat, le front fendu, d'un seul coup. Elle laissa la hache dans la blessure, et sauta par-dessus le corps du bandit, tombé dans une mare de sang, comme elle eût sauté une touffe d'églantiers au bout d'un buisson. Elle respirait toutes les qualités de son pays dans son action.
Prévoyante autant qu'inspirée, elle ferma la porte au verrou, poussa contre cette porte la grosse table de la cuisine, et, décrochant le fusil de son père au manteau de la cheminée, elle monta en haut, sans plus s'inquiéter de ce corps vautré dans son sang et qui râlait son agonie. Une fois montée, elle arma son fusil, ouvrit la fenêtre et attendit.
Deux brigands parurent. Ils allèrent d'abord à cette porte qu'ils trouvèrent fermée, à leur grand étonnement; puis, levant les yeux, ils l'aperçurent.
—Ouvre-nous la porte, fillette! lui crièrent-ils.
Mais la fillette les coucha en joue et les menaça de faire feu s'ils ne se retiraient pas. Eux se moquèrent de cette jeunesse, et comme ils essayaient de forcer la porte, l'un d'eux tomba frappé dans le cœur. L'autre crut venger son complice en envoyant une balle à cette jeune fille, qui rechargeait le fusil de son père. La balle emporta la coiffe de linon de Louisine, qui resta décoiffée, et que les gens du château, en revenant de la messe, trouvèrent à la fenêtre, son fusil armé, les joues aussi ardentes que le ruban de fil rouge qui retenait à sa tête son abondant chignon, blond comme une gerbe d'épis mûrs.
Le brigand s'était sauvé, et, s'il y en avait d'autres dans le voisinage, la fin de la messe s'avançant, ils n'avaient pas osé venir.
C'était depuis cette aventure mémorable que la Louisine avait été traitée au château comme une enfant gâtée, ou comme une sultane favorite. Cette mâle intrépidité dans une fillette, cette enfant à qui il ne fallait peut-être, pour être une héroïne, que l'occasion historique, cette Jeanne Hachette obscure, qui n'avait pas tous les yeux d'une ville sur elle pour lui décharger dans le cœur les chocs électriques du courage, fut l'objet de l'enthousiasme des amis du vicomte de Haut-Mesnil, de ces nobles qui, à travers leurs vices, n'avaient qu'une vertu restée fidèle, la vertu du sang, la bravoure. Remi de Sang-d'Aiglon crut sans doute reconnaître une inspiration de sa race dans le courage de cette enfant, et sentit sa paternité longtemps muette se réveiller par les tressaillements de l'orgueil.
Il fit asseoir Louisine à sa table, et lui donna, malgré sa jeunesse, la haute main et la surveillance du château. Souvent il l'emmena dans ses parties de chasse. Il aimait à la voir abattre un sanglier aussi bien que lui, et monter avec l'adresse hardie d'une Cotentinaise les chevaux les plus jeunes et les plus fringants. A coup sûr, si Louisine avait eu l'âme faible, c'eût été pour elle une mauvaise école que le château de Haut-Mesnil, que ces festins qu'elle présidait au retour des chasses, et dont les convives y amenaient des femmes sans vertu, et se gênaient d'autant moins qu'elle n'était pas une demoiselle, une fille de leur rang, et que tout le leur rappelait, même le costume de Louisine-à-la-hache; car elle avait gardé son bavolet et cette fière coiffe de la conquête, abandonnée aux paysannes en Normandie, mais qui n'en est pas moins digne de la tête d'une fille de roi. Heureusement Louisine, qui n'avait plus de mère, était de cette famille d'êtres forts qui s'élèvent seuls, et dont Dieu a sculpté la lèvre de manière à trouver de quoi boire aux mamelles de bronze de la Nécessité.
Elle sut imposer un respect qu'ils ne connaissaient plus aux hommes sans frein dont elle était entourée. Elle inspira même à quelques-uns d'entre eux de ces passions d'âmes inassouvies qui se soulèvent avec les rages du vieux Tibère à Caprée, contre leur propre assouvissement.
On le conçoit. La jeune fille en elle voilait l'amazone de ses timidités rougissantes.
C'était un piquant mélange que cette combinaison d'intrépidité et de suave faiblesse dans cette jeune et innocente meurtrière de deux hommes, que ces quelques gouttes d'un sang fièrement versé, retrouvées sur ses bras, plus frais que la fleur des pêchers! C'était un goût nouveau qu'aurait ce breuvage dans leur verre, à ces blasés de gentilshommes, à ces satrapes usés de jouissances; et plus d'une fois ils voulurent l'y faire couler! Mais Louisine-à-la-hache, on l'a vu, savait se défendre, et elle se défendit si bien que Loup de Feuardent, qui n'avait plus guère qu'un débris de fortune et à qui nulle femme de hobereau bas-normand n'aurait voulu donner sa fille, ayant conçu pour elle une passion irrésistible, mit cette tache dans son blason et l'épousa.
Telle avait été la mère de Jeanne, cette célèbre Louisine-à-la-hache, à qui Jeanne ressemblait, disaient ceux qui l'avaient connue. Louisine était morte bien peu de temps après la naissance de sa fille. Le pied d'un cheval furieux brisa ce cœur qui battait dans une poitrine digne d'allaiter des héros, et broya ce beau sein dont jamais nulle passion mauvaise n'avait altéré le lait pur. Louisine avait transmis à sa fille la force d'âme qui respirait en elle comme un souffle de divinité; mais, pour le malheur de Jeanne-Madelaine, il s'y mêlait le sang des Feuardent, d'une race vieillie, ardente autrefois comme son nom, et ce sang devait produire en elle quelque inextinguible incendie, pour peu qu'il fût agité par cette vieille sorcière de Destinée qui remue si souvent nos passions dans nos veines endormies, avec un tison enflammé! Hélas! quand Jeanne avait épousé Thomas le Hardouey, elle avait senti un soulèvement de ce sang qui arrosait dans son cœur les rêves que toute jeune fille y porte, et qui rendait les siens plus brûlants et plus impérieux.
Mais elle mit par-dessus cet orage la volonté courageuse qu'elle tenait de sa mère, et l'idée que ce sang, après tout, confondu avec celui d'une fille du peuple, n'avait pas tant le droit de gronder! Plus tard, la vie active, cette laborieuse et saine existence des cultivateurs, qu'elle avait épousée avec son mari, le ménage, l'intérêt domestique, l'éloignement de la classe à laquelle elle appartenait par son père, pesèrent et agirent sur elle avec tant d'empire, qu'elle ne semblait plus que ce qu'elle devait être, c'est-à-dire une femme qui avait pris son parti avec le sort et qui portait au doigt son alliance de mariage, comme le premier anneau de cette chaîne, formée de devoirs, que, parmi nous autres chrétiens, on appelle la résignation.
Elle avait été belle comme le jour à dix-huit ans, moins belle cependant que sa mère; mais cette beauté, qui passe plus vite dans les femmes de la campagne que dans les femmes du monde, parce qu'elles ne font rien pour la retenir, elle ne l'avait plus.
Je veux parler de cette chair lumineuse de roses fondues et devenues fruit sur des joues virginales, de cette perle de fraîcheur des filles normandes, près de laquelle la plus rare nacre des huîtres de leurs rochers semble manquer de transparence et d'humidité. A cette époque, les soins de la vie active, les soucis de la vie domptée, avaient dû éteindre au visage de Jeanne cette nuance des larmes de l'Aurore sous une teinte plus humaine, plus digne de la terre dont nous sommes sortis et où bientôt nous devons rentrer: la teinte mélancolique de l'orange, pâle et meurtrie. Grands et réguliers, les traits de Maîtresse le Hardouey avaient conservé la noblesse qu'elle avait perdue, elle, par son mariage. Seulement ils étaient un peu hâlés par le grand air, et parsemés de ces grains d'orge savoureux et âpres, qui vont bien du reste au visage d'une paysanne. La centenaire comtesse Jacqueline de Montsurvent, qui l'avait connue, et dont le nom reviendra plus d'une fois dans ces Chroniques de l'Ouest, m'a raconté que c'était surtout aux yeux de Jeanne-Madelaine qu'on reconnaissait la Feuardent. Partout ailleurs, on pouvait confondre la femme de Thomas le Hardouey avec les paysannes des environs, avec toutes ces magnifiques mères de conscrits, qui avaient donné ses plus beaux régiments à l'Empire; mais aux yeux, non! il n'était plus permis de s'y tromper. Jeanne avait les regards de faucon de sa race paternelle, ces larges prunelles d'un opulent bleu d'indigo foncé comme les quintefeuilles veloutées de la pensée, et qui étaient aussi caractéristiques des Feuardent que les émaux de leur blason. Il n'y a que des femmes ou des artistes pour tenir compte de ces détails. Naturellement, ils avaient échappé à maître Louis Tainnebouy, comme bien d'autres choses d'ailleurs, quand il m'avait raconté l'histoire que j'ai complétée depuis qu'il m'en eut touché la première note, dans cette lande de Lessay où nous nous étions rencontrés. Lui, mon rustique herbager, jugeait un peu les femmes comme il jugeait les génisses de ses troupeaux, comme les pasteurs romains durent juger les Sabines qu'ils enlevèrent dans leurs bras nerveux; il ne voyait guère en elle que les signes de la force et les aptitudes de la santé. Avec sa taille moyenne, mais bien prise, sa hanche et son sein proéminents, comme toutes ses compatriotes dont la destination est de devenir mères, si Jeanne n'était plus alors une femme belle, pour maître Tainnebouy, elle était encore une belle femme. Aussi, quand il m'en parla, et quoiqu'elle fût morte depuis des années, son enthousiasme de bouvier bas-normand s'exalta et atteignit des vibrations superbes, je dois en convenir. «Ah! monsieur, me disait-il en frappant de son pied de frêne les cailloux du chemin, c'était une fière et verte commère! Il fallait la voir revenant du marché de Créance, sur son cheval bai, un cheval entier, violent comme la poudre, toute seule, ma foi! comme un homme; son fouet de cuir noir orné de houppes de soie rouge à la main, avec son justaucorps de drap bleu et sa jupe de cheval ouverte sur le côté et fixée par une ligne de boutons d'argent! Elle brûlait le pavé et faisait feu des quatre pieds, monsieur! Et il n'y avait pas dans tout le Cotentin une femme de si grande mine et qu'on pût citer en comparaison!»
VI
Jeanne le Hardouey, après avoir quitté Nônon Cocouan, se dirigea vers le Clos par le chemin qu'elle suivait souvent. Ai-je besoin de dire maintenant que c'était une de ces femmes dont les impressions se succédaient avec la régularité que leur naturel imprime aux êtres forts? Et cependant le prêtre qu'elle venait de voir, ce tragique Balafré en capuchon, et ce que lui en avait raconté cette flânière de Nônon Cocouan, s'enfonçait en elle avec puissance et l'empêchait de marcher aussi vite qu'elle l'aurait fait dans tout autre moment. Les chemins étaient déserts. Les gens des vêpres s'en étaient allés dans des directions différentes. Malgré ce qu'elle avait dit à Nônon, qu'elle irait vite une fois qu'elle serait seule, elle ne se hâtait pas, car nulle peur ne la dominait. Il ne faisait pas froid, du reste. Le temps était doux, quoique agité. C'était une de ces molles journées du commencement de l'hiver, où le vent souffle du sud, et où les nuées, grises comme le fer et basses à toucher presque avec la main, semblent peser sur nos têtes. Jeanne ne vit rien qui justifiât les appréhensions de la Cocouan.
Elle passa de jour encore au vieux Presbytère. Tout y était solitaire et silencieux. Seulement, sous une des grandes ouvertures de la cour, cintrée comme l'arche d'un pont et fermée autrefois par des portes colossales, maintenant arrachées de leurs énormes gonds, restés rouillés dans les murs, elle aperçut un de ces bergers rôdeurs, la terreur du pays, occupé à faire brouter à quelques maigres chèvres l'herbe rare qui poussait dans les cours vides de cette espèce de manoir.
Elle le reconnut. C'était un berger qui s'était, il y avait peu de temps, présenté chez maître Thomas le Hardouey pour de l'ouvrage, et que maître Thomas avait rudement repoussé, ne voulant pas, disait-il, employer des gens sans aveu. Le Hardouey partageait contre ces gens-là les préjugés de maître Tainnebouy, qui sont, du reste, les préjugés universels de la contrée. Mais, comme il était riche et puissant, il ne cachait pas ses antipathies, et il semblait provoquer les bergers à une lutte ouverte contre lui pour les accabler.
On lui avait plus d'une fois entendu dire, soit au moulin, chez Lendormi, soit à la forge, chez Dussaucey, le maréchal ferrant, qu'à la première mortalité de ses bêtes, au moindre malheur qui arriverait et qu'on pourrait imputer aux bergers, il en nettoierait le pays pour tout jamais. Certainement de telles paroles, que beaucoup de gens trouvaient imprudentes, n'étaient pas ignorées des hommes contre lesquelles elles avaient été proférées, et cela pouvait donner à Jeanne, isolée dans des chemins écartés, l'idée que l'homme chassé par son mari et qu'elle y rencontrait par hasard était fort capable de lui faire un mauvais parti; mais si cette idée lui vint à la tête, elle n'en montra rien, et elle fut la première, selon la coutume des campagnes quand on se rencontre, à adresser la parole au berger.
Il était assis sur une de ces grosses pierres comme on en trouve à côté de toutes les portes en Normandie. Il était enveloppé dans sa limousine aux grandes raies rousses et blanches, espèce de manteau qui ressemble à un cotillon de femme qu'on s'agraferait autour du cou. Son immobilité était telle que ses yeux mêmes ne remuaient pas et qu'on l'aurait volontiers pris pour une momie druidique, déterrée de quelque caverne gauloise.
Il était nécessaire que Jeanne, pour gagner dans la direction où elle marchait, passât devant lui, et il dut la voir venir à plus de vingt pas de distance; mais ses yeux verdâtres, qui, comme les yeux de certains poissons, semblaient avoir été faits pour traverser des milieux plus denses que l'élément qui nous entoure, ne témoignaient point par leur expression qu'ils l'eussent seulement aperçue.
—Dis donc, le pâtre! lui cria-t-elle, y a-t-il longtemps que les gens qui sortaient des vêpres sont passés, et crois-tu qu'en traversant la Prairie aux Ajoncs qui coupe le chemin d'ici au Clos, je pourrais encore les rattraper?
Mais il ne répondit pas. Il ne fit pas un geste. Ses yeux restèrent dans la direction qu'ils avaient quand elle s'était trouvée devant lui, et elle se crut obligée de répéter plus haut la question qu'elle lui avait faite, pensant qu'il ne l'avait pas entendue.
—Es-tu sourd, pâtureau? lui dit-elle, impatientée comme une femme qui a l'habitude d'être obéie et pour qui toute parole aux inférieurs était commandement.
—Sourd pour vous, vère! dit enfin le berger, toujours immobile; sourd comme un mouron, sourd comme un caillou, sourd comme votre mari et vous avez été sourds pour moi, maîtresse le Hardouey! Pourquoi m'demandez-vous quéque chose? Ne m'avez-vous pas tout refusé l'aut'e jour? Je n'ai rien à vous dire, pas plus que vous n'avez eu rien à me donner. T'nez, ajouta-t-il, en prenant un long fétu à la paille de ses sabots et le brisant, la paille est rompue! Craiyez-vous que les deux bouts que v'là et que je jette, le vent qui souffle puisse les réunir et les renouer?
Il y avait un tremblement de colère dans la voix gutturale de ce pâtre, qui accomplissait, sans le savoir, à des siècles de distance, le vieux rite de guerre des anciens Normands.
—Allons! allons, pas de rancune, berger! répondit Jeanne, en voyant qu'elle était seule avec cet homme irrité qui tenait à la main un bâton de houx, coupé fraîchement dans les haies. Dis-moi ce que je te demande, et quand tu passeras par le Clos et que mon mari sera absent, je te mettrai du pain blanc et un bon morceau de lard dans ton bissac.
—Gardez votre pain et votre lard pour vos chiens! reprit-il. Ce n'est pas avec de la viande ou du pain qu'on apaise la colère d'un homme. Non, non! l'homme qui dépendrait de son ventre au point de manger l'oubli des injures avec le pain qu'on lui jetterait, n'aurait qu'un gésier à la place de cœur. J'compterons pus tard, maîtresse le Hardouey!
—Prends garde aux menaces, pâtureau! fit-elle, plus menaçante que lui et entraînée par son caractère décidé.
—Ah! je sais bien, dit le berger, avec un regard profond et une bouche amère, que vous êtes haute comme le temps, maîtresse le Hardouey! Mais vous n'êtes pas ici sous les poutres de votre cuisine. Vous êtes au vieux Presbytère, dans un mauvais carrefour où âme qui vive ne passera plus maintenant que demain matin. Qu'est-ce donc qui m'empêcherait, si je voulais? ajouta-t-il lentement en grinçant un sourire féroce qui fit briller son œil vitreux, et montrant son bâton de houx... Mais je ne veux pas! Non, je ne veux pas! fit-il avec explosion. Les coups attirent les coups. Lâchez c'te pierre que vous avez prise et soyez tranquille. Je ne vous toucherai pas! Ils diraient que je vous ai assassinée, si je portais seulement la main à votre chignon, et je roulerais bientôt au fond de la prison de Coutances. Il y a de meilleures vengeances et plus sûres. La corne met du temps à venir au tauret et ses coups n'en sont que plus mortels. Allez! marchez! insista-t-il d'une voix sinistre. Vous vous souviendrez longtemps des vêpres d'où vous sortez, maîtresse le Hardouey!
Et il se leva de sa pierre conique, se prit à siffler un air bizarre qui attira un chien aux longs poils blancs, droits et pointus comme des arêtes, et de cette espèce particulière, dite de berger, le plus intelligent des chiens, mais aussi le plus mélancolique, et il alla rassembler ses chèvres éparses dans la cour.
Jeanne, trop fière pour ajouter un mot à ceux qu'elle avait déjà prononcés, passa et prit la Prairie aux Ajoncs, moins inquiète de la déclaration de guerre du berger que frappée de ses dernières paroles. Qu'entendait-il, en effet, par ces vêpres dont il lui disait de se souvenir? Quel rapport pouvait-il y avoir entre une cérémonie religieuse et un de ces pâtres qui n'avaient peut-être pas reçu le baptême, païens ambulants qu'on ne voyait jamais aux églises et qu'on avait plus d'une fois rencontrés menant paître leurs brebis sur l'herbe sacrée des cimetières, au grand scandale des gens religieux? Ces vêpres, il est vrai, étaient déjà marquées pour elle d'un point de rappel singulier; la vue de ce prêtre inconnu qui lui avait mis au cœur des sensations si peu familières à sa nature tranquille et forte! Le mot du berger, coïncidant avec la rencontre de ce martyr des Bleus, comme lui avait conté Nônon, les Bleus contre lesquels se serait battu Loup de Feuardent, s'il avait vécu lors des guerres de l'Ouest, ce mot, venant après l'impression qu'elle avait reçue pendant les vêpres, la redoublait et la faisait fermenter en elle. C'est quelquefois une si faible chose que le mystère d'organisation de la tête humaine, qu'une circonstance (la plus misérable des circonstances, une coïncidence, un hasard) la trouble d'abord et finit par l'asservir. Jeanne rentra au Clos toute pensive, ne pouvant s'empêcher d'associer dans ses émotions intérieures l'idée du sombre prêtre et les menaces du berger.
Mais son activité et ses occupations ordinaires la tirèrent de devant elle, comme on dit, et lui furent de salutaires distractions. Elle se débarrassa de sa pelisse bleue et de ses sabots aux plettes noires, et elle se mit à tourner dans sa maison, le front aussi serein que si rien d'insolite n'avait traversé son esprit.
Elle donna ses ordres accoutumés pour le souper des gens, leur parla à tous comme elle en avait l'habitude et fixa à chacun sa quote-part de travail pour la journée du lendemain. Domestiques et journaliers, les gens du Clos étaient nombreux et formaient une large attablée dans la cuisine de maître Thomas le Hardouey. Pendant que Jeanne surveillait toutes choses avec cet œil vigilant qui est l'attribut de la royauté domestique comme de l'autre royauté, elle entendit qu'on s'entretenait, autour de la table, du prêtre au noir capuchon, qui avait presque épouvanté à la procession tous les paroissiens de Blanchelande. C'était là l'événement du jour.
—Je ne sais pas son nom de chrétien, disait le grand valet, beau parleur aux cheveux frisés, qui mangeait une énorme galette de sarrazin beurrée de graisse d'oie, mais Dieu me punisse si on lui ferait tort en l'appelant l'abbé de la goule fracassée!
—J'ai bien vu des coups de fusil dans ma vie, reprenait à son tour le batteur en grange, qui avait servi sous le général Pichegru, mais je ne peux croire que ce soient là de véritables marques de coups de fusil, tirés par les hommes. Si le diable en a une fabrique dans l'arsenal de son enfer, ils doivent marquer comme cela ceux qu'ils atteignent et qu'ils ne couchent pas à tout jamais sur le carreau. Au demeurant, il a plus l'air d'un soldat que d'un prêtre, ce capuchon-là! Je l'ai vu samedi, vers quatre heures de relevée, qui galopait dans le chemin qui est sous la Chesnaie-Centsous, un chemin de perdition où verse plus d'une paire de charrettes par hiver; il montait une pouliche qui semblait avoir le feu sous le ventre. Par le flêt du démon! je vous affie et certifie qu'il n'y avait pas dans toute l'armée de Hollande, de l'époque où j'y étais, bien des douzaines de capitaines de dragons aussi crânement vissés que lui sur leur selle.—Ceci se rapportait assez exactement à ce qu'avait dit Nônon Cocouan à Jeanne de l'arrivée du prêtre étranger chez M. le curé de Blanchelande. Mais, hors ce détail, les domestiques du Clos en savaient beaucoup moins long que Nônon sur le compte de cet abbé, dont la présence inattendue et la grandiose laideur avaient remué pourtant cette population, si peu extérieure, occupée de travail et de gain, fidèle à l'esprit de ses pères, dont l'ancien cri de guerre était: gainage! lourde à soulever par conséquent, et qui n'a pas, comme les populations du Midi, de pente naturelle vers l'émotion et l'intérêt dramatique.
Or, il était dit que, ce soir-là, Jeanne ne pourrait se séparer de la pensée de l'être funeste qu'elle avait vu sous ces vêtements de prêtre, si peu faits pour lui. Elle la repoussait comme une obsession fatidique, et tout, autour d'elle, la lui rejetait. Il y a parfois dans la vie de ces entrelacements de circonstances qui semblent donner le droit de croire au destin! Les domestiques sortis ou couchés, après leur repas du soir, Jeanne-Madelaine ordonna le souper de son mari et le sien.
Habituellement, maître Thomas le Hardouey, quand il n'était pas aux foires et aux marchés des cantons voisins, ne rentrait guère au Clos que vers sept heures, pour souper tête à tête avec sa femme ou un ami en tiers, quelque fermier des environs, invité à venir jaser, à la veillée. La maison du Clos qu'ils habitaient était un ancien manoir un peu délabré vers les ailes, séparé de la ferme, placé au fond d'une seconde cour, et quoique ce manoir fût divisé en plusieurs appartements, qu'il y eût une salle à manger et un salon de compagnie où Jeanne avait rangé, avec un orgueil douloureux, toute la richesse mobilière qu'elle avait de son père, c'est-à-dire quelques vieux portraits de famille des Feuardent, cependant elle et son mari mangeaient sur une table à part, dans leur cuisine, ne croyant pas déroger à leur dignité de maîtres ni compromettre leur autorité, en restant sous les yeux de leurs gens.
C'est une idée du temps présent, où le pouvoir domestique a été dégradé comme tous les autres pouvoirs, de croire qu'en se retirant de la vie commune, on sauvegarde un respect qui n'existe plus. Il ne faut pas s'abuser: quand on s'abrite avec tant de soin contre le contact de ses inférieurs, on ne préserve guère que ses propres délicatesses, et qui dit délicatesse, dit toujours un peu de faiblesse par quelque côté. Certainement si les mœurs étaient fortes comme elles l'étaient autrefois, l'homme ne croirait pas que s'isoler de ses serviteurs fût un moyen de se faire respecter ou redouter davantage. Le respect est bien plus personnel qu'on ne pense. Nous sommes tous plus ou moins soldats ou chefs dans la vie; eh bien! avons-nous jamais vu que les soldats en campagne fussent moins soumis à leurs chefs, parce qu'ils vivent plus étroitement avec eux? Jeanne le Hardouey et son mari avaient donc conservé l'antique coutume féodale de vivre au milieu de leurs serviteurs, coutume qui n'est plus gardée aujourd'hui (si elle l'est encore) que par quelques fermiers représentant les anciennes mœurs du pays. Jeanne-Madelaine de Feuardent, élevée à la campagne, la fille de Louisine-à-la-hache, n'avait aucune des fausses fiertés ou des pusillanimes répugnances qui caractérisent les femmes des villes. Pendant que la vieille Gotton préparait le souper, elle dressa elle-même le couvert. Elle dépliait une de ces belles nappes ouvrées, éblouissantes de blancheur et qui sentent le thym sur lequel on les a étendues, quand maître le Hardouey entra, suivi du curé de Blanchelande, qu'il avait rencontré, dit-il, au bas de l'avenue qui menait au Clos.
—Jeanne, fit-il, v'là monsieur le curé que j'ai rencontré dans ma tournée d'après les vêpres, et que j'ai engagé, comme c'est dimanche, à venir souper avec nous.
Jeanne accueillit le curé comme elle avait accoutumé de le faire. Elle le voyait souvent, et souvent elle lui avait donné de l'argent ou du blé pour les pauvres de la paroisse; car, religieuse d'éducation et royale de cœur, Jeanne était aumônière, comme disaient les mendiants du pays, qui ôtaient leur bonnet de laine grise, quand ils parlaient d'elle.
Cette libéralité, qui s'exerçait parfois à l'insu de maître le Hardouey, était une raison pour que le curé vînt fréquemment au Clos. Il n'y était guère attiré par le maître du logis, qui avait acheté des biens d'Église, et dont la réputation était, pour cette raison, loin d'être bonne.
Le Temps, qui jette sur toutes choses, grain à grain, une impalpable poussière, laquelle, sans l'histoire, finirait par couvrir les événements les plus hauts, le Temps a déjà répandu son sable niveleur sur bien des circonstances d'une époque si peu éloignée, et nous n'avons plus la note juste que donnaient les sentiments d'alors. Un acquéreur des biens d'Église inspirait à peu près l'horreur qu'inspire le voleur sacrilége, et il n'y a guère que la raison immortelle de l'homme d'État qui comprenne bien aujourd'hui ce qu'avait de grand et de sacré une opinion qui paraît excessive aux esprits lâches et perdus de la génération actuelle. Au sortir de ces guerres civiles, le curé de Blanchelande avait besoin de se rappeler son ministère de paix et de miséricorde, pour ne pas regarder Thomas le Hardouey comme un ennemi. Aussi n'était-ce qu'en considération de Jeanne qu'il acceptait les politesses du riche propriétaire, son paroissien. Ce dernier les faisait, du reste, un peu par déférence pour sa femme, et aussi par cet esprit de faste grossier et d'hospitalité bruyante, l'attribut de tous les parvenus. Le curé, d'un autre côté, avait en lui tout ce qui fait pardonner d'être prêtre aux esprits irréligieux, bornés et sensuels, comme était le Hardouey et comme il en est tant sorti du giron du dix-huitième siècle. L'abbé Caillemer était ce qu'on appelle un homme à pleine main, de joviale humeur, rond d'esprit comme de ventre, ayant de la foi et des mœurs, malgré son amour pour le cidre en bouteille, le gloria et le pousse-café, trois petits écueils contre lesquels, hélas! vient échouer quelquefois la mâle sévérité d'un clergé né pauvre, et dont la jeunesse n'a pas connu les premières jouissances de la vie. L'abbé Caillemer ajoutait à toutes ces qualités vulgaires de n'avoir point, dans son être extérieur, ce caractère de dignité sacerdotale que la basse classe des esprits ne peut souffrir, parce qu'il lui impose, et qu'elle est obligée de le respecter.
—Quand j'ai rencontré monsieur le curé, fit le fermier en s'asseyant à sa table, étincelante de pots d'étain, et en s'adressant à sa femme, il n'était pas seul, il avait avec lui un confrère. Et si ce n'était pas un confrère, et que je ne craignisse pas de manquer de respect à monsieur le curé, je dirais qu'il a plutôt l'air d'un diable que d'un prêtre. Je l'ai invité aussi à notre repas, quoique, par ma foi, Jeannine, vous eussiez bien pu, toute hardie que vous êtes, en avoir peur.
Jeanne sourit, mais la pommette de sa joue brûlait.
—Je sais, dit-elle; je l'ai vu aux vêpres et au salut.
—C'est l'abbé de la Croix-Jugan, ma chère madame, fit le curé, en nouant sa serviette sous son menton pour ne pas gâter, en mangeant, sa belle soutane des dimanches, et vous avez tort de prendre pour de la fierté, je vous l'ai déjà dit, maître le Hardouey, le refus qu'il a fait de souper avec nous ce soir, car je sais, de source certaine, qu'il est invité, depuis huit jours, chez Mme la comtesse de Montsurvent.
—Humph! fit le Hardouey d'un ton défiant et incrédule, ne dites pas que celui-là n'est pas fier, monsieur le curé. Je ne suis pas déniché d'hier matin, et me connais encore à l'air des hommes... Mais Dieu de Dieu! où donc a-t-il pris ses effroyables blessures qui lui ont retourné le visage comme un soc de la charrue retourne un champ?
—Ah! sainte mère de Dieu! fit le curé, qui avalait ore profundo une large cuillerée de soupe aux choux, c'est une assez tragique histoire!
Et, commère comme il était, il entama l'histoire de l'abbé de la Croix-Jugan.
—C'était, apprit-il à ses hôtes, le quatrième fils du marquis de la Croix-Jugan, l'un des plus anciens noms du Cotentin avec les Toustain, les Hautemer et les Hauteville. Selon la coutume de la noblesse de France, l'aîné de la Croix-Jugan avait succédé aux biens considérables de son père, et, plus tard, avait émigré. Le cadet, entré dans la Maison du Roi, était, au commencement de la Révolution, lieutenant aux gardes du Corps, et avait été, au 10 août, massacré en défendant la porte de Marie-Antoinette. Le troisième, sur le berceau duquel on avait mis le ruban de l'ordre de Malte, était allé, vers quinze ans, rejoindre son oncle le commandeur, et commencer ce qu'on appelait les caravanes. Enfin, le dernier de tous, celui dont il était question, obligé d'être prêtre pour obéir à la loi des familles nobles de ce temps, et destiné à devenir, bien jeune encore, évêque de Coutances et abbé de l'abbaye de Blanchelande, n'était encore que simple moine quand la Révolution éclata.
—Et une bonne abbaye que Blanchelande! fit maître le Hardouey, et qui valait gros à l'abbé! C'était là une maison de bénédiction pour ceux qui l'habitaient. On n'y riait pas que du bout des dents, comme saint Médard, et on n'y chantait pas que du plain-chant, comme dans votre église, monsieur le curé. On y passait le temps joyeusement à l'époque où le Talaru menait le diocèse comme un ivrogne mène sa jument, et jarnigoi! ce n'est pas menterie, monsieur le curé, car j'ai vu, moi, cet évêque d'ancien régime et tous les moines de l'abbaye!..
—Allons, allons, maître Thomas, dit le curé en interrompant amicalement les souvenirs peu respectueux de son paroissien, je ne veux pas savoir ce que vous prétendez avoir vu, et, d'ailleurs, vous êtes un petit brin mauvaise langue et peut-être mauvaise vue et mauvaise mémoire par-dessus le marché. Je sais qu'il y a eu bien des abus et bien du péché, même dans l'Église, et que notre seigneur de Talaru, qui avait été officier de cavalerie, n'avait pas assez oublié l'esprit de son premier état. Mais à tout péché miséricorde, d'autant qu'il est mort comme un saint dans les tristesses de l'émigration! Dieu lui a fait la grâce d'expier, par sa mort, le scandale qu'il avait causé pendant sa vie.
—Je ne dis pas que non... mais enfin... suffit! dit le Hardouey, qui voyait l'œil de Jeanne devenir d'un bleu plus sombre en le regardant. Toujours est-il que ce n'est pas en chantant matines ou vêpres qu'il s'est ainsi marqué le visage, votre abbé de la Croix-Jugan!
—Je crois bien! repartit le curé en joignant les mains sur son rabat avec componction. Ah! mes chers amis, que nous sommes de fragiles créatures! poursuivit-il avec la dolente onction qu'il avait quand il faisait son prône; mais aussi cette Révolution, fille de Satan, avait renversé toutes les têtes, et elle doit porter le poids de bien des iniquités. L'abbé de la Croix-Jugan qui s'appelait, à Blanchelande, le frère Ranulphe, aurait-il jamais quitté son monastère sans la persécution de l'Église? Au lieu d'émigrer, comme nous autres, qui disions la messe à Jersey ou à Guernesey, il oublia que l'Église avait horreur du sang, et il s'alla battre avec les seigneurs et les gentilshommes dans la Vendée et dans le Maine, et, plus tard, dans ce côté du bas pays.
—Oh! oh! il aurait donc chouanné, monsieur l'abbé? dit maître Thomas le Hardouey avec une expression d'ironie qui montrait combien il était dominé par les passions du temps, à moitié apaisées, mais toujours brûlantes; car c'était un compagnon assez madré pour ne point se risquer aux imprudences et pour tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de lâcher le moindre mot compromettant.
—Oui, il a chouanné, reprit gravement le curé de Caillemer, ce qui ne convenait guère à un homme de son état, à un lévite, à un prêtre. C'est la vérité. Mais, sainte Vierge! c'est la vérité aussi que le bon Dieu l'en a puni et lui a écrit, en lettres assez profondes, un terrible châtiment sur le visage.
Du reste, les circonstances ont tellement dépassé les limites de la prudence humaine, et la cause pour laquelle l'abbé de la Croix-Jugan se battait était si sacrée, puisque c'était celle de notre sainte religion, qu'on n'aurait encore rien à dire s'il n'avait que chouanné, mais...
—Eh! mais?... fit le Hardouey, l'œil pétillant d'une curiosité haineuse, en tenant son verre à la hauteur de sa bouche, mais ne buvant pas.
—Mais... reprit le curé en baissant la voix, comme s'il avait un douloureux aveu à faire.
Jeanne eut une espèce de frisson qui courut dans les racines de ses cheveux, relevés droit sous la dentelle de sa coiffe, et qui découvraient les sept pointes de son front impérieux.
—Il y a pis, continua le curé, que de répandre le sang des ennemis du Seigneur et de son Église, quoique ce ne soit pas à un prêtre à le faire et que les Saints Canons le défendent. Et, si je dis ceci, mes chers paroissiens, ce n'est pas que j'oublie le précepte de la charité, mais c'est bon, parfois, pour l'exemple, de proclamer la vérité. D'ailleurs, si l'abbé de la Croix-Jugan a été un grand coupable, il est maintenant un grand pénitent. Entraîné sans doute par les passions de cette vie de soldat qu'il a menée, il s'est, un instant, perdu dans les voies humaines. Après le combat de la Fosse, il crut la cause de son parti désespérée, et, oubliant tout à fait qu'il était un chrétien et un prêtre, il osa, de ses mains consacrées, accomplir sur sa personne l'exécrable crime du suicide, qui termina la vie de l'infâme Judas.
—Comment! c'est lui qui s'est ainsi labouré la face?... dit le Hardouey.
—C'est lui, répondit le curé, mais ce n'est pas lui tout seul.
Et il raconta la scène qui avait eu lieu chez Marie Hecquet, comment cette brave femme avait sauvé le suicidé et l'avait arraché à la mort. Jeanne écoutait ce récit avec une horreur passionnée, visible seulement à l'entr'ouvrement de sa belle bouche et à la contraction de ses sourcils. Elle ne jeta point de ces interjections par lesquelles les âmes faibles se soulagent. Elle demeura silencieuse, et la rêverie qui l'avait saisie à vêpres recommença.
VII
Le repas fut long, comme tout repas normand. Le curé Caillemer parla encore quelque temps de l'abbé de la Croix-Jugan. Il venait, disait-il, habiter Blanchelande, à côté des ruines de son abbaye, et racheter, par une vie exemplaire, le crime de son suicide et de sa vie de partisan. Il avait choisi Blanchelande par la raison qu'il faut que le mal soit expié là où il a causé le plus de scandale. A ces raisons chrétiennes, il s'en mêlait peut-être une autre moins élevée, que le bon curé ne savait pas. L'abbé, homme de parti d'une grande importance, chef de Chouans, devait, à cette époque, où la guerre venait de finir, mais où la pacification n'était pas encore à l'épreuve du premier espoir qui pouvait renaître, se trouver placé sous la surveillance d'une administration inquiète. A Blanchelande, à Lessay, pays perdu, il était moins exposé à cette vigilance, nécessairement tracassière, que tous les gouvernements menacés exercent, sans qu'on puisse justement la leur reprocher. Bientôt on laissa là l'ancien moine, dont le nom et les aventures avaient rendu tout à coup la conversation si sérieuse, Le curé et maître le Hardouey passèrent à d'autres sujets de causerie et s'égayèrent vers la fin du repas. Une bûche énorme brûlait dans la vaste cheminée, sous le manteau de laquelle la table était placée, et cette bûche, qui se dissolvait peu à peu en charbons flambants, entourait nos trois convives d'une chaude atmosphère et joignait son influence à cette excitation qui vient de tout repas fait en commun, surtout quand il est arrosé d'un cidre en bouteille ambré, pétillant et mousseux, que le curé appelait en riant «un aimable casse-tête du bon Dieu.»
—Pas vrai, monsieur le curé, qu'il n'est pas mauvais? disait maître Thomas avec le double sentiment de l'homme qui possède et de l'homme qui a créé; c'est un caramel pour la couleur et pour le goût. J'ai moi-même goûté à chaque pomme dont il a été fait.
—Sainte Vierge! répondait le curé, les mains jointes sur son rabat, sa pose favorite, et avec une humide jubilation sur les lèvres et dans le regard, ce devait être du pareil cidre que buvait le fameux prieur de Regneville avec M. de Matignon quand le tonnerre tomba sur le prieuré et leur mit le ciel du lit sur la tête, comme un dais dont ils eussent été les bâtons, sans qu'ils en sentissent la moindre chose et prissent seulement la peine de se déranger.