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DICTIONNAIRE

DU

PATOIS DU PAYS DE BRAY

PAR

L'Abbé J.-E. DECORDE,

CURÉ DE BURES,

Membre de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres
de Caen, de la Société des Antiquaires de Normandie,
de la Société des Antiquaires de Picardie et de
la Société d'Émulation d'Abbeville.

Bientôt les patois auront complètement disparu;
beaucoup de mots employés par les pères ne
sont déjà plus intelligibles pour les enfants,
et l'on doit se hâter de les recueillir, si l'on
porte quelque intérêt aux origines de la langue.
(M. E. De Meril, Dictionnaire du patois
normand,
Introduction, page xxxiv.)

Prix: 3 fr.


A PARIS:
Chez | DERACHE, libraire, rue du Bouloi, 7.
| V. DIDRON, libraire, rue Hautefeuille, 13.
A ROUEN:
Chez A. LEBRUMENT, libraire, quai Napoléon, 45.
A NEUCHATEL:
Chez tous les Libraires de la ville.

1852.

INTRODUCTION.


M. Edélestand du Méril termine la remarquable introduction de son savant Dictionnaire du Patois Normand par ces mots: «Nous prions toutes les personnes qui portent quelque intérêt à l'histoire de notre province et aux origines de la langue française de nous fournir les moyens d'élever à la mémoire de nos ancêtres un monument qui, moins encore par son sujet que par la multiplicité des auteurs, appartiendrait à la province entière: nous ne réclamons pour nous que l'honneur de tenir la plume et le plaisir de leur adresser nos remercîments.»

Cet appel nous a été communiqué par un homme auquel nous avons voué la plus grande estime et la plus vive reconnaissance, pour les conseils et les encouragements qu'il nous a donnés en plus d'une circonstance. Pas un de ceux qui connaissent M. Auguste Le Prevost ne nous accusera de flatterie en traçant ces lignes; et, quand nous ajouterons que l'illustre membre de l'Institut de France et de tant de Sociétés savantes nous a conseillé de répondre à l'appel de M. du Méril, en ce qui concerne le pays de Bray, on comprendra notre empressement à nous mettre à l'œuvre. Au reste, enfant du pays et ayant passé la plus grande partie de notre vie au milieu de ses habitants, il nous était plus facile qu'à beaucoup d'autres de faire connaître le langage, les croyances et les habitudes de cette contrée. Si notre travail est défectueux en certains points, il aura au moins le mérite de la vérité; car nous ne rapporterons pas un seul mot que nous n'ayons entendu prononcer, pas un seul usage dont nous n'ayons été témoin.

Le mot Bray est ordinairement considéré comme emprunté à la langue celtique, et signifie de la boue. Mais, tout en reconnaissant que la nature du terrain de cette contrée se prête merveilleusement à cette étymologie, M. A. Le Prevost fait venir Brai de bracus, mot employé plusieurs fois dans la chronique de Fontenelle comme synonyme de vallée [1].

[Note 1: ][ (retour) ] Anciennes divisions territoriales de la Normandie, page 15.

On distingue dans cette contrée, qui s'étend depuis Bures jusqu'à Frocourt et Auteuil, près de Beauvais, le Bray normand et le Bray picard: le premier fait partie de la Seine-Inférieure, le second dépend de l'Oise. Nous nous occuperons seulement de la division qui se rattache à la Normandie; et, comme il est pour ainsi dire impossible de fixer des limites exactes à cette contrée si peu explorée, nous allons tirer une grande ligne autour du champ dans lequel nous avons glané les mots dont se compose notre glossaire: ce sera à peu près l'étendue de l'arrondissement de Neufchâtel. En partant de Neuf-marché, nous longerons l'Epte jusqu'à Gournay, où nous trouverons la route no 8 qui nous conduira à Formerie: de là, nous irons à Hadancourt et nous suivrons la Bresle jusqu'au petit village de l'Epinoy, en passant par Aumale, le Vieux-Rouen, Senarpont et Blangy. Ensuite, nous redescendrons par Grandcourt, Londinières, Bures, Saint-Saens, Buchy, Bosc-Edeline [2], Bruquedalle et Morville. Puis, après avoir côtoyé la forêt de Lions, nous nous retrouverons à Neuf-marché, notre point de départ.

[Note 2: ][ (retour) ] Quoique cette commune fasse partie de l'arrondissement de Rouen, elle est désignée, dans un document relatif à la marquise de Genlis, sous le nom de Bocqueline-en-Bray (Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie, XVIIIe vol., page 210).

Le langage est aussi ancien que le monde: en créant les premiers membres de la grande famille humaine, Dieu a dû leur donner une manière de se communiquer leurs pensées, leurs désirs, leurs volontés. Ce moyen, c'est le langage. Mais quelle est la langue primitive communiquée à l'homme? Perron se montre le patron zélé de la langue celtique; Webb plaide chaudement la cause du chinois; plusieurs auteurs modernes se font les champions de Goropius-Becanus qui proclame le flamand comme la langue du paradis terrestre; à côté de ces prétentions, viennent les défenseurs des langues semitiques; enfin l'hébreu réunit en sa faveur de nombreux et puissants suffrages. Mais nous n'avons pas le moindre désir de nous arrêter à cette question qui a tant occupé les savants. Nous laissons les uns soutenir que le langage peut être une invention graduelle de l'espèce humaine, les autres prétendre que c'est le résultat nécessaire et spontané de l'organisation de l'homme. Nous passons à côté de Smith, qui assure que l'invention du langage a commencé par les substantifs, et de Herder, qui donne le pas aux interjections. Pour nous, nous voulons seulement jeter un coup-d'œil rapide sur les divers langages qui sont venus tour à tour régner dans le petit coin de terre qui nous occupe, et aboutir au patois actuel du pays de Bray; patois qui s'efface de jour en jour, et dont on ne trouverait bientôt plus la moindre trace, si l'on ne s'empressait de recueillir ce qui en reste: «Il est facile de le prévoir, dit M. du Méril, bientôt les patois auront complètement disparu; beaucoup de mots employés par les pères ne sont déjà plus intelligibles pour les enfants, et l'on doit se hâter de les recueillir si l'on porte quelque intérêt aux origines de la langue [3]

[Note 3: ][ (retour) ] Dictionnaire du Patois normand, Introduction, page XXXIV.

Cependant, il ne faudrait pas croire que la différence qui existe entre le langage du savant le patois du paysan soit uniquement une différence d'origine; il faut aussi faire la part du progrès et du temps, «La langue du savant et celle du vulgaire au fond sont identiques, à cette simple différence près, que la langue parlée par le vulgaire à une époque déterminée est toujours celle que parlait le savant à une époque antérieure, et que la première n'a d'autre avantage sur la seconde que d'être constamment avec elle de quelques siècles en retard; ainsi le français de nos villages est aujourd'hui, sur beaucoup de points, le français qui se parlait il y a trois ou quatre cents ans, à la cour même de nos rois [4].» Nous aurons plus tard occasion de donner la preuve de ce que dit ici le savant et laborieux autour auquel nous empruntons ces paroles.

[Note 4: ][ (retour) ] Essai sur le langage, par M. A. Charma, page 171.

Les Gaulois sont les premiers habitants connus de notre contrée: mais, comme ils ne nous ont point transmis de langue écrite, il est impossible de rien conjecturer sur leur langage. Leurs doctrines religieuses, leurs lois, leurs annales passaient d'âge en âge par tradition orale, et nous ne saurions pénétrer des secrets qui reposent ensevelis avec eux sous le tertre où dort leur dépouille mortelle, depuis deux mille ans [5].

[Note 5: ][ (retour) ] On peut consulter, sur les habitudes et usages des Celtes ou Gaulois, notre Essai sur le canton de Londinières, pag. 100-113.

L'an 51 avant J.-C, Jules César devint maître souverain des Gaules, après une lutte qui avait duré dix ans. Il préleva de lourdes contributions sur les Gaulois, fonda des écoles et déclara le latin la seule langue officielle. Mais, comme le fait observer avec beaucoup de vérité M. l'abbé Corblet, le peuple prouva à César qu'on n'obtient pas aussi facilement l'adoption d'une langue qu'on improvise une victoire; «il introduisit dans le latin des constructions de la langue maternelle; il confondit arbitrairement tous les cas; il altéra les mots par des constructions bizarres; des terminaisons latines s'allièrent à des radicaux celtiques, des désinences celtiques s'imposèrent à des radicaux latins, et l'emploi des auxiliaires vint bouleverser l'harmonie des lois grammaticales [6].» Aussi Quintilien écrivait-il, vers la fin du premier siècle de notre ère, qu'il y avait une grande différence entre parler latin et parler grammaticalement, aliud esse latinè, aliud grammaticè loqui [7]. Au rapport de saint Jérôme, la langue latine subissait encore de grandes modifications au IVe siècle, latinitas et regionibus quotidiè mutabatur et tempore [8]. Et saint Augustin nous apprend qu'au Ve siècle, le latin pur perdait du terrain au profit de la langue vulgaire qu'on regardait comme plus utile dans les relations habituelles de la vie, plerumque loquendi consuetudo vulgaris utilior est significandis rebus, quàm integritas literata [9].

[Note 6: ][ (retour) ] Glossaire du Patois picard, page 65.

[Note 7: ][ (retour) ] De Institutione oratoriâ, lib. I, cap. 6.

[Note 8: ][ (retour) ] Epistola ad Galatas, lib. II, præf.

[Note 9: ][ (retour) ] Doctrina christiana, lib. II.

Bientôt, à ces difficultés vinrent s'ajouter de nouveaux éléments contraires à l'uniformité de langue: l'introduction des Francs [10] dans la Gaule, qui tantôt en guerre, tantôt en paix avec les Romains, finirent par devenir les maîtres, à la fin du Ve siècle. Alors la langue tudesque apparaît; mais elle s'efface insensiblement, et bientôt se forme la langue romane. «En reconnaissant que le latin a joué le principal rôle dans la formation de cette langue, dit M. Ph. Le Bas, il convient de distinguer la langue latine littéraire de la langue latine usuelle.... C'est du latin parlé par les masses, que s'est formé le roman [11]

[Note 10: ][ (retour) ] Frek, frak, frenk, franc, vrang, selon les différents dialectes germaniques, dit Frérel, répond au mot latin ferox, dont il a tous les sens, favorables et défavorables: fier, intrépide, orgueilleux, cruel.

[Note 11: ][ (retour) ] Univers pittoresque, France, tome X, page 41.

Au milieu de ce mélange de langues, on comprend aisément que la pureté du langage ne pouvait dominer: Alcuin nous apprend qu'il existait, au VIIIe siècle, une langue lettrée qu'on pouvait écrire et une langue illettrée qui ne pouvait être écrite, literata quæ scribi potest, illiterata quæ scribi non potest [12].

Aussi, à partir de 813, voyons-nous plusieurs conciles prescrire aux évêques de prêcher en langue vulgaire, afin de pouvoir se faire comprendre du peuple [13]. Le plus ancien monument de cette langue vulgaire ou romane d'où s'est formé insensiblement notre français, est le serment prononcé, en 842, à Strasbourg, par Louis-le-Germanique, frère de Charles-le-Chauve, commençant par ces mots: Pro Deu amor et pro Christian poblo et nostro commun salvament, etc. «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et pour notre salut commun [14].

[Note 12: ][ (retour) ] Opera, tome II, page 268.

[Note 13: ][ (retour) ] Le deuxième concile de Reims, canon 15.—Concile de Tours, canon 17 (Encyclopédie théologique, tome XIV, pages 486 et 1035.)

[Note 14: ][ (retour) ] Un million de faits, page 1203.

En se décomposant, le latin a produit deux idiomes distincts, dit M. Ph. Le Bas, deux gracieux dialectes dont les ressources sont grandes: la langue d'OIL et la langue d'OC. On ramène à trois les principaux dialectes, de la langue d'OIL, qui sont le normand, le picard et le bourguignon [15]. Les trouvères, poètes languedociens, s'exprimaient dans la langue d'OIL; et les troubadours, poètes provençaux, se servaient de la langue d'oc. La dénomination de ces deux langues vient de ce que l'affirmation oui se prononçait oil au nord de la Loire et oc au midi de ce fleuve [16]. M. A. Maury nous apprend qu'au XIIe siècle, ces deux contrées étaient séparées par de vastes châtaigneraies qui formaient comme une frontière végétale entre les deux langues [17]. Avant l'an 1000, les formes grammaticales de ces deux idiomes offraient peu de différence: «mais, à partir de cette époque, dit M. l'abbé Corblet, les nuances deviennent de plus en plus distinctes, jusqu'à ce que, vers le XIIe siècle, les deux langues firent un divorce complet, en se partageant la France [18].» Aussi Jean-Luc d'Achery nous dit-il qu'au XIIe siècle, les moines d'un monastère du Boulonnais souffraient impatiemment de leur dépendance d'une abbaye du Poitou, à cause de la différence des langues, propter linguarum dissonantiam [19].

[Note 15: ][ (retour) ] Univers pittoresque, France, tome VI, page 537.

[Note 16: ][ (retour) ] Un million de faits, page 1203.

[Note 17: ][ (retour) ] Histoire des grandes forêts de la Gaule, page 280.

[Note 18: ][ (retour) ] Glossaire du Patois picard, page 68.

[Note 19: ][ (retour) ] Spicilegium, tome IX, page 430.

Nos lecteurs ne seront peut-être pas fâchés de lire ici l'oraison dominicale dans le langage de cette époque reculée: nous l'empruntons à Charles Batteux, cité par l'abbé Pluche [20].

«Sire pere, qui es ès ciaus, sanctifiez soit li tuens noms, avigne li tuens regnes, soit faite ta volanté, si comme ele est faite el ciel, si soit ele faite en terre; nostre pain de chascun jor nos done hui, et pardone nos meffais, si comme nos pardonos à ços qui meffait nos ont; sire ne soffre pas que nos soions tempté par mauvesse temptation, mais sire delivre nos de mal

[Note 20: ][ (retour) ] Spectacle de la nature, tome VII, page 230.

Le XVe siècle vint opérer la transformation du français du moyen-âge en français moderne; mais le langage ne s'épura qu'au siècle suivant et n'atteignit la perfection que sous le règne de Louis XIV. Le XVIe siècle semble être le moment d'enfantement du français actuel; nous en trouvons la preuve dans les satyres de Vauquelin de la Fresnaye qui écrivait dans la seconde moitié de ce siècle et qui, au milieu des incertitudes et des fluctuations du langage, éprouvait un véritable embarras sur la manière d'écrire correctement;

Car, depuis quarante ans, desja quatre ou cinq fois,

La façon a changé de parler en françois.

Cette irrésolution venait de tous les idiomes avec lesquels la nouvelle langue s'était trouvée en contact; «créée par les rapports et le mélange des patois, la langue commune participe de tous; elle prend à l'un ses habitudes de prononciation, à l'autre ses tours de phrase; elle conserve les idiotismes d'un troisième, et comble, en puisant indistinctement dans tous, les lacunes qui existaient dans les différents vocabulaires... Mais, malgré cette fusion à l'usage de la classe élevée de la société, presque jamais les patois ne disparaissent entièrement; le peuple auquel ils suffisent les conserve avec obstination, et les savants sont obligés de les consulter pour connaître les éléments constitutifs de la langue et remonter à la forme primitive des mots [21].» En effet, comme en fait la remarque M. G. Brunnet, «les patois renferment des mots qui remontent jusqu'au grec et qui furent importés par des colonies hellénistes; ils en contiennent d'antres qui restent comme des débris de la domination romaine; ils en présentent qui sont évidemment le produit de la création populaire, mais le fond du dialecte est tout latin [22]

[Note 21: ][ (retour) ] Dictionnaire du Patois normand. Introduction, page III.

[Note 22: ][ (retour) ] Encyclopédie du XIXe siècle, tome XVIII, page 663.

Ceci nous ramène à notre patois du pays de Bray, dans lequel nous retrouvons, malgré les nombreuses corruptions qui en masquent la forme primitive, un assez grand nombre de mots qui se rattachent aux langues des différentes nations qui ont parcouru ou habité cette contrée. C'est ainsi que Dieppe, ancien nom de la Béthune, est une corruption de l'islandais Diup, profond;—Itou, du latin Ità, aussi;—Raine, du celtique Ran, grenouille;—Freuler, du breton Frel, fléau;—Bisquer, du saxon Beiskiar, rager;—Super, de l'anglais To sup;—Rio, de l'espagnol Rio;—Braies ou Bragues, du grec Brakos; etc.

«Pour remonter aux radicaux primitifs et saisir les lois qui ont dominé les développements de la langue et lui ont donné de l'ensemble et de l'harmonie, dirons-nous avec M. du Méril, il faut l'étudier à la source, dans la bouche même du peuple... En effet, les patois, soumis dans chaque localité à des influences diverses qu'aucune raison générale ne neutralise, se grossissent au hasard d'importations étrangères et d'imaginations individuelles; qui ne relèvent que du caprice.... Par exemple, le moineau est appelé Pisli à Avranches, Pottin à Coutances, Friquet à Bayeux, Quilleri dans l'Orne, et Moisson dans le pays de Bray [23]

[Note 23: ][ (retour) ] Dictionnaire du Patois normand. Introduction, pages LVII, LVIII et LIX.

Maintenant abordons notre travail principal, et tâchons de donner une idée générale du patois brayon, avant d'en venir au glossaire des mots que nous avons recueillis. Deux voies s'ouvrent devant nous: l'une que suivent les savants, l'autre dans laquelle marchent les simples travailleurs. Cette dernière voie sera la nôtre. Nous nous bornerons donc à constater ce qui est, sans rechercher le cûr, quomodò, quandò; c'est-à-dire que nous abandonnerons aux maîtres de la science les observations scientifiques et les découvertes étymologiques, pour nous occuper seulement à recueillir des matériaux sur lesquels ils puissent exercer leur sagacité. Nous suivrons cette recommandation pleine de vérité: «La science étymologique, dit M. Auguste Le Prevost, est une arme à deux tranchants, qui ne doit pas être abandonnée à des mains novices. On peut encore la comparer à ces flambeaux qui jettent de la fumée et de l'obscurité sur leur passage, quand ils n'éclairent pas. Elle demande non-seulement la connaissance approfondie et la comparaison continuelle d'un grand nombre de langues, de dialectes, d'idiotismes, une faculté d'observation et de rapprochement exquise, mais encore beaucoup de sobriété, de loyauté, de circonspection dans l'exercice de cette faculté; sans quoi on arrive par une pente très-rapide à faire venir affana d'equus [24]; on se discrédite soi-même et l'on discrédite l'une des recherches les plus piquantes et les plus utiles à la satisfaction de la raison humaine, qui puisse occuper les loisirs d'un érudit. Nous insistons d'autant plus sur la nécessité d'une grande réserve à cet égard, que, débarrassé de cette grave responsabilité, le travail que nous désirons voir entreprendre dans chaque arrondissement n'offrira plus qu'une tâche facile à chacun de nos collaborateurs [25]

[Note 24: ][ (retour) ] L'étymologie-monstre à laquelle l'auteur fait ici allusion a donné lieu au quatrain suivant:

Affana vient d'equus sans doute;

Mais il faut convenir aussi,

Qu'en venant de là jusqu'ici,

Il a bien changé sur la route.

[Note 25: ][ (retour) ] Ce passage est extrait de la préface d'un ouvrage inédit de M. A. Le Prevost, qui a bien voulu nous donner communication de son manuscrit.

Quoiqu'on ne puisse pas dire, selon la rigueur de l'expression, qu'il existe un code particulier au patois du pays de Bray, il n'en est pas moins vrai que ce patois est soumis à certaines règles dont il s'écarte peu. Pour plus de clarté, nous allons essayer d'indiquer ces règles touchant les lettres, l'article, le nom, l'adjectif, le pronom et le verbe.

§ Ier.—Des Lettres. Le c doux se change assez fréquemment en ch: Ex. Les capuchins étaient comme cha. Il en est de même de la double lettre ss; on dit nourichon pour nourrisson.

Le ch est souvent remplacé par le c dur, qu ou k: Ex. Un cat, un quien, un kauche-pied, etc.

L'accent circonflexe se remplace en plusieurs circonstances par l'accent aigu sur la lettre e: Ex. Téte, féte, béte, etc.

Le tr se prononce quelquefois ter, comme dans truie, qu'on prononce teruie, et teruite pour truite.

§ II.—De l'Article. Selon quelques auteurs, notre article masculin le serait tout simplement la dernière syllabe du mot latin ille, et notre article féminin la, la dernière de illa. D'autres voient plus particulièrement dans l'article une combinaison du pronom ille et des prépositions de et ad. Quoi qu'il en soit, dans les commencements de la langue française, nous trouvons presque toujours pour articles simples ou composés les mots el, del, al; ces mots forment encore la base de l'article dans le patois brayon.

Le, el, l'. La, el. Les, lés, l's.
De, d', d'l'. Du, du. De la, del, d'l'. Des, dés, d's'.
Au, au. A la, al. Aux, à, à les.

On trouvera dans le Dictionnaire les différences qui existent entre ces divers articles.

§ III.—Du Nom. Certain nombre de noms en eur et en oir changent leur terminaison en eux: Ex. Menteur, tricheur, conteur, mouchoir, battoir, couloir, etc., se prononcent menteux, tricheux, conteux, moucheux, batteux, couleux.

Quelques noms en é font leur singulier en ai: Ex. Curiosité fait curiositai, été fait étai, etc.

Les noms propres prennent le pluriel; ainsi on dit: les Duvals, les Dumonts, etc., en parlant des membres de ces familles.

On donne aussi le genre féminin aux noms de famille, en les faisant précéder de l'article: Ex. La Durande, la Guerarde, la Boquette, la Cordière, la Vasseuse, la Brianchonne, etc. Mais, quand le nom propre est précédé du prénom, il garde sa terminaison primitive: Ex. Rose Durand, Marie Guerard, etc.

Dans le patois brayon, les noms n'ont pas toujours le même genre que leurs correspondants français; en voici de nombreux exemples:

NOMS QUI CHANGENT DE GENRE DANS LE PATOIS BRAYON.

AGE, Ex.: La jeunesse est une belle âge.

AIR. Ex.: Cette chanson est sur une vilaine air.

AMADOU. Ex.: Ce marchand ne fournit que de mauvaise amadou.

ARGENT. Ex.: Je vous donne de la belle argent.

AS. Ex.: Voilà une vieille as qui m'a fait perdre.

AUGURE. Ex.: Cela n'est point d'une bonne augure.

AUTEL. Ex.: Voilà une riche autel.

BOL. Ex.: Mettez cette tisane dans une petite bol.

BORNE. Ex.: Quel gros borne!

CANTIQUE. Ex.: Je sais une belle cantique.

CENTIME. Ex.: Cette centime est toute neuve.

CIMETIÈRE. Ex.: Je ne passerais pas la nuit dans la cimetière.

CLAIRE-VOIE. Ex.: Je ferai là un beau claire-voie.

COUDRIER. Ex.: On fait des cercles avec de la coudre.

CRAVATE. Ex.: On m'a fait cadeau d'un beau cravate.

EMPLATRE. Ex.: C'est une emplâtre inutile.

ESCLANDRE. Ex.: Il y a eu grande esclandre.

ÉVANGILE. Ex.: L'Évangile de dimanche est longue.

EXEMPLE. Ex.: Il nous a donné une nouvelle exemple de douceur.

FROID. Ex.: La froid est bien gênante.

GARDE-ROBE. Ex.: Avez-vous un bon garde-robe?

HERBAGE. Ex.: Son herbage est excellente.

HIVER. Ex.: L'hiver de 1830 n'a pas été douce.

IMAGE. Ex.: Vendez-vous de beaux images?

MANQUE. Ex.: C'est une manque de réflexion.

MARNE. Ex.: Servez-vous de marne sec.

MERLE. Ex.: Entendez-vous siffler la mêle?

MEUBLES. Ex.: Voilà de belles meubles.

ORAGE. Ex.: Nous allons avoir une terrible orage.

ORGANE. Ex.: Votre frère a une belle organe.

OUVRAGE. Ex.: Son ouvrage n'est jamais faite en temps.

PARAFE. Ex.: Notre Instituteur fait de belles parafes.

PATÈRE. Ex.: Placez votre chapeau au patère.

POISON. Ex.: Vous m'apporterez de la poison pour les rats.

RÉGLISSE. Ex.: Apportez-moi du réglisse.

RHUME. Ex.: J'ai toujours la rhume.

RISQUE. Ex.: A toute risque.

SAULE. Ex.: La sau est un mauvais bois.

TEMPE. Ex.: Il a reçu un coup de bâton au tempe.

VIPÈRE, Ex.: J'ai été mordu d'un vipère.

§ IV.—De l'Adjectif. Plusieurs adjectifs ne forment pas leur féminin comme en français: Ex. Blanc, sec, vieil, fou, malin, frais, font blanque, sèque, vieuille, fôlle, malinne, fraique. Presque tous les adjectifs terminés en i ont le féminin en ite: Ex. Pourri, guéri, font pourrite, guérite.

Les adjectifs possessifs se rendent ainsi:

Mon, man, min, m'n'. Ma, m'. Mes, més, m's'.
Ton, tan, t'n', tin, t'n. Ta, t'. Tes, tés, t's'.
Son, san, s'n', sin, s'n. Sa, s'. Ses, sés, s's'.
Notre, not'. Notre, not'. Nos, nos.
Votre, vot'. Votre, vot'. Vos, vos.
Leur, leu, leut. Leur, leu, leut'. Leurs, leus.

Les adjectifs démonstratifs sont:

Ce, çu. Cet, c't'. Cette, c't', c'te. Ces, cés, chés.

§ V. Du Pronom. Voici les différentes formes des pronoms personnels:

Je, j', ej'. Moi, mai, mi. Me, m'. Nous. j'.

Tu, tu. Toi, tai. Te, . Vous, vos, os.

Il, y, il. Elle, al', a. Ils, y, ils. Elles, al', y.

Lui, li. Leur, leu. Eux, eux. Se, s', leus. Soi, sai.

Les pronoms possessifs n'offrent d'autre différence avec le français que la suivante: l' est employé pour le, et l'on supprime l'accent circonflexe sur notre, votre, notres, votres.

Voici maintenant les pronoms démonstratifs:

Celui, le sien. Celle, la sienne, la celle. Ceux, les ceux, les siens. Celles, les celles, les siennes.

Celui-ci, c't'ichite. Celle-ci, c't'ichite. Ceux-ci, cheux-chite, ceux-chite. Celles-ci, cheux-chite, ceux-chite.

Celui-là, ç't'ila. Celle-là, ç't'éla. Ceux-là, cheux-la. Celles-là, cheux-la.

Ce, cha. Ceci, cha. Cela, cha.

Les pronoms relatifs se prononcent de la manière suivante:

Qui, qui. Que, qu', que. Lequel, l'queul. Laquelle, l'queulle, laqueulle. Lesquels, lèqueuls. Lesquelles, léqueulles.

Nous ajouterons les pronoms interrogatifs: qui, que, quoi; lesquels se rendent ordinairement par qué.

En parlant de l'interrogation, nous voulons faire une remarque qui ne trouverait peut-être point place ailleurs. Dans le pays de Bray, et généralement en Normandie, on répond à certaines questions par la négation ou l'affirmation de la proposition opposée. Ainsi, à cette question: Fait-il froid aujourd'hui? on répondra: Il ne fait pas chaud, ou il fait assez chaud, ou il fait très-chaud.

§ VI.—Du Verbe. Afin de donner une idée du système des conjugaisons, nous placerons ici quelques temps des verbes auxiliaires AVOIR et ÊTRE.

AVER
ETE

INDICATIF PRÉSENT.

J'ai.
T'as.
Il a.
J'avons.
Os avez ou vos avez.
Il ont.
Ej'sis.
T'es.
Il est.
J'sommes.
Os ètes ou vos ètes.
Y sont.

IMPARFAIT.

J'avais.
T'avais.
Il avait.
J'avions.
Os aviez.
Il avaient ou aviont.
J'étais ou j'étois.
T'étais ou t'étois.
Il était ou il étoit.
J'étions ou os étions.
Os étiez ou vos étiez.
Il étaient ou étoient ou étiont.

SUBJONCTIF PRÉSENT.

Que j'aie ou que j'uche.
Q't'aies ou que tu uches.
Qu'il ait ou qu'il uche.
Qu'j'avions ou qu'j'uchions.
Qu'os aviez ou qu'os uchiez.
Qu'il aient ou qu'il uchent.
Que j'sais ou que j'suche.
Que tu sais ou que tu suches.
Qu'il sait ou qu'il suche.
Que j'sayions ou que nous suchions ou
qu'os soyomes.
Qu'os sayez ou qu'os suchiez.
Qu'y saient ou qu'ils suchent.

Le patois du pays de Bray offre beaucoup d'irrégularité dans les conjugaisons; nous en mentionnerons seulement quelques-unes.

Généralement l'u du pronom tu s'ellipse à la seconde personne du singulier, quand le verbe commence par une voyelle: Ex. T'aimes, t'avertis, t'as, t'entends.

Le j' remplace ordinairement le pronom nous, à la première personne du pluriel, quand le verbe commence par une voyelle: Ex. J'aimons, j'avertissons, etc. Si le verbe commence par une consonne, le pronom nous est remplacé par le monosyllabe ej: Ex. Ej trouvons, ej prévenons, etc. Il paraît que les courtisans de Henri III regardaient comme de bon ton de dire: J'avions, j'étions, j'allions; c'était alors une manière de parler recherchée dans la bonne compagnie, même à la cour [26].

[Note 26: ][ (retour) ] Essai sur le langage, page 302.—Glossaire du patois picard, page 173.

Parmi les verbes de la première conjugaison qui sont irréguliers dans plusieurs temps, nous mentionnerons le verbe aller qui fait au présent du subjonctif: que j'ouaiche, que tu ouaiches, qui ouaiche, que j'ouaichions, qu'os ouaichiez, qui ouaichent.

Les verbes terminés en ier et uer ont ordinairement le présent du subjonctif en che: Ex. Charrier, ruer, etc., font: que je carriche, que je ruche.

Le r terminal de l'infinitif ne se fait point sentir dans les verbes de la seconde conjugaison; ainsi on dit: mouri, parti, r'veni, etc., pour mourir, partir, revenir. Plusieurs de ces verbes forment aussi leur participe passé tout-à-fait irrégulièrement; c'est ainsi que soutenir fait soutint pour soutenu.

Les verbes de la troisième conjugaison changent leur terminaison oir en er; par exemple: Apercevoir, recevoir, émouvoir, etc., font aperchever, r'chever, émouver, et, au participe passé, aperchu, r'chu, émouvé.

Au nombre des verbes de la quatrième conjugaison qui s'éloignent du français, nous mettrons le verbe suivre qui fait sieure, je sieus, j'ai sieus, etc.

Une règle qui se rapporte à toutes les conjugaisons consiste dans l'emploi de la troisième personne au lieu de la première et de la seconde, comme dans les phrases suivantes: C'est moi qui se trompe; c'est toi qui ira; c'est nous qui a joui; c'est vous qui chantait, etc.

Nous pensons que ces courtes remarques suffisent pour indiquer à nos lecteurs les ressemblances et différences du patois du pays de Bray avec les patois des autres provinces, surtout de la Normandie et de la Picardie. Il nous resterait à citer quelque fragment de cet idiome, afin d'en faire mieux comprendre le mécanisme; mais nous ne connaissons aucun monument écrit auquel nous puissions avoir recours. Sous ce rapport, nous sommes aussi pauvres que la Picardie est riche. Là, des hommes d'esprit s'amusent souvent a recueillir les reparties, les boutades, les saillies populaires, pour en former de plaisants dialogues, de gais refrains. Ici, rien de semblable; Ch'est pat à dire que j'soyomes (simus) pus enchifrénés q'd'autes, mais j'manquons d'éditeux, disait dernièrement un de nos amis. C'est donc une bonne fortune pour nous que la rencontre de l'article suivant que nous extrayons d'une récente publication [27].

[Note 27: ][ (retour) ] Almanach du pays de Bray, pour 1852, page 99 et suiv.

Liberté, égalité, fraternité

Jacques.—Ah! Boujou, Mousieu Esprit...

Le citoyen Esprit.—Ne m'appelle donc pas Monsieur; ce titre aristocratique est aboli et remplacé par le mot égalitaire de citoyen.

Jacques.—Ah! chest cha; j'comprends pas, mais chest tout d'même.

Le citoyen Esprit.—Tu es si bête!

Jacques.—Ah! par exemple, cha pourrait ben être vrai; car tout l'monde me l'dit. Mais en attendant, j'voudrais ben saver qué qu'veulent dire chés trois mots Libertai, Égalitai, Fraternitai, quo vait tout partout; o dirait que l'zimprimeux n'peuvent plus rien écrire sans mette chés mots-là.

Le citoyen Esprit.—Tu ne comprends pas cela?

Jacques.—Ma foi, non.

Le citoyen Esprit.—Liberté!!! mot divin qui fait battre tous les cœurs, quand on le prononce...

Jacques.—Ah! bah! l'mien des cœurs n'bat pas du tout.

Le citoyen Esprit.—C'est une manière de parler.

Jacques.—Chest-à-dire qu'cha n'signifie rien.

Le citoyen Esprit.—C'est-à-dire que tu es un imbécille.

Jacques.—Os me l'avez déjà dit, Mousieu citoyen.

Le citoyen Esprit.—Comment pourrais-tu en effet comprendre la liberté, toi qui as été toute ta vie esclave et malheureux.

Jacques.—Ma foi, pas core trop.

Le citoyen Esprit.—Écoute, Jacques, et tâche de comprendre.

Jacques.—J'vo z'écoute des yeux et des oreilles.

Le citoyen Esprit.—Par le mot liberté, on entend que chacun est libre de faire ce qui lui plaît.

Jacques.—Tout c'qui li plaît?

Le citoyen Esprit.—Tout!

Jacques.—Absolument tout?

Le citoyen Esprit.—Oui.

Jacques.—Y a ti longtemps, cha?

Le citoyen Esprit.—Depuis le 24 février, l'an 59 de la liberté.

Jacques.—Et moi qui ne l'savait point core! Faut que j'sais rudement béte!

Le citoyen Esprit.—Je ne dis pas non.

Jacques.—Mais, comment qu'man maîte n'me l'a pas dit?

Le citoyen Esprit.—Nigaud, est-ce qu'il n'est pas intéressé à te laisser dans l'ignorance?

Jacques.—Chest vrai! ben asteu, chest ben fini; quand y m'dira d'batte du blai, j'battrai d'l'aveine; quand y m'dira d'vaner de l'orge, j'ferai des guerbées; quand y m'dira de monter l'grain au grenier, j'irai m'mette à table; puis plutot j'li dirai que j'veux ête maîte chacun note semaine... Asteu, j'voudrais bien saver quoique chest qu'l'égalitai.

Le citoyen Esprit.—Cela signifie qu'il n'y a aucune différence entre les hommes, et qu'ils sont tous égaux.

Jacques.—Mais chest pas vrai, cha.

Le citoyen Esprit.—Comment, ce n'est pas vrai?

Jacques.—Non! Est-ce que j'sis l'égal de man maîte?

Le citoyen Esprit.—Sans doute.

Jacques.—Ah! cha mais!... comment s'y prendre? Man maîte qu'a six pouces plus qu'mai.

Le citoyen Esprit.—On le rognera.

Jacques.—Par queu bout?

Le citoyen Esprit.—Par la tête.

Jacques.—Diable! mais... puis, Nicolas, li qu'est trois pouces plus p'tit qu'mai; est-ce qu'on me rognera itou par la tête?

Le citoyen Esprit.—Mon pauvre Jacques, tu ne comprends donc rien; quand on dit que nous sommes égaux, on veut dire que nous avons tous les mêmes droits et les mêmes avantages.

Jacques.—Chest-à-dire que j'pourrais mette l'zhabits de man maîte, manger san dinner, monter sur san bidet?

Le citoyen Esprit.—Certes, tous les biens sont communs.

Jacques.—Mais les propriétaires?

Le citoyen Esprit.—Il n'y a plus de propriétaires: la propriété, c'est le vol.

Jacques.—Tiens! je l'aurais jamais cru.... Man maîte qui passe pour si honnête homme dans le pays! Mais y va me renvéyer, pétète, quand j'l'y demanderai l'exécution d'l'égalitai.

Le citoyen Esprit.—Ne crains rien.

Jacques.—Pourquoi?

Le citoyen Esprit.—Parce qu'il ne saurait trouver un autre domestique aussi bête que toi.

Jacques.—Chest ben possible... Puis c'té fraternitai, elle, qué qu'chest?

Le citoyen Esprit.—Cela veut dire que nous sommes tous frères.

Jacques.—Ah! cha, du coup, chest une bêtise; car, quand ma mère, qui n'vient plus d'pis qu'al est morte, venait m'ver, a m'embrachait toujou; puis a disait: Boujou, man fieu! Mais a n'embrachait pas man maîte; au contraire, a faisait une révérence, puis disait: Boujou, maîte Pierre! mais a n'y disait jamais: Boujou man fieu, ni boujou man frère! Cha fait ben ver qu'a n'était pas sa sœur et qu'il n'est pas man frère.

Le citoyen Esprit.—Il ne s'agit ici ni de père ni de mère.

Jacques.—Chest vrai, y sont morts tous deux.

Le citoyen Esprit.—Tu ne comprends pas. Il n'y a plus ni père ni mère pour personne; nous sommes tous enfants de la nature.

Jacques.—De la nature? Connais pas! J'avais toujou cru qu'j'étais l'fieu d'ma mère qu'est morte, pauve fame.

Le citoyen Esprit.—Pauvre Jacques! quel dommage qu'on ait paralysé l'action des clubs! je t'aurais fait admettre pour t'initier aux grands principes....

Jacques.—Pardon! excuse! Mousieu citoyen, maîte Pierre m'crie pour manger la soupe.

Le citoyen Esprit.—Mais j'aurais un petit service à te demander.

Jacques.—Jé pas l'temps; cha sera pour une aute fais.

Un Flaneur Brayon.

Nous terminerons cette introduction par quelques proverbes et dictons populaires, auxquels nous joindrons un court exposé des croyances et usages du pays.


PROVERBES ET DICTONS.


Amis comme chiens et chats. Ennemis.

Adroit de sa main comme un cochon de sa queue. Maladroit.

Se laisser manger la laine sur le dos. Trop bon.

La semaine des trois jeudis. Jamais.

Il vaux mieux tuer le diable que le diable vous tue.

Caillou qui roule n'amasse pas mousse.

Mais que les poules pissent. Jamais.

Engendré d'un coq et d'une oie. Sot et malin.

Ouvrir les yeux comme un chat qui c... dans du son. Ouvrir de grands yeux.

Brouillard en mars, gelée en mai.

Laid comme le diable.

Toute la pouquette sent le hareng. Toute la famille a les mêmes vices.

En attendant les souliers d'un mort, on va longtemps nu-pieds.

N'y voir que du brouillard. Ne rien comprendre à une chose.

Un coup de langue est pire qu'un coup de lance.

La première mouche qui le piquera sera un taon. La dernière faute paiera pour les autres.

Ne pas valoir les quatre fers d'un chien. N'avoir aucune valeur.

N'entendre ni à hu, ni à dia. N'avoir aucune intelligence.

Brebis qui bêle perd sa goulée. On ne peut parler et manger en même temps.

Au plus fort la pouque. En parlant de deux personnes qui se disputent un objet.

Qui demande un hiver avant Noël, en demande deux.

Faire la caloge du veau avant qu'il soit venu. Former de vains projets sur un événement éventuel.

Il ne faut pas tant de beurre pour faire un quarteron. Pas de paroles inutiles.

Aller ou venir pour des prunes. Pour rien.

Si le soleil luit quand il pleut, on dit que le diable bat sa femme.

Quand on se sent morveux, on se mouche. En parlant d'une personne qui prend pour elle-même un blâme donné sans application particulière.

Gratter quelqu'un par où il a manjure. Lui proposer une chose qui le flatte.

Faute de poisson, on mange des moules. Quand on n'a pas ce qu'on désire, il faut se contenter de ce qu'on a.

On n'est pas louis d'or. Ou ne plaît pas à tout le monde.

Quand on quitte le maréchal, il faut payer les vieux fers. Lorsqu'on change de fournisseur, il faut payer ce qu'on lui doit.

Quitter brûler ce qui ne cuit pas pour soi. Ne s'occuper que de ce qui profite.

Quand il pleut sur l'un, il grêle sur l'autre. En parlant de deux personnes qui ont les mêmes intérêts.

Rebattre le feurre de ses glanes. Perdre le fil de son discours et faire des redites.

Il a mis une cheville à son trou. Réponse ou repartie trouvée à propos.

Malin comme Gribouille qui se jette à l'eau de peur de se mouiller.

Être de la famille de Riquiqui. Être parent de tout le monde.

S'il y a pondu, il n'y a pas couvé. Il n'a pas été longtemps parti.

Vaut mieux faire envie que pitié.

Février emplit les fossés, mars les vide.

Il vaut mieux laisser son enfant morveux que de lui arracher le nez. Mieux vaut conserver un objet avec ses défauts que de le briser en cherchant à le réparer.

Ils sont comme saint Roch et son chien. Inséparables.

Ton nez branle. Tu mens. Il paraît que ce dicton n'est pas neuf et qu'on disait du temps d'Érasme: Nasus tuus arguit mihi te mentiri, votre nez me dit que vous mentez.

On ne peut guère manier de beurre, sans qu'il en reste dans les doigts. En parlant des régisseurs et autres qui ne rendent pas fidèle compte de leur administration.

Chaque grain a sa paille. Chacun a ses défauts.

Manger son pain chaud, boire son cidre doux, brûler son bois vert, c'est mettre la maison au désert.

Ne point mettre une chose dans l'oreille d'un chat. Donner un avis qui sera suivi.

Chacun son métier, les moutons seront bien gardés.

Faire de la bouillie pour les chats. Faire une chose inutile ou mal exécutée.

Les nourrices auront bon temps, les enfants se jouent. En parlant des grandes personnes qui s'amusent à des jeux d'enfant.

Heureux comme un coq en pâte. Nous pensons qu'il faudrait dire: Comme un coq empâté.

C'est comme à la maison du bon Dieu, l'on n'y boit, n'y mange. Allusion aux personnes qui n'offrent rien à ceux qui font visite; ce qui est rare dans le pays de Bray.

On a tiré à son baptême. Il n'a pas inventé la poudre.

On ne tire pas de farine d'un sac à charbon. On n'espère pas de bonnes actions de la part d'un méchant.

C'est du bois à faire des vielles. Il se ploie de toutes façons. Par allusion à ceux qui disent oui et non sur la même question, pour plaire à l'un et ne pas déplaire à l'autre.

Faire des contes à mourir debout. Impossibilités.

Rien ne dure plus longtemps qu'un pot cassé. En parlant de personnes souffrantes qui vont jusqu'à la vieillesse.

Il n'y a pas moyen de moyenner. Il faut en convenir.

On vous donne des noix à casser, quand on n'a plus de dents. Faire des douceurs, quand on ne peut plus en profiter.

C'est lui, en chair et en os, comme saint Amadou. Lui-même.

Plus malin que lui n'est pas bête.

Sourd comme une boîse. Très-sourd.

Aller son petit bonhomme de chemin. Faire ses affaires, sans s'inquiéter du qu'en dira-t-on.

Ce n'est pas par là que le pot court. Ce n'est pas là que se trouve le mal.

Courir comme un poulain délicoté.

Être du côté que le plat pend. Être bien placé.

Sec comme du bois.

Les paroles sont des femelles; les écrits sont des mâles. Les uns sont plus sûrs que les autres: Verba volant, scripta manent.

Les rouges (à cheveux roux) sont tout bons ou tout mauvais.

Entêté comme une mule.

Babiller comme une pie borgne. A tort et à travers.

Ne pas plus bouger qu'un 0 en chiffre.