Dr J. GRASSET
Professeur de clinique médicale
à l'Université de Montpellier
L'Idée Médicale
DANS LES
Romans de Paul Bourget
MONTPELLIER
COULET & FILS, Éditeurs
GRAND'RUE, 5
1904
A
MONSIEUR PAUL BOURGET
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
Je dédie cette Conférence, en témoignage de profond et reconnaissant dévouement, comme Diomède offrit ses grossières armes d'airain en échange des armes d'or finement ciselées de Glaucos.
J. G.
Montpellier, janvier 1904.
L'IDÉE MÉDICALE
DANS LES
ROMANS DE PAUL BOURGET
Mesdames,
Messieurs,
1. Etrange, à première vue, doit vous paraître le choix de Paul Bourget pour étudier l'idée médicale dans une grande œuvre littéraire.
Et, en effet, vous ne trouverez, dans cette œuvre, ni des Romans médicaux comme ceux d'André Couvreur, ni des critiques de médecins comme celles de Léon Daudet, ni des thèses médicales comme chez Brieux ou chez de Curel, ni des descriptions de maladie comme celles de Zola…
Il faut la chercher, pour trouver l'idée médicale, dans les Romans de Paul Bourget. Mais, en la cherchant, on la trouve (c'est du moins ce que je voudrais vous prouver) et on la trouve partout dans ses œuvres, comme ces solides assises de fer qu'on découvre dans une belle maison en écartant les tentures et en grattant un peu les murailles.
Vous comprendrez qu'un marchand de fer trouve quelque plaisir à chercher et à montrer son métal professionnel à travers et derrière mille autres choses agréables qui le masquent gentiment, tandis qu'il n'en trouverait plus aucun à disserter sur l'ossature trop évidente et trop nue de la tour Eiffel.
2. Pour retrouver ainsi l'idée médicale dans l'œuvre de Paul Bourget, il faut donner à ce mot médical et au mot médecin, d'où il dérive, son sens le plus large et d'ailleurs le seul vrai.
Le médecin n'est pas, en effet (comme un vain peuple pense), un monsieur qui échange des ordonnances contre des honoraires. Le médecin est un homme qui étudie et doit connaître la vie humaine dans tous les détails de son évolution, à l'état de santé et à l'état de maladie. Car nul ne peut réparer l'horloge détraquée, s'il n'en connaît à fond le mécanisme intact dans son fonctionnement normal.
Et le médecin doit connaître l'homme vivant dans son unité totale, formée de l'union, souvent inextricable, du moral et du physique. Car, même pour le spiritualiste le plus orthodoxe[1], le corps étant encore l'outil indispensable de l'âme, tout se tient dans la vie de l'homme.
[1] Ceci pour prévenir les accusations que pourraient faire naître contre Paul Bourget, chez des superficiels, des passages comme celui-ci: «L'évêque d'Orléans avait signalé à la défiance des pères de famille le philosophe (Taine) coupable d'avoir écrit cette phrase hardie: «… le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et comme le sucre…», phrase plus paradoxale dans la forme que dans le fond; car éclairez-la d'un petit mot; mettez des produits psychologiques… et vous lui restituez son vrai sens». Essais de Psychologie contemporaine; M. Taine (1882), p. 152.
Aveugle et impuissant serait le médecin qui méconnaîtrait ces élémentaires principes.
Le médecin est donc le biologiste humain et, quand je parle d'étudier l'idée médicale dans l'œuvre de Paul Bourget, c'est l'idée biologique que je voulais dire.
3. Ces principes posés, j'aborde la dissection biologique des Romans de Paul Bourget en vous rappelant quelques-uns des types de médecin qu'on y rencontre.
Ils ne sont pas très nombreux. Un critique[2] n'en a trouvé que trois sur trois cent quatre-vingt-onze personnages mis en scène. On en trouvera davantage si on tient compte des simples esquisses. En tous cas, ils sont finement observés et joliment crayonnés.
[2] Jules Sageret.—Les grands convertis. Paul Bourget. La Revue, 1er et 15 novembre 1903, p. 297.
Voici d'abord un «praticien de quartier», le Dr Graux: «à côté des professeurs justement illustres auxquels le temps manque et des charlatans sans conscience que l'on doit supplier pour en obtenir des consultations de cent francs», il est un de ces «modestes docteurs qui tiennent le rôle, autrefois si fréquent, aujourd'hui si rare, du médecin de famille, toujours à portée et cependant discret, et qui, connaissant ses clients depuis des années, devenait naturellement leur ami et leur conseiller»[3].
[3] L'Etape (oct. 1901-mai 1902), p. 421.—Toutes les citations des œuvres de Paul Bourget sont faites sur l'édition in-8o pour les Romans parus dans les sept premiers volumes des Œuvres complètes, dans l'édition in-18 pour les suivants.
Tout autre est le Dr Louvet[4], le médecin mondain avec son salon d'attente, meublé «comme un musée, avec la prodigalité de bibelots particulière aux installations modernes». Il appartient à «cette génération de savants, hommes du monde, qui vont à l'hôpital le matin, reçoivent leurs clients l'après-midi et trouvent le moyen d'avoir de l'esprit, comme des oisifs, dans un salon, à dix heures du soir». Aussi, «ont-ils l'intelligence de préparer aux longues attentes de leurs belles malades un décor où elles retrouvent un peu de ce qu'elles ont laissé au logis, une face des choses semblable à celle qui leur est coutumière», tandis que, dans le cabinet du docteur, il n'y a que des livres, «contraste habilement cherché par Louvet, metteur en scène aussi habile qu'il était bon diagnosticien»; Louvet, «ce mince avec un air de mignon de Henri III. Je l'appelle toujours Louvetsky, parce qu'il ne soigne que des Russes»[5].
[4] Un Crime d'amour (oct. 1885-janvier 1886), p. 208.
[5] Mensonges (février-octobre 1887), p. 38.
Tout à côté, on peut placer le Dr Noirot, qui a été interne à Bicêtre, «infiniment cynique et intelligent, méthodique et doucement implacable, avec un air d'employé plutôt que de médecin… Matérialiste outrageux, expliquant la sensibilité humaine par les plus dégradantes hypothèses, Noirot donne l'exemple des vertus les plus délicates, cousues à l'âme la plus gangrenée de négations. Avec cela, observateur très habile, mais qui ne croit guère à la médecine, il s'est fait, depuis des années, une spécialité du massage… et gagne soixante mille francs par an»[6].
[6] Physiologie de l'Amour moderne (mai 1888-septembre 1889), p. 550 et suivantes.
Chaque matin, il masse soigneusement le baron Desforges, surveille son hygiène quotidienne et ne lui permet que trois cigares par jour. «On digère avec ses jambes», répète-t-il au baron; «le massage, c'est du Liebig d'exercice»[7]. Ce Noirot assiste[8] «au souper triste» dans lequel, chez Marguerite Percy, on devait manger du boudin blanc et rire avec les camarades, et dans lequel il y a tant de «silences glacés» et de «rires faux». A la sortie, il émet des théories bizarres sur la nécessité de la grande vie pour la viveuse, comme la morphine et l'alcool sont nécessaires à ceux qui s'y sont habitués, et raconte la sauvage vengeance de Corsègues, qui brûle sa femme, en plein Paris, comme au Malabar. C'est un grand «original», ce Noirot, «un médecin qui n'a jamais voulu être décoré et qui n'essaie les remèdes nouveaux que lorsqu'il en est sûr»[9].
[7] La Duchesse bleue (déc. 1893-juin 1898), p. 445.
[8] Mensonges, pp. 116, 251, 257.
[9] Physiologie de l'Amour moderne, p. 487 à 504.
Je n'insiste pas sur quelques types secondaires, comme: le médecin qui, ayant le génie de la statistique, s'applique, dans un hôpital de femmes, à dresser la liste des déflorateurs[10];—le docteur Ch., qui dénonce si justement le danger des vices de l'enfance[11];—Auguste Dupuy, ce timide médecin de province, qui, abandonné par sa femme, la reprend quand son amant l'a quittée, et élève avec tendresse l'enfant de l'adultère[12];—le médecin de quartier qui entretient Madame Malvina Raulet[13];—le médecin sans clients, qui est député et enlève à Poyanne son siège de conseiller général[14];—le professeur Teresi et l'autre médecin sicilien «recommandé par l'hôtelier»[15];—le médecin américain, qui prescrit à son neurasthénique un voyage «aux îles du Pacifique: quarante jours sans télégraphe et sans téléphone»[16];—le docteur Léon Pacotte, qui enseigne et pratique si bien l'hygiène, a soixante-dix ans et a enterré Dupuytren, Broussais et Orfila qui l'avaient condamné comme phtisique, et dirige si intelligemment l'éducation et le redressement moral des enfants[17];—le docteur berrichon, qui est le médecin de George Sand, et son camarade, le docteur Le Prieux, qui, «dans le canton de Chevagnes…, comptait autant de prétendus cousins, c'est-à-dire de clients presque gratuits, que cette Sologne bourbonnaise compte de hameaux»[18];—le pauvre médicastre de Noyelles, «si comiquement inquiet sur l'avenir de sa plus fructueuse visite»[19]…
[10] Ibidem, p. 337.
[11] Ibidem, p. 362.
[12] Physiologie de l'Amour moderne, p. 590.
[13] Mensonges, p. 190.
[14] Un Cœur de femme (décembre 1889-juillet 1890), p. 378.
[15] La Terre promise (septembre 1891-avril 1892), p. 178 et 184.
[16] Voyageuses (juillet 1897); Deux Ménages, p. 87.
[17] Le Talisman (avril 1898), p. 283.
[18] Le Luxe des autres (décembre 1899-février 1900), p. 91 et 93.
[19] Un Cas de conscience. The New-York Herald, édition européenne, numéro de Noël, 20 décembre 1903, p. 19.
Je signale le «profil perdu» de l'étudiante russe, Sofia, dont le «projet était de retourner en Russie, de pratiquer sa science dans son village et de contribuer à la propagande des idées occidentales parmi les paysans…, inexplicable fille, qui parlait de l'amour, de la maternité, de la mort, dans des termes d'un matérialisme scientifique et à qui nulle bouche d'homme n'avait seulement baisé la main»[20]…, «nihiliste, athée et vierge», comme l'étudiant d'Oxford[21].
[20] Profils perdus (1880-1881); Ancien Portrait, p. 253 et 256.
[21] Ibidem; Autre Anglaise, p. 274.
Eugène Corbières mérite aussi une mention spéciale par sa manière de comprendre la médecine.
Ce qui l'a décidé «à prendre cette voie, c'est le besoin de certitude». Son esprit «a comme faim et soif de quelque chose de positif, d'indiscutable. Les sciences naturelles donnent cela». Il lui a semblé que «la médecine, comprise d'une façon un peu haute», est «parmi les sciences naturelles la branche qui se prête à une application pratique telle que cette application soit acceptable dans toutes les hypothèses» philosophiques. Le médecin «est l'altruiste par excellence. Il est dans le vrai quel que soit le postulat métaphysique auquel nous nous rangions». Comme tout grand médecin, il a «une exceptionnelle capacité d'affirmation personnelle, de décision immédiate, de parti pris effectif». Ce métier comporte, «si l'on peut dire, un empoignement direct de la réalité». Corbières permet de constater «cette vertu presque militaire de la discipline médicale» et, un jour, «ses collègues l'ont vu, avec une stupeur que les années n'ont pas dissipée, brusquement, peu de temps après les trois morts survenues coup sur coup, quitter sa place enviée de médecin des hôpitaux, sa magnifique clientèle parisienne, la certitude de tous les honneurs, pour entrer dans la congrégation des frères de Saint-Jean-de-Dieu, vouée, comme on sait, au service des malades…»[22].
[22] L'Echéance (décembre 1898), p. 9 à 11, 59 et 78.
Tout récent[23] est le croquis de cet interne de Trousseau, le héros de cette tragédie de scrupule, qui formule et applique si bien ce grand principe de déontologie: «pour un médecin, le grand devoir, et qui prime tous les autres, c'est le service du malade. Le médecin ne doit connaître que cela, ne voir que cela». Il ne doit jamais céder «à la tentation d'interposer son rôle au chevet du patient». Il doit n'avoir jamais d'autre mesure de ses actes «que la lutte avec la maladie, quel que fût le malade et sans aucun souci des conséquences».
[23] Un Cas de conscience, p. 19.
Je termine par le spécialiste du système nerveux que Paul Bourget symbolise dans le professeur Salvan et l'étudiant Bobetière.
«Conservé par une existence continûment active et ascétique…, mince et robuste, avec une tête petite, dont le masque saisissant et glabre rappelait la face napoléonienne de son maître Charcot…», Salvan associe, «comme jadis Trousseau, un beau talent d'écrire aux plus solides qualités de clinicien et d'anatomiste. Plus fameux que connu, ses immenses travaux l'ont toujours éloigné des salons… Ce manieur de misères humaines» est un «sensible, malgré des allures volontiers brusques qu'explique son métier de neurologue…»[24].
[24] L'Eau profonde (décembre 1902), p. 74, 138, 141.
A propos de Bobetière qui veut aussi se spécialiser dans l'étude des maladies nerveuses, Paul Bourget dit: «s'il est un ordre de connaissances qui doive ramener un esprit à la vérité sociale, il semble bien que ce soit celui-là, qui nous fait toucher du doigt la fragilité de la pensée, l'équilibre instable de la volonté, l'irrésistible et constante pesée sur nous des influences héréditaires. Le problème de la politique consistant à faire vivre ensemble des hommes, il se ramène ou devrait se ramener, pour un neurologue, à l'art de diriger vers le bien commun et de neutraliser pour le moindre mal une majorité d'impulsifs, de dégénérés et de candidats à la manie»[25].
[25] L'Etape, p. 148.
Vous voyez que Paul Bourget comprend le médecin et son rôle par le grand côté[26]; il proclame les relations de l'idée médicale avec les problèmes qu'il discute dans ses Romans.
[26] «Il en est du vrai prêtre comme du vrai médecin. L'un et l'autre, devant un malade ou de corps ou d'âme, abolissent en eux d'instinct tout ce qui n'est pas leur fonction». (Une Confession, janvier 1897, p. 227).
4. Aussi aime-t-il les médecins et les biologistes; et il ne s'en cache pas. Il les cite, emploie leur langage, leur emprunte des comparaisons.
Il intitule Physiologie sa belle étude de l'Amour moderne et c'est de la définition du Dictionnaire de médecine de Nysten que part Claude Larcher pour déduire ses axiomes si curieux[27].
[27] Physiologie de l'Amour moderne, p. 327.
Il cite volontiers Claude Bernard, Pasteur, Jules Soury, Magendie, Flourens, Beaunis, Dieulafoy, Legrand du Saulle, Brière de Boismont…, dédie Un cœur de femme à Albert Robin…
C'est à un confrère[28] qu'il emprunte cette fière devise: «où descendrions-nous sans la noble douleur?».
[28] L'Etape, p. 422.
Exposant la théorie du Roman d'analyse[29], il «assimile le moraliste au clinicien» et montre que, dans la littérature supérieure, comme en médecine, il faut d'abord faire de l'anatomie et de la physiologie (analyse) avant le diagnostic (synthèse) et avant la thérapeutique (applications).
[29] Œuvres complètes; Romans, t. I (septembre 1900), p. VIII.
René Vincy se sait «atteint» de «romantisme analytique» et développe son mal «comme un médecin qui cultiverait sa maladie par amour d'un beau cas». «Ce que Claude Bernard faisait avec ses chiens, ce que Pasteur fait avec ses lapins», il le fait avec son cœur et lui injecte «tous les virus de l'âme humaine»[30].
[30] Mensonges, p. 75, 300.
Dans un grand nombre de passages, Paul Bourget compare les maladies de l'âme à celles du corps, décrit «leurs heures de convalescence[31], leurs crises, leur thérapeutique…»[32].
[31] Une Idylle tragique (avril 1895-février 1896), p. 311.
[32] Physiologie de l'Amour moderne, p. 548. Titre du chapitre: Thérapeutique de l'amour.—«La psychologie est à l'éthique ce que l'anatomie est à la thérapeutique». (Essais de Psychologie contemporaine, Préface de 1899, p. X).
Il décrit souvent, et fort exactement, des types pathologiques[33] et conclut: «notre être moral subit les mêmes lois que notre être physique»[34].
[33] Voir notamment des passages: sur les névroses (Un Crime d'amour, p. 247 et suiv.; Physiologie de l'Amour moderne, p. 332, 442 et 443; L'Etape, p. 336; Une Idylle tragique, p. 298); sur la neurasthénie (nervous exhaustion) d'un Américain: «la rançon d'une existence de hard work à tuer un Européen en quelques mois» (Voyageuses; Deux ménages, p. 63); sur une tuberculeuse (La Terre promise, p. 102); sur un cardiaque (Un Homme d'affaires, octobre 1900, p. 29); sur l'hygiène du viveur Casal (Un Cœur de femme, p. 359); sur l'artériosclérose (Mensonges, p. 21); sur un cas d'aphasie avec hémiplégie droite et les traits tirés à gauche (André Cornelis, avril-novembre 1886, p. 352); sur la télépathie (Nouveaux Pastels. Dix portraits d'homme, 1890; Autre joueur, p. 344); sur le spiritisme (Mensonges, p. 37); sur le rêve (La Duchesse bleue, p. 542; Un Cœur de femme, p. 315); sur les avariés scrofuleux (La Duchesse bleue, p. 372; Physiologie de l'Amour moderne, p. 366 et 531: le «mal dont Voltaire accuse si plaisamment Christophe Colomb»); sur les fous (Ibidem, p. 522, LXXVI); sur les rapports de l'estomac et du système nerveux (Ibidem, p. 554)… Dans l'Echéance (p. 43), il y a une excellente description de l'alcoolique, de sa «loquacité… si douloureuse à suivre, tant on la sent morbide, qui tour à tour précipite ou cherche les mots», qui est «la première forme de ce qui sera, dans trois mois, dans huit jours, demain, le délire expansif avec le dérèglement de sa gloriole et de ses vantardises»… et de ces «hésitations dans l'attaque des mots qui révèlent l'aphasie latente»,—dans Un Cas de conscience (p. 20), la description du mal de Bright, de l'urémie convulsive et de leur traitement…
[34] Deuxième Amour (octobre-novembre 1883), p. 139.
Les analogies de la physiologie et de la psychologie sont indiscutables; comme dit Taine, «la littérature est une Psychologie vivante»[35]. Donc, rien de plus intimement lié que le Roman et la Biologie.
[35] Essais de Psychologie contemporaine, p. X.
Voilà l'opinion de Paul Bourget sur la personne, la langue et la méthode des médecins et des biologistes. Cela nous fait prévoir son opinion sur leurs doctrines.
5. Au fond, pour le biologiste, la vie d'un homme, à un moment donné de son existence, est résultante de quatre facteurs: l'hérédité, le milieu, le passé individuel et l'élément personnel (ce dernier facteur étant difficile à analyser scientifiquement, mais indiscutable dans son existence).
Je crois qu'il va être facile de vous montrer le compte que tient Paul Bourget de ces quatre facteurs dans la composition de ses personnages.
6. Les Romans de Paul Bourget sont d'abord dominés, d'un bout à l'autre, par l'idée de l'hérédité, morale et physique; les deux parties de l'hérédité pouvant s'associer (le plus souvent) ou se dissocier suivant les cas; «cette dure loi de l'hérédité qui veut que nos tares physiques se retrouvent chez nos enfants et non moins sûrement nos tares sentimentales»[36].
[36] Sauvetage (octobre 1897), p. 336.
Si Francis Nayrac ne peut pas atteindre la Terre promise, c'est à cause de cette hérédité physique qui lui fait reconnaître sa fille. Les anciens romanciers auraient parlé de la voix du sang. Ici la base de la reconnaissance est toute biologique et Francis «voit son sang», tandis que sa fille est attirée, non vers ce père qu'elle ne reconnaît pas, mais vers la fiancée de son père, la rivale de sa mère[37]. Toute la complication psychologique est ainsi à base biologique.
[37] La Terre promise, p. 90, 131.
C'est encore la ressemblance physique qui fait connaître le père de Noémie Hurtrel[38]. Une grande partie des tortures que subit Bassigny vient de la ressemblance physique entre sa fille naturelle qui ne le connaît pas et sa fille légitime qu'il a perdue[39]. Pierre Fauchery retrouve dans «une enfant de vingt ans, le portrait, l'hallucinant portrait de celle qu'il a voulu épouser trente ans auparavant»[40].
[38] L'Irréparable (mai-juin 1883).
[39] Sauvetage.
[40] L'Age de l'Amour (novembre 1896), p. 108.
Les Le Prieux, chez lesquels se passe un de ces Drames de famille qui sont si puissamment fouillés, sont tous dominés par l'hérédité physique. Le père, «avec sa tête plus large que longue, sa face presque plate et que termine un menton rond, avec ses cheveux lisses et qui restent châtains dans leur grisonnement, ses yeux bruns, son cou puissant, ses épaules horizontales, son torse épais, sa taille courte, toute sa personne ramassée et trapue, présente un type accompli de ce paysan celte, qui occupait cette partie de la France à l'époque où César y parut».—La mère «gardait cet admirable type méridional, qui prend, lorsqu'il est très pur, des finesses et des élégances de médaille grecque…; son front, petit et rond, se rattachait à son nez par cette ligne presque droite qui a tant de noblesse, et sa petite tête laissait deviner, sous d'épais cheveux noirs, cette construction d'un ovale allongé, où se perpétue la race de cet homo mediterraneus, de ce souple et fin dolichocéphale brun, louangé par les anthropologistes…».—«Jamais le mélange de deux sangs ne fut plus visible» que chez la fille…[41].
[41] Le Luxe des autres, p. 89, 99, 118.
Et cette hérédité physique se prolonge et s'accumule comme chez cette «vieille lady en bonnet», qui a «des joues où il tient quatre générations de buveurs de porto»[42].
[42] La Terre promise, p. 130.
C'est encore l'hérédité physique qui donne ses «pieds larges» et ses «mains velues» à ce «butor riche» d'Albert Duvernay qui a été trop évidemment fabriqué «avec de l'épaisse étoffe humaine»[43].
[43] Le Fantôme (mars 1900-janvier 1901), p. 23 et 24.
C'est «avec notre sang et nos nerfs que nous avons un certain courage, autant dire avec notre hérédité»[44].
[44] Un Homme d'affaires, p. 50.
Chez Firmin Nortier, l'hérédité rurale se révèle par «la carrure des épaules hautes, la charpente lourde des gros os, la forte pesée du pied sur le sol»[45].—Alfred Chazel était «un fils du peuple, et, malgré l'affinement intellectuel de deux générations, l'origine paysanne reparaissait en lui à des gaucheries de gestes et d'attitude»[46].—Chez la baronne Ely, «cette hérédité avait pu seule pétrir le masque, magnifique à la fois et si fin, auquel une blancheur mate et chaude achevait de donner un vague reflet oriental»[47].
[45] Un Homme d'affaires, p. 7.
[46] Un Crime d'Amour, p. 172.
[47] Une Idylle tragique, p. 32.
Odile[48] est l'histoire dramatique du suicide héréditaire avec l'admirable description de la tentation de la mort et de l'effroi qu'elle cause à ces malheureux névrosés.
[48] Voyageuses; Odile, p. 203 à 248.
L'âge modifie les signes de cette hérédité physique. C'est ce que l'on voit chez Madame Castel à qui sa fille ressemble au point d'infliger une sorte de mélancolie à leurs amis. «D'une génération à l'autre, il y a eu comme une marche en avant du tempérament commun. La qualité dominante de la physionomie est devenue plus dominante, symbole visible d'un développement du caractère produit par l'hérédité. Trop fin déjà, le visage s'est affiné davantage; sensuel, il s'est matérialisé; volontaire, il s'est durci et séché. A l'époque où la vie a fait toute son œuvre, lorsque la mère a passé la soixantième année, la fille la quarantième, cette gradation dans les ressemblances devient comme palpable au contemplateur… l'aperception des fatalités du sang devient si lucide alors, que parfois elle tourne à l'angoisse»[49].
[49] Cruelle énigme (juillet-septembre 1884), p. 5. Voir aussi p. 20, 21, 22 et 83.
N'était la perfection du style, qui ne s'observe guère chez nous, ne diriez-vous pas ces lignes écrites par un biologiste?
L'hérédité purement morale éclate cruellement chez ce fils d'un aigrefin et d'une sainte, qui reproduit tous les vices du père et dont Claude Larcher raconte la douloureuse histoire[50].
[50] Physiologie de l'Amour moderne, p. 541.
«L'hérédité apparaît aussi comme un puissant modificateur de cet instinct (sexuel). Entre la fille d'un père chaste et celle d'un père qui a vécu, entre le fils d'une honnête femme et le fils d'une femme galante, il y a la même différence qu'entre les enfants d'un goutteux et ceux d'un phtisique»[51].
[51] Physiologie de l'Amour moderne, p. 359.
Et le philosophe Victor Ferrand le proclame: «qu'il y ait un atavisme moral, comme il y a un atavisme physique, une hérédité en retour des idées et des sentiments de nos aïeux, c'est un fait indiscutable»[52], à l'appui duquel je pourrais encore citer ce fils de voleur qui révèle son vrai père en allant, la nuit, dérober des bonbons à l'arbre de Noël du lendemain[53].
[52] L'Etape, p. 25.
[53] Le vrai Père (décembre 1894).
Le plus souvent l'hérédité n'est pas aussi dissociée et porte à la fois sur le physique et sur le moral. L'exemple le plus fouillé est certainement celui des Monneron.
Joseph Monneron, l'universitaire, «déclassé par en haut, grâce aux concours», est fils d'un cultivateur de Quintenas; sa femme a une mère indolente et un père équivoque, «rentier interlope de Nice, mi-courtier, mi-contrebandier». De là dérivent: l'hypocrisie et la vulgarité d'Antoine, l'ignoble tenue et la flétrissure précoce de Gaspard, l'incertitude et la morbidité de Jean, la sensibilité déréglée de Julie[54].
[54] L'Etape, p. 9, 63, 117, 215, 303.
Ainsi les hérédités se superposent et, formant un tout complexe, aboutissent à des produits divers, d'apparence contradictoire. Dans le Fantôme, l'hérédité paysanne tourne en rudesse chez Albert Duvernay et en bonhomie chez sa sœur.
De même, «l'atavisme de la servitude a ces deux effets qui ne sont contradictoires qu'en apparence: il produit des capacités insondables de sacrifice ou de perfidie. L'une et l'autre de ces dispositions morales se trouvaient incarnées dans le frère et dans la sœur. Ils s'étaient, comme il arrive quelquefois, distribué le double caractère de leur race: l'un en avait hérité toute la vertu d'immolation, l'autre toute la puissance d'hypocrisie»[55].
[55] Cosmopolis (mai-octobre 1892), p. 418.
Et, dans cette hérédité, pèsent naturellement les erreurs et les vices des ancêtres. Comme dit la Bible, «les fils seront punis pour les péchés des pères»[56].
[56] Cosmopolis, p. 572.
On comprend maintenant que le Disciple commence sa confession à son Maître, après son crime, par une longue analyse de ses hérédités[57], et que Paul Bourget conclue de toutes ses études: «On n'échappe pas à ses hérédités. On les subit, quoiqu'on en ait, par toutes les fibres dont on est tissé»[58].
[57] Le Disciple (septembre 1888-mai 1889), p. 65.
[58] L'Etape, p. 297.
Mais le biologiste ne doit pas uniquement constater les résultats bruts de l'hérédité; il doit étudier cette hérédité, dans son évolution, dans sa vie, dans la suite de ses transformations. Car, en passant d'une génération à l'autre, l'hérédité rencontre des agents modificateurs, comme le croisement et le milieu. Le biologiste doit analyser les lois de ces modifications que le temps apporte dans l'hérédité.
Une de ces lois qui a le plus frappé Paul Bourget est certainement celle-ci: pour favoriser l'amélioration et le perfectionnement de l'espèce, les transformations par l'hérédité doivent se faire lentement et progressivement; si on veut brûler les étapes, on n'a plus de progrès: l'individu régresse au contraire, soit au physique, soit au moral.
C'est ainsi que chez Joseph Monneron «le paysan est trop près», et Jean peut dire à son père: «on ne change pas de milieu et de classe sans que des troubles profonds se manifestent dans tout l'être, et nous avons changé de milieu et de classe, c'est un fait, puisque le grand-père Monneron est mort un paysan et que tu en as été un jusqu'à ta dixième année».
La grande culture a été donnée trop vite à son père. La durée lui «manque, et cette maturation antérieure de la race, sans laquelle le transfert de classe est trop dangereux». C'est pour cela qu'il paie la rançon de ce que Paul Bourget «appelle l'Erreur française, et qui n'est au fond, tout au fond, que cela: une méconnaissance des lois essentielles de la famille».[59]
[59] L'Etape, p. 44, 51, 458.
Vous voyez comme notre romancier tire des lois biologiques les lois sociales auxquelles il tient le plus. Nous comprendrons mieux cela quand nous aurons parlé des autres facteurs de la vie humaine et spécialement du milieu, sur lequel nous avons déjà empiété.
7. Le milieu, en Biologie humaine, est extrêmement complexe et il se complique d'autant plus que l'individu est plus cultivé et plus élevé.
Dans ce milieu, il faut nommer d'abord et surtout la famille, qui est la première éducatrice[60], le pays qui comprend la patrie et le petit pays (la province, la ville que l'on habite), les maîtres (maîtres de l'instruction et maîtres de l'éducation), la classe de la société dans laquelle on vit, et aussi d'une manière plus générale les contemporains (artistes, littérateurs, hommes politiques, collègues de la profession)…[61].
[60] «Quand une femme se donne à un homme, ce dernier, s'il était poli, enverrait ses cartes au père et à la mère de sa nouvelle maîtresse, en écrivant au-dessous de son nom, comme il sied: avec mille remerciements. Quatre-vingt-dix fois sur cent il la leur doit». (Physiologie de l'Amour moderne, p. 382).
[61] Chez Poyanne, l'influence du milieu professionnel, du métier, reprend ses droits dans les heures de crise. (Un Cœur de femme, p. 382).
Les noms seuls que je viens de prononcer vous rappellent immédiatement une série de passages dans lesquels Paul Bourget proclame l'influence du milieu sur la vie humaine.
«Notre destinée n'est, du petit au grand, que notre caractère projeté au dehors, et ce caractère lui-même n'est, en dernière analyse, qu'une résultante des vastes faits généraux qui ont gouverné le développement de notre individualité: notre patrie, le moment de son histoire, ses mœurs, les idées qui flottent dans son air»[62]; et, immédiatement après ses hérédités, le Disciple analyse son milieu d'idées[63].
[62] L'Etape, p. 67.
[63] Le Disciple, p. 83.
Dans la magnifique Etude qu'il a consacrée à son maître Taine[64], Paul Bourget analyse avec le plus grand soin son milieu. «Tout système se rattache en effet par le plus étroit lien aux autres productions de l'époque dans laquelle il a paru». On ne peut même pas s'empêcher de penser que, quoiqu'ils ne soient pas contemporains, Paul Bourget a un peu décrit, dans cette Etude, le milieu dans lequel il s'est formé lui-même (à condition d'ajouter Taine aux maîtres éducateurs), milieu que caractérisent surtout l'influence des progrès des sciences, l'envahissement des méthodes scientifiques et l'amour des faits.
[64] Essais de Psychologie contemporaine; M. Taine, p. 164, 169.
Dans cette même Etude, Paul Bourget écrit sur «l'illustre et infortuné Spinoza»: «si le pauvre petit juif, poitrinaire et ombrageux, n'avait pas été maudit par ses frères en religion, persécuté par sa famille, dédaigné par la jeune fille qu'il devait épouser, s'il n'avait senti, dès son adolescence, la table de fer de la réalité peser sur sa personne et la meurtrir, certes il n'aurait pas écrit avec une soif si évidente d'abdication, avec une telle horreur des vains désirs, les terribles phrases où se complaît son stoïcisme intellectuel: «ni dans sa façon d'exister, ni dans sa façon d'agir, la nature n'a de principe d'où elle parte ou de but auquel elle tende»; et cette autre qui, rapprochée du consolant Pater noster qui es in cælis de l'Evangile, prend toute sa force de cruel fatalisme: «celui qui aime Dieu ne peut pas faire d'effort afin que Dieu l'aime en retour»[65].
[65] Essais de Psychologie contemporaine; M. Taine, p. 166.
Ce milieu a lui-même une hérédité, il est fait des influences antérieures. A travers les deux volumes d'Etudes psychologiques «circule» cette thèse «que les états de l'âme particuliers à une génération nouvelle étaient enveloppés en germe dans les théories et les rêves de la génération précédente».
Comme pour l'hérédité, le biologiste étudie et détermine les conditions dans lesquelles cette influence du milieu est bonne et salutaire pour le développement et l'expansion de la vie humaine. Une de ces conditions a particulièrement frappé Paul Bourget, c'est la continuité et l'unité d'action de ce milieu. Il faut donc, pour favoriser le progrès biologique, que l'être vivant ne change pas trop souvent ni trop brusquement de milieu: dans ce dernier cas, il se développe des désharmonies et des contradictions qui sont des éléments de diminution dans la vie.
En transportant cette loi biologique dans la sociologie, on en déduit que la grande condition du progrès pour une société d'hommes est de constituer fortement une nation et une race, tandis que le déracinement et le cosmopolitisme facilitent la régression et la décadence.
«Les races perdent beaucoup plus qu'elles ne gagnent à quitter le coin de terre où elles ont grandi. Ce que nous pouvons appeler proprement une famille, au vieux et beau sens du mot, a toujours été constitué, au moins dans notre Occident, par une longue vie héréditaire sur un même point du sol. Pour que la plante humaine croisse solide, et capable de porter des rejetons plus solides encore, il est nécessaire qu'elle absorbe en elle, par un travail puissant, quotidien et obscur, la sève physique et morale d'un endroit unique[66]». Et Paul Bourget évoque le souvenir (rappelé par Maurice Barrès dans les Déracinés) de Taine aimant à se diriger vers un arbre adolescent et vigoureux du square des Invalides, en disant: «allons voir cet être bien portant»[67].
[66] Essais de Psychologie contemporaine; Stendhal (1882), p. 241.
[67] Ibidem; M. Taine. Appendice G, p. 202.
L'Etape montre l'importance sociale qu'a «l'âge de la race»[68]; le Disciple montre les terribles effets d'un brusque changement de milieu[69]; l'idée de Cosmopolis est la permanence de la race ballottée dans les milieux les plus variés et les plus hétérogènes[70]; dans Fausse manœuvre, c'est la désharmonie et les contradictions du terrien déraciné de sa province et vivant à Paris[71]; dans le Portrait du doge, c'est le choc de deux races dans cette belle scène où se heurtent et pensent si différemment le noble Français et l'Américain riche…[72].
[68] L'Etape, p. 105.
[69] Le Disciple, p. 108.
[70] Le baron Hafner est le type du cosmopolite qui traverse une série de milieux.
[71] Fausse manœuvre (mai 1903), p. 343.
[72] Le Portrait du doge (décembre 1897), p. 265.
Toute cette doctrine de l'utilité de la permanence et de la durée du milieu est symbolisée dans ce passage du Timée que Jean Monneron évoque dans ses pénibles méditations[73]: «Alors, dans ce temple de Saïs, entouré par le Nil, un des plus avancés en âge parmi les prêtres dit au voyageur: O Solon, vous autres Grecs, vous serez toujours des enfants et il n'y a pas un Grec digne du beau nom de vieillard.—Et Solon demanda: Que veux-tu dire?—Que vous êtes très jeunes quant à vos âmes, répondit le prêtre. Vous n'y possédez aucune vieille doctrine, transmise par les aïeux, aucun enseignement donné de siècle en siècle par des têtes blanchies…».
[73] L'Etape, p. 306.
Pour faire une forte race, une grande nation, il faut ne pas mériter le reproche de Platon; il faut avoir l'unité, la durée, la permanence du milieu.
Il faut beaucoup d'hommes encadrés et racinés. Le milieu n'est pas un décor inerte; c'est un cadre qui vit et qui intervient dans la facture du tableau.
Voilà une autre des grandes lois sociologiques de Paul Bourget qui a, elle aussi, une base absolument biologique.
8. L'hérédité et le milieu ne sont pas les seuls facteurs de l'individualité humaine. A chaque moment de son existence, cette individualité dépend encore des antécédents du sujet, des moments antérieurs de sa vie personnelle.
Le mot de Gœthe «le présent a tous les droits» n'est pas absolu. Le passé intervient constamment dans notre vie actuelle. Et Paul Bourget symbolise cette loi biologique dans cette jolie légende de l'âme du purgatoire qui ne pourra «entrer au ciel qu'après être revenue sur la terre à tous les endroits où, vivante, ses pas s'étaient posés, afin d'effacer toutes les traces de ses démarches coupables, afin de recueillir tous les vestiges de ses actions vertueuses».
Nous sommes ainsi forcés «de remettre sans cesse nos pas dans nos pas, et il nous faut retrouver, aux détours désappris de nos anciens chemins, le fantôme de l'homme que nous fûmes un jour!»[74].
[74] Les Pas dans les pas (décembre 1902), p. 203.
A l'appui de cette loi de Biologie physicomorale nous n'avons pas seulement les six tragédies morales qui forment le Recueil «les Pas dans les pas» pour établir que «tout se paie» dans le corps et dans l'esprit. Nous retrouvons l'application et la démonstration de ce principe dans une série d'autres romans.
Les dix histoires de Recommencements sont «toutes un commentaire d'après nature d'une même vérité, formulée par le philosophe: la vie est une grande recommenceuse»[75].
[75] Recommencements. Dédicace à Charles de Pomairols (14 janvier 1897), p. 1.
L'Echéance, toute entière, n'est que l'illustration de cet «étrange dicton où les Italiens… ont résumé, avec leur vive imagination, le retour de la faute sur celui qui l'a commise: la saetta gira, gira, disent-ils, la flèche tourne, torna adosso a chi la tira et elle retombe sur qui la tire». Et ainsi on voit «combien est exact le Tout se paie de Napoléon à Sainte-Hélène, par quels détours le châtiment poursuit et rejoint la faute et que le hasard n'est le plus souvent qu'une forme inattendue de l'expiation»[76].
[76] L'Echéance, p. 25 et 6.
L'idée mère d'André Cornelis repose sur le crime commis par le mystérieux Crawford (est-ce là ou dans Neptunevale[77] que madame Humbert a pris le nom de son mystérieux millionnaire?) et l'influence que ce crime exerce sur l'assassin et sur le fils de la victime: c'est l'analyse psychologique de la logique implacable des choses.
[77] Voyageuses; Neptunevale, p. 87 à 160.
Une des bases d'Une Idylle tragique est certainement ce passé de la baronne Ely, qui se dresse à tout instant et lui fait dire: «Hautefeuille et moi nous nous aimons avec un fantôme entre nous, qu'il ne voit pas, mais que je vois si bien»[78]. Et plus tard, quand Olivier du Prat a été tué, «un mort est entre ces deux vivants, qui, jamais, jamais, ne s'en ira», comme entre les héros du Roman comique d'Anatole France.
[78] Une Idylle tragique, p. 137.
Dans le Roman qui porte ce nom même, le Fantôme de la mère antérieurement aimée se dresse constamment devant Etienne Malclerc et, quand il a épousé la fille, lui donne la sensation de l'inceste.
Francis Nayrac, de la Terre promise, est écrasé par «son impuissance à s'échapper de ce passé qui refluait sur lui toujours, comme la marée reflue sur le malheureux qu'elle a une fois surpris, le renversant d'un coup de lame lorsqu'il se relève, l'enveloppant de houle quand il court, l'aveuglant d'écume quand il cherche un rocher où s'appuyer, l'assourdissant de clameurs quand il appelle». Et, vaincu, il s'écrie: «c'est donc vrai que l'on ne refait pas sa vie? c'est donc vrai que notre passé nous poursuit sans cesse dans notre avenir?»[79].
[79] La Terre promise, p. 197, 252.
C'est ce même passé, mais plus aimable, que René Vincy évoque et objective dans cette chanson en deux strophes «que la bonne Madame Ethorel avait qualifiée de sonnet»:
Le spectre d'une ancienne année
M'est apparu, tenant aux doigts
Une blanche rose fanée,
Et murmurant à demi-voix:
Où donc est ton cœur d'autrefois?[80]
[80] Mensonges, p. 121.
Et ce n'est pas seulement le passé moral qui saisit ainsi constamment notre présent et notre lendemain. C'est aussi le passé physique. Les maladies de l'enfance, de l'adolescence, des années précédentes gouvernent, je pourrais dire tyrannisent, notre santé ultérieure. Il y a des maladies qui créent en nous ce que nous appelons en médecine des tempéraments morbides, c'est-à-dire qu'on vit toute sa vie ultérieure en arthritique ou en avarié.
Et, à cause de l'intrication si souvent signalée du physique et du moral, nos antécédents physiques pèsent sur notre vie morale. C'est ainsi que vous comprendrez Paul Bourget parlant de l'influence du lard, du fromage et des pommes de terre sur un sentiment, qui est certainement des plus élevés mais des plus complexes, l'amour. Et, en effet, sur la manière de comprendre l'amour influent les éléments physiques qui paraissent le plus distants: «la nourriture», «la boisson», «les occupations», «l'air respiré»…
«Un laboureur, nourri de lard, de fromage et de pommes de terre, qui peine tout le jour, qui n'ouvre jamais un livre, quand il est assailli par la puberté, comme une bête, vers ses dix-huit ans, peut-il être comparé à ce que nous étions, vous ou moi» (c'est Claude Larcher qui parle), «à cet âge où notre innocence valait à peu près celle d'un capitaine de hussards?»[81].
[81] Physiologie de l'Amour moderne, p. 358.
Tous ces passages (et j'aurais pu en rapprocher beaucoup d'autres) suffisent à vous montrer de quelle admirable manière Paul Bourget développe cette idée biologique et montre, dans chaque cas, l'importance de ce que nous appelons, dans une observation médicale, les antécédents personnels du sujet.
9. Le dernier facteur de l'individualité humaine comprend pour le biologiste tous les autres éléments, inconnus ou mal connus, qui ne sont ni l'hérédité, ni le milieu, ni les antécédents, et qu'on appelle, faute de meilleur mot, l'élément personnel.
La preuve de cet élément est donnée par ce fait que les facteurs déjà étudiés n'ont pas un résultat fatal et nécessaire; il y a dans les faits vitaux une contingence indiscutable, en rapport avec la plus grande complexité de la structure et qui distingue les êtres vivants des corps bruts.
Quand on étudie un phénomène physique ou chimique, on peut, en connaissant bien les corps mis en présence, les conditions de chaleur, de lumière, de milieu ambiant, déterminer exactement et prévoir ce qui se produira. Pour l'être vivant, il n'en est pas de même.
Cet imprévu, cet aléa dans le résultat augmentent d'autant plus que l'être vivant a un organisme plus compliqué, est plus élevé dans l'échelle. Chez l'homme, cette complexité est au maximum et l'élément personnel, la cote individuelle prend une importance d'autant plus grande qu'il faut, de plus, tenir compte ici de l'élément psychique et de l'élément moral, facteurs capitaux qui varient tellement d'un individu à un autre.
Voilà donc la loi de Biologie humaine à laquelle les faits conduisent naturellement: deux individus ayant les mêmes hérédités, le même milieu et les mêmes antécédents ne sont pas nécessairement les mêmes à un moment donné de leur existence.
Paul Bourget a nettement appliqué, démontré et illustré cette loi.
Le meilleur exemple est certainement encore cette famille Monneron, dans laquelle dans les mêmes conditions de famille et d'éducation, on voit se développer: Gaspard, un dépravé précoce et un grossier; Antoine, viveur et faussaire; Julie, criminelle aussi, mais avec plus de distinction et d'élévation dans l'esprit; Jean, un vaillant et un fort;—les uns étant ainsi bien inférieurs, le dernier étant supérieur à leurs hérédités et à leur milieu.
Nous pourrions prendre dans d'autres Romans des exemples des corrections que cet élément individuel peut apporter aux autres facteurs.
Perron Dumenil, fils d'un avocat d'affaires et d'origine plébéienne, manœuvre «de manière qu'il a vécu et qu'il est mort membre du Jockey! Il est vrai qu'il datait d'une des élections du siège» et «avait traversé les lignes prussiennes pour venir poser sa candidature dans le seul ballottage où il eût quelque chance d'être élu»[82].
[82] Le Cob rouan (mars 1903), p. 206.
C'est l'élément individuel qui fait d'Hubert Liauran un jeune homme «comme les autres», malgré l'éducation exceptionnelle que lui ont donnée sa mère et sa grand'mère, deux saintes[83].
[83] Cruelle Enigme, p. 127.
C'est la lutte de l'élément individuel contre les autres facteurs qui produit les nombreuses contradictions présentées par Rumesnil, à la fois «gentilhomme, chatouilleux sur le point d'honneur comme un raffiné de l'ancien régime», «idéaliste humanitaire» qui préside l'Union Tolstoï, fondation socialiste, pense, comme un duc anticlérical ou un marquis voltairien, «contre son milieu» et, en même temps, séduit Julie et organise tout pour la rendre criminelle. C'est encore la lutte de cet élément individuel qui donne à Joseph Monneron «cette infaillible logique dans le faux» qui, avec l'instruction complète d'un éducateur national, lui fait si mal réussir l'éducation de sa propre famille[84].
[84] L'Etape, p. 129, 167 et 269.
En affirmant ainsi l'élément individuel, c'est-à-dire l'existence personnelle du moi chez chacun, Paul Bourget se sépare complètement de Taine, pour qui, au contraire, les «génératrices» ont une influence absolue, nécessaire et fatale. Quand il étudie «la personnalité d'un écrivain ou d'un général», celui-ci ne procède «pas autrement qu'un chimiste placé devant un gaz ou qu'un physiologiste en train d'examiner un organisme»[85]. Pour Paul Bourget, tout cela n'est pas identique: dans l'organisme vivant il y a quelque chose de plus que dans le gaz: il y a une unité, un individu qui s'affirme encore bien mieux dans sa personnalité complète quand il s'agit de l'homme[86].
[85] Essais de Psychologie contemporaine; M. Taine, p. 171.
[86] Paul Bourget n'admet pas, avec Stendhal, que «le tempérament et le milieu font tout l'homme». Essais de Psychologie contemporaine: Stendhal, p. 215.
Vous voyez comme l'idée biologique se développe dans l'œuvre de Paul Bourget et comme elle se précise dans le sens de la doctrine vitaliste que Barthez et Bichat ont exposée au commencement du XIXe siècle et que Laënnec, Claude Bernard et Pasteur ont si magnifiquement complétée et couronnée, de cette doctrine qui ne veut pas confondre les phénomènes vitaux avec les phénomènes physicochimiques, ni l'individu vivant avec le cristal, et qui fait de la Biologie une science spéciale et bien distincte de la science des corps bruts.
10. Voilà l'homme biologiquement constitué dans ses quatre facteurs, l'hérédité, le milieu, les antécédents, l'élément personnel. L'homme est ainsi constitué comme une unité avec son psychisme personnel, sa liberté et sa responsabilité, responsabilité personnelle, familiale et sociale. Cette personnalité est si caractérisée, si particulière, que dans la même famille et dans le même milieu on rencontre souvent des génies et des névrosés, aboutissants bien différents de facteurs constitutifs identiques.
Ceci nous conduit à l'étude d'une autre loi biologique dont Paul Bourget a fait sa loi sociale: c'est l'inégalité native et originelle des hommes.
Pour le biologiste, les hommes naissent et vivent inégaux; ils sont inégaux en force héréditaire et personnelle, inégaux dans leurs organes, dans leurs fonctions, dans leur psychisme, dans leur sensibilité… en tout; pour le biologiste il n'y a pas deux hommes égaux.
Ce sont les philosophies spiritualistes et les religions qui enseignent l'idée d'égalité en introduisant l'idée de morale et de devoirs. Les grands devoirs sont les mêmes pour tous, tous doivent avoir les mêmes droits et la même liberté pour remplir ces devoirs. Donc toutes les âmes sont égales. Si, au point de vue biologique, les hommes sont inégaux, ils sont égaux au point de vue moral.
Une société doit avoir pour objectif idéal l'égalisation par en haut dans l'égalité des devoirs et non l'égalisation par en bas dans l'égalité des droits.
Se plaçant au seul point de vue biologique, le traducteur et commentateur du grand matérialiste Haeckel, Vacher de Lapouge l'a dit très nettement et très logiquement: «à la formule célèbre qui résume le christianisme laïcisé de la Révolution: Liberté, Egalité, Fraternité, nous répondrons: Déterminisme, Inégalité, Sélection»[87]. C'est ce qu'exprime Jean Weber quand il écrit: «la raison du plus fort est toujours la meilleure; cette proposition voudrait être une audace; ce n'est qu'une naïveté»[88].
[87] Ernest Haeckel. Le monisme, lien entre la religion et la science. Profession de foi d'un naturaliste. Préface et traduction de Vacher de Lapouge, 1897.
[88] Jean Weber. Citation d'Alfred Fouillée. Le Mouvement idéaliste et la réaction contre la science positive, 1896, p. 267.
Voilà la loi biologique, si elle n'est pas corrigée, humanisée par la loi morale. C'est ce qui m'a fait toujours énergiquement soutenir[89] que la Morale complète la Biologie, mais ne doit pas être ramenée et identifiée à la Biologie. La morale biologique, défendue aujourd'hui par tant de philosophes depuis Herbert Spencer, ne peut donner pour objectif à l'homme que le plaisir, le bonheur, l'accroissement et l'expansion de la vie de l'individu et de l'espèce. Or, cet objectif ne peut pas comporter l'obligation et s'imposer à la liberté. Et le plaisir de la vie accrue ne peut pas être donné comme sanction de l'acte bon; car trop souvent la peine et la douleur sont la seule récompense actuelle du devoir accompli.
[89] Voir: Les Limites de la Biologie. Bibliothèque de Philosophie contemporaine, 2e édit. 1903, p. 23.
Une seconde loi biologique s'impose en effet au physiologiste humain à côté de la loi de l'inégalité, c'est la loi de la douleur, la douleur pouvant accompagner normalement l'acte physiologique le plus régulier, le plus désirable au point de vue de la Biologie et pouvant être épargnée à l'acte le plus antiphysiologique, pouvant être remplacée même par le plaisir après un acte qui diminue la vie de l'individu et encore plus la vie de l'espèce.
Ces deux grandes lois biologiques de l'inégalité et de la douleur sont chères à Paul Bourget: nous en retrouvons partout la démonstration ou la discussion.
Il cite et rapproche: d'un côté, Taine, qui «comme tous les philosophes qui voient dans l'état un organisme, doit considérer et considère l'inégalité comme une loi essentielle de la société»[90]; de l'autre, Stendhal qui dit, par la bouche de Julien: «il n'y a pas de droit naturel… avant la loi, il n'y a de naturel que la force du lion ou le besoin de l'être qui a faim, qui a froid; le besoin en un mot…»[91]. Et Bourget ajoute: «apercevez-vous, à l'extrémité de cette œuvre, la plus complète que l'auteur ait laissée, poindre l'aube tragique du pessimisme?»
[90] Essais de Psychologie contemporaine; M. Taine, p. 188.
[91] Ibidem; Stendhal, p. 248.
Est-il besoin d'insister pour démontrer tous les combats livrés par Paul Bourget contre ce pessimisme et sa forme légère et plus dangereuse encore, le dilettantisme.
Relisez tout le premier chapitre de Cosmopolis et la dernière phrase du marquis à Dorsenne: «je ne sais pas pourquoi je vous aime tant, car au fond vous incarnez, vous aussi, un des vices d'esprit qui me fait le plus d'horreur, ce dilettantisme, mis à la mode par les disciples de M. Renan et qui est le fond du fond de la décadence. Mais vous en guérirez, j'en ai bon espoir. Vous êtes si jeune!»[92].
[92] Cosmopolis, p. 303.
C'est surtout dans le Disciple qu'est exposée cette doctrine de la morale biologique que je vous indiquais tout à l'heure. Robert Greslou l'applique jusqu'à l'absurde dans ses expérimentations psychologiques[93] qui le conduisent, non seulement au crime, mais à la lâcheté et au déshonneur. Et son maître Adrien Sixte, qui aurait mérité «aussi justement que le vénérable Emile Littré» d'être appelé un «Saint Laïque», est terrifié en voyant à quoi aboutissent, poussées à l'extrême dans la pratique, les doctrines qu'il a exposées dans ses livres «l'Anatomie de la volonté», la «Psychologie de Dieu»… C'est la morale évolutionniste de nos contemporains: «l'univers moral reproduit exactement l'univers physique»[94]. C'est la morale dont l'exposé souleva, on s'en souvient, un différend avec Anatole France[95].
[93] «La résolution de séduire cette enfant sans l'aimer, par pure curiosité de psychologue». Le Disciple, p. 120.
[94] Le Disciple, p. 22, 23, 41.
[95] Anatole France. La morale et la science. La Vie littéraire, 3e série, 1899, p. 59.
Il faut donc chercher ailleurs que dans la Biologie même le complément moral des lois de la vie humaine. Mais il ne faut pas, d'autre part, nier ces lois biologiques (que les lois morales complètent sans les détruire): la loi de l'inégalité et la loi de la douleur.
Dans la Préface manifeste qu'il a écrite pour la réédition de ses Romans, Paul Bourget écrit: «tout dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique est soumis à des lois» et, en tête de ces lois «inéluctables, auxquelles notre libre arbitre peut bien tenter de se soustraire, mais que nos révoltes ne changent pas, non plus que nos désirs», il place, à côté de «l'hérédité invincible de la race», «l'inégalité incorrigible des individus»[96].
[96] Œuvres complètes; Romans, t. I. Préface, 1900, p. VII.
De même, Ferrand proclame la nécessité de se soumettre à ces deux lois «vérifiées depuis l'origine des âges»: «l'inégalité et la douleur». On ne doit pas plus chanter:
Du passé faisons table rase
que:
Le monde va changer de base.
Car les lois biologiques de l'inégalité et de la douleur restent toujours pour former cette base et il est impossible même au «Demos Moloch» d'en faire table rase. L'arbre tout entier ne peut pas devenir fleur; les racines, le tronc et les branches ne peuvent pas cesser leurs fonctions respectives. «La science démontre que les deux lois de la vie, d'un bout à l'autre de l'univers, sont la continuité et la sélection…»[97].
[97] L'Etape, passim.
J'arrête ces citations et je vous demande pardon de l'austérité de ces derniers développements. Mais il m'a paru impossible de ne pas montrer combien biologique est la base des grandes lois de l'inégalité et de la douleur qui se retrouvent partout dans les Romans de Paul Bourget et combien évidente apparaît, dans ces Romans, la nécessité de compléter, chez l'homme, les lois de la Biologie par les lois d'une morale distincte et séparée.
11. Pour passer à un sujet moins austère, au moins en apparence, je vais étudier la part de l'idée biologique dans la manière dont Paul Bourget envisage et étudie l'amour, ce sentiment qu'il excelle à analyser de mille manières charmantes.
Ne vous effarouchez pas, Mesdames, de me voir aborder ce chapitre.
Peut-on étudier Paul Bourget sans parler de l'amour? La plupart de ses héros ne pourraient-ils pas dire comme Thérèse de Sauve: «Vivre sans aimer, est-ce vivre?»[98].
[98] Nouveaux Pastels; Jacques Molan, p. 393.
Croyez d'ailleurs que je ne vais pas vous parler, sur un sujet aussi délicat, la langue brutale du physiologiste ou du médecin. Je ne vous parlerai sur l'amour que la langue même de Paul Bourget, que vous appréciez toutes si bien.
Même dans cette langue, je ne vous développerai pas toutes les idées de Claude Larcher et les déductions qu'il tire de cette définition de Nysten dans laquelle est signalée l'association de l'instinct de destruction comme une aberration fréquente de l'amour[99], idées que développe aussi Adrien Sixte quand il soutient «que l'instinct de la destruction et celui de l'amour s'éveillent ensemble chez le mâle»[100].
[99] Physiologie de l'Amour moderne, p. 327.
[100] Le Disciple, p. 50.
Certes ce serait bien là une étude biologique qui appartient à notre sujet. Mais ce côté trop physiologique nous entraînerait très loin et j'aime mieux consacrer les quelques moments que vous voulez bien me donner encore, à étudier le fondement biologique de ce que Paul Bourget aime tant à étudier et étudie si bien sous le nom de Complications sentimentales[101]: le dualisme ou la multiplicité dans l'amour.
[101] Complications sentimentales (1897).
L'amour, ce sentiment si envahissant, si exclusif, si jaloux, qui s'empare si complètement de l'être tout entier, peut-il avoir plusieurs objets simultanés?
Je ne parle pas bien entendu des amours divers, paternel, filial, patriotique…, qui font si bon ménage ensemble; je parle de l'amour tout court, le «grand amour» comme dit Elie Laurence[102].
[102] Deuxième Amour, p. 229.
Cet amour là, on le comprend s'appliquant à plusieurs objets successivement. Ce n'est pas encore là la question.
Mais comment l'âme, une et indivisible, peut-elle se donner toute entière à deux personnes à la fois? Cruelle énigme! Problème psychologique, grave entre tous, qui me paraît insoluble en dehors de l'explication biologique.
D'abord le fait est matériellement établi dans une série de Romans de Paul Bourget.
Les exemples masculins sont peu gracieux et moins démonstratifs, à cause de «l'irréductible différence qui sépare le point de vue masculin et celui de la femme, pour ce qui touche aux choses de l'amour»[103].
[103] Sauvetage, p. 289.
Je vous citerai cependant Bertrand d'Aydie qui superpose à son amour pour Madame de Sarliève un autre amour pour l'Amie écran Madame de Lautrec[104].
[104] L'Ecran (août 1897).
«Ce que je garde depuis deux ans au fond de mon cœur et qui doit en sortir, dit Boleslas à sa femme, c'est qu'à travers ces funestes entraînements, je n'ai jamais cessé de vous aimer»[105].—Henriette «ne savait pas qu'un homme peut mentir à une femme qu'il aime et l'aimer autant, l'aimer davantage, avec une ardeur avivée par le remords»[106].
[105] Cosmopolis, p. 505.
[106] La Terre promise, p. 174.
Je vous citerai enfin cet affreux Jacques Molan qui aime à la fois la Duchesse bleue et Madame de Bonnivet, autorise chez Madame de Bonnivet cette soirée dans laquelle la pauvre duchesse bleue dit des vers devant sa rivale et, renouvelant la scène d'Adrienne Lecouvreur devant la duchesse de Bouillon et Maurice de Saxe, récite du Racine et stigmatise
……… ces femmes hardies
Qui, goûtant dans le crime une honteuse paix,
Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.
Le dilettante se contente de sourire et plus tard il finit par faire avec cette scène une pièce qu'il fait jouer par la même duchesse bleue, devenue courtisane.
J'aime mieux insister sur les exemples féminins, bien plus intéressants et impossibles à expliquer par une simple sécheresse de cœur.