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J. Vilbort
EN KABYLIE VOYAGE D'UNE PARISIENNE AU DJURJURA
Paris Charpentier et Cie, Libraires-Éditeurs 28, quai du Louvre
1875
CHAPITRE PREMIER
D'ALGER AU FORT NATIONAL.
Nos amis d'Alger nous disaient: Aller en Kabylie et au Désert! y pensez-vous? Le Sud est en fermentation. Les marabouts fanatiques annoncent partout l'arrivée du Moule-Saâ [Le maître de l'heure.], qui, venant de l'Ouest, du Maroc, du Gharb, du Mogreb-el-Aksa, doit, avec son yatagan, couper la tête à tous les Roumis [Chrétiens.]. Réfléchissez que nous sortons du Rhamadhan [Le feu qui purifie.], et qu'à ce jeûne rigoureux du neuvième mois s'ajoutent les excitations du printemps pour agiter les ferments de haine et de révolte que tout Arabe ou tout Kabyle puise dans le lait de sa mère. Restez donc parmi nous, à Alger la bien gardée, qui, en avril, n'est que parfum et lumière. Où trouverez-vous un ciel plus pur, un air plus doux? N'allez pas vous jeter dans un coupe-gorge.
Mais à ces exhortations de l'amitié prudente, le Général ne répondait que par un dédaigneux sourire. Comment, faible femme, supporteriez-vous les fatigues d'un pareil voyage? Ignorez-vous que jamais un phaéton, ni même le plus méchant des voiturins, n'a pu gravir les pentes kabyles? Quelques chevaux ont tenté l'escalade, mais presque tous s'y sont cassé les reins. La route est bonne jusqu'à Tizi-Ouzou, et les cochers d'Alger vous y mèneront. De Tizi-Ouzou au fort National, il y a un chemin très-pittoresque, dit-on, que l'armée du maréchal Randon tailla, en 1857, dans les flancs de la montagne; mais vous ne pourrez vous y aventurer qu'avec huit ou dix mulets du train. Vous courrez le risque de vous noyer dans le Sébaou, grossi par les torrents d'hiver et qu'il faut passer à gué. Après cela, rien que des escarpements abruptes, des précipices effroyables, où les plus fortes têtes gagnent le vertige, et que les mulets eux-mêmes hésitent à franchir quand il pleut, car il suffit d'une glissade pour s'aller briser en morceaux au fond d'un abîme de mille mètres.
Et ce n'est pas le pire danger, Madame: à peine aurez-vous mis le pied sur la terre berbère, que vous serez assiégée par une légion affamée et furieuse, acharnée à défendre l'indépendance nationale. Vous aurez beau invoquer l'autorité française et l'hospitalité kabyle, rien ne vous préservera des insultes ni des blessures de la puce musulmane. Et s'il n'y avait qu'elle seule à combattre! Mais il est un être immonde dont le Kabyle comme l'Arabe a fait son plus intime ami. Il l'héberge dans sa gandoura [Chemise de laine.]; il le nourrit de sa chair et l'abreuve de son sang. Quand cet hôte parasite se rend par trop importun, il le prend entre le pouce et l'index pour le déposer à terre, délicatement et comme à regret. L'odieux compagnon de voyage! Il est encore d'autres périls. Et d'abord, votre teint se gardera-t-il du hâle?
Et Sidi-Yzem [Le seigneur lion.], Madame! Si tout à coup il se dressait devant vous, hérissant sa terrible crinière, dardant sur vous ses prunelles de feu, voudriez-vous, à la manière des femmes kabyles, désarmer sa colère en lui disant:
«O Sidi, toi qui es si fort, si puissant, qui fais trembler les hommes, à qui rien ne résiste, tu es trop généreux pour faire la moindre peine à une pauvre femme qui t'admire et qui ferait tout pour te plaire; car je ne suis qu'une femme, moi! regarde…»
Vous voyez-vous assaillie sur un thamgouth [Pic.] du Djurjura par un ouragan de neige? retenue prisonnière par un déluge dans une écurie kabyle? ou bien, j'en frémis pour vous, enlevée par un montagnard aussi entreprenant qu'amoureux? Un proverbe du cru dit que la femme juive marche devant le diable, et que la musulmane vient immédiatement derrière lui; mais la chrétienne, la Française surtout, est un ange aux yeux de ces barbares: s'il vous fallait partager la couche d'un Mlikeuch, voleur, assassin et qui ne se lave jamais!
Madame Elvire haussa légèrement les épaules et s'écria: Je pars demain vendredi 7 avril; que les courageux me suivent!
Partir un vendredi! Cependant nous nous trouvâmes trois au point du jour sur la place Bresson, autour du Général: trois, les braves des braves, mais aussi quel général! De grands yeux gris un peu enfoncés sous leurs arcades orgueilleuses, tour à tour naïfs et doux comme des yeux de gazelle, ou brillants comme des yeux d'aigle; le nez aquilin et fier, surmontant une petite bouche souriante; le front large, couronné d'un magnifique diadème de cheveux bruns. Grande, svelte, avec des pieds d'enfant et les plus belles mains que les fils d'Adam admirèrent depuis Ève. Le bon sens d'un vieux juge et la fantaisie d'une petite maîtresse, l'esprit du diable et le coeur d'une soeur de charité; enfin, le courage du lion dans une enveloppe fragile, car le docteur Andral avait envoyé madame Elvire en Algérie pour y rétablir sa santé altérée par les hivers de Paris.
Son habit de voyage était des plus pittoresques sur un ample vêtement d'étoffe anglaise, elle portait un manteau doublé de petit-gris qui l'enveloppait tout entière, la protégeant contre la pluie, la poussière et le vent. Elle avait un grand chapeau de feutre aux larges bords, recouvert d'une coiffe blanche qui retombait sur les épaules. Un voile vert, flottant au vent, pouvait au besoin fermer la fenêtre que la coiffe laissait ouverte devant un visage blanc et rose, qui se trouvait ainsi défendu contre l'ardeur du soleil ou la curiosité des indigènes. «Je suis laide à faire peur,» nous dit-elle en nous abordant. Certes, il fallait qu'elle fût belle pour I'être encore dans cet appareil bizarre; mais il est des femmes douées de la grâce originelle qui embellit tout.
Un des trois braves était le mari de madame Elvire. Dès la première étape, et d'une voix unanime, on l'appela le Conscrit; car nous reconnûmes que, rêveur et distrait, absorbé en lui-même, il était incapable de nous conduire. D'ailleurs, le Général paraissait lui inspirer une admiration sans bornes. Si merveilleux que fût le paysage, ses yeux, après s'y être arrêtés un instant, se tournaient toujours vers madame Elvire comme pour chercher en elle un point de comparaison. Bientôt aussi il manifesta, dans sa façon d'envisager les hommes et les choses du monde africain, une tendance paradoxale qui lui valut par surcroît le beau surnom de Philosophe. Voici l'homme en trois lignes: de moyenne taille, blond, assez sentimental, très-myope, et le mari le plus amoureux de sa femme qui se soit jamais vu.
M. Jules ***, qui faisait partie de notre corps d'armée, mérita les galons de Caporal par le zèle qu'il déploya au moment du départ. C'est lui qui retint nos places à la diligence d'Alger à Tizi-Ouzou et fit charger les bagages. Il fut en outre investi des fonctions d'agent comptable. Il portait sur ses épaules, très-bravement, ma foi! une soixantaine d'années dont plusieurs pesaient double. Plus nous avons l'épiderme sensible, et plus les ronces du chemin nous blessent cruellement: cet homme excellent s'était déchiré à plus d'un buisson épineux; mais il avait la jeunesse qui délie le temps, celle du coeur. M. Jules entourait madame Elvire de soins si empressés et si délicats, que l'heureux mari pouvait rêver tout le long de la route, certain que son trésor et lui-même étaient bien gardés par ce bon compagnon. Donc nous partîmes d'Alger le vendredi 7 avril, deux jours avant la révolte des Ouled-Sidi-Cheikh, qui allait gagner successivement les Harars, les Ouled-Naïl, puis remonter dans le Tell jusqu'aux approches de Téniet, de Titéri et de Sétif. La Fortune était avec nous: quarante-huit heures plus tard, l'autorité se fût jointe à nos amis pour nous retenir de gré ou de force; car, en pays insurgé, les touristes sont pour elle d'autant plus incommodes, qu'ils sont plus aventureux.
Quand la diligence quitta la place Bresson, emportée dans la rue de Constantine par ses six chevaux lancés au galop, le soleil sortait radieux de son lit d'or et de pourpre. Un grand calme règne sur la mer qui, à l'horizon, embrasse le ciel derrière le magique rideau des brouillards irisés. A gauche, la rade d'Alger, du cap Matifou à la pointe Pescade, ressemble à une énorme coquille de nacre de perle aux reflets changeants; à droite, les crêtes de la Bou-Zaréah et de Mustapha-Supérieur se dorent et se découpent en arêtes vives sur un azur à teintes d'opale. Les villas éparses brillent comme autant de perles dans le collier d'émeraudes des collines, dont le pied demeure enveloppé de vapeurs noires. Derrière nous, coiffée comme d'un turban maure par les maisons de sa ville haute superposées en terrasse, Alger, inondée de lumière, caressée par les brises marines, parfumée par la flore orientale, semble vouloir déployer toutes ses séductions pour nous retenir dans ses murs hospitaliers.
Madame Elvire est émue: un diamant étincelle entre les cils de sa paupière, et elle dit en soupirant: «Mon doux Alger, quand te reverrai-je?» La conquête de 1830 n'est-elle pas justifiée par ce regret et cette larme?
Nous saluons de la main, comme un ami, le palmier de la rue de Constantine qui, sous le souffle de la première brise, s'incline pour nous souhaiter un bon voyage. A Mustapha-lnférieur, nous prenons la route de la Maison-Carrée, qui contourne à gauche le champ des manoeuvres. Le Conscrit, qui est monté sur le siège pour fumer, cherche à distraire le Général de sa mélancolie.
—Vois-tu, lui dit-il, là-bas, au pied des collines, la Koubba [Mausolée.] de Sidi-Mohamed Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin? C'était un marabout fameux et un sorcier de première force. Vers 1785, ce Medhi, ou précurseur du Moule-Saâ, fonda la société secrète des Khouâns [Frères affiliés.]. Cette association politico-religieuse nous a fait beaucoup de mal, car elle a constamment soufflé la révolte au coeur des Arabes et surtout des Kabyles. Son foyer principal est en Kabylie, dans la Zaouïa [Sanctuaire, lieu consacré.] des Aïth-Smahil, une des six tribus de la confédération des Guechtoula.
Abd-el-Kader, Bou-Bar'la et d'autres grands agitateurs sollicitèrent l'Oueurd [La rose.], l'initiation du Mek'-Addem [Celui qui avance.] ou chef des Khouâns. Les frères affiliés s'engagent, par les plus terribles serments, à obéir aveuglément au cheikh spirituel de l'ordre; ils forment en outre une sorte de franc-maçonnerie, où ils se doivent entre eux aide et protection. On les prépare à l'initiation par un jeûne prolongé dans un endroit sombre, propice aux jongleries et aux hallucinations du fanatisme. Le général Yusuf détruisit cette Zaouïa pendant l'expédition d'août et de septembre 1856. Il n'en épargna que le tombeau du saint, qui, dans les premières années de ce siècle, s'était retiré chez les Guechtoula, où il mourut. Les Maures d'Alger lui érigèrent, de leur côté, le mausolée que nous apercevons d'ici. Mais une koubba sans sarcophage, c'est comme une châsse sans reliques.
Donc une bande de pieux pèlerins, amplement munie d'ouadas [Offrandes religieuses.], gravit un beau matin les escarpements du Djurjura, et pénétra le soir dans la maison hospitalière des Aïth-Smahil.
Ils reçurent des tolbas [Religieux.] d'Abd-er-Rhaman l'accueil de la bouche en coeur que des moines n'ont jamais refusé aux pèlerins qui viennent à eux les mains pleines. On leur offrit du kouskoussou à la viande, du lebben [lait aigre.], des figues et le gîte: bref, on les traita en hôtes de distinction. Mais quelle fut la stupeur des Kabyles quand le bruit se répandit dans leurs montagnes que les pèlerins avaient emporté la dépouille du saint pour la déposer au Hamma d'Alger! Déjà ils couraient aux armes. Un sage marabout s'avisa d'ouvrir le tombeau: le précurseur du Montader [Celui qui est attendu.] n'avait pas quitté les Adrars [Pierres.] kabyles.
Et voilà comment l'illustre marabout, opérant après sa mort un prodige plus extraordinaire que tous ceux par lesquels il s'était signalé de son vivant, est devenu Bou-Kobrin, ou l'homme aux deux tombes.
—Ami, demanda madame Elvire, assise dans le coupé entre M. Jules et moi, y a-t-il une moralité à ton petit conte?
—Assurément, répondit le philosophe, et la voici: la superstition est un chancre qui ronge tous les peuples du monde. Aussi longtemps qu'on ne l'aura pas extirpé, il n'y aura rien de raisonnable à attendre des hommes. Que les fanatiques d'Europe donnent la main aux fanatiques d'Afrique! ils se valent, ils sont frères. Ceux-ci béatifient Bou-Kobrin et Lalla-Khrédidga, la sainte du Thamgouth [Le plus haut pic du Djurjura.]; ceux-là canonisent Labre, un fainéant sordide, et Marie Alacocque, une nonne hystérique. Les jésuites font la guerre aux libres penseurs et à toutes nos libertés; les marabouts excitent les grands enfants d'Afrique à détester les Roumis qui leur apportent l'instruction et le bien-être. Les uns et les autres conspirent contre la civilisation moderne; entre leurs mains la religion n'est qu'une arme politique, un instrument de réaction universelle.
Madame Elvire fit entendre une petite toux sèche qui lui était familière et ajoutait je ne sais quoi de touchant à sa beauté.
—Ah! l'air est trop vif pour vous, Madame, dit M. Jules en lui tendant un pan de son manteau. Elle, dans le même instant, s'écria:
—Prenez donc garde, postillon, vous écrasez ce pauvre bourrico [Petit âne.].
La roue heurta si violemment l'un des amples couffins [Paniers en tiges d'alfa.] qui formaient comme un potager de chaque côté de l'animal, que celui-ci en fut renversé dans le fossé avec l'Arabe qu'il portait par surcroît de charge.
Le général poussa un cri.
—Bah! dit le postillon, ça leur apprendra à se garer une autre fois, et ce n'est pas l'Arabe qu'il faut plaindre, mais son bourrico qui n'est pas la plus grosse des deux bêtes.
Cependant l'Arabe et son petit âne s'étaient déjà repris sur leurs jambes. L'homme redressa ses couffins, et, ayant pris l'élan d'un cavalier accompli, il se retrouva sur sa monture. Har'r! Har'r! fit-il d'un accent guttural, et le bourrico recommença à trotter menu au beau milieu de la route pour se faire culbuter de nouveau par un corricolo [Voiture publique d'Alger.].
—Je crois en vérité, observai-je, que les ânes de ce pays ont la bosse de la fatalité aussi développée que leurs maîtres, et s'en tiennent comme eux à ceci: «Ce qui arrive doit arriver; nul n'échappe à sa destinée.»
—Assurément, ajouta le Philosophe, l'Arabe en tombant dans le fossé a dit: C'était écrit! le bourrico l'a pensé, et voilà pourquoi la grosse bête est remontée sur la petite, tandis que celle-ci reprenait le haut du pavé. C'est le fond de l'islamisme et de toutes les doctrines politiques, religieuses ou sociales qui reposent sur le dogme de l'immuable. Pour le général de l'ordre de Loyola, l'âme de tous les complots tramés contre la raison, comme pour le Khalifa des Mouleï-Taïeb qui, dans sa petite ville d'Ouazan, au Maroc, tient le fil de toutes les conspirations africaines contre le progrès apporté par la France, cet Arabe et son bourrico atteignent à la perfection divine et terrestre.
—Tais-toi! Conscrit, fit le Général en riant, et regarde! Voici mes beaux palmiers du jardin d'Essai! Ah! qu'ils me donnent envie d'être au Désert! mais quel dommage qu'il faille quitter ma chère Méditerranée! Si j'étais fée, j'emporterais à Paris, d'abord cette mer bleue, puis cette lumière éblouissante, la fête de l'âme comme celle des yeux; enfin ces palmiers, et encore ces superbes orangers chargés à la fois de fruits d'or et de fleurs odorantes.
—Est-ce tout? demandai-je.
—Non, non, j'emporterais aussi cet air doux comme une caresse d'enfant, ces grands rochers qui se dressent là-bas devant nous, et dont les crêtes aiguës et neigeuses resplendissent au soleil comme des lances d'argent.
—Le Djurjura! nous n'en sommes plus qu'à trente-neuf lieues, Madame, et nous y arriverons demain soir.
—Quel bonheur! s'écria-t-elle en frappant des mains.
Pauvre Alger! déjà cette belle inconstante ne te regrettait plus.
Nous laissons à droite et à gauche des jardins légumiers et des bananeries que protège contre la main des maraudeurs et le souffle salé de la mer une haie impénétrable de cactus monstrueux: les figuiers de Barbarie dont les épines acérées gardent en outre leurs propres fruits, fort prisés des Arabes. Près du ruisseau Aïn-el-Abiad [La fontaine blanche.], nous apercevons, à moitié ensevelie dans les sables de la mer, la Koubba de Sidi-Belal. Ce marabout, vénéré des nègres d'Alger, pourrait bien n'être que le dieu Bélus ou Baal, dont le culte fut importé par les Phéniciens dans le Soudan. Les cérémonies religieuses de ces noirs enfants, qui se piquent d'être aussi bons musulmans que les Arabes ou les Maures, ont conservé un caractère tout païen. A Alger, vers la fin de mars, nous avions assisté, dans une maison de nègres, à des sacrifices sanglants. Nous y vîmes immoler des poulets, des moutons, un boeuf par des sacrificateurs d'ébène. Une grande prêtresse, plus noire que l'enfer, rendait, d'un air très-majestueux, des oracles tirés du sang fumant des victimes. Le mercredi de chaque semaine, sur la plage de Saint-Eugène, hors la porte de Bab-el-Oued, à la Sebâ-Aïoun [Les sept fontaines.], les Mauresques galantes, toutes celles qui ont à se plaindre d'un mari ou à se faire aimer d'un amant, viennent demander des conseils, des augures et des philtres aux Guezzanâtes [Négresses sorcières.]: c'est un carnage de poulets algériens. Mais vienne le temps où la fève commence à noircir, un effroyable vacarme éclate dans la haute ville, aux abords de la Kasba [Citadelle.]. Bientôt, par groupes de cinq ou six, les fils de Cham à la peau de suie descendent dans la ville basse, en dansant sur une musique assourdissante, la Derdeba. Ils la font avec des tambours, des tamtams et des Karakobs, énormes castagnettes en fer, plus pesantes qu'un boulet de vingt-quatre. Cette danse et cette musique en plein air durent plusieurs jours et du matin au soir. Quels poignets! et quelles jambes!
Ces bons diables montrent toutes leurs dents à chaque sou qu'on leur donne, mais ils ne tendent point la main. Cet argent fera les frais de l'aïd-el-foul, la fête des fèves. Ils viendront la célébrer à la Koubba de Sidi-Belal, le premier mercredi du Nissam, printemps des nègres. Ce jour-là, sacrifices sanglants au bord de la mer, danses frénétiques, régal et orgie: toute la population noire se pare, mange, crie, gesticule, se démène et s'amuse vingt-quatre heures durant et pour tout le reste de l'année. Ce sont, la plupart, de très-braves gens, sobres, laborieux et paisibles qui n'ont que rarement maille à partir avec la police.
Malgré leur peau de suie, madame Elvire les préférait de beaucoup aux Arabes d'Alger, paresseux, sordides et filous, aux Maures à la face blafarde, aux Koulourlis, fils étiolés des Turcs et des Mauresques, et même aux Juifs industrieux, qui ont l'art de s'enrichir où tant d'autres s'appauvrissent et possèdent aujourd'hui la moitié de la ville. Elle n'aimait guère non plus les Mzabis ou Mozabites, gens au nez pointu, à la lèvre mince, fanatiques, remuants et perfides, venus du Mzab sous le méridien, pour gagner l'argent du Roumi en attendant qu'ils pussent lui couper la gorge. Mais ceux qui avaient su gagner toute sa sympathie, c'étaient le Biskris et surtout les Kabyles, que la misère chasse, les premiers, des oasis du Ziban, les seconds des roches djurjuriennes: presque tous ces hommes-là ont un bon visage.
A mesure que nous avançons sur la route, l'heure matinale nous fait rencontrer un nombre considérable d'Arabes auxquels se mêlent quelques Maures et quelques Kabyles. Tous portent des légumes au marché d'Alger. Chacun pousse devant soi un ou plusieurs bourricos ployant sous la charge. Les bourreaux! Et quand donc la Société protectrice des animaux viendra-t-elle en aide à leurs victimes? Le maître stimule sa bête en la piquant sans cesse, avec la pointe d'un bâton, à un même endroit de la cuisse qui, à force d'être ainsi aiguillonnée, présente une large plaie saignante; et le pauvre petit âne, qui n'a que la taille d'un grand veau, va trottinant toujours, sous un fardeau trop lourd, jusqu'à ce qu'il tombe mort. Que mange-t-il? et quand mange-t-il? On ne l'a jamais su.
Quel regard triste! et comme sa tête se penche mélancoliquement! mais il paraît pourtant résigné à son sort. Ah! c'est heureux vraiment qu'il soit fataliste! Mahomet aurait bien dû lui réserver une place dans son paradis!
L'autorité, qui se mêle de tout en Algérie comme en France, ne peut-elle rien pour l'infortuné bourrico? Elle ordonne aux gendarmes de briser, dans la main de l'Arabe, l'instrument de torture chaque fois qu'il est armé d'une pointe en fer. La pointe en bois est-elle donc moins cruelle?
Nous nous croisons avec de vieilles haridelles chargées de fruits superbes: des oranges exquises qui mûrissent, après celles d'Alger et de Blidah, chez les Amaraoua, tribus de la basse Kabylie. Puis ce sont de légères carrioles conduites par de jolies petites femmes au teint brun, à l'oeil noir, à la mine très-éveillée: les maraîchères mahonnaises du fort de l'Eau. Cette colonie, fondée en 1850 par des familles de Mahon, est très-florissante; elle approvisionne le marché d'Alger de légumes excellents, elle exporte en France des primeurs d'artichauts et de petits pois. A Bougie, à Philippeville, à Bône comme à Alger et sur tout le littoral, les Mahonnais, colons à demeure fixe, out trouvé une veine d'or dans la culture maraîchère et dans celle des arbres fruitiers. Voici de grands chariots traînés par quatre chevaux qui conduisent au vapeur en partance pour Marseille un million d'artichauts récoltés au fort de l'Eau et dans les champs très-fertiles des deux rives de l'Arrach. Nous passons sous la Maison-Carrée. Ce fortin turc construit sur une éminence est devenu un pénitencier d'indigènes rebelles.
La diligence s'arrête devant l'auberge du Roulage. Le conducteur demande un champoreau: mélange de café noir, d'eau-de-vie et de sucre que l'ouvrier de Paris appelle un gloria. Il nous engage à faire comme lui: nous allons traverser un pays de broussailles vierges et de mares stagnantes, où habite une alliée des Arabes hostiles: la fièvre!
Nous nous plaçons sous l'égide du champoreau; mais à peine madame Elvire a-t-elle trempé ses lèvres dans le breuvage fébrifuge, qu'elle les en écarte avec un geste de dégoût. Elle l'offre à un Arabe en guenilles qui l'avale en faisant claquer sa langue contre son palais et s'écrie: Bono! bono! pour la remercier. C'est tout ce qu'il sait de français.
—O fille d'Ève! dis-je, vous faites perdre à ce pauvre diable sa place dans le paradis.
—Hé! l'ami, fit-elle en se tournant vers le petit fils de Sem, il faut aller à confesse et avouer au mufti [Prêtre musulman.] que tu as bu de I'eau-de-vie.
Pour toute réponse l'Arabe lui montre les trous de son burnous à travers lesquels reluit sa peau cuivrée. Nous lui jetons quelques sous qu'il ramasse d'une main rapace. Beaucoup d'Arabes demandent l'aumône; tous ou presque tous la reçoivent sans vergogne.
—Cela leur donne sur nous une incontestable supériorité, observe le Philosophe: la pauvreté n'est pas pour eux un sujet de honte, puisqu'ils n'en rougissent pas.
En route! postillon! nous n'aimons pas ces quatre murs carrés derrière lesquels des malheureux pleurent la plus belle, la plus chérie des amantes: la liberté! et d'où ils ne sortiront que plus aigris encore et plus acharnés contre leurs maîtres: les chiens de France.
Nous sommes à la Reghaïa. En 1837, ce n'était qu'une ferme naissante qui fut vigoureusement attaquée le 9 mai de cette année-là par les Kabyles du bas pays, ayant à leur tête le frère d'Abd-el-Kader, Mustapha-el-Hadj [Le pèlerin de la Mecque.]. Ce coup de main, qui était une provocation, motiva la première expédition en territoire kabyle. Le village borde un ruisseau ombragé de lauriers roses et dont l'eau verte ne coule que très-lentement.
Deux ou trois habitants sont sur leur porte; ils ont le visage d'un blanc jaunâtre. Est-ce le reflet du ruisseau? Leurs joues creuses nous serrent le coeur; et pourtant nous apercevons là-bas des plantations vigoureuses, des champs bien cultivés et en plein rapport. Le pain ne manque pas à la Reghaïa, ni même le bien-être; mais à quoi bon faire double récolte et avoir sa grange pleine, quand la fièvre vous coupe la faim?
Pourquoi a-t-on couché ce village dans ce bas-fond, au lieu de l'ériger sur cette colline où l'air est salubre? Partout où les colons ont été établis sur la hauteur, ils n'ont pas payé à la camarde paludéenne cet effroyable tribut de deux générations d'hommes qu'elle préleva sur Boufarik, avant que le défrichement et l'aménagement des eaux eussent fait de ce campement empesté où «les corneilles elles-mêmes ne pouvaient vivre [Dicton arabe.]» le marché le plus florissant de la Mitidja.
La voici! L'immense plaine de deux cent mille hectares se déroule devant nous, jusqu'au pied de l'Atlas: à notre gauche, vers la mer, jusqu'à la pointe du cap Matifou; à notre droite, jusqu'aux massifs du Sahel. Elle baigne entièrement dans un brouillard épais que les premiers rayons du soleil ont précipité des hauteurs du ciel, en condensant les sueurs nocturnes de la terre. Le jeu de la lumière produit des effets merveilleux dans cette mer profonde de vapeurs accumulées: d'un bleu d'ardoise au raz du sol, elle offre au regard, à mesure qu'il s'élève, des ondes lumineuses d'un gris d'argent traversées çà et là par des rayons solaires pareils à des flèches d'or. Les plus hautes montagnes de l'Atlas, vigoureusement dessinées sur le ciel où s'effacent les dernières étoiles, s'élancent comme des îlots de ces flots diaphanes dans lesquels s'enfoncent leurs grandes ombres noires. Les cultures ont disparu. Ce sont partout d'impénétrables maquis de lentisques, de lauriers-roses, de genêts épineux, de bruyères géantes, d'asphodèles dont les distillateurs algériens font de la fine-champagne. Il y a là aussi des chênes-liéges, et quelques chênes-zen, mais petits et rabougris. Nul autre vestige de civilisation que la route empierrée, nouveau sillon ouvert dans ce sol abandonné. De chaque côté de la pierre concassée par les nègres à veste rouge qu'on rencontre sur toutes les grandes routes, martelant le gris sous un soleil vertical, se presse une herbe courte et drue, tout émaillée d'une flore sauvage.
On dirait un tapis de velours vert où la main d'une fée a brodé, avec les couleurs de l'arc-en-ciel, les arabesques les plus bizarres.
Madame Elvire s'extasie sur ce paysage enchanté.
—Euh! exclame le Philosophe, nous respirons la peste. Des broussailles vierges aux portes d'Alger! et l'on répond aux colons qui demandent de la terre qu'on n'en a pas à leur donner! Et la France ne peut pas nourrir ses habitants dans les années médiocres! Et dans les meilleures, l'Angleterre et la Belgique sont obligées d'aller acheter aux États-Unis ou en Russie le tiers de la récolte qui leur manque! Et…
—Un chacal! fit madame Elvire, en désignant du doigt un animal qui traversa la route comme une flèche.
—Pardon, Madame! dit le postillon, mais ce chacal est tout bonnement…
—Quoi donc?
—Un lapin!
Un peu plus loin, deux oiseaux s'envolèrent.
—Des perdrix! fis-je.
—Oui, Monsieur, ajouta le postillon, des perdrix rouges.
—Que n'ai-je mon fusil! dit M. Jules en soupirant.
—Quoi! exclama le Général, tuer ces pauvres petites bêtes!… et devant moi!
Le Caporal s'enfonça repentant dans son coin.
Tout à coup le décor change.
Quel fléau a passé par ici? Quel Vandale a piétiné le tapis de velours brodé par la fée? Plus une fleur, plus un brin d'herbe! Quel sauvage a arraché leur robe verte à ces arbres dont les troncs et les bras nus se tordent d'un air désespéré? Pas un oiseau, pas un insecte! Le silence de la mort règne dans ces lieux désolés que recouvre aussi loin que s'étend la vue un linceul de poussière grise et noire.
—Ce sont ces coquins d'Arabes, dit le postillon, qui ont mis le feu aux broussailles du côté de la mer, il y a quinze jours environ. L'incendie, poussé par le vent, prit sa course d'une telle vitesse, que mes chevaux, lancés au grand galop, pouvaient à grand'peine le devancer. Nous venions de Tizi-Ouzou, et ce diable de feu se mit à nous poursuivre aux approches de l'Alma. Je vous réponds que je n'avais pas besoin de jouer du violon à mes bêtes. Le curieux de l'histoire, c'est que devant nous, à deux ou trois cents mètres, sur la route, galopait un lion…
—Un lion! en êtes-vous bien sûr, postillon, et n'était-ce pas aussi un lapin?
—Un vrai lion, Madame, de la grande espèce fauve: car il y a aussi le lion noir qui est moins grand et moins commun, sinon moins dangereux.
—Et duquel, mon ami, eûtes-vous le plus peur, de ce diable de feu ou de ce grand lion fauve?
—Vous n'avez donc pas lu dans les livres, que le Sidi, le seigneur, comme disent les Arabes, ne recule pas devant tout un douar [Les tentes d'une famille.] en armes, mais qu'une bûche qui flambe le met en fuite?
—Et comment prîtes-vous congé de ce compagnon?
—Là-bas derrière nous, à l'endroit où la route fait un angle, l'incendie suivit son chemin en droite ligne dans la direction du vent, et le Sidi disparut dans les broussailles en rugissant…
—Oui, de plaisir?
—Il ne m'a pas laissé le temps de le lui demander, Madame.
Nous descendons par une pente rapide au fond d'un ravin pour passer un ruisseau de mauvaise mine: le Bou-Douaou, frère ou cousin de celui de la Reghaïa.
Nous entrons dans le village de l'Alma, créé en 1856. Ce n'est pas un colon qui nous regarde avec ces yeux ternes; c'est la fièvre en personne! Quel barbare ou quel étourdi, après l'expérience d'un quart de siècle, a condamné ses frères de France à dépérir misérablement au fond de ce marécage, quand il pouvait les faire vivre bien portants et heureux sur cette riante colline qui reçoit en plein, l'été, le souffle tonique et rafraîchissant de la mer? Combien d'hommes ont déjà payé et payeront encore de leur vie cette faute d'une ignorance ou d'une légèreté également coupables!
On change de chevaux. Les braves bêtes qui nous ont amenés d'Alger viennent de faire, sans débrider, neuf lieues au train de poste. Ils n'ont soufflé que pendant une minute ou deux à la Maison-Carrée. Ils font ce trajet tous les jours, et il est des gens qui disent que les chevaux arabes n'ont pas de fonds!
Tandis qu'on mène ces courageux sous un hangar où ils se sèchent en se roulant sur la litière, le Conscrit est envoyé à la cuisine de l'auberge. Nos estomacs crient famine; le Général veut savoir si le déjeuner est à point et quel en est le menu. Bientôt l'impatience le gagne et grandit avec sa fringale. Le Conscrit ne reparaît pas.
—Il n'aura pas trouvé la cuisine! allez, Caporal, allez!
L'instant d'après, M. Jules revient avec un visage consterné.
—Ce n'est pas ici qu'on déjeune, Madame.
—Ah!… mais où donc?
—Aux Issers.
—A trente kilomètres!
—Venez!
Nous suivons le Général dans l'auberge.
—Que pouvez-vous nous servir?
—Madame, tout ce qu'il vous plaira.
—A la bonne heure! Eh bien, servez-nous.
—Quoi? de l'absinthe?
C'est la première chose qu'on vous offre dans toute l'Algérie, depuis huit heures du matin jusqu'à six heures du soir; c'est aussi la plus pernicieuse.
—Des champoreaux?
—Merci! nous venons d'en prendre. Servez-nous un poulet, des oeufs, du jambon…
—C'est que…
Le Général fronce le sourcil.
—Nos poules ne pondent pas encore, nos jambons sont mangés; et quant à un poulet, il faudrait le temps de le saigner, de le plumer et de le mettre à la broche.
—Du pain alors!
—Et du fromage, oui, Madame; et du vin, si madame le désire.
—Sans doute.
—Du cacheté! vieux médoc, avec la marque de Bordeaux.
Les visages se dérident. Le Conscrit nous rejoint, l'oreille basse. Distrait comme toujours, il a pris la porte de l'étable pour celle de la cuisine, puis il s'est égaré dans le potager. Il prétend avoir découvert avec sa lorgnette la Koubba de Mohamed-el-Debba [L'égorgeur.] située à l'entrée du col des Beni-Aïcha, porte naturelle du pays kabyle. C'était un terrible Turc. Il jouit d'une renommée légendaire chez les montagnards de l'Ouest, les Aïth-Flisset-oum-el-il, fils de la nuit, et les Aïth-Flisset-Behar, fils de la mer. Ils lui attribuent indistinctement tous les coups que leur a portés la domination turque. Du haut de son bordj de Tizi-Ouzou, ce lieutenant d'Ali-Pacha, dey d'Alger (1757), observait tout le massif de leurs montagnes ondulées qui s'étend de chaque côté de la vallée du Sebaou, au nord jusqu'à la mer, au sud jusqu'au Djurjura et à l'Oued [Rivière.] Isser. Armé de son redoutable cimeterre, il tombait sur eux à l'improviste, et ne pouvant leur imposer le joug du Beylik, il s'en vengeait par le massacre et le pillage. Le flissa [Sabre.] le mieux aiguisé n'entamait pas sa peau, et c'est à peine si la balle d'un fusil des Yenni, les meilleurs armuriers du Djurjura, parvenait à trouer son burnous. Invulnérable par le fer et par le plomb, dit la légende, il fallait, pour l'abattre, lui envoyer dans le corps une charge de pièces d'argent.
Nous dévorons à belles dents un pain savoureux, confectionné avec de la farine de blé dur qu'on répudiait, il y a quelques années, comme impropre à la panification. O préjugé! quand cesseras-tu d'outrager la nature? La faim assouvie, c'est la soif qui nous tourmente. Nous débouchons le médoc authentique. Madame Elvire demande de l'eau: l'aubergiste secoue la tête; elle fronce les sourcils.
—C'est de la poison, Madame! et, pour en avoir bu, voilà plus de six mois que ma femme est malade.
—Pouah! c'est votre vin qui est de la poison, s'écrie le Conscrit en faisant une affreuse grimace. C'était du bleu, le terrible bleu de Cette qu'on boit à Alger, à Oran, à Constantine, à Biskra, à Laghouat, à Géryville, au nord, au sud, partout et jusqu'à Tougourt, où le drapeau tricolore flotte sur la lisière du Grand-Désert. En Algérie, bordeaux, bourgogne, mâcon, côte rôtie, crus de la Gironde ou crus du Rhône, du bleu, toujours l'inévitable bleu! Le plus fâcheux, c'est que ce vin, dur à la gorge, pesant à l'estomac et qui offense tout palais délicat, est remonté avec du trois-six qui en fait une boisson aussi malsaine que désagréable. Et pourtant le soleil africain est l'amant de la vigne; sous ses baisers ardents, elle s'épanouit, devient féconde, et se couvre de magnifiques grappes blondes ou vermeilles. A Médéah, j'ai dégusté d'excellents échantillons de vins blancs ou rouges. L'Algérie, les plateaux du littoral surtout, peuvent produire une grande richesse vinicole: il ne faut pour cela que de bons vignerons.
Nous remontons en voiture, et bientôt nous arrivons au milieu d'admirables cultures. Ce n'est pas la charrue arabe qui a ouvert des sillons profonds dans cette terre brunie par des détritus séculaires. Le laboureur indigène effleure avec un soc trop court la surface du sol. S'il rencontre un de ces pieds de palmier nain qui sont la vermine de la Mitidja, il ne l'arrache point, mais tourne à l'entour avec son chétif attelage de deux boeufs maigres: en sorte qu'un champ arabe est un fouillis de mauvaises herbes au milieu desquelles le blé est parcimonieusement semé. Ici, de ces cultures qui vous transportent tout d'un coup dans la Beauce ou la Flandre, s'élève, avec l'encens de l'humus, un hymne sacré à la Cérès africaine dont la mamelle inépuisable nourrissait jadis les conquérants du monde. Dans vingt ans, dans dix ans, si la France ne dédaigne pas, comme aujourd'hui, d'attacher ses lèvres à cette généreuse mamelle, elle y puisera non seulement plus de force et de bien-être pour elle-même, mais elle pourra encore par surcroît nourrir ses amis les Anglais. Ils se dépiteront peut-être de manger le pain français; mais en apprécieront-ils moins la saveur?
Des garçons et des filles aux yeux bleus, aux cheveux de filasse, la bêche ou le râteau sur l'épaule, sortent d'un vaste bâtiment à gauche de la route: les gens de la ferme de l'Oued Corso. Ils sont de pure race germanique. Ils vont au travail en chantant de vieux lieder de la Westphalie ou de la Thuringe. Parfois sans doute leur regard se tourne humide vers le clocher natal, sous lequel achève de vivre pauvrement le grand-père ou l'aïeule; mais, s'ils n'étaient pas heureux dans leur nouvelle patrie, chanteraient-ils?
Nous arrivons au col des Beni-Aïcha. En face de nous, à l'horizon, se dresse un gigantesque bloc de pierre d'un bleu foncé, presque noir, et qui se découpe sur le ciel en arêtes verticales. Sa masse imposante et sombre est ornée d'un collier de neige qui resplendit au soleil. Salut au Djurjura! Salut à la république kabyle! Par ce col ont passé les cohortes de Rome, les Vandales de Genséric, les Arabes de la première et de la deuxième invasion, les seffras de janissaires turcs. Tous se flattaient d'imposer leur joug aux épaules berbères. Mais le fier génie de l'indépendance qui, du haut de ces pics, défiait tous les conquérants, ne devait succomber qu'en 1857, sous les coups redoublés de la France et au bout de vingt ans de combats héroïques.
Dans la nuit du 17 au 18 mai 1837, huit jours après l'attaque de la Reghaïa par les Kabyles, nos soldats pénétrèrent pour la première fois sur leur territoire par le col des Beni-Aïcha. Ils trouvèrent là, parmi les ruines romaines du Bas-Empire, une inscription tronquée exprimant ce voeu prophétique: «Puisses-tu, ô Christ! posséder avec les tiens le pays que nous voyons!»
Nous traversons l'Oued Isser, puis l'Oued Djemâ qui sillonnent une plaine ondulée, très-fertile, où les cultures abondent. D'ici au pied du Djurjura et même jusqu'à sa cime, nos yeux ne seront plus attristés par ces grandes landes abandonnées au palmier nain ou à la broussaille, qui nous donnaient un avant-goût du désert aux portes mêmes d'Alger. Plus on avance en pays kabyle, et plus ou rencontre de terres labourées. Les moissons ne sont pas beaucoup plus riches qu'en pays arabe, les épis sont maigres et rares; des herbes parasites, parmi lesquelles pullulent les pieds-d'alouette, dévorent les meilleurs sucs de ces sillons qu'ouvrit un soc trop court, et où le grain fut semé d'une main trop avare. Mais ici du moins la terre n'est pas délaissée comme dans la zone d'Alger, où les colons n'ont pas remplacé les indigènes qui reculèrent vers le sud devant l'invasion française. Les terrains incultes que nous apercevons çà et là ne sont que des champs en jachère. Le Kabyle, comme l'Arabe, épuise le sillon qui le nourrit; il ne lui apporte que peu ou point d'engrais, laissant à la nature le soin de refaire le sol appauvri par une ou plusieurs récoltes. Mais ce n'est pas de sa part indifférence ou paresse: le bétail est rare en Kabylie, où l'herbe et le fourrage n'abondent pas. Donc, peu de fumier; ce qu'il y en a est nécessaire aux oliviers et aux figuiers, dont la racine ne trouve souvent sur le rocher qu'une mince couche végétale, insuffisante pour vivre. Le paysan berbère ne pratique guère jusqu'à présent l'art des prairies artificielles; d'ailleurs, où ce n'est pas la terre, c'est souvent l'eau qui manque. Aussi, l'hiver, n'a-t-il presque à offrir à ses boeufs et à ses chèvres que des feuilles de frêne; et ces bons animaux, qui font partie de sa famille et ont leur place à son foyer, s'en contentent en voyant leur maître mordre dans une dure galette de glands doux.
—Il fut un temps, dis-je, où la population de ces montagnes, hommes et troupeaux, n'en était pas réduite à d'aussi misérables aliments. Ils vivaient grassement dans l'immense plaine que domine le massif djurjurien*. Leurs ancêtres, les Sanhadja, Berbères de l'Ouest, possédaient toute la province d'Alger, et les Kétama, Berbères de l'Est, la province de Constantine; au midi, les uns et les autres promenaient leurs tentes par delà Sétif et Aumale, jusqu'aux oasis des Ziban, où l'on retrouve, au pied des palmiers, les rejetons de cette souche aborigène. Par qui ces premiers occupants de la terre africaine furent-ils refoulés dans leurs âpres rochers? à quelle époque renoncèrent-ils à leurs habitudes nomades, remplaçant les tentes en poil de chèvre ou de chameau par des murs de pierre recouverts de tuiles rouges? quel ennemi les contraignit à aller vivre dans la région des sapins et des neiges, au bord des abîmes et sur des pics inaccessibles? C'est un mystère que garde le passé et sur lequel la tradition demeure muette comme l'histoire. Il est vraisemblable que beaucoup de Berbères de la plaine se réfugièrent dans le Djurjura pendant les deux invasions arabes (septième et onzième siècles). Mais déjà à l'époque romaine, les rochers de la grande Kabylie étaient habités par les Quinquegentiani (les hommes des cinq tribus) [Berbrugger, les Époques militaires de la grande Kabylie.], les Tindenses, les Massinissenses, les Isaflenses, les Jubaleni et les Jesaleni. Ne reconnaît-on pas dans les Isaflenses les Ifflissen ou les Flisset d'à présent, tribus nombreuses et guerrières de la Kabylie occidentale? Les Jubaleni étaient les montagnards par excellence, que la géographie ancienne place sur les plus hautes cimes du Djurjura. Vingt-cinq ans avant Jésus-Christ, Rome leur faisait déjà la guerre, et les maîtres de l'univers ne purent jamais réduire à l'obéissance cette poignée d'hommes. Encore deux jours, et nous irons demander l'hospitalité à leurs petits-fils, les Zouaoua, dans ce chaos entre terre et ciel dont l'âpreté rebutait les généraux romains, notamment le comte Théodose, et que l'historien arabe Ebn-Khaldoun représentait, au quatorzième siècle, comme un ensemble de «précipices formés par des montagnes tellement élevées que la vue en est éblouie, et tellement boisées qu'un voyageur ne pourrait jamais y trouver son chemin.» Quant aux Berbères eux-mêmes, il les dépeignait comme un peuple «puissant, redoutable, brave et nombreux.» Il leur attribuait les vertus qui honorent le plus l'humanité: la noblesse d'âme, la haine de l'oppression, la bravoure, la fidélité aux promesses, la bonté pour les malheureux, le respect envers les vieillards, l'hospitalité, la charité, la constance dans l'adversité. Quel plaisir nous aurons à nous égarer dans ce labyrinthe de rochers sauvages, et à toucher du doigt «ces peuples très-féroces, «ferocissimos populos», du panégyrique de Maximien, «qui se fiaient aux inaccessibles hauteurs de leurs montagnes et aux fortifications naturelles de leur territoire! Inaccessis montium jugis et naturali munitione fidentes.»
Madame Elvire bâilla éloquemment, et tandis que M. Jules tournait vers elle un regard consterné, le Philosophe s'écria:
—Ce plaisir-là et tous les plaisirs du monde, je les donnerais en ce moment pour un beefsteak aux pommes de terre!
Je n'en fus pas du tout mortifié. Je n'avais étalé cette science d'emprunt que pour tromper ma faim et celle des autres. Nos estomacs, un instant endormis par la croûte cassée à l'Alma, se réveillaient en pleine révolte. Il était une heure après-midi et nous n'avions pas déjeuné!
—Mais, dit le Caporal, j'ai deux saucissons, moi, un de Lyon et un d'Arles.
Le Général sourit.
—Faites-en quatre parts, dit le Conscrit: à la guerre comme à la guerre!
—C'est qu'ils sont avec mon revolver, au fond de ma malle.
Madame Elvire haussa légèrement les épaules, et M. Jules, désolé, s'enfonça plus avant dans son coin. Mais tout à coup, jeté hors de son rôle passif par la fringale, le Conscrit mit la main sur les rênes des chevaux:
—Arrêtez, postillon!
—Pourquoi donc?
—Il me faut la malle de monsieur.
—Défaire toute la diligence… impossible! je mène la poste; d'ailleurs, nous arrivons.
Le caravansérail des Issers nous apparut sur un monticule. Les angles de ses murs blancs se dessinaient en lignes nettes sur l'azur. On voyait près de la porte un mendiant arabe accroupi, et un peu plus loin un officier français à cheval qu'escortaient deux spahis au manteau rouge. On distinguait des pigeons sur le toit.
—Regardez ce nuage bleu, dit joyeusement madame Elvire: c'est notre déjeuner qui fume.
—Hélas! exclama M. Jules, nous en sommes encore à huit kilomètres!
Il disait vrai: du haut des terrasses d'Alger, par les temps clairs, on voit à douze lieues flamber ou fumer les feux allumés sur l'Atlas; et telle est la transparence de l'air, que de la pointe Pescade on aperçoit la pointe Dellys qui en est à quarante.
Cependant à peine eûmes-nous dépassé un coude de la route que la révolte de nos estomacs s'apaisa devant le tableau pittoresque qui régala nos yeux. Au pied du mamelon des Issers, dans une plaine baignée de lumière, des milliers de Kabyles étaient rassemblés pour le Souk-el-Djemâa, le marché du vendredi. A côté des hommes, debout ou accroupis, isolés ou réunis par groupes, il y avait des chevaux, des boeufs, des vaches, des chèvres, des moutons et une quantité considérable de mulets qui avaient apporté tous les produits de l'industrie indigène dans leurs tellis, sacs à double poche en laine, en poils de chèvre ou de chameau, qui recouvrent le bât. Dans cette masse de visages cuivrés et de burnous d'un blanc sale, à leurs larges chapeaux de feutre, à leurs vêtements sombres et à leurs ceintures de flanelle rouge, on distinguait quelques Roumis. C'est le nom que les Kabyles donnent aux Européens de toute provenance; mais dans leur bouche, ce n'est pas comme dans celle des Arabes une expression méprisante. L'intolérance religieuse de ceux-ci n'a point pénétré chez ceux-là avec le Koran. Pour l'Arabe, le Koran est à la fois toute la religion, toute la morale, toute la politique: il est la loi divine et humaine.
En Kabylie, au contraire, en dehors du code musulman appuyé sur le dogme de la fatalité, il existe une constitution politique et civile, susceptible de perfectionnement comme en France, et que le prestige de Mahomet n'a jamais pu dominer. Dans leurs prises d'armes, l'orgueil national, le fanatisme de l'indépendance bien plus que le fanatisme religieux, soulevaient contre nous ces montagnards aux épaules vierges. Ne parlez pas à l'Arabe nomade d'indépendance et de patrie; pour lui ces mots n'ont aucun sens. Pendant trois cents ans, il a, victime résignée, tendu son cou au yatagan du Turc.
Dans toutes ses révoltes contre la domination française, ce n'est pas l'étranger qu'il combat, mais le chrétien que ses marabouts et ses derviches lui enseignent à haïr et à égorger. Cette différence essentielle entre les deux races conquises, si importante par ses conséquences, est aussi, comme l'hostilité innée et réciproque des Kabyles et des Arabes, un des traits de moeurs qui devaient le plus vivement nous frapper. Aux yeux des Kabyles, les Roumis sont les descendants des Romains, qui ainsi que nous passèrent la mer pour aborder à la côte africaine. Et si beaucoup d'entre eux nous détestent encore, c'est parce que nous sommes des envahisseurs, et non pas parce que nous sommes des chrétiens.
La scène du marché, plus animée et plus variée, à mesure que nous en approchions, nous fit trouver trop court le trajet jusqu'aux Issers. Au lieu d'un seul tableau, cette plaine qui n'était que bruit, mouvement et soleil, nous en offrait à présent mille. Tous également sollicitaient nos regards. Et tel fut l'enthousiasme qu'ils excitaient chez le Général, qu'en descendant de voiture il voulut nous entraîner au milieu du Souk [Marché.]. Nous ne répondîmes à un si bel élan que par ce cri famélique:
—Déjeunons!
Seul, M. Jules fit trois pas derrière madame Elvire pour la défendre au besoin, en véritable chevalier français, contre deux ou trois mille ennemis. On nous avait si fort monté la tête à l'endroit des Kabyles, que nous les considérions tous alors comme brigands et coupe-jarret. C'était par fanfaronnade et pour imiter le Général, que nous n'avions d'autres armes que nos cravaches et le revolver à six coups enfoui par M. Jules dans le fond de sa malle.
En voyant notre couardise, madame Elvire jeta sur son mari et sur moi un regard plein d'une ironie charmante, et revint sur ses pas. Nous la suivîmes dans une grande salle crépie à la chaux, où, sur une nappe plus ou moins blanche, on nous servit un copieux déjeuner d'oeufs, de volaille, de poisson et de gibier. M. Jules était radieux: à sa joie de l'avoir emporté sur nous dans l'esprit du Général, se mêlait visiblement le plaisir de dévorer des yeux tant de mets succulents étalés sur la table. Nous ne mangeâmes pas comme de simples mortels, mais comme le divin Gargantua.
Un brave chien kabyle, au poil hérissé, aux crocs énormes, que les fumets de la cuisine française avaient entièrement rallié à nous, fit, avec nos reliefs, le plus beau festin qu'il dut faire de sa vie: il mangea à lui seul autant que nous quatre ensemble.
Rien de tel qu'un bon repas pour relever le courage. Après déjeuner, nous eussions, sur un signe du Général, escaladé le Djurjura, qui, à vingt lieues, se dressait superbe par-dessus les montagnes des Flisset-oum-el-lil, comme un grand sphinx de pierre à croupe d'argent.
Tous les quatre, marchant de front, nous allâmes visiter le marché.
Dès les premiers pas, tandis que les Kabyles nous accueillent avec des visages souriants, et que plusieurs nous disent bonjour en fort bon français, nous voyons ramper vers nous, à quatre pattes, un être hideux, décharné, presque nu, qui étale sous nos yeux, avec une sorte d'ostentation, ses guenilles sordides et sa peau collée à ses os. Il se met à nous regarder fixement, en marmottant d'une voix aigre des versets du Koran. Nous lui jetons quelque monnaie qu'il saisit avec une prestesse singulière; puis, nous tournant brusquement le dos, il s'en va comme il est venu. C'est le mendiant arabe que nous avions aperçu de loin, en arrivant aux Issers.
—Qu'est-ce que cet homme? demanda curieusement madame Elvire, et que nous disait-il?
Un Roumi s'approcha:
—Madame, il disait: «Dieu n'accordera sa miséricorde qu'aux miséricordieux: faites donc l'aumône, ne fût-ce que de la moitié d'une datte. Qui fait l'aumône aujourd'hui sera rassasié demain.» Et il vous demandait l'aumône au nom de Sidi-Abdel-Kader-el-Djelali, qu'invoquent tous les mendiants.
—Vraiment, je regrette de n'avoir pas mieux fait la charité à ce malheureux.
—Ce malheureux, Madame, est un coquin qui parcourt les marchés en excitant contre nous les Kabyles. C'est un derviche qui a fait voeu de pauvreté; mais je gagerais qu'il a enfoui dans la terre dix fois plus de pièces de cent sous que je n'en aurai jamais dans mon coffre. Et cet argent est perdu pour tout le monde, car il ne reverra pas la lumière. Le plus grand bonheur que ce misérable pût éprouver, ce serait de vous couper la tête, à vous, Madame, à ces messieurs et à moi, avec le couteau de Bouçada qu'il cache sous ses loques. Heureusement les gens d'ici ont plus de bon sens que les Arabes; mais, s'ils sont bien moins fanatiques, ils ne sont pourtant, eux aussi, que de grands enfants crédules et superstitieux: ils croient aux mauvais esprits, aux djenouns, aux sorciers. Cet homme à museau de chacal leur inspire une sainte peur: ils redoutent ses maléfices. Lui et ses confrères en jongleries, derviches et marabouts, sont la peste de l'Algérie.
—Oui, ajouta sentencieusement le Philosophe, le surnaturel, quelle que soit sa forme ou sa grimace, a été et sera toujours la plus grande calamité que les hommes puissent s'infliger à eux-mêmes.
Madame Elvire remercia par un gracieux sourire le Roumi, qui s'en alla débattre bruyamment avec plusieurs Kabyles un marché de céréales.
De tous côtés, c'étaient des éclats de voix accompagnés d'une mimique si expressive, qu'on eût dit des gens qui se querellent. Autant l'Arabe est calme, impassible, silencieux, autant le Kabyle parle, s'agite et gesticule: celui-ci tout en dehors, celui-là tout en dedans; entre eux le seul trait d'union est une égale finesse.
Quelques Arabes, gravement assis devant des sacs de froment ou d'orge, se laissent aisément reconnaître. On les eût pris pour des statues, si le clignotement des paupières ne vous eût averti de temps à autre que sous ces masques de bronze il y avait des êtres animés. Ils nous regardaient passer d'un air indifférent, ne répondant même pas au salut que leur adressait madame Elvire pour se bien convaincre que ce n'était pas du métal. Ces bons Kabyles, au contraire, nous faisaient fête, criant: Bono! bono! ou nous répondant quand nous leur adressions la parole:
—Makache sabir, nous ne vous comprenons pas.
Beaucoup de jeunes hommes contemplaient madame Elvire en écarquillant les yeux, et lui montraient trente-deux dents du plus bel ivoire. Plusieurs, s'inclinant devant elle, baisèrent le pan de son manteau.
La prenaient-ils, à cause de son grand air, pour une maraboute, arrière- petite-fille de la glorieuse Damia-bent-Nifak? Cette héroïne, armée de la mzerag [Lance.], tint tête, pendant cinq ans, aux Arabes de la première invasion. Aussi, au fond du désert de Barka, où elle les avait rejetés, l'appelèrent-ils Kahina, la sorcière. Ou bien ceux qui attachaient sur le Général des regards brillants d'admiration lui trouvaient-ils un air de ressemblance avec la vaillante Chemsi-Cheikha [Chef.], des Aïth-Iraten, qui s'illustra pendant la deuxième invasion? Tandis que nous gravissions, le lendemain, les montagnes de ces tribus invaincues jusqu'en 1857, notre guide, Maâkara, Kabyle de Tizi-Ouzou, nous assura que cette guerrière était née sur le piton même au haut duquel il nous montrait le fort National comme un nid d'aigle. Ou bien encore s'imaginaient-ils revoir la fameuse Lalla-Khredidja, la Velléda berbère du Thamgouth, le plus haut pic du Djurjura, laquelle chevauchait à travers l'espace sur un rocher? ou enfin Lalla-Fathma-bent-Cheikh, la druidesse inspirée des Aïth-Illilten, qui pendant plusieurs années et jusqu'en 1857 souleva le Djurjura contre la France? Cette année-là, en juillet, vers la fin de la grande guerre, la Kabylie vaincue, le général Yusuf la trouva au village de Soummeur, assise sur sa doukana [Banc de pierre.], où elle rendait des oracles; et depuis, elle est prisonnière au bordj du Bachaga des Beni-Sliman, près d'Aumale. Imposante et fort belle, de la parole ou du regard, elle allumait dans les âmes le feu sacré de la liberté. Maintenant elle pleure, dit-on, l'indépendance berbère au tombeau, et chante parfois d'une voix dolente la complainte héroïque où un poète djurjurien a célébré sa gloire. Étrange contradiction chez ce peuple qui divinise quelques-unes de ses femmes, et rejette toutes les autres au rang des bêtes de somme!
Le Général avançait en souriant à travers les feux croisés des regards. Madame Elvire recevait l'hommage rendu à sa beauté, comme si elle eût traversé un salon de Paris; et pourtant elle était la seule de son sexe, car les femmes de Kabylie ne vont pas au marché. Elle voulait tout voir, elle vit tout. Ici, les blés, les orges, les pois chiches, la bechna, espèce de sorgo que le Kabyle sème en avril. On mesurait les céréales avec la fernana, plateau en chêne-liége, à bords relevés; ou les vendait aussi au tellis ou à la sâa (à peu près un hectolitre). Là, l'huile d'olive, le goudron, le miel qu'on transvasait avec l'habbar dont la contenance varie d'un à cinq litres selon les tribus. Puis, les figues sèches, blanches et noires, qu'on achetait au panier; le tabac en paquets ou en feuilles; le café, le sucre, le benjoin qu'on vendait au rethol, la livre, ou en moins grande quantité, car ce sont des denrées précieuses dont les riches seuls peuvent se donner la jouissance. Et l'eau de rose, fabriquée à Alger avec des géraniums, enfermée en de petits flacons illustrés, imitant ceux de Constantinople et de Smyrne; et le terrible felfel, piment rouge des Zouaoua, dont nos estomacs gardent un cuisant souvenir. Ensuite les cotonnades qu'ils mesurent au dra, une coudée; les laines, vendues par toisons; des burnous pour les hommes, des haïks pour les femmes; les gandouras, chemises longues en laine, tenant lieu de culotte et de caleçon; les djellabas, tuniques courtes sans manches; les kachebias, blouses en laine à manches et à capuchon. Çà et là, l'industrie d'Europe coudoyait l'industrie kabyle: de la quincaillerie grossière, de petits miroirs, de méchants couteaux, quelques foulards aux couleurs violentes, des allumettes chimiques portant la marque de Marseille, et jusqu'à des crayons. Puis, à côté des lampes berbères à plusieurs becs, curieusement illustrées et façonnées par les femmes de la montagne, des guêtres en laine tricotées par leurs maris; des tabenta, tabliers en cuir, pour ceux qui pressent les olives; des gadoum, petites haches à double tranchant, et des calottes de cuir ou de laine blanche, ne quittant plus jamais, et pas plus la nuit que le jour, les têtes qui s'en sont une fois coiffées. A vrai dire, beaucoup de ces hommes allaient tête nue, défiant les ardeurs du soleil africain. Cela ne se voit qu'en Kabylie: les Arabes, sous le capuchon du burnous, ont pour le moins une calotte ou deux; quelques-uns, les gros bonnets, en ont jusqu'à six, emboîtées les unes dans les autres et qui forment comme un dôme au-dessus de leur front.
Nous avancions au hasard, régalant nos yeux, quand tout à coup, près de la rivière, à l'endroit où se tenait le marché du bétail, madame Elvire jeta un cri d'horreur. La terre était inondée du sang des victimes pantelantes. A côté de cette boucherie en plein vent, des hommes aux mains et aux bras rouges taillaient des morceaux de cuir dans les peaux encore tièdes; d'autres se les attachaient aux pieds avec des lisières d'alfa. C'est la chaussure des Kabyles; les plus riches seuls portent des souliers qu'excellent à confectionner les cordonniers d'Alger. Les femmes, par un étrange usage, ne se chaussent que dans la maison, quand elles se chaussent. Elles courent pourtant comme des chèvres dans les sentiers hérissés de pierres aiguës, et presque toujours en ployant sous des fardeaux trop lourds. Comment font-elles pour ne pas déchirer leurs pieds mignons et charmants?
Comme nous tournions le dos à la scène sanglante, nous fûmes attirés par une spirale bleue qui montait lentement du milieu d'un cercle de badauds: car il n'y a pas que les gens de commerce ou d'industrie qui aillent aux sept souks de la semaine: el Ethnin du lundi, el Tleta du mardi, el Arba du mercredi, el Khemis du jeudi, el Djemâa du vendredi, el Sebt du samedi et el H'ad du dimanche. Les gens de loisir, s'il en est en Kabylie, ou tous ceux qui trouvent le temps de ne pas travailler, n'hésitent pas à faire huit ou dix lieues rien que pour le plaisir de se mêler à la compagnie bruyante des marchés. Quelques figues dans la poche du burnous, et un sou pour boire la petite tasse de café, voilà tous les frais de la fête. Ils étaient là une douzaine, jeunes et vieux, assis, les jambes croisées, autour du cafaoudji [Cafetier.] et babillant comme des femmes. Ils nous saluent très-amicalement. Nous faisons remplir leurs tasses depuis fort longtemps vides. C'est une profusion d'Allah-Isselmec [Merci: littéralement protection de Dieu.]!
Les Arabes n'eussent répondu à notre politesse que par le silence. Mais les Kabyles ont, presque au même degré que les Français, l'esprit de sociabilité; comme eux, ils sont d'humeur mobile et se montrent avides de choses nouvelles: «Ingenio mobili, novarum rerum avidum,» a dit Tacite en parlant du peuple berbère. Nous donnons un franc au cafetier qui se confond en remerciements: quatre sous de pourboire! quatre-vingts centimes les seize tasses d'excellent moka sucré! Et quel établissement splendide! un tapis d'un vert d'émeraude et tout émaillé de boutons d'or et de perles blanches; un plafond d'azur avec un lustre éblouissant, des murs d'opale hauts de cent mille coudées! O Parisiens, combien nous vous plaignons, vous les raffinés, vous les enviés de tout l'univers, de boire en des lieux empestés de la chicorée amère à cinquante centimes la gorgée!
Le postillon fait claquer son fouet, nous remontons en diligence. Le marché touche à sa fin, et la route est maintenant égayée par une multitude champêtre, paysans et troupeaux, qui s'en retournent au village. Le général s'étonne de voyager en pleine bucolique: ni fusils, ni pistolets, pas le moindre flissa [Sabre.]. Nous n'avons pas vu sur le souk un grain de poudre. Le postillon nous apprend que depuis quelques années la vente des armes est prohibée sur les marchés:
—D'abord, dit-il, parce que cela leur mettait des idées de guerre en tête, et puis aussi parce que des hommes de sofs ennemis, se rencontrant, en venaient souvent à se battre et à se piller entre eux.
—Qu'est-ce qu'un sof? demanda madame Elvire.
—C'est, lui répondis-je, une association armée de tribus ou de villages, ou même seulement d'un certain nombre de familles qui s'engagent à se défendre réciproquement contre les entreprises d'un sof ennemi, et à faire ainsi de la cause d'un seul la cause de tous. La Kabylie tout entière est organisée en sofs.
—Admirable! s'écria le Philosophe, une société de secours mutuels qui s'étend à tout un peuple! Qu'on vienne après cela nous dire que ces gens-là ne sont pas plus civilisés que nous!
—Sans doute, le sof a son bon côté; mais il y a un revers à la médaille: si les faibles, en se liguant contre les puissants, trouvent dans leur union une protection efficace, il arrive souvent aussi que la querelle d'un seul, si injuste qu'elle soit, entraîne des centaines et même des milliers d'hommes à se déclarer la guerre et à s'entr'égorger.
—Ils ont du moins cet avantage de combattre et de mourir pour la défense d'un principe, pour le droit d'un citoyen, d'un ami, d'un frère, et non pour le caprice du prince.
—Conscrit! dit le Général, tu as bien mérité de la république… kabyle.
En avançant vers l'est, nous laissons à gauche une plaine très-riche qui s'étend vers la mer, et que des irrigations pratiquées avec les eaux de l'Oued Isser rendraient encore plus productive. C'est le territoire des lssers-Ouled-Smir, des Issers-Djédian, des Isser-Dreuh qui ne comptent pas moins de 141 villages et de 2,852 fusils, c'est-à-dire autant d'hommes en état de combattre. Aux portes de Dellys, habitent les Beni-Tour, 23 villages, 615 fusils; et les Beni-Siyem, 20 Villages, 372 fusils [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].
Ces Kabyles des basses pentes n'ont pas l'humeur batailleuse de leurs frères des hauts pitons.
Sur notre droite, s'étend jusqu'au pied du Djurjura le pays montagneux des Aïth-Flisset-oum-el-lil ou Fils de la nuit, qui comprend 14 tribus, 136 villages, 5856 fusils. Cette race belliqueuse, l'une des quinquegentiennes, se signala à toutes les époques par son ardeur à combattre l'étranger. Elle prit part aux guerres contre Rome, notamment aux révoltes de Firmus et de Gildon. Soutenir quiconque se soulevait dans la plaine contre la domination existante, ce fut la politique traditionnelle des montagnards kabyles; mais si celui qui avait obtenu l'appui de leurs armes devenait maître et tyran à son tour, ils se tournaient aussitôt contre lui.
C'est ce qui arriva peu d'années après le débarquement en Afrique des corsaires osmanlis 'Aroudj et Kheir-ed-Din, Barberousse et Noureddin. Ils se liguèrent avec eux pour chasser les Espagnols de Gigelli et d'Alger, où ceux-ci s'étaient établis, en 1510, dans la tour du Pegnon qui supporte maintenant le phare. Et lorsqu'ensuite ces deux aventuriers, qui n'étaient pas «fils de prince», comme ils le disaient eux-mêmes, mais les enfants d'un petit commerçant de Métellin, le turc Yacoub, se furent emparés pour leur propre compte du riche territoire que convoitaient alors les rois d'Espagne, les Kabyles se retournèrent contre eux. Vers 1519, les Flisset massacrèrent un corps d'armée turc dans les défilés de leurs montagnes. Peu de temps après, dix-huit cents des leurs prirent part à la bataille que livra à Kheir-ed-Din, le chef de Koukou, Ben-el-Kadi, au col des Beni-Aïcha où périt, assassiné par des traîtres, ce grand guerrier si fameux dans les annales berbères. Ce fut depuis ce temps une guerre à mort entre eux et les Osmanlis auxquels ils portèrent des coups terribles. On les vit à diverses reprises, non moins ardents au pillage qu'au combat, s'élancer de leurs sommets jusqu'aux portes d'Alger. Au siècle dernier, Mohamed-bey l'Égorgeur exerça sur eux de cruelles représailles, mais sans abattre leur courage ou amoindrir leur audace. Ce fut lui qui jeta sur la lisière de leur territoire le bordj Menaïel, que nous apercevons à droite de la route. Peut-être ne fit-il que relever les ruines de Vasana [Aucapitaine, les Kabyles et la colonisation en Algérie.], fortin romain, autrefois posté en sentinelle à l'entrée de la vallée du Sebaou. Mais les canons turcs n'en imposèrent pas plus aux Fils de la nuit, que les javelots romains: en 1807 et en 1811, ils pénétrèrent de nouveau jusqu'au coeur de la Mitidja, tuant, dévastant et pillant; et ils ne retournèrent dans leurs thaderth [Villages.], que pour y mettre en sûreté leur butin.
Les Français eurent maille à partir avec eux dès 1830, où ils vinrent, conduits par Ben-Zamoun, attaquer Blidah le 26 novembre. En 1851, le grand agitateur Bou-Bar'la, après ses échecs dans le Djurjura oriental, parvint à soulever les Flisset, en même temps que leurs voisins, les Guechtoula et les Maâtka, tribus djurjuriennes de l'ouest. Le général Pélissier leur brûla une trentaine de villages, et depuis lors leur humeur guerrière semble s'être un peu calmée. D'ailleurs, leur territoire est rendu accessible aujourd'hui par de bonnes routes carrossables ou muletières; le fort National, les bordjs de Tizi-Ouzou et de Dra-el-Mizan, les placent dans un triangle de feux croisés. Ils commencent aussi à apprécier les douceurs d'une paix qui leur procure le bien-être.
Leur état perpétuel de guerre sous les Turcs les avait fort appauvris. Leurs villages offrent un aspect misérable: quelques maisons, et un plus grand nombre de gourbis. Un point blanc brille sur un de leurs sommets: c'est la koubba du Thimezerith [Lieu élevé.] ou des quarante vieillards.
—Leur miracle, dit le Philosophe, vaut vraiment bien celui de Notre-Dame de la Salette. Il est plus original et surtout plus poétique. Une nuit, quarante têtes blanches ou chauves, tous marabouts, apparurent à un petit chevrier qui gardait son maigre troupeau dans la montagne. C'étaient les ancêtres des Flisset. Ils demandaient un tombeau. Les tribus s'empressèrent d'élever une koubba à quarante niches, une pour chacun de ces saints dont la protection leur assura la victoire dans toutes les rencontres avec les Turcs. Ah! si les révérends pères savaient du moins nous faire des miracles comme celui-là!
Nous sommes en plein pays de montagnes. A mesure qu'on avance, le précipice se creuse tantôt à droite, tantôt à gauche de la route. Au fond de la vallée serpente une rivière: c'est l'Oued Sebaou. Elle naît dans la grande Kabylie qu'elle parcourt de l'est à l'ouest pour aller verser dans la mer, près de Dellys, toutes les eaux du Djurjura septentrional. Elle s'appelle d'abord l'Asif [Asif, rivière en kabyle; oued en arabe.] Bourbehir, formée par les sources des Aïth-Illoula-Oumalou; des Aïth-Ithourar et des Aïth-Idjer. Lorsqu'elle passe chez les Amaraoua, cette tribu lui donne son nom, et c'est là une coutume qui s'applique à la plupart des cours d'eau: rivières, ruisseaux ou fontaines.
En approchant de la mer, elle devient l'Oued Neça, la rivière des femmes: un trait que l'ironie des montagnards lance contre les Beni-Tour et les Beni-Slyem aux instincts plus pacifiques. L'Oued Sebaou coupe en deux le massif des montagnes qui vont en déclinant depuis les crêtes neigeuses du Djurjura jusqu'à la Méditerranée. Elle y ouvre une brèche naturelle par où, à toutes les époques, l'étranger s'est élancé à l'assaut de l'indépendance berbère. Mais avant le soldat français, nul n'avait pu escalader ces pics aigus, du haut desquels les guerriers kabyles tombaient comme une avalanche sur tout ennemi qui se flattait de pénétrer jusqu'au coeur de leur pays.
Rome avait entouré la Berbérie d'un cercle militaire: au nord, le limes Tubusuptitanus vers Bougie, le limes Taugensis (Taourga) vers Dellys, et le limes Tigensis (Djemmaâ Saharidj), sur les bords du Sebaou; au sud, le limes Auziensis à Aumale. Ils occupèrent aussi par les armes la vallée de l'Oued-Sahel qui, sur l'autre versant du Djurjura, ouvre une brèche parallèle à la première dans les montagnes de la Kabylie méridionale. Les mercenaires de Rome ont passé sur les cailloux roulés de ces rivières qui sont à sec une partie de l'année, et presque toujours guéables. Les étrangers qui vinrent après eux du Nord, de l'Est ou de l'Ouest, suivirent les mêmes chemins. Mais sur le Mons Ferratus, sauvage et redouté, dans cet asile inviolé jusqu'en 1857 de la nationalité berbère, aucune de ces pierres éparpillées depuis le littoral jusqu'au Désert, où la reine du monde a gravé son chiffre! nul vestige non plus de quelque autre domination, même éphémère!
Les Turcs, en possession seulement des deux vallées, y relevèrent les fortins romains, comme à Taourga et à Djemmaâ-Saharidj, ou en construisirent de nouveau, notamment le bordj Sebaou et le bordj de Tizi-Ouzou, qui nous apparaissent sur des éminences. Ces postes étaient garnis de quelques canons, mais cette artillerie manquait souvent d'artilleurs, soit que la garnison eût succombé dans une surprise des montagnards, soit que, trop faible pour leur résister ou assiégée par la famine, elle se fût résignée à battre en retraite. Près du bordj Sébaou, un vieux Kabyle voulut nous montrer, au fond d'une citerne, les crânes blanchis des soldats turcs égorgés vers 1830. A cette époque, l'autorité du pacha d'Alger était à ce point affaiblie sur les confins berbères, que le bordj Saharidj, le plus avancé dans la vallée du Sebaou, avait été entièrement abandonné.
Il n'y avait de garnisons permanentes qu'aux bordjs Sebaou, Bour'ni, Bouïra, Sour-er-Rozlan (Aumale) et Zammorâ; et elles se réduisaient à seize seffras de vingt-trois janissaires chacune, soit en tout un effectif de trois cent quatre-vingt-huit hommes. Les Turcs employaient contre ces montagnards indomptés d'autres moyens plus efficaces d'oppression ou de défense. C'était d'abord l'organisation des Zmouls [Réunions de familles, pluriel de Zmala.]: colonies militaires, imitées de celles des Romains. A quiconque venait s'établir autour d'un de leurs bordjs, ils offraient un zouidja (environ douze hectares) s'il était fantassin, et deux s'il était cavalier.
Ils lui remettaient, en outre, les instruments de la guerre et ceux du labourage, mais à titre d'avances dont ils se remboursaient sur les récoltes de ce soldat-colon. Ainsi, se formèrent les tribus du Makhzen, vouées à la défense de la domination turque, et qui ne furent dans l'origine qu'un ramassis de gens sans feu ni lieu, d'Arabes chassés de leurs douars, de Kabyles expulsés de leurs villages, de Koulourlis ruinés dans les villes et de femmes de mauvaise vie. Les commandants des bordjs exerçaient un pouvoir absolu sur ces enfants perdus de la société africaine, auxquels vinrent se joindre peu à peu des familles des Flisset, des Guechtoula, des Iraten et d'autres tribus fuyant la terrible vendetta kabyle: l'oussiga [Vengeance.] et la diâ [Prix du sang.]. Les tribus makhzen étaient exemptes d'impôts; mais elles devaient prendre les armes au premier appel des lieutenants du pacha qui les menait au combat et au pillage. On se servait d'elles pour arracher violemment, de temps à autre, un maigre impôt à quelques tribus voisines qu'on se flattait d'accoutumer de la sorte à une obéissance qui ne fût pas illusoire, et aussi pour prélever sur les marchés la taxe plus productive du meks, ou en tenir éloignés tous ceux avec qui l'on était en guerre. La pauvreté de certaines tribus, obligeant un assez grand nombre de leurs hommes à aller à Alger, où ils faisaient partie de la corporation des Berranis [Étrangers.], fournit également une arme aux Turcs contre les Kabyles qui leur livraient ainsi, par nécessité, des otages. Chaque année, quelques têtes montagnardes ornaient, trophée hideux et menteur, la porte de Bab-el-oued. Le glaive du bourreau, suspendu sur la tête de leurs fils qui descendaient dans la plaine, déterminait parfois ces tribus à payer l'impôt qui n'était en réalité qu'une rançon.
Les Amaraoua, 22 villages, 1,402 fusils, dont nous traversons le territoire, étaient la plus considérable des colonies militaires de l'Est. Ils ont rempli—comme le dit leur nom—la vallée, au pied de la haute Kabylie. Ils formaient une cavalerie nombreuse et redoutable. Leur tâche consistait à emprisonner dans leurs rochers verticaux les tribus les plus hostiles, notamment les belliqueux Iraten, atteints pour la première fois en 1857, et à garder la route du Djurjura à la Mitidja et à Alger. Il fallait pour cela couper en deux les sofs jadis étroitement liés des Flisset-oum-el-lil, et des Flisset-Behar, 25 villages, 1,165 fusils, tribu énergique qui s'étend depuis la rive droite de l'Oued Sebaou jusqu'à la mer.
Cette confédération puissante des Flisset, maîtresse de l'une et l'autre rives, rendait la vallée inabordable pour les Turcs. Ce fut pour la rompre et enlever ainsi aux montagnards la clé de la plaine, que le pacha d'Alger fonda les Makhzen des Amaraoua, en les appuyant sur les bordjs de Sebaou et de Tizi-Ouzou. Après 1830, les Zmouls accoururent souvent dans la Mitidja pour s'y livrer, sur les premières fermes françaises, à leurs habitudes invétérées de pillage. Aujourd'hui, exclusivement agriculteurs, ils s'associent pour le labour et l'élève du bétail avec leurs ennemis séculaires, les Kabyles. Leurs cultures réjouissent nos yeux; elles sont bien plus soignées que celles des Arabes ou même des Kabyles de la plaine. D'Alger aux Issers, le baromètre agronomique descend; des Issers à Tizi-Ouzou, il remonte, et, dans la haute Kabylie, nous allons le voir au beau fixe.
Mais voici un groupe de maisons blanches qui, par leur structure, nous rappellent le vieil Alger. C'est Taourga (la fourmilière), autrefois Taugensis, chef-lieu d'un canton militaire romain, à présent habité par des Turcs et des Koulourlis qui fournissaient aux cavaliers du Makhzen leurs selles, leurs harnachements et leurs djbiras [Espèces de valises en cuir ornementé à plusieurs poches.].
En admirant les champs des Amaraoua, nous nous étonnons de trouver leurs habitations dans un état si misérable. Ce ne sont guère que des gourbis arabes agrandis et construits en forme de ruches avec des branchages. Là-dedans, la famille demeure exposée à toutes les intempéries, et c'est à peine si quelques endroits fermés au moyen d'un torchis de terre et de fumier lui offrent un abri contre les pluies d'automne ou les neiges d'hiver.
Maintenant devant nous, sur la route, se pressent des boeufs, des vaches, des moutons, des mulets en plus grand nombre, précédés ou suivis de leurs guides, et ployant sous le faix de leurs larges tellis tout gonflés de marchandises. Hommes et bêtes se rendent au Souk-el-Sebt de Tizi-Ouzou. Le mulet kabyle remplace ici le petit âne arabe. Il en est le digne émule par la sobriété, la résignation et le courage; mais, plus robuste que lui, il est un peu moins malheureux. De temps à autre quelques bêtes effrayées, boeufs ou moutons, se mettent à courir devant la diligence, et le maître du bétail de crier, et le postillon de faire claquer son fouet, et les animaux que ce vacarme épouvante de redoubler de vitesse. Souvent cette course burlesque dure l'espace d'une lieue. Alors les pauvres bêtes folles de terreur, mais épuisées d'haleine, s'élancent brusquement sur les pentes raides de la montagne ou du ravin, et le Kabyle saute, grimpe, bondit derrière elles, sue sang et eau pour les rassembler et les ramener sur la route. La diligence ne ralentit jamais son allure: tant pis pour qui se fera écraser! Les Kabyles sont tout aussi lents à se garer que les arabes. Cependant le postillon ne les avertit qu'en cas de péril imminent; et encore est-ce presque toujours avec le fouet qu'il leur donne cet avertissement.
—Eh! postillon, s'écrie le Général indigné, vous traitez ces braves gens en véritable Turc.
—Je mène la poste, Madame, ne vous l'ai-je pas dit? et si je devais m'arrêter toutes les fois qu'ils me barrent le chemin eux et leurs bêtes, nous n'arriverions pas aujourd'hui, mais demain. Ils doivent me faire place et le savent bien; mais ça les ennuie, ces messieurs, de se déranger pour des Roumis.
A Tizi-Ouzou [Le col du genêt épineux.], où nous arrivons vers cinq heures du soir, nous nous retrouvons en pleine France. La diligence s'engage dans une large rue bordée de maisons bien bâties et s'arrête devant un hôtel d'assez bonne apparence. Plusieurs indigènes s'offrent pour porter nos bagages. L'un d'eux, un beau garçon de dix-huit ans, à l'oeil vif, au front intelligent, nous fait le salut militaire:
—Madame, dit-il, vous plaît-il que ce soit moi?
—Oui, mais où as-tu donc appris à parler si poliment?
—A l'école de Tizi-Ouzou, Madame, et puis mon père est un des spahis du commandant.
—Sais-tu lire?
—Sans doute; écrire aussi, et calculer.
Le Philosophe s'écrie, transporté:
—Tous les fusils et tous les canons de France pour un maître d'école!
—Voulez-vous m'emmener? lui demande le jeune Kabyle.
—Où cela?
—A Paris. Je vous servirai fidèlement.
—Tu quitterais tes montagnes?
—Et ma famille, et ma femme: tout pour aller en France.
—Tu es marié?
—Depuis un an.
—Tu n'aimes donc pas ta femme? dit madame Elvire d'un air de reproche.
Un dédaigneux sourire arqua les lèvres du jeune Kabyle:
—Qu'est-ce que nos femmes à nous auprès des dames françaises qui sont tout ensucrées?
Les Kabyles sont si friands de sucre que neuf sur dix escaladeraient le plus ardu des thamgouths [Pics.] pour en croquer un morceau.
Devant la porte de l'hôtel, plusieurs hommes nous attendent: ce sont des guides qui viennent là, chaque jour, à l'arrivée de la diligence. Ils nous offrent leurs mulets pour monter au fort National. Nous l'apercevons là-haut, sur le pic le plus élevé des Aïth-Iraten, comme un aigle en son aire. Mais si imposant que soit le rempart naturel qu'il couronne, nos regards s'en détournent aussitôt, attirés par un formidable géant de pierre, d'aspect sombre et menaçant, qui nous dérobe le ciel et enfonce profondément dans les nues sa tête blanche. Muets, nous contemplons le Djurjura; à cette admiration silencieuse se mêle une crainte vague.
Pendant qu'on dresse la table, je me fais conduire par notre jeune Kabyle au bordj de Tizi-Ouzou qui domine un mamelon: c'est une ancienne citadelle turque; une garnison française l'occupe depuis 1855; on y monte par une rampe empierrée assez douce, en laissant à droite, à mi-hauteur de la colline, une jolie église de construction récente.
—Vous allez au fort Napoléon [Aujourd'hui le fort National]? me demanda mon guide.
—Demain.
—Et après-demain, vous reviendrez à Tizi-Ouzou pour retourner à Alger.
—Nous nous proposons de traverser toute la Kabylie et de faire l'ascension du Djurjura.
—Oh! exclama-t-il.
—Y a-t-il du danger?
—Non, avec de bons mulets. Le commandant vous en procurera.
—Mais… les Kabyles? ajoutai-je, non sans un peu d'embarras.
—Ils vous offriront la diffa [Repas des hôtes.].
—Et la nuit? nous n'avons pas de tentes.
—Vous dormirez dans un village, chez un caïd [Juge de paix.], ou chez l'amin [Maire.].
—Et nous pourrons dormir tranquilles?
—Oui, si les puces ne vous tourmentent pas trop.
—N'aurons-nous pas d'autres ennemis à craindre?
Le jeune Kabyle parut blessé autant que surpris de ma question:
—Est-ce qu'en France on tue les hôtes? s'écrie-t-il; en Kabylie, ils sont sacrés, et voici ce que porte le kanoun [La charte.] de mon village: «Tuer son hôte pour le voler est un crime qui ne peut s'expier que par la lapidation. Tous les biens du coupable sont confisqués. Sa maison sera détruite de fond en comble.»
—Quelques tribus pourtant, les Mlikeuch entre autres, passent pour être des voleurs et des assassins.
—Les Mlikeuch ont souvent tué et volé les Arabes qui traversent la vallée de l'Oued-Sahel, ou bien leurs ennemis, les Aïth-Abbès; mais aucun d'eux n'a jamais dépouillé son dif [Hôte.]. Outre le déshonneur qui en retomberait sur toute la tribu, celle-ci est responsable de vos personnes et de vos bagages. Et puis un de nos proverbes dit: Un enfant peut parcourir toute la Kabylie, une couronne d'or sur la tête.
—Eh bien! dis-je en serrant cordialement la main de mon guide, je ne demanderai pas d'escorte au commandant.
Le commandant de Tizi-Ouzou m'accueillit avec cette bonne grâce particulière à l'officier français, homme du monde, et que nous devions retrouver comme un charme de plus ajouté aux plaisirs du voyage, partout, jusqu'au Désert.
—Pour aller au fort, me dit-il, vous n'aurez pas besoin d'escorte, vous pourriez vous passer d'un guide en suivant la route. Mais je vous donnerai un de mes cavaliers qui vous y conduira par la traverse. Dans la grande Kabylie, vous serez d'autant mieux gardés que vous ne le serez pas du tout.
Le bordj, quand j'y entrai, m'avait paru entièrement dégarni de troupes. J'exprimai mon étonnement qu'il n'en fallût pas davantage pour défendre une position si importante; car, outre que là est la clé de la vallée du Sébaou, le bordj renferme un grand appareil militaire, des réserves d'artillerie et des munitions de guerre, un hôpital pour quatre cents hommes et une manutention pour douze mille rations de pain.
—Les Kabyles sont-ils donc absolument soumis? demandai-je au commandant.
Il sourit finement, et se contenta de me répondre:
—Nous ne sommes pas leurs hôtes, nous, mais leurs maîtres: on l'oublie trop à Alger. Pour quelle heure voulez-vous vos mulets?
—Pour six heures du matin.
—Eh! partez à dix heures après déjeuner; d'ici au fort il n'y a qu'une promenade. Vous arriverez pour dîner.
En descendant la colline, je vis de gros nuages qui venaient de l'ouest.
—Mon ami, dis-je au jeune garçon, quel temps fera-t-il demain?
—Es-tu sorcier, Monsieur?
—Non.
—Eh bien! moi non plus; mais il y a un moyen de le savoir.
—Ah! lequel?
—C'est d'attendre à demain.
Et il se mit à rire de grand coeur. D'humeur joviale et goguenarde, le Kabyle aime ce genre de plaisanteries naïves. S'ils sont plusieurs, ils s'y exercent entre eux, et c'est alors à qui mystifiera les autres.
Je trouvai mes compagnons, la serviette dépliée; la soupe fumait sur la table.
On nous servit un potage gras ornementé d'un alphabet en pâtes, des hors-d'oeuvre, une dorade de la Méditerranée, un gigot provenant par malheur d'un mouton à queue plate, qui ne vaut pas à beaucoup près le mouton à queue ronde; des petits pois nouveaux; une salade du vert le plus tendre, gloire récente des jardiniers kabyles, qui sont les premiers jardiniers du monde; enfin, l'inévitable dessert d'Algérie: fromage de gruyère, oranges, figues, amandes et raisins secs. On ne dîne pas trop mal vraiment sur le col du Genêt épineux.
En apprenant qu'il faudrait nous engager sans escorte dans la haute montagne, le Général ne put réprimer un mouvement d'alarme. Mais comme il était le plus brave de nous quatre, ce fut lui qui, l'instant d'après, réconforta le Caporal. La pluie tombait à grosses gouttes, et M. Jules venait de nous exposer le péril d'être assaillis sur le Djurjura par une de ces tempêtes diluviennes si fréquentes pendant l'hiver et jusqu'en avril, qui arrachent les arbres, renversent les hommes et rendent les chemins impraticables, même pour les mulets kabyles.
—Le pis qui puisse nous arriver, observa flegmatiquement le Conscrit, c'est de nous noyer dans un torrent ou de nous casser la tête au fond d'un précipice. Or, rien ne pouvant m'empêcher de partager le sort de mon Général, je me dis: mourir ici ou ailleurs, il faut toujours finir par là.
Le lendemain, par un soleil radieux, nous enfourchons nos bêtes avec l'ardent désir de vivre et, de visiter ce coin du monde presque inexploré, que son mystère pare à nos yeux de couleurs magiques.
Maintenant la croupe d'argent du Djurjura étincelle, et la lumière enveloppe ses flancs comme un immense voile blanc. Le cavalier du commandant est là, fièrement campé sur son bon cheval arabe qui secoue la crinière et frappe du pied la terre. Nos bagages sont chargés sur un cinquième mulet. Pauvre bête! il a la plus lourde charge; son maître le plaint, et les autres muletiers, tout en poursuivant de leurs lazzis l'homme et l'animal, finissent par prendre à la main, celui-ci un sac de nuit, celui-là une petite valise, le troisième, un rouleau de couvertures de voyage. Partons-nous? Partons-nous?
Voici le commandant à cheval qui descend au grand galop la rampe du bordj. Il vient saluer madame Elvire; et quelques-uns des Kabyles qui nous entourent, les vieux surtout, demeurent tout ébahis en voyant un personnage si considérable témoigner à une femme les marques du plus profond respect.
Enfin, nous sommes en route, quelqu'un accourt: c'est notre jeune
Kabyle.
—Pourquoi ne voulez-vous pas m'emmener? dit-il. L'an dernier, un Anglais de passage ici m'avait promis de me prendre pour domestique; mais pendant que j'étais allé embrasser mon père, il disparut et je ne l'ai plus revu. Pour vous suivre et voir Paris, je donnerais la moitié de ma vie.
—Eh bien, lui répond très-sérieusement le Philosophe, je te chercherai une place à Paris.
Avis à qui voudra se donner le luxe original d'un valet de chambre kabyle: nous sommes en mesure de lui en fournir un. Ce jeune et beau montagnard, amoureux de la France, nous souhaite un bon voyage d'un air mélancolique. Pour le consoler, je lui offre un cigare, et madame Elvire lui met délicatement entre les lèvres une pastille de chocolat.
A peine sortis de Tizi-Ouzou, nous quittons la route carrossable pour prendre la traverse. Nous suivons l'Oued Sebaou dont le lit, très-large en cet endroit et presque partout à sec, se resserre sur notre gauche, vers les gorges de Timizar-el-Robar [Les gorges des terrains friables.], où la rivière, en temps de crue, devient un torrent furieux. Sur notre droite, resplendit le Djurjura, frappé en plein par le soleil. Devant nous sont les montagnes des Aïth-Iraten, aux pieds desquelles coule un affluent de l'Oued Sebaou, l'Oued Aïssi, peu profond, mais très-rapide. Nos mulets y entrent résolument; ils le traversent sans encombre, ayant de l'eau jusqu'au ventre, et en suivant d'instinct une direction oblique contre le courant. Au milieu de jardins et de prairies où il y a autant de fleurs que de brins d'herbe, nous voyons les derniers gourbis en torchis et en branchages. Déjà au sommet des premiers mamelons, nous distinguons les murs blancs et les toits rouges des Aïth-Irdjen.
La route que nous avons reprise, près d'une ferme française abandonnée et en ruines, court entre des champs d'orge tout constellés de fleurettes jaunes qui éblouissent nos yeux comme de petites étoiles d'or. Nos mulets foulent des géraniums multicolores. Des arbres d'un vert ardent et d'autres d'un vert tendre se pressent pêle-mêle sur les flancs de la montagne; ce sont les principales richesses kabyles: les figuiers et les oliviers. Nous faisons une courte halte devant un pauvre taudis où plusieurs hommes sont étendus sur une natte en sparterie. Près de là, une vieille femme maigre coupe de l'herbe sur le talus de la route. Elle est couverte de guenilles et coiffée d'une calotte rouge d'où s'échappe une chevelure hérissée. Un homme décharné, son mari, sort de la case; un burnous troué cache mal sa nudité. Il arrache quelques branches au toit de sa demeure, puis retourne à l'intérieur pour les placer sur un feu de braise qui brille au fond d'un trou. Il se couche par terre et souffle son feu dont la fumée s'échappe par la porte et par les fissures.
—Quelle misère! dit madame Elvire attristée.
—C'est un café kabyle, Madame, lui répond le cavalier, il n'y en a pas d'autre d'ici au fort, et tu n'en rencontreras pas un seul dans la grande Kabylie.
—Les gens de la montagne n'aiment-ils pas le café?
—Oh! beaucoup, beaucoup; mais ils n'en boivent guère, et ce brave homme, quoique placé sur la grande route d'Alger, en débite à peine six tasses dans sa journée.
—Et pourquoi donc?
—Parce que la tasse coûte un sou, et que pour la plupart de nous un sou, c'est comme une pièce d'or pour toi, Madame.
Le cafaoudji nous sert le café dans de petites coupes en porcelaine de Gibraltar. Nous le trouvons exquis, et invitons à ce régal le cavalier et les muletiers. Si pauvre qu'il soit, l'établissement a pourtant son parasite: un Kabyle à tête branlante, plus décharné encore et plus nu que le cafetier lui-même; mais il n'est pas plus honteux de sa nature que de sa misère. En ce pays de vraie égalité, où le préjugé de l'argent ne gouverne pas plus que le préjugé de la naissance, celui qui n'a que la terre pour lit et le ciel pour toit est estimé par les autres, comme par lui-même, ce qu'il vaut. Nous offrons au vieillard du café et une aumône qu'il accepte d'un air digne.
Alors, quittant de nouveau la route, nous gravissons les premières pentes de la montagne. Le cavalier, que le moka sucré a mis de belle humeur, nous chante la Chanson du marabout.
Nous atteignons un plateau couronné d'oliviers; c'est l'emplacement des Souk-et-H'ad (marché du dimanche) des Aïth-Iraten. Nous nous y arrêtons pour contempler un paysage qui défie la plume et le pinceau: dans le fond de la vallée, l'Asif Aïssi et l'Asif Sébaou serpentent en capricieux méandre, ici rivières, là-bas ruisseaux, ailleurs flaques d'eaux miroitantes. A droite et à gauche, se dressent presque à pic les montagnes des Aïth-Iraten, que nous commençons à gravir et où nos yeux, éblouis par l'éclat métallique de la pierre, se reposent sur la robe verte des arbres. A leur pied, entre les sables, les graviers et les cailloux roulés des deux rivières, ondulent des froments, des orges et des foins qui ressemblent de loin à des massifs de roses. Partant, autour de nous, resplendissent les merveilles du printemps dans un cadre magique de lumières et d'ombres, violent, mais pourtant harmonieux en ses tons heurtés qui passent incessamment, sous le jeu des rayons solaires, du noir de suie au blanc d'argent, ou du jaune d'or au rouge de pourpre. Un vautour à tête blanche plane, tantôt immobile, le bec au vent, s'enivrant d'air, ou tantôt en quête d'une proie, faisant un large circuit dans l'azur. Là-bas, au milieu d'une eau courante, c'est une cigogne qui, appuyé sur une de ses échasses, attend patiemment qu'Allah lui envoie un barbeau ou une alose.
En 1857, dans les premiers jours de mai, la plaine mamelonnée qui descend vers Tizi-Ouzou se couvrait de tentes blanches et de cabanes en branchages. La voix du clairon se mêlait à la voix des sources qui bruissent en des rigoles naturelles qu'elles ont profondément creusées au flanc du rocher. Du haut de leurs pics réputés inaccessibles, les Aïth-Iraten considéraient d'un oeil calme ce flot d'ennemis grossissant de jour en jour. Des quatorze expéditions dirigées contre la Kabylie depuis 1830, aucune n'avait encore pu les atteindre. Ils se fiaient aux murailles presque verticales que la nature avait érigées pour servir de rempart à l'indépendance berbère: à elles de rendre vain l'assaut des Roumis, à eux-mêmes de changer leur audace en confusion et en désastre. En se voyant si nombreux et appuyés par tous leurs alliés en armes, ils ne comptaient plus leurs adversaires; ils escomptaient déjà la victoire et se flattaient d'affranchir à jamais, du même coup, toutes les épaules kabyles. Le cavalier Maâkara nous assure que telle était chez eux la certitude du succès, qu'ils dormirent sur les deux oreilles dans la nuit du 24; mais ce jour-là, quel réveil! Au roulement du tambour, toute l'armée s'ébranle: la division Yusuf au centre, les divisions MacMahon et Renault formant les deux ailes. Elles abordent résolûment les contre-forts qui supportent le plateau culminant du Souk-el-Arba [Marché du vendredi.], à la fois le principal marché des Aïth-Iraten et comme le sanctuaire inviolé de leur race. C'est là qu'il faut aller planter sous le feu de l'ennemi le drapeau tricolore! Par quels chemins? Il n'y en a pas. En beaucoup d'endroits, se dresse un mur vertical, et partout ailleurs la pente est si raide qu'elle ferait hésiter les chèvres.
Le tir des Kabyles est plus meurtrier que celui des Arabes. Ils ne lâchent leur coup qu'après avoir bien visé, le canon du fusil appuyé. Les défenseurs de cette redoutable citadelle sont intrépides; à ses bastions naturels, ils ont ajouté des barricades; et si à la violence de leur feu on peut juger qu'ils combattent par milliers, c'est à un ennemi invisible qu'on a affaire, car il s'embusque derrière une pierre ou derrière un arbre, il rampe, il bondit, et avant qu'on ait eu le temps de lui renvoyer une balle, il a déjà disparu. Cependant vers quatre heures de l'après-midi, refoulés d'étage en étage et partout repoussés malgré une défense héroïque, les plus vaillants, frappés de stupeur, se retirent en désordre sur le plateau du Souk-el-Arba. En voyant les Roumis vainqueurs en couronner les trois crêtes, quelques-uns cherchent la mort pour ne pas survivre au spectacle de leur montagne conquise.
Le maréchal Randon, qui commande en chef, établit son quartier général au village de Tir-ilt-el-Hadj-Ali, avec la division Yusuf; la division MacMahon campe à Imaïseren et Bou-Arfâa, et la division Renault à Ouailel. Cette journée a coûté aux Français 63 morts et 443 blessés [Émile Carrey, Récits de Kabylie, campagne de 1857.]. Nul n'a compté les victimes du patriotisme kabyle. Elles furent sans doute cruellement nombreuses, car presque toutes les tribus de la confédération des Aïth-Iraten et beaucoup d'autres sofs alliés avaient fait parler la poudre.
La grande et belliqueuse tribu des Aïth-Iraten se divise en cinq fractions: les Aïth-Irdjen, 16 villages, 975 fusils; les Aïth-Akerma, 25 villages, 1060 fusils; les Aïth-Oumalou, 14 villages, 840 fusils; les Aïth-Ousammeur, 8 villages, 780 fusils; et les Aïth-Aguacha, 11 villages, 600 fusils: soit 74 villages et 4055 fusils. Les tribus qui, de gré ou de force, ont constamment suivi leur politique, sont: les Aïth-Fraoucen, les Aïth-Bou-Chaïb, les Aïth-Khelili [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].
A ces combattants, s'étaient joints les contingents des Aïth-Yenni, des Aïth-Menguelate, des Aïth-Illilten et d'autres accourus de toutes parts à la défense de la patrie.
Le lendemain au point du jour, la lutte recommence plus acharnée, car le désespoir inspire à ces héros vaincus le mépris de la mort ou le dégoût de la vie. Quand la poudre est épuisée et toute résistance inutile, cinquante maires de villages viennent demander l'aman [Pardon.].
Leur attitude est triste, mais digne et fière encore. Au nom de tous les fils des Iraten, ils s'engagent à remplir les conditions du vainqueur.
—Vous reconnaîtrez, leur dit-on, l'autorité de la France [Émile Carrey, Récits de Kabylie.]. Nous irons sur votre territoire comme il nous plaira; nous ouvrirons des routes, construirons des bordjs, nous couperons les récoltes qui nous seront nécessaires pendant notre séjour, mais nous respecterons vos figuiers et vos oliviers.
Les amins s'inclinent; mais lorsqu'on leur dit qu'ils auront à livrer des otages et à payer cent cinquante francs par fusil, un dernier cri de révolte s'échappe de quelques poitrines:
—Les Aïth-Iraten ne sont pas tous riches, et parmi eux beaucoup n'ont pas assez d'argent pour payer cette somme.
Cependant ils apprennent qu'on ne leur prendra ni leurs femmes, ni leurs enfants, ni leurs maisons, ni leurs champs, ni même une figue sans la payer, qu'ils seront admis sur tous les marchés, et que leurs kanouns seront respectés sous la seule réserve que les amins, élus par eux, seront agréés de l'autorité française: alors les fronts assombris s'illuminent.
Et la paix signée, les vaincus d'accourir en foule dans le camp des vainqueurs, où, avec cette mobilité d'humeur qui caractérise les deux races, Kabyles et Français se mêlent, se parlent et se comprennent par signes, se traitent mutuellement comme s'ils avaient toujours été les meilleurs amis. Quiconque a pu reconnaître leurs nombreux traits d'union doit se demander s'il était bien nécessaire de verser tant de sang, et si, en le versant, on a choisi le bon moyen de faire de la Kabylie une amie dévouée de la France. On n'a pas touché à leurs institutions nationales: pour nous un devoir, et pour eux un droit. Mais ne pouvait-on les conquérir plus sûrement que par les armes, et les attacher étroitement à la fortune de la colonie, en s'adressant à leur intelligence très-vive en même temps qu'à leur intérêt aiguillonné par la misère?
J'interrogeai là-dessus notre guide Maâkara:
—Monsieur, me répondit-il, tous les Kabyles qui ont eu des relations avec les Français les préfèrent et de beaucoup aux Arabes qu'ils détestent et aux Juifs qu'ils méprisent. Il y a déjà maintenant plus d'argent chez eux que du temps des Turcs, qui pillaient leurs villages, brûlaient leurs récoltes, dépouillaient et souvent égorgeaient les malheureux qui vont faire la moisson dans la plaine, ou exercer un métier dans les villes du littoral. Au lieu de les égorger ou de les piller, les Français les protègent contre les malfaiteurs; ils ont construit de bonnes routes par où un peu de bien-être commence à pénétrer dans nos montagnes. Les Kabyles ne sont pas des ingrats et encore moins des aveugles. Celui qui leur apportera la richesse fera d'eux tout ce qu'il voudra.
—La richesse! s'écria le Philosophe, elle fera pousser un gros ventre au Kabyle allègre! elle changera en Romain du Bas-Empire ce libre et fier républicain! Tu ne sais donc pas, ô Maâkara, que la richesse est la grande misère des Français?
Le cavalier comprit-il ce singulier aphorisme? je ne sais; mais il répondit en souriant:
—Ah! Monsieur, j'en voudrais bien un peu, moi, de cette misère-là!
Nous montons par un sentier kabyle impraticable pour quiconque n'est pas mulet ou muletier indigène: plutôt un escalier qu'un chemin, formé de pierres inégales, grandes, petites, pointues, arrondies, assemblées par le hasard, tenant ensemble par la force de l'habitude, se détachant parfois; ou bien c'est le rocher que nos bêtes gravissent par bonds périlleux. De l'un ou l'autre côté de ce casse-cou sinueux et pittoresque, partout où la pierre est recouverte d'une couche de terre végétale, s'étalent de belles plantes potagères dans des jardins merveilleusement cultivés que gardent des haies d'épines. Puis ce sont des oliviers et des figuiers où des rossignols et des fauvettes se disputent le prix du chant. Au pied de chaque arbre, le sol, légèrement creusé, forme comme une vasque pour retenir les eaux d'arrosage. Ailleurs, verdissent des blés d'orge et de froment de la plus belle venue; là, peu ou point d'herbes parasites. Des arbres de luxe, vignes, orangers, cédrats, grenadiers, cerisiers, pommiers, pruniers et noyers décorent quelques enclos; beaucoup sont en pleine floraison, et l'air est tout imprégné de leurs arômes suaves. Nous marchons maintenant à travers un inextricable fouillis de branches, de feuilles et de fleurs. Ces arbres, amis de l'homme, étendent vers nous leurs bras dans le sentier, nous montrant leurs fruits en promesses. Les figuiers vigoureux et qui ont besoin d'espace nous barrent par moment le chemin; ils nous obligent d'admirer leurs larges feuilles luisantes, si élégamment découpées, et la riche récolte que le montagnard fera au prochain kherif ou cueillette des figues. Pendant ces jours d'abondance, il ira avec sa famille habiter son asib [Maison ou gourbi d'été.]; ils s'enivrera en savourant la figue fraîche, blanche ou noire, comme le vigneron de France en dégustant le vin nouveau. Mais cette ivresse des figues n'est ni grossière ni méchante; elle exalte en lui jusqu'au fanatisme l'amour de la liberté. Alors les pauvres iront de jardin en jardin, bien accueillis partout, et mangeront à discrétion de ces fruits nourrissants et exquis. Alors aussi, mêlés à eux, couverts de haillons sordides, les derviches fanatiques trouveront l'oreille des Kabyles plus accessible, quand, pour les pousser à la rébellion, ils leur diront: «Que le Roumi vienne! où qu'il nous faille aller pour le combattre, nous trouverons à vivre! et s'il brûle nos villages, cet arbre qui nous donne la nourriture nous procurera un toit pour la nuit.»
Devant nous, quel charmant tableau! Dans l'angle d'un carrefour auquel aboutissent plusieurs sentiers, coule une thâla [Fontaine.]. Des femmes, des jeunes filles et des enfants se pressent autour d'un mince filet de cristal liquide. A notre approche, deux ou trois, les plus timides, fuient dans la montagne, emportant, gracieusement posée sur l'épaule, leur medhid [Cruche à eau.] d'une belle forme antique. D'autres se voilent le visage avec la main, mais nous regardent entre leurs doigts aux ongles teints de henné. L'une d'elles nous accueille par un sourire, et, avec un geste plein de coquetterie mutine, c'est un de ses yeux seulement qu'elle nous dérobe. Pourquoi?… Ah! pauvre enfant! elle est borgne. Les plus petites, qui ont aussi une cruche mesurée à leur taille,—car à peine sorties du berceau, on leur enseigne le dur labeur de la ménagère kabyle,—se réfugient dans les jambes maternelles en criant: O imma! ô imma! ô maman! ô maman! Nos muletiers vont à la fontaine, faire leurs oudou-el-seghir, ablutions que tout bon musulman doit renouveler cinq fois dans un jour. Ils mouillent leurs mains, se gargarisent et aspirent l'eau par les narines en disant: «O mon Dieu! fais-moi sentir l'odeur du paradis.» Pendant ce temps, nos regards demeurent attachés sur le groupe féminin. De son côté, il nous contemple avec une curiosité ébahie qui touche à la stupeur.
—Maâkara, sais-tu l'âge de cette fillette dont les dents sont des perles, et les yeux des diamants noirs?
—Madame, c'est une femme mariée et déjà mère.
—Tu la connais?
—Non, mais le bijou qu'elle porte au front dit qu'elle a mis au monde un garçon.
C'était le glorieux tavezimth tant désiré des jeunes épousées: grand anneau d'argent ouvragé et orné de corail qu'elles étalent avec orgueil sur leur front le jour où elles donnent naissance à un fils; si c'est une fille, elles le placent modestement sur leur poitrine, entre les seins.
—Quel âge as-tu? demanda le cavalier à la belle Kabyle.
—Quatorze ans.
—Mais à quel âge, Maâkara, mariez-vous donc vos filles?
—A quinze ans, à douze, à dix ou même à neuf ans, dès qu'elles deviennent nubiles. Parfois, le marché se conclut quand la petite tette encore; et jusqu'au jour où le mari la prend dans sa maison, elle est déjà comme sa femme.
—Et qu'est-ce que vaut une femme en Kabylie?
—Le prix varie, Madame, depuis soixante jusqu'à cinq cents ou mille francs. Cela dépend de la beauté de la fille, de l'amour ou de la fortune du prétendant.