JACK LONDON

LE
VAGABOND
DES ÉTOILES

TRADUCTION DE
PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF

PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE, 21

MCMXXV

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

Michaël, chien de cirque.7 50
La Peste écarlate, 1 vol. in-16.7 50
Le Fils du Loup, 1 vol. in-16 (Nouvelle édition).7 »
Martin Eden, 1 vol. in-16 (Nouvelle édition).7 50
Jerry dans l’Ile, 1 vol. in-16.6 »
Croc-Blanc, 1 vol. in-16.6 50
Le Talon de Fer, 1 vol. in-16.7 »

EN PRÉPARATION

Le Peuple de l’Abîme (Traduit de l’anglais par PaulGruyer et Louis Postif).
La Croisière du Snark (idem).
Béliou-la-Fumée (idem).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR FIL LAFUMA DONT QUINZE HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 60 ET DE 61 A 75.

Tous droits réservés pour tous pays.
Copyright by Les Editions G. Crès et Cie, 1925.

PRÉFACE DES TRADUCTEURS

Ce titre de Vagabond des Étoiles est symbolique. L’honorable assassin, Darrell Standing, a été condamné à la réclusion pour la vie et purge sa peine dans le bagne de San Quentin, en Californie. Possédant une certaine éducation, et ancien professeur d’agronomie, il est fortement imbu de sa supériorité intellectuelle. Au lieu de se courber silencieusement sous la loi de fer, qui est désormais la sienne, il aggrave son cas en morigénant les gardiens, plus ou moins brutaux, qui commandent en cette géhenne, et en adressant aux autorités supérieures, chaque fois que l’occasion s’en présente et qu’il le juge nécessaire, des remontrances bien senties. Il se fait prendre en grippe, et les châtiments, de plus en plus implacables, s’abattent sur lui ; notamment celui de la terrible camisole de force. Loin de se soumettre, toujours plus il se rebiffe. Finalement, il est impliqué dans un complot de prétendue dynamite, soi-disant introduite par lui dans l’enceinte du bagne. Comme on lui sait la tête dure, il a beau nier, on ne le croit pas. Et, plus il niera, sous les menaces et les châtiments empirés, moins on le croira. La situation est sans issue et le résultat en est, pour l’honorable professeur Darrell Standing, que la sinistre « cellule solitaire », réservée aux « incorrigibles », se referme à tout jamais sur lui. Mort vivant, il y devra terminer ses jours, non sans que les autorités, toujours affolées par la fameuse dynamite, ne continuent à mettre tout en œuvre afin de lui extirper un secret inexistant. Mais, tandis que, pour des périodes toujours plus longues, il gît là, sur le sol de son cachot, étreint, comme une masse inerte, dans la camisole de force, Darrell Standing, dans une sorte de transe cataleptique, produite par l’excès même de la souffrance, parvient à dédoubler sa personnalité physique et morale. Tandis que son corps demeurera captif, son esprit, libéré, s’enfuira de sa dépouille charnelle et s’en ira vagabonder dans le temps et dans l’espace, jusqu’aux étoiles.

Alors le convict de San Quentin, l’actuel professeur-assassin Darrell Standing, revivra successivement toutes ses existences passées, depuis l’époque où il rampait dans la fange, aux premiers âges du monde. Il réincarnera tous les corps animés par son âme immortelle, qui leur a survécu.

Rappelons brièvement que cette théorie philosophique de la réincarnation des âmes, de leurs transmigrations consécutives dans des corps différents (c’est ce qu’on appelle la « métempsychose »), a été émise dès l’Antiquité, par de nombreux philosophes, notamment par Pythagore, qui affirmait avoir eu en ce monde plusieurs vies successives. « Il avait d’abord été Aïthalides, et alors il passait pour fils d’Hermès [nom grec de Mercure]. Ce dieu lui avait accordé une faveur spéciale qui devait être de ne jamais perdre la mémoire de ses vies à venir. Il mourut, et son âme passa dans le corps d’Euphorbos, qui fut tué par Ménélas à la guerre de Troie, comme on le voit au Chant XVII de l’Iliade. Or, racontait Pythagore, Euphorbos se rappelait sa vie précédente sous le nom d’Aïthalides, puis les voyages qu’il avait faits après sa mort, les plantes, les corps d’animaux qu’il avait habités, enfin son existence dans les Enfers et ce qu’il y avait vu.

« Euphorbos étant mort, son âme passa dans le corps d’Hermotimos. Hermotimos avait, à son tour, conservé le souvenir des combats que, sous le nom d’Euphorbos, il avait soutenus contre Ménélas. Il reconnut, dans un temple d’Apollon, les débris du bouclier que Ménélas avait consacré à ce dieu : c’était le bouclier que Ménélas portait quand il combattit contre Euphorbos.

« Après la mort d’Hermotimos, l’âme de ce dernier passa, disait Pythagore, dans le corps de Pyrrhos, pêcheur de Délos, et c’est du corps de Pyrrhos qu’elle vint animer le corps de Pythagore. Ainsi, prétendait le célèbre philosophe, Aïthalides, Euphorbus, Hermotimos, Pyrrhos, Pythagore, cela fait cinq corps d’hommes, que la même âme a successivement habités, et il faut y ajouter un certain nombre de plantes et de corps d’animaux[1]. »

[1] D’Arbois de Jubainville. Les Druides et les Dieux celtiques à formes d’animaux.

La même âme pouvait non seulement animer des formes de sexes différents, mais, comme on le voit, des animaux et des plantes. On retrouve cette croyance, qui se rapporte, en somme, à l’idée d’une commune origine de tous les êtres animés et de toute la nature vivante, jusque dans les plus vieilles épopées celtiques. Elle a été reprise par des philosophes modernes et fournit un aspect intéressant de la théorie de l’hérédité. Car quelque chose subsistera toujours, dans l’incarnation présente, des incarnations antérieures.

La doctrine spirite, notamment, fondée par Allan Kardec (1803-1869), reprit à son compte la théorie de la réincarnation. Elle diffère de celle de la simple métempsychose en ceci que jamais l’âme humaine, qui peut avoir son origine dans des esprits inférieurs, ne rétrograde vers ceux-ci. Au moment de la mort, l’âme se détache du corps, erre dans l’espace jusqu’au moment de sa réincarnation, et revient s’améliorer sur la terre, par la souffrance. Puis, quand elle est parvenue à un état de pureté suffisant, elle quitte définitivement notre monde, pour aller habiter des mondes plus parfaits et se rapprocher continuellement de l’Esprit Divin, dont elle fera partie quelque jour. Divers savants et philosophes modernes, Sir Oliver Lodge, en Angleterre, Lombroso en Italie, le colonel de Rochas en France (auquel Jack London fait allusion dans ce livre), Camille Flammarion, les Drs Richet et Paul Gibier (condisciple de L. Pasteur), se sont, entre autres, occupés de cette doctrine au point de vue scientifique et ont écrit à son sujet des ouvrages intéressants.

Il va de soi que nous n’avons à envisager ces systèmes qu’au point de vue des péripéties littéraires et romanesques qu’en a tirées Jack London. Leur mise en action nous vaut un certain nombre de récits, où l’on retrouve toute la verve, puissamment évocatrice, du célèbre romancier californien.

C’est ainsi que le convict Darrell Standing réincarne l’enfant qu’il fut, en une vie antérieure, dans une tragique caravane d’émigrants, massacrée traîtreusement au pays des Mormons. Plus en arrière, il revit le sort d’un naufragé, jeté par la tempête sur une île rocheuse et déserte, où, par la force des choses et l’implacable loi de l’existence, il retourne à l’homme primitif et à l’âge de pierre. Plus loin encore dans le passé, il se retrouve centurion romain, à Jérusalem, lors du grand drame du Christ, auquel il assista. Il visite la Corée, où il a vécu une fabuleuse et farouche aventure, et revoit également la première femme qu’aux temps préhistoriques, il aima et pressa contre sa poitrine velue. Et toujours, dans toutes ses existences, fut en lui la « colère rouge », cette folie de tuer qui, finalement, va l’envoyer à la potence.

A côté de ces récits divers, mais qu’une même unité morale relie tous entre eux, revient, comme un inlassable leitmotiv, la narration des souffrances endurées dans son bagne par le malchanceux convict. Jack London, qui a frôlé, dans sa cahoteuse existence, tant de coupables et misérables déchets de la société, nous peint cruellement, sur des confidences directes reçues par lui, quelques-uns des sombres drames qui se jouent derrière les murs clos des maisons de force. Les bagnards qu’il nous présente ne sont pas des fantoches sortis, tout armés, de son imagination de romancier, comme le falot criminel du Dernier jour d’un condamné, de Victor Hugo ; ni des personnages, presque aussi fantaisistes, qu’un journaliste qui passe ignore profondément, et auxquels il prête, malgré lui, une partie de ses propres sentiments. L’auteur nous montre ici la vraie face de ces êtres dégénérés et sanglants, qui s’enorgueillissent de leurs cerveaux faussés. L’honorable professeur-assassin est, au demeurant, un ardent humanitaire, épris de justice comme pas un, et qui ne cesse de prêcher… le respect de la vie humaine. Cette déformation du réel se retrouve, semblable, chez tous les criminels et est bien connue de tous ceux qui les ont étudiés. De même, geôliers et fonctionnaires de tout ordre, dans le côtoiement journalier du dangereux gibier dont ils ont la garde et dont ils répondent, souvent au péril de leur propre vie, finissent par y perdre la tête. Et ce sont, dès lors, de part et d’autre, d’effroyables et impitoyables brutalités qui s’affrontent. C’est là ce qu’avec une poignante émotion nous décrit Jack London.

Tant en ce qui concerne ces sombres peintures qu’au cours des récits accessoires, une flamme admirablement tragique, et qui atteint par moments à une quasi-géniale grandeur, enveloppe tout ce volume. C’est un de ceux auxquels Jack London a le plus passionnément travaillé et où il a mis le plus de lui-même.

Le texte original est un peu plus touffu que celui que nous présentons au public. Il a été allégé, en certaines de ses parties, avec l’autorisation de Mrs. Jack London.

Paul Gruyer et Louis Postif.

LE VAGABOND DES ÉTOILES

CHAPITRE PREMIER
DARRELL STANDING SE PRÉSENTE

Bien souvent, dans mon existence, j’ai éprouvé la bizarre conscience que mon être se dédoublait, que d’autres êtres vivaient ou avaient vécu en lui, en d’autres temps ou en d’autres lieux. Ne proteste point, ô toi, mon futur lecteur. Mais scrute toi-même ta conscience. Retourne en arrière tes pensées, vers l’époque où ta personne physique et morale n’était pas encore cristallisée, où, matière plastique, âme en flux comme la mer montante, tu sentais à peine, dans le bouillonnement tumultueux de ton être, ton identité se former.

Alors tu te souviendras peut-être, en lisant ces lignes, de choses oubliées (car beaucoup d’oubli t’est venu depuis), de visions indécises et brumeuses, qui passèrent devant tes yeux d’enfant et qui, aujourd’hui, ne t’apparaissent plus que comme des rêves irréels, faits de pure fantaisie et qui prêtent à rire.

Tout, cependant, dans ces visions lointaines de ton être, n’était pas un songe. Quand, enfant, tout petit enfant, il te semblait, durant ton sommeil, que tu tombais dans le vide, d’une hauteur infinie ; lorsque tu croyais voler dans l’air comme font les oiseaux du ciel, ou que tu regardais avec horreur, autour de tes pieds enlisés dans la boue, ramper mille araignées répugnantes, mille créatures immondes, courant sur leurs pattes innombrables ou se traînant sur leurs ventres ; lorsque dansaient devant tes prunelles closes des formes cauchemardantes, inconnues, et que tu voyais se lever ou se coucher d’étranges soleils qui ne sont point de ce monde ; tout cela, peut-être, n’était point un vain rêve de ton imagination échauffée et fiévreuse.

Sais-tu d’où venaient ces visions déconcertantes et si elles n’avaient point leur origine dans d’autres vies antérieures, vécues par toi dans d’autres mondes que tu avais connus ?

Peut-être, quand tu m’auras lu, te seras-tu fait une opinion plus précise sur toutes ces troublantes questions, qui sans doute te laissaient jusque-là perplexe.

En vérité, je te le dis, les ombres de notre nouvelle prison nous enveloppent, dès notre naissance, et nous oublions bien trop tôt le passé. Et lorsque parfois il s’évoque devant nous, tandis que nous sommes encore dans les bras de notre mère ou que nous courons à quatre pattes sur le plancher, il ne produit en nous que la peur et l’épouvante. Car ces deux sentiments, venus d’une expérience préalable, dont nous avons gardé la confuse mémoire, sont innés chez l’enfant.

En ce qui me concerne, je me souviens fort bien qu’à l’époque lointaine où je n’étais qu’un marmot balbutiant, un petit être tendre, émettant de vagues vagissements, pour exprimer sa faim ou son besoin de sommeil, je me souviens, oui, que j’avais la notion très nette d’existences antérieures.

Moi dont les lèvres n’avaient jamais émis le mot « Roi », moi dont l’oreille ne l’avait jamais entendu prononcer, je me remémorais avoir été jadis le fils d’un Roi. Et aussi d’avoir été un esclave et un fils d’esclave, et avoir, autour du cou, porté un collier de fer.

Lorsque j’eus quatre ou cinq ans et, que, sans être encore moi-même, je commençai à sentir ma personnalité se former, il me parut que des milliers d’êtres luttaient en moi, que toutes ces vies préexistantes tentaient de s’incorporer dans mon existence présente, dont elles tiraillaient le moule en autant de sens divers. Et un désarroi indéfinissable en résultait, en ma jeune âme.

Je te vois, lecteur, hausser les épaules et traiter d’absurdes mes paroles. N’oublie pas pourtant, toi que je tenterai de faire cheminer à ma suite, à travers le temps et l’espace, n’oublie pas, je t’en conjure, que j’ai longuement réfléchi sur ces choses, que, durant des années, à travers bien des nuits pleines d’angoisses et de sueurs de sang, j’ai médité dans les ténèbres, face à face avec ces nombreux « moi » qui me tourmentaient. J’ai retraversé les enfers de toutes mes existences et je t’en apporte ici le récit, que tu liras pour te distraire une heure, ce livre en main, dans ton « home » confortable.

Mais, revenons à ce que je disais. A quatre ou cinq ans, je sentais donc ce passé indestructible et puissant travailler tout mon être, afin de lui donner la forme inconnue qu’allait prendre cet éternel devenir. C’est ce passé qui créait mes colères d’enfant, mes affections et mes joies, lui qui me faisait rire ou brailler. J’étais d’une nature emportée et nerveuse, et dans ma voix criaient mille hérédités disparues, qui n’étaient plus que des ombres. Dans mes colères puériles grondaient mille voix ancestrales, contemporaines d’Ève et d’Adam, mille grognements sauvages de bêtes préhistoriques, plus anciennes encore. Et, quand déjà je voyais rouge, c’était du sang qui remontait en moi, de tout là-bas.

Voilà le grand secret découvert. La colère rouge ! C’est elle qui m’a perdu, en cette vie actuelle qui est la mienne. A cause d’elle, d’ici quelques courtes semaines, je serai tiré de la cellule où j’écris, pour être conduit sur un parquet instable, légèrement surélevé, au-dessous d’un plafond orné d’une corde solide. Là on me pendra par le cou, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

La colère rouge ! Elle a fait mon malheur dans toutes mes vies. Elle est mon héritage catastrophique, qui date du temps où de vagues formes visqueuses précédaient l’origine du monde.

Il est temps, maintenant, lecteur, que je t’apprenne qui je suis. Non, non, je ne suis pas fou. Cela, il est nécessaire que tu en sois bien persuadé, pour croire ensuite ce que je vais te conter.

Je suis Darrell Standing. A ce nom, les quelques-uns d’entre vous qui m’ont connu me reconnaîtront sans peine. Aux autres, qui sont la majorité, permettez-moi de me présenter.

Il y a huit ans, je professais l’agronomie au Collège d’Agriculture de l’Université de Californie, à Berkeley. Alors la somnolence de cette paisible petite ville fut secouée par un événement imprévu, l’assassinat du professeur Haskell, dans un des laboratoires d’une des sections du dit Collège. Darrell Standing était l’assassin.

Je suis Darrell Standing. On m’arrêta, les mains encore teintes de sang. Je ne discuterai pas sur la question de savoir qui du professeur Haskell ou de moi avait, dans notre querelle, tort ou raison. Cela ne regarde personne. Le fait brutal est que, dans une vague de colère, de cette colère rouge qui a été mon fléau à travers les âges, j’ai tué mon collègue. Les rôles du tribunal témoignent que j’ai accompli cette action. Pour une fois, je suis d’accord avec eux.

Ce n’est pas pour ce meurtre, cependant, que je vais être pendu. Non. Comme châtiment, je fus condamné à la prison pour la vie. J’avais trente-six ans à cette époque. J’en ai quarante-quatre à présent.

Les huit années intermédiaires, je les ai vécues dans la prison d’État de Californie, à San Quentin. Cinq de ces années, je les ai passées dans les ténèbres d’un cachot. C’est ce qu’on nomme, dans le langage des lois, la détention solitaire. Les hommes qui l’endurent l’appellent « la mort vivante ».

Durant ces cinq années, pourtant, j’ai réussi à m’évader de mon tombeau, à m’en évader, séquestré comme je l’étais, en un vol inouï que bien peu d’hommes libres ont connu. Oui, je ris de ceux qui ont cru m’emmurer dans ce cachot et qui devant moi ont ouvert les siècles. J’ai, à leur insu, vagabondé, ces cinq ans, à travers toutes mes existences passées. Bientôt je vous conterai cela. J’ai tant de choses à vous dire que je ne sais trop par quel bout commencer.

Le mieux est de reprendre tout depuis le début, car vous connaissez insuffisamment qui je suis. Je suis né dans un des secteurs du Minnesota[2]. Ma mère était fille d’un immigrant suédois ; elle s’appelait Hilda Tonesson. Mon père, Chauncey Standing, était de vieille souche américaine. Il avait eu pour aïeul Alfred Standing, « domestique lié par contrat », un esclave, si vous préférez, qui avait été transporté d’Angleterre en Virginie, pour y travailler dans les plantations, au temps déjà lointain où Washington, jeune encore, exerçait la profession d’ingénieur-arpenteur et était occupé à mesurer les solitudes de la Pensylvanie.

[2] Le Minnesota est un des États de l’Amérique du Nord, riche en céréales, qui occupe le rivage nord-ouest du Lac Supérieur et touche à la province canadienne de l’Ontario.

Un fils d’Alfred Standing combattit dans la guerre de l’Indépendance ; un de ses petits-fils prit part à celle de 1812. Pas une guerre n’a eu lieu depuis, sans que les Standing y fussent représentés.

Moi, le dernier de la race, qui vais mourir sans laisser de progéniture, je me suis battu aux Philippines, dans la récente guerre espagnole, et, pour ce faire, je donnai ma démission, homme mûr en pleine carrière, de ma charge de professeur à l’Université de Nébraska[3]. Mordieu ! quand je donnai cette démission, j’étais le premier à passer doyen du Collège d’Agriculture de cette Université, moi, l’âme errante, l’aventurier marqué du signe du crime, le Caïn vagabond des siècles, le témoin des temps les plus reculés, le poète rêvant des vieilles lunes des âges oubliés.

[3] Le Nébraska est un autre État de l’Amérique du Nord.

Et je suis ici, dans cette cellule, les mains teintes de sang, au Quartier des Assassins de la prison de Folsom ! Et j’attends le jour décrété par le mécanisme de la justice, le jour où les valets de celle-ci me feront faire un saut dans la nuit, dans cette nuit dont ils ont si peur, et qui les hante d’imaginations superstitieuses et terribles ; cette nuit qui les pousse, radotants et tremblants, aux autels de leurs dieux à face humaine, créés de toutes pièces par leur lâcheté et leur crainte !

Non. Je ne serai jamais doyen d’aucun Collège d’Agriculture. Et, cependant, je connaissais admirablement mon métier. J’avais reçu, pour le bien exercer, l’éducation nécessaire. L’agriculture était mon fort. Je puis, du premier coup d’œil, désigner dans un troupeau la vache qui donnera le plus de lait et le meilleur beurre. Je ne crains pas que la vérification faite à la suite, par un inspecteur patenté, donne un démenti à mon pronostic. Au seul aspect d’un terrain, sans avoir besoin de l’analyser chimiquement, je puis dire quelles sont, au point de vue de la culture, ses vertus et ses insuffisances. Je prononcerais, à première vue, sans la réaction de l’éprouvette, s’il est alcalin ou acide. Je suis sans rival, je le répète, pour tout ce qui touche à l’économie rurale.

L’État, qui est fait de tous mes concitoyens, et sa justice, s’imaginent qu’en m’envoyant danser au bout d’une corde, au-dessus d’un plancher qui basculera sous mes pieds, ils engloutiront dans d’éternelles ténèbres et détruiront cette science qui était en moi, cette science incomparable où se retrouvaient pareillement, d’innombrables atavismes, dont le moins lointain remonte au temps où les bergers nomades paissaient leurs troupeaux dans la plaine de Troie. Cette prétention me fait rire.

Sans doute pensez-vous qu’en vantant ainsi ma science d’agronome j’exagère. Les faits sont là pourtant. A Wistar, j’ai prouvé et démontré qu’en suivant mon système, la culture du blé pouvait accroître son rendement, dans chaque comté, pour un demi-million de dollars. Mes préceptes ont été, en beaucoup d’endroits, mis en pratique et l’augmentation prévue a eu lieu. Cela, c’est de l’histoire. Maint fermier, qui file aujourd’hui sur les routes dans son auto rapide, n’ignore pas grâce à quels bénéfices exceptionnels cette auto a été achetée. Mainte jeune fille au doux cœur et maint garçon hardi, courbés maintenant sur leurs livres d’étude, ont sans doute oublié déjà que c’est à la suite de mes démonstrations de Wistar que leurs pères ont fait fortune et trouvé l’argent qui paya cette éducation supérieure.

Et la direction d’une ferme ! Je n’ai pas eu besoin d’aller m’instruire au cinéma pour savoir comment on doit éviter, dans son exploitation, le gaspillage des mouvements superflus, comment doit se régler sans perte le travail des ouvriers, qu’il s’agisse d’ouvriers agricoles ou de maçons construisant un bâtiment nouveau.

J’ai, sur ce sujet qui m’a toujours tenu à cœur, réuni mes notes en un cahier, avec tableaux comparatifs. Cent mille fermiers se sont penchés, le soir, sur ces pages, attentifs, avant de secouer leur dernière pipe et d’aller se coucher. Ils l’ont fait et s’en sont trouvés bien. Car le gaspillage du travail, c’est là surtout ce qu’il faut éviter !

Je dois clore ici ce premier chapitre de mon récit. Il est neuf heures et, dans le Quartier des Assassins, neuf heures signifient l’extinction des feux. En ce moment même, j’entends s’avancer le pas muet, chaussé de caoutchouc, de mon gardien, qui vient me gourmander, parce que ma lampe à huile brûle encore.

Comme si, je vous le demande un peu, de simples vivants avaient le droit et le pouvoir d’adresser des réprimandes à ceux qui sont au seuil de la mort !

CHAPITRE II
UNE HISTOIRE DE DYNAMITE

Je suis Darrell Standing. On va m’emmener d’ici pour me pendre bientôt. Entre temps, je dirai ce que j’ai sur le cœur et j’écris ces pages pour testament.

Après ma condamnation, je suis donc venu passer le reste de ma vie naturelle dans la geôle de San Quentin. J’y suis devenu ce qu’on appelle un « incorrigible ».

Un incorrigible est, dans le vocabulaire des prisons, un être humain redoutable entre tous. Pourquoi ai-je été classé dans cette catégorie, c’est ce que je vais vous expliquer.

J’abhorre, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, le gaspillage du mouvement, la perte vaine du travail. La prison où je suis, comme toutes les prisons d’ailleurs, est sur ce point un vrai scandale.

J’avais été mis à l’atelier de tissage du jute. Le gaspillage du mouvement y sévissait terriblement. Ce crime contre un travail bien ordonné m’exaspérait. C’était tout naturel. Le constater et le combattre rentraient dans ma spécialité. Avant l’invention de la vapeur et celle des métiers qu’elle meut, il y a trois mille ans, j’avais déjà pourri dans une geôle de l’antique Babylone. Et je ne vous mens point, croyez-le, quand je vous affirme qu’en ces jours lointains nous, prisonniers, nous obtenions, avec nos métiers à main, un rendement supérieur à celui que procurent les métiers à vapeur installés dans la prison de San Quentin.

Furieux d’assister à ce gaspillage de travail, je me révoltai. Je tentai d’exposer aux surveillants une vingtaine, et plus, de procédés qui assureraient un meilleur rendement. Je fus signalé comme une mauvaise tête au gouverneur de la prison. On me mit au cachot. J’eus à y souffrir du manque de nourriture et de lumière.

Rentré à l’atelier, je tentai, de bonne foi, de me remettre au travail dans ce chaos d’impuissance et d’inertie. Impossible. Je me révoltai à nouveau. On me renvoya au cachot et, cette fois, on me passa, en plus, la camisole de force. Je fus alternativement étendu sur le sol, les bras en croix, et pendu par les pouces sur le bout de mes orteils. Puis aussi, secrètement battu à tour de bras par mes gardiens. Brutes stupides, qui possédaient juste assez d’intelligence pour comprendre ma supériorité morale et le mépris que j’avais d’eux.

Deux ans durant, je subis cette torture. Chacun sait que rien n’est terrible pour un homme comme d’être rongé vivant par les rats. Eh bien ! mes brutes de gardiens étaient pour moi de vrais rats, qui rongeaient bribes à bribes mon être pensant, qui déchiquetaient tout ce qu’il y avait d’intelligence vivante en mon cerveau ! Et moi qui, jadis, avais, comme soldat, vaillamment combattu, j’avais maintenant perdu, dans cet enfer, tout courage pour la lutte.

Combattre comme soldat… Je l’avais fait, oui, aux Philippines, parce qu’il était dans la tradition des Standing de se battre. Mais sans conviction. Je trouvais vraiment trop ridicule de m’appliquer à introduire, par l’intermédiaire d’un fusil, de petites substances explosives dans le corps d’autres hommes. Ridicule et odieux aussi, était-il de voir la science prostituer sa puissance et son génie à une œuvre de cet acabit.

Moi, j’étais naturellement un bon fermier et agriculteur, un homme appliqué, courbé sur son pupitre, esclave de ses études de laboratoire, et qui n’avait d’autre intérêt que de découvrir les moyens d’améliorer le sol et de lui faire produire davantage.

C’était donc, comme je viens de le dire, uniquement pour respecter la tradition des Standing que j’étais parti pour la guerre. Je découvris bientôt que je n’avais aucune aptitude à ce métier. Mes officiers s’en rendirent compte comme moi. Ils me transformèrent en secrétaire d’état-major, et c’est comme scribe, assis devant une table, que je fis la guerre hispano-américaine.

Aussi n’est-ce point parce que j’avais le caractère combatif, mais, bien au contraire, parce que j’étais un penseur, que je me dressai contre le mauvais rendement de l’atelier de tissage de la prison. Voilà pourquoi les gardiens me prirent en grippe, pourquoi, mon cerveau continuant à bouillonner, je fus déclaré « incorrigible » et pourquoi, finalement, le gouverneur Atherton, désespérant de moi, me fit amener un jour dans son bureau particulier.

Aux questions qu’il me posa, aux arguments qu’il me développa pour me démontrer que j’étais dans mon tort, je répondis à peu près ainsi :

— Comment pouvez-vous supposer, mon cher gouverneur, que vos surveillants et vos geôliers, ces rats étrangleurs, parviendront, par leurs sévices, à faire sortir de ma cervelle les choses claires et limpides qui s’y trouvent ancrées. C’est toute l’organisation de cette prison qui est inepte. Vous êtes, je n’en doute pas, un fin politique. Vous savez, j’imagine, à la perfection, comment se triturent des élections dans les bars de San Francisco. Et votre savoir-faire en cette matière vous a valu pour récompense la grasse sinécure que vous occupez ici. Mais vous ne connaissez pas un traître mot du tissage du jute. Vos ateliers retardent d’un demi-siècle.

Je vous fais grâce du reliquat de mon discours, car c’en était un, bien en règle. Bref, je démontrai péremptoirement au gouverneur, par a plus b, qu’il était un fieffé imbécile. Le résultat de mon éloquence fut qu’il décida que j’étais un « incorrigible » sans espoir.

Quand on veut tuer son chien… Vous connaissez le proverbe. Très bien. Le gouverneur Atherton prononça le verdict final : j’étais enragé. A le faire, il avait beau jeu. Mainte faute commise par d’autres convicts me fut imputée par les gardiens, et c’est pour payer à la place des coupables que je retournai au cachot, au pain et à l’eau, suspendu par les pouces sur le bout de mes orteils. Ce supplice, le plus affreux de tous, se prolongeait durant de longues heures, et chacune de ces heures me semblait plus longue qu’aucune des vies que j’ai vécues.

Les hommes les plus intelligents sont souvent cruels. Les imbéciles le sont monstrueusement. Or, les geôliers et les hommes qui me tenaient en leur pouvoir, du gouverneur au dernier d’entre eux, étaient des phénomènes d’idiotie.

Écoutez-moi et vous saurez ce qu’ils m’ont fait.

Il y avait, dans la prison, un convict qui était un ancien poète. C’était un dégénéré, au menton fuyant et au front trop large. Il avait fabriqué de la fausse monnaie, ce qui lui avait valu d’être incarcéré. Il était impossible de trouver homme plus menteur et plus lâche. Il jouait, dans la prison, le rôle de mouchard, de mouton. C’est une espèce de gens qu’un ancien professeur d’agriculture n’a guère eu, jusque-là, le loisir de connaître. Sa plume hésite à transcrire ces qualifications. Mais, quand on écrit dans une geôle, dont on ne sortira que pour mourir, on doit faire fi de ces pudeurs.

Ce poète faussaire s’appelait Cecil Winwood. Il était récidiviste et cependant, parce qu’il était un lécheur de bottes, un hypocrite pleurnichard et un chien jaune, sa dernière condamnation avait été seulement de sept ans de réclusion. Par une bonne conduite, il pouvait espérer que ce temps serait encore réduit.

Moi, j’étais condamné à la prison perpétuelle. Afin d’avancer sa libération, ce coquin réussit pourtant à aggraver mon cas.

Voici comment les choses se passèrent. Ce n’est que plus tard que je m’en rendis compte.

Cecil Winwood, afin de s’attirer la faveur du capitaine du quartier et, par-dessus lui, celle du gouverneur de la prison, celle de la Commission des grâces et celle du gouverneur de Californie, tranchant en dernier ressort, inventa de toutes pièces un complot d’évasion.

Veuillez remarquer que : primo, Cecil Winwood était à ce point méprisé par ses camarades de détention que pas un d’entre eux n’eût consenti à miser avec lui une once de Bull Durham[4] sur une course de punaises (la course des punaises, je vous le dis en passant, est un genre de sport qui fait la passion des convicts) ; secundo, j’étais considéré dans la prison comme un vrai chien enragé ; tertio, Cecil Winwood avait besoin, pour sa diabolique machination, de chiens enragés, c’est-à-dire de moi et de quelques autres condamnés à perpétuité, tout aussi incorrigibles et perdus de désespoir que je l’étais moi-même.

[4] Le Bull Durham est une marque américaine de tabac, qui se vend en petits paquets.

Ces chiens enragés haïssaient cordialement Cecil Winwood, s’en défiaient encore plus et, quand il commença à les entreprendre avec son plan d’une révolte et d’une évasion en masse, ils se gaussèrent de lui et lui tournèrent le dos, en lui envoyant une bordée d’injures et en le traitant d’agent provocateur.

Il revint à la charge et fit si bien qu’en fin de compte il réunit autour de lui une quarantaine des plus dégourdis.

Et, comme il les assurait des facilités qu’il possédait dans la prison, en sa qualité d’homme de confiance du gouverneur[5] et de gérant du Dispensaire, Long Bill Hodge lui riposta :

[5] Dans le langage des Maisons Centrales on appelle ces hommes des prévôts, et ils servent d’auxiliaires aux gardiens. Leur bonne conduite leur a valu cette faveur. Ce sont, pour la plupart, des condamnés à long terme.

— Fais-en la preuve !

Long Bill Hodge était un montagnard qui purgeait une condamnation à vie, pour avoir fait dérailler et pillé un train, et dont tout l’être, depuis des années, tendait à s’évader, afin de s’en retourner tuer le complice qui avait témoigné contre lui.

Cecil Winwood accepta l’épreuve. Il assura qu’il pourrait endormir les gardiens pendant la nuit de l’évasion.

— Facile de parler ! dit Long Bill Hodge. Ce qu’il nous faut, ce sont des faits. Chloroforme, cette nuit même, un de nos geôliers. Barnum, par exemple ! C’est un coquin qui ne vaut pas la corde pour le pendre. Hier, au Quartier des Fous, il a esquinté, en tapant dessus, ce pauvre dément de Chink. Et, circonstance aggravante, il n’était pas de service ! Il est de garde cette nuit. Endors-le et fais-lui perdre sa place. Quand tu auras réussi, nous causerons affaires.

Tout ceci, c’est Long Bill qui me l’a raconté ensuite, quand on nous serra la boucle de compagnie. Car j’avais refusé de prendre part au complot.

Cecil Winwood hésitait devant l’imminence de la preuve qui lui était demandée. Il lui fallait, assurait-il, le temps nécessaire pour pouvoir, sans qu’on s’en aperçût, voler la drogue au Dispensaire. On lui accorda une semaine et, huit jours après, il annonça qu’il était prêt.

Il fit comme il avait dit. Le geôlier Barnum s’endormit au cours de sa veillée. Une ronde le trouva qui ronflait à poings fermés. Il fut cassé et renvoyé.

Ce succès acheva de convaincre les conjurés. En même temps, Cecil Winwood se chargeait de persuader le capitaine du quartier. Chaque jour, il lui faisait son rapport sur la marche et les progrès du complot dont il était lui-même l’inventeur. Le capitaine, lui aussi, exigeait des preuves. Il les lui fournit, et les détails qu’il donnait, détails dont je ne sus rien sur le moment, tant le secret fut bien gardé, ne laissaient rien à désirer.

C’est ainsi que Winwood annonça, un beau matin, au capitaine, que les quarante conjurés, qui lui confiaient tout, s’étaient déjà ménagé de telles accointances dans la prison qu’ils allaient incessamment se pourvoir, par l’intermédiaire d’un gardien, leur complice, de revolvers automatiques.

— Prouve-le ! avait demandé sans doute le capitaine.

Et le poète faussaire avait prouvé.

On travaillait régulièrement, chaque nuit, à la boulangerie de la prison. Un des convicts, qui faisait partie de l’équipe des boulangers, était un mouchard à la solde du capitaine. Winwood ne l’ignorait pas.

— Ce soir, dit-il au capitaine, le geôlier que nous appelons « Face-d’Été » introduira dans la prison un premier lot d’une douzaine de ces revolvers. Les autres, et les munitions, arriveront ensuite, par le même truchement. Il doit me remettre le paquet enveloppé, dans la boulangerie. Vous avez là un bon mouchard. Prévenez-le. Il verra et vous fera demain matin son rapport.

Face-d’Été était un ancien paysan, solide et bien charpenté, à la grosse figure épanouie, natif du comté de Humboldt. C’était un simple d’esprit, un balourd, bon garçon, qui ne se faisait aucun scrupule de gagner un honnête dollar en passant aux convicts du tabac de contrebande.

De retour, cette nuit-là, de San Francisco, où il s’était rendu, il en avait rapporté un paquet de quinze livres de tabac, pour cigarettes superfines. Ce n’était pas la première fois qu’il s’acquittait d’une semblable commission, et toujours il avait, sans encombre, passé la marchandise, dans la boulangerie, à Cecil Winwood.

Cette fois, alerté, le boulanger mouchard le vit remettre à Winwood l’innocent paquet, qui était volumineux et enveloppé de papier d’emballage. Rapport fut fait, dès l’aube, au capitaine.

L’imagination trop active du poète-faussaire n’allait pas tarder cependant à lui jouer un mauvais tour et, par ricochet, à me valoir cinq années de cachot supplémentaire, puis finalement à m’amener dans cette cellule, où j’écris en ce moment.

Je continuais, cela va de soi, à ne rien connaître de cette trame obscure à laquelle, je le répète, je demeurais totalement étranger, et les quarante conspirateurs n’en savaient guère plus que moi. Le capitaine était dupe et Face-d’Été était, sans conteste, le plus innocent de tous. Il n’avait péché contre sa conscience qu’en introduisant le tabac prohibé. Cecil Winwood menait tout.

Le lendemain donc, quand celui-ci se rencontra à son tour avec le capitaine, il avait un air triomphant.

— Eh bien ! votre mouchard a-t-il vu ? interrogea-t-il.

— Le paquet, répondit le capitaine, est bien entré comme vous m’avez dit.

— Je vous crois ! Et ce qu’il contient est suffisant pour faire sauter jusqu’au ciel la moitié de la prison !

Le capitaine eut un sursaut.

— Que contient-il et que veux-tu dire ?

— J’ai ouvert le dit paquet, après l’avoir reçu, et…

L’imbécile, ici, s’emballa et, pour mieux corser ses mérites continua :

— Et j’y ai trouvé, non pas, comme je m’y attendais, une douzaine de revolvers, mais de la dynamite. Il y en a trente-cinq livres ! Les détonateurs y sont joints.

A ce moment précis, le capitaine du Quartier faillit se trouver mal. Le pauvre cher homme, comme je le comprends ! Trente-cinq livres de dynamite en liberté dans la prison ! On m’a assuré que le capitaine Jamie — c’était son nom — se laissa choir sur une chaise et tint longtemps sa tête entre ses mains.

— Où est-elle maintenant ? cria-t-il enfin. Je la veux ! Conduis-moi tout de suite là où elle se trouve !

A cette demande, qui était un ordre, Cecil Winwood comprit soudain l’énormité de sa gaffe.

— Je l’ai enfouie dans le sol… répondit ce fieffé menteur, qui était fort embarrassé de conduire son interlocuteur vers le ballot fantôme, dont tous les petits paquets avaient été, depuis longtemps, par les voies coutumières, distribués entre les convicts.

— Parfait ! reprit le capitaine, qui reprenait son sang-froid. Mène-moi sur le champ à cet endroit ! En avant, marche !

Le fait, en lui-même, n’avait rien d’invraisemblable. Dans une vaste prison comme celle de San Quentin, il y a toujours des cachettes. Mais celle-ci n’existait que dans l’imagination trop féconde de Cecil Winwood et le misérable, en cheminant à côté du capitaine Jamie, devait se livrer à d’amères réflexions.

Lorsque l’affaire vint plus tard à l’instruction, devant le Conseil des Directeurs, il fut révélé — Jamie et Winwood en témoignèrent successivement — que le poète-faussaire avait déclaré au capitaine que lui et moi avions tous deux enfoui, de compagnie, la poudre explosive.

En sorte que moi, qui venait seulement d’être délivré d’une punition de cinq jours de cachot et de quatre-vingts heures de camisole de force ; moi dont les gardiens, si stupides qu’ils fussent, avaient constaté l’état de faiblesse, faiblesse telle qu’ils avaient déclaré eux-mêmes que j’étais incapable de reprendre le travail à l’atelier de tissage ; moi, qui venais de recevoir vingt-quatre heures de repos pour que je pusse me remettre d’un châtiment par trop terrible — je me retrouvais aussitôt, sans aucune explication et sans même en avoir connaissance, sous le coup d’une accusation d’une pareille gravité !

Winwood conduisit le capitaine jusqu’à la prétendue cachette. Et, bien entendu, il n’y avait point de dynamite.

— Bon Dieu de bon Dieu ! s’exclama l’imposteur. Standing m’a roulé ! Il a emporté le paquet pour le cacher ailleurs.

C’est ainsi que le coquin, afin de se dépêtrer du mauvais pas où il s’était mis, me prit pour bouc émissaire.

Le capitaine Jamie dégoisa bien d’autres jurons, plus forcenés que « Bon Dieu ! » Dans son désappointement, et jugeant qu’il avait été joué, il ramena Winwood dans son bureau, ferma la porte à clef et tomba sur lui à bras raccourcis. Ce détail, comme les autres, fut connu lorsque, pour éclaircir toute cette affaire, se tint ensuite le Conseil des Directeurs.

Tout en recevant les coups qui pleuvaient sur lui, drus comme grêle, Winwood continuait à protester mordicus qu’il avait dit la vérité.

Si bien que le capitaine Jamie s’en persuada et qu’il crut qu’il existait bien trente-cinq livres de dynamite qui se baladaient en liberté, quelque part dans la prison, et que quarante incorrigibles, résolus à tout, étaient sur le point de faire sauter la cambuse.

Face-d’Été, cela va de soi, fut mis sur la sellette. Le pauvre diable jura ses grands dieux que le fameux ballot ne contenait que du tabac. Winwood jura de son côté que le tabac était de la dynamite, et c’est lui qui fut cru. Et, comme le vendeur de qui Face-d’Été prétendait avoir acquis le tabac en contrebande ne put être retrouvé, tous les doutes tombèrent et Face-d’Été fut définitivement inculpé de complicité.

Là-dessus, je fis mon entrée dans l’aventure. Ou, plus exactement, je disparus à nouveau de la lumière du soleil. Je fus, en effet, sans tambour ni trompette, reconduit au Quartier des Cachots, d’où je ne devais plus jamais sortir.

J’étais stupéfait. On venait de me tirer du même quartier, j’étais aplati sur le sol de ma cellule, tout démantibulé par la souffrance. Et ça recommençait !

— Maintenant, dit Winwood au capitaine Jamie, la dynamite, quoique nous ignorions où elle se trouve, est en lieu sûr. Standing est le seul à connaître la nouvelle cachette et, de là où il est, il ne peut rien faire. Quant aux quarante hommes dont je vous ai parlé, ils sont sur le point de mettre à exécution leur projet d’évasion. Rien de plus facile que de les cueillir sur le fait. C’est moi qui dois fixer l’heure d’agir. Je leur dirai que c’est pour la nuit prochaine, à deux heures, et que j’ouvrirai moi-même leurs cellules et leur distribuerai des revolvers. Si, à deux heures de nuit, vous ne récoltez pas mes quarante bonshommes, que j’appellerai successivement par leur nom, habillés et bien éveillés, dans le corridor de la prison, alors, capitaine, je consens à terminer mes jours, enclos à jamais dans une cellule solitaire… Nous aurons tout loisir, lorsque les quarante seront au cachot, de chercher la dynamite.

— Et je la trouverai ! déclara le capitaine. Quand bien même je devrais, pierre par pierre, démolir toute la prison !

Le capitaine, ni personne, n’a naturellement, depuis six ans, découvert une once d’explosif, quoique la prison ait été cent fois mise sens dessus dessous.

Le gouverneur Atherton, jusqu’au dernier jour de sa fonction, n’en croira pas moins, dur comme roc, à l’existence de cette fameuse dynamite. Le capitaine Jamie, qui est toujours capitaine du quartier, ne désespère pas de mettre, quelque matin, la main dessus. Tout récemment encore, il a fait le trajet de San Quentin à Folsom pour venir, tout exprès, m’interroger à ce sujet dans ma cellule.

Tous ces abrutis ne respireront un peu à leur aise, je n’en doute point, que le jour où j’aurai été balancé en l’air, au bout d’une corde.

CHAPITRE III
L’INTERROGATOIRE

Je reprends le fil des événements.

Toute la journée, je demeurai dans mon cachot, à me creuser le cerveau, pour découvrir le motif de ce nouveau et inexplicable châtiment. La seule conclusion à laquelle j’arrivai fut qu’un mouchard quelconque, afin de se ménager la faveur d’un gardien, m’avait dénoncé pour une faute imaginaire contre les règlements.

Durant ce temps, le capitaine Jamie se martelait la tête, en préparant, pour la nuit suivante, les mesures destinées à réprimer la révolte dont Winwood devait donner le signal.

Pas un gardien ne se coucha, ni ne dormit, cette nuit-là. Les équipes de jour furent debout, comme celles de nuit, et, quand approchèrent deux heures, tous s’embusquèrent, prêts à bondir, à proximité des cellules occupées par les quarante conjurés.

Les choses se passèrent dans l’ordre prévu. A l’heure convenue, Winwood, muni d’un passe-partout, ouvrit les cellules, appela leurs hôtes les uns après les autres, et ceux-ci rampèrent dehors. Ils se réunirent à un point donné du corridor, et les gardiens, à l’affût, leur mirent rapidement la main dessus.

L’échafaudage de perfidies et de mensonges combiné par Winwood eut ainsi son complet aboutissement. Vainement, les quarante incorrigibles protestèrent-ils que le poète-faussaire avait tout combiné, tout conduit. Le Conseil des Directeurs de la prison ne douta point qu’ils mentissent pour s’excuser. Il en fut de même du Bureau des Grâces et, avant que trois mois fussent achevés, ce chenapan de Cecil Winwood était gracié et mis en liberté.

Les prisons d’État sont une rude école d’entraînement à la philosophie. Quiconque y a tant soit peu séjourné ne peut faire autrement que de voir s’envoler ses plus généreuses illusions, se dissiper en fumée ses plus belles chimères morales. La vérité, nous enseigne-t-on dans les écoles, finit toujours par triompher, le crime par être percé à jour.

La preuve du contraire la voici : le capitaine du quartier, le gouverneur Atherton, le Conseil des Directeurs de la prison, en ce moment même où j’écris, continuent à donner dans le panneau qui leur a été tendu par un fourbe, un dégénéré, qui s’en alla ensuite, libre comme l’air, tandis que ses quarante victimes, et moi-même, la plus innocente de toutes, ont payé pour lui ! C’est révoltant.

J’ai dit que j’avais été, le premier, remis au cachot. Il était nuit noire, et je dormais, quand j’entendis la porte extérieure du corridor grincer sur ses gonds. Je m’éveillai.

— Quelque pauvre diable, pensai-je d’abord, que l’on amène…

Et, tout de suite après, j’entendis un grand vacarme de piétinements, de coups donnés et retentissants, de cris de douleur, d’ignobles jurons, et le bruit sourd de corps que l’on traîne sur le sol. Car aucune opération ne s’effectuait dans la prison, sans coups et mauvais traitements.

Les unes après les autres, les portes qui s’alignent sur le corridor s’ouvrirent en claquant, et dans les cachots les corps étaient précipités ou traînés. Sans cesse de nouvelles escouades de gardiens arrivaient, avec d’autres hommes, qu’ils continuaient à frapper, et d’autres portes s’ouvraient devant les formes sanglantes qu’on y poussait.

Plus je me remémore ces faits, et plus j’estime qu’un être humain doit être doué d’une force d’âme sans égale, d’une philosophie à toute épreuve, pour survivre, sans en devenir fou, à la brutalité de pareils spectacles, qui vous côtoient sans répit, à l’iniquité de semblables procédés, dont on est soi-même et sans trêve la victime.

Je suis cet être humain. J’ai survécu sans fléchir et c’est pourquoi, ne pouvant se débarrasser de moi d’autre manière, mes bourreaux ont décidé de mettre en jeu la grande mécanique officielle, la corde passée autour du cou et qui, par le poids de mon propre corps, me coupera la respiration et la vie.

Oh ! je connais sur le bout du doigt les théories des experts, sur la pendaison légale. Par l’effet automatique de la chute du corps dans la trappe qui s’ouvre sous lui, le cou du patient se brise instantanément et sans souffrance. Mais, comme dit Shakespeare des voyageurs dans l’au-delà, les suppliciés ne reviennent jamais sur cette terre pour raconter leurs impressions et témoigner du contraire. Ceux qui, comme moi, ont vécu dans les prisons, connaissent en revanche bien des cas où le cou des pendus n’est pas rompu, où leurs cris d’agonie sont étouffés dans ce trou sombre où bascule la trappe.

C’est fort curieux, savez-vous, une pendaison ! Je n’ai jamais, à vrai dire, assisté à aucune. Mais des témoins oculaires, qui en ont vu une bonne douzaine, m’ont exactement documenté sur ce qui se passera pour moi.

On est debout sur le plancher, jambes et bras liés, le cou dans le nœud coulant, un voile noir sur la figure. Au signal donné, le plancher cède, le corps descend et la corde, dont la longueur a été bien réglée, se tend. Cela fait, les médecins présents viendront autour de moi. Ils se succéderont à tour de rôle, sur un tabouret, qui les hissera à ma hauteur, et, les bras passés autour de mon corps, pour l’empêcher d’osciller comme un pendule, l’oreille collée sur mon thorax, ils compteront les battements de plus en plus faibles de mon cœur. Vingt minutes s’écoulent parfois, après que le plancher a culbuté, avant que le cœur cesse de battre. Ils s’assurent scientifiquement, n’en doutez pas, que l’homme à qui l’on a passé un chanvre autour du cou est bien mort.

Ici, je me permets d’ouvrir une nouvelle parenthèse et de poser à mes concitoyens, au sujet des rites de la pendaison, une double « colle ». C’est bien mon droit, j’imagine, puisque je vais être pendu. Si le fonctionnement, savamment combiné, de la boucle et de la trappe est si parfait, et le résultat immanquable, quelqu’un peut-il m’expliquer pourquoi, pour cette aimable opération, on lie les bras du patient ? Pas un sur dix d’entre vous, tas de crétins, n’est capable de le dire ! Eh bien ! moi, je vais vous renseigner. Peut-être avez-vous eu déjà la distraction de voir lyncher quelqu’un. Vous avez alors constaté que celui, à qui cette malchance advient, n’a qu’une idée, lever les bras en l’air pour desserrer le nœud coulant dont on a orné son cou. Il en serait de même, n’en doutez pas, pour le pendu dans sa prison. Comprenez-vous maintenant ?

Pourquoi, en second lieu, enveloppe-t-on d’un voile noir la tête et la face du candidat à la pendaison ? Réponds-moi, si tu le peux, espèce de fat, élevé dans du coton et dont l’âme ne s’est jamais égarée aux rouges Enfers ? Ce voile noir, penses-y, on va m’en coiffer d’ici peu et, sur ce point encore, j’ai le droit de réclamer une réponse.

Réfléchis bien, mon cher concitoyen, toi, tout bouffi d’orgueil de n’être point dans mon cas, que je ne te pose point cette question mille ans avant la venue du Christ, ni mille ans après lui, dans les ténèbres du moyen-âge, mais en 1913, où nous sommes. Tu es, je n’en doute point, un bon chrétien, et cependant tes chiens pendeurs de bourreaux vont m’emmailloter la tête et la face dans la fatale étoffe… Pourquoi ? Oui, pourquoi ?

— Parce qu’il faut ménager leur sensibilité, à ces chiens. Parce qu’il ne faut point qu’ils voient, en opérant par ton ordre, ma figure se crisper en un rictus horrible. Car alors, une autre fois, peut-être n’oseraient-ils plus. Voilà !

Je reviens à ce qui se passa dans les cachots, quand les quarante prétendus conspirateurs furent venus m’y rejoindre et que la porte extérieure du corridor se fut refermée, en claquant.

Les quarante battus, fort désappointés de leur évasion manquée, se ruèrent aux grilles des guichets et, d’un cachot à l’autre, commencèrent à se parler et à se poser entre eux des tas de questions. C’était, dans la sonorité du corridor, un brouhaha indescriptible.

Mais bientôt un rugissement de taureau retentit. C’était, dominant le tumulte, la voix de l’ancien matelot, Skysail Jack, une espèce de géant. Il commanda le silence, tandis qu’il allait faire l’appel de tous les hommes présents. Et, les uns après les autres, les quarante crièrent leurs noms. Alors on sut mutuellement qui on était, c’est-à-dire des hommes sûrs, dont pas un n’était capable de se vendre, pour moucharder.

J’étais le seul sur qui planait quelque suspicion. On me fit subir un interrogatoire en règle. J’exposai que, le matin même, j’étais sorti de mon cachot et que, sans cause apparente, on m’y avait ramené, peu de temps avant eux. Je ne savais rien d’autre. Ma réputation d’incorrigible au premier chef plaida pour moi, et on me fit confiance. Alors on délibéra.

J’écoutais, derrière mon guichet, et, pour la première fois, j’eus connaissance de la fameuse conspiration. Qui avait vendu la mèche ? On n’en savait rien encore. Toute la nuit, on discuta sur ce point. Cecil Winwood, que l’on eut beau appeler, n’étant point de la tournée, tous les soupçons se réunirent finalement sur lui.

— Dans tout ceci, hurla Skysail Jack, une seule chose a de l’importance. Le matin n’est pas loin. On va nous sortir d’ici et nous faire passer quelques mauvais quarts d’heure. Nous avons été pris sur le fait, tout habillés, à deux heures du matin. Il n’y a pas à nier. Aux questions qui nous seront posées, le mieux sera de dire la vérité, toute la vérité. Nous expliquerons que Cecil Winwood avait tout machiné et qu’ensuite il nous a vendus. La suite, à la grâce de Dieu ! C’est compris ?

Et, de cellule à cellule, dans cet antre hideux, leurs bouches collées contre les grilles, les quarante convicts jurèrent solennellement de dire cette vérité.

Ils furent bien avancés !

Sur le coup de neuf heures, les geôliers firent irruption dans les cachots et se jetèrent sur nous.

Non seulement nous n’avions reçu, depuis la veille, aucune nourriture, mais nous n’avions même pas bu une goutte d’eau. Et, roués de coups comme nous l’avions été, nous étions physiquement anéantis par la fièvre. Te rends-tu compte, lecteur ? Peux-tu seulement te rendre compte de l’état lamentable qui était le nôtre ? Battus, fièvreux, à jeun et mourant de soif !

A neuf heures donc, les gardiens arrivèrent. Ils n’étaient pas nombreux. A quoi bon ? Nous ne pouvions offrir aucune résistance sérieuse. Ils n’ouvraient d’ailleurs les cachots que les uns après les autres. Ils étaient armés, en guise de bâtons, de manches de pioches. C’est un excellent outil pour mettre à la raison un homme sans défense.

A chaque cachot qu’ils ouvraient, ils commençaient par taper. Chaque convict eut son compte. Ce fut pareillement bien servi, sans jalousie possible pour personne. Et moi, j’en eus ma part comme les autres. Ce n’était qu’un début, une préparation bien sentie à l’interrogatoire que chaque homme allait avoir à subir de la part de hauts fonctionnaires, engraissés par l’État.

Il y en eut pour plusieurs jours, et l’horreur infernale de ces jours dépassa ce que j’avais encore connu dans la prison.

Long Bill Hodge, le rude et incoercible montagnard, fut le premier interrogé. Il en eut pour deux heures, au bout desquelles on le reconduisit, ou plutôt on le relança sur les dalles de son cachot.

Un assez long temps s’écoula, avant que Long Bill Hodge pût reprendre le dessus et revenir à lui. Quand il eut retrouvé ses idées, il cria, de son guichet :

— Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dynamite ? Qui est au courant de cette affaire ?

Personne, bien entendu, ne savait rien.

Ce fut au tour, ensuite, de Luigi Polazzo, un déclassé de San Francisco, né d’Italiens émigrés. Il ricanait au nez de ses questionneurs, se moquait d’eux, et les mettait au défi d’empirer envers lui leurs violences.

Luigi Polazzo reparut un peu moins de deux heures après son départ. Ce n’était plus qu’une chiffe, qui bégayait dans le délire. Il fut incapable, de toute la journée, de répondre aux questions que, de leurs cellules, les hommes lui criaient, avides de connaître, avant d’y passer à leur tour, quel traitement il avait subi, quelles questions lui avaient été posées.

A deux reprises, dans les quarante-huit heures qui suivirent, Luigi fut sorti et interrogé. Après quoi, la raison complètement détraquée, il fut expédié au Quartier des Fous. Sa complexion est solide ; il a de larges épaules, les narines bien ouvertes, la poitrine massive, le sang ardent. Bien longtemps après que je me serai balancé dans le vide et me serai évadé ainsi des bagnes californiens, il continuera à palabrer parmi les mabouls.

Chacun des quarante fut ainsi, successivement, emmené à l’interrogatoire et ramené à l’état d’épave humaine, divaguant et hurlant dans les ténèbres. Et moi, couché sur le sol, j’entendais ces plaintes, ces grognements, ces caquetages oiseux de cerveaux vidés par la souffrance. Et il me semblait que, quelque part dans le passé nébuleux, j’entendais le chœur de ces mêmes clameurs monter jusqu’à moi, qui n’étais pas alors au nombre des patients, mais le maître orgueilleux et insensible.

Par la suite, j’identifiai, comme vous le verrez, cette remembrance avec le temps où, capitaine sur une galère de la Rome antique, je faisais voile, assis près du gouvernail, sur la poupe élevée, vers Alexandrie et Jérusalem. Le chœur était celui des galériens qui ramaient et geignaient au-dessous de moi, dans les flancs de la galère.

Tout à l’heure, je vous conterai cela, tout au long. Pour le moment…

CHAPITRE IV
« ASSIEDS-TOI, STANDING ! »

Pour le moment, les hurlements ne faisaient point de trêve dans les cachots et, durant ces heures d’attente, qui me paraissaient éternelles, mon esprit était uniquement fixé sur cette pensée, que mon tour allait venir, que moi aussi on me traînerait dehors, que je subirais toutes les tortures de leur Inquisition, et qu’on me rejetterait ensuite, comme les autres, sur les dalles de ma cellule, de cette cellule à la porte de fer et aux murs de pierre.

Mon tour arriva en effet. Je fus brutalement sorti, à grand renfort de coups et de jurons, et je me trouvai, je ne sais comment, en face du capitaine Jamie et du gouverneur Atherton, encadrés eux-mêmes d’une demi-douzaine de brutes, salariées par les contribuables, et qui attendaient le moindre signe pour me tomber dessus.

Leur concours fut superflu.

— Assieds-toi ! me dit le gouverneur Atherton, en me montrant un énorme fauteuil.

J’étais là, debout, rossé et moulu, endolori de tous mes membres, mourant de faim et de soif, épuisé déjà par mes cinq jours précédents de cachot et mes quatre-vingts heures de camisole de force. Je tremblais et claquais des dents, à la seule appréhension de ce qui allait m’arriver, à moi, pauvre débris d’homme, ancien professeur d’agronomie dans une calme petite ville universitaire. J’hésitais à m’asseoir.

Le gouverneur était, pour la taille et la force, un vrai colosse. Voyant que je tardais à obéir, il s’élança vers moi et m’empoigna sous les épaules. Puis, comme si j’eusse été un simple fétu de paille, il me souleva du sol et, me laissant brusquement retomber, m’écrasa dans le fauteuil.

— Maintenant, reprit-il, tandis que je cherchais convulsivement ma respiration et que je m’efforçais de dévorer ma souffrance, dis-moi tout, Standing ! Oui, crache-moi tout ! C’est le meilleur moyen, crois-m’en sur parole, d’améliorer ton cas.

— Je… je ne sais rien de ce qui s’est passé… commençai-je.

Je n’en avais pas dit plus, quand le gouverneur Atherton, avec un cri rauque, bondit derechef sur moi, me leva encore en l’air et m’écrasa dans le fauteuil.

— Pas de comédie, Standing ! poursuivit-il. C’est inutile ! Vide-toi le cœur ! Où est la dynamite ?

Je protestai que je ne savais rien de la dynamite.

Une troisième fois, je fus soulevé et retombai en marmelade. Ce genre de supplice était inédit pour moi. Comparé aux autres que j’avais subis, on peut dire qu’il tenait la corde.

Le lourd et massif fauteuil ne tarda pas à se démantibuler sous ces heurts répétés de mon corps. On en apporta un autre, et celui-là aussi fut bientôt démoli. Puis un troisième. Et toujours la fatidique question sur la dynamite recommençait.

Lorsque le gouverneur Atherton fut las, le capitaine Jamie le relaya. Et, quand le capitaine Jamie, après avoir opéré de même, fut pareillement fourbu, le gardien Monohan prit la suite de l’exercice. — « Où est la dynamite ? » — Vlan ! en l’air, puis dans le fauteuil ! — « Dis où est la dynamite… La dynamite… La dynamite… la dynamite… »

En conscience, j’eusse, à la longue, vendu volontiers une bonne part de mon âme immortelle pour quelques livres de cet explosif, que j’aurais pu livrer en pâture à mes tortionnaires.

Combien de fauteuils furent brisés ? Je n’en sais rien. Un moment arriva, où il me sembla que j’étais en plein cauchemar. Endormi ou éveillé ? J’eusse été incapable de le dire. Je m’évanouis de faiblesse, plusieurs fois. Et, pour terminer, je fus rejeté dans mon noir cachot.

Lorsque je repris mes esprits, j’avais un « mouton » auprès de moi. C’était un condamné à temps, un petit homme à la face pâle, éthéromane, et qui était prêt à tout faire afin de se procurer sa drogue.

Dès que je l’eus reconnu, je me traînai vers la grille de mon guichet et je criai dans le corridor, où ma voix s’allongea :

— Gardez-vous ! camarades. Il y a un mouchard parmi nous ! C’est Ignatius Irvine. Attention à vos paroles !

La bordée d’injures qui s’éleva, l’ouragan de jurons qui éclata, eussent fait frémir l’âme d’un homme plus brave que cet Ignatius Irvine. Il était pitoyable dans sa terreur, tandis que rugissaient tout le long du sombre corridor, comme dans une ménagerie de fauves, les quarante convicts, qui lui promettaient pour l’avenir mille choses affreuses, mille punitions épouvantables.

Y aurait-il eu un secret caché, que la présence d’un mouchard dans le Quartier des Cachots aurait suffi à clore toutes les lèvres. Mais de secret il n’y en avait point, et tout le monde avait juré de dire la vérité, la vérité seule.

Les conversations recommencèrent, de grille à grille. Ce qui intriguait surtout les quarante, c’était la dynamite, qui, pour eux comme pour moi, était un mythe. Ils s’adressèrent à moi et me supplièrent, si je connaissais quoi que ce fût sur ce chapitre, de l’avouer, afin de leur épargner un recommencement de tortures. Mais je ne pouvais que répéter la même vérité : « Je ne savais rien. »

Avant d’être relevé par une tournée de gardiens, mon mouton m’avait révélé que, depuis notre incarcération, pas un métier n’avait ronflé dans la prison, pas un de ses nombreux ateliers n’avaient été ouverts. Les milliers de convicts que renfermait la prison étaient restés enfermés dans leurs cellules, et il avait été décidé, toujours par rapport à la fameuse dynamite, que pas un ne serait renvoyé au travail coutumier avant qu’elle ne fût découverte. L’affaire assurément était grave, et je fis passer la nouvelle de guichet en guichet.

Le lendemain et les jours suivants, les interrogatoires recommencèrent, toujours selon le même rythme. Quand les hommes ne pouvaient plus marcher, on les portait. Le bruit courut que le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie, épuisés eux-mêmes et à bout de forces, devaient se relayer mutuellement, toutes les deux heures. Ils étaient à ce point affolés que les interrogatoires, qui s’étaient étendus à tous les convicts de la prison, se poursuivaient même la nuit. Ils ne se déshabillaient pas et dormaient tout habillés, à tour de rôle, dans la même pièce où ils martelaient, inlassablement, les patients.

Dans notre quartier, de jour en jour et d’heure en heure, la folie grandissait parmi nous. La pendaison est un plaisir, croyez-moi, à côté de cette torture sans terme qui détruit un être humain, tout en le laissant vivre.

J’en étais venu, moi qui plus qu’eux avais déjà souffert, moi qui étais plus endurci à la douleur, à augmenter du leur mon propre tourment. Je souffrais à la fois et pour moi, et pour ces quarante hommes, dont l’incessante clameur réclamait en vain une goutte d’eau, dont les cris, les sanglots et les radotages délirants faisaient de notre cabanon une maison de fous.

Comprenez-vous bien ce qui se passait ? Oui, le comprenez-vous ? Cette vérité, que nous disions tous, était notre condamnation. Devant ces quarante incorrigibles, répétant avec un ensemble aussi parfait les mêmes affirmations, le gouverneur Atherton et le capitaine Jamie concluaient, sans broncher, que nous mentions tous à l’unisson, comme un perroquet rabâche éternellement, sans se tromper, une leçon apprise.

La situation des autorités était aussi désespérée que la nôtre. Ainsi que je l’appris par la suite, le Conseil des Directeurs de la prison avait été appelé par télégraphe, ainsi que deux compagnies de la milice d’État, pour parer à tout événement.

On était alors en hiver et, en dépit du climat tempéré dont jouit la Californie, le froid, en cette saison, y est parfois assez aigu. Or, nous n’avions, dans nos cachots, ni matelas ni couverture, et il est douloureux, sachez-le, d’étendre sur des dalles glacées sa chair meurtrie. Ce n’est pas tout. Comme nous réclamions sans cesse un peu d’eau, les gardiens, pour se gausser de nous, s’amusèrent, avec force quolibets, à faire jouer les tuyaux d’incendie. Par les grilles des guichets, les jets féroces s’abattaient sur nous, cachot par cachot, fouettant violemment nos corps endoloris et nous faisant sauter entre nos quatre murs, comme des œufs qu’on bat. Cette eau, que nous avions demandée à cor et à cri, nous monta bientôt jusqu’aux genoux, et nous avions beau supplier, elle coulait et fusait toujours.

Des quarante hommes qui subirent ces épreuves, pas un n’en sortit indemne. Luigi Polazzo, comme je l’ai dit, tomba le premier en démence et ne recouvra jamais la raison. Long Bill Hodge la perdit lentement et enfin alla rejoindre Luigi au Quartier des Fous. D’autres encore les suivirent. D’autres, dont la santé physique avait été profondément ébranlée, tombèrent victimes de la tuberculose des prisons. Un bon quart des quarante, au total, y laissa sa peau.

Pour ce qui est de moi, on m’amena, par deux fois, devant le Grand Conseil des Directeurs. Je fus, tour à tour, menacé et cajolé. On me donnait à choisir entre deux alternatives. Ou bien je livrerais la dynamite et, dans ce cas, on me frapperait d’une peine nominale de trente jours de cachot, que je ne ferais point, et au bout desquels on me nommerait Surveillant de la Bibliothèque. Ou je persisterais dans mon entêtement à ne point rendre la dynamite. En ce cas, ce serait pour moi la Cellule Solitaire jusqu’au terme de ma condamnation. C’est-à-dire in æternum, puisque j’étais un condamné à vie.

Non, non ! Aucun code n’a jamais pu promulguer une telle loi ! La Californie est un pays civilisé, ou du moins qui s’en vante. L’éternelle Cellule Solitaire est une peine monstrueuse, dont aucun État, semble-t-il, n’a jamais osé prendre la responsabilité ! Et pourtant je suis le troisième homme, en Californie, qui a entendu prononcer contre lui cette condamnation. Les deux autres sont Jake Oppenheimer et Ed. Morrell. Bientôt vous ferez avec moi leur connaissance, car c’est en leur compagnie que j’ai passé cinq ans dans ma cellule silencieuse…

Le Grand Conseil me donna donc le choix : un emploi agréable et de confiance dans la maison, et ma libération totale de l’atelier de tissage, si je rendais une dynamite qui n’existait pas ; la détention solitaire jusqu’à ma mort, si je refusais.

On me gratifia de vingt-quatre heures de camisole de force, afin que je pusse réfléchir là-dessus. Puis on me ramena devant ces messieurs. Que pouvais-je faire ? Je réitérai, pour la centième fois, que j’étais impuissant à les conduire devant un objet inexistant. Ils me ripostèrent que j’étais un menteur. Ils me dirent que j’étais une mauvaise tête, un fléau vivant, un dégénéré vicieux et plus grand criminel du siècle. Et je ne sais quoi encore.

Pour conclusion, je fus reconduit, cette fois, non plus aux cachots ordinaires, mais au Quartier des Cellules Solitaires. On m’enferma dans la cellule numéro 1. Le numéro 5 était occupé par Ed. Morrell. Le numéro 12 par Jake Oppenheimer. Il y était depuis dix ans ; Ed. Morrell depuis un an seulement. Il purgeait une condamnation de cinquante ans. Jake Oppenheimer était condamné perpétuel, tout comme moi.

Il semblait donc, à première vue, que nous en avions pour longtemps de ce logis. Cependant, six ans seulement se sont écoulés et aucun de nous n’est plus là. Jake Oppenheimer a été pendu ; Ed. Morrell a trouvé son chemin de Damas. Il s’est fait bien noter et est passé homme de confiance de la prison de San Quentin. On vient, récemment, de le gracier. Moi, je suis ici, à Folsom, en attendant que le jour fixé par le juge Morgan soit mon dernier jour.

Lorsqu’après six ans de cellule solitaire je fus extrait de la prison de San Quentin, afin d’être transféré ici, dans celle de Folsom, pour y être jugé comme je vais vous dire, je revis Skysail Jack. Je le revis… C’est une façon de parler. Car, après six années de ténèbres, je clignais des yeux au soleil, comme une chauve-souris. Comme je m’en allais, je le croisai, dans la cour de la prison, et le reconnus tout de même, dans un brouillard. Ce que j’en aperçus fut suffisant à me fendre le cœur. Ses cheveux étaient devenus blancs et il avait prématurément vieilli. Sa poitrine s’était creusée, ses joues s’étaient enfoncées et la paralysie faisait trembler sa main. Il chancelait en marchant.

Il me reconnut, lui aussi, et ses yeux, à mon aspect, s’embrumèrent de larmes.

J’étais une non moins triste épave de l’homme qu’il avait connu. Mon poids était tombé à quatre-vingt-sept livres. Mes cheveux, striés de gris, avaient poussé, comme ma moustache et ma barbe, sans être jamais taillés, et étaient complètement hirsutes. Je chancelais comme lui, à ce point que, pour me faire traverser cette cour étroite, aveuglante de soleil, les gardiens devaient me soutenir sous les bras.

Mes yeux et ceux de Skysail Jack se croisèrent dans notre mutuel naufrage.

Il savait qu’en me parlant il enfreignait les règlements. Mais son âme indomptable n’en avait cure.

— Mes compliments… Standing, gloussa-t-il, d’une voix brisée et chevrotante. Tu es un type à la hauteur… Tu n’as rien dit de la dynamite…

Avec ce qui me restait de voix dans le gosier, je murmurai :

— Je n’ai rien su, Jack, de la dynamite… Et je ne crois pas qu’il y en ait jamais eu…

— Bon, bon… fit-il, en secouant la tête comme un enfant. Tu ne veux pas parler, c’est compris… Ils ne sauront jamais rien… Tu es un type à la hauteur, Standing, et je tire mon bonnet devant toi…

Les gardiens m’entraînèrent, et j’en restai là avec Skysail Jack. Il était clair que, lui aussi, avait fini par croire à cette fabuleuse dynamite.

Pourquoi, maintenant, je suis ici, non plus à San Quentin mais à Folsom, et pourquoi, dans un temps bref, je vais être pendu ? Je vais vous l’apprendre.

Ce n’est pas pour cette vieille histoire du professeur Haskell, mon collègue, que j’ai tué. C’est parce que j’ai été déclaré coupable de voies de fait contre un de mes gardiens. Mon cas est mauvais, à n’en point douter. Il est contraire à la discipline de la prison, et clairement inscrit dans le Code.

Voyez quelle est ma malchance. A l’époque où je tuai le professeur Haskell, cette loi n’existait pas. Elle ne fut votée qu’après ma première condamnation. Je prétends donc qu’en ce qui me concerne, l’application de cette loi, qu’il m’était impossible de prévoir, est anticonstitutionnelle. Et tout homme sensé sera de mon avis.

Mais quelle portée cet argument peut-il bien avoir sur l’esprit de soi-disant légistes, qui prétendent, en réalité, se débarrasser à tout prix de l’honorable et bien connu professeur d’agronomie Darrell Standing ? Loyalement, je reconnais d’ailleurs qu’il y a eu un précédent à mon exécution. Voilà un an, ainsi que le savent tous ceux qui lisent les journaux, on a pendu Jake Oppenheimer, dans cette même prison de Folsom, et pour délit exactement semblable. La seule différence qu’il y ait entre son cas et le mien, c’est qu’il n’avait pas fait saigner avec son poing le nez d’un gardien. Non. Mais de son couteau à pain, et sans le faire exprès, il avait d’un autre gardien entaillé quelque peu la peau.

Notre existence ici-bas, la façon d’être des hommes entre eux, le maquis inextricable des lois… mon Dieu ! que tout cela est bizarre ! J’écris ces lignes dans la même cellule qu’occupait à Folsom, au Quartier des Assassins, Jake Oppenheimer. On l’en a tiré pour le pendre, comme on va faire de moi.

Comme si vous pouviez, tas d’idiots, tas de bandits, étrangler mon âme immortelle, avec votre corde et votre potence ! En dépit de vous, je foulerai, encore et bien des fois, cette belle terre. Et j’y marcherai, en chair et en os, tour à tour, comme dans le passé, prince ou paysan, homme savant ou brute stupide, tantôt assis au sommet de l’échelle sociale, et tantôt grinçant sous la roue du sort.

CHAPITRE V
DES TAPOTEMENTS DANS LA NUIT

Ce que j’écris est forcément un peu décousu… Revenons à San Quentin et à la cellule solitaire no 1, où je venais d’être enfermé.

Tout d’abord, je me trouvai désespérément seul et les premières heures s’écoulèrent bien lentes, les premiers jours me semblèrent un infini.

La marche du temps n’était marquée pour moi que par la relève régulière des gardiens, et par l’alternance du jour et de la nuit. Le jour n’était pas le jour, mais une faible et confuse lumière, qui valait mieux pourtant que l’obscurité complète de la nuit. Cette lumière ne faisait que filtrer à travers la fente mince d’un soupirail, et bien peu demeurait en elle de la brillante clarté du monde extérieur.

La lueur n’était jamais suffisante pour qu’il fût possible de lire dans son rayon. Je n’avais, d’ailleurs, rien à lire. Je ne pouvais que m’étendre et penser. A ce régime j’étais, à perpétuité, condamné. Il paraissait, de prime abord, évident qu’à moins de créer de rien trente-cinq livres de dynamite, tout le restant de ma vie s’écoulerait dans ce noir silence.

Mon lit se composait uniquement d’une mince paillasse pourrie, étendue à même sur le dallage de ma cellule, et d’une couverture, plus mince encore et d’une répugnante saleté. Ni chaise. Ni table. Rien que la paillasse et la petite couverture.

J’ai toujours été, dans ma vie, ce qu’on appelle un « petit dormeur » et mon cerveau est sans cesse en travail. Dans une cellule, on se dégoûte rapidement de penser, et le seul moyen d’échapper à sa pensée est de dormir. En temps normal, je dormais seulement une moyenne de cinq heures par nuit. Alors j’entrepris de cultiver le sommeil. De cela je fis une science. Je réussis à dormir dix heures, sur vingt-quatre, puis douze heures, et jusqu’à quatorze ou quinze heures. C’est la dernière limite à laquelle je pus arriver. Au delà, force me fut de rester éveillé et, naturellement, de penser. A ce régime, un cerveau actif ne tarde pas à se détraquer.

Je cherchai toutes sortes de stratagèmes qui me permettraient, par un moyen mécanique quelconque, de supporter mes heures de veille. Je m’imaginai de résoudre de tête les racines carrées et les racines cubiques d’une longue série de nombres donnés, et, par une concentration tenace de ma volonté, je menai à bien les problèmes géométriques les plus compliqués.

Je m’occupai même, après tant d’autres choses, de trouver la quadrature du cercle. Je me butai à cette tâche, jusqu’à ce que le problème m’apparût, à moi aussi, insoluble. Je compris qu’en m’obstinant davantage à cette vaine poursuite, je trouverais le chemin de la folie. Je renonçai donc à m’intéresser à cette quadrature mystérieuse. Ce fut pour moi un énorme sacrifice, car l’effort mental que représentait cette recherche était un admirable tueur de temps.

J’eus recours à d’autres exercices. C’est ainsi que je me créai, sous mes paupières, la vision artificielle d’un damier, sur lequel j’entrepris, en jouant double, d’interminables parties d’échecs. Mais une fois que je fus devenu expert à ce dressage fictif de mes yeux, ce jeu me parut insipide. Il ne pouvait y avoir, dans les parties, de réel conflit, puisque c’était, en fait, le même partenaire qui jouait dans les deux camps. Je tentai en vain de scinder ma personnalité en deux moitiés, qui s’opposeraient l’une à l’autre. Mais je ne pus y réussir. C’était toujours le même homme qui jouait, et aucune ruse ou stratégie ne pouvait utilement fonctionner contre lui-même.

Le temps éternel me pesait cependant de plus en plus. Alors j’abordai le jeu avec les mouches.

Ces mouches étaient pareilles à toutes les autres. Elles filtraient dans la cellule avec l’étroit rais de lumière, dans sa lueur grise et confuse. J’appris ainsi que les mouches avaient le goût du jeu. Couché sur le sol, je traçais du doigt, par exemple, sur le mur qui était devant moi, une ligne fictive, distante du sol d’environ trois pieds. Lorsque les mouches venaient, en volant, se poser sur le mur, au-dessus de cette ligne, je les laissais en paix. Si, au contraire, elles descendaient au-dessous, je faisais mine de vouloir les attraper. J’avais soin, cependant, de ne pas leur faire de mal et, avec le temps, elles connurent aussi bien que moi où était placée la ligne imaginaire.

Et voici le plus surprenant. Lorsqu’elles voulaient jouer, elles venaient, exprès, se placer au-dessous de cette ligne. Je les chassais, et elles revenaient encore. Il arrivait souvent qu’une mouche répétait le même jeu, une heure durant. Lorsqu’elle avait assez de ce sport, elle allait se reposer en territoire neutre, au-dessus de la ligne de démarcation.

Douze à quinze mouches vivaient ainsi dans ma compagnie. Une seule d’entre elles ne s’intéressait pas au jeu. Elle s’y refusait obstinément. Du jour où elle avait compris la pénalité encourue lorsqu’elle descendait au-dessous de la ligne, elle avait évité avec soin de venir se promener dans la zone interdite.

Cette mouche était visiblement un être morose, un caractère triste. Elle avait, comme les hôtes humains de la prison, une dent contre ce bas monde. Elle ne jouait pas non plus avec ses compagnes. Et pourtant elle était vigoureuse et d’une excellente santé. Je l’étudiai avec soin, et longuement, et je puis assurer que son opposition à tout amusement était une question de tempérament moral et non de nature physique.

Je connaissais toutes mes mouches, je vous l’affirme, sur le bout du doigt. J’étais stupéfait de discerner la multitude des différences qui existaient entre elles. Oui, chacune d’elles avait sa personnalité bien tranchée. Elles se distinguaient les unes des autres par leur taille, leur différence de force, la rapidité diverse de leur vol, leur talent à éluder ma poursuite, à piquer droit comme un trait, vers un but donné, ou à voler en tournant avant de l’atteindre, lorsqu’elles fuyaient ma main qui les chassait de la fameuse zone.

Des particularités plus subtiles, trahissant des caractères dissemblables, existaient pareillement entre elles. Il y en avait une, particulièrement grosse et mauvaise, qui se mettait parfois à tournoyer comme une vraie furie. Tantôt elle s’attaquait à moi, et tantôt à ses compagnes. Une autre… Vous avez vu, dans un pré, un poulain ou un veau lever subitement le derrière, en une ruade imprévue, et partir au triple galop, droit devant lui. Affaire de donner un exutoire à sa vitalité débordante et à son humour. Eh bien, il y avait une mouche (c’était, soit dit en passant, la meilleure joueuse de toutes) qui n’avait d’autre plaisir que de venir rapidement se poser, trois ou quatre fois de suite, sur mon tabac. Et, lorsqu’elle avait réussi à éluder le coup attentif et velouté de ma main, elle entrait en une telle animation, en une telle joie, qu’elle s’élançait dans l’air à toute vitesse, et se mettait, virant et tournoyant, volant de droite et volant de gauche, à célébrer, triomphante, autour de ma tête, la victoire qu’elle avait remportée sur moi.

J’ai fait sur mes mouches, sur leur manière d’être, sur leur mode de jeu, bien d’autres observations dont je ne veux pas vous importuner plus longtemps. Mais, de tous les faits qu’il m’a été donné d’observer et qui ont réellement, durant cette première période de cellule solitaire, détendu souvent mon esprit, qui m’ont fait paraître les heures un peu moins longues, il en est un qui est toujours demeuré présent à ma mémoire. La mouche morose, qui ne jouait jamais, vint, en un instant d’oubli, se poser une fois sur l’endroit tabou et fut aussitôt capturée par ma main. Lorsque je l’eus relâchée, vous me croirez si vous voulez, elle me bouda une heure durant !

Ainsi se traînait le temps interminable. Je ne pouvais toujours dormir et, quelle que fût leur intelligence, je ne pouvais toujours jouer avec mes mouches. Car des mouches, au total, ne sont que des mouches, et j’étais un homme, avec un cerveau d’homme. Et ce cerveau, actif, entraîné à penser, bourré de culture intellectuelle et de science, monté sans cesse à haute tension, bouillonnait sans répit. Il voulait l’action et j’étais condamné à une totale passivité.

Avant mon emprisonnement, je m’étais livré, durant mes vacances, à d’intéressantes recherches chimiques sur la quantité de pentose et de pentose-de-méthylène que contient le raisin des vignes d’Asti. Tout était terminé, sauf quelques dernières expériences. Quelqu’un les avait-il reprises et avaient-elles été couronnées de succès ? J’étais sans cesse à me le demander.

L’univers était mort pour moi. Aucune nouvelle importante ne filtrait jusqu’à ma cellule. La science, au dehors, marchait à grands pas, et je m’intéressais à des milliers de choses. Telle était la théorie de l’hydrolysis de caséine, traitée par la trypsine, que j’avais le premier émise, et que le professeur Walters avait vérifiée dans son laboratoire. De même avait collaboré avec moi le professeur Schleimer, pour la recherche du phystostérol dans les mélanges des graisses animales et végétales. Le travail commencé devait certainement se poursuivre. Avec quels résultats ? La pensée de toute cette activité à laquelle je ne pouvais plus prendre part, et qui se continuait au delà des murs de ma cellule, de ces murs qui m’en séparaient seuls, était affolante. Durant ce temps, aplati sur le sol, je jouais avec les mouches !

Tout, cependant, en mon noir sépulcre, n’était pas silence.

Dès le début de ma détention, j’avais entendu, à plusieurs reprises et à intervalles réguliers, résonner de petits coups étouffés. Venant de plus loin, j’en avais entendu d’autres, plus sourds et plus faibles encore. Continuellement ils étaient interrompus par les grognements du geôlier de garde. Parfois, quand les coups s’obstinaient trop longtemps, d’autres gardiens étaient appelés et, par les bruits plus violents qui s’ensuivaient, je savais qu’on mettait à des hommes la camisole de force.

L’affaire s’expliquait sans peine. Je savais, comme tous les détenus de San Quentin, que les deux hommes en cellule solitaire étaient Ed. Morrell et Jake Oppenheimer. C’étaient ces mêmes hommes qui conversaient ensemble, en cognant du doigt contre le mur, et, pour cela, ils étaient punis.

Leur code alphabétique devait être fort simple, il n’y avait pas à en douter. Et pourtant il n’avait pour moi aucun sens. J’usai, pour le déchiffrer, de nombreuses heures et combien de vains efforts. Quand j’en eus trouvé la clef, il me parut enfantin, et plus simple encore l’artifice employé par eux des coups frappés, qui m’avait d’abord tout déconcerté. A chaque conversation, ils changeaient la lettre de début de leur alphabet, ce qui le modifiait. Souvent, en pleine conversation, ils opéraient cette mutation.

C’est ainsi qu’il vint un jour où je saisis leur alphabet, à l’initiale exacte, et où j’écoutai et compris deux phrases très claires. La fois suivante, je ne pus déchiffrer un seul mot.

Oh ! cette première fois !

— Dis, Ed… que donnerais-tu maintenant pour papier brun et paquet Bull Durham ? demandait celui qui donnait les coups les plus éloignés.

Je faillis crier tout haut ma joie. J’avais autour de moi de la société ! Et il existait un moyen de communiquer avec elle !

Avidement, mon oreille se tendit et les autres coups, plus proches, que je devinais provenir d’Ed. Morrell, répondaient :

— Je ferais volontiers vingt heures de suite dans la camisole pour un tout petit paquet.

Puis vint le grognement du gardien, qui l’interrompit par ces mots :

— Assez ! Morrell !

Les profanes seraient peut-être tentés de croire qu’un condamné à vie a subi le pire et que, par suite, un simple gardien n’a aucune qualité ni aucun pouvoir pour le contraindre à obéir, quand il lui défend de parler. Eh bien, non ! Il reste la camisole. Il reste la faim. Il reste la soif. Il reste les coups. Et totalement impuissant à se rebiffer est l’homme enclos dans une cellule.

Le tapotement cessa. Puis, quand il reprit, au cours de la nuit suivante, je me trouvai tout déconcerté. Mes co-détenus avaient modifié la lettre initiale de leur alphabet. Mais j’en avais saisi la base et, au bout de quelques jours, les mêmes signes employés la première fois s’étant renouvelés, je compris à nouveau. Je ne perdis pas de temps en politesses.

— Holà ! frappai-je.

— Holà ! étranger… répondit Morrell, en frappant à son tour.

Et, d’Oppenheimer :

— Bienvenue à toi dans notre cité.

Ils étaient curieux de savoir qui j’étais, depuis combien de temps j’avais été mis en cellule, et pourquoi. Mais j’éludai toutes ces questions, pour leur demander de m’apprendre tout d’abord la clef qui leur permettait de modifier à leur gré leur code alphabétique. Quand j’eus bien compris, nous commençâmes à causer.

Ce fut un grand jour dans notre existence mutuelle. Les deux condamnés étaient trois désormais. Ainsi qu’ils me le dirent par la suite, ils ne se confièrent à moi, cependant, qu’après un certain temps, où l’on me mit à l’épreuve. Ils craignaient que je ne fusse un « mouton », placé là pour leur tirer adroitement les vers du nez. On avait déjà fait le coup à Oppenheimer, et il avait payé cher la confiance qu’il avait mise dans l’émissaire du gouverneur Atherton.

Je fus fort surpris — et agréablement flatté — d’apprendre que mes deux compagnons de misère n’ignoraient pas mon nom, et que ma réputation d’incorrigible endurci était venue jusqu’à eux. Jusqu’en ce tombeau vivant, qu’Oppenheimer occupait depuis dix ans, ma gloire — mon modeste renom si vous préférez — avait pénétré !

J’avais beaucoup à leur conter, et des faits divers de la prison, et du complot d’évasion des quarante condamnés à vie, et de la recherche de la dynamite, et des machinations scélérates de Cecil Winwood. Tout cela était pour eux de l’inédit. Les nouvelles, me dirent-ils, pénétraient parfois, goutte à goutte, dans leur cellule, par le truchememt des gardiens. Mais, depuis deux mois, ils n’avaient rien su. L’équipe de service actuelle était particulièrement méchante et hargneuse.

A plusieurs reprises, ce jour-là, nous reprîmes avec nos doigts la conversation, non sans encourir force malédictions et menaces des gardiens effectuant leur ronde. Mais c’était plus fort que nous ; nous ne pouvions nous taire. Les trois enterrés vivants avaient tant de choses à se dire, et si exaspérément lent était notre mode de converser !

— Tais-toi pour l’instant, me fit savoir Morrell. Attends que « Tête-de-Tourte » prenne ce soir la garde. Il dort presque constamment et nous pourrons alors causer tout notre saoul.

Tête-de-Tourte était un vilain homme, fort méchant, malgré toute sa graisse. Mais cette graisse fut bénie de nous, car elle l’alourdissait au point qu’il éprouvait sans cesse le besoin de pioncer. Néanmoins, notre tapotement incessant dérangeait son sommeil et l’irritait, et il n’arrêtait point de ronchonner contre nous. Lorsqu’une ronde passait, ses grognements alertés haussaient leur diapason et nous étions, tous en chœur, abreuvés d’injures.

Oh ! combien nous parlâmes, cette nuit-là ! Combien le sommeil était loin de nos yeux !

Lorsque vint le jour, nous fûmes dénoncés pour le bruit que nous n’avions cessé de faire et nous dûmes payer l’écot de notre petite fête. Le capitaine Jamie, en effet, parut sur le coup de neuf heures, avec une bonne escorte, et nous fûmes enlacés dans la camisole de force. Vingt-quatre heures sans répit, jusqu’au lendemain matin neuf heures, nous en subîmes la torture, ficelés et impuissants, à même le sol, sans manger ni boire. Ce fut la rançon de notre nuit bienheureuse.

Nos gardiens, oh, oui ! étaient des brutes. Et, devant leur brutalité, nous devions nous-mêmes, pour pouvoir vivre, nous transformer en brutes. De même qu’un dur labeur rend les mains calleuses, de même les mauvais geôliers font les prisonniers mauvais.

En dépit de la camisole de force, qu’en punition il nous fallait revêtir, nous continuâmes donc à converser, principalement la nuit, où la surveillance se relâchait parfois. Et que nous importaient à nous la nuit et le jour, tellement tous deux se ressemblaient ?

C’est ainsi que nous nous racontâmes, les uns aux autres, beaucoup de l’histoire de nos vies. Durant de longues heures, Morrell et moi, couchés sur notre paillasse, nous écoutions Oppenheimer nous épeler, des coups lointains et perceptibles à peine de ses doigts, toute son existence. Depuis le temps de ses jeunes ans, qu’il avait vécus dans un bouge de San Francisco ; depuis ses années d’apprentissage au vice, parmi les bandes de mauvais garnements, quand, gamin de quatorze ans, il était garçon de courses de nuit et parcourait la ville à la lueur des petites lumières rouges ; jusqu’à sa première infraction aux lois, qui fut découverte, puis, tout à la suite, ses vols et ses brigandages, la trahison d’un complice, qui le fit incarcérer, et ses rouges assassinats, dans les murs mêmes de la prison.

Jake Oppenheimer avait été dénommé le « Tigre humain ». Sobriquet qu’avait forgé quelque sale reporter, et qui survivra à la mort de celui qui en fut gratifié. Quant à moi, j’ai trouvé en Jake Oppenheimer tous les traits d’une belle et vraie humanité. Il était fidèle à ses amis et loyal. Il lui était arrivé de subir de durs châtiments, plutôt que de témoigner contre un camarade. Il était brave et savait souffrir. Il était capable de sacrifice — je pourrais vous en donner une preuve indéniable, mais c’est une histoire qui nous entraînerait trop loin. L’amour de la justice était en lui une frénésie. Les meurtres qu’il avait commis dans la prison étaient dus entièrement à ce sentiment extrême de la justice. C’était un cerveau magnifique, que toute une vie passée sous les verrous et dix ans de cellule n’avaient pas obscurci.

Morrell, non moins bon camarade, était lui aussi, un splendide esprit.

Sur le seuil de la tombe, je ne crains pas de le proclamer bien haut, sans être pour cela taxé de présomption, les trois plus nobles cerveaux que contenait la prison de San Quentin, du gouverneur Atherton jusqu’au dernier domestique, étaient les trois hommes qui pourrissaient de compagnie, dans ces trois cachots.

A l’heure suprême où, regardant en arrière, je repasse l’examen de tout ce que j’ai vu, de tout ce que j’ai connu dans ma vie, la vérité me force à déclarer que les esprits les plus fortement trempés sont aussi les plus indociles. Les stupides, les couards, tous ceux qui n’ont pas l’âme inflexiblement droite et une juste conscience de ce qu’ils valent, ceux-là font des prisonniers modèles.

Jake Oppenheimer, Ed. Morrell ni moi, ne sommes point de ce nombre, et j’en rends grâce aux dieux !

CHAPITRE VI
« SAMARIE ! »

L’enfant, dont l’esprit n’a pas encore été tourmenté par la vie, possède, à son plus haut degré, la faculté d’oublier. Chez l’homme, pouvoir oublier est la marque d’un esprit sain et maître de lui, tandis que l’obsession de ceci ou de cela est l’indice d’un cerveau déséquilibré. C’est pourquoi, dans ma cellule, je m’efforçais, avant tout, d’annuler ma souffrance et mes rancœurs. Pour cela, je jouais avec les mouches ou je faisais avec moi-même mes parties d’échecs, ou je conversais des doigts.

Mais je n’oubliais qu’en partie. D’autres souvenirs plus lointains, comme je l’ai dit, remontaient sans cesse en moi. C’étaient ceux d’autres temps et d’autres lieux, dont mon enfance avait conservé la mémoire. Ces souvenirs inconscients d’un être qui vient de naître méritent-ils qu’on les élimine avec dédain, comme n’ayant aucun sens ? Ou bien ne sont-ils pas un résidu précieux, emmuré dans les lobes du cerveau, comme le condamné l’est dans sa cellule ?

On a vu de ces condamnés, graciés, ressusciter à la vie et lever les regards à nouveau vers le soleil. Alors, pourquoi ces remembrances d’enfant ne pourraient-elles se réveiller, elles aussi, et ces autres vies, jadis vécues, ressusciter à nos yeux ?

Que peut-on faire pour cela ? Par notre seule volonté, ou à l’aide de l’hypnotisme, dédoubler notre être conscient, nous extérioriser complètement de notre vie actuelle ? Alors les portes bien closes de notre cerveau s’ouvriraient, toutes grandes, et le passé resurgirait soudain au soleil. Telles sont les pensées qui me hantaient sans trêve, dans ma cellule.

Mais laissez-moi d’abord vous conter une étrange et authentique aventure.

C’était tout là-bas, au Minnesota, dans la vieille ferme où je suis né. J’allais alors vers mes six ans. Un jour, vint un missionnaire pour la Chine, qui était récemment de retour aux États-Unis et que le Conseil directeur des Missions envoyait chez les fermiers, afin d’y quêter. On lui offrit l’hospitalité de la nuit.