JACQUES DYSSORD

LES
“FAISANS”

LES MAITRES DU ROMAN
La Nouvelle Revue Critique
24
PARIS

DU MÊME AUTEUR :

  • Le Dernier Chant de l’Intermezzo, poèmes (Grasset, éditeur).
  • La Paroisse du Moulin Rouge, roman (Albin Michel, éditeur).
  • Charlie, chasseur, roman (Grasset, éditeur).
  • Tropes, pensées, aux amis d’Édouard (Champion, éditeur).

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT :

  • On frappe à la porte, poèmes.
  • Joë, ou la découverte du Vieux-Monde.
  • L’amour tel qu’on le parle, essai.
  • Nouvelle Carte du Tendre, petite géographie amoureuse de Paris.
  • Petite exégèse des rues de Paris.
  • Les mimes d’Héroudas, traduction nouvelle en langue populaire.

IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE, LE VINGT-QUATRIÈME DE LA COLLECTION « LES MAITRES DU ROMAN », MILLE VINGT-SIX EXEMPLAIRES, DONT UN SEUL EXEMPLAIRE SUR PAPIER DU JAPON DES MANUFACTURES IMPÉRIALES, JUSTIFIÉ ET SIGNÉ PAR L’AUTEUR, SIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE VAN GELDER ZONEN, NUMÉROTÉS HOLLANDE 1 A HOLLANDE 6, SIX EXEMPLAIRES SUR VELIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS ARCHES 1 A ARCHES 6, SIX EXEMPLAIRES SUR VELIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, NUMÉROTÉS LAFUMA 1 A LAFUMA 6, ET MILLE EXEMPLAIRES SUR PAPIER BOUFFANT ORDINAIRE, TIRÉS SOUS COUVERTURE AZURÉE ET NUMÉROTÉS DE 1 A 1000, L’ENSEMBLE DES TIRAGES CI-DESSUS CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.

Tous droits réservés pour tous pays, y compris l’U. R. S. S.
Copyright 1926 by les Éditions de la Nouvelle Revue Critique, Paris.

A EDMOND TOURGIS,
dont j’aime le sourire réticent — cette moralité.

J. D.

I

Comme le régulateur westminster de la salle de baccara carillonnait le quart après minuit, quatre-vingt-dix francs — quatre jetons rouges de vingt et deux de cinq — restaient à Nom-d’un-petit-bonhomme.

Il devait ce sobriquet à son juron favori. Dans le cercle très ouvert qu’il fréquentait, on appelait chacun par son surnom ou son titre. Il y avait le Colonel, maints docteurs, l’Architecte, Col-de-Fourrure, Tire-à-cinq, Binoclard, le Grand-Père, Tout-en-Poils, Grand-Gosse, le Baron, Tête-de-Pipe, l’Avocat, et bien d’autres que j’oublie.

Aucun banquier ne se présentant plus, on convint d’un petit tour de chemin-de-fer. Après avoir fait circuler les cartes, le croupier les vissa dans leur sabot et l’on commença.

Le temps d’une hésitation et Nom-d’un-petit-bonhomme risqua ses six derniers jetons, sur sa main. Il gagna le premier coup, cela lui fit 180 francs. Il fut sur le point de passer la main, mais il se ravisa, les six coups suivants furent encore gagnants pour lui.

Quand il eut, devant lui, un peu plus de 8.000 francs, il se refusa à donner le coup et le regretta par la suite car celui-ci était de nouveau gagnant et l’enjeu se trouvait couvert.

Il alla à la caisse, échangea ses jetons et ses billets contre huit belles coupures de mille francs et quelques-unes de cent, puis il passa dans le salon de lecture. Là, il ouvrit un buvard, en sortit une grande enveloppe blanche, à en-tête du cercle, dans laquelle il glissa les huit billets de grand format et, après avoir écrit son adresse, en lettres bien lisibles, sur l’enveloppe, il sonna le chasseur pour lui demander un timbre. Ayant mis l’enveloppe dans la poche intérieure de son veston, il descendit au vestiaire où on lui donna sa canne, son pardessus et son chapeau. Pour la première fois de sa vie, au grand ébahissement du portier, il laissa deux francs sur le plateau.

L’air du dehors le saisit, il releva le col de son pardessus et jeta la lettre dans la première boîte rencontrée sur son chemin, devant un débit de tabac des Boulevards.

Se félicitant d’avoir ainsi trouvé, jusqu’au lendemain, le bon moyen d’échapper à la tentation du tapis vert, il sourit à l’image de sa concierge lui remettant une enveloppe de son écriture et décida — il n’était que 2 heures 1/2 du matin — d’aller s’offrir un bon souper, dans une boîte de nuit de Montmartre dont il jeta l’adresse à un chauffeur de taxi.

L’existence de Nom-d’un-petit-bonhomme, depuis ses plus tendres ans, avait été quelque peu bousculée. Tête-de-Pipe, son compatriote, confiait à qui voulait bien l’entendre qu’il avait fait ses humanités à la Petite Roquette, était passé en Espagne, lors de la conscription et que, par la suite, les dépositaires de la loi avaient eu à s’occuper à plusieurs reprises de la façon dont il la transgressait.

— Des racontars que tout cela, répliquait le Grand-Père dont un éternel cigare avait rouillé, autour de la bouche, la majestueuse blancheur d’une barbe de fleuve.

Il retirait de sa fille, étoile de music-hall, un certain prestige et de rares subsides. Nul ne savait taper avec plus de bonne grâce et moins de prétention. Au demeurant, l’indulgence faite homme.


Il est des gourmets pour préférer la langouste à l’américaine au homard. Je partagerais assez leur opinion. La chair de la langouste est plus délicate que celle du homard. Il y a, de l’une à l’autre, la même différence que du poulet au canneton. Ce fut, ce jour-là, l’avis de Nom-d’un-petit-bonhomme.

Dans la carte des vins, son choix s’arrêta sur une bouteille d’hospice de Beaune dont, pendant douze années, de diligentes araignées avaient tapissé le goulot et la panse et sur une bouteille de Moët qui était loin de se douter que son bouchon sauterait pour célébrer une main heureuse prise, à minuit moins le quart, un vendredi de décembre 1926, par un joueur le plus souvent malheureux.

Deux femmes tentèrent, en vain, de tenir compagnie à ce soupeur dont le complet usagé détonnait en ce lieu. Qu’on vienne ensuite nous parler de l’ascendant qu’exerce la toilette masculine sur le beau sexe !

A quatre heures, Nom-d’un-petit-bonhomme, le cœur joyeux, ramenait sous son menton les maigres couvertures de son lit de célibataire. Le sommeil vint immédiatement le visiter, un de ces bons sommeils, sans rêves dans lequel on tombe de tout son long.

Il ne devait pas être loin de midi, quand il se réveilla, à en juger du moins par les bruits familiers de la cour. C’était là le seul moyen de connaître l’heure en ce galetas où un méchant réveil-matin avait renoncé, depuis belle lurette, à éclairer son propriétaire sur la fuite du temps.

Nom-d’un-petit-bonhomme mit, ce jour-là, plus de temps que d’habitude à sa toilette pourtant succincte, prenant un malin plaisir à différer le moment d’ouvrir la précieuse enveloppe qui l’attendait chez la concierge.

Celle-ci était en train de goûter, du bout de son index, la sauce du veau marengo qui mijotait sur son poêle, quand son locataire entra dans la loge.

— Bonjour mâme Méboux. Ça va toujours cette santé ?

— Ça va sans aller, rapport à ce rhumatisme qui me travaille toujours de trop, quand le temps va changer.

— Vous avez, nom d’un petit bonhomme !… quelque chose pour moi dans votre courrier, Madame Méboux ?

— Celui de onze heures, il n’y avait rien ; pour celui de 7 heures et demie, attendez, je ne crois pas…

— Comment, pas de lettre ? Vous êtes bien sûre ?

— Ah ! si, je me souviens, maintenant, un prospectusse… Il y avait même, marqué dessus, le nom de ce cercle que vous m’avez dit que vous êtes employé et qui vous envoie toutes les semaines des imprimés que vous jetez sans les ouvrir… Comme vous m’avez dit, l’autre jour, que je pouvais les garder, je m’en suis servie justement, pas plus tard que tout à l’heure, avec un catalogue du Printemps, pour rallumer mon poële qui ne tirait plus…

— Brûlé !… brûlé !… Madame Méboux ! Ma…

Il n’acheva pas. Un tremblement nerveux le secouait. Il se laissa tomber sur un large fauteuil à oreillettes qui encombrait la loge. Un chat, dérangé dans son sommeil, fit un bond et faillit culbuter le veau marengo.

— Qu’est-ce qui vous prend à c’te heure, dit Madame Méboux ?

Il se dressa, les deux poings levés comme pour l’écraser :

— Vous êtes une misérable, mâme Méboux, une… nom d’un petit bonhomme !… misérable ! Vous m’avez volé mes huit mille francs…

Alors elle, les deux mains sur les hanches, les yeux méprisants, laissa tomber, avec une moue de dégoût :

— Non, mais est-ce qu’il est louf, celui-là !… Huit mille francs !… Comme s’il avait jamais eu huit mille francs !… Quand on est malade on se soigne !… Pour ce qui est de vos insultes, ma signature, vous m’entendez bien, est au commissaire du quartier… vous pouvez toujours aller y voir… à moins que…

— A moins que quoi ?

Elle remua la tête de haut en bas d’un air pénétré.

— Enfin, je me comprends…

Il sortit de la loge comme un fou. Mais il ne fut pas chez le commissaire.

II

— Mademoiselle est rentrée très tard, ce matin. Elle repose. Elle m’a bien recommandé, avant de se coucher, de ne la déranger sous aucun prétexte.

Dans l’antichambre où, sur un bahut de vieux chêne, luisait un samovar de cuivre, le Grand-Père regarda, d’un œil émerillonné, la jolie fille qui lui donnait ces explications.

Un léger duvet de blonde mettait sur ses joues fraîches et son cou potelé comme une vapeur d’or. Il eut un soupir gourmand.

— C’est bien vilain à une belle enfant comme vous de mentir à un vieil homme comme moi.

Elle eut un franc éclat de rire :

— Oh ! un vieil homme…

Il parut flatté et voulut lui prendre la taille, mais, d’une claque de ses doigts prestes, elle prévint son geste.

— Pas toucher !… A bas les pattes !…

Il se résigna.

— Je vais attendre mademoiselle dans le boudoir chinois.

— C’est que le boudoir chinois n’est pas encore fait.

— Peu importe…

— Et mademoiselle, j’en suis sûre sera mécontente.

— Je prends tout sur moi.

— On dit ça ! Et, total, c’est moi qui serai attrapée !…

A ce moment précis, la sonnerie du téléphone retentit. La soubrette s’empressa. Profitant de son absence, le Grand-Père, ayant soulevé une tenture, s’introduisit dans le boudoir chinois et s’écrasa sur un large divan de soie rouge bordeaux, brochée d’or.

Il avait passé la nuit au jeu, n’était passé dans la chambre meublée qu’il occupait, rue Pigalle, que pour faire sa toilette et se trouvait las. Ayant ramené sous sa tête un des lourds coussins qui encombraient le divan, il s’apprêtait à faire un somme quand la jeune fille survint :

— Voyons, monsieur, ce n’est pas sérieux… Que va dire mademoiselle ?

— Elle dira ce qu’elle voudra. Si elle n’est pas contente, vous lui répondrez m… zut !

Elle eut un geste d’impatience.

— Puis ce n’est pas tout ça… Un ami de Mademoiselle vient de téléphoner. Il sera là dans un quart d’heure… Voyez-vous qu’il vous trouve !… C’est du coup que Mademoiselle elle me balancerait… et — entre nous soit dit — elle aurait raison.

Mais lui s’obstinait. Il se leva, avisa, sur une petite table de laque, une carafe de porto et, en ayant rempli deux verres :

— Faites-moi la grâce de trinquer avec moi.

— Mais, Monsieur, vous n’y pensez pas.

— Je ne pense, justement, qu’à ça, mon enfant.

Il lui mit le verre dans la main. Elle jeta un regard inquiet vers la portière et, ayant vidé son porto d’un seul coup, elle dit :

— Maintenant, Monsieur, il faut être gentil, vous allez partir…

Il s’était rassis.

— J’ai tout le temps.

— Et ce monsieur qui va venir ?

— Eh bien ! je ferai sa connaissance…

Elle tapait, maintenant, du pied, nerveuse :

— C’est pas du bon sens… Ça vous est égal n’est-ce pas ? de m’attirer des embêtements. Mais si je perds ma place, c’est-il vous, dites, qui m’en trouverez une autre ?

— Jolie fille comme vous l’êtes !…

Elle fit celle qui ne voulait pas se fâcher :

— Voyons, monsieur… je vous en supplie…

Il s’humanisa :

— C’est que… c’est que… j’avais besoin de voir Mademoiselle… J’étais venu tout exprès…

— Vous la verrez ce soir… demain…

— Il sera trop tard… oui… trop tard… Écoutez, il y aurait un moyen de tout arranger…

Et, se décidant :

— Vous n’auriez pas cinquante francs sur vous ?…

— Ah ! c’était ça !…

D’un air pénétré, il baissa, par deux fois, sa tête blanche.

— Attendez-moi une minute.

Cette minute lui parut fort longue. Elle revint, au bout d’un moment, tenant à la main un billet de vingt francs et un de cinq.

— C’est tout ce que j’ai sur moi, si ça peut vous contenter…

— Je tâcherai de m’arranger avec ça, mon enfant… Je vous remettrai cette petite somme ce soir… ou demain, sans faute…

— Entendu. Mais, maintenant, filez ! Je n’ai que le temps…

Après avoir coiffé son chapeau, d’un geste noble, il partit, non sans avoir tapoté paternellement la joue duvetée…


Quand il fut dans la rue, il respira. Il se félicitait, au fond, de n’avoir pas été reçu par sa fille dont la conduite, à son endroit, ne laissait point que de l’affliger.

Il ne se révoltait certes point — ce n’était point dans sa manière. Son scepticisme de vieux boulevardier répugnait à prendre les choses au tragique. Il savait, d’ailleurs, par expérience, qu’il n’est pas de situation aussi tendue soit-elle avec laquelle on ne finisse, grâce à quelque diplomatie, par trouver un accommodement.

Mais il repassait, non sans quelque mélancolie, le chemin descendu par lui depuis le jour où Nancy Nangis, commère au Grand-Casino, lui avait signifié qu’elle en avait assez de lui voir occuper un rez-de-chaussée au fond de la cour, dans le petit hôtel qu’un attaché à la légation de Moldavie lui avait fait aménager boulevard Lannes.

— Il ne sera pas dit, lui avait-elle spécifié, que je mets mon père à la rue. Mais pour ta dignité, aussi bien que pour la mienne, il est préférable que tu vives ailleurs.

Ils convinrent d’une pension annuelle convenable qu’elle lui servirait après lui avoir installé une garçonnière aux Ternes.

Mais, dès la seconde année, il dit préférer à cette rente un petit capital qui lui permettrait de s’intéresser à une affaire de tout repos qu’il avait en vue.

— Il s’agissait, prétendait-il, d’une entreprise de commission et d’exportation où, avec « une somme de » on pouvait réaliser, bon an mal an, « de gentils bénéfices ».

Il insista tellement que Nancy — payée cependant, si l’on peut dire, pour être méfiante, consentit à ce qu’il voulut. Peut-être caressait-elle le secret espoir d’être ainsi débarrassée de lui. Mais il n’en fut rien, bien au contraire. Au bout de quelques mois, celui qu’on appelait le Grand-Père, dans les Cercles, avait dilapidé, soit aux courses, soit sur le tapis vert, la commandite mise bénévolement par elle à sa disposition. Un beau jour, Nancy apprit, même, qu’ayant vendu les meubles dont elle avait garni son intérieur des Ternes, il logeait dans un hôtel de Montmartre où il devait déjà quelque argent. Une explication orageuse, où elle eut, bien entendu, le dessus, s’ensuivit entre eux. Si elle ne lui condamna pas formellement sa porte c’est qu’elle le savait capable, comme elle le lui dit, d’entrer par la fenêtre. Mais elle lui enjoignit d’avoir, dorénavant, à la laisser tranquille, s’il voulait que, de temps en temps, elle lui fît parvenir quelques subsides.

Sa guigne persistante au jeu lui fit enfreindre leurs conventions. Il ne cessa pas de la fatiguer de sa présence et de ses demandes incessantes d’argent, soit Boulevard Lannes, soit au Grand Casino où sa silhouette était devenue légendaire. Excédée, Nancy usait de tous les stratagèmes pour l’éviter. Mais la patience du vieux n’avait d’égale que son insistance.

— Ne se fâche pas avec moi qui veut, avait-il accoutumé de dire, en rééditant une parole célèbre.

Et le fait est qu’on se sentait autrement désarmé devant sa courtoisie et son obséquiosité qu’on ne l’eût été devant ses menaces…


Descendu du métro à la station de l’Opéra, il se dirigea vers le Café Parisien où il espérait trouver quelque ami, Nom-d’un-petit-bonhomme peut-être qui, le matin, y prenait son apéritif, avant d’aller déjeuner au Cercle. Ayant gagné la forte somme, la veille, celui-ci pouvait fort bien avoir, pour un jour, dérogé à ses habitudes. Mais, sait-on jamais ! Puis, le Grand-Père le connaissait joueur. S’il ne le trouvait pas là, il le rencontrerait sûrement, tout à l’heure, au baccara, en train de jouer les ténors — pour combien de temps, hélas ! Il sourit dans sa barbe. Nourri dans le sérail, il en connaissait les détours.

Il venait de s’installer à la terrasse, quand il s’entendit héler.

— Eh ! Grand-Père !

A une table avançant sur la chaussée, auprès d’un brasero auquel un énorme bull, au large collier d’or entouré de cabochons multicolores, rôtissait ses pattes de devant, un gros homme au buste raide était assis. Son front étroit pesait sur d’inquiétants yeux vert de gris. Il avait le masque glabre, énergique et bouffi d’un conventionnel. Son index lourdement bagué, tourné verticalement dans la direction du nouveau venu, semblait perpendiculaire à ses larges épaules de lutteur.

— Comment vas-tu, Chauvert, dit le vieux en s’asseyant à sa table !

— Un glass ?

— Si tu veux.

— Est-ce oui ou non ?

— C’est oui.

— Commande. Je te dis : commande.

L’apéritif apporté, il y eut un silence pendant lequel, n’eût été son index baissé, Chauvert ne se départit pas de son immobilité. Grand-Père allait prononcer un mot, n’importe lequel, pour se donner une contenance, quand l’autre lui dit :

— J’ai vu ta fille, hier, au Grand-Casino.

— Ah oui ! Elle y remporte un succès fou…

— Ce n’est pas vrai. Mais cela n’a aucune importance. Il y a longtemps que tu ne l’as vue ?

— J’en viens.

— Et elle ne t’a pas reçu ?

— Allons donc !

— Pas de paroles inutiles. T’a-t-elle reçu ?

— Je vais t’expliquer…

— Elle ne t’a pas reçu.

— Qu’en sais-tu ?

— Voilà. Et, bien entendu, elle ne te donne pas un sou ?

— En dehors de ma pension, elle…

— Elle ne te sert plus ta pension.

— C’est à dire que… elle me paie toujours mon terme…

— Tu n’as plus de terme…

— Mais enfin, qu’en sais-tu ?

— … tu loges en hôtel, rue Pigalle. Je pourrais te dire le numéro.

— Tu ferais un excellent policier.

La figure de Chauvert se détendit :

— Je n’ai pas envie de crever de faim. Ils n’y mettraient pas le prix. C’est moi qui le mets, quand il le faut… Ils sont à mes pieds, comme celui-ci…

Et il indiqua son bull que la chaleur du brasero avait endormi.

Grand-Père buvait son verre, à petits coups, pour le faire durer :

— Et tu gagnes beaucoup d’argent, demanda-t-il ?

— Est-ce que tu veux me taper ? Cette année, j’ai fait tomber 300 billets.

— Diable !

— Tu trouves que c’est beaucoup ? On ne va pas loin avec, quand on a les frais que j’ai… 300 billets… Qu’est-ce que c’est que 300 billets !… Rien qu’entre mon chauffeur, mon auto, mon château et ma chasse de Seine-et-Marne, les trois-quarts y passent. Je ne compte pas les frais de mon journal…

— Tu tires à combien d’exemplaires ?

— Le moins possible. Pourvu qu’il parvienne aux intéressés, c’est le principal.

Une sorte de géant à fortes moustaches, la pelisse tombant presque jusqu’aux pieds, les salua.

— Tu le connais, Grand-Père ?

— Non.

— Tu ne le connais pas ! C’est Lenoisais, l’ancien Sous-Secrétaire à la Marine Marchande. Je l’ai opéré de 25.000.

Et, écartant ses bras courts, comme un prêtre à l’offertoire, il ajouta :

— Depuis, bien entendu, il me salue. Il se détourne même de son chemin, pour me saluer. S’il oubliait, je n’aurais qu’à lui faire pstt ! comme à mon chien, ou à le faire appeler par le chasseur. Voilà ce que c’est, dans la vie, que d’être un faisan. Un faisan qui connaît son métier les met tous dans sa poche.

— Tu es un type épatant… je l’ai toujours dit… encore l’autre jour…

— Combien ?

— Quoi ?

— Je te demande : combien ?

— Mais je t’assure…

— Combien ? Eh bien ! moi je vais te le dire.

Il fit claquer un ongle sur ses dents.

— Pas ça…

— Justement, j’aurais voulu te demander… une question de huit jours… huit jours… dix, au plus, cinq louis…

Chauvert appela le garçon. Ayant réglé les consommations, il siffla son chien :

— Écoute, Grand-Père. C’est cinquante louis — tu m’entends, cinquante — que je te donnerai, comme je te l’ai déjà dit, il y a longtemps, si tu m’apportes ce que je t’ai demandé. De plus, tu toucheras ton pied, bien entendu, dans l’affaire.

— Mais pour te procurer cela il faut que je puisse mettre la main dessus.

— Oui ou non Nogaroff, le directeur de l’Omnium pétrolifère, va-t-il chez ta fille ? Oui ou non lui écrit-il ? Oui ou non essaye-t-il de s’y rencontrer avec ce cavé d’attaché moldave ?

— Ça, j’en suis sûr.

— Alors ?

— Il faudrait des intelligences dans la place.

— C’est à toi à t’en occuper.

— Cela demande de l’argent.

— Je te vois venir.

— C’est pour ça que je te demandais.

— Rien du tout. Quand il y aura quelque chose de précis en train, une lettre par exemple… c’est cela… apporte-moi une lettre… mais pas de boniments avec moi, tu le sais… viens à mon bureau.

— Aux Indiscrétions parisiennes ?

— Oui.

— Toujours rue Taitbout ?

— Oui… 92 au 2e la porte à droite ; téléphone avant, le numéro est dans l’annuaire.

Quand Chauvert fut parti, le Grand-Père alla donner un coup d’œil dans la salle pour voir si, par hasard, Nom-d’un-petit-bonhomme n’y était pas, et, ne l’ayant pas trouvé, il se dirigea d’un pas pressé, pour se réchauffer, vers son Cercle.

III

Le déjeuner était commencé. Les deux grandes tables, dont celle du Comité, se trouvaient au complet.

Un maître d’hôtel, qui ressemblait à feu Floquet, s’empressait, secondé par deux garçons albinos qu’on eût dit jumeaux et dont le teint malsain ne semblait guère fait pour vous mettre en appétit.

Grand-Père fut s’asseoir à une petite table, vis-à-vis de Grand-Gosse. C’était son vice que ce gamin-là. Pour lui seul, il lui était arrivé de se départir de son égoïsme de vieillard. Ce tapeur s’était, pour la première fois de sa vie, laissé taper, quelques jours auparavant.

Il y a fort peu de temps que Grand-Gosse fréquente le Cercle et le Grand-Père s’est senti irrésistiblement attiré vers lui, dès qu’il l’a vu.

— Ah si sa fille l’écoutait !… Mais il suffisait qu’il lui présentât quelqu’un pour qu’immédiatement elle se tînt sur ses gardes… Et cependant celui-là !


Comme il ne porte pas de moustaches, on se tromperait facilement sur son âge, 22, 24, 25 ans, peut-être plus. On lui en donnerait quinze quand il met certains faux-cols bas, à cause d’une nuque de collégien. Il rougit quand il n’est pas en cause et reste imperturbable devant les pires et les plus précises imputations. Il a tellement de vices qu’il en a fait une candeur. Quand il est poli, c’est de façon exagérée comme tous les timides. Il va au-devant des services que vous pourriez, après une très longue amitié, en attendre ou lui rendre, quitte à être très embarrassé un moment après. Il a trouvé là le moyen le plus sûr de se brouiller avec tout le monde et avec soi.

Il y a une telle chaleur dans son premier entretien avec vous que vous partez persuadé que vous avez enfin découvert l’ami. C’est l’inverse qui se produit. Il s’en remettra sur vous du soin de ses affaires.

C’est le côté négatif de son caractère qui le fait apprécier, à savoir sa merveilleuse nonchalance. Quand il en suit la pente aimable, la première chose qu’il rencontre est une façon de bonté. Il ne ferait pas, comme on dit, de mal à une mouche de plein gré, mais si, dans sa chambre, la mouche vient à l’obséder de son bourdonnement, il est capable de tuer tous les gens de la maison, sans avoir fait exprès, assurera-t-il, après coup et de très bonne foi.

Il n’est, pour l’arracher à ses chères habitudes, qu’un étrange besoin de séduction dont l’agitent tous les changements de lune. Alors, il est susceptible de tout, même de travail. Il supportera les veilles, le froid, la faim, il attendra un autobus sous la pluie, pour voir un visage s’éclairer de sa présence. Sa fièvre tombe vite. Il se réveillera, le matin, les membres perclus, en maudissant la Terre, le Ciel et les Hommes.

A force de se complaire dans le paradoxe, il lui arrive de le considérer comme une vérité de bon sens. C’est sur elle qu’il bâtit sa vie, et ses fantaisies ne sont telles qu’aux yeux des autres.

Il a poussé le scepticisme jusqu’à la dévotion. C’est la seule chose sur laquelle il n’aime pas être plaisanté. Il n’est pas, à cet égard, de marguillier plus pratiquant que lui.

Comme tout le monde, il est allé au Ciel, il en revient avec des mines dégoûtées en disant : « Ce n’était que ça » comme s’il s’était attendu à autre chose.

Il n’y a pas de femme qu’il n’ait aimé du moment où elle lui eût jeté un regard favorable.

Ce fut bien de lui de pratiquer la charité en la seule matière justement où elle ne soit pas de mise ! Il mit toute son application à trouver beau certain visage dont les yeux noyés de tendresse se posaient sur lui avec insistance. On ne lui en sut aucun gré.

Il est toujours arrivé à posséder ce qu’il désirait quelque temps après l’époque où il l’eût souhaité et il fallait voir comme il se dépensait pour en obtenir une sorte de jouissance rétrospective.

Il a été tellement riche, avant sa naissance, que jamais il ne s’enthousiasma à poursuivre la fortune ailleurs qu’au jeu ; quitte à s’étonner de ce que sa tiédeur à son endroit ne soit pas récompensée.

Il est coutumier de ce genre de maladresses qui passeraient pour des grâces dans le milieu auquel il était dévolu. La plupart de ses défauts ne sont que des qualités inemployables dans celui qu’il fréquente. Il le sait, mais il y reste parce qu’il s’est levé à midi et qu’il fera bon fumer quelques cigarettes en usant le temps autour du tapis vert.

On lui dit : vous avez encore des illusions, parce qu’il a le visage de ses illusions. C’est chez lui une coquetterie à son endroit que ce visage et c’est son sort de faire de chacune de ses coquetteries une mystification.

Il paraît naïf au premier abord, roué au second. Il n’est vraisemblablement, ni l’un ni l’autre. Mais il se permet quelquefois de l’esprit, comme on met des gants pour aller en visite ou quand il fait froid.

Les habitués du Cercle qui s’en rapportent à leur première impression, et ont la manie des sobriquets, l’ont baptisé Grand-Gosse.

— Avez-vous vu Nom-d’un-petit-bonhomme, lui demanda le Grand-Père ?

— Pas encore, Binoclard et Col-de-Fourrure, à qui il doit quelque argent, l’attendent avec impatience. Le caissier aussi, sans doute, pour le même motif. Quant à Tête-de-Pipe, il a une martingale, bien entendu, à lui proposer.

— C’est un homme très couru. Je souhaiterai le voir, ayant à m’entretenir avec lui.

— Inutile de se demander qui sera l’entretenu.

— Vous avez de ces mots, mon petit !

— Excuse me… Je n’y mets aucune malice.

— Je le sais.

— On prétend que je suis rosse. On a tort. Personne ne vous dira autant de mal de moi que moi-même.

— Je le sais également. Mais la question n’est pas là. J’ai bien peur que notre ami ne fasse charlemagne, quelques jours encore.

— On l’a vu cette nuit — ce matin, plus exactement — à Montmartre… Il soupait, en suisse, au Rat Mort.

— Pourvu qu’en sortant de là il ne se soit pas fait entôler !

— Lui ! Je suis tranquille de ce côté.

— La chair est faible.

— La sienne est à toute épreuve. En dehors du jeu…

— On dit ça, puis…

Deux chaises étaient vacantes à leur table. Un nouveau venu fit mine de s’y asseoir.

— Ces chaises sont retenues, le prévint Grand-Gosse.

Et quand l’intrus fut parti, il expliqua :

— Je déteste les emmerdeurs… Si vous aviez vu, Grand-Père, poursuivit-il, le beau gars qui luttait hier à l’Alhambra ! Des jambes d’une pureté de ligne… et pas de ces pectoraux absurdes comme en ont tous les sportifs… une poitrine de jeune dieu… j’ai fait sa connaissance au bar. C’est un numéro… Sur les planches, on eût dit d’un étudiant d’Oxford. Devant un glass, il n’y a pas plus frappe… Il s’appelle sur l’affiche Fred Matchless — un blaze à la noix, m’a-t-il expliqué dans son langage pittoresque. A Bois-Colombes où il est né, on le connaît sous le nom de Jojo Belles-esgourdes, parce que ce lutteur a des oreilles de femme — on dirait de certains coquillages…

— Vous avez d’étranges admirations, mon jeune ami, dit le Grand-Père. A vous entendre, on croirait… il y a des gens qui ont si mauvais esprit…

— Et que m’importe ! Honni soit qui mal y pense !… J’aime tout ce qui est beau, souple, félin… Si ma famille m’avait écouté, j’eusse été un artiste… On m’a sorti d’une boîte à bachot, pour me faire potasser les x… résultat complet des courses : je tire à 5… j’use ma vie autour d’un tapis vert…

— Vous avez tort.

— J’aime tant vous entendre faire de la morale…

— Il faut avoir, si l’on veut parvenir, de la conduite dans la vie.

— Oui, beaucoup de conduite dans l’inconduite.

Le Grand-Père eut un sourire encourageant et complice. Comme on passait les liqueurs et les cigares, il offrit un Henri-Clay à son jeune ami…


— Les cartes passent… J’en donne… J’en prends… Une carte… Une bûche… et je tire… neuf… baccara… Six…

L’office commençait dans la pièce à côté. Les deux amis s’apprêtaient à l’aller suivre, quand le chasseur vint porter un petit bleu à Grand-Père. Il prit son binocle d’écaille pour le lire, puis, s’adressant à son jeune compagnon :

— Je reçois, mon cher, un mot pressant de Nom-d’un-petit-bonhomme. Il a une affaire grave à me confier et me recommande de ne dire à personne l’endroit de notre rendez-vous… Je vais de ce pas, le rejoindre au Nègre du Faubourg-Montmartre…

— Une affaire grave ?… Vous aviez raison… C’était moi qui étais dans mon tort, tout à l’heure… Il a dû se faire entôler, décida Grand-Gosse

IV

— Ne bois pas comme ça. Cela n’avance à rien. Il te faut toute ta lucidité pour mener à bien cette affaire.

— Cette garce, nom d’un petit bonhomme ! Je la tuerai !

— On dit ça !

Une femme au museau de fouine, les cheveux à la Ninon, leva la tête de dessus un illustré, à une table voisine.

— Allons ! allons ! ne fais pas d’esclandre… Non, garçon, rien pour le moment… A ta place, moi, j’aurais insisté, que diable ! J’aurais essayé de l’intimider…

— Si tu crois que c’est facile !

— Tu lui dois de l’argent ?

— Un terme en retard et nom d’un petit bonhomme ! les étrennes de quatre à cinq ans.

— Tu m’en diras tant !

La figure de Nom-d’un-petit-bonhomme faisait peine à voir. On eût dit d’un noyé qu’on venait de sortir de l’eau.

— Alors ? questionna-t-il.

— Alors…

Grand-Père réfléchit un moment. Il fixa longuement les ongles coupés en pointe de sa main gauche, les polit, avec soin, du revers de sa manche droite.

— Je ne connais qu’un homme qui puisse te tirer de ce mauvais pas. Mais il est cher.

— Dis toujours.

— C’est Chauvert.

— Le maître-chanteur ?

— Pourquoi employer de ces mots qui ne veulent rien dire ?

— Combien me demandera-t-il sur les 8.000 ?

— Les trois-quarts — la moitié, au bas mot, si j’insiste.

— Et toi ?

— Oh, moi !… pour un ami…

— Je sais… je sais… je connais, nom d’un petit bonhomme ! les amis…

— Tu dis ?

— Rien… Que faudra-t-il te donner à toi ?

— Tu me paieras un bon déjeuner.

— C’est tout.

— Pour le reste, je m’arrangerai avec Chauvert.

— Allons-y tout de suite ; mais, nom d’un petit bonhomme ! auparavant, qu’est-ce que tu prends ?…

— Rien. Toi non plus… je t’assure, ça te fera mal.

— Je n’ai pas déjeuné ce matin.

— Raison de plus.

— Et je n’ai pas faim.

— Tiens prête-moi plutôt trente francs.

— Voilà nom d’un petit bonhomme ! deux louis.

— Je te remercie. C’est moi qui paierai le taxi…

V

Personne ne fut plus étonné que le Grand-Père quand il trouva, assis en tailleur, sur le divan de cuir des Indiscrétions Parisiennes juste au-dessous d’un dessin à la plume représentant Bertrand et Robert Macaire, Grand-Gosse, en train de fumer une cigarette.

Chauvert n’était pas arrivé, il l’attendait. Dans un coin, une dactylo tapait des bandes. Vis-à-vis d’elle, un jeune homme chauve à la figure boutonneuse découpait, dans les journaux, des articles qu’il collait dans un gros cahier cartonné. Aux murs, on voyait des affiches incendiaires, pour la plupart. L’une, en caractères majuscules, mettait en garde les souscripteurs du Dernier Emprunt. Une autre donnait les adresses personnelles des membres du Conseil d’Administration des principaux établissements financiers et des distributeurs de publicité de ceux-ci. Des dossiers soigneusement classés, par ordre alphabétique, sur des rayons, occupaient deux panneaux, à droite et à gauche de la cheminée.

Grand-Gosse, levé à demi, tendit une main molle aux deux arrivants.

— Comme on se retrouve ! Je ne savais pas vous rencontrer ici.

— La surprise est réciproque.

— Oh ! moi je suis un vieux collaborateur de la maison, dit-il en tendant son bras vers un cendrier. Rayon des mondanités — rien de la brigade mondaine…

Il eut un ricanement appuyé dont la vulgarité attrista le Grand-Père. Celui-ci se tourna vers Nom-d’un-petit-bonhomme, pour lui indiquer un siège.

— Croyez-vous que Chauvert tarde beaucoup, demanda-t-il ?

— Il est en général là à cette heure. Mais, aujourd’hui, il a dû passer chez Alfred… Vous ne connaissez pas Alfred… à votre âge !… Si j’étais à votre place, je n’oserais pas l’avouer.

D’un geste gamin, Grand-Gosse dirigea deux doigts en fourche vers le vieil homme comme pour lui faire honte.

— C’est juste… de votre temps !…

— C’est ça, vieillissez-moi !…

— De votre temps, ce n’est pas Alfred qu’il s’appelait. Nous avons changé ça. Alfred Lebidel, que nous dénommons plus familièrement Alfred, tout court, est le grand dispensateur de la manne…

C’est lui qui fait la liaison entre les requins de la finance et les brochets de la petite presse, sous le couvert de distribution de publicité.

Quand un brûlot menace de faire couler un dreadnought, il est chargé de composer avec le corsaire. Les mensualités qu’il sert aux petits canards du boulevard varient, suivant l’importance, non de leur tirage, mais de leurs attaques… Comme il touche une commission de dix pour cent sur les sommes qu’on lui confie à cet effet, il a quelquefois intérêt, pour augmenter la manne, à jeter de l’huile sur le feu. L’opération est connue des professionnels sous le nom de « truc ».

Le vocabulaire d’Alfred est toujours empreint de la plus exquise courtoisie. Cet homme a le culte de l’euphémisme. Il n’achète pas votre silence, « il cherche une formule de conciliation pour assurer la paix d’un établissement auquel il s’intéresse ». Il ne vous cache point « que la situation comporte des sacrifices de part et d’autre ». Il baptise le petit marché auquel il se livre « négociation, opération forfaitaire ».

Alfred est très bien vu en haut lieu… Au ministère des finances on ne jure que par lui — il est même arrivé qu’on y fit appel à sa collaboration avouée ou occulte… Son ruban rouge tournera au macaron, à la prochaine promotion…

— L’est-il assez rosse, ce sacré gamin ! L’est-il…

Et le Grand-Père se mit à lui taper amicalement sur l’épaule.

Nom-d’un-petit-bonhomme n’écoutait pas. Après cette période d’excitation, un grand accablement l’envahissait. Il paraissait plongé dans un abîme de réflexions — peut-être cuvait-il tout simplement son alcool.

Chauvert survint sur ces entrefaites. Il était tout guilleret.

— Je sors de chez Alfred, dit-il en entrant, sans avoir l’air de faire attention à Grand-Père et à Nom-d’un-petit-bonhomme.

« On étrangle un budget ! » vociférait dans l’antichambre ce ballot de Varodet, qui, avec son Petit Moniteur de l’Épargne, fait plus de barouf que de besogne.

— Ne t’en fais pas, lui dis-je — la vie est belle ! — et j’entre, d’autor, dans la place, sans me faire annoncer par l’huissier.

« Alfred pensait m’avoir, c’est moi qui l’ai eu. Entre nous, je le croyais plus fortich. On se fait des illusions. » — Votre journal, les Indiscrétions parisiennes, fort bien rédigé, ma foi… Des échos très parisiens… très amusants à lire. Je lui ai coupé son effet : « Mon journal n’est pas bien rédigé ou, s’il l’est, c’est sans le faire exprès. Je ne sais pas si ses échos sont très parisiens, amusants à lire, mais ce que je sais c’est que je suis un maître chanteur et que mon journal est un journal de chantage… Il compte même le devenir de plus en plus, à moins que vous n’y mettiez le prix. » Là-dessus, il sourit, balance sa jambe à son habitude : « Ce qu’il aime le paradoxe, ce brave Chauvert ! » Mais moi « ce n’est pas le paradoxe que j’aime, c’est l’argent. Lors de la dernière émission, vous m’avez inscrit pour 5 billets. J’en veux 10 cette fois-ci ». Il a eu un haut-le-corps. Je n’ai pas perdu le nord : « C’est à prendre ou à laisser. »

— Je vous téléphonerai demain. « Demain ce sera 13. »