La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur; l’image a été placée dans le domaine public.
PIERRE-PAUL RIQUET
Bourloton.—Imprimeries réunies, B.
PIERRE PAUL RIQUET
UN GRAND FRANÇAIS
DU XVIIme SIÈCLE
PIERRE-PAUL RIQUET
ET LE CANAL DU MIDI
PAR
JACQUES FERNAY
PARIS. CHARAVAY FRÈRES ÉDITEURS
4, rue de Furstenberg.
1884
PIERRE-PAUL RIQUET
CHAPITRE PREMIER
Un matin de juillet 1604, la ville de Béziers s'éveillait à peine, déjà toute dorée par le soleil levant; cinq heures n'avaient pas encore sonné aux horloges de l'antique petite cité; et déjà au milieu de la ville, dans une étroite rue où la haute tour de la cathédrale projetait une ombre éternelle; dans un vieux logis aristocratique, tout était en mouvement.
Les servantes allaient et venaient se bousculant à toutes les portes tant leur hâte était grande; des serviteurs, dans la cour qui précédait la vieille maison, s'empressaient à nettoyer les écuries, fourbissaient les cuivreries des portes et les ferrures des anneaux qui servaient à attacher les montures.
Il n'est pas jusqu'au gigantesque éteignoir à torches placé dans le coin, auprès du perron d'entrée, qui ne reçût aussi son coup d'époussette et un lustre inaccoutumé.
Dans la maison on entendait une voix d'homme, la voix du maître sans doute, car les réponses qu'on faisait à ses questions étaient respectueuses. Partout où elle retentissait, cette voix semblait communiquer une énergie et une vitesse nouvelles.
La porte de la maison s'ouvrit bruyamment et un homme parut sur le perron qui descendait par trois marches dans la cour.
Il était grand, bien pris, le corps serré dans un justaucorps de velours grenat; des chausses de satin gris et de grandes bottes de peau d'Espagne, montant jusqu'aux genoux, lui faisaient un ajustement élégant et harmonieux de ton; une grosse fraise godronnée entourait son cou et sa barbe, le forçant à tenir élevée sa tête fine et énergique.
Des cheveux frisés qui sentaient même un peu le roussi, tant la barbière qui achevait à peine sa coiffure avait mis de conscience à son œuvre, complétaient une toilette de grand air.
Ainsi posé sur le perron, le poing sur la hanche, le maître du logis ressemblait à un de ces portraits du roi Henri, dont Rubens devait embellir le palais du Luxembourg, quelques années plus tard.
—Eh bien! Cadichou? fit-il d'une voix sonore à un serviteur, avançons-nous? l'écurie est-elle convenable?
—Tout est prêt, messire, répondit respectueusement l'homme interpellé.
—Alors, Cadichou, va donner un coup de main à la cuisine. Ces femmes, là dedans, perdent la tête; mène-les comme un reître; sans cela rien ne sera terminé à l'heure du repas.
Comme il achevait ses instructions, un pas paisible de mules se fit entendre dans la petite rue, puis cessa devant la maison, et le marteau soulevé retomba avec bruit.
Cadichou se précipita, ouvrit toute grande la porte cochère, un cavalier entra, suivi d'un serviteur, montés l'un et l'autre sur des mules de prix, superbement harnachées.
—Est-ce ici le logis de messire Riquet, seigneur de Bonrepos? demanda le cavalier.
—Oui, monsieur le président, s'écria le maître du logis, vous êtes ici chez moi, et vous me voyez très honoré et plus enchanté encore de vous y recevoir.
Messire de Riquet descendit les marches du perron, vint vers son visiteur, et lui donna l'accolade de bienvenue.
—Suis-je un homme de parole? lui demanda celui-ci, qu'à son costume entièrement noir on reconnaissait en effet pour un magistrat. Il était président à mortier au parlement de Toulouse. Suis-je de parole? continua-t-il, ne vous avais-je pas promis, à la dernière visite que vous me fites à Toulouse, de venir au baptême de votre fils, si Dieu vous en accordait un; et n'est-ce pas aujourd'hui la cérémonie, messire.
—Oui, président, c'est aujourd'hui. Vous avez reçu à temps, je le vois, mon message qui vous annonçait la naissance de mon fils, le 29 juin, fête de saint Pierre et saint Paul. Je craignais que vous ne puissiez pas vous absenter.
—J'ai pris le temps, voilà tout, messire. Je voulais vous féliciter et embrasser ma cousine, votre femme, et aussi le nouveau poupon. A propos, est-il beau?
—Superbe, fit le père avec orgueil.
Tout en parlant, les deux hommes entrèrent dans la maison.
Le président tomba plutôt qu'il ne s'assit sur un fauteuil, en s'écriant:
—Ouf! je n'en puis plus, j'ai marché une partie de la nuit, tant j'avais hâte d'arriver; mais, vive Dieu! mon cousin, quelle route! quelles fondrières! j'ai manqué vingt fois me rompre le cou.
—Reposez-vous, cousin, répondit messire de Riquet; nous tâcherons ici de vous faire oublier tout cela. C'est presque un voyage, en ce temps-ci, que de venir de Toulouse à Béziers.
Holà! une pinte et deux coupes de vin aux épices, continua-t-il, frappant dans ses mains, selon l'usage du temps, pour appeler les servantes.
La grande pièce dans laquelle messire de Riquet avait introduit son visiteur ressemblait à une de celles qu'on montre de nos jours encore dans les vieux châteaux du Béarn en disant: Voici la chambre de parade où Henri IV a couché.
Les murailles étaient couvertes de belles tapisseries de verdure, encadrées de bois de noyer, dont les sculptures un peu lourdes étaient noircies par le temps. Au plafond, les solives formaient des caissons, dont les rentrants, plus sombres, prenaient des tons de vieux chêne.
Ces décorations sévères réfléchissaient à peine la lumière que tamisaient du reste avec avarice deux hautes et étroites fenêtres aux petits carreaux verdâtres, cerclés de plomb. A côté d'une vaste cheminée, était placé un meuble de marqueterie, espèce de cabinet italien; les ferrures d'argent des portes, les délicates colonnettes de la façade en indiquaient clairement l'origine.
Comme pendant à ce meuble précieux, il y avait une haute crédence de noyer chargée de pièces d'argenterie, de drageoirs pleins de dragées parfumées, de sacs en peau d'Espagne également remplis de cet accessoire obligé de tout baptême.
D'antiques fauteuils en cuir, une lourde table au-dessus de laquelle pendait du plafond un lustre de Hollande en cuivre brillant, une mandoline espagnole et un grand miroir de Venise, accrochés en face des fenêtres, complétaient l'ameublement de cette pièce, la plus vaste et la plus belle du logis.
—Et ma cousine, demanda le président, lorsqu'il fut reposé et rafraîchi, la verrons-nous aujourd'hui?
—Mais certainement, elle doit être prête à l'heure qu'il est. Oh! déjà sept heures! fit messire de Riquet jetant les yeux sur un cartel placé entre les fenêtres, vous me permettrez, cher cousin, de vaquer à quelques soins, de donner quelques ordres. Je reviens bientôt, vous ramenant madame de Riquet. Et il s'élança dans une pièce voisine.
—Ma mie, êtes-vous prête? disait-il fiévreusement. Voici nos invités qui vont arriver.
Des vagissements d'enfant qui ressemblaient à des miaulements de jeune chat lui répondirent.
Il y eut un grand remue-ménage; la porte se referma, et le président, laissé seul, s'étendit voluptueusement dans son fauteuil, où il s'assoupit doucement en murmurant:
—Un fils, un premier né! ils perdent tous la tête.
Il dormait consciencieusement, sans souvenir et sans souci de la fête à laquelle il venait assister, lorsque tout à coup il se réveilla brusquement, et se leva en sursaut; messire de Riquet rentrait, tenant par la main sa femme en grande parure. Une robe de velours de Gênes vert émeraude l'enveloppait de ses longs plis raides; elle portait un corselet en pointe, si chargé de broderies d'argent que la couleur disparaissait sous les arabesques. Le corsage moulait les épaules, le dos, la taille avec la netteté d'un dessin fait par un artiste, et se terminait autour du cou par une immense collerette raide et si large que son mignon visage rose paraissait ainsi posé sur ces dentelles, comme une fraise sur un bol de lait.
Un petit bonnet de velours vert, pointu devant, couvrait sa tête, laissant voir ses cheveux châtains, crêpés et relevés sur les tempes.
Elle était charmante ainsi, dans ses beaux ajustements; et ce fut avec un compliment mérité que le président accueillit son entrée.
—Mordious, ma belle cousine, je ne vous eusse point reconnue! La dernière fois que je vous vis, au couvent des dames de Toulouse, vous n'étiez encore qu'un bouton tout verdoyant; aujourd'hui, je salue une belle dame dont la vive fraîcheur ferait honte aux roses.
Mme Riquet répondit à ce compliment un peu suranné par un plongeon dans ses jupes, selon la mode d'alors.
Cependant le heurtoir retentissait incessamment: messire de Riquet, tout à ses devoirs de maître de maison, s'était rendu sur le perron.
Là il accueillait les amis, les parents ou les voisins de campagne des propriétés qu'il possédait près de la petite ville de Revel. Les uns arrivaient à cheval, leur femme en croupe; d'autres dames étaient montées sur de paisibles mules, menées à la main par un écuyer.
Tout le monde entrait avec de grandes révérences, et chacun s'empressait autour de la maîtresse du logis pour lui offrir ses hommages ou ses félicitations.
—Riquet, vos cousins de Provence viendront-ils, ainsi qu'ils l'avaient promis? demanda un invité à son hôte.
—Je n'en sais vraiment rien, répondit messire de Riquet. La Provence est si loin de nous, quoique si près.
A ce moment, Cadichou parut à la porte et fit de loin des signes à son maître.
—Messire, lui dit-il, lorsqu'il l'eut joint, une troupe entre à l'hôtel, quatre maîtres et six domestiques, sans compter les mulets de bât; c'est tout un monde. Où logerons-nous tout cela? fit Cadichou ahuri.
—Bah! en se serrant un peu, il y aura place pour tous. Ne te tourmente pas, mon vieux serviteur, répondit messire de Riquet en riant.
Il descendit rapidement le perron, et arriva assez à temps pour offrir le poing à une dame, qui couverte d'un grand manteau de serge brune, son touret de nez sur le visage, sautait lestement à terre.
—Merci, mon cousin, lui dit-elle joyeusement, et ôtant le petit masque dont l'usage était aussi indispensable aux dames de ce temps dans la rue ou en voyage, que le sont de nos jours les gants ou les voiles, elle lui montra deux yeux de velours noir, gais et pleins de feu.
Riquet la considérait tout étonné: Elle se mit à rire, et dit à son mari:
—Honoré, présentez-moi donc à notre cousin.
—Madame la marquise Riquetti de Mirabeau d'Aix, cousin Riquet, fit un gentilhomme s'avançant, et voici nos deux fils.
—Ah! mon cousin, quelle joie de vous recevoir! s'écria messire de Riquet, en s'inclinant devant la marquise et tendant la main aux deux jeunes gens.
Mme Riquet se présenta sur le perron, et, avec mille souhaits de bienvenue, introduisit les nouveaux arrivés.
—Par ici, leur dit-elle, voici les chambres qui vous attendent, et où j'espère vous garder longtemps, car on ne fait pas un voyage si long, si périlleux, pour repartir de suite.
Elle appela les filles de chambre, les mit aux ordres de sa belle cousine et, tandis que son mari s'occupait de ses cousins de Provence, elle assista à l'ouverture des coffres contenant les costumes de gala qu'avaient apportés les mules de bât.
Le marquis Riquetti de Mirabeau, deuxième du nom, sa femme et leurs fils furent présentés en grand apparat aux parents et aux amis de messire de Riquet.
Les fonctions du marquis à Aix, ses fréquents séjours à la cour lui donnèrent le prestige d'un mérite et d'une autorité indiscutables auprès des hobereaux qui l'entouraient.
—J'osais à peine, mon cousin, lui dit messire de Riquet, espérer votre venue.
—Il est de fait, mon cousin, que vos chemins sont diaboliques, et qu'il a fallu notre grand désir de vous voir pour continuer notre voyage à travers des fondrières sans nombre, des précipices assez effrayants et des rivières à peine guéables.
—Vous oubliez les rencontres inquiétantes, mon ami, continua sa femme, et les couchées dans des auberges qui avaient tout l'air de coupe-gorges.
—Moi qui ne viens que de Toulouse, madame, dit le président, je n'ai pas trouvé de meilleurs chemins, je vous assure. Qui donc nous créera enfin une route praticable, entre mon pays et le vôtre, madame? celui-là sera salué par les bénédictions de tout un peuple.
—Qui sait? répondit, avec son fin sourire de provençale, la marquise de Mirabeau, qui sait, nous allons peut-être le baptiser aujourd'hui, celui-là.
La conversation fut amenée ainsi sur l'acteur principal de la journée qui commençait: on s'informa du poupon et, malgré les plus vives instances, Mme de Riquet ne consentit pas à le laisser voir.
—Songez donc, disait-elle, le pauvre enfantelet, on ne l'habillera qu'au moment de la cérémonie. Il sera temps alors de le présenter à sa famille et de lui faire effectuer sa présentation officielle dans le monde.
En ce moment, les valets, ouvrant toutes grandes les portes de la salle du festin, annoncèrent que le dîner était servi (car alors on dînait à dix heures).
Chacun prit sa femme par la main, et les dames toutes raides dans leur corps de velours et leur vertugadin, faisaient de grandes révérences à leur cavalier, avant de prendre place.
Le dîner fut magnifique et si long!
Quinze services se succédant, à la mode de ce temps en Languedoc.
On commençait par des potages, on suivait l'ordre ordinaire, et quand le dîner semblait achevé, moins le dessert, on recommençait à servir les potages, les entrées, les rôts et cela ainsi jusqu'à trois fois.
Quand enfin on daigna apporter le fruit, les compotes, les confitures et les bonbons, il y avait quatre heures que les invités étaient à table.
Les vins de Roussillon avaient enflammé ces cervelles méridionales, et la plus franche gaieté animait tous les convives.
VUE DE BÉZIERS
Peu à peu, tout le monde parla à la fois. Les hommes causaient de leurs chasses, du revenu de leurs terres; mais ce qui primait toujours comme un refrain, c'étaient des plaintes sur le mauvais entretien des routes soit communales, soit royales, c'est-à-dire appartenant à l'État; et sur le peu de sécurité des unes et des autres.
—Enfin, c'est à un point, dit messire de Riquet, que pour aller seulement à Revel, nous sommes obligés de partir en troupe avec des amis! Aussi je ne saurais trop exprimer ma reconnaissance au président et à mes cousins Riquetti d'avoir bravé la poussière, les fondrières et les voleurs pour venir jusqu'à nous.
—J'ai entendu souvent mon père assurer que dans la haute Italie, où nous avons encore des parents, les chemins de communications sont bien plus faciles, dit le marquis de Mirabeau. Un artiste célèbre, un peintre de talent, qui était en même temps un ingénieur de mérite, Léonard de Vinci, a refait dans ce pays les travaux hydrauliques des anciens Romains. Il a construit des canaux, des aqueducs qui amènent l'eau des montagnes. En facilitant les transports, il a donné à toute cette contrée une grande richesse en même temps qu'une grande fertilité.
—Vive Dieu! c'était un grand homme, s'écria messire de Riquet. Je souhaite que mon fils lui ressemble.
—Qui sait? répondit encore la marquise.
—N'êtes-vous pas un peu italien, monsieur le marquis, demanda le président.
—D'origine, oui, monsieur le président, et messire de Riquet aussi.
—Vous plairait-il nous dire comment?
—Volontiers; nous descendons tous deux d'un noble Florentin nommé Gherardo Arrighetti, banni de Florence par les Guelfes en 1268. Arrighetti vint s'établir en Provence avec sa famille. Son petit-fils, Pierre, fut premier consul de la Seyne, et, dans l'acte qui en fut dressé, on le nomma Riquetti pour Arrighetti. Antoine Riquetti, sixième du nom, mort en 1508, eut sept enfants. L'ainé, Honoré, fut l'auteur de la branche des marquis de Mirabeau à laquelle j'appartiens. Le quatrième fils, Régnier, se maria en Languedoc, s'y établit, et francisant son nom, s'appela Riquet de Bonrepos. C'était votre grand-père, mon cousin, acheva le marquis, saluant courtoisement son parent.
—Riquetti ou Riquet; marquis de Mirabeau, ou seigneurs de Bonrepos, j'espère, cousin, que nos petits-fils ne laisseront pas tomber ce vieux nom, répondit gravement messire de Riquet.
Les cloches de la cathédrale sonnaient à toute volée, depuis quelques instants.
Mme de Riquet, qui s'était éclipsée, reparut, escortant triomphalement le personnage important du baptême.
Le poupon, porté par une robuste paysanne comme elle aurait tenu un vase de verre précieux, était si pomponné, si serré dans sa longue robe, si enseveli sous les rubans, si emmailloté dans ses langes, qu'il était littéralement cramoisi de chaleur et d'impatience.
Il serrait ses petits poings, fronçait le nez et manifestait sa mauvaise humeur par des grognements expressifs.
Il fut remis entre les mains de la marquise, qui le baisa, lui prédisant, comme souhait de marraine, qu'un jour il rendrait illustre le nom de Riquet.
Puis le cortège se forma pour se rendre solennellement à l'église, où fut baptisé le fils de messire de Riquet.
C'est ce Pierre-Paul de Riquet qui, soixante ans plus tard, créait le Canal du Midi, une des plus grandes œuvres du XVIIe siècle.
Il y a des hommes dont la vie s'illustre par une seule action. Lorsqu'elle est grande et utile à l'humanité, cette action suffit à leur assurer dans l'avenir un nom qui bravera l'oubli et l'indifférence de la postérité. Et si leurs descendants ont le droit d'être fiers de la gloire de leur ancêtre, n'est-ce pas un bonheur et un devoir de faire connaître à ceux qui nous suivent les œuvres de ces hommes célèbres de notre pays, et d'exciter ainsi, dans les jeunes cœurs, les sentiments de noble émulation qui font les grands citoyens.
C'est dans l'espoir de rendre populaire cette grande figure de Pierre-Paul Riquet de Bonrepos, que nous avons écrit ce livre, bien modeste, mais que nous croyons utile.
CHAPITRE DEUXIÈME
Des flancs granitiques et des antiques forêts de la montagne Noire, qui va s'abaissant par le coteau de Saint-Félix jusqu'au col de Naurouze, la vue embrasse une étendue considérable.
Ce sont d'abord les petits sentiers des chevriers qui descendent aux rochers de Naurouze; puis les cultures de seigle et les beaux pâturages qui entourent les villages de Bonrepos et de Mont-Ferrand, nichés tous deux sur les derniers mamelons de la montagne; puis enfin la riche et fertile plaine qui fait une ceinture luxuriante à la petite ville de Revel. A quelque distance de ces pierres de Naurouze, immenses roches de granit presque noires, qui semblent, posées debout en travers de la montagne, les génies de ce lieu sauvage, immobilisés par un brusque enchantement, le paysage s'adoucit; de sévère et grandiose, il se fait tout-à-coup idyllique; le contraste est saisissant:
Là un entassement de blocs monstrueux, de coulées de lave, d'aiguilles de granit se mêlant s'enchevêtrant dans un désordre singulier, semble défendre l'accès de la montagne. Ici, sous un couvert de hêtres et de châtaigniers, bruit la fontaine de la Grave. D'un tertre moussu, sort une fraîche source qui s'épanche dans un bassin naturel; les bords sont garnis d'une herbe fine et fournie, douce aux pieds comme du velours. Le jour où nous reprenons ce récit, au printemps de l'année 1659, le soleil, filtrant à travers les branches, faisait scintiller entre les verts cressons et les nénuphars laiteux quelques diamants de cette eau tranquille et ignorée. Le chant d'une rainette troublait seul le profond silence de ce joli coin de forêt.
Un homme assis sur la mousse du tertre regardait, sans la voir, l'eau couler à ses pieds. Il paraissait perdu dans une réflexion profonde; le sourcil froncé par une contention d'esprit qui lui enlevait la perception des choses extérieures, il ne voyait rien, n'entendait rien, ne sentait rien que sa pensée qui bouillonnait en lui-même.
Il était de taille haute, un peu lourde; le visage ovale avait un grand air de noblesse et de bonté; les yeux noirs, largement ouverts, étaient profonds et doux. Le nez un peu fort s'attachait puissamment à un front développé, aux tempes renflées des prodigues ou des aventureux. Une fine moustache noire à peine indiquée estompait des lèvres légèrement épaisses, mais bien dessinées. Son menton rond avait, au milieu, cette fossette, signe ordinaire d'une volonté opiniâtre. Quelques rides petites et fines, cerclaient les yeux, plissaient le front de ce rêveur et donnaient seules à son mâle visage les cinquante ans qu'il avait.
Sa perruque brune, qu'il portait longue et fournie selon la mode du temps, s'étalait en boucles nombreuses sur un col de dentelles, en forme de rabat. Un grand manteau de drap gris s'attachait aux épaules et couvrait un costume de velours marron, d'une simplicité sévère et élégante. Un chapeau de feutre, orné d'un large galon, gisait à ses pieds.
Le coude sur le genou, le menton dans sa main, il restait immobile, depuis de longues heures peut-être, n'entendant même pas son cheval attaché dans le fourré qui hennissait d'impatience.
Un chant éclata brusquement sous la hêtrée: c'était une chanson naïve, dans ce patois du Languedoc, si doux à l'oreille.
Ce chant tira le penseur de sa méditation; il murmura avec un soupir:
—Allons! je ne trouve point.
Dérangé dans sa rêverie, il leva la tête et considéra le chanteur qui apparaissait sur la clairière.
C'était un homme d'une trentaine d'années, un pauvre homme, selon toute apparence, qui descendait de la montagne, les bras chargés de plantes médicinales.
Des chausses de toile, des bas bleus, de gros souliers, une veste de ratine, formaient tout son costume; la tête nue, les cheveux au vent, il avait une allure franche et honnête, son visage avait le profil accentué, le nez fin en arête, les yeux vifs de l'homme du Midi.
Il fit une grande révérence en s'avançant vers la fontaine, et dit avec une familiarité respectueuse:
—Un beau temps, monsieur le baron, quoique nous soyons menacés de sécheresse. Les ruisseaux de là haut commencent à baisser, continua-t-il en désignant du geste la montagne, la fontaine est encore aussi abondante qu'en hiver.
Il déchargea sa brassée, et la mit tremper dans le bassin.
—Tu connais les sources de la montagne? lui demanda vivement celui qu'il appelait M. le baron.
—C'est un peu mon métier de les connaître, répondit le nouveau venu, je suis fontainier. Si je ne connaissais pas les fontaines naturelles alors! qui les connaîtrait? dit en riant à pleines dents l'ouvrier. Je suis Pierre le fils du fontainier de Revel.
—Est-ce pour nettoyer tes fontaines, Pierre, lui demanda en souriant son interlocuteur, toutes ces plantes?
—Non, monsieur de Riquet; non, elles ne nettoyeront ni ne raccommoderont les fontaines, les pauvres; mais elles serviront peut-être à guérir quelques membres foulés ou à soulager quelques malades.
—Tu es rebouteur, en même temps que fontainier, alors?
—Non plus, monsieur le baron; je me connais un peu aux plantes de mon pays et à leurs propriétés, voilà tout. Je rêve quelquefois tout comme un autre, répondit Pierre, regardant en dessous le baron qui sourit, comprenant l'allusion. Je rêve, je cherche, et en cherchant on trouve, pas vrai?
—Si tu as trouvé ce que tu cherchais, toi, tu es bien heureux, fit le baron avec un soupir.
—C'est que mes rêves sont modestes aussi, monsieur Riquet, dit Pierre. Je cherche seulement à être utile à ceux de nos villages qui sont trop pauvres pour consulter un médecin et trop ignorants pour se soigner eux-mêmes.
—Et moi, dit le baron de Riquet rêveusement, comme se parlant à lui-même, je cherche le moyen d'être utile à tout un peuple. Puis revenant à lui, il ajouta:
—Mais tu me connais? paraît-il; je ne me souviens cependant pas t'avoir jamais employé?
—C'est vrai, jamais. Mais je sais bien qui vous êtes. Nous regardons les étoiles, nous les admirons de loin, mais il n'est pas sûr qu'elles nous voient et nous distinguent, elles! Mes courses m'amènent souvent près de votre château de Bonrepos, ou à Mont-Ferrand, vers vos fermes de Pierre et de Paul; partout l'on m'a parlé de la bonté du seigneur Riquet de Bonrepos, intendant du roi Louis XIV, pour ces contrées.
Pierre-Paul Riquet de Bonrepos, car c'est lui que nous retrouvons, écoutait en souriant ce paysan qui avait un air de franchise qui lui plaisait.
—Puis, monsieur de Riquet, continua Pierre, je vous ai vu souvent depuis quelques années, là-bas, près des roches de Naurouze, prendre des mesures avec un petit compas de fer, ou rêver ainsi que vous le faisiez tout à l'heure.
—Oui, s'écria Riquet, je réfléchis, j'étudie, j'y mets tout mon esprit, et je ne trouve pas. Cependant je suis sûr que c'est possible, que j'y arriverai, mais quand? disait-il nerveusement; lorsque je serai trop vieux pour exécuter mon projet, peut être, acheva-t-il avec découragement.
—C'est donc bien difficile ce que vous cherchez? lui demanda, avec une audace respectueuse, l'ouvrier.
—Je cherche le point de partage des eaux de cette montagne, s'écria Riquet emporté par l'idée fixe qui le dominait. S'apercevant que l'artisan ouvrait de grands yeux, ne comprenant pas, il ajouta:
—Écoute, Pierre, sur les hautes montagnes, les eaux produites soit par la fonte des neiges, soit par les pluies, soit par les sources naturelles, lorsqu'elles sont trop refoulées dans le bassin qu'elles se sont creusé sourdent de terre et, se traçant un lit en suivant la pente de la montagne, descendent dans les vallées, les unes à droite, les autres à gauche, ou s'éparpillent en ruisselets et se perdent chemin faisant.
Ainsi, pour cette montagne Noire, les ruisseaux coulent à l'ouest vers la Garonne, au midi vers la Méditerranée.
Or il y a toujours un endroit, point culminant, où se réunissent les eaux et où se fait le partage. La séparation a lieu naturellement, par la distribution des pentes.
C'est ce point que je cherche; comprends-tu?
—Oui, monsieur Riquet, oui. Mais à quoi cela vous servirait-il de trouver ce point de partage? demanda Pierre.
—A quoi? à quoi? à unir deux mers, s'écria Riquet avec orgueil.
Et comme les yeux de Pierre tout surpris interrogeaient:
—Les gens d'ici disent que je suis un rêveur, répondit-il à cette question muette. Eh bien! oui! j'ai rêvé de créer un canal qui ira s'amorçant à la Garonne aux portes de Toulouse, traversera tout notre pauvre pays si sec, si aride et ira rejoindre la mer Méditerranée par l'étang de Thau, près de Cette, créant ainsi par le fleuve et le canal une communication constante entre les deux mers.
L'eau, c'est la richesse d'un pays.
J'ai rêvé de remplacer les marais, les terrains incultes qui couvrent une partie du Languedoc par des cultures qui enrichiront cette province. J'ai rêvé d'amener l'abondance avec le commerce.
J'ai rêvé que le détroit de Gibraltar cesserait d'être un passage forcé pour les marchandises françaises, et qu'elles ne payeront plus tribut au roi d'Espagne, mais au roi de France! N'est-ce pas une grande idée, Pierre?
—Oh! monsieur Riquet, c'est grand ce que vous voulez faire là! s'écria Pierre avec admiration. Et personne avant vous ne s'était avisé de ça?
—Si, Pierre, si; d'autres, avant moi, avaient fait des projets de canaux, mais ces projets, mal digérés, mal compris, n'ont jamais été réalisés.
Sous le roi Charles IX, sous Henri IV aussi,—mon père m'en parlait souvent,—un ingénieur voulait faire un canal de quatorze lieues seulement pour unir la Garonne à la rivière de l'Aude. Il y a quelques années, en 1634, Pierre Petit proposait de creuser un canal à travers la plaine de Revel, en coupant la montagne au col de Graissens, au point où les eaux s'en vont les unes à Narbonne, les autres à Bordeaux.
Moi, je comprends autrement ce vaste et magnifique projet. Je veux créer un canal d'une étendue de soixante lieues qui unisse directement l'Océan à la Méditerranée.
—Oui, je comprends, disait Pierre, ce grand chemin par eau donnera le mouvement et la vie à toutes ces contrées où le commerce est nul, faute de débouché; il fera revivre l'agriculture qui languit faute d'eau sur certains points, par trop de marais stagnants sur d'autres, et puis vous supprimez le hasard des trajets par mer, et forcez les transports par terre, toujours si coûteux, à abaisser leurs prix pour soutenir la concurrence!
—Mon canal, dit Riquet, rendra tout facile. On paiera tant par quintal de marchandises embarquées. Ce droit serait donc perçu avec équité, puisqu'il le serait d'après les quantités transportées.
—Oh! monsieur le baron, cherchez encore, s'écria Pierre, cherchez ce point de partage, c'est si beau, votre projet!
—Je trouverai, dit Riquet, retombant dans ses pensées.
Pierre ne voulut pas le troubler davantage, il s'agenouilla devant le petit bassin pour y reprendre ses plantes et s'éloigner sans bruit.
Riquet le regardait faire distraitement, sans plus parler.
La petite source de la Grave coulait du tertre à flots pressés; depuis quelques instants, le bassin débordait sur l'herbe à leurs pieds.
Tout à coup l'eau se sépara visiblement en deux petites rigoles qui coulèrent l'une d'un côté du versant de la montagne et l'autre du côté opposé, suivant naturellement la pente qu'elles côtoyaient.
—J'ai trouvé, s'écria Riquet, se levant d'un bond; regarde, Pierre, voici le point de partage, fit-il, montrant à l'ouvrier d'un doigt tremblant les filets d'eau.
Puis il se tut, immobile, réfléchissant.
Pierre considérait le penseur sans oser l'interroger davantage.
—Tu m'as dit, demanda Riquet sortant brusquement de sa rêverie, que tu connaissais tous les détours de la montagne et les sources ou ruisseaux qui en découlent?
—Oui, monsieur Riquet, depuis mon enfance, je cours dans ces bois, il n'est pas un coin qui me soit inconnu.
—Veux-tu me servir de guide? Voyons, ta fortune est là peut-être?
—La fortune, fit l'ouvrier insouciant, en haussant les épaules et riant; on dit qu'il faut l'attendre chez soi, j'ai toujours trop aimé courir pour la rencontrer; mais je vous suivrai, monsieur Riquet, sans l'espoir de saisir son cheveu qui me glisserait entre les doigts. Je vous guiderai avec bonheur, continua sérieusement l'ouvrier, je vous suivrai toujours, je suis si heureux que vous vouliez bien m'associer à une si grande œuvre.
—Eh bien! ami Pierre, dit Riquet joyeusement, partons, retournons à Bonrepos, je compte sur toi, tu ne me quittes plus. A bientôt notre première excursion dans la montagne Noire. Au revoir, petite source, d'où sortira mon canal!
CHAPITRE TROISIÈME
Riquet suivi de son disciple descendit de la montagne.
Aussitôt arrivé à Bonrepos, il s'occupa activement des préparatifs de son excursion. Il désirait la faire dans les conditions les plus simples, afin de n'être embarrassé par rien, ni par personne.
Il voulut n'emmener que Pierre comme guide et un seul domestique pour prendre soin des chevaux et de la mule chargée des provisions.
—Un cheval pour moi, monsieur Riquet! s'écria Pierre, lorsqu'il apprit ce projet. Moi à cheval! continuait-il indigné, c'est faire injure à mes jambes que de les croire incapables de vous suivre, de vous précéder, vous et votre monture! moi à cheval, mais je le fatiguerai votre cheval, vous le verrez, il demandera grâce, je vous l'assure.
—Ne te fâche pas, il sera fait comme tu voudras. Ne me rends pas fourbu mon cheval, c'est tout ce que je te demande, lui répondit en riant Riquet, qui, connaissant cette race de coureurs montagnards, laissa faire à l'artisan ce qui lui plaisait.
Riquet se trouvait seul en ce moment au château de Bonrepos. Sa femme et ses filles, encore au couvent et toutes jeunes fillettes, ne devaient venir l'y rejoindre que quelques jours plus tard, à l'occasion d'une visite que monseigneur d'Anglure, archevêque de Toulouse, leur ami, leur avait promis de faire pendant quelques jours à Bonrepos, au cours d'une tournée pastorale.
Le fils aîné de Riquet, Jean-Mathias, qui venait de se marier à mademoiselle Louise de Broglie, habitait Toulouse où il était conseiller au parlement, et son second fils, Pierre-Paul, suivait dans cette même ville, à l'Académie, les cours militaires d'élèves-officiers.
Libre de lui-même, Riquet résolut de commencer de suite ses recherches, et le lendemain, les préparatifs terminés, on se mettait en route.
Le jour naissait à peine, lorsqu'ils quittèrent Bonrepos.
Pierre, en avant, une couverture roulée sur l'épaule, marchait de ce pas élastique et léger du montagnard.
Riquet suivait à cheval, ainsi que le laquais.
Chemin faisant, Riquet s'enquit, auprès de son guide, des ruisseaux qui prenaient leur source dans la montagne.
—J'ai déjà relevé quelques niveaux des eaux, mais aujourd'hui je veux me rendre compte de leur source, de leur cours et déterminer le lieu où devront commencer mes rigoles.
MONUMENT DE NAUROUSE
—Nous irons d'abord dîner vers Naurouze, monsieur de Riquet, puis nous grimperons jusqu'au bois de Ramondens, dans lequel vous pourrez commencer votre travail. Mais permettez-moi une question? Vous voulez donc réunir en un seul tous ces cours d'eaux qui s'éparpillent et se perdent ici.
—Certainement, je veux creuser une rigole ou plutôt deux rigoles qui recevront sur leur parcours tous les ruisseaux, et les amèneront à la fontaine de la Grave, où se fera le partage pour les deux versants.
Vois-tu, Pierre, le point important maintenant est d'avoir de l'eau en quantité suffisante pour alimenter un canal.
Il faut donc être bien sûr de la capacité de chaque ruisseau, de ce qu'il peut donner en hiver, et de ce que lui ôtera la sécheresse.
—Mais alors, en sécheresse, comment ferez-vous? monsieur de Riquet, les ruisseaux ne fournissant que peu, et même quelquefois pas du tout d'eau, repartit Pierre, déjà inquiet.
—J'ai songé à tout cela Pierre, répliqua Riquet.
Tu ne sais pas que, sous le tertre d'où jaillit la source de la Grave, il y a une espèce de puits naturel qui contient ordinairement au moins dix pieds cubes d'eau. As-tu remarqué que derrière ce tertre, élevé de vingt-cinq toises au-dessus de la Garonne, se trouve un terre-plein assez large pour pouvoir y creuser un grand bassin et un canal de communication entre les deux versants? Or j'établirai là un réservoir dans lequel j'accumulerai le trop plein des eaux d'hiver. Ce sera la réserve contre les chômages forcés de l'été.
—Oh! je comprends, messire Riquet, je comprends maintenant, mais je vous avoue que cette sécheresse m'avait effrayé; et, depuis hier que j'y pensais, sans oser vous le dire, j'en avais la cervelle brouillée.
Vers midi, après s'être reposés à Naurouze, ils atteignirent les bois de Ramondens à deux cent vingt-huit toises et demie[1] au-dessus de la fontaine de la Grave.
Ils traversèrent d'abord une vaste châtaigneraie sous laquelle de nombreux troupeaux paissaient l'herbe fine et drue; puis les flancs granitiques de la vieille montagne semblèrent se soulever et percer la mince couche de terre qui les recouvrait.
Des chênes énormes et vigoureux, paraissant sortir du granit même, succédèrent aux hêtres et aux châtaigniers; une sorte de genêt, à la fleur couleur d'or pâle, illuminait cette sombre verdure.
Quelques bûcherons et quelques misérables femmes, leurs compagnes, arrachaient avec peine d'entre les roches les arbustes qu'une parcelle de terre suffisait à faire vivre. Ils saluèrent tous Pierre d'un sourire ou d'un souhait.
—Ce sont mes clients ordinaires, dit Pierre à son maître, avec complaisance. A celui-là j'ai remis en place une épaule démise, à celle-ci un pied foulé. Ah! les pauvres gens! messire Riquet, trop ignorants pour faire autre chose que ces fagots de genêts qu'ils vont vendre aux boulangers pour chauffer les fours, et trop pauvres pour jamais sortir de leur ignorance et de leur misère! Est-ce que notre canal (il disait notre canal maintenant) ne fera rien pour eux?
Riquet jeta un long regard de commisération sur ces pauvres êtres qui, à peine vêtus, la face hagarde et plombée, regardaient de cet œil étonné et indifférent de la bête de somme ce seigneur de Bonrepos, qu'ils connaissaient de vue.
Que leur importait qu'il vînt parmi eux? que leur importait ce qu'il y venait chercher? en pouvait-il sortir un allègement à leur triste condition?
—Notre canal, Pierre, répondit Riquet, doit mettre fin à leurs souffrances. Ils y trouveront tous du travail, d'abord pour les terrassements, et plus tard le commerce leur apportera un peu de bien-être.
Riquet et ses compagnons arrivèrent enfin après une montée périlleuse à la source de la petite rivière d'Alzau.
Là, sous de grands arbres touffus, sourdait un petit filet d'eau claire, qui, bientôt, à quelques mètres plus loin, se faisait bouillonnante et affectait des airs ravageurs de torrent écumeux.
Riquet en suivit le cours à pied, à travers les roches, et les précipices souvent coupés à pic.
Il faisait ses calculs, prenait ses niveaux, marchant quelquefois dans l'eau jusqu'à la ceinture, indifférent à tout, oubliant tout devant l'idée qui le dominait.
Il était si fort absorbé par sa pensée, en suivant le bord de la petite rivière, qu'il ne vit pas que son cours s'interrompait brusquement, qu'elle disparaissait, en faisant un saut de quinze pieds. Riquet avançait toujours, prenant des notes. Soudain Pierre, qui le suivait, s'aperçut du danger; en deux bonds il fut sur lui, le saisit par les épaules et le renversa en arrière sur la mousse. Il était temps!
Un pied levé, Riquet était déjà suspendu au-dessus du précipice.
—Ah cadédis! messire Riquet, s'écria Pierre, tout pâle, voilà une chute qui nous eût coûté cher à nous autres Languedociens! Et votre canal!
—Tu feras bien d'y veiller, Pierre, répondit Riquet se relevant tranquillement. Puis il ajouta avec bonté:—Merci, mon brave garçon, voilà le lien qui nous attache à jamais l'un à l'autre.
Et serrant dans les siennes la main de son humble compagnon, il reprit:
—Nous ne nous quitterons plus désormais, n'est-ce pas, Pierre?
—Oh! messire Riquet, répondit Pierre ému, il n'était pas nécessaire que vous le disiez. Allez, je me suis donné à vous, je ne sais pas me reprendre, et nous ferons le canal ensemble.
—Alors travaillons-y, conclut Riquet; et, les deux hommes reprirent leur marche.
La nuit arrivait.
Pierre fit observer respectueusement à son maître que l'on mourait de faim tout simplement; depuis le matin on n'avait rien pris.
Riquet, quittant à regret son travail, revint vers l'endroit choisi pour la couchée, où le domestique les attendait et avait préparé un souper froid.
Le repas terminé, Riquet s'étendit au pied d'un chêne, roulé dans son manteau, et s'endormit de ce bon sommeil du travailleur et de l'enfant.
Le lendemain et les jours suivants les mêmes travaux se poursuivirent, tantôt sur les rives du Bernassonne et du Lampy, tantôt sur le Rieutord impétueux, tous affluents du Fresquet.
Riquet résolut de ne faire qu'une rivière de ces quatre torrents, de les détourner et de les dériver jusque dans la rivière du Sor.
Il redescendit ensuite la montagne jusqu'à Revel en contournant cette dernière rivière, et se convainquit qu'il faudrait, par une puissante digue, élever les eaux du Sor jusqu'au Rieutord pour les amener à un col de la montagne, creuser un passage, redescendre à Durfort, et de là, enfin, au point de partage, à la fontaine de la Grave.
Il fit sur les lieux des dessins, et des plans informes, propres à fixer ses souvenirs.
—Je ferai refaire tout cela, disait-il, je ne suis pas un ingénieur, moi: mais j'ai mon canal dans la tête, il faudra bien qu'il en sorte.
Pierre, plein d'admiration, l'écoutait, l'aidait de toutes ses forces; l'esprit vif et ouvert, il comprenait à demi-mot, et il était suffisamment instruit des choses hydrauliques pour lui être utile.
Enfin Riquet rentra à Bonrepos.
—Pierre, dit-il aussitôt arrivé, nous allons maintenant construire à nous deux mon canal.
Et comme Pierre, légèrement ahuri par cette proposition, le regardait, Riquet ajouta en riant:
—Un canal en miniature seulement, ici, dans le parc. Tu feras commencer les terrassements, là, derrière la grande allée couverte, les jardiniers sont à tes ordres. Quelques pieds de largeur, tu entends.
—Mais, messire Riquet, vous allez construire une digue en petit, je le veux bien, mais enfin, une digue, nous ne savons pas comment c'est fait.
—Nous allons l'apprendre, Pierre, répondit Riquet. Dans la vie, vois-tu, il faut vouloir d'abord, et savoir apprendre ensuite: c'est là le grand secret pour réussir.
CHAPITRE QUATRIÈME
Tandis que Pierre commençait les terrassements du canal en miniature dans le parc de Bonrepos, Riquet repartait à cheval; il allait vers Béziers et la Méditerranée, vérifier ses notes antérieures, puis il revint suivant toujours la ligne imaginaire de son canal jusqu'à Toulouse, pour y chercher sa femme, ses filles, et son fils cadet. Après deux mois d'absence, il les ramena avec lui à Bonrepos.
Alors, sur ses indications, les maçons que Pierre avait embauchés se mirent à l'œuvre. Riquet qui lisait tous les livres spéciaux, qui s'enquérait partout, leur fit construire une écluse qui fonctionnait fort bien, ensuite un modèle du bassin de la Grave, puis des digues, des ponts aqueducs sur lesquels l'eau passait.
A moitié de son parcours, le canal fut tout à coup arrêté par un monticule de deux mètres de haut sur lequel Riquet avait absolument voulu diriger son tracé, prétendant que l'on trouverait une montagne en travers du canal dans les environs de Narbonne.
Pierre regimbait contre cette idée:
—Mais, messire Riquet, disait-il, si nous dérivions le canal à gauche, là, vers ces giroflées, nous éviterions ainsi cette montagne.
—Je te dis, entêté, que je ne la puis éviter. Mon canal doit passer au travers et pas ailleurs. J'ai bien été forcé de le reconnaître, à mon dernier voyage.
Comment surmonter cette difficulté? Un pont? c'est trop haut! Comment faire monter l'eau à ce niveau?
—Perce la montagne, voilà tout, répondit Riquet.
—Percer une montagne! s'écriait Pierre, comme vous y allez, messire Riquet! Comme cela est facile!
Et Pierre, qui avait pris au sérieux son travail, disait entre ses dents:
—Ah! si tu nous donnes autant de mal au naturel, que le fait ta représentation, je te ferai sauter, toi!
Le canal était presque achevé; monseigneur d'Anglure qui avait annoncé, puis retardé sa visite, n'arriva à Bonrepos que dans les premiers jours de 1660.
Mme et mesdemoiselles Riquet, lui faisant visiter le parc, voulurent l'éloigner des travaux du canal.
—Que faites-vous donc construire là? demanda l'archevêque curieusement.
—Monseigneur, répondit Riquet, ce que vous apercevez, c'est la bête noire de ma femme. Il n'est donc pas étonnant qu'elle veuille éloigner votre grandeur de ce monstre.
—Quel monstre, mon ami? reprit l'archevêque.
—Mon canal, monseigneur, qui s'achève en ce moment.
—Quel canal?
—Comment? ma femme ne vous a pas déjà parlé, pour vous prier de m'ôter ce projet de la tête? elle prétend que depuis que j'y songe, je ne m'appartiens plus, que je suis tout à ma bête. Et mesdemoiselles mes filles m'en veulent fort, j'en suis sûr, de les forcer à quitter Toulouse et leurs amies pour les enterrer à Bonrepos, toujours à cause de mon canal.
—Mon père, répondit gaiement Marie, l'aînée des jeunes filles, votre projet ne peut pas nous enterrer. A la rigueur il ne pourrait servir qu'à nous noyer.
—C'est bon, méchante, répliqua Riquet, pinçant le bout de l'oreille de sa fille. Vous l'entendez, monseigneur; eh bien! je vous fais juge de notre dispute. Et alors Riquet expliqua à l'archevêque de Toulouse, son vaste projet, il s'anima en lui détaillant les avantages, les biens immenses qui ressortiraient pour le Languedoc[2], pour la France même, de l'établissement du canal qu'il rêvait.
L'archevêque écoutait:—Oui, dit-il enfin, c'est grand, c'est utile, il faut en écrire au roi, en parler à son ministre, à M. de Colbert. L'avez-vous fait déjà?
—Hélas non, monseigneur. Il faudrait joindre à ma lettre des plans explicatifs, et si je comprends mon œuvre, si elle est là, fit Riquet se frappant le front; je ne sais pas dresser un plan correct, moi. J'ai l'intention d'en écrire à M. Roux, un ingénieur de Toulouse que je connais.
—Mais, dit en l'interrompant monseigneur d'Anglure, j'y songe, j'ai votre affaire tout près d'ici, dans la petite ville de Revel. J'ai vu un jeune ingénieur, le fils du receveur des gabelles, je vais lui écrire tout à l'instant, le mander chez vous, je vous le présenterai; et vos plans, à vous, exécutés, vérifiés, mis en ordre par lui, vous vous adresserez à M. de Colbert. Je me fais fort de vous obtenir une audience.
Et maintenant, M. Riquet, veuillez me montrer en détail votre canal, conclut l'archevêque.
L'on fit l'essai, devant monseigneur d'Anglure, du petit canal; l'eau y fut lancée, les écluses, les épanchoirs, les ponts, tout fonctionnait à merveille.—Voilà un petit canal qui deviendra grand, dit l'archevêque enchanté de ce qu'il voyait.
—Oui, pourvu que vous lui prêtiez assistance, monseigneur, répondit Riquet.
François Andréossy, l'ingénieur qui habitait en ce moment Revel, chez ses parents, était encore un tout jeune homme; il était né en 1633 et n'avait par conséquent que vingt-sept ans, lorsqu'il fut présenté à Riquet. Il avait fait ses études à Paris où il était né.
Alors seulement les mathématiques commençaient à n'être plus tenues en suspicion. Descartes et Fermat venaient de leur conférer leurs titres de noblesse, et de jeter les fondements de cette méthode d'analyse qui, depuis, est devenue le point de départ de toutes nos connaissances positives, et a donné l'essor à tant d'hommes de génie.
A la fin de ses études, à vingt-cinq ans, le jeune Andréossy dut aller en Italie pour recueillir la succession d'une tante, Claire Massei, femme de Jules Andréossy, sénateur de la république de Lucques. Il en profita pour parcourir en tous sens le Milanais et le Padouan, en étudiant justement les travaux hydrauliques auxquels il s'intéressait particulièrement. Il avait vu les écluses de Léonard de Vinci pour la jonction des canaux de l'Adda et du Tesin, il en avait rapporté des plans pris sur les lieux; aussi demeura-t-il saisi d'étonnement lorsqu'il vit à Bonrepos la petite écluse que Riquet, sans notions autres que celles puisées dans les livres, avait fait établir dans son canal en miniature.
François Andréossy était un jeune homme maigre et brun, petit et bien pris dans sa taille; l'œil était sombre, profondément enfoncé sous l'arcade sourcilière; le regard très noir était un peu fuyant.
Il parlait bien, avec calme, s'observant beaucoup et observant encore davantage les autres.
Il connaissait à fond les questions dont Riquet l'entretenait; par la clarté de ses idées, la perspicacité de ses vues, il résolvait des problèmes qui paraissaient insolubles.
Aussitôt après le départ de monseigneur d'Anglure, Riquet l'installa définitivement à Bonrepos: il se l'attacha en qualité d'ingénieur, pour le grand travail qu'il méditait.
Andréossy s'ingénia à plaire à tout le monde au château, fut aimable, rempli d'attentions pour Mme Riquet et ses filles, se fit gai compagnon avec Paul de Bonrepos, le fils cadet du maître du logis, et plein de déférences pour Riquet lui-même.
D'ailleurs celui-ci comprit de suite la haute valeur du jeune ingénieur, l'apprécia, et n'hésita pas à lui confier outre l'ensemble de son projet, une partie de ses plans, qu'Andréossy se chargea de dresser et de mettre au net.
Plus tard même, en visitant le tracé de Riquet, il releva des erreurs de calcul, fit admettre des rectifications de passage et réforma les points défectueux.
Malgré les grâces déployées par Andréossy auprès de Mme Riquet, celle-ci ne l'aimait point.
—Vous en direz ce que vous voudrez, répétait-elle à son mari qui la gourmandait de l'indifférence, presque de l'hostilité qu'elle montrait au jeune homme, vous en direz ce que vous voudrez, il ne me plaît pas, à moi, votre Lucquois. Il a du talent, soit; il fait des plans qui sont superbes, tant mieux; mais croyez moi, défiez-vous de lui. Il a une figure de faux témoin; voilà mon opinion.