JOURNAL DE MARCHE
DU
SERGENT FRICASSE
DE LA 127e DEMI-BRIGADE
1792-1802
Avec les uniformes
des armées de Sambre-et-Meuse et Rhin-et-Moselle,
fac-similés dessinés par P. Sellier
d'après les gravures allemandes du temps.
PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS PAR LORÉDAN LARCHEY
D'APRÈS LE MANUSCRIT ORIGINAL
PARIS
AUX FRAIS DE L'ÉDITEUR
1882
Authenticité de ce Journal. Ses enseignements et sa valeur morale.--Les armées de la République glorifiées par un Maréchal du premier Empire.--Pourquoi nous devons souhaiter la renaissance de leur esprit militaire.
Fricasse!
Comique est le nom, mais sérieuse est l'oeuvre, car elle se recommande par une sincérité rare. Et la sincérité est beaucoup à cette époque tourmentée de la première République où chaque écrivain se passionne en prenant parti pour ou contre l'ère nouvelle. Éloge enthousiaste ou réquisitoire indigne, il n'y a guère de milieu.
Le document, publié ici pour la première fois, présente du moins le mérite de ne connaître d'autre guerre que celle de l'extérieur, d'autres ennemis que ceux de la patrie. Il est authentique, et je tiens à la disposition des curieux son manuscrit original, qui est du temps, et qui me fut libéralement donné par mon ami Jules de Forge de Vesoul. C'est bien un journal de marche; chaque étape s'y trouve notée à son jour, chaque fait de guerre paraît à son heure.
En un temps où l'avancement était si rapide, il ne fut pas de plus humble carrière que celle de notre héros, et c'est précisément ce qui m'a intéressé dans une oeuvre que ne recommande, il faut le dire, aucune séduction littéraire; elle est simple comme le carnet d'un soldat citoyen qui remplit son devoir complètement et modestement. De 1792 à 1802, il fait campagne chaque année: avec l'armée de Sambre-et-Meuse, il protège nos places du Nord et fait son entrée à Bruxelles; avec l'armée de Rhin-et-Moselle, il pousse jusqu'à Munich et accomplit cette retraite devenue fameuse sous le nom de retraite de Moreau; avec l'armée d'Italie, il résiste dans Gênes jusqu'à la dernière extrémité. Reste le neuvième d'une compagnie de cent dix hommes détruite par la guerre, réduit par une blessure à regagner son village, il n'a ni un mot de plainte, ni un mouvement d'humeur ou d'ambition déçue. Il reste fier d'avoir servi son pays avec honneur et avec probité. J'insiste sur ce dernier mot, parce que plusieurs pages de son journal témoignent des plus nobles sentiments [1]. La partie descriptive n'en est pas bien riche, les développements et les réflexions ne sont jamais poussés loin, mais si l'esprit de l'auteur est borné, son âme apparaît grande et généreuse, on sent qu'il est honnête homme et bon Français. On oublie la sécheresse et la monotonie même du récit, parce qu'il vous fait sûrement connaître l'esprit du soldat et aussi les cruelles nécessités de la guerre.
Il est bon de savoir à quel prix on achète une victoire.
Certes, c'est déjà beaucoup que le courage de faire le coup de feu ou de se lancer sur l'ennemi baïonnette en avant. Mais que de soldats tombés sur la route avant de voir luire un jour de bataille! Combien de victimes obscures sont dévouées aux marches sans fin, aux misères du bivouac, aux privations des sièges, aux souffrances d'une campagne d'hiver où la maladie et la faim n'ont pas peur de votre fusil.
On ne saurait se faire idée de cela en voyant défiler un régiment ni en lisant un rapport officiel.
D'autres enseignements ressortent de notre journal. Il s'en dégage au plus haut degré l'expression de cette foi républicaine qui n'est pas encore admise sans réserve. Pour les besoins de certaines causes, on a contradictoirement exalté et ravalé les volontaires de notre première République. On verra que leur force morale fut à la hauteur de leurs souffrances, sinon de leur discipline. C'est déjà un point important acquis au débat qui n'est pas encore terminé, mais qui, pour l'honneur de nos armes, ne perd point à être approfondi. Je le constate sans esprit d'exclusion, car je suis de ceux qui ne voient ni tout en rose, ni tout en noir. Il semble que plus on creuse le passé, moins on devient absolu. En histoire, le bon et le mauvais restent aussi inséparables, dans les faits, que l'ombre et la lumière dans un paysage. On remarque seulement à certaines heures plus de lumière ou plus d'ombre, et c'est dans la mise en valeur de cette inégalité que se trouve la vérité du tableau.
Si nos volontaires de 1792 n'ont pas été aguerris du premier coup, ils ont donc montré vraiment l'esprit national, c'est-à-dire la volonté de faire respecter la France au péril de leurs vies, ce qui est la première qualité d'un soldat. Chez le nôtre, on constate aussi, et non sans une certaine surprise, que l'amour sincère de la République est empreint d'un sentiment religieux particulier et dont l'expression se trouve traduite au long dans une prière écrite à la fin de son oeuvre. Elle a été recueillie avec d'autant plus de soin que c'est un document unique en son genre. Je l'avais cru d'abord copiée sur quelque texte de l'église constitutionnelle, mais ses incorrections mêmes annoncent une oeuvre originale; elle surprend moins lorsqu'on se reporte à la jeunesse de l'auteur qui s'est passée dans le jardin d'un couvent.
Le Journal de Fricasse a été publié avec tout le respect possible. J'ai retranché les répétitions et les mots inutiles, orthographiant à l'occasion, mais sans me permettre d'ajouter quoi que ce soit [2]. Pour mieux éclairer le texte, j'ai donné une suite de dessins d'uniformes rigoureusement exacts; ils sont placés à la fin de ce petit volume avec les éclaircissements nécessaires. Au point de vue militaire, je n'avais pas à me préoccuper de la discussion de faits, mais ce que j'ai lu des relations du temps m'a prouvé que l'auteur disait vrai sur la date et la nature des mouvements dont la portée lui échappe nécessairement. On sait que, excepté au grand état-major, c'est à l'armée qu'on est le moins renseigné sur la marche générale des opérations.
Toutes précises que paraissent les données de notre sergent, un contrôle était cependant nécessaire; il nous a été fourni surtout par les mémoires d'un maréchal d'Empire qui ne saurait être suspect. Soult fut officier dans la même division que Fricasse; il appuie les détails donnés ici par ses propres affirmations, que nous avons fréquemment reproduites. À ce propos, on doit rendre hommage à la franchise avec laquelle le duc de Dalmatie paye son tribut d'admiration aux armées républicaines; il s'honore d'avoir partagé leur pauvreté, leur fierté, leur ardeur patriotique. Il déclare que le sort de la Pologne était réservé à la France républicaine si les engagements pris à Pilnitz avaient pu se réaliser.
«Mais les soldats français, dit-il, ne comptaient pas le nombre de leurs ennemis; ils avaient foi en leur propre valeur. Malgré les revers qu'ils éprouvèrent au commencement, les privations qu'ils eurent à supporter, le fréquent remplacement de leurs généraux, la profonde impression que devaient produire sur eux les cris des factions et les déchirements de l'intérieur, toujours au-dessus de leur fortune et de leur situation, ils ne virent que des devoirs à remplir; et, en attirant sur eux les dangers, ils détournèrent les regards du monde des scènes de désolation qui couvraient la surface de la France.»
Puis, parlant de la fortune contraire au début de nos armes, Soult ajoute: «Les Français payèrent leurs essais par des défaites et subirent les effets inévitables de l'inexpérience de leurs généraux, de l'indiscipline des troupes, des vices de leur organisation, de l'imprévoyance ou de la cupidité de l'administration, et de l'influence souvent malheureuse des représentants sur les armées. Ce fut un temps d'épreuves difficile à passer, mais quand l'armée en sortit, elle s'y était retrempée: les nouveaux chefs qui étaient destinés à fixer la victoire, sentaient sous le coup de ces revers leur intelligence se développer, méditaient sur les fautes qu'ils voyaient commettre et se formaient au milieu des rangs.»
À propos des remaniements que subit en 1794 la constitution de l'armée, le maréchal Soult entre dans des détails non moins attachants sur l'esprit de nos troupes d'alors; ils ne sauraient perdre à être médités de nouveau et peuvent en tout temps fournir un bel exemple.
«Les officiers donnaient l'exemple du dévouement. Le sac sur le dos, privés de solde, (car ce fut plus tard seulement, et lorsque les assignats eurent perdu toute leur valeur, qu'ils reçurent en argent, ainsi que les généraux, huit francs par mois), ils prenaient part aux distributions comme les soldats et recevaient des magasins les effets d'habillement qui leur étaient indispensables. On leur donnait un bon pour toucher un habit ou une paire de bottes. Cependant aucun ne songeait à se plaindre de cette détresse, ni à détourner ses regards du service qui était la seule étude et l'unique sujet d'émulation. Dans tous les rangs, on montrait le même zèle, le même empressement à aller au delà du devoir: si l'un se distinguait, l'autre cherchait à le surpasser par son courage, ses talents; c'était le seul moyen de parvenir; la médiocrité ne trouvait point à se faire recommander. Dans les états-majors, c'étaient des travaux incessants embrassant toutes les branches du service, et encore ils ne suffisaient pas; on voulait prendre part à tout ce qui se faisait. Je puis le dire, c'est l'époque de ma carrière où j'ai le plus travaillé et où les chefs m'ont paru le plus exigeants. Aussi, quoiqu'ils n'aient pas tous mérité d'être pris pour modèle, beaucoup d'officiers généraux, qui plus tard ont pu les surpasser, sont sortis de leur école. Dans les rangs des soldats, c'était le même dévouement, la même abnégation. Les conquérants de la Hollande traversaient, par dix-sept degrés de froid, les fleuves et les bras de mer gelés, et ils étaient presque nus: cependant ils se trouvaient dans le pays le plus riche de l'Europe; ils avaient devant les yeux toutes les séductions, mais la discipline ne souffrait pas la plus légère atteinte. Jamais les armées n'ont été plus obéissantes, ni animées de plus d'ardeur: c'est l'époque des guerres où il y a eu le plus de vertu parmi les troupes. J'ai souvent vu les soldats refuser avant le combat les distributions qu'on allait leur faire et s'écrier: Après la victoire on nous les donnera!»
Le journal de notre sergent porte bien l'empreinte de l'élan auquel un maréchal d'Empire a voulu rendre hommage. Rien qu'à ce titre, il mérite la confiance du lecteur qui cherche la vérité dans les faits; l'incorrection de leur exposé n'enlève rien à la grandeur du sentiment qui les domine. Puisse-t-il faire condamner par nos contemporains cet amour du bien-être à tout prix qui menace de fausser notre jugement des devoirs militaires! Qu'une guerre survienne, ce n'est qu'un concert de cris et de lamentations dans certains journaux, si les vivres n'arrivent pas à l'heure dite et si les malades manquent des premiers soins. Malheur très grand, sans doute, mais inévitable en campagne. Cependant c'est à qui les analysera de la façon la plus navrante pour donner de la couardise à toute une nation. J'ai lu en 1874 certains articles d'ambulanciers que je pourrais citer comme des modèles de ce genre anti-national au premier chef. En temps de paix, il se manifeste sous une autre forme. Des mères de volontaires écrivent aux journaux pour se plaindre des corvées imposées à leurs fils; certains volontaires eux-mêmes croient être des héros d'abnégation en livrant à la publicité le récit de leurs infortunes de caserne. Pendant l'automne de 1881, un journal n'a-t-il pas poussé la sensibilité jusqu'à s'attendrir sur la marche d'un régiment qui avait fait, sous la pluie, l'étape de Lagny à Courbevoie!--De tels articles sont à lire dans les réunions publiques où la désertion du drapeau est proclamée un devoir social. Dans une classe plus relevée, je pourrais citer plus d'un cas de désertion à l'étranger qui n'a pas été flétri comme il aurait dû l'être. En plein salon, n'ai-je pas entendu un écrivain de talent déclarer que le métier des armes était abject, et que les Français feraient bien mieux de prendre à leur solde une armée d'Allemands, que de se faire tuer bêtement par eux!
Simple paradoxe, me dira-t-on. Mais il est des paradoxes aussi humiliants que des aveux. On a ridiculisé dans le chauvinisme l'exagération enfantine du patriotisme; craignons le ridicule contraire qui serait infiniment plus dangereux.
Il est temps de mettre son orgueil à savoir souffrir. À ce prix seul, nous pouvons redevenir aussi forts que nos anciens.
JOURNAL DE MARCHE
DU
SERGENT FRICASSE
RECUEIL DES CAMPAGNES QUE J'AI FAITES
AU SERVICE DE MA PATRIE.
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE UNE ET INDIVISIBLE
Je suis né le 13 du mois de février 1773, dans le village nommé Autreville, à deux lieues de Chaumont en Bassigny, chef-lieu du département de la Haute-Marne. Je suis fils légitime de Nicolas Fricasse, jardinier, et d'Anne Corniot, de la dite paroisse. À peine étais-je au monde, mes parents ont été appelés pour être jardiniers chez le seigneur de Juzennecourt. C'est dans cet endroit que j'ai été élevé et que mes parents m'ont appris à connaître ce que devait savoir un honnête homme.
Puis, mon père fut cultiver les jardins des Bernardins de Clairvaux. Ce changement a fait beaucoup pour mon apprentissage. Mon père était un des maîtres, et avait sous sa conduite quatre garçons. Après trois ans, il est retourné reprendre son ménage, et on m'a confié le même emploi qu'avait mon père. Je n'oublierai jamais un moine nommé Le Boulanger; il était archiviste et sacristain en chef. Ce digne homme n'a cessé de me procurer l'occasion de m'instruire, mais l'idée n'y était pas, et je n'ai pas su en profiter. Il me disait souvent: «Vois un peu, tu sais déjà lire et écrire. Eh bien! je veux t'apprendre la géographie: elle est bien utile à une personne qui veut faire quelque voyage.» Dans ce temps, je ne croyais jamais le quitter et je pensais que son grand savoir me servirait sans apprendre. Ah! que j'ai bien connu mes fausses idées dans la suite!
Dans ces années, les États généraux se sont assemblés, et on a parlé de la suppression des couvents. Ceci a changé bien des idées, surtout dans le couvent où j'étais, qui était de quatre-vingt-dix religieux. Les voilà donc obligés de quitter, et moi aussi. Je suis entré jardinier chez le marquis de Messey, seigneur de Beaux-le-Châtel. Ce seigneur m'a donné beaucoup de louanges; s'il était content, je ne l'étais pas, car la terre de son jardin était trop aride, et j'avais grand'peine à la cultiver.
Comme il était premier capitaine d'un régiment de cavalerie française nommé Royal-Étranger, en garnison à Dôle en Franche-Comté, il part pour rejoindre son régiment avec toute sa famille, et nous laisse dans la maison avec un cocher et une servante. J'en reçus une lettre dans laquelle il me marquait d'avoir soin de son jardin et de ses arbres, et qu'à son retour il me récompenserait. Présent ou absent, cela ne m'empêchait pas de faire mon service. Après, j'ai été une infinité de temps sans recevoir de ses lettres; j'avais beau en attendre, car le marquis avait émigré avec toute sa maison qu'il avait à Dôle. Me voilà donc résolu de le quitter. On a vendu tous les biens aussitôt après mon départ.
Sortant de cette maison, je savais déjà où était ma place: j'avais été prévenu d'avance par le maître et la maîtresse. Ces aimables gens étaient venus voir le jardin, mais je n'avais pu leur promettre que pour la fin de la campagne. Me voilà entré au service du citoyen Quilliard, de Ville-sur-Laujeon (avant la Révolution, Château-Villain) [3]. C'était des gens vertueux, des coeurs remplis d'humanité; leur bon caractère était peint sur leur visage. Tout cela me faisait croire que je ne pouvais passer que des jours heureux au service de ces généreux citoyens. Après l'ouvrage du jardin, venaient les parties de chasse que le maître de la maison faisait presque tous les jours avec plusieurs bourgeois de la ville; c'était le plus souvent pourchasser les grandes bêtes, cerfs, chevreuils et sangliers, dans les forêts immenses que le duc de Penthièvre avait dans les environs.
Je me voyais chéri de mes maîtres, mais aussi je faisais en sorte de l'être toujours et de mériter leur confiance, lorsqu'il a été requis un bataillon dans le département. En ce temps le citoyen Quilliard commandait la garde nationale du canton; il donne ordre que toutes les communes se rassemblent au chef-lieu le 24 août 1792. Le 24 au matin, il nous dit:
«Vous savez sans doute la besogne que j'ai à remplir: il nous faut plusieurs volontaires, ceux qui veulent quitter mon service sont libres. Si toutefois il ne se trouvait pas assez de volontaires, tous les pères de famille et les garçons seront obligés de tirer au sort. Si ce n'est pas votre dessein de partir, hé bien! mes amis, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous rendre service en en faisant partir d'autres à votre place.»
Nous voilà donc à la ville où tous les villages du canton étaient rassemblés. En premier lieu, il ne se trouvait guère de volontaires; il était une heure de l'après-midi que plusieurs compagnies de garde nationale, composées de cent soixante hommes, n'avaient pas encore fourni l'homme qu'il leur fallait [4]. Dans le nombre, se trouvait la mienne, et je me trouvais rempli d'un désir depuis longtemps. Combien de fois j'avais entendu, par les papiers [5], la nouvelle que notre armée française avait été repoussée et battue partout! je brûlais d'impatience de voir par moi-même des choses qu'il m'était impossible de croire. Vous direz que c'était l'innocence qui me faisait penser ainsi, mais je me disais souvent en moi-même: «Est-il donc possible que je n'entende dire que des malheurs?... Oui! il me semblait que, si j'avais été présent, le mal n'aurait pas été si grand. Je ne me serais pas dit meilleur soldat que mes compatriotes, mais je me sentais du courage et je pensais que, avec du courage, on vient à bout de bien des choses.»
En ce moment, pour remplir mon devoir, je me suis présenté à la tête de la compagnie; je leur ai demandé s'ils me trouvaient bon pour entrer dans ce bataillon. Les cris de toutes parts se sont fait entendre: «Oui! nous n'en pouvons pas trouver un meilleur que vous!»
Me voilà donc enregistré par le capitaine et le juge de paix, sans avoir prévenu mon maître de mon sentiment, dans le moment qu'il s'offrait à me rendre service. Je conviens que ce n'était pas bien fait de ma part, mais j'étais timide. La timidité et la jeunesse empêchent quelquefois de dire sa façon de penser.
C'est huit jours après, le 24 août, que j'ai quitté la maison; j'ai été dire adieu à mon père et à ma mère. Ceci m'a bien attendri de voir verser des pleurs à toute la famille sur mon éloignement sans leur aveu. Depuis ce moment, je voyage. Le lecteur pensera si j'ai bien ou mal fait.
Mon bataillon était requis par le général Biron; son titre était Premier bataillon de grenadiers et chasseurs de la Haute-Marne.
L'ordre du départ est enfin arrivé; le 2 septembre, je me suis rendu à Chaumont, chef-lieu du département. Nous y avons nommé des officiers provisoires qui nous ont montré les premiers principes de l'école du soldat sans armes. Les noms de ces officiers étaient: Ruel, capitaine, Barthélemy, lieutenant; Lemoine, sergent major; tous trois habitants de la ville. L'ordre de former le bataillon venu, nous sommes partis le 5 octobre pour Saint-Dizier. En y allant, nous avons logé à Joinville; l'étape nous était fournie ainsi que le logement.
À Saint-Dizier, on nous a fait prendre des cantonnements dans les environs, en attendant l'organisation. Je me suis trouvé dans la partie envoyée à Louvemont; dans ces cantonnements, nos officiers de route nous ont montré le maniement des armes.
Parti de Louvemont le 2 novembre, pour retourner à Saint-Dizier, pour notre organisation. C'est dans ce moment que mes compagnons m'ont honoré du grade de caporal dans la sixième compagnie; j'avais pour capitaine Lemoine; pour lieutenant, Mongis; pour sous-lieutenant, Thiébault.
Après que le bataillon a été organisé, on nous a fait cantonner de rechef; mais nos nouveaux cantonnements étaient à trois ou quatre lieues plus loin de Saint-Dizier où notre état-major est toujours resté. Deux villages étaient destinés à notre compagnie: Chamouilley, où le capitaine est resté avec la première section, et Bienville où j'étais avec les lieutenants: ces villages sont situés sur la Marne. Nous ne touchions aucun vivre; on donnait à un caporal vingt-trois sols huit deniers en papier par jour (pendant quelque temps, c'était six sols trois deniers en argent, et dix-huit sols en papier); un soldat avait quinze sols trois deniers par jour, tout compris. Avec ce prêt, nous étions obligés d'acheter tout ce qui nous était nécessaire. Les vivres n'étaient pas chers dans ce moment-là; nous pouvions vivre raisonnablement.
Nous sommes sortis le 21 janvier de ces cantonnements pour rejoindre la première section, et pour nous disposer à célébrer la bénédiction de notre drapeau, à Saint-Dizier.
Un jour après notre arrivée (le 24), on a donc assemblé le bataillon et on nous a conduits à l'église paroissiale de l'endroit. La bénédiction a été faite par notre aumônier: après, on a fait faire le serment de fidélité à tout le bataillon devant le drapeau. Le drapeau avait pour emblème une épée surmontée d'un bonnet de liberté, et pour devise: Huit cents têtes dans un bonnet.
Dans ce même moment, on a distribué à chaque compagnie un fanion sur lequel était son numéro. Comme tout le bataillon ne pouvait rester à la ville, car c'était un lieu de passage, on nous a envoyés reprendre nos cantonnements. La seconde section, dont je faisais partie, avait eu des difficultés avec des laboureurs de l'endroit qui ne voulaient pas nous vendre du bled pour du papier. Pour éviter tout différend, on nous a donné un autre village appelé Narcy, à une demi-lieue de la Marne. Nous avons achevé d'y passer l'hiver.
Notre état major a changé pour aller dans une autre ville nommée Vassy. Dans ce moment, nous avons changé de cantonnement. C'était le 15 mars; nous étions dans les environs de la ville, nous avions pour la compagnie deux villages qui se nommaient Brousseval et Domblain, où nous avons reçu notre habillement complet. Notre chef de bataillon, nommé Deprée, faisait souvent rassembler les compagnies pour faire la manoeuvre. Comme nous étions au printemps, plusieurs fois il nous faisait lever dès la petite pointe du jour, prendre les armes et mettre le sac au dos; il nous menait à deux ou trois lieues à la promenade militaire. Tout cela se faisait en attendant l'heure du départ.
Je ne ferai point de grandes observations sur les pays où nous avons resté. C'est un pays où le monde est très affable; il produit du pain, du vin et une infinité d'autres denrées; chaque particulier y vit content de son labeur. Nous avons quitté ces contrées pour aller à Metz, le 12 avril, par Bar-sur-Ornain, Saint Mihiel, Pont-à-Mousson.
Metz est une ville de guerre très fortifiée, et, dans ce temps-là, on augmentait encore ses fortifications. Nous avons fait le service de cette place pendant trois mois et demi, et logé au quartier Chambière avec le régiment de Suède. Nous avons été exercés à faire les différents feux.
Nous sommes partis, le 17 août, de Metz pour Maubeuge où était une partie de l'armée du Nord.
Avant de passer plus loin, je dirai que j'ai fait à Metz une maladie qui m'a porté à deux doigts de la mort. J'attribuais la cause de cette maladie à l'air de la ville [6], car j'avais toujours joui du bon air de la campagne. Peut-être aussi la distance de soixante lieues du pays m'a donné ces six semaines d'hôpital.
Nous en reviendrons à notre armée du Nord. Nous y voilà arrivés; c'est dans peu qu'il nous faudra mesurer pour la première fois nos armes avec celles de notre ennemi.
Nous n'avons pu loger au camp, car les tentes étaient toutes remplies; nous avons été obligés de rétrograder jusqu'au village de Beaufort, entre Avesnes et Maubeuge (c'était le 31 août). Là, nous avons trouvé le régiment de Beaujolais.
Depuis, ce n'a été que bivouacs et contremarches nuit et jour, car nous avions affaire à un ennemi dont nous n'étions pas les maîtres, et nous n'étions que très peu de monde.
7 septembre.--Partis de Beaufort pour Ténières près de la Sambre, où l'ennemi venait piller tous les jours. Nous nous sommes opposés à leur dessein. De là, nous avons été à Avesnes.
Après un repos de quatre heures, on a battu la générale. Nous sommes partis pour Marbaix, sur la route de Landrecies, où nous avons bivouaqué pendant quarante-huit heures, suivant le mouvement de l'ennemi.
12 septembre.--À cinq heures du matin, nous sommes arrivés derrière Landrecies. La tête de colonne a commencé l'attaque derrière la ville, sur la route du Quesnoy. Feu vif de notre part, mais l'ennemi a très bien répondu dans la forêt de Mormal où il était retranché. Cependant leurs premiers retranchements ont été enlevés, mais les abattis de gros arbres nous ont empêchés d'aller plus avant. Notre bataillon est entré dans la forêt à huit heures du matin. À sept heures du soir, la colonne s'est retirée. On a perdu du monde dans les deux partis. L'armée de siège de l'ennemi venait donner du secours à l'armée d'observation. C'est ce qui a fait que nous nous sommes retirés sur les glacis de Landrecies, sans quoi ils nous auraient bloqués dans la forêt [7]. Pour notre première bataille, le succès n'a pas été bien grand.
Repos de trois heures sur les glacis de Landrecies; on nous a donné quelques petits rafraîchissements. La colonne s'est remise en route; chaque corps a été reprendre ses positions du 7 septembre.--Quinze heures de marche.
Notre colonne, de douze mille hommes, tant cavalerie qu'artillerie, avait voulu débloquer le Quesnoy et lui faire passer des vivres. Il était trop tard: lorsqu'elle est arrivée pour attaquer l'armée d'observation de l'ennemi, la ville s'est rendue; son dernier coup de canon était tiré avant le commencement de notre attaque.
Revenus à Beaufort, le bivouac a commencé à une heure du matin, à une demi-lieue en avant du village, derrière le régiment de Beaujolais qui était campé sur une hauteur, à un quart de lieue de la Sambre. On attendait de jour en jour le blocus de Maubeuge.
29 septembre.--Nous étions à bivouaquer comme de coutume, lorsqu'un déserteur autrichien est venu au camp de Saint-Remi-malbâti; il a dit que l'ordre était donné dans leur régiment de se tenir prêt à passer la Sambre pour les quatre heures du matin. Le régiment de Beauce, n° 68, était à ce camp; il a redoublé son service et s'est mis sur ses gardes. Il faisait un brouillard très obscur: aussi l'ennemi en a bien profité pour jeter ses pontons pendant la nuit, et, à quatre heures précises, ont passé trente mille hommes bien assurés de la victoire [8]. Les troupes campées sur les hauteurs près la Sambre ont fait vigoureuse résistance, mais n'ont pu tenir contre une colonne si nombreuse, et ont été obligées de se replier sur nous, qui étions en seconde ligne. Nous n'avons pu arrêter la marche des Autrichiens qui nous attaquaient de tous les côtés.
Retraite sur la ville de Maubeuge. Malgré notre vigoureuse résistance, nous n'avons pas tardé à être bloqués par leur nombreuse cavalerie qui cherchait à s'emparer des villages et des bois où nous devions passer. Comme nos tirailleurs ne leur donnaient pas assez d'occupation et ne nous laissaient pas le temps de défiler, nous avons été obligés de nous mettre en bataille en avant de la forêt de Beaufort. À l'approche de l'ennemi, nous avons fait le feu de file pendant trois quarts d'heure. Son artillerie nous a forcés une seconde fois à la retraite, après avoir perdu un canon et plusieurs canonniers tués et blessés. Vingt hommes de notre bataillon mis hors de combat. Notre route était coupée; il ne restait plus pour notre retraite qu'à nous enfoncer dans le bois et sortir comme l'on pourrait.
Nous voilà donc en marche. Après avoir fait une demi-lieue dans cette forêt, étant prêts de sortir, un régiment ennemi qui se dérobait à notre vue nous force de chercher un autre passage. Sur une autre lisière du bois, l'ennemi nous cerne de même. Ma foi! il n'y avait plus à balancer. Rester prisonnier ne nous accommodait pas; nous avons passé au travers de l'ennemi qui n'a cessé de faire une fusillade continuelle.
De cette forêt, nous avons rejoint la colonne qui se rassemblait dans la plaine, du côté de la route de Frieville. On voulait encore leur faire résistance, mais en vain. Il a fallu se mettre à l'abri dans le camp et disposer l'artillerie des redoutes à défendre les approches. L'ennemi s'est emparé des villages aux environs de la ville et a pillé nos effets qui y étaient restés.
Trente hommes de notre bataillon, restés dans la forêt de Beaufort sans avoir pu percer pour nous rejoindre, avaient été obligés de se renfoncer dans le bois. Chemin faisant, ils ont fait prisonnier une sentinelle autrichienne. Ce soldat, très content d'être prisonnier, a aidé nos hommes à sortir du bois et les a conduits dans un endroit, qui était le moins gardé, où ils ont pu passer entre les postes à la faveur d'une nuit obscure (30 septembre). Ils ont été faire le service à Avesnes, et nous ont rejoints après le déblocus de Maubeuge.
La même nuit, vers les dix heures du soir, notre bataillon a pris la garde de la redoute du Loup pour vingt-quatre heures. Après avoir été relevés, nous avons été prendre position à la gauche du camp retranché de Falise; c'était le nom du camp de Maubeuge.
Nous attendions de jour en jour le siège, mais en vain. Il a été rapporté par plusieurs personnes que l'intention du général Cobourg n'était pas d'assiéger la ville, mais de la faire rendre par famine, car elle n'était pourvue d'aucuns vivres. On comptait vingt mille hommes en état de porter les armes, tant dans le camp que dans la ville; au moment du blocus, on a fait le serment de mourir les armes à la main plutôt que de se rendre aux ordres d'un tyran.
6 octobre.--Sortie de six mille hommes, mais sans succès. Ils se sont présentés le triple et le double de ce que nous étions. On ne s'en est tiré qu'avec une grande perte.
7.--Même insuccès. Nous sommes investis de toutes parts sans pouvoir nous donner de l'élargissement.
Le 5 octobre, à la redoute de gauche, entre le bois du Tilleul et nos avant postes, une sentinelle française et une sentinelle hollandaise étaient à soixante pas l'une de l'autre, ce qui leur donnait facilité de converser. Quatre soldats de mon poste se sont avancés; les Hollandais, qui étaient dans le bois du Tilleul, ont été portés par la curiosité à se mêler de la conversation. Cependant, un Français reconnaît, parmi les Hollandais, son frère, qui était le plus empressé à demander comment nous étions, ce que nous pensions, et si les vivres ne nous manquaient pas.
Réponse: «Il ne manque rien aux républicains.»
Par dérision, ils répliquaient que nous mangions déjà nos chevaux, et que, avec notre papier, nos assignats, il fallait mourir de faim. Ils ajoutaient qu'ils nous tenaient dans leurs filets, qu'ils nous feraient danser une dernière fois la carmagnole. Celui-là disait que, quoique Français, il prendrait plaisir à nous voir arracher la langue.
Un volontaire lui dit: «Camarade, vous ne paraissez pas Hollandais, et sans doute il n'y a pas longtemps que vous êtes sorti de France. Vous paraissez bien sanguinaire pour une patrie qui renferme vos parents, mais que vous ne devez pas espérer revoir, car la loi prononçant votre arrêt de mort ferait tomber votre tête. Voilà ce qui est réservé aux coquins de votre espèce.»
Son frère, qui l'avait reconnu, interrompit la conversation en disant: «Laissez-moi voir ce coquin! C'était autrefois mon frère.»
L'autre dit: «Si j'ai été ton frère, je le suis encore.»
Le volontaire dit que non, qu'il s'en était rendu indigne. «Tu sais, malheureux, ajouta-t-il, que je suis parti volontairement. Qu'il te souvienne de la promesse faite! Tu me promis d'avoir soin de notre mère, mais tu as faussé ton serment, tu l'as laissée sans subsistance et dans le chagrin; tu es indigne de vivre, tu n'es pas un humain, mais un vrai barbare».
(Il faut remarquer que ce soldat généreux faisait part à sa mère de la moitié de sa paye.)
Les Hollandais, qui entendaient un peu le français, ne manquèrent pas de le blâmer, et le lâche se retira. Son frère arme son fusil, tire et l'attrape à la cuisse. Il se relève et s'enfonce dans le bois.
Un dragon autrichien, du régiment de Cobourg, chargeait un des nôtres, du 12e dragons. Après avoir tiré chacun leur coup de pistolet, ils s'approchent pour se sabrer. Quelle surprise! Ils se reconnaissent pour frères; depuis quinze ans ils ne s'étaient vus. À l'instant, leurs sabres tombent, ils sautent de cheval et se jettent au cou l'un de l'autre, sans pouvoir dire un seul mot. Un instant après, ils juraient de ne plus se séparer et de vivre sous le même étendard. Notre dragon fut trouver le général Jourdan pour le prier de ne point regarder son frère comme déserteur ni comme prisonnier, et le général consentit à incorporer cet homme dans le régiment.
Heureuse époque du 18 octobre! C'est à une colonne de quatre-vingt mille hommes [9], commandée en chef par le général Jourdan, que nous devons notre liberté. Ils se sont battus, pendant deux jours, avec intrépidité. Ce combat s'engageait par une quantité de tirailleurs avec l'artillerie; la cavalerie et le reste de l'infanterie soutenaient ensuite. Le troisième jour, le brouillard était moins obscur; la lumière a donné de la force à nos armes, et, malgré leurs fortes redoutes, notre armée les a mis en déroute.
Ces quatre-vingt mille hommes venaient de la Vendée, étaient commandés par un républicain; mais aussi la troupe l'a secondé. Ils ont fait repasser la Sambre à l'armée autrichienne qui a profité de la nuit pour disparaître, en laissant une quantité d'outils servant au travail de leurs redoutes.
Je rapporterai ici ce que nous disaient les soldats autrichiens: «Eh! petits carmagnoles [10], vous ne sortirez pas d'ici que vous ne soyez en notre pouvoir. Notre général a dit que si votre bonnet rouge était de force à faire partir l'aigle impérial, et à faire lever le siège, il adopterait votre constitution et serait du parti des républicains [11].
Il ne l'a pas adopté, mais il a eu la chasse républicaine.»
18 octobre.--Sortis de notre camp à la découverte, nous nous sommes rendus à Hautmont, village à gauche de Maubeuge, tout en désastre. On était après la moisson; l'ennemi s'est servi des grains pour faire des baraques et donner à manger aux chevaux. C'était la plus grande désolation. Les habitations des cultivateurs dévastées et même en grande partie brûlées. Voyez un peu ce qu'est la guerre. Malheur au pays où elle est posée! Les habitants n'y peuvent qu'être malheureux.
Quoique nous n'ayons pas été longtemps bloqués, je dirai que nous sentions déjà notre misère, les vivres nous étaient retranchés (rationnés); la rivière passait au bas de notre camp, mais l'ennemi nous avait coupé l'eau; nous étions obligés de la prendre dans les fossés des retranchements où on allait faire les nécessités. La pluie, qui tombait continuellement faisait de tout cela un mélange. Aussi plusieurs de nous y avaient gagné le flux de sang.
Revenons à nos contremarches: l'ennemi a été repoussé, mais il faut garder ses passages.
29 octobre.--Partis de Hautmont pour aller à la droite de Maubeuge, dans un village appelé Marpent, sur le bord de la Sambre, où de temps en temps on se souhaitait le bonjour à coups de fusil avec les postes autrichiens.
14 novembre.--Partis de Marpent pour aller au camp de Saint-Remy, sur les hauteurs, jusqu'au 29. Ce dernier jour, nous sommes allés à Colleret.
Année 1794
Nous avons quitté Colleret pour Damousies le 12 janvier 1794, deuxième année de la République. Tous ces villages étaient en première ligne, près des avant-postes ennemis; car les impériaux avaient un passage sur la Sambre, près de Beaumont de sorte que nous étions obligés de nous garder partout. On allait fourrager pour la cavalerie sur leurs frontières, car les fourrages n'étaient pas bien abondants dans des pays où la troupe est toujours campée.
De Damousies, nous sommes venus, le 19 janvier, au village d'Aibes, toujours en première ligne où le bivouac était continuel. Là, je suis passé sergent, par ancienneté de grade, le 26 pluviôse.
Nous avons reçu dans ce temps des recrues de la réquisition, et les compagnies ont été au grand complet. À peine avait-on le temps de montrer les premiers principes d'exercice à tous ces hommes qu'il fallait aller se battre; aussi, la rigueur de l'hiver nous a causé bien des maux. Dans ces temps là, il n'y avait point d'armistice: hiver comme été, on était toujours en campagne.
Quitté Aibes, le 6 germinal, pour nous rendre à Jeumont. La moitié du bataillon a campé à une demi-lieue à droite, à un bois nommé le Bois de l'abbaye brûlée. Tous les quatre jours, on relevait les postes à quarante pieds de distance de l'ennemi, et, en d'autres endroits, il n'y avait que la Sambre qui séparait. Dans cet endroit, bien des fois nous nous sommes souhaité le bonjour à coups de fusil. On ne cherchait qu'à se surprendre les postes et à enlever les sentinelles.
Le 22, nous sommes partis de cette position. L'ennemi faisait de nouvelles tentatives pour bloquer Maubeuge. Encore une demi-heure plus tard, cela en était fait. Mais la brave armée du Nord ne s'est point découragée. Nous avons battu en retraite à deux lieues près de Cerfontaine, où était le quartier général. Toute la troupe était sur une ligne, disposée au combat qui a commencé aussitôt. La colonne autrichienne a été repoussée au delà de ses positions, laissant une très grande quantité de morts, de blessés et de prisonniers.
Nous avons repris notre position dans le village. Nous y avons trouvé de leurs chasseurs à pied qui avaient passé la Sambre pour piller; nous leur avons fait des prisonniers, et le reste de la journée s'est passé à se donner des saluts républicains [12].
Avant de quitter les frontières du Hainaut, pour l'autre rive de la Sambre, je parlerai de la situation des habitants. La plupart n'avaient plus d'habitations (et encore combien avaient perdu la vie!). Je compare l'ennemi à une grêle qui ne laisse rien dans les campagnes où elle passe.
Dans ces contrées si fertiles, ces habitants vivaient tranquilles; leurs terres produisaient de bon froment, toutes sortes de grains, de fruits et de légumes. Le vin, très cher, n'est pas beaucoup en usage; la bière est la boisson. Leur manière de vivre est très simple: lait, fromage et fruits, c'est là leur usage. Bétail à cornes très beau; chaque habitant en possède plus ou moins selon son pâturage; il a des clos entourés de bois de tous genres desquels il tire du chauffage pour l'hiver; dans ces clos, il coupe le premier foin; après cela, leurs vaches y restent jusqu'à l'hiver sans rentrer à l'écurie. On ne voit presque pas les villages qu'on ne soit dedans; c'est tout clos, avec de grands bois à l'entour et près de chaque maison. La plupart des maisons sont couvertes de paille. Dans ce pays, les deux sexes y sont affables et humains.
8 floréal.--Nous sommes entrés dans la ville de Beaumont après une bataille avec les émigrés où il y en a beaucoup de restés sur le champ. Nous n'en avons faits prisonniers que très peu, car ils ne se rendaient pas volontiers.
Nous avons chassé l'ennemi de ses fortes positions autour de la ville; nous nous en sommes emparés sur-le-champ; elles nous étaient avantageuses.
18.--Arrivés au camp de Beaumont. Repartis le 20 à huit heures du soir, traversant la ville pour aller bivouaquer, jusqu'à la pointe du jour, sur la route de Mons, à deux lieues en avant. À la pointe du jour, nous avançons sur l'ennemi campé dans la plaine. Ses dispositions pour nous recevoir n'ont pas été assez promptes; il a pris la fuite dès notre première attaque. Dans cette même affaire, j'ai été détaché avec des tirailleurs pour débusquer les leurs d'un village; nous en avons pris huit et tué quelques uns. Le reste a pris la fuite.
22.--Après avoir fait plusieurs mouvements, malgré la pluie qui tombait tous les jours et rendait les routes impraticables, nous nous sommes arrêtés dans la plaine de Beaumont pour y passer la nuit.
23.--Dès la pointe du jour, la troupe a été divisée en trois colonnes; celles de droite et de gauche ont attaqué l'ennemi avec tant d'ardeur qu'elles l'ont fait se jeter sur nous au centre. Il y avait plus d'une demi-heure que nous entendions ronfler le canon et la fusillade. Il y avait un murmure dans notre colonne de ce qu'on était dans l'inaction. Tout à coup, on a vu l'ennemi manoeuvrer sur nous, ils n'ont pas été reçus avec moins d'audace. Nous les avons forcé à repasser la Sambre; plusieurs d'entre eux ont bu plus qu'ils n'ont voulu. Nous avons passé après eux; nous les avons poussés à plus de deux lieues au pas de charge. Nous avons pris plusieurs canons, quantité de prisonniers; très grand nombre de tués. On n'aurait pas arrêté si la nuit n'avait empêché de poursuivre.
24.--Nous nous sommes mis en marche dès la pointe du jour. Une colonne a longé la Sambre; l'autre avançait sur la droite. L'ennemi nous attendait dans ses fortes redoutes. Nous n'avons pas hésité. Le feu a commencé par une canonnade très vive. Notre artillerie s'est mis en devoir de répondre avec ardeur, elle a été soutenue par le feu de l'infanterie qui s'est avancée au pas de charge et a enlevé la redoute de vive force, malgré un feu terrible.--Toute la troupe a montré un courage digne de véritables républicains.
Nous leur avons pris quatre pièces de canon et leurs caissons, plusieurs prisonniers et beaucoup de tués. Nous les avons poursuivi, baïonnette aux reins, pendant une demi-heure, ils ont atteint un village derrière lequel ils ont pris position, avec un renfort qu'il leur venait du camp de Grisvel sous Maubeuge, ce qui nous a tenu en échec devant le village nommé Grand-Reng. On s'est mis en bataille devant le village et on a envoyé une grande quantité de tirailleurs qui ont de premier abord enlevé le village; il leur a été repris: de rechef, ils y ont rentré, mais venant à bord de l'autre côté, des pièces à mitraille ont développé leur feu sur eux, il était impossible de passer outre. Pendant huit heures, le feu n'a pas cessé d'un côté à l'autre. Le soir venu, les munitions ont manqué, nous avons été obligés de leur abandonner notre position et de repasser la Sambre. Nous avons perdu assez de monde [13].
Les jours précédents avaient été favorables. Ce jour-là, nous avons perdu presque tout le terrain gagné, mais nous avons toujours notre passage sur la Sambre.
Voici donc de l'ouvrage à recommencer. Voyons si on s'y prendra de la même manière.
Il a fallu marcher toute la nuit pour arriver dans la plaine, où nous étions le 22.
25.--Malgré la pluie et le mauvais temps continuel, nous avons changé de position en nous rapprochant de l'ennemi. Nous n'avions pour couvert que le ciel.
26.--Nous nous sommes avancés pour nous opposer à la marche de l'armée autrichienne sur les bords de la Sambre. Le combat s'est engagé par nos tirailleurs tirés des compagnies à tour de rôle; l'artillerie les a secondés du matin au soir avec succès; elle a défait des pelotons de cavalerie, démonté plusieurs pièces; nos obus ont fait sauter des caissons, tué beaucoup de soldats et de chevaux. Une partie de nos soldats criait: «Venez, soldats de l'aigle impériale, vous ne résisterez pas longtemps à l'ardeur des soldats sans-culottes!»
Notre perte n'a pas été grande dans cette journée; un boulet nous a tué deux chevaux. Nous avons passé la nuit sous les armes.
27.--Pris position au village de Hantes, sur la Sambre. L'ennemi a fait une tentative pour passer dans l'endroit où nous étions, mais il n'a pas réussi.
30.--Quitté notre position pour nous rendre sur les hauteurs de l'abbaye de Lobbes. Cette abbaye a été brûlée à la retraite des Autrichiens.
Ier prairial.--Nous allons attaquer l'ennemi; l'artillerie et les tirailleurs commencent. Fusillade soutenue de midi à la nuit. Le 2, le combat s'est engagé de même, mais avec beaucoup plus de succès; l'ennemi s'est retiré dans ses fortes redoutes près de Grand-Reng, où le feu a duré jusqu'au soir. Journée sanglante pour les deux partis; nous nous sommes retirés sur les hauteurs près de Grand-Reng. On a établi les postes tout près de ceux de l'ennemi.
Nous sommes restés quelques jours dans cette position [14].
5.--On dégarnit notre colonne de cavalerie et d'une partie de l'infanterie pour les faire passer à la droite qui ne se trouvait pas assez forte. L'ennemi voit ce mouvement et prépare le combat.
Nous n'avions aucun ordre de prendre les armes le matin. Ordinairement, c'est le matin que les grands coups se faisaient. Nous étions tranquilles sous des petits brise-vent que nous avions faits avec des branches d'arbres; un brouillard très épais empêchait nos avant-postes de découvrir les mouvements de l'ennemi quand il les a surpris. Aussitôt, on entend crier de toutes parts: Aux armes! Chacun a couru se ranger en bataille. Ils étaient déjà dans notre camp, et leur cavalerie s'avançait à grands pas sur la route de Mons. Il y avait une pièce de douze et une de huit chargées à mitraille; nos canonniers y ont mis aussitôt le feu et ont retardé leur marche. Ils étaient beaucoup plus forts que nous; néanmoins, ils ont été reçus d'une manière républicaine, mais, malgré notre vigoureuse résistance, nous avons été obligés de battre en retraite et de repasser la Sambre. Dans notre colonne, il n'y avait que le régiment de cavalerie n° 22 au moment de la retraite. Nous avons eu cent hommes hors de combat. Le reste de la journée s'est passé à tirailler. Passé la nuit à Jeumont; le pont qui nous a servi se nomme Solre-sur-Sambre.
À l'affaire du 5 prairial, près Grand-Reng, le citoyen Mercier, fusilier de la compagnie d'Horiot (3e bataillon), natif de Provenchères, district de Joinville (Haute-Marne), combattit un hussard autrichien. Deux coups de sabre, sur la tête, et sur le poignet gauche le terrassèrent. «Rends-toi, coquin! dit le hussard.
--Un lâche le ferait, dit Mercier. Mais moi, non!»
Il se relève, prend son fusil de la main droite, met le canon sur la saignée du bras gauche, pose le doigt sur la détente et tue le hussard. Mais les blessures de ce vrai républicain étaient très dangereuses. Il est mort un mois après.
J'ai vu dans cette affaire des braves républicains couverts de blessures rassembler toutes leurs forces au moment où ils allaient exhaler le dernier soupir, s'élancer pour baiser cette cocarde, gage sacré de notre liberté conquise; je les ai entendus adresser au ciel des voeux ardents pour le triomphe des armées de la république.
Cailac, un de nos capitaines, eut la jambe fracassée par un boulet, et mourut au bout de trois semaines, disant: «Ma vie n'est rien; je la donnerais mille fois pour que la république triomphe.»
Atteint au ventre d'un éclat d'obus, un grenadier du bataillon dit à ceux qui voulaient lui porter secours: «Laissez moi, mes amis, laissez moi mourir! Je suis content, j'ai servi ma patrie.» Et il expire.
7.--Dès la pointe du jour, nous nous sommes mis en marche et nous avons été baraquer au village de Hantes. Comme les vivres avaient tardé, nous nous sommes mis à battre du blé, aller au moulin et nous avons fait du pain. Je dirai que tous les habitants de ces villages s'étaient retirés dans les bois, car les armées leur causaient trop de maux. Il semble que le ciel veuille augmenter les nôtres; la pluie est tous les jours notre partage.
8.--Partis de Hantes pour aller camper sur les hauteurs de l'abbaye de l'Aune.
12.--Sortis de nos positions à huit heures du soir pour aller à l'abbaye de l'Aune, nous y sommes arrivés à minuit, le même jour. Cette abbaye était entièrement dévastée et brûlée.
14.--Nous avons passé la Sambre, qui est tout près de là.
15.--La troupe s'est mise en marche et nous avons attaqué dès la pointe du jour. Combat engagé par une forte canonnade. L'ennemi abandonne ses positions; nous nous sommes emparés des hauteurs.
16.--Le canon s'est fait entendre de l'armée des Ardennes, qui est sous les murs de Charleroi.
L'ennemi s'y est porté en forces, avec un renfort de cinquante mille hommes, et soi-disant l'empereur à leur tête. Ce jour, ils ont débloqué la ville, nous ont repoussés sur le bord de la Sambre près de l'abbaye de l'Aune où nous restons trois jours.
19.--Nous sommes partis pour Hantes, où nous arrivons à onze heures du soir, bien fatigués de marche continuelles [15].
21.--Arrivés à six heures du matin à Thuin, ville d'où on avait chassé l'ennemi quelques jours avant.
22.--Partis à une heure du matin pour le camp de Baudribut.
24.--Dès la pointe du jour, nous avons passé la Sambre et campé devant le bourg de Fontaine l'Évêque.
28.--Levée du camp. Nous avons attaqué à une heure du matin pour favoriser le siège de Charleroi. L'attaque a été vive et s'est engagée par le feu des tirailleurs. Leur cavalerie, qui ne voyait que des tirailleurs, a chargé sur eux; ce brouillard l'empêchait de voir les bataillons qui étaient embusqués derrière les haies. Lorsqu'ils ont vu que la cavalerie était à une demi-portée de fusil, ils ont fait un feu de file. Plusieurs tués, quelques prisonniers; le reste a pris la fuite. Nous avons suivi, nous avons rencontré leur infanterie qui n'a pu résister à notre ardeur, nous avons fait beaucoup de prisonniers, nous avons pris deux pièces de canon avec leurs caissons tout attelés.--Après cette conquête, nous sommes revenus à notre position près de Fontaine l'Évêque; étant arrivés, nous avons reçu ordre de nous rendre au camp de Baudribut où était le parc; arrivés à l'entrée de la nuit, nous y sommes restés quelques jours.
30.--Nous avons levé le camp à deux heures du matin et passé la Sambre pour la dernière fois à quatre heures. Nous sommes venus nous placer à la gauche de Fontaine l'Évêque. À midi, l'ennemi s'est avancé sur deux de nos compagnies qui étaient en avant; il voulait les surprendre. Nos bataillons, qui ont aperçu la manoeuvre, se sont mis en bataille et se tenaient prêts à marcher, lorsqu'un éclaireur est venu nous dire qu'ils battaient en retraite. Sur-le-champ on s'est mis en marche pour les poursuivre; leur cavalerie d'arrière-garde a voulu nous charger, pour retarder notre marche, mais elle a été reçue d'une manière républicaine, une décharge leur a fait bien vite partager la retraite.
2 messidor.--Nous avons suivi l'ennemi sans trouver de résistance; ils nous laissent plusieurs pièces de canons et caissons tout attelés. Notre cavalerie fait un grand nombre de prisonniers à l'infanterie autrichienne. La nuit suspend la victoire, mais elle en prépare une nouvelle en nous laissant faire des contremarches à la faveur de son obscurité pour se disposer au combat dès la pointe du jour.
7.--L'ennemi s'est montré en force pour débloquer Charleroi, mais nous avons porté obstacle à son dessein.
Le feu a commencé à quatre heures du matin et a duré une partie de la journée.
Nuit passée sous les armes à la gauche du camp de Trazegnies.--Partis de ce camp à trois heures du matin pour aller nous réunir à l'armée de la Moselle. En marche, on nous a fait rester dans un chemin couvert, devant un village, pas bien loin de Charleroi. C'est dans cet endroit que nous avons appris la reddition de la place (du 7 messidor, à onze heures du matin) avec cinquante mille hommes [16], quatre-vingts bouches à feu et plusieurs petits magasins. Sortie le même jour, la garnison a déposé devant nous ses armes; elle a été de suite escortée et conduite en France. Cette ville a été bombardée sans que nous fassions beaucoup de retranchements, car elle a été débloquée plusieurs fois.
8.--Nous sommes sortis de notre chemin couvert pour nous opposer au défilé des colonnes autrichiennes pour nous cerner. Ce jour-là ils avaient réuni leurs forces de part et d'autre, pour nous donner une chasse, et faire lever le siège de Charleroi qui était rendu; mais ils n'en étaient pas instruits, car ils avaient si bien jeté leur plan qu'ils cherchaient à nous prendre entre deux feux. Il n'y avait plus à balancer; le combat a commencé à huit heures du matin par une forte canonnade, de toutes parts, avec une rapidité sans égale, comme jamais on ne l'avait entendu jusqu'alors. Notre courage semblait déjà nous annoncer la victoire, main hélas! dans un feu si terrible et si opiniâtre, les munitions ont manqué. Il fallut donc battre en retraite et nous retirer plus vite que nous n'aurions voulu, rencontrant des obstacles, des fossés, un village dont les rues étaient si étroites que la troupe ne savait où passer et se voyait presque au pouvoir de l'ennemi. La colonne autrichienne s'avançait avec rapidité pour nous prendre en flanc. Mais nous avons été plus tôt qu'elle au sommet de la montagne, et nous avons usé le peu de munitions qui nous restaient. Nous avons retardé leur marche. Je dirai que, en montant cette montagne, il tombait parmi nous des boulets, obus et balles comme grêle, mais cela a fait très peu d'effet, quoiqu'ils soient bien près de nous. Nous avons perdu très peu de monde et, grâce à la reddition de Charleroi, nous avons battu en retraite sous ses glacis. La retraite de notre colonne, qui était celle du centre, a été favorable à la défaite de l'ennemi qui s'est trop aventuré en nous poursuivant, et s'est trouvé pris en flanc. Il ne s'est retiré qu'avec peine et pertes [17].
Lors du siège de Charleroi, un canonnier du régiment de Suède s'écriait en mourant: «Cobourg, Cobourg, avec tes nombreux florins, tu n'auras pas payé une goutte de mon sang; je le verse tout aujourd'hui pour la République et pour la liberté.»
Tous ceux qui ont perdu la vie dans ce siège n'ont donné, au milieu des douleurs les plus aiguës, aucun signe de plaintes. Leurs visages étaient calmes et sereins; leur dernière parole était: Vive la République! C'est au lit d'honneur qu'il faut voir nos guerriers, pour apprendre la différence qui existe entre les hommes libres et les esclaves. Les valets des rois expirent en maudissant la cruelle ambition de leurs maîtres. Le défenseur de la liberté bénit le coup qui l'a frappé; il sait que son sang ne coule que pour la liberté, la gloire et pour le soutien de sa patrie.
À la colonne de gauche et à celle de droite, qui était l'armée de la Moselle, le canon n'a cessé de ronfler toute la journée. Le combat a été sanglant comme il n'avait jamais encore paru [18]. Deux fois la colonne de droite a été repoussée, et deux fois elle a remporté la victoire; elle leur a pris quinze pièces de canon de tout calibre. La colonne de gauche a eu le même succès. Des fois, qui croit vaincre est vaincu; avec leurs grandes forces ils cherchaient à nous bloquer, et ils ont été pris quand même.
Nous avons perdu quelques braves républicains, mais on pourra juger de la perte de l'ennemi, toujours grande pour celui qui est obligé de prendre la fuite. Cette journée a été une des journées victorieuses de la République, elle portera pour toujours le nom de bataille de Fleurus.
Dans ce jour mémorable du 8 messidor, une infortunée délaissée de son mari qui avait émigré et n'ayant pas de quoi subsister était, sous des habits d'homme, avec son frère, à son rang de compagnie. La compagnie étant dispersée en tirailleurs, les tirailleurs ennemis, qui avaient eu un moment un peu d'avantage, sont venus charger les nôtres, dans la mêlée; elle s'est trouvée avec peu de monde environnée d'un grand nombre d'Autrichiens. Elle s'en est tirée en brûlant la cervelle de celui qui la tenait, ne cessant de dire que jamais elle ne se rendrait, que sa vie était sacrifiée à sa patrie. Ces tyrans lui promettaient d'avoir égard à son sexe et de ne la prendre que comme prisonnière. Cette femme était, avec son frère, dans le 22e régiment de cavalerie, qui a réparé ce jour là la faute qu'il avait faite près de Grand-Reng.
Avant la prise de Charleroi, pendant que nous étions à bivouaquer sur les hauteurs de Fontaine-l'Évêque, l'ennemi ne se croyant pas en force se contenta de nous envoyer des boulets et des obus. Nous perdîmes plusieurs hommes, entre autres un tambour du bataillon. Un éclat d'obus traversa son sac de peau et son côté; il resta mort sur la place; deux autres soldats furent blessés du même coup. Un hussard Chamborant passant dans la place, prit la caisse du tambour et s'est mis derrière un chêne, battant la charge avec le manche de son couteau, ce qui a mis l'ennemi en fuite.
9.--Nous sommes venus prendre les positions que nous avions auparavant.
12.--Nous avons marché toute la journée pour aller bivouaquer devant la ville de Binche. Arrivés à onze heures du soir, nous avons passé le reste de la nuit sous les armes. L'attaque a commencé par une forte canonnade.
15.--Nous sommes partis pour attaquer l'ennemi en retraite vers Mons. À huit heures du matin, les tirailleurs se sont avancés au pas de charge avec deux pièces, ils ont poursuivi les Autrichiens si vivement qu'ils n'ont pas eu le temps d'entrer dans la ville de Mons. Notre cavalerie s'est emparée des passages dans les environs de la ville et aussitôt des bataillons y sont entrés, baïonnette en avant. Dans cette journée on a fait environ deux cents prisonniers.--Les autres colonnes ont encore poursuivi pendant deux heures. La nuit a tendu ses voiles [19]; il a fallu arrêter notre marche. Nous avons passé la nuit sous les murs de Mons.
16.--La ville rendue, nous avons été prendre position devant le village nommé Beausoir.
17.--Partis de cette position dès la pointe du jour, croyant trouver les Autrichiens, mais nous avons fait cinq lieues sans rencontrer personne.
Campé devant Braine-le-Comte, situé sur la route de Mons à Bruxelles. Nous sommes entrés dans la ville avec les plus vifs applaudissements de tous les bourgeois qui faisaient entendre les cris: «Vivent les soldats républicains français!»
21.--Nous avons levé le camp pour continuer notre route. Nous sommes entrés dans la ville de Hal avec les mêmes applaudissements; nous avons campé en avant de la ville jusqu'au 23. Nous sommes partis dès la pointe du jour, croyant trouver ceux qui nous menaçaient quelques jours auparavant. Notre avant-garde suffisait pour les faire disparaître.
23.--Nous sommes entrés dans la ville de Bruxelles, de même avec les plus vifs applaudissements de tous les bourgeois: «Vive les soldats républicains!» Comme nous étions à la tête de la colonne, nous sommes restés à la place, sous les armes, pendant que la colonne a défilé. Cela a duré toute la nuit.
24.--Le reste de la colonne a passé. De suite, on a fait entrer les troupes dans les casernes, mais la moitié restait toujours sous les armes. Notre bataillon était au quartier du Vieux Marché; et les deux autres bataillons étaient dans de grosses maisons bourgeoises. Il y avait avec nous le régiment de Suède et le bataillon du Haut-Rhin. Nous étions sans aucune fourniture [20].
30.--Nous sommes partis à une heure du matin. Nous avons été camper devant Louvain. J'étais parti trois jours auparavant avec un piquet de vingt-cinq hommes pour escorter des bateaux que nous avons été chercher à Villebruck, sur le canal qui vient à Bruxelles. Nous avons été bien reçus dans cet endroit qui est à cinq lieues. Nous sommes arrivés le 30 avec ces bateaux chargés de foin et d'avoine pour les magasins de Bruxelles, et j'ai rejoint, avec mon piquet, la demi-brigade qui était campée devant la ville de Louvain.
Ier thermidor.--Partis dès la pointe du jour, nous sommes venus nous placer devant la ville de Tirlemont, où nous avons trouvé notre ennemi, nous l'avons attaqué sans plus de cérémonie et nous l'avons poursuivi à deux lieues. Nous sommes revenus à notre position.
7.--Partis au jour, nous sommes allés nous placer devant la ville de Saint-Tron.
9.--Nous avons fait un mouvement, nous avons été camper dans une grande plaine assez près de Tirlemont, où nous entendons ronfler le canon de notre avant-garde, qui ne laisse pas à l'armée autrichienne le temps de se rallier.
16.--Partis de ce camp, nous sommes venus au camp de Berlingen.
29.--Nous avons fait un mouvement d'un quart de lieue à l'entrée de la nuit. Nous avons traversé un village qui séparait notre camp du camp de Looz.
Toutes ces plaines où nous étions campés étaient retranchées du côté de l'ennemi par de fortes redoutes.
Ier fructidor.--C'est dans ce camp que nous avons été amalgamés avec le régiment de Beauce et un bataillon du Haut-Rhin [21]. Les officiers et sous-officiers se sont assemblés; on a fait la fête pendant deux jours, on a bu le vin d'alliance, on s'est juré de même que la fraternité régnerait entre nous jusqu'à la mort; et comme on servait la même patrie, on s'est promis de vivre toujours en paix comme des frères et de vrais soutiens de la République française. Le numéro que cette demi-brigade a eu dans ce moment était 127; elle a été commandée en premier-lieu par le général de brigade Richard et le général de division Poncet.
Dans ce camp, nous avons appris la reddition de Valenciennes. On a trouvé dans cette place 227 bouches à feu et quantité de poudre et autres magasins bien approvisionnés, plus qu'on n'en avait trouvé lorsqu'ils avaient été livrés.
14 fructidor.--Nous sommes partis à deux heures du matin: nous avons été camper dans la plaine de Maëstricht, et nous en étions encore à trois lieues en seconde ligne. La paille a été délivrée à toute la colonne.
On nous a annoncé la reprise de Condé; on a trouvé dans cette place 1,600 prisonniers, 130 bouches à feu, des munitions de bouche pour six mois, 6,000 paquets de cartouches, un très grand magasin de poudre à canon, 6,000 bombes, 6,000 boulets, et cette place en bon état de défense.
Le même jour, a passé dans notre camp un colonel anglais avec toute son escorte et trente chevaux, qui avaient été pris aux environs de Maëstricht par notre avant-garde.
C'est dans ce même camp que nous avons fait la réjouissance de la reddition de toutes nos villes que les Impériaux nous avaient ravies: le Quesnoi, Landrecies, Valenciennes, Condé.
Voici la manière dont la réjouissance s'est faite dans l'armée de Sambre et Meuse. La fête a été annoncée à six heures du matin par trois coups de canon des pièces de position qui se sont trouvées dans chaque division. À sept heures et demie, les mêmes pièces ont répété la même chose. La musique de chaque demi-brigade était placée sur le front de bandière, où elle jouait différents airs patriotiques pendant toute la cérémonie. À huit heures et demie un feu de bataillon a été exécuté dans chaque division en commençant à la droite d'icelle. Ce feu fini, le général de brigade a passé devant chaque bataillon en criant: Vive la République! Nous nous sommes unis à sa voix. La distribution de l'eau-de-vie a été donnée à toute la troupe. L'ordre a été donné que chacun rentre dans ses baraques. Ce n'était pas sans en avoir besoin, car depuis minuit nous étions sous les armes.
Ier vendémiaire, an III.--Nous sommes partis du camp, dont c'était la première fête sans culottine, pour nous rapprocher de Maëstricht, et nous joindre à notre avant-garde qui était sous ses murs et s'était vaillamment battue.
La ville de Maëstricht a été bloquée et cernée entièrement. Nous y sommes restés quelques jours, et de là nous nous sommes mis en marche. Nous avons passé la Meuse, au-dessus de Maëstricht sur des pontons pour rejoindre notre avant-garde, et aller à la poursuite des Autrichiens. Il est resté une partie de notre armée pour contenir la garnison de Maëstricht en attendant que nous ayons repoussé l'armée autrichienne au delà du Rhin. Nous avons marché plusieurs jours sans rencontrer aucun vestige de l'armée autrichienne.
Arrivés à une forte rivière nommée la Roër, c'est là qu'ils espéraient remporter la victoire et nous empêcher de passer. Ils étaient bien retranchés dans les endroits où on aurait pu passer. Malgré plusieurs obstacles qui se trouvaient devant cette rivière, nous n'avons pas hésité un seul moment pour attaquer.
La bataille a été sanglante aux deux partis, et a duré depuis le matin jusqu'au soir; à la nuit, on a fait abandonner la rivière à l'ennemi. Nous avons eu dans ce jour plusieurs centaines d'hommes de blessés. Nos pièces de position, au nombre de quarante, étaient aux environs de la rivière et n'ont décessé de jouer; la fusillade a fait de même. L'ennemi a répondu au feu d'enfer que faisaient les républicains. Le soir, lorsque le feu a cessé, nous nous sommes retirés un peu en arrière, dans la plaine qui touche la rivière, pour passer la nuit.
Nous les avons vus qui faisaient de grands feux, car ils brûlaient leurs baraques; nous avons jugé par-là qu'ils allaient prendre la fuite. C'était réel: vers minuit, ils se sont mis en marche.
On a travaillé toute la nuit à faire des ponts avec des voitures, des chariots attachés avec des gros arbres, qui étaient sur le bord de la rivière; on a mis des planches sur ces constructions et le matin, à la pointe du jour, nous avons passé au milieu de leurs retranchements, qui étaient remplis de cuisses, bras et corps entiers qu'ils avaient laissés sans les enterrer. Plusieurs pauvres blessés criaient miséricorde; on les a portés de suite à l'ambulance avec les nôtres.
Notre colonne de droite avait passé la rivière avant nous. Nous avons été plusieurs jours pour arriver au Rhin, mais aucun Autrichien ne s'est trouvé devant nous. Le soir du passage de la rivière, le général de brigade Richard nous a annoncé la prise de Juliers avec vingt-quatre pièces de 27 en bronze. Depuis cette époque, nous n'avons plus vu d'Autrichiens que sur l'autre rive du Rhin, près de Düsseldorf [22]. Notre dernier camp a été dans la plaine près de la ville de Neus. Voilà la manière dont nous avons fait la conduite à l'armée autrichienne avec les honneurs de la guerre, à grands coups de canon.
Notre voyage ne nous a pas été bien favorable: une pluie continuelle et froide, un vent qui nous glaçait les sens, et point d'autre couverture que le ciel.
Notre ennemi est de l'autre côté du Rhin, tranquille, et nous, mous allons retourner sur nos pas pour aller faire le siège de Maëstricht [23].
Arrivés devant cette ville, on s'est tout de suite occupé à faire les travaux; on a fait des redoutes pour soutenir et répondre aux sorties qu'ils pourraient faire pendant qu'on ouvrirait les boyaux: on travaillait à ces ouvrages nuit et jour.
Malgré leur mitraille, nous avons ouvert les boyaux à une portée de pistolet de leur bastion. Nous y avons été, pour notre tour, cinq fois pour les ouvrir. On n'a pas perdu tant de monde que l'on croyait pour faire le siège d'une ville si forte. Notre commandant de bataillon a été blessé d'un éclat de grenade, et plusieurs officiers et soldats.
Tous les jours, les ouvrages se multipliaient, et nous rendions par ce moyen l'asile des assiégés plus étroit. Les jardiniers de la ville avaient planté beaucoup de légumes d'hiver dans leurs jardins; mais c'est nous qui en avons fait la récolte. Tous les matins, ils se trouvaient enfermés plus étroitement; s'il n'y avait pas eu des fossés, nous aurions été les prendre dans leurs palissades.
Les ouvrages allaient être achevés; on a commencé à bombarder la ville le 12 brumaire; cela a duré trois jours. Le 14, la ville de Maëstricht s'est rendue, à deux heures du matin. Un des officiers supérieurs de la ville est venu sur les bastions et a demandé le général qui commandait en chef le siège, pour capituler [24]. Pendant qu'on est allé le chercher, les canonnières et les bombardières redoublaient le feu jusqu'au moment où ils ont reçu l'ordre du général de le cesser. Au moment où il a demandé à capituler, le feu était dans un magasin d'huile, de lard, de farine, etc. À la pointe du jour, on voyait tous les bourgeois sur les remparts et plusieurs nous apportaient des bouteilles d'eau-de-vie.
Nous avons tenu Maëstricht bloquée pendant quarante-quatre jours. Pendant ce blocus, les assiégés nous ont envoyé quarante-cinq mille boulets, trente-quatre mille tant bombes qu'obus, quatorze mille grenades. Ils nous envoyaient toutes ces pommes dans nos travaux, sans que cela fasse beaucoup d'effet.
Le feu cessé, on a été trois jours pour arranger la capitulation. La garnison est sortie de la ville le 17 brumaire; entre dix et onze heures du matin, les troupes impériales sont sorties par la porte d'Allemagne, et ont passé la Meuse au milieu des assiégeants, qui formaient la haie de chaque côté de la route où ils devaient passer. Ils sont sortis avec les honneurs de la guerre: tambour battant, mèche allumée et enseigne déployée. Lorsqu'ils ont été presqu'à la fin de la colonne, ils ont déposé leurs armes devant nous; la cavalerie et l'infanterie ont emporté leurs sabres. Il y avait de la troupe toute prête pour les conduire au delà du camp.
La troupe hollandaise est sortie le même jour, mais un peu plus tard, car il fallait le temps à la colonne française de venir se placer en haie sur la route par laquelle ils devaient passer, qui était d'une extrémité de la ville à l'autre. Ils sont sortis de même avec les honneurs de la guerre comme la troupe autrichienne. Ils ont été reconduits dans leur pays par nos chasseurs à cheval, ils ont conservé leurs sabres comme la troupe impériale. Les officiers composant la garnison de Maëstricht ont emmené leurs chevaux et tout leur bagage.
La Ville de Maëstricht est très forte; elle a un fort qui la commande et qui la défend. La Meuse flotte contre ses murs, et donne de l'eau dans ses fosses; elle a aussi des forts qui sont construits dans le milieu de la Meuse, qui défend son approche du côté de l'Allemagne. Il y a dans les environs de grandes plaines très fertiles en blés, orge, avoine, pommes de terre, etc.; elle est frontière de la Hollande.
C'était le général Kléber qui commandait le siège en chef; nous étions du côté gauche de la ville, sous les ordres du général Duhesme.
18 brumaire.--Nous sommes partis des alentours de Maëstricht pour aller sur les bords du Rhin.
20.--Nous avons passé dans la ville de Juliers, jolie petite ville très fortifiée; les maisons d'une assez belle construction, les rues très larges. Il y a aussi de très belles plaines très fertiles en blés et en toute sorte de grains; on y boit aussi de bonne bière, on y récolte aussi de très bons fruits. Cette ville est la capitale du duché de son nom.
22.--Nous sommes arrivés à Cologne; nous y avons campé en arrivant.
29.--Nous sommes sortis de ce camp pour aller cantonner sur le bord du Rhin au village nommé Langel. Nos postes étaient placés sur le bord du Rhin; nous étions une compagnie par ferme, très serrés à cause de la grande quantité de troupes qui étaient dans les environs. J'ai été voir la ville de Cologne; elle est très grande, bien peuplée, les rues larges; il y a une quantité de clochers. J'ai remarqué que sur une tour très haute, il y avait une grue peinte en vert. Le Rhin flotte contre les murs, et fait une partie de leur commerce. La ville n'est point fortifiée, elle est entourée d'un simple mur très haut. C'était là que l'électeur faisait sa résidence.
12 frimaire.--Sortis de Hangel pour passer à la droite de la Logne. Suivant les bords du Rhin à une demi-lieue de la Logne, nous cantonnons au village nommé Nille?
Nous avons reçu des ordres pour nous rendre à Bonn, soi-disant pour passer le reste de l'hiver; nous sommes partis le 13; lorsque nous avons été près des murs de ladite ville, nous avons reçu des ordres pour aller cantonner dans les villages à une lieue et demie à la droite de Bonn. Nous sommes arrivés dans ces cantonnements le 17, dans un village nommé Melheim, situé sur le Rhin. Notre état-major est resté dans ce village; notre compagnie a été détachée à une demi-lieue en arrière à un village nommé Lanesdorf, situé auprès de grosses montagnes; nous montions tout de même la garde sur le Rhin.
Quel froid nous avons enduré étant de garde dans ces endroits!
Des sentinelles sont mortes en faction; cependant on les relevait toutes les demi-heures. Le Rhin était tout en glace; pendant vingt-quatre heures, on était obligés de jeûner, car nos vivres étaient gelés, durs comme de la pierre. Je ne veux pas peindre les maux que nous avons soufferts dans ces différentes occasions; ils seraient faits pour attendrir un coeur de roche. Que l'on se souvienne de la rigueur des froids des différents hivers, de la rareté des vivres et du vêtement; cela suffira pour dire que nous avons été malheureux.
17 nivôse.--Sortis de ce cantonnement pour aller au village nommé Keising, à une demi-lieue de Bonn. Étant dans ce village, je suis allé voir la ville de Bonn; je dirai qu'elle est très belle: des rues larges et bien propres, des maisons d'une belle construction, très éclairées, de belles places bien grandes, un superbe château à l'entrée de la ville, situé au midi et appartenant à l'électeur. Le Rhin flotte contre ses murs: elle n'est fermée que par des petits remparts, très bien construits. Dans les environs de la ville, il y a de belles avenues de marronniers et de tilleuls, environnées de belles plaines.
Étant au village de Keising, nous avons fait l'anniversaire de la mort de Capet. Cela a eu lieu le 2 pluviôse, à dix heures du matin. Le bataillon étant rassemblé, on a fait trois décharges et les pièces d'artillerie en ont fait de même. Cela s'est fait dans l'armée de Sambre-et-Meuse, dans nos cantonnements sur le bord du Rhin.
Nous sommes partis de Keising le 5 pluviôse 1795 (vieux style). Journée odieuse et fatigante pour aller à Aix-la-Chapelle. Au moment où nous nous sommes mis en route, il tombait de la pluie; il y avait longtemps qu'il faisait de fortes gelées; ce jour-là il paraissait faire un dégel universel. Jamais Français et autres n'ont vu une pareille journée, elle a duré vingt-quatre heures. Toute la troupe était fatiguée. On enfonçait dans la terre jusqu'aux genoux, on faisait trois ou quatre pas, et il fallait s'arrêter pour reprendre haleine; aussi plusieurs soldats y ont perdu la vie, et même les chevaux, avec rien sur leur dos, avaient bien de la peine à s'en tirer. Ce n'était pas cependant dans des marais, c'était dans des champs de gravier; on aurait préféré marcher dans l'eau jusqu'aux reins, plutôt que dans de pareils chemins; mais il n'y avait pas de choix; il fallait que la route se fasse.
Nous avons été dans cette triste situation depuis le matin jusqu'au soir à la nuit. Étant arrivés à une petite ville nommée Bruhl, toute la demi-brigade n'y a pu loger. Il était nuit: il nous a fallu aller loger à une demi-lieue de Bruhl, dans un village. Pour faire cette demi-lieue, nous avons été deux heures; en arrivant, les billets de logement nous ont été distribués, mais on a eu bien de la peine à les trouver, par rapport à la nuit.
Le lendemain, la route était plus favorable, la gelée avait remplacé le dégel, la nuit avait raffermi la route, et le matin il tombait de la neige qui a duré jusqu'à midi. Nous sommes partis de nos logements à sept heures du matin vers Aix-la-Chapelle. Nous avons logé en y allant à Norwenig, à Duren, à Eschviller. À Aix-la-Chapelle, nous avons logé chez le bourgeois. Nous y sommes restés un mois pendant lequel les officiers et sous-officiers ont été plusieurs fois chez le général de division Poucet pour apprendre la théorie.
L'armée de Sambre et Meuse passait alors pour être si peu disciplinée, parmi les Français, que l'on croyait que les généraux n'osaient livrer aucun combat faute de discipline et de subordination. Le tout venait de la part des ennemis de la liberté, qui cherchaient à mettre le désordre parmi nos troupes, en faisant naître l'idée que le droit de la guerre était de piller tout pays conquis.
Mais le Français a su se comporter plus vaillamment, car c'est la discipline qui a fait tous nos succès, et qui a excité l'admiration de toute l'Europe. Voilà pourquoi les ennemis de la République voulaient nous entraîner au pillage; les perfides savaient bien qu'une armée sans discipline est une armée vaincue; ils savaient par eux-mêmes que des brigands ne sont jamais qu'une troupe de lâches. Nous avons démenti cette calomnie par notre conduite; l'amour de l'ordre et de la discipline, le respect pour les personnes et les propriétés, distingueront toujours l'armée de Sambre et Meuse.
Voici un discours du représentant du peuple Gillet aux habitants d'Aix-la-Chapelle, qui prouve la générosité des Français:
«Habitants d'Aix-la-Chapelle,
»Des actes de cruauté ont été commis dans votre ville envers des soldats français lors de la retraite de l'armée au mois de mars 1793: des soldats malades et blessés ont été jetés par les fenêtres dans la rue; d'autres ont été fusillés par des bourgeois qui se tenaient cachés dans leurs maisons. Nous n'userons point des droits que pourraient nous donner de justes représailles.
«Si les ennemis de la France se sont couverts de tous les crimes, le Français s'honorera toujours d'être généreux. Mais le sang de nos frères cruellement massacrés demande vengeance. Sans doute ces actes de barbarie ont été désavoués par la majorité des citoyens, et ne peuvent être l'ouvrage que d'un petit nombre. Nous demandons que les coupables nous soient livrés dans les vingt-quatre heures; vous nous devez cette justice, vous la devez à vous-mêmes sous peine d'être réputés complices des plus atroces forfaits.
Signé: «GILLET.»
Le 10 ventôse, nous avons célébré la fête de la prise de la Hollande [25], et, ce même jour-là, les nobles et ceux qui avaient des titres de noblesse les ont brûlés en notre présence, sous les armes.
Je dirai qu'Aix-la-Chapelle est très grand et bien peuplé: il y a beaucoup de manufactures en tout genre; on y trouve de bonne eau vulnéraire pour boire et prendre des bains; il y a de belles maisons très élevées, de belles rues larges et de belles grandes places. Elle n'est fermée que de plusieurs simples murs; c'est une ville très ancienne.
Nous sommes partis d'Aix-la-Chapelle le 11 ventôse pour aller cantonner aux environs d'Aix-la-Chapelle, au bourg nommé Eschviller; notre compagnie a été détachée à un village nommé Nolberg.
Je dirai que dans les campagnes de ces pays, ils sont assez à leur aise. Ils vivent bien avec de la choucroute, du bon lard; leur soupe est faite avec de l'orge mondé, de la viande de boeuf salé; ils mangent beaucoup de carottes, de navets; prennent le matin beaucoup de café avec du beurre frais et des confitures; leur boisson est de la bonne bière et du chenik. Leurs maisons sont très propres, lavées tous les samedis; leur batterie de cuisine est en fer noir et jaune, très bien éclaircie, et même leur crémaillère; pincettes et pelle à feu, tout est dans la plus grande propreté. Le sexe des deux sortes y est très affable; les hommes, leur costume n'est pas différent du nôtre; mais les femmes ont un déshabillé assez long; pour coiffure, des petits bonnets de velours ou autre couleur, bordés sur le devant avec une dentelle en or; leurs cheveux en plusieurs tresses qu'elles roulent derrière leur bonnet comme un escargot, et tenus avec une grande épingle en argent, large comme les deux doigts. Leur parler est l'allemand. Tout ce pays est très fertile pour toutes choses.
Nous sommes partis de Nolberg le 25 ventôse pour revenir sur les bords du Rhin; nous avons logé en y allant à Duren, à Norwenigbourg, à Bruhl-ville. De là, nous avons été prendre nos cantonnements sur le bord du Rhin, au village nommé Nieder-Weslingen. C'était le 27; dans cet endroit on nous a diminué les vivres; nous avions par jour une livre de pain et une once de riz; avec ces vivres nous étions une partie de la nuit sur pied et montions la garde d'un jour à l'autre. Voilà comme les soutiens de la patrie avaient toutes leurs aises.
7 germinal.--Sortis de Nieder-Weslingen. Ce jour-là, nous avons appris le traité avec le roi de Prusse [26]. Notre marche était dirigée sur Coblentz. Nous avons logé, en y allant, à Bonn, à Breisig, à Kretz. Là nous sommes restés huit jours.
16.--Arrivés à Coblentz où nous n'avons pas logé; notre logement a été à gauche de la ville, au village nommé Kesselheim, situé sur le bord du Rhin.
17.--Entrés dans la ville de Coblentz à huit heures du matin. Nous avons été logés dans des maisons d'émigrés toutes dévastées, et à peine avions nous de la paille pour reposer nos pauvres membres tout navrés de fatigue, avec notre livre de pain et notre once de riz [27]. Bien des fois, on ne pouvait pas avoir du pain et très peu de viande bien maigre; nous ne pouvions trouver aucune chose pour notre papier, car personne ne s'en souciait, et pour un pain de trois livres, il fallait donner vingt-cinq francs en papier [28].
La ville de Coblentz est grande et très peuplée; il y a beaucoup de rues très larges, mais aussi il y en a où les voitures ne peuvent pas passer; il y a de belles places et principalement la place d'Armes, entourée de bornes de pierre avec de grosses chaînes de fer.
Deux rangs de tilleuls forment un berceau couvert tout autour de la place; elle est environnée de belles grosses maisons très hautes et d'une belle construction. Et même dans une partie de la ville, en sortant de la place d'Armes, on voit un boulingrin et une superbe maison toute neuve, que l'Electeur de cette ville a fait bâtir; elle nous servait d'hôpital du temps que nous étions dans ces contrées. Cette maison est sur le bord du Rhin, environnée de grands jardins nouvellement plantés. Il y a aussi de magnifiques promenades. Cette ville est du côté du nord, bornée par la Moselle qui tombe de là dans le Rhin, vis-à-vis du fort, et, au levant, le Rhin flotte contre ses murs. Cette ville avait de forts bastions et de gros cavaliers qui défendaient son approche, entre le Rhin et la Moselle; ces fortifications ont été démolies dans le temps que nous étions là, de sorte qu'elle n'est maintenant fermée que d'un simple mur, du côté du Rhin. Il y a un fort très haut qui peut brûler la ville; c'est un morceau qui ne peut être pris que par la famine. Les Français y sont entrés lorsqu'ils ont poussé l'armée autrichienne au delà du Rhin.
Nous avons construit des forts et des retranchements bien palissadés à une demi-lieue de la ville entre la Moselle et le Rhin, dans la plaine.
Le costume des deux sexes est le même que celui d'Aix-la-Chapelle.
5 floréal.--Partis de Coblentz à deux heures du matin pour nous rendre à Rhense, ville située sur le Rhin, sur le versant d'une petite colline.--Quelques jours avant de sortir de Coblentz, on nous a annoncé la paix avec le roi de Prusse, ce qui a donné bien du contentement à toute la troupe de voir que leur ouvrage commençait à produire [29].
10.--Partis de Rhense pour revenir à Capellen, sur le bord du Rhin, au pied de grosses montagnes.
18.--Partis de Capellen pour revenir camper sur une hauteur près de la ville de Coblentz, à droite du camp nommé le camp de la Chartreuse; il portait le nom du couvent qui était sur le bout de la montagne, près de la ville. Ce couvent était tout dévasté et servait à mettre les chevaux de l'artillerie. C'est dans ce camp que noua avons encore fait pénitence. La misère augmentait tous les jours pour les défenseurs de la patrie; nous avons été réduits à douze onces de pain par jour, et bien des fois on ne pouvait pas en avoir. Il fallait cependant faire son service, bivouaquer et monter la garde très souvent. Mais le printemps nous produisait des plantes pour un peu nous soutenir, qui étaient des feuilles de pois sortant à peine de terre, des coquelicots ou feu-d'enfer, du sarrasin, des pissenlits. Avec tous ces herbages, nous en faisions une farce que nous mangions en guise de pain; et lorsque le seigle est venu en grains, on allait lui couper la tête et on le faisait griller sur le feu. Les pommes à peine défleuries nous servaient aussi de nourriture.
C'était vraiment une grande misère, on voyait plusieurs soldats cachés derrière des haies, attendant que le laboureur qui plantait des pommes de terre fendues en quatre pour en récolter pour l'hiver prochain, fût parti de son champ. Aussitôt les soldats affamés parcouraient le champ, cherchant dans la terre les petits morceaux de pommes de terre, et revenaient au camp avec leur petite proie, et les faisaient cuire [30].
Huit ou dix jours après on reparcourait les champs, les morceaux de pommes de terre qui avaient échappés à la première recherche commençaient à sortir de terre; on les enlevait avec beaucoup de contentement de se voir quelques petits morceaux de pommes de terre pour se sauver la vie.
Le matin on battait la breloque pour le pain, la viande, mais on revenait souvent sans viande [31]. Le soir, à l'entrée de la nuit, pas tous les jours, on revenait avec un pain pour quatre hommes. Tout le monde sortait de ses baraques et la gaîté renaissait pour un moment dans le camp; dans la journée tout le monde était comme mort, sur sa pauvre paille, prenant la misère en patience et s'amusant à détruire sa vermine.
Après une misère pareille et des maux si longs et si pénibles, quelques-uns diront: «les soldats ne sont que des voleurs. Voyez comme ils allaient dévaster les travaux des pauvres laboureurs!» Nous sentions bien la perte que nous causions, mais lequel pouvait-on préférer dans un pareil cas, de mourir? Non, mais je crois, de vivre et d'être utile!
Dans le courant de prairial, an III de la République française, les officiers, sous-officiers et soldats de la 127e demi-brigade de l'armée de Sambre-et-Meuse ont écrit à la Convention nationale, s'exprimant en ces termes:
«Que venons-nous d'apprendre? Quoi! les factieux s'agitent encore autour de la Représentation nationale; le reste impur des complices de la Terreur ose de nouveau provoquer au pillage, à l'assassinat, au mépris de l'humanité, à la violation des droits du peuple.
«Que veulent donc ces hommes téméraires? et quels sont leurs projet perfides, leurs avidités cruelles? Ils cherchent des prétextes. Mais ce n'est pas du pain qu'ils demandent, c'est du sang. Ils sont jaloux du repos du peuple, ils ont soif de son avenir heureux; leur rage scélérate veut ensevelir la liberté publique, sous les corps enlacés des victimes, et dominer sur ces débris.
«Législateurs, conservez l'attitude imposante que vous avez prise! rappelez-vous toujours ce qu'est le peuple et que le peuple ne veut pas être opprimé par une poignée de factieux; songez que les agitateurs qui osent vous menacer, ne sont pas citoyens de Paris, et que les citoyens de Paris ne sont eux-mêmes qu'une petite fraction de la République!
«Si l'audace des uns croissait avec leur criminel espoir, et si le courage des autres s'amollissait par la crainte; si les premiers oubliaient leur premier devoir et les derniers leur ancienne gloire; s'il fallait enfin que des colonnes s'ébranlassent des armées victorieuses pour aller défendre la Convention nationale; parlez, législateurs! Nous volons autour de vous, les factieux ne parviendront jusqu'à vous qu'en marchant sur nos cadavres.
«Une république fondée sur les moeurs et sur la justice est impérissable comme la nature [32].»
Le 22 prairial, on nous a annoncé la prise de Luxembourg. Les 29 et 30 prairial, et le 1er messidor, nous avons vu passer la garnison du dit Luxembourg, au nombre de douze mille, qui ont passé le Rhin à Coblentz, après avoir passé devant nous.
Le 9 du mois de thermidor, nous avons reçu trois drapeaux tricolores où était le numéro de la demi-brigade. Avec les républicains qui composaient ce corps, nous avons juré dans ce moment de ne jamais abandonner ces drapeaux qu'à la mort, comme nous avions fait jusqu'alors des précédents.
On nous a fait dans ce même moment du feu avec les morceaux des anciens qui avaient été fracassés au blocus de Maubeuge et au siège de Maëstricht; ils ressemblent à des vieux guerriers qui étaient devenus bien caducs en acquérant de la gloire et en parcourant les champs de Bellone.
10 thermidor.--Partis du camp de la Chartreuse par une grande pluie qui a duré deux jours; les ordres étaient donnés pour nous rendre à Creutznach. Le 14, nous avons logé, en y allant, à Ventzenheim où nous avons eu séjour; le 15, à Kircheim-Bolanden. Dans cette ville, le prince de Weilburg a un superbe château de plaisance; il est environné de jardins où il y a des arbres de toute espèce, il y a un parc bien distribué: de belles cascades d'eau, des promenades bien agréables, et des pièces de gazon très bien garnies. La vue ne peut pas se contenter d'examiner toutes ces belles choses, qui semblent être faites par la nature.
16.--Logé à Pitzersheim. Avant d'arriver à ce village, on voit les tours de Mannheim: il est seulement à trois quarts de lieues de Neustadt.
17.--À Neustadt; 18, à Nuzdorff, premier village de France, venant de Coblentz et frontière du Palatin [33]. Ce village est très grand et situé à une demi-lieue de Landau.
19.--À Altenstadt, village à un quart de lieue de Wissembourg, où nous avons eu séjour.
21.--À Beinheim, village situé sur la route de Lauterbourg [34] à Strasbourg.
22.--Partis à sept heures du matin pour nous rendre au fort Vauban, seulement le premier bataillon, les deux autres ont été camper dans la plaine de Beinheim. Nous avons relevé au fort un bataillon de la 92e demi-brigade, ci-devant d'Artois.
Cette place se nommait, avant la Révolution, le Fort-Louis; elle ne pouvait être prise que par famine, mais elle a été livrée aux Prussiens en 1792. Les Français ont repris cette place, la même année, après le déblocus de Landau. Durant le temps que les Prussiens sont restés au dit fort, ils ont miné le quartier et autres fortifications [35]. Au moment où il a fallu les abandonner, ils ont fait sauter toutes les mines; il restait encore quelques maisons où ils ont mis le feu en partant, de sorte que maintenant cette place est comme un désert. Nous étions logés dans des vieilles masures, comme tout le bataillon, parce que le Rhin avait débordé, et les baraques étaient encore pleines d'eau. Le mauvais air qui régnait dans cette place a fait que tout le bataillon, et même les deux autres, ont été pris de maladie; c'était comme une peste. Jusqu'à dix hommes par compagnie étaient obligés d'aller à l'hôpital, car ils étaient attaqués d'une fièvre très violente. De soixante hommes que nous étions dans notre compagnie, nous sommes restés à deux qui n'ont pas été malades. La fièvre était mauvaise, car il y en a beaucoup qui en sont morts. Nous avons fait notre purgatoire dans cette place; nuit et jour nous étions tourmentés, il y avait des petites mouches que l'on nomme des cousins, qui nous faisaient bien de la peine, il y en avait si épais qu'on les aurait coupés avec des sabres; les puces et les poux n'y manquaient pas.
Étant dans cette place, nous avons fait la réjouissance de l'anniversaire de la Fédération. Le 23 thermidor [36], chaque pièce de canon a tiré trois coups, et chaque soldat de même. La réjouissance s'est faite de cette manière dans l'armée de Rhin et Moselle.
12 fructidor.--Sortis du fort; il est dans une île, et le Rhin passe tout autour. Les Prussiens avaient brûlé une partie du pont qui conduit à un petit fort qui est du côté de l'Alsace; il en porte le nom: ce pont traverse un bras du Rhin et conduit au grand fort: dans ce temps, pour y entrer, il n'y avait qu'un pont volant.
Sortant de cet endroit, nous avons été camper au camp près de Beinheim. Les gardes n'ont point été relevées en partant, à cause de la grande maladie; nous avons été relevés par un de nos bataillons.
14.--Nous sommes partis du camp pour nous rendre à Strasbourg. J'ai fait rencontre d'un vieux bourgeois qui m'arrête et me dit: «Mon ami, je ne peux m'empêcher de rire, vu le costume que la République vous donne, car vous ressemblez plutôt à un capucin qu'à un soldat.»
Je lui dis que l'habit ne faisait pas le moine et qu'il pouvait continuer sa promenade; qu'il ne serait plus si étonné, car il en verrait beaucoup de cette couleur. Il n'avait pas tout à fait tort, car je portais une capote couleur marron que j'avais reçue devant Cologne [37].
Nous avons été loger chez le bourgeois en arrivant. Le 15, nous sommes entrés dans la caserne de Finkmatt.
Partis de Strasbourg le 16; les gardes n'ont point été relevées en partant, car il n'y avait point de garnison.
16 et 17.--Nous avons logé à Plobsheim et à Rhinau, villages situés à un quart de lieue du Rhin, mais tout de même nos postes y étaient établis. C'est dans cet endroit que j'ai commencé à faire le service de sergent-major.
19.--Nous avons pris les armes pour recevoir notre nouvelle Constitution; on nous en a fait la lecture, et étant finie, tous ceux qui savaient signer ont été signer le procès-verbal, pour envoyer à la Convention, pour lui prouver le contentement que nous avions de l'ouvrage qu'ils venaient de nous achever. L'on est rentré de suite.
4 complémentaire [38].--Partis de Rhinau pour la Wantzenau, grand village situé sur la route de Strasbourg à Lauterbourg.
1 vendémiaire an IV [39].--Partis de la Wantzenau pour nous rendre à Offendorf, à un quart de lieue du Rhin, sur la gauche de Strasbourg.
28.--Partis d'Offendorf pour Berg, village près de Lauterbourg, à une demi lieue.
2 brumaire.--Partis de Berg, pour Woerth, village sur le Rhin. Dans tous ces endroits, depuis la Wantzenau jusqu'à Mannheim, je reconnais que la guerre a bien causé de la misère dans tous les villages et bourgs; l'armée impériale et la nôtre n'ont cessé de se battre le long de ces bords. Les villages sont dévastés; une partie des habitants a émigré lorsque l'ennemi est venu dans les environs de Strasbourg.
3.--Partis de Woerth pour Spire, grande ville sur le bord du Rhin, dans le Palatinat. Cette ville n'est fermée que par de simples murs, mais cependant entourée de fossés remplis d'eau; c'est une ville très commerçante et environnée de grandes plaines. Notre logement dans cette ville était dans des maisons d'émigrés toutes dévastées; et, pour coucher, de la paille très courte. Nous sommes arrivés à dix heures du soir.
8.--Partis de Spire pour Otterstadt, toujours en descendant le Rhin.
12.--Partis de Otterstadt pour Waldsee, village anciennement fortifié; maintenant on y voit encore les anciens fossés, une partie du mur et le cintre des portes.
13.--Partis de Waldsee pour Muhlrhein, à une demi lieue sur la droite de Mannheim. Je suis allé voir cette ville; elle est peuplée, mais elle n'a pas beaucoup d'étendue; il y a de belles rues larges et très propres, et bien alignées; les maisons de toute beauté, hautes, mais pas plus l'une que l'autre; de chaque croisée on voit le rempart à chaque bout des rues, il n'y a point de carrefour.
Les rues et places sont très bien illuminées: de chaque côté des rues, à distance de trente pas, il y a un réverbère: la place est grande, et la maison du prince de Mannheim [40] est située sur la place. Les approches sont bien défendues par de bonnes avancées et de bons bastions garnis de forts canons. Dans ce temps là, l'armée autrichienne en faisait le siège; les fortifications du côté du Rhin sont un seul rempart. Le pont qui traversait le Rhin était composé de cinquante-quatre gros bateaux; la longueur de ce pont était de huit cent quarante quatre pieds: il y avait un fort qui défendait l'approche du Rhin de ce côté. Mais les Français l'ont démoli la première fois qu'ils ont pris cette ville; ils ont de suite construit des batteries dans la même place pour battre la ville.
19.--Partis de Mannheim pour retourner sur nos pas [41], nous sommes venus au village de Waldsee où nous étions le 12. Étant dans ce village, les Autrichiens bombardaient la ville de Mannheim; le feu était dans le château du prince. Nos gens avaient été repoussés devant Mayence: toute l'armée battait en retraite. Il y a eu encore une forte bataille dans les environs de Frankendal; mais comme l'armée autrichienne était trois fois plus nombreuse que la nôtre, il a fallu leur céder le pas, et battre en retraite sur la ville de Landau, et Mannheim n'a pas tardé à être bloqué. Nous avons été obligés de nous retirer sur nos frontières; l'armée autrichienne passait sur plusieurs ponts le Rhin et tentait de grands coups [42].
24.--Partis de Waldsee pour venir au camp près de Spire.
Partis de ce camp le 29. Comme nous étions dans un circuit du Rhin, l'armée autrichienne s'avançait à grands pas; nous nous serions trouvés bloqués. Ils ne cherchent pas à nous faire abandonner le Rhin, et leur colonne se glisse le long des montagnes des Vosges.
Nous sommes donc sortis du camp à deux heures du matin pour nous rendre aux lignes de Guermersheim où nous sommes restés campés jusqu'au 9 frimaire. Dans cet endroit, les vivres nous ont manqué pendant cinq jours de suite à cause du grand nombre de troupes, et il n'y avait encore aucune administration d'établie pour les vivres. Pendant ces cinq jours, nous nous sommes nourris avec des pommes de terre que nous allions chercher sous la neige, dans des trous, au milieu des champs de cultivateurs [43].
9 frimaire.--Partis de ce camp pour entrer en cantonnement à Belheim, grand village situé sur les lignes de Guermersheim.
16.--Partis pour aller cantonner au village de Hoerdt, mais nous bordions toujours les lignes qui aboutissaient au Rhin.
20 nivôse.--Partis de ce village pour faire un mouvement vers Strasbourg. Le même jour nous avons été loger à Auenheim, village en arrière du Rhin.
Partis de Auenheim par une grande pluie, avec un dégel qui nous faisait une bien mauvaise route. Le 22, à sept heures du matin; nous avons logé à Hagenbach, bourg, nous y avons eu séjour.
24.--Partis pour Neubourg; grand village sur le Rhin, environné de marais.
28.--Partis pour Berg, à une demi-lieue de Lauterbourg, là où nous avions logé en allant à Mannheim. Étant dans ce village, il est venu un arrêté du Directoire exécutif pour que toutes les troupes de la République prennent les armes le 2 pluviôse, et renouvellent le serment d'être fidèles à la nation française et de même pour célébrer l'anniversaire de notre dernier roi de France. C'est ce que nous avons exécuté le 2 pluviôse 1796. J'ai cessé le service de sergent-major.
17 pluviôse.--Partis de Berg pour Niderroedern où nous sommes arrivés le même jour.
20.--Partis pour Sonffeldheim.
21.--Partis pour Beschwiller, bourg à cinq lieues à gauche de Strasbourg.
22.--Partis pour Reichstett, village sur la route, à une demi-lieue de Strasbourg.
29.--Nous nous sommes mis en route pour nous rendre à la Wantzenau à deux lieues à gauche de Strasbourg.
30.--Partis pour nous rendre à la plaine près de Kirchheim, en arrière du Rhin et à trois lieues de Strasbourg. C'était le lieu de rassemblement où la 127e et la 91e se sont réunies pour former des deux une seule demi-brigade.
Voici la manière dont cet embrigadement s'est fait. L'on a formé deux haies; on a fait ouvrir les rangs dans chacune d'icelle; le général de division en a passé la revue. De suite on a fait serrer les rangs; le quartier-maître a appelé tous les capitaines, lieutenants, sous-lieutenants au centre des deux demi-brigades pour tirer parmi eux les plus anciens de grade et les placer dans leur camp respectif. Il en a été de même des sous-officiers et caporaux; et tous ceux qui se sont trouvés surnuméraires, on en a formé une compagnie auxiliaire. Ensuite on a fait rompre par pelotons les deux demi-brigades; la 127e s'est jointe avec la 91e en commençant par les premières compagnies, et insensiblement de suite. Après ce mélange, on a fait former le carré pour nous faire connaître nos chefs. Après que toute la cérémonie a été faite, nous avons défilé devant les généraux, dans la boue jusqu'à mi-jambe, car il tombait du brouillard qui ressemblait bien à de la pluie et qui faisait dégeler les terres.
Dans ce jour, la 127e a perdu son numéro et a été mariée avec la 91e dont elle a pris le nom. J'ai vu que lorsqu'on faisait des mariages, que rien ne manquait pour célébrer cette heureuse fête; mais parmi nous il n'en était pas de même, car ce jour-là nous n'avions pas de pain. Cela ne nous surprenait pas, car ce n'était pas la première fois.
Chacun a été reprendre ses cantonnements; la 5e, dernière compagnie au 1er bataillon, à la Wantzenau; et la 1re à Kilstett. Ce jour-là, j'ai changé de compagnie; j'ai été dans la 5e du 1er (capitaine Mondragon).
2 ventôse.--Sortis de la Wantzenau pour rejoindre la tête de notre bataillon au village de Kilstett le 3, pour appuyer à gauche en descendant le Rhin; notre premier bataillon tenait depuis la Wantzenau jusqu'à l'Ill le long du Rhin. Cette étendue était de six lieues; notre compagnie était au village d'Offendorf et faisait le service sur le Rhin.
17.--Partis d'Offendorf pour Weyersheim, où tout le bataillon venait cantonner pour un mois; après, on retournait faire quinze jours dans ces mêmes cantonnements sur le Rhin, et on revenait faire un mois sur les derrières. Ça se faisait à tour de bataillon.
21 germinal--Sortis de Weyersheim pour reprendre nos cantonnements sur le Rhin; nous avons été de même à Offendorf.--26. Partis d'Offendorf pour aller à l'armée du Haut-Rhin, nous avons logé en y allant à Hoenheim, à une petite lieue à gauche de Strasbourg. Le lendemain 29, le matin, nous avons passé à Strasbourg et nous avons logé à Erstein, ville; le 30 germinal, à Kuenheim; le 1er floréal, à Andolshein, village à deux lieues à gauche de Brisach et à une lieue de Colmar, à droite; nous y avons eu séjour.
3.--À Herrlisheim, située à une lieue et demie de Colmar.
4.--À deux heures du matin, partis pour Ensisheim.
5.--À une heure du matin, partis pour Huningue. Nous ne sommes pas entrés dans la ville; nous avons reçu des ordres pour cantonner dans les villages aux environs. Nous avons pris la traverse, et nous avons été cantonner au village nommé Attenschwiller sur une petite colline à une lieue de Bâle, du même côté et à deux lieues de Huningue. Étant dans ce village, nous occupions les postes de sauvegarde du canton de Bâle. Personne ne passait à ces postes sans être muni d'une permission signée du général en chef. Si cela ne s'était pas fait de la sorte, on aurait enlevé une partie des vivres et des marchandises de la France.
Les frontières de la Suisse étaient bornées avec de grands poteaux de bois, à distance d'un tiers de quart de lieue; il était inscrit sur une plaque de fer blanc: Sauvegarde de Basel.--Cette épitaphe était incrustée en haut de la potence.
Dans le courant du mois de floréal, nous avons appris la paix avec le roi de Sardaigne. Nous avons aussi célébré la fête, le 10 prairial, des victoires remportées par toutes les armées de la République [44]. Cette fête a commencé à six heures du matin. Dans ce même moment, on a battu la générale: à huit heures on s'est assemblé; on a été de suite sur le terrain choisi par le chef de bataillon pour cette fête. On a fait quelque temps l'exercice; après, on nous a annoncé les victoires remportées par l'armée d'Italie. C'est dans ce moment que nous avons juré d'un commun accord de seconder leurs efforts, et qu'à l'exemple de nos frères d'armes d'Italie, bientôt les succès de l'armée de Rhin-et-Moselle égaleraient les leurs. On est rentré dans le village aux cris de Vive la République!
Ce jour-là, la République nous a passé le pain, la viande, l'eau-de-vie double.--Voilà quel était l'ordre du général en chef.
13 prairial--Partis d'Attenschwiller pour Hagenheim, dans une petite colline, et à une demi-lieue d'Attenschwiller et même distance d'Huningue; ce village est en grande partie habité par des juifs.
17.--Partis d'Hagenheim à cinq heures du matin pour entrer en garnison à Huningue. Elle n'est pas beaucoup étendue, mais forte par ses bastions garnis de gros canons qui défendent d'approcher; les rues y sont larges et bien éclairées; il y a beaucoup de casernes pour loger les soldats; les maisons bourgeoises ne sont pas beaucoup hautes, mais elles ne se dépassent pas; le Rhin flotte contre ses bastions et donne de l'eau dans les fossés. Il y a une belle place qui a bien cent soixante-dix pieds au carré, elle est environnée de pavillons qui servent à loger les officiers de la garnison. Cette ville est à une demi-lieue de Bâle; à chaque porte il y a trois forts pont-levis et de bonnes barrières. Le temps que nous étions dans la ville, nous n'avions que des paillasses et des bois de lit pour toute fourniture, mais, en récompense, les puces ne manquaient pas.
8 messidor.--Sortis à huit heures du soir pour nous rendre à Ottmarsheim; où nous sommes arrivés à trois heures du matin; le village est à une portée de fusil du Rhin, et sur la route d'Huningue à Brisach.