“Petite Bibliothèque de la Famille”

JACQUES MOREL

Feuilles Mortes

ROMAN ILLUSTRÉ
D’après les dessins de CASIMACKER

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

Droits de propriété et de traduction réservés

ROMANS PUBLIÉS DANS CETTE COLLECTION

Brochés : 3 fr. 50. — Cartonnés : 5 fr.

Un Peu, Beaucoup, Passionnément (Couronné par l’Académie Française) par Mme Lescot.
Fêlure d’Ame par Mme Lescot.
Les Vaines promesses par Mme Lescot.
Au Lys d’Argent par Fr. Deschamps.
Ordre du Roi par G. de Beauregard.
Insaisissable Amour par Marion Crawford.
Le Baiser sur la Terrasse par Marion Crawford.
Le Beau Fernand (Couronné par l’Acad. Franç.) par Mme de Bovet.
Les Retours du Cœur par J.-H. Rosny, de l’Académie des Goncourt.
Mademoiselle Mignon par J.-S. Winter.
Une Reine des Fromages et de la Crème par Mme de Longgarde.
Jouets du Destin par Mme de Longgarde.
Une Réputation sans tache par Mme de Longgarde.
Le Supplice d’une Mère par Arthur Dourliac.
Liette par Arthur Dourliac.
Bibelot par May Armand Blanc.
La Maison des Roses par May Armand Blanc.
Aimer c’est vaincre par Mme P. Caro.
Muets Aveux (Couronné par l’Acad. Franç.) par Jacques Morel.
Kernevez (Couronné par l’Acad. Franç.) par Mlle Pape-Carpantier.
L’Oiseleur par Mlle Béatrice Harraden.
L’Eau dormante par Mlle Blanche Legrand.
L’Amour fait peur par Mlle Blanche Legrand.
Micheline par Augustin Filon.
L’Affaire Leavenworth par A.-K. Green.
Femme de Lettres par Mary Floran.
Le Roman d’un Loyaliste par Miss Jewett.
La Bienfaitrice par Mlle Louise Zeyss.
L’Orgueilleuse Beauté par Mme Albérich-Chabrol.
L’Offensive (Cour. par l’Acad. Franç.) par Mme Albérich-Chabrol.
Part à Deux par Mme Albérich-Chabrol.
Les Medlicotts par Curtis Yorke.
Le Mirage par Paul Béral.
De Peur d’Aimer par Mme Albérich-Chabrol.
Le Choix de Ginette par Mlle C. Trouessart.
Au Plus Digne par Mme Albérich-Chabrol.
L’Enfant Millionnaire par Katharina Green.
La Tabatière du Cardinal par Henry Harland.
Coupable par W. Le Queux.
Ma Grande par Paul Margueritte.
Haine de Femme par Marion Crawford.
Le Sequin d’Or par Anne Osmont.
Criminelle par Amour par Mlle L. Zeyss.
Le Voueur par M. Ch. Géniaux.
Le Trèfle Rouge par Norbert Sevestre.
Nicole à Marie par Gaston Bergeret.
Mirage de Bonheur par Camille Pert.
L’Inutile Route par M. La Bruyère.
Le Patrimoine Perdu par Anthony Hope.
Le Destin d’Hélène par Jean Relecq.
Les Demoiselles du Noël Fleuri par Blanche Legrand.
Maison Hantée par Maryan.

Feuilles Mortes

Juin 1907.

Aujourd’hui j’ai quarante ans — l’âge où une femme ne reste jeune qu’à condition de le vouloir passionnément. Moi je ne veux rien. Je me laisse aller au fil des jours, m’efforçant de ne pas trop penser et de vivre tranquillement ma vie présente. Sans doute ma réputation d’indifférence aux vanités féminines doit être bien établie, car tout à l’heure, en visite, une jeune mariée de vingt-deux ans, un peu bébête, s’est écriée sans penser à mal : « On dit que vous avez été si jolie ! »

« On dit… » Ce mot m’a fait rêver. Restée seule après le départ de ma petite oie blanche, je me suis approchée de la glace, et, sans amertume — mais aussi, je l’avoue, sans aucun plaisir — j’ai cherché à retrouver dans mes traits fanés le visage rayonnant de jadis, dans mes bandeaux au ton de vermeil éteint, d’argent qui se dédore, les cheveux blonds si brillants et si doux. Ma peau s’est plissée de mille rides imperceptibles, mes dents ont perdu leur éclat, mon teint, d’un rose délicat, a tourné au jaune pâle — je ressemble à un de ces pastels mal encadrés dont le soleil et la poussière ont mangé la couleur et terni le velouté : quelque chose s’est fêlé dans la paroi trop mince qui me protégeait de la vie, dans le verre transparent et fragile de mon bonheur. Et je songe à la petite Geneviève aux yeux bleus, aux joues rondes, dont le regard curieux interrogeait l’avenir avec tant de confiance.

Dois-je le raconter, cet avenir d’alors, devenu mon passé ? Parfois je me dis qu’il vaudrait mieux oublier. Alors je ferme mon âme aux souvenirs, j’écarte loyalement les regrets stériles. Mais à ce jeu, mon cœur se vide : joies, tendresses, douleurs d’autrefois — chaque jour je les sens qui se dessèchent un peu plus, qui se détachent de moi comme des feuilles mortes menacées par le vent de l’oubli. Est-ce donc si mal de les ramasser une à une, à mesure qu’elles tombent, pour pouvoir, quand je serai très vieille, en respirer encore l’odeur mélancolique — pour être sûre que cela, du moins, me restera toujours ?

I

Mon enfance est très loin, très vague ; je me rappelle les gens et les choses, mais rien d’intime, de personnel — pas de ces terreurs nerveuses, de ces chagrins violents qui laissent des traces profondes. Une petite vie tout unie, calme comme la figure de Julie, que je retrouve mêlée à tous les menus événements de mon existence — une figure sans âge, avec un bon regard dans un masque couturé par la petite vérole. Telle elle m’apparaît aujourd’hui, à soixante-sept ans, telle — ou à peu près — elle devait être à vingt-sept ou vingt-huit lorsque, papa étant resté veuf — ma mère venait de mourir en me mettant au monde après dix années de mariage — personne ne s’étonna de voir Julie demeurer près d’un homme encore jeune et s’installer dans ses fonctions de bonne à tout faire, auxquelles elle adjoignit en mon honneur celles de nourrice sèche.

Je me souviens d’un lapin blanc en verre filé dont les yeux rouges me ravissaient d’admiration et qu’on me donnait pour jouer, le matin, dans mon lit, — d’une promenade au Luxembourg pendant laquelle une petite fille qui courait avec moi sur la terrasse s’arrêta tout à coup et me demanda : « Pourquoi tu n’as pas de maman ? » La question m’humilia, sans m’attrister, et je répondis fièrement : « J’en ai une, seulement elle est en portrait et papa met des fleurs devant. » Ce fut tout. Jamais je n’avais pensé qu’une maman en chair et en os pût être indispensable à l’existence.

Quoi encore ? Mon entrée à la pension de Mme Laurent, une veuve qui habitait notre maison. Je venais d’avoir six ans ; les boutons de mon tablier noir s’accrochaient dans mes boucles, par derrière, et me tiraient les cheveux toutes les fois que je baissais la tête — j’avais très peur et un peu envie de pleurer, Mme Laurent me prit la main et me conduisit à ma place en disant : « Asseyez-vous là, ma petite Geneviève. » Au son de sa voix, mon cœur se fondit d’admiration et de respect. J’ai su depuis qu’elle était vulgaire et boulotte, qu’elle louchait affreusement, qu’elle possédait tout juste son brevet simple et que son prétendu veuvage cachait une triste histoire de jeunesse. Mais pendant longtemps, elle incarna pour moi ce qu’il y a de plus beau, de plus savant et de meilleur.

Les années se passent ; je me vois, un soir d’hiver, assise dans notre salle à manger, apprenant l’Histoire ecclésiastique de l’abbé Gautier — un vilain livre cartonné, veiné de rose et de jaunâtre. « Qui était Tertullien ? » La question est imprimée en italique. Et je répète tout haut avec ardeur : « Tertullien était un prêtre de Carthage qui passa à Rome durant les persécutions de l’empereur Sévère et y défendit les chrétiens avec une éloquence et une érudition rares… Tertullien était un prêtre… etc. » Près de moi, Julie tricote, silencieuse et placide, mais je devine qu’elle m’admire — sans comprendre évidemment « qui était Tertullien. » Devant le poêle allumé, des châtaignes bouillottent doucement dans un pot de terre brune ; par la porte entr’ouverte arrive une bonne odeur de bouillon, et Julie quitte de temps en temps son tricot pour aller surveiller les œufs au lait qui « prennent » sur le couvercle de la marmite — combinaison économique qui a l’avantage d’user le moins de charbon possible et l’inconvénient de communiquer à la crème une légère saveur de viande bouillie. Comme je ne connais pas d’autre mode de cuisson, je m’imagine que c’est là le goût particulier des œufs au lait, et je ne les aime pas beaucoup. En revanche, j’adore les châtaignes, et je les couve de l’œil tout en passant de Tertullien à Origène. Mais voilà le bruit de la clef dans la serrure : c’est papa qui rentre. Bien vite je saute à bas de ma chaise et je cours dans l’antichambre en criant : « Papa, je sais très bien mon Histoire ecclésiastique, et il y a des marrons bouillis !… »

Maintenant j’ai douze ans, et papa commence à s’inquiéter de « mes études. » La méthode de la pauvre Mme Laurent lui semble incohérente et décousue : je suis très ferrée sur les Pères de l’Église, mais j’ignore les premiers éléments de la littérature française ; je connais par leurs noms — et quels noms ! — toutes les figures de rhétorique, mais je n’ai que de vagues notions d’histoire naturelle. Mon admiration pour le phénix des maîtresses faiblit un peu ; quelques coups de sonde, naïvement jetés, m’ont révélé dans ses connaissances des lacunes graves — notamment le jour où elle n’a pas pu m’expliquer le sens du mot « ubiquité ». « Il faut trouver autre chose… » dit Papa. Cette petite phrase a des résultats prodigieux. Adieu les bouquins surannés de l’abbé Gautier, adieu les tabliers noirs, les pupitres peints en acajou, les notes de conduite, d’« ordre et tenue ». Je ne suis plus une écolière ; je travaille seule à la maison, dans de jolis livres aux couleurs gaies, en mettant mes coudes sur la table tant que je veux, et, deux fois par semaine, Julie me conduit au cours de Mlle Verdy…

Chère Mlle Verdy ! Même encore aujourd’hui, après vingt-huit ans, je n’ai qu’à fermer les yeux pour évoquer sa haute silhouette, son port de tête un peu altier, sa figure aux traits trop grands, son sourire moqueur et bon — la bouche de Voltaire avec des yeux d’une douceur infinie, des yeux pétillants de malice et brillants de tendresse, des yeux myopes qui savaient voir tout au fond des âmes. Comme elle les connaissait, nos âmes d’enfants, comme elle s’entendait à les manier sans heurt et sans bruit ! Pas de grandes phrases, jamais un mot de morale : une petite tape sur l’épaule, un baiser bien chaud et bien maternel — parfois une façon gentille et drôle de « blaguer » les plus sottes — et voilà les vanités à bas, les paresses secouées, les cœurs, surtout, conquis, subjugués. Jusqu’alors, je n’avais été qu’une enfant douce, un peu sauvage, outrageusement gâtée par Julie, adorée par mon père qui gémissait de me voir trop peu — ses fonctions de sous-chef à l’administration des Finances le tenaient absent neuf heures par jour — sans grande direction morale, poussant droit malgré tout comme une petite plante saine. Avec Mlle Verdy je connus « l’idéal ». Oui, en vérité, de douze à dix-huit ans, j’ai remué plus de pensées généreuses, j’ai fait plus de pas sur le chemin de la perfection que dans tout le reste de mon existence. Et si, par la suite, ce beau feu s’est ralenti, s’il m’est arrivé de sourire en pensant à mes enthousiasmes d’alors, du moins j’ai gardé de ces années le « coup de pouce » indélébile, l’empreinte qui ne s’efface jamais.

Il me semble que c’était hier… Voici la salle de cours, claire et gaie, les deux fenêtres ouvrant sur un jardin où, l’été, on entendait glousser des poules ; voici la grande table verte et la place où s’asseyait Mlle Verdy, tandis que nous lisions tout haut nos devoirs — pauvres devoirs de petites filles, trop souvent semés de phrases emphatiques et creuses. Nous lisions d’une voix tremblante, en jetant des regards éperdus vers ce long visage austère, impassible en apparence ; nous lisions — soudain la bouche railleuse se plissait, l’œil brun s’allumait gaîment, et pan ! — d’un coup d’épingle nos belles périodes boursouflées crevaient, s’étalaient en loques piteuses… A ce régime, les pédantes guérissaient vite. Mais aussi, pour les timides, que d’encouragements, que de paroles bienveillantes ! Et parfois le mot ardemment attendu : « C’est bien, vous êtes une bonne fille… » Après cette louange suprême, rien ne pouvait plus nous émouvoir ; nous planions au-dessus des vanités de ce monde, et si l’Académie en corps était venue nous offrir ses félicitations, nous l’aurions reçue avec indifférence…

Six années pendant lesquelles j’ai connu le bonheur complet deux fois par semaine — c’est beaucoup, peut-être, pour une seule vie… L’autre jour, je passais devant la chère vieille maison d’où Mlle Verdy a disparu depuis longtemps, hélas ! En levant les yeux vers le second étage, j’ai vu des fenêtres dégarnies, un large écriteau : la tentation m’a prise de ressusciter le meilleur de ma jeunesse, et j’ai demandé à visiter l’appartement. Quand je me suis trouvée dans l’escalier large et nu, que j’ai senti sous mes pieds les marches de pierre inégales, sous ma main le froid grenu de la rampe en fer forgé, le passé m’a ressaisie brusquement — j’ai cru me revoir, fillette de quinze ans, escaladant ces mêmes étages quatre à quatre, mes cheveux dans le dos et ma serviette sous le bras… Mais, sitôt les portes ouvertes, dès le seuil de l’antichambre, mes illusions se sont envolées. D’autres gens avaient vécu là, semant des souvenirs étrangers aux miens, perçant des portes dans mes murs, cachant mes papiers sous des tentures « modern-style » — jusqu’au pauvre jardin détruit, remplacé par des bâtiments vitrés d’où montait un brouhaha de voix et de rires, mêlé à une odeur de pipe. « Oh ! qu’est-ce qu’on a fait des arbres ?… et les poules ?… » A ces mots presque involontaires, la concierge qui suivait, bavarde et empressée, m’a lancé un regard soupçonneux : « Des poules, Madame ? Je n’en ai jamais connu ici ; nous n’avons que des apprentis graveurs, des jeunes gens bien convenables… Voilà déjà trois dames qui me parlent des poules, et aussi d’un cours de demoiselles où elles venaient dans le temps… Tout ça ne fait pas louer l’appartement… » Évidemment, des compagnes inconnues m’avaient précédée dans ce pèlerinage sentimental et la bonne femme se méfiait de ces chercheuses de souvenirs. J’ai calmé sa mauvaise humeur par le meilleur des arguments — en tirant ma bourse — et sans plus s’occuper de moi, elle m’a laissée errer de pièce en pièce, le cœur serré, essayant de redonner un peu de vie à toutes ces choses dont l’âme avait changé, quand la mienne voulait rester fidèle…

II

Un soir de juillet, mon avenir se décida. J’étais assise à la fenêtre de notre petit salon, haut perché dans une bicoque de la rue de Chanaleilles ; devant moi je regardais le ciel rose, où des étoiles bleuâtres s’allumaient une à une ; derrière moi j’entendais la voix de notre vieil ami, le docteur Garnier, qui chapitrait mon père.

« Je t’assure, disait-il, que tu ne te retrouveras tout à fait d’aplomb qu’après un mois de séjour à la mer — et pas à Trouville, tu m’entends, ni même en Bretagne, mais dans le Midi, le plus loin possible, à Saint-Jean-de-Luz ou à Biarritz…

— Biarritz ! Peste, comme tu y vas ! Mais c’est une plage de millionnaires ! » s’écria papa.

Quatre mois auparavant, par un aigre vent de mars, il avait pris froid en revenant du ministère sur l’impériale d’un omnibus ; de bronchite en grippe, de grippe en point pleurétique, il avait traîné tout le printemps, faisant de courtes apparitions à son bureau et retombant malade presque aussitôt. Maintenant il allait mieux, mais je m’inquiétais de le voir rester plus maigre que de coutume, et c’était moi qui, ce soir, avais invité le docteur Garnier à rompre notre tête-à-tête familial. Dix-huit ans, un brevet supérieur tout frais cueilli — ce sont des titres sérieux aux privilèges d’une maîtresse de maison. Papa lui-même, me sachant raisonnable, m’avait remis les cordons de la bourse, et je connaissais mieux que personne les ressources de notre budget de vacances. C’est pourquoi je me crus autorisée à intervenir dans le débat.

« Soyez tranquille, docteur, dis-je d’un ton péremptoire ; nous irons sur la côte basque, puisqu’il le faut. On ne dépense jamais plus d’argent qu’on n’en a, et je me charge de trouver à nous loger partout, même à Biarritz… »

Tous deux rirent de mon assurance — et par le fait j’ignorais totalement ce que coûteraient le voyage et le séjour dans ces parages lointains. Mais j’étais à l’âge heureux où l’on se persuade que vouloir c’est pouvoir. Dès le lendemain, je me mis à consulter les indicateurs, à compulser les guides et les cartes ; il y eut des lettres échangées, de longs conciliabules avec Julie, des calculs très ardus où mon algèbre ne me servait à rien — je n’ai jamais su faire une addition sans compter sur mes doigts. Ces préliminaires durèrent quinze jours, au bout desquels j’exhibai triomphalement ce que j’appelais « mon dossier ».

« Nous irons à Guéthary, papa : c’est un petit trou entre Biarritz et Saint-Jean-de-Luz — juste l’endroit rêvé… Voici les lettres de la maîtresse d’hôtel qui s’engage à nous prendre pour 6 francs par jour, tout compris — et je suis sûre que c’est très propre chez elle : vois comme elle a une jolie écriture… et pas une faute d’orthographe !… Voilà le prix des billets d’aller et retour, valables soixante jours ; c’est plus qu’il n’en faut… voilà le total de ce que nous dépenserons là-bas : tu vois qu’il nous reste encore cent quarante francs d’aléa, en comptant les trois cents francs d’économie que nous avons faits cet hiver et que j’ajoute à ton traitement… et voilà l’itinéraire du voyage : nous pouvons visiter Angoulême et Bordeaux… »

Tout était prévu, jusqu’à l’entretien et à la nourriture de Julie qui devait rester seule à Paris. Papa mit son lorgnon, lut les lettres, vérifia les chiffres.

« C’est parfait, dit-il. Et se tournant vers le docteur Garnier, dont j’avais encore une fois requis la présence :

« Qu’en penses-tu, toi ? »

Notre ami eut un bon sourire goguenard :

« Je pense que Geneviève est un financier en jupons, doublé d’un graphologue étonnant qui sait juger de la propreté d’un hôtel d’après l’écriture de sa propriétaire… Je pense surtout que tu as encore une assez fichue mine, que ton pouls n’est pas fameux, ton appétit non plus, et que plus tôt vous partirez vers ce paradis, mieux cela vaudra… »

Trois jours après nous étions en route pour Guéthary.

Que c’est bon d’être jeune ! Je n’avais vu la mer qu’à Dieppe, je ne m’étais jamais avancée dans le Midi plus loin que Fontainebleau. Mon père, à cinquante-trois ans, n’était pas beaucoup plus blasé que moi. Notre voyage fut un enchantement. Les remparts d’Angoulême, la noble façade romane de l’église Saint-Pierre, toute blanche dans le soleil du matin, la vallée de la Charente, avec la courbe molle du fleuve coupée çà et là par des rideaux de peupliers — puis Bordeaux, les bateaux du port aux mâts enchevêtrés, le grand pont sur l’eau rougeâtre de la Garonne — enfin Guéthary, la gare surplombant presque la plage, l’Océan, tout de suite, vous accueillant par sa lumière, par le bruit de ses vagues, par sa bonne odeur d’iode et de sel… Deux heures à peine après notre arrivée, je regardais papa installé sur le sable, la tête à l’ombre d’une petite estacade, les jambes voluptueusement étalées. Il me semblait le voir engraisser !

Une semaine de repos complet, de chaleur et de grand air suffit à mon malade pour retrouver l’appétit et le sommeil. Nous passions nos journées entières sur la plage, encore déserte à cette époque ; le ciel de juillet s’étendait sans un nuage et, au-dessus des galets, une petite buée transparente dansait en tremblotant dans l’air surchauffé. Mais nous n’en avions cure : « Je me sens devenir lézard », murmurait papa en rampant sur le dos et sur les coudes pour suivre le soleil à mesure que l’ombre le gagnait. Quant à moi, j’avais renoncé à l’abri d’ombrelles illusoires, et je laissais consciencieusement les taches de rousseur éclore sur mes joues et jusque sur mes mains, tandis que mes yeux s’emplissaient du bleu de la mer, et mon âme d’une allégresse inconnue.

Tout le jour nous restions ainsi, seuls maîtres du ciel, de l’eau et de la terre jusqu’à l’heure où, du bord de l’horizon, une petite voile blanche, puis deux, puis dix, puis une vingtaine, apparaissaient, se dirigeant toutes vers nous. L’une après l’autre, nous les regardions approcher, grossir peu à peu, comme de grands oiseaux aux ailes étendues. A vingt mètres du bord, d’un seul coup, les ailes tombaient, la voile se repliait, et dans la barque devenue soudain lourde et noire, on voyait s’agiter des hommes halant sur de grandes perches. Alors, du haut de la falaise, dévalant vers le petit port silencieux, c’était la nuée des gamins, des femmes, des tout petits, le grouillement des silhouettes agiles, le grincement du cabestan, les cris rythmés scandant l’effort des hommes qui, par six, par dix, d’une épaulée superbe, hissaient leurs barques le long des dalles en pente. Des groupes se formaient ; d’un bateau à l’autre on comparait, on échangeait sa pêche. Puis lentement, d’un pas cadencé, tous remontaient vers le village, chargés de paniers où les poissons luisaient en éclairs d’argent. Quelques femmes portaient les corbeilles sur leur tête, le torse cambré en arrière comme des canéphores antiques. En moins d’une heure tout était redevenu vide et muet. Et papa, se tournant vers moi, disait :

« Voilà qu’il est temps d’aller dîner. »

Un matin, comme nous descendions gaîment, sous le feuillage ténu des tamaris, le raidillon qui mène à la mer, l’aspect insolite d’un superbe parapluie-tente adossé contre l’estacade — tel un gros champignon rouge poussé en une nuit dans le sable jaune — nous arrêta dans notre élan.

« On nous a pris notre coin ! »

Ce fut mon premier cri. Papa, moins égoïste ou plus philosophe, haussa les épaules.

« Bah ! la plage est à tout le monde. »

Malgré moi, j’étais déçue : je voyais déjà notre solitude envahie. Pourtant, la semaine écoulée, je dus avouer que la propriétaire du parapluie n’était pas gênante. Tout le jour, elle restait blottie sous son abri, et comme elle habitait sur la falaise, de l’autre côté du port, nous ne la voyions jamais que de loin — et de dos, silhouette noire et menue suivant toujours un chemin opposé au nôtre.

« Je crois vraiment qu’elle nous évite », disait papa. Et il riait, à demi vexé. Si peu sociable que l’on soit, on n’aime pas à jouer le rôle d’intrus. Le hasard, d’ailleurs, nous réservait une revanche, tout en forgeant le premier anneau de ce qu’Hoffmann eût appelé « la chaîne de ma destinée ».

Ce jour-là, nous étions allés chercher la mer chez elle, tout au bout des rochers : nous avions pataugé dans les mares grouillantes d’une vie obscure et vague où, parmi d’étranges fleurs qui remuent, on voit filer comme des flèches les crevettes au corps diaphane. Puis nous nous étions avisés qu’il allait être midi, que nous avions grand’faim et que la marée montait. Très vite, grisés par l’air et le soleil, les lèvres salées, les cheveux collés aux tempes, nous revenions, en trébuchant sur les algues visqueuses où le pied n’a pas de prise, en nous écorchant les mains aux petits coquillages secs et durs qui hérissent le roc — mais enfin nous revenions et, pour couper au plus court, nous prenions le chemin du port, quand papa me poussa le coude. Doucement, à pas lents, un pliant sous le bras, un livre à la main, « notre ennemie » montait devant nous.

C’était une bien petite ennemie — ni jeune, ni redoutable. Tandis que nous la dépassions, tout en saluant d’un geste poli, j’avais eu le temps de voir une figure maigre, deux beaux yeux bruns, des bandeaux blancs… Déjà nous l’avions devancée de dix pas et nous grimpions lestement la côte. Soudain un bruit sec, un cri étouffé nous firent tourner la tête : entre son pliant, qui roulait loin d’elle, et son livre qu’elle n’avait pas lâché, la vieille petite dame gisait, étalée sur la pierre grise et dure.

D’un bond, je fus près d’elle, et comme papa courait pour me rejoindre :

« Prenez garde, monsieur, dit-elle d’une voix faible, ces dalles sont très glissantes… Je crois que je me suis cassé la cheville », ajouta-t-elle en essayant de sourire. Et elle s’évanouit.


Que serait-il advenu de moi si je ne m’étais pas trouvée là pour relever Mme Chardin, quand elle tomba sur le port de Guéthary ?… C’est le secret des dieux, écrit dans le livre des vies qui ne seront jamais vécues. Pour le moment, ni papa ni moi ne songions guère à l’avenir.

Les premières minutes d’effarement passées, et la blessée remontée chez elle, le médecin, qu’on avait envoyé chercher à Saint-Jean-de-Luz, reconnut qu’il n’y avait pas de fracture, mais une simple entorse. L’année précédente, notre bonne Julie s’étant foulé le poignet, j’étais devenue, sous la direction du docteur Garnier une masseuse assez experte. Je crus donc pouvoir offrir mes services à Mme Chardin qui les accepta simplement, sans phrases : elle se trouvait seule, avec une cuisinière trop vieille pour être d’une aide efficace… Et comme, un peu gênée malgré tout par cette intimité subite, je lui tendais la main pour prendre congé, elle m’attira vers elle et m’embrassa. Le pacte était conclu — nous n’avions plus d’« ennemie ».

Dès lors, notre vie de tous les jours fut modifiée. Papa, optimiste incorrigible, ne songeait même pas à regretter nos longues flâneries sur la plage.

« Qui sait ? nous allions peut-être commencer à nous ennuyer !… Il ne faut pas être trop sauvages, vois-tu, fillette, et je ne suis pas fâché que tu aies l’occasion de sortir un peu de notre petite coquille… »

J’en sortais, et de très bonne grâce. Chaque matin, j’allais passer une demi-heure près de ma malade. Qu’elle eût bien ou mal dormi, qu’elle souffrît peu ou beaucoup, je la trouvais toujours souriante, ses cheveux blancs bien lissés, ses grands yeux pleins de feu et de vie. Jamais je ne l’entendais se plaindre, même quand, après le massage, je lui faisais exécuter les mouvements de la cheville, si douloureux aux chairs meurtries, aux tendons froissés. Je me rappelais, en pareille occurrence, les cris que la souffrance avait arrachés à Julie, pourtant plus jeune et plus endurcie. Mme Chardin pâlissait un peu, serrait les dents — et c’était tout. Même, un jour, elle s’excusa de sa défaillance passagère au moment de son accident : « C’était si bête de m’évanouir !… mais j’ai un vieux cœur qui n’est pas très solide… » Elle souffrait, en effet, par intervalles, de crises d’étouffements, peu graves, pensait-elle. D’ailleurs, en principe, elle s’occupait le moins possible de sa santé. Les trente minutes réglementaires à peine écoulées, elle me renvoyait gaîment.

« Allez pêcher la crevette, mon petit docteur… Et n’oubliez pas de revenir à cinq heures, pour le thé… Perrine m’a promis un plum-cake et des galettes salées… »

Docile, — un peu gourmande aussi, — je reparaissais à l’heure dite, escortée par mon père que Mme Chardin avait invité une fois pour toutes. Alors, nous passions des moments délicieux.

Encore un souvenir vivant et lointain, un éclair dans la brume… Le salon clair, tendu d’étoffes anglaises, meublé de jonc et de bois laqué — car notre nouvelle amie est chez elle ; une parente éloignée lui a légué jadis ce petit Ermitage où elle nous accueille toute frêle et gaie, étendue sur sa chaise longue, entre le piano et la table à thé. Nous causons, sans nous lasser. Elle se laisse aller à nous raconter un peu de sa vie — ses premières années de ménage, si heureuses, dans cette paisible ville d’Amiens où son mari était professeur ; son veuvage prématuré, son retour à Paris pour l’éducation de son fils — ce grand fils sur qui elle a reporté toute sa tendresse et tout son orgueil. Avant trente ans, le voilà presque un savant, diplômé de l’École des Hautes Études, chargé depuis dix-huit mois d’une mission scientifique à Angkor, en Indo-Chine. « Il doit revenir au printemps prochain, et pour longtemps, j’espère… » A cette pensée, quel bon sourire éclaire son visage fatigué !… Mais déjà elle craint de nous importuner en nous entretenant d’elle-même. Peu à peu la conversation dévie. Les revues nouvelles sont à portée de la main ; Mme Chardin sait tout, a tout lu, s’intéresse à tout. La liberté de ses jugements et de ses opinions effare un peu papa, plutôt timide et conservateur par nature ; pour moi, j’aime cet esprit vigoureux qui me rappelle celui de Mlle Verdy… Voilà qu’on parle d’art ; j’en ai le goût et l’instinct, mais peu de culture esthétique. « Cela s’acquiert, dit Mme Chardin ; il suffit de regarder des images… vous viendrez en voir chez moi… Et la musique ?… » Sans savoir comment, je me trouve au piano, devant un volume des Échos de France ; je chante la vieille mélodie : « Au bord d’une fontaine. »… Le soleil baisse à l’horizon ; par la fenêtre ouverte, je vois la mer moirée d’or, j’entends le bruit assourdi du flot qui monte. Une sensation de paix profonde, de bonheur subtil m’envahit jusqu’à l’âme, tandis que j’achève la chanson mélancolique :

Félicité passée

Qui ne peut revenir,

Tourment de ma pensée,

Que n’ai-je en vous perdant, perdu le souvenir !

A dix-huit ans, ce sont là des mots vides de sens ; pourtant, j’y ai mis tout ce que je ne comprends pas, sans doute, car Mme Chardin dit à voix basse : « C’est bien… c’est très bien… » Et soudain, entre nous trois, tombe un silence très doux…

III

Si je me suis attardée à ces souvenirs, c’est qu’ils marquent pour moi un des tournants de la route inconnue que nous suivons tous en aveugles : de distance en distance, seulement, il nous est permis de nous retourner ; alors les étapes parcourues nous apparaissent d’un seul coup, en pleine lumière — comme si le jour naissait derrière nous à mesure que nous marchons vers la nuit.

Sans le savoir, j’atteignais une ces étapes. Jusqu’alors, ma vie avait oscillé entre deux pôles : d’un côté, papa et Julie — le « chez nous » paisible et doux de mon enfance ; de l’autre, Mlle Verdy — l’enthousiasme, la lutte, la gloire finale de l’« examen supérieur » ! Maintenant je le tenais, ce fameux brevet ; il sommeillait au fond de mon tiroir et il m’avait apporté plus de déceptions que de joies. Mon existence me semblait sans but : naïvement, je croyais n’avoir plus rien à apprendre — car ceci se passait en des temps très anciens où les princesses de science n’étaient encore que des Belles au bois dormant, où l’on voyait très peu de doctoresses et pas du tout d’avocates. Autour de moi, personne pour me conseiller ; nous étions presque sans famille. Papa, originaire de Bretagne, possédait aux environs de Nantes quelques vagues cousins que nous voyions tous les cinq ans, et je ne me connaissais, pour ma part, d’autres ascendants que deux tantes de ma mère, excellentes vieilles filles, dévotes et momifiées, dont la société m’ennuyait beaucoup.

C’est dans cette heure de solitude intellectuelle que Mme Chardin apparut à mon horizon. Et mon âme avide de tendresse et d’admiration se donna tout de suite à elle.

Dès notre retour de Guéthary dans le grand Paris chaud et désert des jours d’août, j’avais pris l’habitude de lui écrire souvent. Elle-même ne devait revenir qu’au mois d’octobre et se trouvait un peu isolée là-bas ; elle me répondit longuement — des lettres exquises, pleines de jeunesse et d’entrain, en dépit de ses soixante ans, de son cœur détraqué et de sa cheville encore invalide. « Je suis retournée hier à la plage — disait-elle — toute branlante et boitillante, au bras de ma vieille Perrine. En revoyant la dalle, cause stupide de ma chute, mon premier mouvement, je l’avoue, a été plein de rancune. Et puis j’ai pensé à vous, ma petite Geneviève ; je me suis dit que, sans cette vilaine pierre, nous aurions très probablement passé l’une à côté de l’autre sans nous parler jamais. Alors j’ai failli m’écrier : « Cette dalle est le plus beau jour de ma vie ! »

J’avais souri, heureuse au fond de son affectueux badinage. Bien plus tard, je compris tout ce que ces mots contenaient d’espoirs secrets, demeurés inavoués, qui devaient m’être révélés dans un grand jour d’angoisse…

Octobre arriva, et je revis Mme Chardin, guérie enfin pour tout de bon. Par un hasard singulier — Paris réserve de ces surprises — elle demeurait rue Barbet-de-Jouy, à cent mètres de notre maison, si près que je fus autorisée à me rendre seule chez elle. Julie grogna un peu. Elle avait des idées très arrêtées, cette chère Julie, sur la respectabilité des jeunes filles. La première fois que, prête à sortir sans escorte, je m’approchai d’une glace pour mettre mon chapeau, j’aperçus derrière moi le reflet d’une bonne figure inquiète dont l’expression grondeuse me fit rire. Bien vite je me retournai pour l’embrasser.

« Tu as l’air d’une poule qui a couvé un canard !… Sérieusement, est-ce que tu crois qu’on va m’enlever entre la boutique du fruitier et celle de l’herboriste ?… »

Sans se dérider, Julie secoua la tête.

« Pardi ! je sais bien qu’il ne vous arrivera rien… au moins aujourd’hui — depuis mes quinze ans, elle refusait obstinément de me tutoyer — Mais c’est égal, ça ne se fait pas !… »

Que de choses ne se faisaient pas dans ce temps-là ! Heureusement, Mme Chardin, toute libérale qu’elle fût, connaissait mieux encore que Julie le code des convenances mondaines. Avec un tact infini, sans s’imposer à nous, sans chercher à m’accaparer, elle me proposa pour l’hiver tout un plan dont l’ensemble m’enchanta et qui reçut la pleine approbation de papa, trop heureux de ne pas me laisser seule et désœuvrée pendant ses longues journées d’absence.

Chaque mardi, j’allais la prendre rue Barbet-de-Jouy, et elle me conduisait à la Sorbonne, où venait de s’ouvrir une série de cours sur l’Histoire de l’Art ; chaque samedi, nous visitions ensemble les musées et les expositions. Et comme, une fois par mois, papa s’accordait l’innocente distraction d’un Dîner Breton où il retrouvait de vieux camarades, il fut convenu que, ces jours-là, je dînerais avec Mme Chardin. J’esquivais ainsi certaines soirées passées entre la tante Olympe et la tante Cornélie, soirées dont le bézigue à trois faisait tous les frais — à moins qu’on ne m’employât à tailler des étoffes très laides, ou à dévider d’éternels écheveaux de cette laine grise et morne réservée aux « œuvres de bienfaisance ».

Chez Mme Chardin, rien de pareil. Je ne sais comment elle s’y prenait pour faire le bien, et sans les indiscrétions de Perrine, devenue très vite l’amie intime de Julie, nous aurions pu la croire uniquement absorbée par des préoccupations artistiques et intellectuelles. Avec une fortune médiocre et une santé chétive, elle avait su créer, en elle et autour d’elle, cette harmonie raffinée qui est mieux que du luxe. Quand je la regardais, assise près de sa fenêtre dans une bergère Louis XVI aux tons fanés, sous le jour pâle que filtraient les grands rideaux de tulle blanc, j’avais l’impression qu’elle faisait partie d’un tout très délicat, que sa personne menue, corps, âme et le reste, n’était pas seulement là, au fond du vieux fauteuil, mais éparse dans l’atmosphère ambiante — et qu’on en respirait le parfum, subtil comme celui d’une rose sèche. Le soir, à la lumière de la lampe, elle prenait une apparence plus concrète ; pourtant, quoique sa voix fût vive et gaie, ses gestes restaient discrets, plutôt rares. Doucement, de ses doigts maigres, elle tournait les pages de quelque livre d’art — car elle avait tenu sa promesse, et une bonne part de notre temps se passait à « regarder des images ».

En peu de semaines, grâce aux cours de la Sorbonne et à nos stations dans les musées, j’avais appris à voir — chose plus difficile qu’on ne le pense généralement. Mme Chardin n’en demandait pas davantage : elle ne haïssait rien tant que le snobisme et les admirations toutes faites. Ma sincérité l’amusait. Quand je lui avouai que je ne comprenais pas bien la Joconde, et que la Bethsabée de Rembrandt m’impressionnait surtout par la longueur de son torse et la laideur de ses jambes, elle se mit à rire.

« Mon Dieu, c’est une opinion comme une autre, et je suis sûre au moins que vous ne l’avez pas trouvée dans Taine… Mais pour cette fois, c’est vous qui avez tort, ma pauvre Geneviève ; vous confondez le beau avec le joli, et si vous les examiniez d’un peu plus près, ces deux femmes laides… »

Un coup de sonnette l’interrompit. Nous étions assises toutes les deux devant un beau feu de bois — elle au coin de la cheminée, dans sa bergère, moi sur un tabouret bas, rôtissant à la flamme claire mes mains et mon visage — et nous devisions en attendant le dîner que Perrine tardait un peu à nous servir. Au bruit violent du timbre, j’avais sursauté, prête à me lever. Mme Chardin me mit la main sur l’épaule.

« Restez donc tranquille, petite sauvage ; personne ne doit venir nous déranger ce soir… On apporte le journal, sans doute… j’entends une voix d’homme… Comment, c’est toi, Philippe !…

— Mais oui, ma tante… »

Le robuste garçon, très blond et très barbu, qui entrait en coup de vent, s’arrêta soudain à ma vue. D’un bond, j’avais quitté mon tabouret et je me tenais debout, prodigieusement gauche et gênée — du moins je le pensais. Quant à Mme Chardin, elle contemplait le nouveau venu avec stupéfaction.

« Qu’est-ce que cela signifie ?… Je te croyais à Nice pour tout l’hiver. Avant-hier encore, tu m’écrivais…

— Oui, avant-hier… Mais depuis… j’ai changé d’avis ; je suis revenu subitement… Des affaires, tu comprends… »

C’était la voix bredouillante d’un petit petit garçon pris en faute. Un coup d’œil du côté de Philippe — puisque Philippe il y avait — me le montra tout rouge, d’une rougeur de blond qui avait envahi jusqu’à la racine de ses cheveux courts et frisés. Mme Chardin sourit, imperceptiblement, et je vis une lueur de malice passer dans ses yeux que je connaissais déjà si bien. Tout de suite, elle avait repris son aisance habituelle.

« En ce cas, tu vas dîner avec nous. Tu venais pour cela, je pense…

— Mais oui, ma tante… »

Encore ! Décidément Philippe n’était pas éloquent. Plus il semblait timide et empêtré, plus je me sentais redevenir brave. Quand Mme Chardin songea enfin à nous présenter l’un à l’autre : « Mon neveu Philippe Noizelles… Ma petite amie, Geneviève Rodier… » je saluai sans le moindre embarras. D’ailleurs, au même moment, Perrine ouvrait la porte de la salle à manger, ce qui mit fin à toutes les cérémonies.

« Pas plus que les Muses, pas moins que les Grâces », a dit, je crois, Brillat-Savarin en évaluant le chiffre de convives propre à donner au repas la perfection voulue. Nous étions bien un nombre sacré, ce soir-là, à la table de Mme Chardin, mais il me sembla d’abord que la troisième Grâce, sous la forme de Philippe Noizelles, n’ajoutait rien au charme de notre tête-à-tête habituel. Non qu’il fût laid ou antipathique. Vu en pleine lumière, avec son teint frais, ses traits réguliers, ses yeux gris clairs et honnêtes, il plaisait par un grand air de jeunesse et de bonté. Jeune, il l’était beaucoup plus que je ne l’avais cru — vingt-deux ou vingt-trois ans à peine — et bon de la tête aux pieds — bon par le son de sa voix, par la douceur de son regard, bon jusque dans sa façon de vous verser à boire et de vous passer la corbeille à pain. Seulement la timidité le paralysait, et pendant près d’un quart d’heure, le dîner fut plutôt morne.

Peu à peu, cependant, grâce aux efforts de Mme Chardin, la conversation prit un tour assez animé — moins « intellectuel » peut-être que de coutume. Philippe, évidemment, possédait une culture plus scientifique que littéraire ; tout frais émoulu de l’École centrale, il sortit de son mutisme dès que sa tante l’eut amené sur un terrain familier, et il se mit à décrire avec feu un nouveau moteur qu’on venait d’aménager dans son usine — une grande filature près de Lille dont la mort de ses parents l’avait fait propriétaire, mais qu’il ne dirigeait pas seul, à cause de son jeune âge.

« Si tu voyais quelle jolie machine ! Pas trop grosse, pas encombrante, et douce, et silencieuse !… Un vrai bijou !… »

Son enthousiasme m’amusait. Maintenant je le trouvais gentil et pas sot, malgré son air candide. Il mangeait de grand appétit, riait d’un rire d’enfant et se dégelait à vue d’œil. Seul, le nom de Nice avait gardé le pouvoir de le faire devenir écarlate, et la moindre allusion à son séjour dans le Midi lui causait un malaise évident — pour quelle raison ? A vrai dire, cela m’intriguait un peu…

« Et François, ma tante ? Il va bien ? Si je ne te demandais pas de ses nouvelles, c’est que j’ai reçu tout dernièrement une lettre de lui… Il me parlait de son prochain retour. A-t-il fixé une date ? »

Mme Chardin soupira.

« Pas encore… Pourtant il espère avoir fini son travail en janvier, ce qui lui permettrait de revenir en mars… Mais je n’ose pas trop y compter. C’est si loin, ce pays d’Angkor ! Tout au fond de la Cochinchine, sur la frontière du Cambodge !…

— Ce bon François ! dit Philippe, je serai joliment content de le revoir ! »

Et se tournant vers moi :

« Vous ne le connaissez pas, mademoiselle, mon cousin François ? C’est la gloire de la famille, vous savez !… Quant à moi, personnellement, je lui dois une fameuse chandelle… Sans lui, je ne sais pas si j’aurais passé mon bachot… Pour les sciences, je ne dis pas ; mais le latin !… Tu te rappelles, ma tante, les versions qu’il me faisait piocher le dimanche ?… »

Mme Chardin sourit, sans répondre. Et soudain, l’idée me vint que, jusqu’alors, elle s’était montrée singulièrement réservée au sujet de son fils. Elle en parlait rarement, et nulle part, chez elle, je n’avais vu en évidence rien qui ressemblât à un portrait ou à une photographie. Discrétion d’âme et finesse de goût, horreur instinctive des sentiments étalés et des vilains cadres en peluche — c’est ainsi, du moins, qu’en y pensant pour la première fois, j’interprétai l’abstention volontaire de ma vieille amie, sans comprendre qu’il y avait encore dans son silence autre chose de plus complexe et de plus délicat…

Dans le salon, près de la table, je feuilletais un Rembrandt, tandis que Philippe Noizelles buvait son café, adossé à la cheminée, en causant avec sa tante. Il y eut un petit silence : Mme Chardin venait d’ouvrir son journal. Alors, sur mes cheveux, sur mon front baissé, je sentis peser un regard, timide d’abord et lointain, puis peu à peu plus proche et plus hardi. Et tout à coup :

« Est-ce indiscret de demander à voir, mademoiselle ? »

Il se tenait devant moi, de l’autre côté de la table ; c’étaient ses yeux qui cherchaient les miens — deux yeux si bons que je ne pus m’empêcher de leur sourire. Il se pencha pour regarder la planche que j’étudiais — justement la Bethsabée — et l’examina un moment d’un air perplexe.

« Je crois que je connais ça… Ah ! oui, Rembrandt… Elle est plutôt laide, cette bonne femme… Oh ! je dois avoir tort, ajouta-t-il bien vite ; je n’entends pas grand’chose à la peinture…

— Alors pourquoi en parles-tu ? dit gaîment Mme Chardin qui se rapprochait de nous, le Temps à la main. Tu ferais mieux de fumer une cigarette ; nous t’y autorisons toutes les deux. »

Philippe secoua la tête.

« Oui… mais moi je sais que l’odeur du tabac te fait mal… Aussi, maintenant, quand je viens chez toi, je n’apporte plus de cigarettes… Et comme il n’y en a pas ici, je suis sûr de ne pas succomber à la tentation… »

Avec quelle bonhomie le brave garçon avouait son petit sacrifice ! Mme Chardin en fut touchée ; mais elle semblait surtout préoccupée de « distraire » son neveu : on voyait qu’elle n’avait pas encore perdu l’habitude de le traiter comme un enfant. Elle me proposa de chanter « pour remplacer la cigarette », disait-elle.

Et tout de suite le bon Philippe prit feu à cette idée.

« Je vous en prie, mademoiselle… J’aime tant la musique ! Les mélodies de Gounod, surtout… »

J’aurais préféré du Schumann… Mais Mme Chardin avait déjà ouvert un cahier et attaquait une ritournelle, au hasard. Docilement je commençai :

Ah ! si vous saviez comme on pleure…

Je chantais mal, sans entrain. Philippe Noizelles était assis derrière moi et je ne pouvais pas le voir ; seulement, de temps à autre, je l’entendais pousser de petits soupirs.

Vous entreriez peut-être même

Tout simplement…

Mon auditeur demeurait plus muet qu’une carpe. Un peu surprise de ce silence inusité, je me tournai vers lui et je restai confondue. Immobile, le regard fixe et — Dieu me pardonne ! — les larmes aux yeux, il semblait pétrifié par l’extase.

« Mademoiselle… oh ! mademoiselle !… Vous avez une voix délicieuse… Comme c’est joli, cette musique !… Voulez-vous être très bonne, et m’en chanter encore ?… »

Comment résister à cette explosion de ferveur naïve ? Après tout, moi aussi, j’avais aimé ces mélodies, devenues banales par leur grâce même. Philippe « retardait » seulement de quelques années. D’ailleurs il y avait dans ses moindres paroles une simplicité, une sincérité absolue qui lui donnaient beaucoup de charme. Et puis — pourquoi ne pas l’avouer ? — j’étais flattée d’une telle admiration. Un peu hésitante, je consultai Mme Chardin du regard.

« Continuons, » dit-elle d’un ton résigné.

Et je continuai. Le recueil entier y passa : Medjé, la Chanson du Printemps, l’Envoi de fleurs — tout un flot d’harmonie éperdue que Philippe recevait cette fois en pleine figure car il était venu s’asseoir en face de moi. Je gardais les yeux rivés sur ma musique, gênée par son regard candide et ravi — émue peut-être par l’hommage inattendu de cet enthousiasme juvénile qui ne s’adressait plus seulement à Gounod…

Dix heures sonnaient, et je chantais encore, quand papa entra dans le salon de notre amie. Il venait me prendre, comme toujours, en sortant de son Dîner Breton et, au premier abord, il parut surpris de trouver là un jeune homme inconnu ; mais Mme Chardin, avec son tact ordinaire, eut vite fait de lui expliquer, sans en avoir l’air, que la présence de son neveu était toute fortuite.

« Ce grand garçon est venu me demander à dîner, au moment où je le croyais à l’autre bout de la France… N’est-ce pas, Philippe ? »

Elle semblait fatiguée, un peu nerveuse et, contre son habitude, n’insista pas pour nous retenir après qu’on eut pris le thé.

« Je crains que cette séance de musique n’ait été trop longue pour vous, lui dis-je en l’embrassant. Si vous voulez vous reposer demain, nous n’irons pas au Louvre… Et même, mardi, nous pourrions manquer la Sorbonne…

— Manquer la Sorbonne ! A quoi pensez-vous, petite paresseuse !… »

Nous étions dans l’antichambre, et Philippe Noizelles enfilait son pardessus — une belle pelisse doublée de fourrure qui lui donnait l’aspect d’un jeune boyard très blond.

« Vous suivez des cours à la Sorbonne, Mademoiselle ? »

Il demandait cela au hasard — pour le plaisir de parler sans doute. Et moi, machinalement aussi, je lui dis le nom du professeur, tandis que nous prenions congé de Mme Chardin.

« A bientôt, ma tante ; je pars demain pour Lille, mais je n’y resterai qu’un jour ou deux… »

Sur le seuil de la porte cochère, discrètement, il nous salua, papa et moi, et s’éloigna dans la nuit d’hiver, d’un pas ferme et leste.

« Un solide gaillard ! » fit papa, non sans une secrète admiration d’homme maigre. Puis, après un moment de réflexion : « D’où diable sort-il, ce neveu-là ? »

Je me mis à rire.

« Mais, du pays des neveux, je pense… Oh ! il est bien gentil, je t’assure ; seulement, c’est dommage qu’il n’aime pas assez la peinture, et qu’il aime trop la musique de Gounod… »

Et soudain, je me sentis rougir, effleurée d’un remords : en songeant au bon regard confiant qui, tout à l’heure, se fixait sur moi, je venais de comprendre que, peut-être, l’ombre d’une moquerie, de ma part, était déjà une sorte de trahison.

IV

Le mardi suivant, quand j’arrivai rue Barbet-de-Jouy, je trouvai Mme Chardin toute prête à sortir, coiffée d’une de ces capotes en dentelle noire, mi-chapeau, mi-fanchon, qui semblaient faites pour elle seule et qui encadraient si bien la soie pâle de ses cheveux. Elle tenait à la main une lettre, nouvellement reçue sans doute, car malgré sa réserve ordinaire, elle prit à peine le temps de me dire bonjour et s’écria, en levant vers moi un visage radieux :

« Enfin ! Écoutez ce que m’écrit mon fils, le 5 janvier : « Sauf empêchement, j’espère pouvoir quitter Angkor dans trois semaines et m’embarquer au commencement de février… » Le commencement de février… nous y sommes ! En ce cas, il arriverait ici vers le 15 mars…

— Seulement ? comme c’est long ! » fis-je sans penser à mal. Je songeais simplement à la durée du voyage. Mme Chardin me regarda un moment, avec un drôle de petit sourire, puis mettant la précieuse lettre dans sa poche :

« Partons pour la Sorbonne, dit-elle gaîment ; je relirai la prose de mon fils en cachette, avant qu’on éteigne le gaz et qu’on commence les projections… »

Mais nous avions dû nous mettre en retard, car nous trouvâmes le professeur en chaire et la salle déjà plongée dans l’obscurité. Au lieu de descendre jusqu’à ma place habituelle, là où quelques lampes, posées sur une table, permettaient aux élèves de prendre des notes, je me glissai sans bruit entre les gradins supérieurs, après avoir tant bien que mal installé Mme Chardin. Trébuchant et tâtonnant, je cherchais à me caser moi-même, quand il me sembla voir une des ombres que je frôlais se lever, me saluer d’un geste timide, puis disparaître et s’aplatir contre le mur le plus proche, laissant disponible un coin de banc très dur sur lequel je m’assis prestement, non sans surprise : dans cette silhouette polie, un peu massive, j’avais cru reconnaître Philippe Noizelles.

On a beau être la moins extravagante des jeunes filles, à dix-huit ans il est permis d’avoir de l’imagination. La mienne se mit à trotter, au grand dommage de mes facultés esthétiques. Ni la voix exquise du professeur, ni l’intérêt du sujet — Botticelli et les quattrocentistes italiens — ni la vue des projections, un peu confuses peut-être — c’était à cette époque un procédé tout nouveau et encore dans l’enfance — mais nombreuses et variées, ni rien enfin de ce qui me captivait d’habitude ne parvenait cette fois à fixer mon attention. « Qu’est-ce que ce jeune homme peut bien venir faire ici ? je le croyais à Lille… Tiens ! le Printemps qui apparaît la tête en bas !… C’est vrai qu’il habite Paris ordinairement, mais il ne doit pas beaucoup fréquenter la Sorbonne… Ah ! c’est trop fort ! On parle d’une Vierge à la grenade, et c’est un renard de Pisanello qui est au tableau. Après tout, peut-être que je me suis trompée, et que ce n’est pas lui… Comme elle est jolie, cette Vénus debout sur sa coquille !… Si, ce doit être lui : j’ai reconnu sa barbe… » Pour la première fois, le cours me parut long ; je m’apercevais que j’étais très mal assise, et à deux reprises je bâillai discrètement. Enfin la lumière reparut, et soudain, saisie d’une étrange appréhension, au lieu de regarder à gauche pour dissiper mes doutes, je bondis — autant qu’on peut bondir entre deux rangs de vieilles dames et des gradins de bois — vers la droite et vers Mme Chardin que j’apercevais de loin, un peu en détresse parmi les remous de la sortie.

Nous venions d’atteindre les premières marches de l’escalier, et nous commencions à descendre, quand, derrière nous, j’entendis quelques « hum ! hum ! » discrets, suivis de ces paroles prononcées d’une voix persuasive :

« Tu devrais accepter mon bras, ma tante : je t’assure que ce serait beaucoup plus commode… »

Comme tout cela me paraît loin — loin et proche ! La vieille cour universitaire — pas celle d’aujourd’hui, celle d’autrefois, toute noire et revêche — dorée par un froid soleil de février, sous le ciel d’un bleu aigre ; les bons yeux gris qui me regardaient si gentiment, si tendrement déjà, avec une nuance d’humilité, le visage mécontent de Mme Chardin tourné vers son neveu — et moi-même, coiffée d’un de ces hideux chapeaux tromblons, affublée d’une de ces grotesques tournures à la mode de 1886 — jolie, sans doute, malgré tout, mais surprise et un peu troublée…

La même scène se renouvela souvent : au Louvre, où le professeur nous avait envoyées étudier les primitifs italiens ; au Trocadéro, où j’étais allée, sous la conduite de ma vieille amie, dessiner quelques moulages ; au Salon des Pastellistes, à l’Exposition des œuvres de Manet — partout, en un mot, nous étions sûres de voir surgir Philippe, à moins qu’il ne fût là d’avance, campé devant un tableau qu’il ne regardait pas et l’œil rivé sur la porte d’entrée. Par quelles ruses de sauvage le cher garçon parvenait-il ainsi à découvrir nos traces ? Certes, ce n’était pas sa tante qui lui donnait rendez-vous. En vain Philippe essayait de l’attendrir par ses attitudes recueillies, en vain il mettait une application touchante à étudier la Vierge de Cimabue — « un peu raide », avouait-il — ou à envisager sans frémir les plus effarantes esquisses de Manet — Mme Chardin n’était pas dupe de ces engouements subits : à chaque rencontre, je voyais son front se rembrunir et ses yeux devenir plus noirs. Quant à moi…

Quant à moi, je ne pouvais plus me dissimuler la cause des incartades de Philippe et, si peu coquette que je fusse, j’acceptais sans trop d’étonnement les hommages de mon timide admirateur. Jamais nos modernes ingénues ne pourraient s’imaginer à quel point j’étais naïve. Élevée comme une petite sauvage, aussi isolée du monde en plein Paris qu’une nonne au fond d’un couvent de province — voilà qu’à peine sortie de ma vie d’enfant, d’écolière ignorante, je rencontrais l’amour tel qu’il apparaît dans les romans anglais. Ainsi Dickens et Rhoda Broughton possédaient le secret de la vie ? A vrai dire, j’en avais parfois douté, mais maintenant il fallait bien le croire. Une seule entrevue, quelques paroles échangées, un peu de musique — et tout de suite la grande passion. Pendant tout un mois, je nageai en plein conte bleu, sans trop savoir moi-même ce que je pensais, mais heureuse de me savoir aimée. Pas une fois l’idée ne m’effleura que Philippe, selon toute apparence, était riche, et que ma dot se réduisait à zéro. Deux seuls nuages obscurcissaient mon ciel : le mécontentement visible de Mme Chardin et l’ignorance totale de mon pauvre papa. Retenue par une sorte de pudeur plus forte que ma franchise habituelle, je n’osais pas lui raconter mes « aventures » ; mais je me souviens qu’un soir, bourrelée de remords en songeant à l’abîme de dissimulation où je me sentais enfoncer, je me mis à pleurer toute seule dans mon lit. Ah ! oui, j’étais déplorablement « XIXe siècle » — et je ne le regrette pas.

Subitement, le 1er mars, les choses prirent une face nouvelle. L’Exposition des Aquarellistes ouvrait ce jour-là et j’avais passé ma matinée à essayer de ressusciter, par d’innocents artifices, mon chapeau d’hiver à l’agonie. J’en fus pour mes frais : Philippe ne parut pas. Le surlendemain, au Musée du Luxembourg où nous visitions quelques acquisitions récentes, je le cherchai des yeux sans plus de succès. Sans doute sa tante lui avait fait comprendre qu’il la mettait dans un cruel embarras. Mais alors il allait sûrement se décider à parler. J’attendis d’abord avec confiance. Mme Chardin semblait tranquillisée, satisfaite, et ne songeait qu’à m’initier à l’art d’Extrême-Orient, dont elle m’avait jusqu’alors peu parlé. Nous feuilletions des albums, nous pénétrions dans des collections particulières : je ne voyais plus que Bouddhas, Sivas et fleurs de lotus. Entre temps je me sentais épiée — discrètement, affectueusement, mais enfin épiée — et je veillais à ce que rien ne vînt trahir le sentiment de déception que commençaient à me causer le silence prolongé, la disparition totale de Philippe. Était-il possible que mon gentil roman finît ainsi dès les premières pages ? Un incident fortuit vint me donner la clef de l’énigme — du moins je le crus.

Papa, retenu à la maison par un gros rhume — il se méfiait des rhumes depuis sa bronchite de l’année précédente — m’avait priée un matin d’aller demander à Mme Chardin quelques Revues des Deux-Mondes. En montant l’escalier, je rencontrai Perrine qui revenait du marché et qui m’introduisit sans penser à mal. Dès l’antichambre, un bruit de voix me frappa ; une canne et un pardessus pendaient au porte-manteau : Mme Chardin n’était pas seule. Et comme j’hésitais à entrer, je l’entendis qui disait :

« Mais non, ce n’est pas sérieux… Tu es trop jeune… il faut attendre encore… Vous êtes deux enfants… »

Sans écouter davantage je frappai assez fort et presque en même temps j’ouvris la porte du salon. Philippe était là, debout devant sa tante qui rougit très fort à ma vue. Lui était devenu pâle et tournait vers moi des yeux suppliants. Je balbutiai : « Oh ! pardon… Papa m’a envoyée… c’est pour les revues que vous lui aviez promises… » Mme Chardin ne perdait jamais la tête. Elle se leva, m’emmena dans sa chambre, m’ouvrit la bibliothèque en riant de mes excuses et de ma confusion… Cinq minutes après, je me retrouvais sur le trottoir de la rue Barbet-de-Jouy avec quatre brochures saumon sous le bras, cajolée, embrassée — mais bel et bien mise à la porte. Malgré tout je me sentais heureuse. J’avais entrevu Philippe, je savais qu’il pensait toujours à moi. Pauvre garçon, comme il m’avait regardée ! A cette idée mon cœur s’emplit d’une sorte de pitié tendre — une envie de rire et de pleurer tout à la fois. Sans doute c’était cela l’amour. Je songeai : « Que dire à papa ?… Rien encore… Mme Chardin ne peut plus guère tarder à parler… Elle nous trouve trop jeunes. C’est le dernier argument des parents : après ils cèdent toujours… » Derrière un mur doré par la lumière du matin, sur un arbre que je ne voyais pas, dans l’air encore aigrelet où flottait un peu de printemps, un merle siffla gaîment. Évidemment il se moquait de moi et de mon assurance enfantine. Pourtant les événements devaient me donner raison.

La semaine suivante, Mme Chardin, au lieu de la dépêche d’arrivée qu’elle attendait, reçut de son fils, devant moi, une lettre qui parut la bouleverser. Il s’était bien embarqué en février, mais il s’arrêtait à Java, où les Hollandais faisaient des fouilles merveilleuses, et son retour se trouvait retardé de trois mois. « Trois mois !… » répétait Mme Chardin, sans essayer de cacher son immense désappointement. A dix reprises, je la vis relire cette malheureuse lettre. Parfois les larmes lui venaient aux yeux et elle haussait les épaules avec une sorte d’irritation passionnée. Son humeur parut s’altérer, traverser une crise mystérieuse. Un soir, Perrine fit irruption, une paire de gants à la main, dans la salle à manger où nous achevions un repas mélancolique.

« Madame, c’est encore à M. Philippe ! Il les a oubliés ce matin, et il n’a pas repris son parapluie qu’il avait laissé hier… »

Il venait donc tous les jours !… Je regardai Mme Chardin : elle semblait excédée, infiniment triste et lasse. Avec la mine d’une coupable, elle murmura quelques mots vagues et renvoya du geste Perrine déconfite. Que signifiaient cette mauvaise volonté, cette répugnance évidente ? Pourquoi nous faire porter, à Philippe et à moi, la peine de son chagrin maternel ? Toute la soirée je boudai, révoltée à mon tour et presque muette ; ma vieille amie se plongeait dans une rêverie soucieuse. Elle me laissa partir le cœur gros, sans un mot d’encouragement… Et voilà que le lendemain matin, on apportait à Papa un mot d’elle, écrit évidemment au saut du lit : « Cher Monsieur, pourrais-je vous prier de venir me voir dimanche, à dix heures et demie, pour un entretien sérieux ? Je m’excuse de ne pas monter moi-même chez vous, mais je crains un peu vos étages.

« Si Geneviève veut venir vous rejoindre vers midi, j’espère que nous aurons le plaisir de déjeuner ensemble. »

Papa sembla surpris d’abord, puis après une seconde de réflexion : « Elle veut sans doute me consulter pour cette inscription de rente au Grand-Livre dont elle me parlait l’autre jour », dit-il tranquillement. Mais moi j’avais compris…

De nouveau ma vie m’apparaît dans le recul du passé… Le dimanche matin, onze heures. Papa est parti sans défiance ; je me coiffe devant ma glace, la fenêtre ouverte, car mes seuls voisins sont les moineaux qui jacassent éperdument et mon ami le merle qui chante à plein gosier. Le soleil inonde ma chambre et je brosse des rayons d’or dans mes cheveux, tout en me regardant comme si je me voyais pour la première fois. Ainsi c’est moi — c’est cette petite personne-là qu’on demande en mariage ?… Il me semble que je rêve, tandis que je rassemble machinalement les mèches blondes qui fuient entre mes doigts et retombent en masses lourdes jusqu’à ma taille…

Une heure. J’ai trouvé papa très ému, très surpris — très heureux ; Mme Chardin sérieuse et triste — pourquoi, mon Dieu, pourquoi ? — mais calme. Elle m’a mis les deux mains sur les épaules et a plongé ses yeux au fond des miens : « Philippe est le meilleur garçon de la terre : je crois qu’il vous rendra heureuse. Et vous, ma chérie, êtes-vous sûre, bien sûre de l’aimer ? » On dirait qu’elle veut en douter. Le « oui » s’étrangle dans ma gorge, mais mon regard a dû répondre pour moi. Comment ne l’aimerais-je pas ? Il m’aime, et je ne connais que lui ?…

Et maintenant il est là — mon fiancé est là. Non, pas encore mon fiancé : il a demandé à me parler seul à seule. « Après, vous déciderez… ». Nous sommes assis l’un en face de l’autre dans le salon d’où papa et Mme Chardin se sont éclipsés discrètement. Je n’ose pas le regarder ; j’entends à peine ses premiers mots : « Avant tout, il faut que je vous dise… J’ai peur de ne pas être digne de vous… » Mes yeux se lèvent effarés ; quelle confession terrible va-t-il me faire ? La vue de ce bon visage tendre et timide me rassure ; un peu d’assurance me revient, à mesure qu’il se trouble davantage. « La première fois que je vous ai vue, ici… vous vous rappelez peut-être que je revenais de Nice ?… Eh bien, je n’y étais pas parti… seul… » Cette fois j’ai compris, et je rougis, je rougis, un peu choquée, à demi surprise, et touchée de l’angoisse que reflète le regard gris posé sur le mien. « J’avais des amis, des fous… J’ai voulu faire comme eux… par gloriole, pour me prouver que j’étais un homme… Et puis, là-bas, je me suis vite aperçu qu’on se moquait de moi… je suis parti furieux, vexé, mais si vous saviez… si vous saviez comme j’avais peu de chagrin !… Et tout de suite, je vous ai vue… Maintenant, cela me paraît si loin, si bête, cette… mauvaise chose… maintenant que je sais ce que c’est que… » Il voudrait dire : « que d’aimer » ; mais sa voix tremble et se brise. « Pourrez-vous me pardonner, dites ?… C’est ma seule folie… et je ne vous connaissais pas !… » Comme il est bon ! Comme il est honnête ! Comme il a l’air malheureux ! Un grand élan m’entraîne vers lui — un élan de cette pitié tendre que j’éprouve toujours à sa vue. De jalousie, je ne sens pas l’ombre, rien que le désir de le rassurer, de le consoler. Et sans répondre, je lui souris, je lui tends la main, qu’il prend comme un fou, en pleurant presque de joie…

V

Si j’écrivais un roman, je mettrais peut-être ici : « Deuxième partie »… Et j’aurais tort. La vie ne se divise pas ainsi en morceaux bien nets assemblés bout à bout : c’est une trame bizarre, tissée par une main fantaisiste qui s’amuse à enchevêtrer les fils sans qu’on puisse voir où l’un finit, où l’autre commence. Parfois cependant un nœud se forme, laissant après lui une trace longtemps visible — secousse violente et imprévue, crise d’âme qui ébranle l’être moral et le change de fond en comble. Mon mariage ne fut pas une de ces crises ; pendant bien des jours encore je devais rester celle que papa appelait « sa petite fille », celle que Julie annonçait pompeusement : « Mademoiselle Geneviève et son mari »… Sans doute j’étais trop jeune pour devenir autre chose qu’une femme-enfant, et Philippe, presque enfant lui-même, ne pouvait guère m’apprendre à vivre, aveuglé qu’il était par une admiration, une tendresse naïves.

Nos premières semaines de tête à tête eurent pour cadre Florence, Fiesole — toute la douceur d’un mois de mai toscan, toute la splendeur d’un art encore à peine deviné. J’en fus comme éblouie. Du Palais Pitti au Musée des Offices, du Bargello à Sainte-Marie Nouvelle, Philippe me suivait, docile et bon, heureux de me voir heureuse et toujours — oh ! toujours de mon avis.

« J’aime mieux le David de Verrocchio que celui de Donatello : et toi ?

— Moi aussi…

— Ces petits anges de Fra Angelico, est-ce que tu ne les trouves pas délicieux ?

— Adorables, ma chérie… »

Je ne me lassais pas de le prendre à témoin, sans jamais recueillir autre chose qu’un écho de mes propres enthousiasmes. Un matin, après une longue station au Palais Riccardi, l’écho me répondit d’une voix bizarre et je fus effarée de voir Philippe tout pâle, les yeux rouges, la bouche contractée…

« Qu’est-ce que tu as ?… Es-tu malade ?… »

Il secoua la tête et voulut rire ; mais il ne put que bâiller — bâiller sans contrainte, cette fois, de tout son cœur et de toutes ses dents blanches. Alors un remords me saisit :

« Tu as faim !… Quelle heure est-il donc ? Une heure moins cinq ! C’est inouï… Pourquoi ne disais-tu rien ?

— Oh ! fit-il, avec son bon sourire d’adoration, j’y ai bien pensé, depuis midi un quart… Mais tu t’amusais tant !… »

Le même soir, nous avions pour voisin de table d’hôte un ingénieur milanais — un petit homme maigre et noir comme une taupe, avec des moustaches de chat et des yeux d’écureuil. Philippe eut vite fait de reconnaître en lui un confrère, et la conversation, banale d’abord, prit bientôt un tour technique tout à fait spécial. L’Italien, gentil, mais bavard et un peu crampon, nous avait suivis après le dîner jusque dans le salon. Silencieuse, absorbée en apparence dans la contemplation d’un Magazine vieux de trois ans, je guettais du coin de l’œil mon Philippe, et j’observais son geste animé, son regard brillant — plus rien de l’expression tendre et résignée que je lui voyais si souvent au cours de nos promenades artistiques. Vers dix heures, son interlocuteur prit enfin congé, et il revint s’asseoir près de moi, encore tout plein de son sujet.

« C’est un garçon très intelligent, figure-toi… Voilà dix-huit mois qu’il dirige ici une fabrique de taffetas, tu sais, cette petite soie fine qu’on appelle du florence… Il m’a donné des détails très curieux sur les machines… Et je lui parlais de nos filatures du Nord… »

Mes yeux s’ouvraient tout grands, un peu papillotants, sans doute ; j’étouffai un bâillement derrière ma main. A cette vue, Philippe s’arrêta court.

« Oh ! tu as sommeil, ma pauvre chérie… Et moi qui suis là, à te raser…

— Bah ! lui dis-je, nous sommes quittes… Rappelle-toi, ce matin, devant les fresques de Benozzo… »

Je riais, mais un peu de tristesse me venait à nous sentir si différents l’un de l’autre…

La veille de notre départ, je voulus monter au Belvédère du Jardin Boboli, pour dire adieu à Florence. Il faisait encore grand jour, mais le soleil baissait sur l’horizon : devant nous, les hauteurs de Fiesole et de Vallombrosa s’empourpraient de teintes roses et violettes ; à nos pieds, l’Arno déroulait ses eaux boueuses moirées d’or et plus loin le Dôme, aux murs blancs et noirs, semblait un gigantesque joujou en dominos à demi écrasé par l’énorme coupole, à demi caché par l’ombre svelte du Campanile. Une cloche sonna, puis une autre, puis une troisième — et soudain de toute la ville s’éleva la voix des carillons, les uns lourds et graves, aux vibrations lentes, les autres argentins, pressés, joyeux, se répondant, se mêlant, s’entre-croisant en accords exquis, en dissonances plus exquises encore, qui montaient jusqu’à nous par bouffées, avec l’odeur des orangers et la saveur du vent venu des montagnes. Presque émue, l’âme pleine de choses confuses et tendres, je me tournai vers Philippe.

« Ah ! fis-je à demi-voix, tu entends ?… »

Il avait tiré sa montre et la remettait à l’heure avec soin.

« Oui, j’entends… Les cloches sonnent à sept heures : je retardais de huit minutes… »

Pauvre Philippe !… Je vois encore sa main un peu courte, aux doigts agiles de mécanicien, maniant délicatement le petit remontoir d’or, tandis qu’au-dessous de nous, les sons retombaient en s’éteignant, un à un, comme des oiseaux qui se posent…

Nous devions revenir sans nous presser, en passant par les lacs. A Lugano, Philippe trouva une lettre de sa tante — de tante Lydie : que ce nom de vieux pastel lui allait bien ! Nous parlions souvent d’elle, et mon mari me disait les soins maternels dont elle l’avait entouré pendant les années où, orphelin de sa mère — la propre sœur de Mme Chardin — un peu négligé par son père, dont la vie de gros industriel lillois absorbait sans doute les facultés affectives, il s’était trouvé, pauvre petit garçon riche, jeté entre les quatre murs d’un grand lycée parisien.

« Je passais tous mes dimanches chez elle, et tu ne peux pas te figurer ce qu’elle a été pour moi — elle et François, d’ailleurs… ils sont aussi bons l’un que l’autre… Le voilà qui revient, François ; il doit arriver ces jours-ci… Et dis donc, c’est lui qui va être surpris !… Depuis deux mois qu’il était toujours en route, et que sa mère et lui ne correspondaient que par dépêches, il a dû apprendre mon mariage en arrivant… En voilà une nouvelle ! Lui qui m’appelait toujours « le gosse »… Il a sept ans de plus que moi, tu sais, et il est joliment plus fort en toutes choses… Mais c’est égal, maintenant, je ne changerais pas avec lui !… »

Sa main serrait tendrement mon bras, ses yeux gris me souriaient, pleins d’amour et de confiance. Je le sentis très bon, fier de moi, passionnément dévoué. Et je pensai : « Comme il m’aime ! » Moi aussi, je l’aimais bien…

Ce fut le lendemain de notre retour que je fis la connaissance de mon cousin François.

Ma première soirée, soirée d’émotions heureuses et de réminiscences enfantines, avait été consacrée à papa ; tante Lydie, toujours discrète, s’était réservé la seconde. J’éprouvai un singulier plaisir à revoir la maison de la rue Barbet-de-Jouy ; avais-je donc, à mon insu, laissé un peu de moi-même derrière ces murs, encore étrangers l’année précédente ? Quand Perrine nous ouvrit la porte, je faillis lui sauter au cou, et j’entrai impétueusement dans le salon, toute à la joie de retrouver ma vieille amie. D’abord je ne vis qu’elle — sa figure blanche, aux cheveux blancs, qui me souriait du fond de la bergère — et ce fut seulement après l’avoir embrassée que je songeai à relever la tête. Un grand garçon, debout près de la cheminée, fixait sur nous des yeux tranquilles.

« Bonjour, gosse », dit-il à Philippe qui s’avançait vers lui, les mains tendues. Et bien vite, avec un geste d’excuse :

« Oh ! pardon, c’est une mauvaise habitude ; mais je vous promets que je ne le ferai plus, madame… ma cousine… Geneviève, n’est-ce pas ? Appelez-moi François aussi, voulez-vous ? Autant commencer tout de suite, puisqu’il faudra bien finir par là… »

Sa voix était agréable. Il me parut maigre et long, dominant Philippe d’une demi-tête, avec un regard brun de myope, un lorgnon, une bouche large aux belles dents, le nez assez court, la barbe grêle — laid en somme, et très différent de sa mère. Pourtant il me plut, et je me sentis soulagée d’un grand poids. J’avais toujours vaguement redouté ce cousin phénomène que je me figurais très savant, très supérieur, un peu dédaigneux, peut-être. Et voilà qu’il me semblait l’avoir toujours connu. Il nous complimenta gentiment, sans témoigner un étonnement de mauvais goût : après tout, j’avais dix-neuf ans, mon mari en avait vingt-trois, et six semaines de vie commune nous donnaient l’illusion de passer pour un vieux ménage. François le comprit sans doute et sembla nous prendre extraordinairement au sérieux, ce qui augmenta le ravissement de Philippe.

Plus d’une fois, pendant le dîner, il m’arriva d’appeler mon nouveau cousin « monsieur ». Quant à « tante Lydie », cela venait tout seul. Mme Chardin semblait avoir repris tout son entrain, elle n’avait d’yeux et d’oreilles que pour son fils qui, lui, bavardait de tout son cœur, sans contrainte et sans art, non pas comme un « brillant causeur » tout bourré d’anecdotes et de récits de voyage, mais comme un brave garçon, heureux de se retrouver à la table de famille. Il avait avec Philippe des façons de grand frère taquin à travers lesquelles on sentait percer une réelle tendresse.

« Eh bien, mon vieux, je te retrouve ingénieur, marié, chef d’usine, un vrai patriarche ! Les affaires vont bien, à Lille ? »

On parla quelque temps de la filature, notre filature : combien cela me semblait étrange ! François insistait sur les questions d’ordre général, le taux des salaires, le nombre et l’état d’esprit des ouvriers : pour la première fois, en l’écoutant, j’avais l’impression que toutes ces choses pouvaient se discuter en termes clairs, accessibles aux simples mortels.

« Oh ! mais, dit tout à coup Philippe, nous allons ennuyer Geneviève, si nous continuons à parler machines… »

Je protestai vivement.

« D’abord vous ne parlez pas machines… Et puis vous n’êtes pas ennuyeux du tout… Quand je me rappelle ton ingénieur de Florence, avec tous ses mots techniques !… »

Le nom de Florence, d’ailleurs, avait suffi pour faire dévier la conversation. François se mit à évoquer son premier voyage en Italie.

« J’avais quinze ans… Tu te souviens, maman ?… Le belvédère du Jardin Boboli, la ville en bas, le soleil couchant derrière Fiesole… et les cloches, surtout !… Il me semble que je n’en ai plus jamais ni nulle part entendu de pareilles… »

Mes cloches de Florence ! J’allais crier : « Moi aussi, je les connais ; moi aussi je les aime… » Un sentiment inconnu, — une sorte de pudeur subite — m’arrêta dans mon élan. Pourquoi ? Je n’aurais pas pu le dire.

Philippe, cependant, friand d’émotions exotiques, essayait d’arracher à son cousin quelque histoire de pirates, quelque savoureux récit de chasse. Peine perdue : François n’avait pas le moindre trait d’héroïsme à son actif.

« Mais les tigres ? insista Philippe ; tu as pourtant dû voir des tigres, là-bas, dans la brousse… »

François sourit drôlement.

« Des tigres ? Je n’en ai connu qu’un… très intimement, par exemple… Je l’ai même nourri de mon lait, ou tout au moins de lait de chèvre, pendant près de six semaines… Il avait deux mois ; mon boy l’avait ramassé, à moitié mort, après une battue des indigènes. Un amour de bête !… Malheureusement, j’ai dû le renvoyer très vite à sa jungle natale : il me dévorait toutes mes pantoufles, sans trop s’inquiéter si mes pieds étaient dedans… Tu vois que j’ai couru des dangers terribles.

— Oh ! dit Philippe, déçu, tu n’es pas sérieux !

— Mais si, je t’assure… Tu ne me trouveras que trop sérieux, tout à l’heure, quand je vous montrerai mes photographies… Si tu crois que tu vas échapper à la petite conférence ! »

Et comme nous sortions de table, il courut chercher ses précieuses planches. C’étaient les soubassements d’un grand temple de Java, le Bôrô-Boudour, déblayés l’année précédente par un ingénieur hollandais, et qu’il fallait enfouir de nouveau, sous peine de compromettre la solidité de l’édifice.

« Une occasion unique, expliqua François, j’avais juste le temps d’aller les voir avant l’enterrement définitif. C’est la cause de mon retard — ce retard qui t’a tant navrée, ma pauvre maman ! Viens les regarder tout de même, ces vilains bonshommes, pour me prouver que tu ne leur en veux pas… »

Il avait installé son carton sur une petite banquette, et entraînait, d’un geste câlin, tante Lydie qui résistait un peu, comme si vraiment elle eût gardé rancune aux innocentes figures de pierre. Elle finit pourtant par s’asseoir et par se pencher, à demi curieuse, à demi hostile, sur les photographies que François, accroupi par terre à la turque et ses longues jambes repliées sous lui, nous tendait l’une après l’autre.

« C’est l’histoire du Bouddha Çakya-Sinha… Ne faites pas attention à ces noms sauvages, ma cousine, regardez seulement ces sculptures qui datent du VIIIe au Xe siècle… à peu près l’époque de Charlemagne. Vous voyez que les Hindous de Java ne travaillaient pas mal, dans ces temps reculés… »

Philippe restait debout derrière nous et ne disait plus grand’chose.

« Pauvre ami, pensai-je ; voilà les exhibitions artistiques qui recommencent… il va bien s’ennuyer… »

Tout doucement, en cachette, je glissai ma main dans la sienne, pour lui adoucir les amertumes de la mythologie bouddhique, et je sentis qu’il la pressait avec reconnaissance. Nous faisions cercle autour de la cheminée où brûlait un joli petit feu de bois — le thermomètre fantasque ayant choisi cette première semaine de juin pour descendre subitement de dix degrés. N’était-ce pas devant un feu semblable que je me chauffais, l’hiver précédent, quand le coup de sonnette de Philippe était venu changer toute mon existence ?…

Soudain, comme un écho à mes souvenirs, le timbre fêlé de l’antichambre résonna. Je tressaillis : cette fois ce n’était pas Philippe ; je le tenais là, près de moi, sa bonne main confiante posée sur la mienne… Perrine entra, apportant le journal et une lettre pour François que celui-ci prit machinalement. Mais dès qu’il y eut jeté les yeux :

« Oh ! s’écria-t-il, c’est trop fort ! Regarde cette lettre-là, maman : c’est celle que tu m’as écrite à la fin de janvier, la dernière, quand tu me croyais toujours à Angkor… Elle a couru après moi, à Saïgon, à Java… Et je crois bien qu’elle a dû faire le tour du monde — en me tournant le dos… Oui… voilà un timbre de Sydney… Moi je suis revenu par Malacca et Ceylan… »

Il s’était levé et s’approchait de la lampe pour mieux déchiffrer les grimoires de la poste.

« Plus de quatre mois !… Et la voilà revenue rue Barbet-de-Jouy… Vous permettez ? » fit-il en se tournant vers moi. Il ajouta gaîment : « C’est très pressé… » Mais déjà sa mère l’avait arrêté d’un geste.

« Tu ne vas pas la lire maintenant… c’est stupide… Donne-la-moi… »

Elle semblait agitée, inquiète. François retint le petit carré de papier que les doigts maigres de tante Lydie avaient déjà saisi.

« Pourquoi ?… Laisse-moi au moins la regarder… Tu m’as déjà demandé trois fois depuis mon retour si je l’avais reçue… Elle m’intrigue, cette lettre… D’ailleurs elle est à moi : c’est mon nom qui est sur l’adresse…

— Oui, mais c’est moi qui l’ai écrite… Donne, je te dis… »

Avec un petit rire nerveux, elle tira un peu plus fort, parvint à saisir l’enveloppe, et, prestement, la jeta dans le feu.

« Oh ! ma tante ! » s’écria Philippe. J’étais demeurée stupide. François fit un mouvement instinctif vers la cheminée, puis s’arrêta et regarda sa mère. Dans ses yeux, je vis passer une angoisse subite, la crainte d’une crise imprévue, d’un accès de démence. Mais non. Tante Lydie avait repris sa place et, les pincettes à la main, attisait tranquillement la flamme, tandis que noircis, semés d’étincelles mouvantes, les minces feuillets se tordaient en crépitant et s’envolaient par bribes impalpables…

« Qu’est-ce que tu as fait, maman ? Qu’est-ce que tu me disais dans cette lettre ?… »

La demande était naïve et presque involontaire. Mme Chardin releva la tête.

« Des bêtises, fit-elle, redevenue très calme. Tu peux supposer ce que tu voudras… un crime que j’aurais commis autrefois ; un vieux remords dont j’ai pris mon parti et dont je renonce à te faire part… »

Elle plaisantait. François n’insista pas.

« Revenons au Bôrô-Boudour, dit-il, après un petit silence. Avez-vous remarqué la douceur de ce type hindou ?… Et la finesse de tous ces détails, les serpents, les moutons, les feuilles d’arbres… »

J’admirai le tact avec lequel il dissimulait sa préoccupation évidente. Mais malgré ses efforts, un peu de contrainte pesa sur notre soirée.

Seule, tante Lydie semblait parfaitement à l’aise, comme délivrée d’une obsession ancienne. Ce fut elle qui me proposa de déchiffrer à quatre mains le quintette de César Franck, alors presque inconnu du public. François tournait les pages, et je m’aperçus vite qu’il était bon musicien. Philippe écoutait sans enthousiasme. A onze heures on apporta le thé, suivant les anciens rites — après quoi nous prîmes congé.

« Au revoir, Geneviève », dit mon cousin.

Je lui tendis la main et je répondis bravement : « Au revoir, François… » Puis je me mis à rire : cela me semblait tout drôle.

Dans la rue, Philippe resta un moment sans parler.

« Je n’aurais pas cru, murmura-t-il enfin, que ma tante avait des secrets pour son fils… C’est bizarre, ce qu’elle a fait… Mais tout cela ne nous regarde pas. Comment le trouves-tu, ton nouveau cousin ? Gentil, hein ?… Et savant, et pas poseur… Je suis content qu’il soit revenu ; nous passerons de bonnes soirées, tu verras… Seulement, c’est bien laid, toutes ces photographies… Et puis, cette machine que vous avez jouée, c’est très ennuyeux… Pourquoi n’as-tu pas chanté du Gounod ? »

VI

Que dire de mes premières années de femme ? Elles ne sont que le prolongement de ma vie de jeune fille — d’enfant paisible, contente de peu, jouissant de tout. Dans cette existence calme, presque vide, ouatée par Philippe d’une tendresse plus aveugle que celle de papa, aussi soumise et moins grondeuse que celle de Julie, quelques images très nettes jalonnent le chemin de mes souvenirs…

Un de nos déjeuners en tête à tête, dans notre belle salle à manger de la rue de Médicis. Les meubles neufs — buffet monumental, table carrée, crédence vaguement Henri II — sentent bon l’encaustique et le miel ; la verrerie de fin cristal brille d’un éclat discret, et dans la panse ventrue d’une carafe, je vois se refléter le carré minuscule de la fenêtre ouverte et les arbres du Luxembourg. Philippe boit son café lentement, à petits coups, comme un gros chat blond un peu gourmand ; moi je croque des amandes fraîches, « moins blanches que mes dents », prétend galamment mon mari. Les coques vertes et veloutées s’amassent dans mon assiette ; je les taillade distraitement du bout de mon couteau d’argent, et Philippe me demande à quoi je pense, « d’un air si sérieux ».

« C’est que je ne me rappelle plus… je n’ai pas l’habitude d’aller seule en omnibus, tu sais… Pour la rue de Sèze, c’est bien Panthéon-Courcelles ?… »

Philippe se met à rire.

« Tu veux prendre un omnibus ? Eh bien, et la voiture ? »

La voiture !… J’oublie toujours que nous sommes riches. Quand je me suis mariée, papa venait d’être nommé chef de bureau, aux appointements de huit mille francs : un Pactole ! Jusqu’alors nous avions vécu fort à l’aise avec six mille. Aussi je suis un peu effarée de voir Philippe me remettre, chaque mois, la moitié de ce que je dépensais en un an. Que faire de tous ces beaux billets bleus ? Ils m’intimident presque. Et la femme de chambre, en joli petit tablier brodé, qui s’obstine à vouloir me coiffer et m’habiller ! Et la cuisinière, qui a des moustaches, et qui me propose parfois des plats dont j’ignore même le nom ! Et son mari, le grand Théodore, bête comme une oie, mais si décoratif avec ses favoris de magistrat ou d’amiral ! Je ne me sens pas plus grosse qu’une souris devant eux. D’ailleurs j’ai constaté que, grâce à ce personnel imposant, les billets de cent francs ne duraient pas beaucoup plus longtemps que jadis les pièces de cent sous. Et comme j’ai à cœur de bien gérer nos revenus, j’ai protesté contre l’adjonction d’un cheval et d’un cocher. Nous avons seulement un coupé au mois — coupé dont les coussins moelleux me paraissent, je dois l’avouer, infiniment plus agréables que les noyaux de pêche de Panthéon-Courcelles. On ignorait encore, à cette époque lointaine, les raffinements de l’automobilisme. La voiture ! Où avais-je la tête ? Je me lève de table avec un empressement enfantin.

« C’est vrai, elle doit être ici à une heure. J’ai juste le temps de m’habiller si je veux arriver chez Georges Petit avant la foule… »

Philippe ne dit rien, et plie sa serviette d’un air mélancolique. Un petit remords me prend de l’abandonner si vite. Les jours précédents, nous flânions sur le balcon après le déjeuner : les cigarettes fumées près de moi n’ont pas, paraît-il, le même goût que les autres.

« Pourquoi ne viens-tu pas ? C’est une collection superbe ; il y a des Fragonards exquis…

— Oh ! dit Philippe, si j’y allais, ça ne serait pas pour les Fragonards, ça serait pour être avec toi… Mais tu verras mieux les tableaux sans moi… Et puis, j’ai rendez-vous à deux heures et demie avec ce fabricant de Vimoutiers… »

Il est très occupé, mon bon Philippe. Depuis notre mariage, il prend tout à fait au sérieux son métier de filateur, et le temps n’est plus des longues escapades à Nice !… L’usine lui appartient, mais il en a confié la direction à son associé, un ingénieur de quarante ans, habile et probe, qui conduit à merveille la machinerie et le personnel ; pourtant il va lui-même chaque semaine passer vingt-quatre heures à Lille. A Paris, il a ses bureaux — raison sociale Noizelles et Mauroy — où il reçoit les commandes et traite en personne avec les autres industriels. Je sais combien ses fonctions l’absorbent et surtout — oh ! surtout combien les expositions l’ennuient. Fallait-il qu’il fût amoureux de moi, l’autre hiver, pour se mettre au régime des œuvres d’art à haute dose ! Ce souvenir m’attendrit un moment ; je l’embrasse, et, d’un ton indécis :

« Si tu veux, je resterai un peu… j’ai bien le temps, après tout… »

Ses yeux me sourient avec reconnaissance.

« Mais non ; va, ma chérie, va t’amuser… Et passe donc prendre tante Lydie : je suis sûr qu’elle sera enchantée de t’accompagner… »

Décidément, ma vie n’est pas changée. Philippe a sa filature comme papa avait son ministère. Le fonctionnement de l’usine ne m’intéresse pas beaucoup plus que celui de la Dette Inscrite ; mais je suis forcée de reconnaître que la toile a sur l’administration des Finances des avantages pécuniaires indéniables. Pendant ce temps, je cours les musées et les conférences avec ma vieille amie, devenue la meilleure des tantes — qu’ai-je à demander de plus ? Je ne demande rien, et je me trouve aussi heureuse qu’avant mon mariage…

Chez tante Lydie, un jour d’hiver. Il pleut à torrents ; aucune visite n’est à craindre. Perrine vient d’apporter le thé, accompagné d’un superbe kugelhopf que je lorgne avec complaisance, car j’ai une vraie faim de petite fille.

« Allez avertir monsieur François que le goûter est servi… »

C’est à Perrine que ce discours s’adresse ; mais la vieille bonne, un peu dure d’oreille, est sortie sans rien entendre et Mme Chardin fait mine de se lever. Je la préviens bien vite.

« Ne vous dérangez pas, tante… »

Un coup discret à une porte fermée, une voix d’homme qui me dit : « Entrez… » et me voilà dans le bureau de François. J’aime beaucoup cette petite pièce claire, haute de plafond, ces murs qui disparaissent derrière les livres, cette table dont le désordre esthétique me plaît — involontairement, je songe aux papiers de Philippe, toujours si bien rangés, au superbe et horrible encrier de bronze « Renaissance » que les ouvriers de l’usine lui ont offert à l’occasion de notre mariage et dans lequel il ne trempe sa plume qu’avec respect…

« Le thé vous attend, François… »

A ma voix, il s’est retourné très vite.

« Tiens, dit-il, vous étiez là ? Justement, j’ai quelque chose à vous montrer… Une belle image !… » ajoute-il avec un sourire taquin. Un peu plus, il m’appellerait « gosse », moi aussi. Pourtant j’ai tout près de vingt ans !

L’image, c’est une aquarelle persane du XVIe siècle — une petite princesse aux chairs d’ambre, vêtue d’or et de cobalt, debout dans un jardin de rêve où courent des gazelles. François la caresse du regard : un ami la lui a prêtée pour la comparer à des miniatures hindoues.

« J’aurais dû la rendre hier, mais je pensais bien un peu vous voir aujourd’hui, et je savais qu’elle vous plairait. »

Il parle d’un ton assuré. Et la petite princesse me plaît, en effet. Je m’attarde à la regarder, tandis que François m’en détaille les perfections avec une délicatesse infinie. Soudain, par la porte restée ouverte, tante Lydie apparaît, blanche et menue.

« Eh bien ! et ce thé ?… Vous voulez donc le laisser refroidir ?… »

Elle semble mécontente, un peu fâchée ; parfois, elle a ainsi de ces sautes d’humeur que nous attribuons à sa mauvaise santé. Docilement, nous la suivons dans le salon où les tasses fument, pleines d’un liquide exquis et tellement bouillant que François se brûle la langue à la première gorgée.

« Tu vois que ce n’était pas la peine de tant nous presser, maman, » dit-il en versant dans son thé, pour le rendre buvable, la moitié du pot à crème. Je ris, puis nous nous taisons tous les trois… Le feu pétille et flambe, mêlant une lueur rouge au crépuscule bleuâtre ; dehors, on entend le bruit de la pluie qui frappe violemment les vitres. Il fait bon, j’ai chaud jusqu’à l’âme, et le kugelhopf de Perrine est délicieux…

Un autre souvenir, deux ans plus tard. Philippe est très sociable ; il aime à me voir en robe de velours noir, avec les diamants qu’il m’a donnés, entourée de femmes moins jolies que moi — c’est lui qui le dit. Au cours d’une de ces soirées, j’ai rencontré une ancienne compagne d’études, perdue de vue depuis quelques années. Thérèse Leblanc — alias Mme Debray — a épousé un chimiste, préparateur à la Sorbonne, et possède un petit garçon de dix-huit mois. J’ai promis d’aller la voir, car elle est mon aînée, et au jour dit, je me rends rue des Écoles.

Thérèse habite un petit cinquième clair et gentil, tout pareil à celui où j’ai passé ma jeunesse, sauf qu’on y voit moins d’arbres et que le chant des merles y est remplacé désavantageusement par la corne des tramways. Elle m’accueille un doigt sur la bouche :

« Bébé dort ; vous pouvez venir le regarder… »

Et tout de suite je suis admise à contempler l’ange — un ange de fortes dimensions, joufflu, frisé, rouge comme une pomme, et dont les gros poings fermés gardent dans le sommeil un air batailleur.

« C’est dommage que vous ne voyiez pas ses yeux, chuchote Thérèse ; mais au moins nous pourrons causer tranquillement. Il est quelquefois un peu fatigant… »

Fatigant ! Je le crois sans peine : Thérèse, jeune fille, passait pour maigre ; maintenant elle est réduite à sa plus simple expression — vêtue par surcroît d’une pauvre petite robe de rien du tout. Déjà l’autre soir elle m’avait paru mal habillée ; aujourd’hui, près d’elle, j’ai honte de mes fourrures, et le froufrou de ma jupe doublée de soie me semble presque insolent. Thérèse, heureusement, n’en a cure : elle est toute à la joie de me montrer son appartement, qu’elle trouve le plus beau du monde, son salon, qui sert aussi de bureau, et — merveille des merveilles — le « laboratoire d’Eugène », aménagé à deux pas de la chambre à coucher.

« N’ayez pas peur, dit-elle en souriant, nous n’avons pas d’explosifs : Eugène ne s’occupe que de chimie organique et biologique… »

Eugène, c’est M. Debray. Invisible et présent, il règne comme un dieu dans le cœur, dans la pensée et dans les discours de sa femme. Les syllabes inharmonieuses de son nom prennent un son caressant en passant par cette bouche aux lèvres sérieuses ; les termes de chimie les plus ardus font briller comme des étoiles ces yeux bruns dévorants. Thérèse, d’ailleurs, est dans son élément. A quatorze ans, elle nous émerveillait par ses aptitudes scientifiques et rien dans les travaux de son mari ne lui demeure étranger. C’est elle qui lui sert de préparateur ; elle connaît par leurs noms tous les instruments cornus et biscornus dont il se sert. Sur un coin de table, j’aperçois des feuillets couverts de formules qu’elle a écrites sous sa dictée. J’en demeure ébahie, presque effrayée.

« Vous ne devez pas avoir le temps de penser à autre chose !… »

Elle rit.

« Oh ! mais si… Et bébé ?… Et la maison, qu’il faut bien surveiller ?… Et mon piano ?… Eugène veut que je ne me rouille pas trop ; lui aussi est musicien. Quand il est fatigué d’analyses et de synthèses, il prend son violon et nous jouons une sonate de Beethoven… »

En revenant à pas lents, le long du boulevard Saint-Michel, je me dis que je viens de toucher de la main le bonheur sur terre, le bonheur pur, dégagé de toute idée d’ambition ou de lucre : Thérèse est fière de son mari, mais elle sait qu’il sera toujours pauvre et elle ne rêve pas encore à l’Académie des Sciences. Et lui — je l’ai entrevu l’autre soir : laid, un peu lourd, des yeux d’enfant ou de savant qui s’éclairent joliment en rencontrant ceux de sa femme. Ils vivent l’un pour l’autre, ils pensent l’un avec l’autre ; leurs cerveaux ne font qu’un comme leurs cœurs. Quelles douces soirées ils doivent passer, seuls tous les deux !… Un malaise vague me vient en y songeant. Vais-je regretter de ne pas avoir épousé M. Debray ? Non certes : j’ai toujours détesté la chimie. Thérèse est la femme qu’il fallait à cet homme — la seule entre dix mille. Ils ont eu la chance de se rencontrer. Voilà tout.

Voilà tout… Mon bon Philippe ! Comme il est tendre pour moi ! Comme il s’ingénie à me faire plaisir ! Hier encore il m’a menée aux Français, entendre Hamlet — lui qui ne peut pas souffrir Shakespeare. Avant-hier, nous dînions chez papa — il a joué aux échecs toute la soirée. Dimanche, c’était chez tante Lydie ; nous avons classé des photographies de Java et d’Angkor — il ne devait pas s’amuser beaucoup. Mercredi, François est venu, comme tous les mercredis, et il m’a fait déchiffrer du Wagner jusqu’à minuit — Philippe s’endormait sur son journal… Et ce soir ? Ce soir nous ne sortons pas ; Philippe a des comptes à vérifier et des lettres à écrire. Si je l’aidais ? Si j’essayais, comme Thérèse, de me mêler aux occupations journalières de mon mari ? Cette idée me sourit un instant ; mais je me rappelle vite une ou deux tentatives du même genre dont le seul souvenir suffit à me donner la migraine. Que faire ? J’ai l’esprit trop abstrait, sans doute, et Philippe est concret jusqu’aux moelles. L’autre jour, à table, il devenait presque éloquent en me narrant son dernier voyage à Lille : les affaires marchent bien, l’usine a plus de commandes qu’elle ne peut en fournir, les gros marchands de toiles de Roubaix assiègent nos portes… Tout cela devrait m’intéresser bien plus que les origines de l’art khmer…

Que vient faire ici l’art khmer, et pourquoi le souvenir du ménage Debray s’associe-t-il dans mes rêves à celui de ces têtes colossales, sculptées en plein roc, qui sourient si mystérieusement sur les murs d’Angkor ? François me les a montrées cet été, à l’Exposition, reproduites en béton et en ciment ; il en riait un peu : « C’est bête, disait-il, ce temple de carton, dans un champ de foire… Et pourtant, avec beaucoup d’imagination, vous arriverez peut-être à vous figurer ce qu’est ma vie, là-bas, au milieu de ces choses… » Il voyage toujours, François. L’hiver suivant, il doit aller au Japon : depuis quatre ans que je suis mariée, je ne l’ai jamais vu rester plus de huit ou dix mois de suite à Paris. Sa mère paraît déçue. « Cette maudite thèse, » soupire-t-elle, « quand donc cessera-t-il d’y travailler ! » La thèse passée, ce serait, peut-être, une suppléance au Collège de France… Tante Lydie se cramponne à cet espoir avec ténacité. Elle a vieilli, ces derniers temps, et je la crois malade ; mais elle ne se plaint jamais — surtout quand François est là. Pendant les absences de son fils elle devient casanière, presque sauvage ; les musées la fatiguent, les expositions l’effraient. C’est à peine si elle consent, de loin en loin, à venir dîner chez nous, seule avec papa, comme autrefois…

Le soir, dans mon salon — un salon « raté », que Philippe a fait meubler à grands frais par des tapissiers en renom. Les ouvriers ont accroché beaucoup de rideaux, cloué beaucoup de tapis, drapé beaucoup de tentures : nous en avons pour notre argent, mais l’ensemble est déplorable, et les quelques jolis bibelots, les deux ou trois meubles anciens que j’ai essayé de brocanter se noient dans un océan de banalité. Papa, toujours le même, maigre et sec, droit comme un jeune homme — il n’a pas soixante ans, d’ailleurs, et grisonne à peine — est attablé à l’échiquier avec son gendre qu’il adore — et qu’il bat à plate couture, ce dont Philippe, en qualité de mathématicien, se montre assez humilié. Assise en face de moi, tante Lydie tend frileusement ses mains à la flamme ; je vois ses yeux creux et cernés, avec une petite bouffissure à peine visible au-dessus de la pommette, j’entends sa respiration légère, un peu courte. Comme elle a changé ! Son regard, où je lisais jadis tant de sympathie tendre, se voile maintenant et s’attriste quand il rencontre le mien. Pourquoi ?… Mon cœur se serre à l’idée de quelque chose d’inconnu, d’impalpable, qui semble se glisser entre nous deux…

« Déchiffrons-nous les Éolides, tante, ou le Chasseur Maudit ?… »

Ni l’un ni l’autre ; elle se sent fatiguée, sans entrain ; moi-même, je n’ai nulle envie de jouer ou de chanter ; mon piano s’assourdit, ma voix se perd et s’étouffe dans toutes ces draperies. Ah ! nos murs de la rue de Chanaleilles, trop nus, peut-être, mais pleins de résonances joyeuses ! Et les boiseries blanches de la rue Barbet-de-Jouy, le plafond très haut vers lequel les sons s’élèvent, parmi les soies semées de fleurettes et les pastels aux tons éteints ! Ce soir, plus que jamais, en voyant ma vieille amie exilée de sa bergère, pelotonnée dans un lourd fauteuil, je comprends que nos vies ont divergé, que, par quelque étrange maléfice, notre nouvelle parenté, au lieu de me rapprocher d’elle, nous a rendues un peu plus étrangères l’une à l’autre. Et j’en souffre, tandis que nous échangeons des propos distraits…

« A la Reine ! » s’écrie Philippe. Papa manœuvre un pion, se frotte les mains, et, triomphalement :

« Échec et mat, mon garçon !… Ah çà ! que diable vous enseignait-on à l’École Centrale ?… »

La partie est finie ; papa s’en va, emmenant Mme Chardin qu’il reconduit en voiture. Maintenant nous sommes seuls, Philippe et moi. Il se plante au milieu du salon, regarde autour de lui d’un air content.

« On est bien, chez soi… N’est-ce pas, ma chérie ? »

Un baiser me dispense de lui répondre… Car justement je songeais avec terreur : « Est-ce que je m’ennuierais chez moi… chez nous ?… »

Hélas ! oui, je m’ennuie… Quelque chose manque à notre vie, et nous le savons bien, quoique nous n’en parlions jamais… Cinq ans de ménage : j’ai vingt-quatre ans ; je ne suis plus « trop jeune pour une maman », comme disait notre vieux docteur au moment de mon mariage. C’est aussi, sans doute, l’avis du destin mystérieux qui préside aux existences humaines : vers la fin de cette cinquième année, un espoir s’éveille en moi, vague d’abord, puis plus précis. Philippe rayonne ; papa s’assombrit : il pense à sa pauvre petite femme et craint le même sort pour moi. Julie sent renaître son âme de vieille nourrice sèche.

« C’est moi qui viendrai le soigner, n’est-ce pas, mademoiselle Geneviève ?… »

Mademoiselle ! Je ris comme une folle à ce lapsus malencontreux. Mais Julie ne s’émeut pas : elle est comme le sage, qui ne s’étonne de rien. Elle m’avoue qu’elle attend un garçon ; moi aussi. Je le vois déjà en culotte, comme mon ami Jacques Debray, le fils de Thérèse ; j’espère qu’il sera très remuant, très beau, très blond, et je me promets tout bas de ne pas en faire un ingénieur…

Qu’est-il arrivé ? Un accident bête, le choc brusque d’une voiture — de ce fameux coupé de louage que j’aimais tant… Je me retrouve dans mon lit, après des jours de souffrances aiguës, et plusieurs semaines pendant lesquelles ma vie n’a tenu qu’à un fil. Maintenant je vais mieux ; mais je sais qu’il faut renoncer pour cette fois à mon rêve de maternité, et je me sens triste à mourir. Des visages amis m’entourent ; Julie promène par la chambre sa bonne figure impassible et grêlée ; derrière ce front placide, je devine un regret inexprimé, et pour cela, j’aime ma vieille bonne un peu plus qu’avant. Papa et Philippe ne pensent qu’à moi ; ils ont passé par d’affreuses angoisses, et ils sont si heureux de me voir guérie qu’ils n’en demandent pas davantage. Tante Lydie arrive, tout oppressée, mais tendre comme autrefois, et aussi le docteur Garnier, rose et frais, avec sa belle tête de lion aimable sur son corps puissant de Breton.

« Pauvre gamine » ! fait-il en me caressant la joue. Il est venu pour rencontrer le grand spécialiste qui m’a soignée.

La visite est longue, l’examen minutieux ; les deux médecins sont d’avis que tout va pour le mieux et que je pourrai me lever dans quelques jours. Malgré ces paroles rassurantes, je leur trouve un air apitoyé qui n’est pas naturel. Philippe les a reconduits et cause longuement avec eux.

« Qu’est-ce qu’ils disent, Julie ? Va écouter ce qu’ils disent, je t’en prie… »

L’honnête Julie garde un silence désapprobateur et me borde soigneusement dans mon lit où je m’agite beaucoup trop. Enfin, voilà Philippe ! Il est un peu pâle, mais ses yeux me sourient sans effort. Tout de suite, je l’interroge, anxieuse.

« Pourquoi avez-vous tant parlé dans l’antichambre ? Est-ce que les médecins sont inquiets, dis ?… Est-ce qu’ils me trouvent plus malade ? »

Un étonnement sincère se peint dans le bon regard ému.

« Plus malade ? Quelle idée !… Mais tu es guérie, bien guérie. Garnier m’a encore répété que tu te lèverais jeudi… Ils ne doivent plus revenir, ainsi !…

— Alors pourquoi me plaignent-ils ? Je vois bien qu’ils me plaignent… Est-ce que… ils pensent peut-être que je ne pourrai plus avoir de bébé ?… »