JACQUES RIVIÈRE
L’ALLEMAND
SOUVENIRS ET RÉFLEXIONS
D’UN PRISONNIER DE GUERRE
Cinquième édition
PARIS
Librairie Gallimard
ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
3, rue de Grenelle (VIme)
DU MÊME AUTEUR
ÉTUDES (Baudelaire, Claudel, Gide, Ingres, Cézanne, Gauguin, etc.), aux Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1912.
AIMÉE, roman, aux Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1922.
IL A ÉTÉ RÉIMPOSÉ ET TIRÉ A PART SUR PAPIER LAFUMA DE VOIRON PUR FIL AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE SIX EXEMPLAIRES HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE I A VI ET SOIXANTE-QUATRE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 64.
TOUS DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS, Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY GASTON GALLIMARD 1918.
PRÉFACE
POUR LA RÉIMPRESSION
Six ans ont passé depuis que ce livre a vu le jour. « S’il s’épuise, me disais-je, et qu’il faille le réimprimer, je le reprendrai de fond en comble ; j’introduirai dans mon portrait de l’Allemand toutes les nuances et tous les tempéraments que la passion d’abord m’a fait négliger ; je tâcherai d’y ramener la pulsation subtile et modérée de la vie ; j’échapperai cette fois définitivement à la mentalité de guerre, contre laquelle je ne me suis que bien imparfaitement défendu en l’écrivant. »
Le moment est venu ; j’ai relu mon livre, la plume à la main. Hélas ! je n’ai pu y changer que quelques mots.
Qu’est-ce à dire ? Qu’il m’est apparu pertinent, parfait, indiscutable ? — Bien loin de là ; ses lacunes, ses exagérations, les préoccupations subjectives qui en compromettent la thèse, m’ont sauté aux yeux avec plus d’évidence encore que je ne m’y attendais.
Mais, pour en entreprendre une refonte complète, il m’eût fallu retrouver mon modèle. Je ne vois clair qu’au contact de la vie.
Déjà des traits nouveaux m’avaient été fournis par quelques Allemands que j’avais rencontrés depuis la guerre, — certains bien difficiles à faire tenir dans le cadre impitoyable que j’avais d’abord tracé. Mais comment les intégrer dans la peinture d’une âme collective, dans un portrait ethnique ? Je les surprenais sur des individus : avais-je le droit de les généraliser ?
Il eût fallu me replonger dans la masse même du peuple allemand et me laisser imprégner une seconde fois, avec la porosité nouvelle que je me sentais, par l’ensemble de ses puissances, par les bonnes autant que par les mauvaises. Les circonstances ne me l’ont pas permis.
Me voici donc obligé de rouvrir la carrière à mon livre sans l’avoir sérieusement amendé.
Du moins puis-je exprimer l’insatisfaction qu’il me laisse et montrer ses défauts les plus gênants.
Le ton d’abord, même s’il arrivait qu’il plût à quelques-uns, en est inadmissible. Cette colère envers tout un peuple, cette façon de parodier jusqu’à ses meilleures intentions, cet ironique assaut contre ce qu’il peut avoir de véritable bénignité (« Haïssables, parce que nous ne haïssons pas », m’a répondu spirituellement Natorp dans un article du Kunstwart où mon livre était discuté), le jour systématiquement comique, ou odieux sous lequel je fais apparaître ses moindres démarches, en un mot le caractère satirique de ma peinture, outre qu’ils ont cessé d’être à la mode, ont quelque chose de tendancieux qui peut révolter et me faire prendre pour un pur calomniateur.
La guerre a laissé ici ses traces : ceux qui n’ont pas subi son influence, ou qui l’ont secouée, s’en trouveront peut-être incommodés.
Pourtant l’intolérance, et même la fureur que respire mon livre, n’ont pas une origine purement contingente et ne viennent pas uniquement de la guerre. Je crois qu’il en faut chercher les racines dans quelque chose de plus personnel et de plus profond : dans ma naissance, dans mon être français. Comme on l’a noté, mon portrait de l’Allemand, c’est aussi un portrait du Français ; l’Allemand ici est peint tel que peut le voir (ou plutôt tel que ne peut pas le voir) le Français, — dont apparaissent tous les défauts, toute la nervosité, tous les dégoûts natifs, irraisonnés.
Il faut l’avouer franchement : c’est une relation qui est ici décrite, bien plutôt qu’un objet, bien plutôt qu’un visage : on peut y voir comment deux races manquent à se comprendre, ou du moins comment l’une est par l’autre hérissée. Le sujet de mon livre c’est l’antagonisme français-allemand.
Encore n’est-il saisi que sous sa forme la plus aiguë sans doute, mais la plus fruste et la plus grossière. Je montre surtout le désaccord entre deux rythmes nerveux.
Il est évident que j’exclus par là-même tout ce qui pourrait m’apparaître si je réussissais à épouser celui de l’Allemand.
J’ai toujours manqué de patience : ou plutôt les efforts de mon esprit ont toujours été dans une étroite dépendance de ma sensibilité : ou secondés par elle, ou contrariés.
Il faut que j’aime, il faut que je désire pour bien apprendre et bien entendre.
On ne sent pas, à la base de mon étude, une connaissance assez ancienne et assez profonde de la littérature et de la pensée allemandes. Je n’y suis pas entré avec assez de loisir. Je me suis heurté à quelques textes, rencontrés par hasard, et je les ai utilisés pour mon exaspération, plutôt que pour mon édification personnelles.
Qu’eussé-je vu, si j’eusse été plus distrait de moi-même et plus vacant ? Je ne puis l’imaginer que vaguement. La musique allemande (j’aime passionnément Bach et Wagner) me met par instants en correspondance avec ce monde inconnu : un monde où l’âme respire plus lentement, avec des émotions plus physiques, et parmi d’énormes naïvetés. Une des malhonnêtetés de mon livre est que je n’y ai point dit combien les Maîtres Chanteurs, par exemple, avec tout leur pédantisme et toute leur sentimentalité, me subjuguaient et me ravissaient, — jusqu’à la plus candide extase.
Au fond ce livre est une aventure que j’ai courue : j’y ai poussé ma chance jusqu’au bout, avec injustice, avec insolence. Il s’agissait pour moi, — comme je reproche aux Allemands d’avoir voulu faire par la guerre, — de me conquérir. Je discernais en moi, dans mes limbes, un certain don contemplatif, une certaine pureté de regard, qui pouvaient peut-être, pensais-je, devenir mon originalité. Pour les mieux saisir, il me fallait un repoussoir : l’Allemand était là ; je l’ai pris pour exemple d’une pensée au contraire confuse et fléchie.
Ce que j’avais pu, par l’observation, lui arracher de torts en ce genre, je l’ai étendu, dramatisé : je cherchais mes vertus à travers ses défauts : pour faire les premières plus grandes, j’ai fait les seconds plus gros.
Est-ce donc une caricature, à la fin, que j’ai tracée ? Je ne sais pas ; je ne crois pas. Beaucoup de traits portent, j’en ai la sensation, et sont à peine forcés. Mais ils ne sont pas assez nombreux : les quelques idées que j’ai découvertes se sont comportées comme des phares, écrasant tout détail de leur lumière, dévorant toutes les nuances du modèle. J’ai trop simplifié.
Si le lecteur pourtant veut bien aborder mon livre, peut-être réussira-t-il à s’intéresser au débat qu’il raconte, d’un esprit féroce et vif, assoiffé d’évidence et d’inutilité, contre les forces mal connues qui le menacent : il y verra peut-être un petit drame d’actualité : la pensée pratique ne projette-t-elle pas de nos jours une ombre immense et grandissante sur la pensée spéculative ? Quelqu’un, dans ce livre, entre, corps et âme, en révolte contre cet oppressant nuage.
A vrai dire, c’est comme arbitre surtout que je convie ici le lecteur. Je n’ai pas l’intention de lui faire approuver de force toutes mes démarches : Je sais que certains coups que je porte ne sont pas francs : qu’il les distingue et qu’il les répudie.
Mais qu’il veuille bien aussi se rendre attentif à ce que ma fureur peut soulever de valable et de pertinent. C’est dans de tels combats, malgré tout, où il y va de la vie, qu’un peu de vérité a chance de se faire jour. Comme je me suis mis tout entier dans mon livre, il me paraît impossible qu’il n’en ressorte pas quelque chose de plus général et de plus important que moi-même.
Septembre 1924.
AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE ÉDITION
Les pages qu’on va lire ont bien failli ne jamais voir le jour. Et je ne veux pas du tout insinuer que c’eût été un malheur considérable. Mais je ne crois pas sans intérêt de marquer ici les raisons qui ont été sur le point de m’empêcher de les publier. Elles sont d’un ordre très général et je ne suis peut-être pas le seul qu’elles soient venues déranger. Je m’étonnerais fort, si, dans mes hésitations, beaucoup de lecteurs ne reconnaissaient pas leurs propres doutes, les embarras où ils se sont eux-mêmes, parfois peut-être avec angoisse, débattus.
Appelé dès le troisième jour de la mobilisation, j’eus le malheur de faire partie d’une unité qui fut opposée à la ruée allemande à un moment et sur un point où elle était particulièrement irrésistible. Je fus fait prisonnier dans les derniers jours d’août 1914.
Je suis resté près de trois ans en Allemagne. Ce n’est qu’en juin 1917 que j’ai été interné en Suisse. Pendant ce long séjour forcé chez l’ennemi, j’ai eu le temps d’observer et de rassembler dans mon esprit les traits principaux de son caractère. A vrai dire, la plupart des idées qu’on trouvera plus loin exposées me sont venues au bout de quelques mois à peine de contact avec lui. Je les avais même fixées dès le début de ma deuxième année de captivité, tout au moins sous leur forme élémentaire. A ce moment, j’avais la ferme intention d’en faire part au public, dès que l’heure de la délivrance aurait sonné pour moi. Rien ne me semblait plus naturel. L’image que je m’étais faite des Allemands, pourquoi l’eussé-je gardée pour moi, enfermée dans un tiroir ? Tous les jours j’avais à subir leurs taquineries : il me semblait de bonne guerre de la brandir, en réponse, aux yeux du monde entier.
Mais lorsque j’eus passé en Suisse, les choses commencèrent à m’apparaître sous un jour différent. J’étais libre désormais, libre de faire tout ce que je voudrais. Je n’avais plus rien à craindre. J’échappais à la guerre. Comme tout le monde me le disait en guise de félicitations (ah ! si l’on avait pu voir quel torrent de remords cette simple phrase déchaînait dans mon cœur !) « la guerre était finie pour moi ». Oui, je ne le savais que trop bien, désormais j’étais à l’abri.
Avais-je dès lors le droit de donner libre cours à mes réflexions ? Pouvais-je en conscience émettre des idées dont ce ne serait pas moi qui aurais à supporter les conséquences ? Je ne pouvais me faire aucune illusion sur ce qu’il y avait d’excitant, d’encourageant pour la haine dans ce que j’avais à dire sur les Allemands. Était-ce à moi à le dire, qui n’avais plus qu’à assister en spectateur à la guerre ? Était-il juste de ma part d’attiser un foyer, où je ne risquais plus de me brûler ? Pouvais-je créer de l’inexpiable, sous le prétexte que je n’aurais pas à l’expier personnellement ?
Plus généralement, avais-je le droit de contribuer, pour si peu que ce fût, à l’augmentation de la haine et de la douleur dans le monde ? M’était-il permis d’alimenter de mes remarques ce monstrueux capital, déjà si difficile à liquider ?
J’avais vu beaucoup souffrir. Et la souffrance dont on a été le témoin ne produit pas infailliblement, dans toutes les âmes, le seul besoin de la venger. Je suis de ceux à qui elle inspire surtout l’ardent désir de n’y rien ajouter, de ne travailler en rien à sa propagation, d’en empêcher, au contraire, si possible, le rayonnement. Il m’est trop clair que l’homme est naturellement méchant, pour que je ne me propose pas en première ligne de ne l’être moi-même que le moins possible.
Si l’on veut avoir une idée des scrupules dont j’étais assailli, vers ce moment de ma délivrance, voici un échantillon des résolutions que je couchais alors sur le papier : « Tenir compte de toutes les conséquences de ce que je dis, notais-je. Me représenter toujours à l’avance le poids en efforts et en souffrances de chaque phrase qu’il me vient l’envie de prononcer. Traduire mentalement chacune des impulsions de mon esprit en termes de réalité. »
Si étrange qu’une telle préoccupation puisse paraître en pleine guerre, je ne crois pas me tromper en affirmant qu’elle est celle de la grande majorité des combattants. Ils trouvent que ce qu’ils sont obligés de faire, c’est bien assez. Ils ne souhaitent aucunement de voir les autres, ceux dont l’intervention ne peut servir à rien, se lancer à côté d’eux dans la bagarre. Ils ont un grand souci de ne pas laisser la guerre s’étendre au delà des gestes par lesquels on la fait, de ne pas la laisser remonter dans le domaine de la parole. Ils sont avares d’héroïsme pour les autres, pour tous ceux qui ne peuvent l’exercer que verbalement. Décidément, ils les supplient de ne pas se mêler de la chose. C’est qu’ils ne s’empêchent pas de calculer ce que chaque mot de haine peut coûter en horreurs du genre de celles dont l’image ne les quitte pas. Invinciblement ils tendent le dos à chaque rodomontade qu’ils entendent, comme à tout bruit qui peut attirer les obus : « C’t’idiot-là qui va encore nous faire repérer ! » Et c’est pourquoi vous les voyez en général si réservés, si peu disposés aux injures, si gênés par celles dont vous voudriez les rendre complices.
C’est bien assez comme ça ! pensais-je. Non, décidément, je ne dirai pas ce que je crois avoir aperçu sur les Allemands. Je n’irai pas renflammer la haine naturelle que nous avons pour eux, et qui risquerait ensuite de nous aveugler, quand viendront les premières possibilités de résolution du conflit. Je redoutais en effet, comme le plus épouvantable qu’il pût être donné à un homme de commettre, le crime de laisser passer sans la voir la première minute où la guerre cesserait d’être inévitable. Peut-être en publiant mes réflexions, en leur permettant de développer leur venin, allais-je contribuer à rendre cette première minute moins perceptible, moins évidente. L’idée seule d’un tel risque me paralysait complètement.
Mais une autre considération m’arrêtait aussi. J’avais beau être intimement convaincu de la vérité de mes remarques sur le caractère allemand, il est impossible, me disais-je en même temps, de penser juste par le temps qui court. Tout n’est-il pas bouleversé ? Ne vois-je pas les esprits les plus fermes, ceux en qui j’eusse mis ma plus grande confiance, courbés, dans un sens ou dans l’autre, par la tempête ? N’y a-t-il pas une ambition plus que folle à vouloir se tenir debout sur le pont d’un navire où tout le monde chancelle ?
J’avais lu, pendant trois ans, les journaux allemands. J’avais causé avec des sentinelles. Et j’avais pu constater combien leur point de vue, si éloigné du mien, si exactement en toutes choses opposé au mien, était, lui aussi, naturel ; je veux dire combien ils s’y plaçaient naturellement, fatalement, avec quelle infaillibilité ils y étaient ramenés par chaque événement qui pouvait survenir, par chaque expérience qu’ils pouvaient faire. En d’autres termes, la vision allemande m’était apparue, non pas bien entendu aussi juste, mais aussi nécessaire que la mienne ; une aussi inexorable pente m’avait semblé y conduire.
Et j’en venais à cette idée qu’en temps de guerre toute pensée est soumise à une sorte de gravitation. Les passions de chaque individu, plus profondément encore sa race, sa naissance forment un centre, forment un astre, autour duquel sa réflexion, retenue par une invisible influence, ne peut rien faire de mieux que de tourner. En réalité on ne pense plus : on se confirme, on se félicite, on se congratule soi-même, on admire sans cesse à quel point l’on a raison. On happe au passage tout ce qui peut vous encourager dans votre système ; et le reste, on ne le voit pas ; il glisse sous votre nez, sans qu’un soupçon vous effleure du désordre qu’il pourrait porter dans vos représentations. Il ne faut pas dire tout à fait qu’on devient aveugle ; la clairvoyance de bien des esprits au contraire s’affine et s’exaspère ; mais elle prend un cours circulaire et comme enchanté ; elle ne sait plus sortir de l’enceinte magique où une invisible puissance l’a enfermée.
La révolte même ne sert de rien. Je n’ignorais pas que, dans tous les pays en guerre, il s’était trouvé des gens pour refuser le point de vue national. Ils avaient voulu échapper au piège de leurs origines et de leur race. Je les voyais raidis, tendus, guindés, pleins d’un effort majestueux, mais vain. Car la corde à laquelle ils se cramponnaient pour marcher droit, comment ne remarquaient-ils pas qu’elle s’enroulait, elle aussi, en sens inverse, autour du plus solide cabestan ? Eux aussi, ils allaient en rond, eux aussi, ils subissaient une évidente gravitation. Toutes leurs démarches m’apparaissaient étroitement commandées par leur mauvaise humeur, par l’instinct de contradiction, par le besoin de montrer à tout le monde qu’ils n’étaient pas les esclaves de la nationalité que le hasard avait jugé bon de leur octroyer. Ce souci-là formait un centre de préoccupation antagoniste, mais parfaitement symétrique du premier. Il n’était pas moins obsesseur et ne réclamait pas leur réflexion avec moins d’exigence ; il ne la détournait pas moins des voies de la raison. Et que peut-on rêver, par exemple, de plus incohérent, de plus influencé par le sentiment, de plus purement pathétique, que les considérations par lesquelles un Romain Rolland a cru s’élever au-dessus de la mêlée ?
Au milieu de si forts remous, de si impérieux tourbillons, encore une fois pouvais-je espérer que ma pensée eût seule, par miracle, trouvé une assiette ferme et l’autonomie indispensable pour reconnaître la vérité ? Comment eussé-je été le seul à ne subir aucun des entraînements divers, auxquels je voyais tous ceux qui réfléchissaient, et même les plus appliqués à le faire proprement, céder à leur insu ? D’où me serait venu le privilège d’apercevoir mon ennemi le plus détesté d’un œil vraiment dépouillé ? Et si j’en suis incapable, me disais-je, ce que je crois être une exacte peinture de son caractère n’est donc, en fait, rien de plus qu’un réquisitoire. Ai-je bien le droit de publier, sous les dehors d’une étude scientifique, un pamphlet, une caricature ? Vais-je ajouter un chapitre à cette littérature féroce et précaire, que je ne puis lire moi-même sans dégoût ?
*
* *
Tels étaient à peu près les scrupules qui, au moment même où je devenais libre de l’exécuter, me décourageaient de mon projet d’écrire sur les Allemands. Ils me tourmentèrent si fort qu’après avoir rédigé les pages qui forment le chapitre II de la première partie du présent volume, j’abandonnai mon travail et passai à d’autres occupations.
Mais, me demandera-t-on, pourquoi donc y êtes-vous revenu, et quelles considérations ont bien pu vaincre vos premières répugnances ?
Ce n’est aucune considération théorique, et mes répugnances subsistent entières. Voici simplement ce qui m’est arrivé :
J’ai essayé d’écrire autre chose ; j’avais mille idées en vue ; il me semblait n’avoir que la main à étendre pour les saisir. Mais elles se dérobaient ; ou, quand une fois je m’en étais emparé, je les trouvais si pauvres, si pâles ! Tout ce que je notais était faible, triste, entortillé. Ma pensée, comme un enfant malingre, ne se développait pas, restait nouée. J’avais beau la provoquer de ma plume : elle refusait de s’épanouir. Je me sentais un poids intolérable, non plus sur la conscience, mais sur l’esprit. Quelque chose l’oppressait et le paralysait, dont d’abord je voyais mal la forme et la nature.
Mais j’eus bientôt fait de comprendre ce que c’était. C’étaient mes Allemands qui « ne passaient pas ». Aucun effort ne pouvait me les faire digérer. Tout ce que je savais, tout ce que j’avais découvert sur leur compte, du seul fait que j’avais résolu de le garder pour moi, agissait contre moi, menaçait de m’étouffer.
Je m’étais cru plus fort que je n’étais. Mes scrupules étaient fort beaux ; mais encore fallait-il que je fusse capable de leur obéir. Je m’étais faussement pris pour un humanitaire ; je m’étais trompé sur ma capacité de pardon ; j’avais une nature trop formée, trop définie pour qu’elle pût abdiquer, avec une soumission vraiment sincère et irrévocable, devant son contraire.
Au fond, j’avais mal connu la profondeur de mon antagonisme aux Allemands. J’étais avec eux dans une incompatibilité d’humeur si foncière, si exacte, — il y avait une correspondance à rebours si parfaite de leur caractère au mien, que je voyais quelle utopie ç’avait été de vouloir les surmonter, les oublier et les taire.
La question désormais était bien claire. Entre eux et moi, il me fallait choisir. En leur faisant grâce de ce que j’avais à dire sur leur compte, je me condamnais moi-même à mort. A tout le moins je perdais le libre usage de mon esprit ; il me fallait renoncer à toute joie et à toute aisance intellectuelles.
J’étais bien obligé de reconnaître que je n’étais pas mûr pour un tel sacrifice et que ma générosité ni mon amour du prochain n’allaient jusqu’à me le rendre possible.
Je suis donc revenu à mon manuscrit un moment délaissé et j’ai écrit le livre qu’on va lire, rien que pour rejeter de moi les Allemands.
Je ne me fais aucune illusion et je ne cherche pas à donner le change sur les motifs qui me le font publier : ils sont d’ordre égoïste, je le sais. Je ne suis pas de ceux qui confondent leurs sentiments et pensent faire œuvre de charité chrétienne en s’abandonnant à leur haine. Je vois très bien que la charité ne saurait ici m’ordonner autre chose que de me taire. Je ne la compromettrai pas dans l’entreprise violente où je me jette ; je ne lui ferai pas couvrir ma colère. Je lui désobéis en pleine conscience, et à contre-cœur, sous l’empire d’une passion irrésistible, pour une fois seulement, si Dieu le permet.
Je cède ici, le sachant, à la fureur de mon esprit, à son intégrité. Je le laisse se défendre tout seul, par son unique volume, contre l’atteinte et contre l’attentat de son ennemi parfait, de son ennemi idéal. De son propre élan, il se précipite sur le génie allemand, tout droit, avec l’ardeur immédiate et aveugle des phagocytes s’emparant des microbes qui voudraient s’insinuer dans l’organisme.
Je me débarrasse, je me déblaye. Ceci n’est pas un jugement, une mise en accusation de l’Allemagne, du genre de celles que dressent quotidiennement nos journalistes et nos hommes d’État. On ne trouvera pas dans mon livre l’appareil solennel de la justice. Je n’y condamne rien ; j’y déteste seulement. Mon livre n’est rien de plus que la grande détestation que mon esprit fait de l’Allemagne.
Je ne m’en prends pas à ses crimes, mais à sa façon de penser et de sentir ; je la répudie bien exactement ; je dis : « Voilà tout ce que je ne suis pas, tout ce dont je ne veux pas. » Je me nettoie de l’Allemand, comme la France elle-même cherche, depuis plus de quatre ans, avec une si dramatique patience, à s’en nettoyer. Je ne me place pas à un point de vue transcendant ; je fais de l’hygiène, comme on dit ; je pense à moi, à ma propreté intérieure, et j’écarte ce qui la compromet. Je cherche simplement à retrouver l’aisance de mon souffle et le bon fonctionnement de mon cerveau.
Et pourtant je ne voudrais pas non plus, par trop d’insistance sur ce point, éveiller l’idée que je n’ai tenu compte, dans tout mon livre, que de ma commodité personnelle. A m’entendre répéter que je m’y suis uniquement proposé de me débarrasser des Allemands, on pourrait croire que je n’ai pas été trop scrupuleux sur les moyens d’y réussir ; je finirais par suggérer à mes lecteurs le soupçon que je n’ai pris conseil que de ma fureur et que mon essai n’est donc rien qu’une vaine diatribe.
Non. Malgré la force des sentiments qui m’animaient, malgré l’urgence de la fin que j’avais en vue, je me suis efforcé d’être aussi objectif que possible. Le moyen que j’ai choisi de détacher de moi les Allemands, c’est de les définir, — de les définir avec toute l’exactitude et toute la minutie dont j’étais capable. Je me suis appliqué à ne rien laisser passer dans mon analyse de purement injurieux, j’ai évité dans tous les cas la simple vitupération. J’ai toujours motivé par des exemples empruntés soit à mes souvenirs de captivité, soit à des textes incontestables, chaque trait que j’ai cru pouvoir tracer. J’ai contenu mon indignation le plus que j’ai pu. J’ai pensé qu’il y avait toujours avantage à en remplacer l’expression par quelque détail authentique ou par quelque réflexion dont la pertinence pût être directement sentie. Finalement, quand il s’est agi de fixer l’essence du génie allemand, pour être bien sûr de ne rien inventer, j’ai demandé tous mes matériaux à un Allemand et ce n’est que du texte même de son essai que j’ai voulu tirer les formules qui m’ont servi à la caractériser.
En un mot, j’ai voulu faire une œuvre posée, concrète, véridique. Bien que j’y sois étroitement mêlé et que j’apparaisse directement intéressé à son issue, je n’ai pas désespéré de lui donner une valeur indépendante de la passion qui me l’inspirait, ni même de forcer les esprits qu’elle est faite pour indisposer le plus violemment, à en reconnaître la vérité. Oui, je voudrais que l’Allemand lui-même ne pût la contester, je voudrais le contraindre à avouer sa ressemblance avec cette image que je lui tends.
Sans doute, c’est encore là une utopie, mais qu’il vaut la peine de poursuivre. Car en la gardant sans cesse comme idéal devant les yeux, je commencerai peut-être, à tout le moins, à réduire et à dégonfler ces monstres intellectuels, ces caricatures géantes qui flottent entre les deux camps comme des baudruches et dans lesquels chaque peuple croit reconnaître son adversaire.
C’est même, en fin de compte, ce qui me rassure sur la responsabilité que j’encours en publiant ces pages. Elles finissent par m’apparaître plus utiles que dangereuses. Je me demande si elles ne peuvent pas avoir cet excellent effet de remplacer les notions entières, absolues et vides que nous nous sommes formées sur le compte des Allemands par des idées tout de même plus nuancées, plus relatives, reflétant mieux la complexité du modèle. Peut-être peuvent-elles nous aider à sortir de la féroce et grandiose ignorance où nous vivons, de notre ennemi. Peut-être, malgré ce qu’elles ont encore de trop ardent et d’un peu grossier, contribueront-elles à nous replacer dans cette attitude de pure et d’impartiale observation vis-à-vis de ce que nous n’aimons pas, où il va bien falloir que nous consentions à rentrer.
Et voici qu’après avoir craint de prendre rang parmi eux, je vais espérer de déplaire, par trop de modération, aux excitateurs de tous calibres qui mènent le chœur de la vocifération contre l’ennemi. J’avoue que ce serait une bien grande satisfaction pour moi, si l’exactitude de ma peinture allait les déconcerter ; et je ne tiendrais pas pour un petit honneur les injures qu’ils voudraient bien m’adresser ni le mépris qu’ils consentiraient à faire de moi.
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* *
On voit, en tous cas, que je suis loin d’être fixé sur le retentissement possible de mon livre. Mais c’est assez m’interroger à son sujet. Puisque aussi bien je suis maintenant décidé à le donner, il est parfaitement ridicule de me demander plus longtemps ce qui pourra bien se passer, quand je l’aurai fait. Et ce l’est d’autant plus, que le plus vraisemblable est qu’il ne se passera rien du tout.
Août 1918.
PREMIÈRE PARTIE
D’APRÈS NATURE
I
LE MANQUE DE CRÊTE
Il me semble qu’on fait fausse route quand on veut apercevoir d’abord chez les Allemands des sentiments d’une violence et d’une cruauté anormales, un tempérament furieux. Je ne nie pas cette violence, cette cruauté, cette fureur, dont il y a tant d’exemples constatés. Mais je ne pense pas qu’elles soient en eux primitives. Je ne nie pas qu’ils soient des barbares. Mais il ne me paraît pas que ce soit tout à fait à la façon des Huns.
Ce qui me frappe bien plutôt au premier coup d’œil, c’est leur manque de tempérament et ce que Maurras appelait un jour très bien « la médiocrité du premier fonds allemand ». Cet ensemble de goûts, d’instincts, de préférences et d’aversions, qui fait la substance de chaque âme et donne au caractère sa tournure, est en eux d’une indigence prodigieuse. Prenez-les bien exactement au début d’eux-mêmes, avant que leur formidable volonté ait eu le temps d’intervenir : ils ne sont rien ; ils ne désirent, n’attendent, ne prétendent rien.
Qui dira jamais la profondeur de leur indifférence ? Et il faut entendre par là qu’ils sont à la fois extraordinairement indifférents et extraordinairement indifférenciés. Tous les prisonniers connaissent, pour s’en être souvent moqués, l’immanquable réponse des sentinelles à toute proposition qui, par chance, ne vient pas se heurter à quelque interdiction, que n’a, par hasard, prévue et d’avance repoussée aucun règlement : Das ist mir egal ! ripostent-elles infailliblement. Et il faut entendre le son plein et convaincu de la dernière syllabe : Das ist mir egââl ! Cela est prononcé avec une sincérité radicale, exhaustive ; on sent que c’est le tréfonds de l’âme qui s’y exprime et s’y épuise. Or, qu’est-ce que cela veut dire, sinon : « A ce que vous me suggérez, rien en moi n’incline et rien en moi ne s’oppose. Vraiment, je me sens aussi vide que possible en face de votre envie. Je pourrais chercher longtemps : je ne trouverais rien qui soit pour ou contre. Je suis tellement uni, tellement homogène, tellement équivalent en quelque point que vous me preniez ! Je ne connais tellement pas d’autres différences que celles qu’on m’a apprises ! »
Ne confondons pas. Ce n’est pas ici le fatalisme slave ou oriental ; il ne s’agit d’aucune résignation. L’Allemand ne replie pas ses désirs et ses rêves devant un événement jugé insurmontable. La vérité est qu’il n’a d’abord ni désirs, ni rêves ; ni amour, ni haine ; ni plaisir, ni dégoût ; ni passion d’aucune sorte. Dirons-nous que c’est un endormi, que la vie en lui reste faible et basse ? Au contraire, à n’en mesurer que le branle, elle semble en lui exceptionnellement forte et tendue. Le courant qui le traverse dépasse de beaucoup l’intensité moyenne. Mais il ne traverse que le vide ; il ne trouve rien pour l’orienter ; la matière qu’il parcourt est complètement amorphe. Les rudiments même de la sensibilité sont absents de cette âme, et ses inclinations élémentaires, son premier clivage.
« Un Allemand ne tient pas devant un Français », me disait un jour un camarade de captivité, un petit bonhomme, dont je revois les minces yeux brillants, le regard décidé. Étant détaché au travail, tout seul dans un village, il y avait pris sur ses employeurs un ascendant extraordinaire et avait réussi à obtenir leur complicité pour une évasion. Seul, le repentir imprévu et prématuré d’une femme, qui avait été, toute en pleurs, se dénoncer, et lui avec, aux autorités, avait fait échouer son projet. C’est en se rappelant la facilité avec laquelle il avait convaincu tous ces gens de lui venir en aide contre leur patrie, qu’il énonçait ce principe, dont la justesse m’avait frappé. Un Allemand ne tient pas devant un Français. C’est-à-dire que si vous les prenez tous les deux à l’état naturel, au moment où ils ne reçoivent encore d’indications que de leurs respectifs tempéraments, l’Allemand ne peut pas affronter le Français ; il est sans armes devant lui ; il n’a rien qui corresponde à ces désirs droits et perçants, à cette vivacité passionnée, à cette avide intrépidité du cœur dont son partenaire est pourvu. Qu’opposerait-il à nos mille partis-pris, à nos décisions sentimentales, à cette façon que nous avons de voir tout de suite les choses sous le jour le plus déterminé ? Dès qu’il paraît à nos yeux, le tableau de la réalité a toutes ses nuances. Je ne dis pas que cette promptitude soit dans tous les cas un avantage. J’aimerais même à montrer qu’elle est peut-être à la source de toutes nos erreurs et de tous les malheurs qui s’en suivent. (Nous sommes des esprits trop vite fixés.) Mais enfin elle témoigne d’une vigueur générale, d’un entrain et d’une « pleine terre » des sentiments, auxquels l’Allemand, avec son étique spontanéité, ne saurait songer à résister, et qui, toutes les fois qu’il se trouve seul en tête à tête avec l’un de nous, le mettent en état de notoire infériorité.
Der deutsche Jüngling fromm und stark
Beschirmt die heilige Landmark[1].
« Le jeune Allemand pieux et fort
Protège la frontière sacrée. »
(2e couplet de la Wacht am Rhein.)
C’est trop bien ça. Je le vois trop bien, « le jeune Allemand pieux et fort », appuyé sur son arme, prêt à tous les chocs, la poitrine solide, l’esprit seulement animé d’un éperdu dévouement. Je le vois trop bien pour pouvoir le souffrir. « Pieux et fort » : voilà tout ce qu’il a à nous montrer, voilà son entière richesse intérieure en deux mots exprimée. Qu’on n’aille pas dire qu’une chanson n’est pas une peinture psychologique. Non, tel quel, le portrait est complet ; il n’y manque aucun détail. Voilà le héros allemand, tel qu’il s’apparaît à lui-même, voilà toute la complexité et toute la nuance qu’il se découvre ; voilà à quoi, à ses propres yeux et en fait, il se ramène.
Plus que d’avoir ravagé, pillé, incendié et massacré, je lui en veux de se résumer si facilement, de se réduire à si peu de chose. Ce que je ne puis lui pardonner, c’est son néant intérieur. Il faut qu’il aille chercher des vertus pour faire croire qu’il est quelque chose ; il ne commence qu’à la morale. Pour s’apercevoir qu’il existe, il faut lui donner quelque chose à faire ; alors on peut admirer comme il le fait bien. C’est un de ces êtres qu’on ne remarque que lorsqu’on est obligé de les féliciter.
Les vieux du landsturm qui venaient au camp prendre livraison des corvées, après avoir recueilli, d’un visage tendu par le respect, les recommandations du sous-officier de service, se tournaient vers le groupe de prisonniers qu’ils allaient accompagner : Also, marsch ![2] s’écriaient-ils. C’est-à-dire : « Puisque c’est ça que nous devons faire, faisons-le ! » Rien ne les eût poussés à l’entreprendre spontanément, cette idée ne leur serait jamais venue. Mais c’était presque effrayant de penser à quel point ils n’y trouvaient pas non plus d’objection ! On sentait en eux une vacance presque infinie, et surtout, ce qui m’impatientait plus que tout le reste, cette bonne humeur des gens qui n’ont pas de désirs, qui sont contents de faire ce qu’on leur dit de faire, parce que sinon ils n’auraient pas su à quoi passer leur temps.
[2] « Eh ! bien donc, en avant ! »
*
* *
Comme c’est l’aspect, je crois, le moins soupçonné de son caractère, je voudrais illustrer par quelques anecdotes cette indifférence foncière de l’Allemand. Et d’abord qui chantera jamais en termes suffisamment héroïques sa patience ? Qui racontera tout ce qu’il est possible de lui « faire voir », avant qu’il ne comprenne qu’il faut se fâcher ?
Chaque jeudi, nous allions faire en ville des achats pour la société de secours mutuels de notre camp. Accompagnés d’une seule sentinelle que nous traînions derrière nous plutôt qu’elle ne nous conduisait, nous entrions librement dans tous les magasins et nous y étions toujours royalement accueillis. Nous récoltions même bien des sourires et bien des compliments qui ne se fussent jamais égarés à l’adresse de vulgaires soldats allemands. Car les Allemands se soutiennent sans doute très fortement les uns les autres, mais ils ne s’aiment guère entre eux ; il suffit de les avoir vus se parler pour en être convaincu. Le visage même qui nous regardait plein d’aménité, dès qu’il se tournait vers un compatriote, devenait dur, sombre et sec : quelques mots de réponse, juste ce qu’il fallait ; et si « l’autre » n’était pas content, il n’avait qu’à s’en aller. (Peut-être aussi, pour tout dire, cette différence d’égards tenait-elle en partie à la différence que le marchand supposait entre nos respectifs porte-monnaie.) — Quoi qu’il en soit, ce n’est pas sur cette curieuse anomalie psychologique que je veux insister en ce moment. Je pense surtout à l’endurance de certains feldgrauen qui attendaient pour se faire servir qu’on en eût fini avec nous ; j’en revois un, entre autres, que nous fîmes « poser » certainement pendant près d’une demi-heure, dans un magasin de quincaillerie. Sans même oser s’asseoir, il regardait, derrière nous, d’un air mélancolique, les scies et les serpes pendues au plafond, et poussait de loin en loin de timides soupirs. Parfois l’un de nous lui lançait par-dessus l’épaule un regard ironique et amusé ; mais il ne semblait pas s’en apercevoir. Qu’étions-nous pourtant, que de vulgaires prisonniers, que des esclaves qu’il eût pu balayer d’un geste ? Mais je suis bien sûr qu’il ne pensait pas à ce détail ; et ce qui l’en rendait oublieux, ce n’était ni générosité, ni grand élan de fraternité humaine. Tout simplement il ne sentait rien ; il ne réalisait pas la situation par le sentiment ; elle ne lui donnait aucune secousse ; les fibres qui l’eussent fait tressaillir et se révolter manquaient dans son cœur.
En chemin de fer, entre Leipzig et Francfort, nous étions six prisonniers conduits par deux sentinelles ; nous nous étions confortablement installés dans un compartiment et d’abord, sans hésiter, et sans provoquer la moindre protestation de nos gardiens, deux des nôtres avaient pris les deux coins près de la fenêtre. Le train cependant était bondé : beaucoup de permissionnaires, quelques civils ; et de nos places, nous contemplions tous ces gens, qui s’amoncelaient dans le couloir, la plupart debout, quelques-uns lamentablement assis sur leurs paquets, tous écrasés les uns contre les autres, piétinés par chaque passant, jetés contre les parois par chaque cahot du train, mais ne pensant aucunement à nous déranger. Nous les entendions bougonner les uns contre les autres ; c’est tout ce qu’ils voyaient de mieux à faire. A la fin, le spectacle nous parut si ridicule que nous nous décidâmes à « inviter » un grand artilleur, qui se tenait debout en travers de la porte, à venir s’asseoir au milieu de nous : il accepta avec force remerciements.
Il est incroyable à quel point l’Allemand est lent à se représenter le véritable rapport où il est avec les gens qu’il rencontre : c’est parce qu’il n’en est averti par aucune commotion affective, par aucun sentiment immédiat. Et le Français profite d’une façon admirable, souvent même téméraire, de ce retard à l’allumage. Instruit du premier coup d’œil, avec une folle impertinence, il saisit son avantage et le pousse aussi loin que possible, pendant le temps que l’autre met à composer sa réaction. Arrive ensuite que pourra ! Il aura toujours bien ri en attendant.
On n’imagine certainement pas ce que les prisonniers réussissent à « faire avaler » à leurs gardiens. On n’a aucune idée du ton de certaines conversations entre eux. Que de fois ai-je entendu mes camarades dire à leur chef de chantier : « Vous aurez beau faire, vous êtes foutus ! Ce n’est plus qu’une question de jours, de mois ou d’années. Mais vous êtes foutus. Tout le monde sait ça en Europe. Il n’y a que vous qui ne le sachiez pas encore. »
Un jour, un prisonnier se voit interpellé par un officier aviateur, qui a la naïveté de lui demander ce qu’il pense de la guerre. Le Français aussitôt de se lancer dans une peinture effroyable de la situation où l’Allemagne s’est imprudemment fourrée et de montrer le châtiment qui s’approche d’elle pas à pas. Je me rappelle particulièrement la conclusion de sa diatribe, si décisive que l’autre en resta tout sot : « D’ailleurs, s’écria-t-il, quand on n’est pas foutu de nourrir ses prisonniers, on ne fait pas la guerre ! »
Nous avions un sous-officier qui était chargé de nous faire faire l’exercice. Figure rose, tête toujours légèrement inclinée sur l’épaule, parole doucereuse, allure timide et gênée ; dans le civil il était fabricant de poupées. — Avec un pareil innocent, direz-vous, il n’y avait guère de mérite à se montrer provoquant. — Oui, mais bien qu’il ne fît presque jamais d’observations et qu’il se contentât de mouvements exécutés avec toute la nonchalance que des Français sont capables de mettre à une besogne qui les ennuie, il avait un petit carnet où il crayonnait gentiment de temps en temps quelques notes personnelles ; et la suite en était généralement qu’au bout de quelques jours l’un de nous se voyait emmené en cellule pour mauvaise tenue à l’exercice. L’animal dans le fond était donc venimeux. Eh bien ! malgré le danger qu’il y avait à l’exciter, je ne puis songer sans rire, j’allais presque dire sans pitié, aux énormités que certains d’entre nous réussissaient à lui faire entendre. Il est vrai qu’il avait, lui aussi, la manie bien allemande de nous demander notre avis sur les opérations. Ce n’était donc jamais nous qui avions commencé. Mais c’était bien nous qui continuions, et avec quel entrain ! Je me rappelle surtout le moment de l’attaque sur Verdun. Le malheureux avait eu l’imprudence de nous laisser voir, dès les premiers jours, qu’il comptait bien sur la chute imminente de la place. « La semaine prochaine, nous serons à Verdun ! » nous avait-il déclaré d’un petit air timide et satisfait. Empruntant alors une assurance qu’il était sans doute bien loin de ressentir à cet instant, un de mes camarades lui répliqua vertement que ni la semaine prochaine, ni le mois suivant, ni jamais les Allemands n’entreraient à Verdun. Et quand les événements eurent confirmé sa prophétie, on pense comme il triompha ! Je le revois parlant à sa victime sous le nez, et avec des gestes presque menaçants : « Eh ! bien, vous voyez comme vous y êtes entrés à Verdun ! Vous étiez à Douaumont l’autre jour ! Vous n’y êtes plus aujourd’hui. C’est une drôle de façon d’avancer… Enfin, peut-être qu’avec le temps !… Mais non, vous n’y arriverez jamais. Vous êtes trop bêtes. Le kronprinz vous fera tous crever devant nos tranchées ; mais vous n’avancerez plus, etc. » Sous cette algarade, dont je n’exagère nullement les termes, notre homme avait pris un air piteux et vexé, mais il ne bougeait pas. Frileux et « rentré » comme un oiseau sous une averse, un mauvais petit sourire d’embarras sur les lèvres, il essayait simplement de mettre un frein à la verve de notre camarade en lui posant la main sur le bras : « Permettez ! Permettez !… » Mais il ne pensait plus du tout à son carnet, ni à l’uniforme qui lui donnait un si terrible pouvoir sur son interlocuteur. Il était ennuyé : rien de plus.
A une sentinelle « bon enfant », qui ne savait pas un mot de français, des prisonniers, comme à un serin, avaient appris cette simple phrase : « Ils sont foutus, les boches ! » Et il allait la répétant partout avec extase. Quand nous le rencontrions dans le camp, nous lui criions : « Sont-ils foutus ? » Et il répondait : « Ils sont foutus, les boches ! » Un jour, nous le vîmes arriver tout triste : quelqu’un l’avait renseigné sur le sens de son exclamation favorite. Mais tout ce qu’il fit, ce fut d’être bien malheureux et comme tout détraqué de ne plus pouvoir la lancer.
Les gosses de K…, quand nous passions par la ville, nous couraient après en criant : Schokolade ! Schokolade ![3] Mais nous avions la cruauté de ne leur rien donner avant qu’ils eussent eux-mêmes sanctionné leur déconfiture par le même sacramentel : « Ils sont foutus, les boches ! » Et encore que, moins bêtes que la sentinelle, ils comprissent parfaitement le sens de la phrase, ils n’hésitaient pas un instant à acheter de cette monnaie la précieuse plaquette ; aucune indignation ne montait du fond d’eux-mêmes leur interdire d’en user.
[3] « Du chocolat ! Du chocolat ! »
Il y avait au camp un petit feldwebel courte-patte, qui avait servi jadis dans notre légion étrangère. Ses seules amours étaient un corbeau, qu’il élevait avec des tendresses de mère. Il le faisait coucher dans sa chambre et l’y laissait prendre des libertés dont il restait, paraît-il, des traces fort sensibles à l’odorat. C’est du moins ce que m’ont raconté les prisonniers qui allaient en corvée sous sa direction et qu’il employait presque exclusivement à lui ramasser des vers et des insectes pour la nourriture de son protégé. Tous les Français le tutoyaient et quand ils lui demandaient : « Eh bien, Münch, que penses-tu de la guerre ? » il répondait invariablement : « Beud-èdre que les boches seront fainqueurs, beud-èdre que ce sera vous. Moi, je m’en fous. »
Un jour, on envoya pour conduire la promenade du samedi un vieux petit feldwebel, propre, bien rasé, aux yeux clairs et tristes. Je m’imaginai tout de suite, je ne sais pourquoi, qu’il devait être dans le civil soit confiseur, soit professeur de maintien. A peine fûmes-nous sortis du camp, il commanda : « Halte ! » Puis, s’approchant des prisonniers qui étaient en tête : « Que faites-vous ? » demanda-t-il en français au premier. Légèrement interloqué, notre camarade ne comprit pas tout de suite la question : « Quelle profession ? reprit l’Allemand avec douceur. — Instituteur, répondit alors le prisonnier. — Ha ! Ha ! » fit le feldwebel, en hochant par deux fois la tête, et avec les marques d’une grande approbation. Puis il passa au second : « Que faites-vous ? — Comptable. — Ha ! Ha ! » Il vint au troisième pour en obtenir le même renseignement. Mais le reste de la colonne commençait à s’intéresser vivement à la conversation. Un esprit de moquerie la parcourut comme une vague : nous nous mîmes à combiner les réponses les plus extravagantes. Déjà le troisième d’entre nous qui fut interrogé se révéla « marchand de cacaouëts ». « Cacaouëts ? Cacaouëts ? » fit le vieux d’un air interrogatif, en penchant un peu la tête de côté. Mais il ne se déconcerta pas pour si peu et continua sagement son enquête. Son français n’était sans doute pas des plus étendus, ni des mieux au courant, car il parut plus d’une fois embarrassé. Quand il ne comprenait pas, il jetait un petit coup d’œil circulaire, comme pour nous prendre tous à témoins de l’étrangeté de la réponse qu’on lui faisait, et il nous voyait fort bien en train de nous tordre de rire. Mais rien ne le décourageait. L’un de nous n’ayant pas voulu lui laisser ignorer qu’il était « marchand de cochons », « Couchons ? Couchons ? fit-il avec la même timide inquiétude. Et il passa. Il ne s’arrêta que quand il eut dépouillé le secret des cinquante ou soixante hommes qu’il avait sous ses ordres. Il reprit alors le commandement et remit la colonne en marche, l’air content et renseigné. Il marchait à côté de nous, d’un petit pas sautillant et nous faisions à haute voix mille plaisanteries sur son compte : « Est-il possible, me disais-je, qu’il ne comprenne pas qu’on se moque de lui ? » Mais je crois plutôt que ça lui était égal ; il sentait bien, vaguement, que nous n’étions pas très sérieux ; mais cette impression ne passait pas en lui jusqu’à l’indignation ; elle n’éveillait aucune susceptibilité ; elle n’enflammait aucun amour-propre ; elle le laissait tranquille, serviable et satisfait. C’était en hiver, il avait neigé. Quand nous fûmes sur le point de rentrer au camp, il nous fit arrêter de nouveau, à la hauteur d’un vaste champ de neige : « Maintenant, battez-vous avec des boules ! » nous dit-il simplement. Au cours du combat, il fut atteint à plusieurs reprises par de faux maladroits. Il souriait un peu, s’époussetait, et continuait à nous contempler placidement.
F. B… était un grand sous-officier saxon, costaud et paisible, avec de longs bras qui pendaient du haut d’épaules légèrement voûtées. Horloger dans le civil, il l’était à peine moins dans le militaire et ne pensait qu’à nous colloquer des montres, pour lesquelles il nous faisait d’ailleurs des prix réellement avantageux. Il avait vécu en France et savait très passablement notre langue ; il la parlait peu, mais il l’entendait parfaitement. Tous les prisonniers ne connaissaient pas ce détail. Un jour, il entre dans un bureau où travaillaient quelques Français qui justement n’en étaient pas instruits. L’un d’eux, de mauvaise humeur, le salue de la classique exclamation où s’exprime au naturel l’âme de tout bon Français qui, dans un endroit quelconque, fût-ce dans un camp de prisonniers, est en possession d’un « filon » :
— Qu’est-ce qu’il vient encore nous faire ch…, ce c..-là ?
Catastrophe, supposera-t-on. Tempête, cris de rage, verrous, supplices. Pas du tout. Un peu plus voûté que de coutume sous le poids de l’injure, d’un ton mélancolique et résigné, en traînant un peu sur les syllabes, comme un qui constate qu’il n’a pas de chance, notre homme répond simplement en français :
— Ça fait la troisième fois depuis ce matin qu’on me traite de c.. !
Un incroyable manque de crête : voilà ce que je crois apercevoir d’abord chez l’Allemand, voilà ce qui me paraît être vraiment au principe de son caractère. Dans l’ensemble, ces gens-là ne sont aucunement susceptibles ; ils n’ont pas d’impatiences, rien jamais ne les démange. Parfois, comme dans le cas du petit vieux, cette bonasserie peut devenir touchante, ressembler même à de la générosité et au pardon des injures. Mais on aurait tort de l’admirer et de s’y fier comme à une vertu positive ; on risquerait de graves mécomptes. Pour la bien comprendre, il n’y faut pas voir autre chose que la faiblesse du premier fonds, que le défaut de réalité psychologique dont souffre l’âme allemande. C’est un trou ; pas autre chose.
Et ne faut-il pas « avoir un trou » pour soutenir aussi mal que le font les Allemands leur propre situation, l’avantage que leur donnent les événements ?
Un de mes camarades, de son métier libraire, s’était donné comme architecte, sortant de l’École des Beaux-Arts de Paris. Il jouissait, à ce titre d’un prestige extraordinaire. On lui avait octroyé un bureau, où il faisait à peu près ce qu’il voulait ; on venait le consulter, on l’appelait : Herr Baumeister ![4] En un mot, il trônait. Un jour, l’architecte allemand lui demande qu’elles seraient, à son avis, les conditions de paix de la France.
[4] « Monsieur l’architecte. »
— Il nous faut, répondit-il sans se troubler, l’Alsace-Lorraine et cent milliards.
— Cent milliards ! Vous vous trompez, vous voulez dire sans doute : cinq milliards.
— J’ai dit : cent milliards.
— Mais c’est terrible, c’est terrible !
Et l’Allemand d’aller raconter à tous ses amis que la France demande l’Alsace-Lorraine et cent milliards pour faire la paix. L’un après l’autre, ils vinrent chercher confirmation de la nouvelle auprès de mon camarade. « C’était, me racontait celui-ci, comme si j’avais eu vraiment les pleins pouvoirs du gouvernement français pour traiter. Ils défilaient tous devant ma table :
— Est-ce vrai que la France demande cent milliards ? interrogeaient-ils.
— Parfaitement, cent milliards !
— Mais c’est affreux ! Jamais nous ne pourrons avoir la paix à ces conditions-là. Jamais nos gouvernants n’y consentiront.
Et ils s’en allaient les épaules basses, désespérés. »
Il faut noter que c’était un moment de leur plus haute fortune.
S’ils eussent senti vraiment ce qu’ils étaient, s’ils l’eussent été par enthousiasme et par inspiration, si la passion les eût le moins du monde soulevés, croyez-vous qu’ils se fussent laissés intimider par le verdict qu’un vulgaire prisonnier osait rendre contre eux et qu’ils eussent été prendre un seul instant en considération les exigences d’un tel plénipotentiaire ? Mais l’assurance même de mon camarade était quelque chose de trop fort pour eux, ils étaient trop mal alimentés pour y faire face ; aucun appel à leur cœur ne leur fournissait la défense, la contestation, la riposte qui eussent été nécessaires. Leurs sentiments les laissaient misérablement en panne.
Et il en était ainsi à chaque fois qu’il leur fallait nous affronter. Ils n’avaient même pas de quoi se tenir à la hauteur des situations qu’ils créaient eux-mêmes. La sensation dont j’ai peut-être le plus souffert en captivité est celle de l’incohérence. Et jamais je ne l’ai éprouvée plus forte qu’au moment des premières « représailles ». On nous avait avertis solennellement que les Français infligeaient aux prisonniers allemands du Kameroun d’horribles traitements, qu’ils les faisaient garder par des cannibales, si bien que plusieurs de ces malheureux avaient été tout simplement croqués par leurs sentinelles ; que pour mettre un terme à ces actes de sauvagerie sans précédent, le gouvernement allemand se voyait obligé de prendre contre nous des contre-mesures (Gegenmassregeln) et qu’en conséquence nous allions être envoyés dans les marais de Poméranie ou du Hanovre, où nous travaillerions enfoncés jusqu’à mi-corps dans une boue pestilentielle. Le sous-officier, chef de notre baraque, nous avait déjà fait ses condoléances et ses adieux, car il ne pensait pas qu’aucun de nous en pût revenir vivant. Ce début promettait. Mais, le jour du départ arrivé, quand la colonne fut sur le point de sortir du camp, on la fit arrêter et un officier nous adressa en français le petit compliment que voici :
« Amis Français, nous avons été très contents de vous posséder jusqu’ici, nous n’avons absolument rien à vous reprocher, et nous regrettons beaucoup que les agissements de votre gouvernement nous obligent à nous séparer de vous. Mais rassurez-vous ; dans le camp où l’on vous emmène, vous serez aussi bien traités qu’ici ; je peux vous assurer que vous n’aurez à vous plaindre de rien. Et dans quelques mois vous nous reviendrez, gais et bien portants, tout heureux de votre voyage. »
Je ne garantis pas l’exactitude absolue des termes ; mais tel était bien le sens général du langage qui nous fut tenu. J’avoue qu’il me parut assez comique, et déjà, avant d’arriver à la gare, je commençais à ne plus bien comprendre où j’étais ni comment tout cela pouvait diable s’enchaîner. Mais ce fut bien autre chose quand nous eûmes pris le train. Dans les faubourgs ouvriers de Dresde et de Leipzig, que nous traversâmes, des femmes étaient aux fenêtres et elles nous envoyaient des baisers au passage. Je le dis parce que je l’ai vu. Je me souviens que je me prenais la tête entre les mains, en proie aux plus amères, aux plus épuisantes questions : Qu’était donc tout ceci ? Que me voulaient donc ces imbéciles ? N’auraient-ils pas pu au moins choisir ? Si nous étions en guerre, pourquoi ne pas y rester ? S’ils me voulaient du mal, que ne m’en faisaient-ils du fond de l’âme ? J’aurais voulu toucher au moins la haine qui les poussait contre moi. Puisque enfin ils s’étaient déclarés, pourquoi leur cœur ne suivait-il pas ? Je ne me contentais pas de leurs foudres, j’appelais en même temps leur rage et leur exécration. Pour me sentir à l’aise, je ne pouvais absolument pas m’en passer. Je n’étais pas encore assez instruit pour deviner que dans leur cœur, même au moment où ils me condamnaient soi-disant à mort, il n’y avait rien. Je ne savais pas voir qu’ils étaient incapables de nourrir de colère véritable, sentie, la décision qu’ils avaient prise. Je n’osais pas reconnaître la misère inouïe de leur vengeance ni le vide dégoûtant où leur cruauté prenait naissance.
Il faut corriger ce que j’avançais tout à l’heure : ce dont j’ai peut-être le plus souffert en Allemagne, c’est du manque de haine, — j’entends de haine spontanée, naturelle. Il m’a frappé déjà sur le champ de bataille. Comme on nous emmenait prisonniers vers l’intérieur des lignes, d’une troupe qui faisait la pause au bord d’un bois, se détachèrent pour nous voir passer quelques hommes, des jeunes pour la plupart, presque tous imberbes, certains avec des figures de jeunes filles :
— Die Schweine ![5] dit l’un d’eux tout doucement, et l’on sentait dans sa voix combien il était peu convaincu de cette injure, et qu’il la répétait tout simplement, avec scrupule et fidélité, telle qu’il l’avait apprise, comme un mot d’ordre, comme un renseignement reçu de ses supérieurs. Il y croyait ; et c’était tout. Mais s’il eût fallu la trouver lui-même…
[5] Les cochons !
Et depuis, j’ai pu souffrir mille vexations : mais jamais — ou plutôt une seule fois peut-être — je n’ai senti la douche de la haine sur moi. Que les humanitaires prennent bien garde ici ! Qu’ils n’aillent pas utiliser cet aveu pour conclure à la fraternité spontanée entre ennemis. Aucune déduction ne pourrait être plus inexacte. Les « postes[6] qui nous emmenaient en corvée étaient bien loin de déborder d’attendrissement et d’amour pour nous. Simplement ils avaient le cœur vacant. Leur petite baïonnette leur battant les jambes, leur tartine de pain noir beurrée de saindoux dans la cartouchière, leur calot rond sur la tête, ils allaient fromm und stark, marchant à nos côtés de leur pas solide et docile, vers la carrière ou la route en réfection qu’on leur avait désignée. Ils écoutaient nos conversations, ils prenaient part à nos plaisanteries, ils maudissaient avec nous les « Gros », die Dicken, les riches, qui ont fait cette guerre pour s’engraisser encore davantage. Rien en eux à cet instant ne leur parlait contre nous. Mais il ne fallait pas que « Chocolat », le feldwebel chargé de la surveillance des corvées, parût tout à coup à l’horizon sur son cheval pie. Quel branle-bas aussitôt ! Comme ils avaient tôt fait de bondir en avant et de hurler contre nous, et de prendre le numéro de celui qui n’avait pas compris leur rugissant Hände aus den Taschen ![7] Et voilà où je commençais à souffrir. Car encore une fois, pour mon bien-être intérieur, il eût fallu que j’entendisse toute cette rage sortir vraiment d’eux-mêmes ; il eût fallu que je sentisse leur âme même la cracher. Oui, peut-être leur eussé-je pardonné, peut-être eussé-je entrevu une réconciliation possible avec eux dans l’avenir, s’ils me fussent tombés dessus « pour de bon » à cet instant. Car alors j’eusse deviné en eux des hommes, au lieu que je n’avais affaire qu’à des pantoufles.
[6] Posten : sentinelles.
[7] « Les mains hors des poches ! »
Pas bien étonnant qu’ils aient montré si peu de fureur contre nous, quand on les voit si peu exaltés par la perspective de se battre. Je sais bien que dans aucun pays aucun homme ne désire, ne peut sincèrement désirer — surtout après quatre ans de guerre — d’être envoyé sur le front. Mais je doute qu’en aucun pays aucun homme ose étaler, surtout devant des ennemis prisonniers, une aussi complète absence de passion belliqueuse que l’Allemand. A cet égard il est vraiment stupéfiant d’impudeur. Je n’aime pas qu’on « crâne ». Mais je ne vois pas non plus la nécessité de laisser n’importe quel regard, surtout celui de notre ennemi, pénétrer jusqu’aux hésitations secrètes de notre courage, jusqu’à la lâcheté de la bête en nous. Or, il n’y avait pas dans le camp une sentinelle désignée pour le front, qui n’accourût aussitôt nous exposer sa détresse, ses terreurs, et nous faire part de son intention de se rendre à la première occasion favorable. Beaucoup nous demandaient de petits certificats attestant qu’ils s’étaient toujours bien conduits à notre égard, pour les montrer dès leur capture et échapper ainsi aux mauvais traitements. J’ai signé pour ma part au moins un de ces témoignages de satisfaction et j’en ai vu octroyer plusieurs par mes camarades. Rien n’était plus comique que l’allure penaude du malheureux en quête de signatures, que les regards qu’il jetait à droite et à gauche, en suivant l’allée de la baraque, dévisageant les prisonniers, à la recherche des bonnes figures ; et quand il pensait en avoir trouvé une, rien n’était plus attendrissant et plus éhonté que la façon dont il expliquait son désir : « Moi, tout de suite : Kamerad », faisait-il en esquissant le geste bien connu. Et il prenait son papier à la main, indiquant comment il comptait s’en faire un talisman.
Il y avait un vieux landsturmmann qui accompagnait chaque jour la même corvée. Il se croyait solidement embusqué, quand un jour il se vit subitement déclaré felddienstfähig[8]. Sa désolation, son angoisse dépassèrent tout ce que nous avions vu jusque-là. A tous ceux qui l’approchaient, qu’ils comprissent ou non l’allemand, il racontait :
[8] Apte au service en campagne.
— Et puis, vous savez, je vais aller au front. A mon âge ! Avec quatre enfants ! Si ce n’est pas honteux !
— Front nixt gut ! lui disaient en rigolant des prisonniers de Verdun qui travaillaient sous sa surveillance.
— Nixt gut ! répétait-il d’un air consterné, d’un pauvre visage tout décomposé par la peur.
Mais enfin on lui suggéra le moyen de s’en tirer au meilleur marché. Très obligeamment, les Français lui expliquèrent comment il devrait s’y prendre pour effectuer sa capitulation avec le minimum de risques ; ils lui indiquèrent l’heure la plus propice, les circonstances atmosphériques à choisir ; ils lui enseignèrent les appels qu’il aurait à lancer, les gestes qu’il aurait à faire, pour ne pas être accueilli trop brusquement par ses sauveurs. Comme on peut penser, ces leçons de désertion les amusaient au plus haut point et ils poussèrent la chose aussi loin qu’ils purent ; ils surent persuader le vieux que, pour être sûr de n’oublier, le moment venu, aucun détail, il était bon qu’il s’exerçât à l’avance, et ils organisèrent, dans l’atelier où ils étaient seuls avec lui, de véritables répétitions. On vit le malheureux se dépouiller de ses cartouchières, poser son fusil dans un coin et s’avancer, les mains hautes, à la rencontre des prisonniers, qui, tapis derrière des sacs, faisaient semblant de le tenir en joue.
Bien entendu, il n’entre pas un instant dans mon esprit d’accuser l’Allemand de lâcheté positive, effective. Qu’il soit un admirable soldat, il faudrait être de bien mauvaise foi pour le contester ; et ce serait faire injure à nos combattants eux-mêmes que de suspecter le courage de l’ennemi auquel ils ont affaire. Je suis convaincu que la plupart des désertions, dont nous avons vu les préparatifs, n’ont pas eu lieu : une fois sur le front, l’homme se sera trouvé certainement placé dans des circonstances où son premier dessein lui sera à lui-même apparu comme un rêve. Mais aussi je n’ai rien voulu prouver de plus, par les précédentes anecdotes, que le manque complet de spontanéité héroïque chez l’Allemand. On se tromperait à fond si l’on concluait de ses exploits à son caractère, de ses prodigieuses réussites militaires à quelque goût inné chez lui pour la bataille et pour le risque. A la place de l’enthousiasme qu’on lui suppose, là encore il n’y a rien. Pas de naturelle Begeisterung[9], c’est-à-dire qu’il n’est empli ni transporté par aucun « esprit » et qu’il ignore absolument la rage de périr ou de vaincre.
[9] Enthousiasme.
Pour bien comprendre ce point, il faut l’avoir vu au combat. Qu’il ressemble donc peu à cette brute furieuse, à cet animal de proie qu’on se représente d’habitude ! Je garde, de l’attaque que j’ai eu à supporter, le souvenir non pas d’une ruée sauvage, mais d’une puissante opération mécanique. J’ai été englouti méthodiquement, comme on voit disparaître une pièce de bois dans la gueule impassible de certaines machines. Mais les hommes qui composaient cette machine, les hommes qui marchaient, tiraient, tombaient, je n’ai senti chez eux aucun transport, aucune colère bien définis. Ils avançaient simplement, portés, régis par un mouvement colossal et régulier. Ils tuaient là où il fallait tuer, ils prenaient là où il fallait prendre. Nulle part ils n’étaient entraînés par aucune fureur individuelle. Ils avaient l’air parfaitement « désintéressés ». Je me rappelle surtout le dernier assaut qu’ils nous donnèrent, à la nuit déjà tombée, avec l’accompagnement de leurs trompes rudimentaires, d’où ne s’échappaient que deux ou trois sons rauques et maladroits, semblables aux appels de bergers préhistoriques. Il y avait dans les cris dont ils s’excitaient vers nous quelque chose de tellement indifférent ! Je les devinais à la fois terribles et si peu convaincus. Ils allaient, ils marchaient encore un peu contre cet ennemi déjà piétiné que nous étions, pendant cette demi-heure qui restait avant la soupe et qu’il ne fallait pas laisser inemployée. « Hourra ! » criaient-ils d’une voix fatiguée, c’est-à-dire : « Encore ça pour finir la journée, pour en être quittes avec le devoir ! » Pour beaucoup c’était la mort qui était embusquée dans cette étroite demi-heure. Mais même cette perspective ne suffisait pas à les mettre hors de leurs gonds. Même la mort entrait pour eux en équivalence avec la vie.
Leur premier mot aux prisonniers qu’ils venaient de faire était toujours :
— Krieg nixt gut ![10]
[10] « Guerre, pas bon ! »
Et ils ajoutaient pour eux-mêmes avec un grand soupir :
— Wenn es nur alles wäre ![11]
[11] « Si seulement c’était tout ! Si seulement c’était fini ! »
(Je parle du mois d’août 1914.)
Voilà ce qui résume tous les sentiments dont ils étaient capables, les seuls dont ils fussent animés en se précipitant sur nous. Voilà le maximum de la passion chez eux, voilà la passion toute pure, telle qu’elle les gonflait au moment de l’action, au moment même où leur bras se faisait assassin.
Qu’on ne pense pas que, par tout ce que je dis là, je veuille le moins du monde introduire l’idée de leur innocence, ni prévenir les esprits en leur faveur. Bien au contraire, ce qui nourrit mon indignation et mon ressentiment contre les Allemands, c’est qu’ils aient pu commettre toutes les abominations du combat avec si peu de haine au cœur. Nous, au moins, quelque chose d’affreux, mais de sacré, nous transformait jusqu’à la racine, ramenait pêle-mêle du fond de nous-mêmes de la rage, de l’insulte, du désespoir, je ne sais quelle frénésie vengeresse. Si nous étions criminels, au moins l’étions-nous tout entiers. Mais eux, ils se contentaient d’être « fromm und stark ». Ça leur suffisait. « Pieux et solides », bien bâtis de partout, l’âme aussi peu excessive que le corps, de la santé et un grand vide intérieur : voilà comment ils s’avançaient sur nous et voilà comment ils se présentent, quand on vient les trouver dans leur ingénuité primitive, à leur état le plus naturel. L’Allemand, c’est d’abord quelqu’un à qui « c’est égal » et qu’une insuffisante détermination psychologique rend capable à la fois de tout supporter et de tout faire.
*
* *
Une nature. Qui me montrera chez lui une nature ? Je l’avoue, à défaut de bons, je voudrais lui trouver au moins de mauvais penchants ; je voudrais entendre raconter de son enfance des traits bien noirs, quelque chose qui témoigne d’une perversité vraiment originelle. Je voudrais que ses parents aient eu tout de suite à se plaindre de lui : « Mon pauvre monsieur, si vous saviez quel monstre c’est ! » Mais non ; je n’apprends de ses débuts dans la vie rien que de louable et d’indifférent. Il promettait déjà, il promettait tout ce qu’on voulait.
Le seul rudiment positif de caractère que je puisse apercevoir en lui, c’est non pas de la cruauté, mais une certaine brutalité, une façon trop brusque de faire les choses. Mais cela est à peine psychologique. Il ne faut y voir que l’explosion de cette force toute physique qui le remplit, que la détente de son corps trop bien portant, que l’effet d’une trop robuste constitution. Il se décharge à coups de poing du trop-plein de santé qui le gêne ; c’est un dérivatif hygiénique, où l’âme n’a presque aucune part.
Un jour, de sournois interprètes russes avaient été signaler à la sentinelle un de leurs camarades qui, disaient-ils, ne se lavait qu’à des intervalles par trop imposants. L’Allemand vint, empoigna le Russe par sa veste, comme on prend un chat par la peau du dos, le traîna jusqu’au lavabo, d’une grande gifle de la main droite fit voler au diable sa casquette, d’une grande tape de la main gauche le poussa sous le robinet qu’il ouvrit tout grand sur sa tête, et de son poing d’Hercule le maintint pendant cinq bonnes minutes sous le flot purificateur. J’étais encore sensible à ce moment-là et cette petite scène m’avait impressionné. Mais je comprends maintenant que l’Allemand n’était inspiré dans toute cette affaire par aucune méchanceté profonde. Il y avait en lui, à ce moment-là, deux choses : la conviction acquise, apprise, que la propreté est un devoir, et un surplus d’énergie musculaire, qui transformait en une râclée la leçon qu’il voulait donner. Le rire même dont en général les bourreaux accompagnent ces sortes de corrections, atteste, je crois, qu’ils n’y mettent aucune malice et qu’ils seraient tout prêts, une fois l’opération finie, si la victime y voulait seulement consentir, à s’en amuser franchement avec elle[12].
[12] « Es war bloss zum Spass ! Ce n’était que pour rire ! »
Et surtout à n’y plus penser. — Pour comprendre combien la brutalité des Allemands est en eux chose peu consciente et de provenance essentiellement physique, il faut voir avec quelle facilité ils oublient le mal qu’ils vous ont fait. Là-dessus ils sont d’une générosité incroyable. Ils peuvent vous briser de coups : dix minutes après, vous les voyez revenir, gais et contents, sans aucun souvenir, sans aucune pensée :
Le ciel n’est pas plus pur que le fond de leur cœur.
Ils n’ont rien fait, rien vu, rien entendu ; rien ne s’est passé, dont leur mémoire ait gardé le moindre souvenir. Vous êtes copains comme devant ; vous auriez tort d’avoir plus de rancune qu’ils n’en ont. Vous ne voudriez pourtant pas montrer un plus vilain caractère… Au besoin, ils vous demanderont une cigarette.
Nous eûmes, pendant quelque temps, comme chef de baraque, un sous-officier qui poussait jusqu’au sublime cette indulgence envers lui-même. Il arrivait, le lundi matin, sombre, la voix rauque et presque indistincte, râclé par la noce bestiale qu’il avait faite en permission. Ce jour-là, il fallait éviter de tomber sous sa griffe, car il cherchait une victime. Mais quand il l’avait trouvée et qu’il avait passé sur elle sa fureur — un jour il jeta par terre un de mes camarades et le piétina — les muscles soudainement détendus, il ne voyait plus aucune raison de nous en vouloir, et c’était le moment qu’il choisissait en général — car j’avais le malheur d’être son interprète — pour me faire ses déclarations les plus conciliantes :
— Hier sind wir weit von dem Schlachtfeld, disait-il. Wir müssen unsere Feindschaft vergessen, wir müssen in Eintracht miteinander leben[13].
[13] « Ici, nous sommes loin du champ de bataille. Nous devons oublier que nous sommes ennemis, nous devons vivre ensemble en bonne intelligence. »
Je n’ai jamais vu d’apaisement si subit, ni si ridicule. On sentait qu’il s’était vidé comme une bête d’une sorte de rancœur physique, qui lui restait de la veille, et qu’il se trouvait maintenant rétabli dans cet état de bonne respiration et de robuste indifférence où son âme avait l’habitude de se tenir.
Je ne peux pas croire au sadisme des Allemands. Ils sont trop simples, trop élémentaires pour trouver du goût dans la souffrance d’autrui. Ce ne sont pas gens à se lécher de quoi que ce soit les lèvres ; il n’y a pas en eux de ces petits coins secrets où l’être vraiment pervers déguste ses impressions ; ils ne sont à aucun degré amateurs.
Même dans le mal qu’ils font, le « fromm und stark » suffit à donner tout le contenu de leur cœur. Ils sont stark, ils sont de fer. Et c’est pourquoi leur contact est rude et dangereux. C’est pourquoi l’on fait bien de ne pas rester à portée de leur bras. On a raison de se méfier d’eux, et tort de supposer des racines psychologiques à leur brutalité.
Bien entendu, je ne songe pas un instant à nier qu’ils soient capables de violences préméditées, intentionnelles ; nous étudierons plus loin en détail les étranges « devoirs de cruauté » qu’ils s’imposent. Mais la part de la délibération et de la volonté est réservée jusqu’à nouvel ordre ; nous en sommes encore à l’Allemand primitif ; nous le prenons encore tel que la nature nous le livre.
Eh ! bien, à cet âge de son développement, décidément, non, son âme ne distille aucun venin spécifique ; elle ne lui suggère aucune atrocité directe, gratuite, dont elle seule ait à profiter ; elle est sans tentation et sans appétit. Elle reste d’une désespérante innocence. Ce n’est pas elle qui s’exprime dans la grêle de coups qu’il fait de temps en temps pleuvoir. A cet instant même, si vous pouviez pénétrer jusqu’à elle, vous la trouveriez aussi neutre, aussi peu endiablée que jamais. Même à cet instant, elle ne réussit pas à vaincre son informité naturelle ; elle reste en retard sur l’animal, moins vive, moins dégourdie, moins décidée.
II
LA MORALE DU POSSIBLE
Une si grave inertie de la sensibilité ne peut manquer d’avoir ses répercussions sur l’intelligence. L’indifférence du cœur entraîne chez l’Allemand une inaptitude à saisir les différences entre les idées, un affaiblissement du sens des valeurs. L’uniformité de sa substance reparaît partout ; elle empêche, elle empâte en lui le discernement.
Tout esprit normal a deux versants. Ses idées se disposent sur deux pentes opposées, celle du Bien et celle du Mal, celle du Vrai et celle du Faux, celle du Beau et celle du Laid. Bien entendu, il peut y avoir des erreurs, principalement pour les idées qui naissent près de la crête ; il arrive qu’on les place sur le côté qu’il ne faudrait pas ; n’importe qui peut prendre le Mal pour le Bien, le Faux pour le Vrai ; il y a même des gens qui intervertissent complètement ces valeurs et qui, d’un bout à l’autre de leur vie, se trompent en les employant ; il y a des esprits faux. Mais enfin tous distinguent, tous démêlent, séparent, répartissent.
Chez l’Allemand seul, il semble que la ligne de partage des eaux n’existe pas. C’est un esprit plan. Les idées qui y germent ne sont pas opposées. Sériées, graduées, ordonnées, tant qu’on voudra. Mais entre elles ne se glisse pas ce trait sinueux qu’on voit sur les cartes subtilement diviser les terres voisines et rejeter les ruisseaux qu’elles sécrètent vers des vallées différentes. L’Allemand sait qu’il y a un Vrai et un Faux, un Bien et un Mal ; mais il n’en sent pas le relief. Comme tout le monde, il rattache à ces notions les faits qu’il trouve dans son expérience, les inspirations qui lui viennent. Mais c’est à tâtons ; et simplement pour faire comme les autres. Jamais la distinction ne jaillit en lui d’une source vive et naturelle ; jamais il ne la prononce du premier coup ; jamais il n’a ce cri de l’homme sûr de son fait, sûr de son droit, à qui une ligne de déplacement vers la gauche ou vers la droite donne aussitôt des impatiences ; rien ne l’avertit directement de la justice ou de la justesse d’une chose ; il faut qu’il les détermine ; son cœur, ses sens ne lui parlent pas de ça ; il n’a pas de nerfs non plus pour ça.
*
* *
Et d’abord mille détails de sa conduite nous le montrent impuissant à reconnaître le Bien du Mal. Entre ce qu’on doit et ce qu’on ne doit pas faire, entre ce qu’indiquent le devoir ou même simplement les convenances et ce dont il vaut mieux s’abstenir, pas de démarcation pour lui ; il passe de l’un à l’autre sans s’en apercevoir, véritablement sans malice.
Les gens qui nous arrêtèrent, mon camarade P… et moi, dans notre tentative d’évasion, nous témoignèrent tout de suite une presque cordiale indulgence. Ils nous menèrent tout droit dans un café, nous offrirent de quoi nous réconforter, causèrent aimablement avec nous, nous demandèrent des détails sur notre plan de fuite, s’émerveillèrent bonnement de la façon, excellente à les en croire, dont il était combiné, enfin s’apitoyèrent sincèrement sur notre sort.
— Mangez donc, nous disaient-ils. Vous en avez si grand besoin ! Vous devez être si fatigués !
Pas la plus petite trace d’animosité dans leurs propos ; au contraire une espère d’admiration, et même de sympathie. Comme pour s’excuser de l’obligation où ils s’étaient trouvés de nous mettre la main au collet, ils constataient avec une grosse lourdeur fataliste :
— Das ist Krieg ![14]
[14] « C’est la guerre ! »
Mais tout à coup le Kreissekretär[15], qui avait le premier donné le ton de la bienveillance, se leva :
[15] Secrétaire de district.
— Vous savez lire l’allemand ? me demanda-t-il.
Et attrapant le journal du jour, il l’ouvrit à la « Dernière Heure » :
— Tenez, lisez, dit-il en me le tendant.
(C’était le soir du 5 août 1915.) Je lus en caractères gras :
« Warschau ist gefallen ! »[16]
[16] « Varsovie est tombée ! »
— Tournez la page, me dit-il.
Et je lus encore :
« Ivangorod ist gefallen ! »[17]
[17] « Ivangorod est tombé ! »
— Glauben Sie das ?[18] me demanda-t-il.
[18] « Croyez-vous cela ? »
Et comme je l’assurais que je n’avais aucune raison d’en douter, sachant fort bien, dans les journaux allemands, démêler le vrai du faux, il éclata d’un rire pesant, que ses compagnons aussitôt imitèrent ; et se tapant mutuellement sur les cuisses, ils commencèrent à se congratuler entre eux :
— Ha ! Ha ! L’Allemagne est grande ! Elle a des réserves innombrables, hein ? Fritz ! Et il faut bien croire qu’elle a plus de soldats qu’il ne lui en faut, puisque de solides gaillards comme nous, hein ? Konrad, sont encore ici !
Ils n’avaient pas dessein, je crois, de nous faire de la peine. Tout ce qui avait précédé et tout ce qui suivit exclut cette hypothèse. Ils auraient dû deviner pourtant le coup que ces nouvelles, et leur joie, nous portaient, surtout dans l’état d’épuisement physique où nous étions. Mais non ! ils ne voyaient rien ; ils ne comprenaient pas que pour être vraiment généreux, il eût fallu qu’ils s’abstinssent de cette manifestation-là aussi, comme ils s’étaient abstenus de nous frapper et de nous injurier. Leur attitude continuait de leur paraître à eux-mêmes homogène ; ils ne distinguaient pas le contraste qu’elle contenait ; ils avaient passé la ligne sans la remarquer.
Je me rappelle encore une sentinelle géante de la garde saxonne, en face de qui je suis resté une matinée tout entière, dans une maison abandonnée d’un village désert où l’on nous avait envoyés ensemble en corvée. Il faisait froid. C’était dans les débuts de la guerre. Ce grand garçon, à figure rouge, aux oreilles décollées, me racontait sa campagne. Il avait été jusqu’à Rethel. Et il me décrivait avec une admiration profonde tout ce qu’il avait vu :
— Il y avait une épicerie, dans la grand’rue, vous connaissez ? non, où on trouvait tout ce qu’on voulait. Et les Françaises étaient bien gentilles pour nous. Le vin coûtait tant le litre. Le croyez-vous ? Est-ce possible ? Est-ce que c’est si bon marché chez vous ? Et alors il y avait des bateaux sur le canal, vous connaissez ? non, tout chargés de blé. Alors on les a tous fait brûler !
Je regardais ses larges yeux bêtes, pareils à ceux d’un veau ; comme il était trop grand pour la chambre, sa baïonnette s’accrochait sans cesse au plafond, et il rentrait gauchement les épaules pour la dégager. Et interminablement, avec toujours ce même geste, d’une voix basse et confuse, cramponné à ses souvenirs, il continuait de me décrire mon pays tel qu’il l’avait vu, et souillé. Et je lisais sur son visage une si irrémédiable absence de soupçon du mal qu’il me faisait que c’en était désarmant. Si je l’avais averti tout à coup qu’il me donnait sur les nerfs, je suis certain qu’il m’eût fait des excuses et qu’il n’eût plus su comment se tenir devant moi. Mais voilà ! il ne se doutait de rien.
Non seulement l’Allemand vous offense sans le vouloir et par simple ignorance des contours, des frontières de la bienséance, mais encore il s’offense lui-même. Il ne perd pas une occasion de vous montrer ce que d’autres cachent, de vous raconter ses mésaventures et ses hontes.
Au camp, quand un officier était ivre, son premier soin était de venir se faire voir aux prisonniers et d’exécuter devant eux toutes les sottises de son répertoire. J’ai vu le commandant de mon camp, un homme âgé, gros et court (c’était, paraît-il, un grand industriel), défiler, pour la fête du roi de Saxe, entre deux haies de prisonniers réjouis, dans un état de parfaite ébriété ; il roulait comme un tonneau d’un bord à l’autre de l’allée et ne se protégeait qu’à grand’peine, en s’accrochant de loin en loin aux arbres, contre l’écroulement définitif. Je l’ai vu l’année suivante, ponctuellement à la même date, se présenter, comme à un rendez-vous, dans le même état, devant ses prisonniers et venir jouer aux boules avec eux.
Un lieutenant, le jour de Noël, monte sur la scène de notre petit théâtre, et se frappant à grands coups la poitrine, commence en français un discours :
— Mes amis, vous le voyez, je suis venu au milieu de vous, en ce soir de fête, et sans armes… sans armes…
Un major bavarois arrive un soir à l’hôpital, les yeux flambants, se tenant à peine debout. Il appelle l’infirmier français :
— Est-ce que vous ne remarquez pas que j’ai quelque chose de drôle aujourd’hui ?
— Mais non, monsieur le major ?
— Mais si, mais si ! Vous ne savez pas ce que c’est ? Non ? Eh ! bien, c’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de ma mère. J’oublie !
J’ai montré tout à l’heure comment ils affichaient leurs victoires, sans penser à vous donner du chagrin. Mais leurs défaites les taquinent aussi ; ils ont besoin d’en faire le récit, et principalement à ceux-là mêmes de qui ils les ont reçues. Combien de sentinelles ai-je vues, à qui nous ne demandions rien, nous poursuivre dans tous les coins pour nous raconter la belle, la magnifique pile qu’ils avaient remportée à la Fère-Champenoise ! C’était dans les débuts. Nous ne comprenions pas encore beaucoup d’allemand. Mais les gestes étaient d’une éloquence suffisante. Ils suggéraient les masses énormes de l’artillerie française, leur feu écrasant, et la fuite éperdue des Allemands. « Es war tüchtig da ! »[19] concluait l’un des narrateurs, avec une sorte de satisfaction pareille à celle du devoir accompli. Si l’on fût venu lui dire qu’il eût mieux fait de ne pas étaler de tels souvenirs devant un ennemi, il eût certainement ouvert de grands yeux : — Pourquoi donc ?
[19] « C’était fameux là-bas ! »
*
* *
Si vous voulez voir un Allemand dans l’embarras, observez-le quand il est obligé de porter un jugement moral. Que les circonstances lui demandent de se prononcer, de dire simplement si tel acte est bon ou mauvais : le voilà dans la plus cruelle perplexité. On sent son malaise à distance. C’est que sa conscience ne lui dit rien ; aucune indication n’en surgit. Il en est réduit à raisonner d’après ce qu’il sait, d’après ce qu’on lui a appris, d’après ce qu’il voit que les autres estiment ou condamnent.
De là, presque toujours, une certaine oscillation, un va-et-vient d’amplitude variable entre les pôles opposés de l’appréciation. D’abord une certaine générosité, des concessions au point de vue de l’adversaire, une liberté apparente dans la façon d’estimer sa conduite, une certaine bonne grâce à oublier qu’il est lui-même partie. L’Allemand reconnaît plus facilement que nous qu’il est possible qu’il n’ait pas raison. On en verra des exemples tout à l’heure.
Mais c’est surtout parce qu’il a tellement peur de se tromper ! En face d’une conception morale bien définie, d’une couleur bien nette donnée aux choses, d’un point de vue fixe, il commence toujours par se sentir déconcerté. Et son premier mouvement est de céder à cet être extraordinaire qui a l’air si sûr de ce qu’il avance. Rien ne l’intimide comme quelqu’un qui ne bronche pas. Si tout de même c’était cet autre qui tenait le bon bout !
Mais en général, à défaut d’autre avertissement, notre homme reçoit bientôt celui de son intérêt, qu’il allait oublier. Il se sent brusquement rappelé, tiré en arrière. Aussitôt une grande embardée en sens inverse ; un changement complet de vision et de procédés. Ce n’est plus un jugement, d’ailleurs, qu’il porte ; il y renonce, il envoie tout promener ; c’est trop difficile pour lui. Il agit simplement, comme son génie, là-dessus presque infaillible, lui enseigne qu’il faut agir. Et s’il est absolument nécessaire de doubler son acte d’un commentaire moral, d’une justification, eh bien ! il en chargera un fachmann[20]. Il doit bien y en avoir pour ça. N’y en a-t-il pas pour tout ? Il lui donnera les matériaux et le laissera se débrouiller. Ce qu’il trouvera sera toujours bien assez bon ! Pour l’importance que ça a !
[20] Un spécialiste.
Il y avait au camp une corvée dite de « paillassons ». Les prisonniers y fabriquaient de petits coussins en paille dont ils n’avaient jamais pu deviner l’usage. Un jour, un soupçon leur vint que c’était pour servir, dans les caissons d’artillerie, de tampons entre les obus. Avaient-ils tort ou raison ? Je n’en sais rien. Toujours est-il qu’ils refusèrent de continuer le travail, prétextant qu’il avait un but militaire. Le commandant les fit tous rassembler — comme on pense, ils n’étaient pas sans inquiétude en allant au rendez-vous — et il les félicita. Il leur dit, en substance, qu’ils étaient de braves gens, que c’était en effet leur devoir de refuser un travail qui pouvait être utile à leurs ennemis et qu’on ne manquerait pas en France de les récompenser pour leur conduite quand elle serait connue. Nos gens, qui s’étaient attendus au tonnerre et à la foudre, revinrent stupéfaits, ravis, fiers d’eux-mêmes et presque attendris par tant de générosité.
Le lendemain, le commandant les convoqua à nouveau et leur dit :
— Vous avez très bien agi. Mais vous vous êtes trompés. Ce n’est pas pour l’armée que vous travaillez. Les paillassons que vous fabriquez servent à empêcher les chevaux de glisser sur la glace. On les leur fixe sous le pied de la façon que voici.
Et prenant un paillasson et un fer à cheval qu’il avait fait apporter, il leur démontra par l’expérience les affinités indiscutables des deux objets.
— D’ailleurs, ajouta-t-il, nous n’employons les paillassons que nous devons à votre industrie que pour les chevaux de l’intérieur, et même spécialement pour les chevaux appartenant aux civils et accomplissant des besognes civiles. Vous voyez donc que vous n’avez rien à craindre. On ne pourra vous faire en France aucun reproche à ce sujet. C’est pourquoi vous reprendrez le travail demain matin à huit heures.
Le lendemain, il y eut les convaincus et les non convaincus. Le groupe formé par ces derniers était encore assez important : ils ne se rendirent pas à la corvée. Le commandant leur fit savoir que s’ils ne suivaient pas immédiatement l’exemple de leurs camarades plus intelligents, ils s’exposaient à de sévères punitions. Quelques-uns cédèrent encore. Mais il resta un petit noyau d’irréductibles.
Le commandant se rendit alors en personne, avec les officiers du camp, dans une baraque où l’on introduisit les coupables. On ferma soigneusement les portes. Et là commença une scène que personne n’a vue. Mais ce n’était pas nécessaire. Car on pouvait l’entendre de loin. Le commandant donna l’ordre aux sentinelles de frapper. Les coups de crosse se mirent à pleuvoir. Les officiers n’avaient que leur cravache, mais elle leur suffisait ; leur travail n’était pas le moins bien exécuté. On prétend même que le commandant trouvant que ses hommes y allaient avec trop de ménagements, leur criait de toutes ses forces : « A la tête ! A la tête ! » Les hurlements des victimes faisaient frémir dans tout le camp les autres prisonniers que l’on avait au préalable enfermés dans leurs baraques et à qui la honte, l’indignation et la rage donnaient de véritables nausées.
Il y eut encore quelques réfractaires qui ne retournèrent pas au travail le lendemain. Mais c’était parce qu’on avait dû les transporter à l’infirmerie[21].
[21] Pour être tout à fait exact et pour éviter le classique démenti que je vois poindre à l’horizon, dont je m’offrirais, si l’on voulait, à rédiger moi-même, les termes, tant je les devine bien : « Il est absolument inexact qu’aucun Français ait été frappé dans les circonstances que…, etc. » — je dirai que la corvée était composée de Russes et de Français, que les discours du début s’adressaient aux uns comme aux autres, mais que la schlague ne fut appliquée qu’aux Russes. Je ne me rappelle pas très exactement les moyens qui furent employés pour réduire les Français. Je crois cependant que l’on compta seulement sur l’exemple du traitement infligé à leurs camarades, pour les ramener à la raison.
Je ne vois rien à objecter à la conduite de cette brute, sinon qu’il aurait bien dû commencer par là où il a fini. Une volée de coups de crosse, c’est un point de vue, c’est clair, c’est cohérent ; à tout le moins c’est sincère. Mais je ne peux lui pardonner son indécision du début, ni cette générosité dont il a voulu se donner l’avantage, et qui n’était rien de plus que le reflet de son embarras.
Je serais injuste pourtant si je laissais pénétrer trop profondément dans les esprits l’impression que peut produire cette anecdote et si je prétendais insinuer que toutes les concessions que fait l’Allemagne au point de vue de l’adversaire, sont toujours uniquement apparentes et toujours suivies de réactions aussi brutales. Il y a une certaine chevalerie allemande que l’on méconnaît trop souvent et dont j’ai eu personnellement à me louer. L’Allemand aime dans certains cas à bien traiter son ennemi ; il l’estime quand il est courageux et il le lui dit ; il lui laisse volontiers son épée. Quand sont arrivés au camp les premiers prisonniers de Verdun, le feldwebel-leutnant qui devait les recevoir nous a déclaré à l’avance solennellement qu’il les considérait comme des « héros ». Sur le champ de bataille même, il est fréquent de voir un officier venir féliciter les prisonniers, les remercier presque de s’être bien battus. Il leur fera d’ailleurs de même de violents reproches, s’il juge que leur résistance a été insuffisante.
Il n’y a aucune raison de soupçonner la sincérité de ces manifestations. Mais n’y sentez-vous pas tout de même je ne sais quelle application ? Pour ma part, je ne puis m’empêcher d’y reconnaître, sous une nouvelle forme, le même manque de spontanéité morale que nous avons déjà noté. Ces gens qui vous décernent des « satisfecit » quand on ne leur demande rien, on sent qu’ils ont appris ce qui est bien et ce qui est mal et qu’ils veulent montrer qu’ils le savent, prouver qu’aucune circonstance n’est capable de le leur faire oublier. S’ils mettent si soigneusement à part le souci de leur intérêt, n’est-ce pas pour qu’on admire leur indépendance d’esprit et que l’on se persuade de la pureté absolue de leurs jugements éthiques ? Comme toujours quand on n’est pas sûr de soi, ils font les compétents, ils clignent de l’œil, ils opinent, ils parlent. Si leur conscience était réellement aussi prompte qu’ils veulent le faire croire, ils n’en afficheraient pas les décisions avec tant d’insistance.
A un évadé repris, le chef de camp demande pourquoi il s’est échappé :
— Parce que c’était mon devoir ! s’entend-il répondre.
Le lendemain, il réunit tous les prisonniers et leur tient un discours :
— Cet homme a dit qu’il avait fait son devoir en s’évadant. Je déclare hautement que je l’approuve. Je suis obligé de le punir. Mais j’estime sa conduite. Si le malheur voulait que je fusse prisonnier en France, je n’aurais pas de repos que je n’eusse réussi à m’échapper.
Oui, mais s’il était repris et qu’il prétextât le même « Parce que c’était mon devoir », je lui prédis un beaucoup moins grand succès que celui auquel il s’attendrait peut-être. Je crois entendre le Français qui le tiendrait sous sa patte lui répondre par le souverain : « Tu m’dis ça à moi ? » qui laisse si peu de place à la conversation et termine de façon si décisive toutes les controverses spéculatives.
Étroitesse d’esprit de notre part ? Peut-être un peu. Mais surtout certitude de notre fait, inébranlable aplomb de nos jugements. Nous savons depuis longtemps ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, ce qui est louable et ce qui est répréhensible, ce qui est devoir et ce qui est crime. Nous n’avons plus besoin de parler de ça ; nous pouvons même l’oublier ; et quand une forte passion, comme est en ce moment la haine de l’Allemand, nous pousse, il se peut que nous passions dans la pratique par-dessus ces distinctions (nous ne sommes pas plus saints que les autres). Mais elles restent en nous, elles existent pour nous ; nous les retrouverons quand nous voudrons.
L’Allemand, au contraire, a besoin d’y penser sans cesse, comme à une leçon difficile, et qu’il faut remâcher si l’on ne veut pas qu’elle s’échappe. Il reste irrémédiablement écolier en morale.
L’écolier sait, mais il ne voit pas lui-même, il ne trouve pas. Et de fait, en morale, l’Allemand ne trouve pas. Si, malgré ses efforts militaires, il n’a pas pu décider la guerre en sa faveur, amener la fameuse Entscheidung[22], la raison la plus profonde en doit peut-être être cherchée dans son incapacité à frapper les imaginations par des propositions morales, simples et claires. Quelle force n’eût pas été la sienne, s’il eût su jeter dans le monde des formules aussi impressionnantes que celles que l’Entente a mises en circulation !
[22] Décision.
Mais encore une fois, pour ce genre de choses, il est impuissant ; pour employer une expression bien allemande, « er versagt »[23] ; il dit non, il « cale », ses facultés le laissent en plan. N’est-il pas curieux de constater que, depuis le début de la guerre, il n’a pas encore su trouver un terrain propre où faire pousser des conceptions à lui, marquées au sceau de son originalité, mais qu’au contraire il s’est toujours laissé entraîner par l’adversaire sur son terrain ? Il conteste, il dément, il rectifie. Mais la matière même de la dispute, ce n’est pas lui qui la fournit. Il se débat contre les jugements sous lesquels on prétend l’écraser ; mais il n’en dépose pas de contraires.
[23] Mot à mot : il refuse.
Ou s’il condamne à son tour, s’il prend l’offensive dans le domaine moral, c’est en imitant exactement les démarches et les procédés de ceux qui l’attaquent. Il y eut le cas Lusitania. Comme riposte, il crée le cas Baralong. Il retourne tout simplement les injures, les accusations qu’il reçoit, comme au début on relançait les grenades avant qu’elles n’eussent éclaté. Nulle part je ne découvre de valeur qu’il ait lui-même fixée, dont il puisse revendiquer à bon droit la paternité. Il ne sait pas orner tout seul sa cause, lui mettre ces petits agréments de morale qui la rendraient séduisante et sympathique. Dans le même temps que nous produisions dans le monde le Droit, la Justice, la Civilisation, le Principe des Nationalités, le Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, et finalement la Société des Nations, il ne trouvait à lancer que la timide idée de la Liberté des Mers, dont il était trop évident à première vue que son intérêt le plus égoïste la lui avait seul inspirée.
Il n’est pas sans s’apercevoir de son infériorité sur ce point, et il fait des efforts désespérés pour y remédier. Mais je suis certain que le poids le plus lourd qu’il sente à l’heure actuelle peser sur lui, c’est bien moins celui des armées de l’Entente que celui de tous ces jugements qu’elle a tournés contre lui, braqués sur lui comme des canons, et auxquels il ne peut pas répondre. L’horrible impression d’impuissance que nous avons eue au début de l’invasion, en face de ses mitrailleuses et de son artillerie innombrables, il l’éprouve à son tour en face de nos condamnations si décisives, si simples, si immédiates, qu’elles se sont automatiquement imposées au monde entier. Il se sent muet, comme nous l’étions quand il nous bombardait. Il « tient », mais c’est tout ce qu’il peut faire. Et déjà, je pense que la question se pose pour lui de savoir si dans ce domaine il pourra « tenir » jusqu’au bout.
Ah ! qu’il a bien fait de mettre la main sur tant de territoires ! Quelle grande prudence c’était ! Comme son instinct l’a bien averti ! Car ainsi au moins il a une réponse ; il peut dire : « Vous avez peut-être raison. Mais moi j’ai ça, que je vous ai pris. »
Et encore, il n’est pas sûr du tout que la riposte soit décisive. Déjà il se trouble, il s’intimide, il n’ose plus trop se servir de cet argument matériel qu’il a entre les mains. On lui a tant de fois répété qu’il ne connaissait rien aux choses du droit et de la justice, et il sent tellement bien que c’est vrai, qu’il ne se hasarde plus que craintivement à faire état de ses avantages ; il ne fait plus à la « Kriegskarte »[24] que des allusions furtives et comme honteuses. On le sent très nettement refoulé, comme tassé, et progressivement bloqué par une force supérieure, contre laquelle il n’arrive pas à se défendre efficacement, n’en comprenant pas la nature. L’opinion adverse dessine autour de lui un cercle qui va se rétrécissant tous les jours et sous la menace duquel il sera bientôt peut-être obligé de déposer les armes[25].
[24] Carte de guerre.
[25] Écrit en 1917.
Voilà ce que peut faire une seule case du cerveau restée vide. Cette petite cloison qui sépare le compartiment du Bien de celui du Mal, par sa seule absence, rend vaines toutes les autres qualités de l’esprit. C’est comme un violon pourvu de toutes ses cordes, mais à qui manquerait le chevalet : il ne rendra point de son. Il sera sans portée, sans efficacité, sans influence sur les cœurs. Pas d’écho, pas d’appel à la conscience générale ; partant, pas de réponse, et cette solitude que nous voyons. La nuit intérieure dont il souffre, l’Allemand la porte partout avec lui ; et elle se répand au dehors sur tout ce qu’il fait, obscurcissant ses plus belles réussites.
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Si encore ce défaut en lui était bien uniquement un défaut ! On pourrait le plaindre, peut-être lui pardonner. En tous cas, cela ne le mènerait jamais à faire le mal que d’une manière négative.
Mais hélas ! à la place laissée vide par son incompétence morale, il y a chez lui une compétence d’un autre genre, infiniment dangereuse. Au lieu de penser les choses sous les deux catégories antithétiques de Bien et de Mal, il les pense sous la catégorie unique du Possible. Il ne reste pas sans s’interroger sur leur compte. De chacune il se demande : « Peut-on la faire ? Peut-on en venir à bout ? » Son esprit glisse d’un mouvement uniforme tout le long de l’échelle du possible, sans sentir de différences ; il arrive, sans être accroché, retenu, averti, à la hauteur de tout, de n’importe quoi. Un peu plus loin, c’est la même chose qu’ici, puisqu’on peut y aller. Ueber, hinaus[26] ; si je m’avance un peu au delà du point où je suis, qu’y aura-t-il de changé ? Rien, sinon que j’aurai avancé, que je posséderai plus au lieu de posséder moins, que j’aurai fait beaucoup au lieu d’avoir fait assez. Allons-y donc !
[26] Au delà, au dehors : particules continuelles employées en allemand.
Comme il ne se représente pas le Bien et le Mal distinctement, il ne se décide pas à croire qu’ils soient incommunicables. Il pense qu’on peut faire pénétrer l’un dans l’autre, prolonger le Permis au sein du Défendu, profiter des golfes que le Possible fait dans l’Interdit pour y pousser une pointe. Il ne se résigne pas à laisser tranquille ce qui est de l’autre côté de la barrière, pour la seule raison que c’est de l’autre côté. Il faut qu’on lui démontre en plus que ce n’est pas faisable ; et si l’on échoue dans la démonstration, rien ne l’empêchera de s’y atteler. Si lui-même arrive à la conviction qu’il y a seulement une chance de l’enlever au possible pour le rendre réel, rien ne l’arrêtera.
Entendons-nous bien : le souci de la morale n’est pas complètement exclu de sa préoccupation. Mais voici sous quelle forme il reparaît : « Si je fais ça, se demande notre homme, l’opinion l’acceptera-t-elle, le cri ne sera-t-il pas trop grand, ne s’élèvera-t-il pas au point de compromettre ma réussite, trouverai-je les explications suffisantes pour apaiser la rumeur publique ? » Il tient donc compte du caractère plus ou moins prohibé de l’entreprise qu’il projette, mais dans la mesure seulement où elle est rendue par là plus ou moins réalisable.
Si ce calcul était chez lui pleinement conscient, nous serions en présence d’une mentalité bien connue, depuis longtemps définie, qu’on peut appeler la mentalité machiavélique. Mais ce n’est pas tout à fait ça. Même si la Machtpolitik[27] a été appliquée par Bismarck avec une parfaite délibération, même si elle a trouvé plus tard ses théoriciens, qui l’ont formulée jusque dans ses plus petits détails, elle est restée dans la masse allemande plutôt à l’état d’instinct que de proposition. C’est par tempérament, naïvement, que l’homme du commun envisage toute chose sous l’angle pragmatique. Il est fait ainsi. Il ne se rend même pas compte de ce que son point de vue a d’exceptionnel. Il est persuadé que tous les autres y sont comme lui placés, mais qu’ils font seulement plus de manières, qu’ils manquent de franchise et de simplicité.
[27] Politique de la force.
Prenez l’Allemand à tel instant que vous voudrez : comme il y a des gens qui sont toujours à houspiller les filles, vous le trouverez à coup sûr en train de tâtonner sur les frontières de la morale, de chercher les endroits faibles, de peser les interdictions, de calculer les résistances et d’essayer de les tourner. Son esprit est comme liquide : abandonné à lui-même, il découvre les moindres pentes et coule toujours au plus bas. Quand il s’arrête à mi-chemin, on peut être sûr que c’est contre un obstacle sérieux, et qui ne vient pas de lui.
Mais cet obstacle même, dans un cas donné, on n’a jamais de garantie qu’il se rencontrera. Le possible est une catégorie vertigineuse. A la question : « Peut-on faire cela ? » il n’y a presque jamais lieu de répondre : non. Il y a toujours un angle sous lequel un acte quelconque est possible. Si donc de tout acte on se borne à se demander s’il est possible, on trouvera toujours qu’il l’est en effet.
De là vient l’extrême difficulté, quand on accuse l’Allemand d’un crime précis, même s’il est invraisemblable, de dire : « Il n’a pas fait ça ! » Pour qu’il l’ait fait, il n’y a pas besoin de lui supposer une cruauté particulière, quelque irrésistible violence intérieure, quelque sadisme monstrueux. Il suffit que l’acte en question lui soit apparu un jour comme possible ; il suffit qu’il ait découvert un aspect sous lequel il se présentait comme mûr et bon à cueillir. Et qui peut affirmer que cet aspect, pour des yeux qui cherchent, n’existe pas ?
C’est pourquoi, bien que je sente dans ce qu’on attribue aux Allemands beaucoup d’exagération et de broderie, mis en face d’une abomination particulière dont on leur fait honneur, je n’oserai jamais dire qu’elle est controuvée.
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C’est aussi que je les ai vus à l’œuvre. Je ne sais comment décrire l’impression d’étouffement, d’écrasement progressif que j’avais en captivité ; je les sentais sans cesse entièrement sur mon dos ; pas d’intervalle entre eux et moi. Et en effet, en face de leurs prisonniers, ils se demandent seulement : « Comment en tirer le meilleur parti possible ? Par quel réactif les traiter pour en faire sortir le maximum d’utilité ? » Ils savent bien qu’il y a une réglementation internationale qui pose certaines limites à leur pouvoir sur eux. Et ils en tiendront compte dans la mesure où ils prévoient que les infractions risqueraient de transpirer et de faire scandale. Mais jamais cette ligne ne leur apparaîtra comme méritant en soi d’être respectée. Au contraire, ils ne seront occupés qu’à découvrir les points où on peut la franchir sans être aperçu.
De là d’abord des différences considérables dans leur façon de traiter les diverses catégories de prisonniers. A ceux qu’ils ont sentis privés de tout secours, comme les Russes, les Serbes, les Roumains, ils ont tout de suite tout demandé. Ils n’ont même pas conçu qu’il pût y avoir aucune borne aux exigences qu’ils élevaient sur eux. Ils leur ont réclamé leur travail, leur santé, leur vie. Puisque c’était possible de les avoir ! Je n’entre pas dans le détail des tortures incroyables qu’ils leur ont fait subir. Pour les embrasser toutes d’un seul coup, il aurait fallu en voir le résultat. Il aurait fallu voir les Russes qu’ils retiraient de derrière le front français, après en avoir extrait tout le travail qui y était contenu. Il aurait fallu voir ces ombres, s’appuyant au mur pour marcher, ces visages de plomb, ces regards consumés, disparus de l’autre côté des yeux, et, quand on les déshabillait pour la visite du médecin, ces squelettes, tout préparés, qu’on devinait nettoyés déjà sous la peau, tout de suite bons pour l’amphithéâtre. Je n’oublierai jamais cette épouvante. Des gens râclés, grattés jusqu’à la moelle, sucés par tous les bouts et qu’il n’y avait plus qu’à jeter. On sentait qu’aucune pitié, aucun scrupule n’avaient empêché les bourreaux de pousser cette exploitation jusqu’au bout. La pente de la possibilité avait été plus forte que toutes les réflexions : ils avaient glissé tout naturellement, et, si j’ose dire, sans penser à mal, jusqu’au bas.
Avec les Français, qui résistaient, qui les tenaient en respect (exactement comme sur le front) et qu’ils devinaient mieux protégés par leur gouvernement, l’attitude des Allemands était plus respectueuse. Ils ne renonçaient pas pourtant à obtenir ce qui pouvait être obtenu. Même empêchée, leur prétention gardait toute sa force. On ne peut imaginer à quelle multiplicité d’usages ils nous découvraient propres. D’abord ils se servaient de nous pour encourager l’enthousiasme guerrier de leur peuple. Chaque train de prisonniers, au moins au début, faisait des zigzags interminables à travers l’Allemagne pour passer par le plus grand nombre de villes possible ; il s’arrêtait longuement, non seulement dans les gares, mais en pleine voie, à tous les endroits où quelqu’un pouvait en voir le contenu. Nous sommes restés ainsi une bonne heure sur un pont, au-dessus d’une rue de Dresde où la foule s’était assemblée, et ce n’est que lorsque, repue du spectacle, elle s’est dispersée d’elle-même que nous sommes repartis.
Un deuxième avantage qu’ils tiraient de nous, c’était, bien entendu, notre travail. Les sous-officiers cependant, de par un accord réciproque entre les gouvernements, étaient dispensés de fournir le leur. Qu’à cela ne tienne ! « Ce qu’on ne peut obtenir d’eux par la force, se disaient-ils, voyons s’ils ne le donneraient pas par hasard de bon gré. » Et pour faire naître ce bon gré, ils ne manquaient pas de moyens. Il s’agissait de nous inspirer le désir d’aller travailler, hors du camp, dans les Kommandos[28]. Eh bien ! ils organisaient une petite persécution pour nous rendre la vie du camp intenable : ils nous mettaient d’abord dans une baraque spéciale, où le couchage était plus mauvais qu’ailleurs ; ils nous faisaient faire trois heures d’exercice par jour sous prétexte d’hygiène, ils fermaient l’eau dans notre baraque, pour nous obliger à aller nous laver dehors ; ils nous faisaient stationner en hiver dans la neige, pendant des heures ; ils nous confiaient des fonctions humiliantes, comme celle d’empêcher les Serbes et les Russes de venir manger les restes que nos camarades leur faisaient passer. Et ils nous continuaient ces petits témoignages de bienveillance jusqu’à ce qu’ils eussent obtenu des volontaires. Je prie de constater qu’à chacune de ces mesures il y avait toujours une raison suffisante qui permettait de sauver les apparences. Ainsi l’on ne risquait rien du côté des neutres : si par hasard l’idée nous fût venue de réclamer auprès d’eux, jamais nous n’eussions pu faire la preuve que nous étions intentionnellement molestés. Et voilà comment on s’arrange pour gagner sur le prisonnier un peu plus qu’il ne rapporterait naturellement. D’ailleurs, si nos chefs immédiats se relâchaient par moments dans l’exercice de cette fructueuse tyrannie, ils étaient bien vite rappelés à leur devoir par quelque circulaire de Berlin, qui leur démontrait, avec chiffres à l’appui, et non sans reproche, que le « rendement » de leur camp était un des plus faibles, et qu’il fallait à tout prix l’augmenter à nouveau.
[28] Détachement de travailleurs.
Le troisième service que les Allemands croyaient possible de nous demander, c’était — oserai-je le dire ? — notre propagande. Leur calcul sur ce point était surtout clair dans les premiers temps de notre arrivée au camp, avant que nous n’eussions fait connaissance les uns avec les autres. Ils s’étaient mis dans la tête qu’il leur fallait se concilier nos esprits pour opérer, plus tard, par notre moyen, la conversion de la France. De là le groupe des mesures dites libérales : telles que l’octroi d’un théâtre, d’une chapelle, etc. Et de peur que nous ne comprissions pas tout seuls le prix exceptionnel de ces faveurs et la générosité d’âme dont elles témoignaient, ils nous les faisaient sentir dans de petits discours et nous enjoignaient de raconter notre bonheur dans nos lettres et de répandre plus tard dans nos foyers, dans nos villages, l’admiration pour l’Allemagne et pour sa magnanimité. Quand les sanitaires ont été sur le point de repartir en France, pour les préparer à leur mission et pour leur faire un bon moral, ils ont eu l’idée de leur faire d’abord un bon physique : ils les ont mis dans une baraque où il y avait de vrais lits, et ils leur ont octroyé une double ration de viande tous les jours. — Je n’ai d’ailleurs jamais rien vu de plus comique que la déception de nos gens quand, au bout d’un certain temps, ils ont compris que nous n’étions pas utilisables pour la propagande. Leur découragement a été d’autant plus pitoyable qu’ils n’ont jamais soupçonné les raisons qui nous rendaient rebelles à l’œuvre humanitaire et de haute culture qu’ils avaient rêvé de nous confier : ils en ont été réduits à incriminer notre « mauvaise volonté » et l’entêtement de notre haine, ne voyant pas que cette haine, ils l’avaient créée eux-mêmes de toutes pièces, et avec une industrie qui, pour être inconsciente, n’en touchait pas moins au génie.
Car voilà où leur croyance à l’indéfinie possibilité des choses les perd. Comme ils sont persuadés qu’une chose n’en empêche pas une autre, ils croient qu’on peut demander à la fois au même individu des services opposés. Entre deux « actions » également possibles, ils ne voient jamais de contradiction et ils les entreprennent résolument de front. C’est ainsi que, malgré les vues qu’ils avaient sur nous comme missionnaires de la culture, ils ne renonçaient pas à retirer de nous un quatrième avantage : ils nous prenaient comme instruments pour modifier le sort de leurs prisonniers en France. Et comme ils le supposaient mauvais, pour y introduire une amélioration, ils rendaient le nôtre aussi exécrable que possible. Ainsi, d’une part, ils nous offraient un théâtre, mais de l’autre ils nous envoyaient en « représailles ». Pourquoi pas ? Puisque les deux choses étaient possibles, pourquoi ne pas les essayer l’une et l’autre, et en même temps ? Il y avait des moments où ce conflit entre les exigences qu’ils faisaient peser à la fois sur nous devenait franchement réjouissant. Les mêmes hommes à qui l’on avait recours comme acteurs pour notre petite scène, on eût bien voulu les avoir aussi comme travailleurs. Au bout d’un certain temps, la tentation devint trop forte : on en commanda quelques-uns de corvée, tout en leur laissant « toute liberté » de rester membres de la troupe théâtrale. Les besoins augmentant, la réquisition devint plus importante. On n’avait vraiment pas l’intention de tuer le théâtre. Et l’on fut tout étonné, quand on s’aperçut un jour qu’on l’avait étouffé. On conserva pourtant la salle et les décors, pour les montrer aux neutres, quand il en viendrait.
Peut-être vous semble-t-il qu’il est impossible d’obtenir d’un prisonnier plus que n’en voici obtenu. Peut-être trouvez-vous l’exploitation que je viens de décrire absolument radicale. C’est que vous manquez d’imagination. Voici quelques encore petites opérations qu’on peut effectuer sur lui. On peut lui racheter pour 15 pfennigs la portion de pain que les règlements internationaux obligent à lui donner, et dont il n’a pas besoin, puisqu’il mange des biscuits. On peut lui proposer de lui fournir des baquets d’eau chaude contre les baquets de soupe qu’on ne peut pas faire autrement que de lui présenter et qu’il laisse perdre, parce qu’il a le goût trop fin.
Mais ce sont encore là des échanges. Les Allemands voient des possibilités au delà de l’échange. Ils font des calculs bien plus savants. « Si l’on pouvait ravoir leurs restes : on en engraisserait des cochons. » Un tonneau à l’entrée de chaque baraque, où il sera prescrit, sous peine de punitions sévères, de venir jeter son « rabiot ». — Mais les Russes et les Serbes sont là qui assiègent les Français à l’heure des repas. Ils ont faim ! — Tant pis ! Il faut les chasser. Un planton français à chaque porte, pour interdire ce commerce abominable. Et s’il se laisse fléchir, s’il ferme les yeux, de derrière la fenêtre du bureau, un bon Allemand est là qui le guette et qui l’expédie en cellule. — Mais la faim est une maîtresse terrible : elle pousse, en dépit de tout, ces malheureux aux portes où peut-être, avec beaucoup de chance, ils trouveront un fond de gamelle à nettoyer avec les doigts. Rien ne les chasse ! — Le lieutenant chef de camp descendra donc lui-même dans l’arène et vous dispersera cette racaille à coups de cravache, courant comme un fou après ceux qui s’échappent sans avoir été cinglés ; il protégera en personne son « rabiot », il assurera envers et contre tous la nourriture de ses cochons, il « fera valoir » jusqu’au bout ses prisonniers, il garantira le fonctionnement exhaustif de la grande Verwertung[29] entreprise sur eux.
[29] Exploitation, mise en valeur.
Mais ce n’est pas encore tout. Au delà des choses qu’on peut demander, il y a encore celles qu’on ne peut pas demander, mais qu’on voudrait bien avoir tout de même. Et pourquoi ne pas essayer de les obtenir ? N’y a-t-il pas des moyens de faire comprendre, sans le dire, qu’on en a besoin ? Nous recevions du gouvernement français des biscuits, pour compléter l’insuffisante ration de pain que les Allemands nous donnaient. Ils arrivaient dans des caisses et on les entreposait dans une « stalle ». De temps en temps il s’en trouvait de moisis. On les mettait à part, et ceux qu’on ne pouvait rendre mangeables en les grattant passaient dans le poêle, où ils servaient à réchauffer la pièce assez humide. Un jour, le prisonnier qui dirigeait le service des biscuits est appelé par le commandant :
— Vous faites du feu à la stalle 2 ?
— Oui, mon commandant.
— Eh bien ! je regrette : mais je suis obligé de vous retirer l’autorisation d’en faire.
— Mais, mon commandant, nous ne brûlons pas de charbon. Nous nous servons de débris de planches et de biscuits moisis.
— Justement, justement ; je ne puis vous permettre cela.
— Mais, mon commandant, puis-je vous demander pourquoi ?
— C’est trop dangereux. Vous pourriez mettre le feu aux caisses.
C’était au mois de janvier 1917. Il faisait un froid terrible. Au bout de quelques jours, les prisonniers qui travaillaient à la manutention des caisses, n’y pouvant plus tenir, abandonnèrent le travail. Le directeur du service revint donc courageusement à la charge. Mais quand il se présenta à la Kommandantur[30], au lieu d’être introduit auprès du commandant, il fut reçu par un civil, dont le rôle dans le camp n’était pas très bien défini, mais à qui l’autorité militaire abandonnait en général les affaires diplomatiques. Grande cordialité. Cigarettes.
[30] Bureau du commandant.
— Je suis persuadé, dit cet homme, qu’il ne serait pas très difficile de trouver un terrain d’entente entre M. le commandant et vous. Avec un peu d’habileté, vous obtiendriez fort bien l’autorisation de faire du feu. C’est surtout une question de combustible, voyez-vous.
Et se penchant vers lui, il ajouta à mi-voix, en lui mettant la main sur l’épaule :
— Vous êtes trop intelligent pour ne pas comprendre ce qu’on désire de vous.
Lesté de ces bonnes paroles, le prisonnier revint au camp en réfléchissant. Heureusement, nous étions tous entraînés, par les nombreuses occasions que nous avions eues de nous y livrer, à la lecture de la pensée allemande. Notre camarade comprit en un éclair de quoi il s’agissait : le commandant voulait nos biscuits moisis ; il leur avait découvert sans doute quelque emploi merveilleux et il ne pouvait pas résister à la tentation de nous les soutirer. Mais comme il n’osait tout de même pas formuler sa demande, il avait trouvé cette manière perfide et naïve d’amorcer l’affaire et de nous mettre sur la voie de ses désirs. Nous eûmes bientôt la preuve que notre camarade avait deviné juste. Il n’eut pas plutôt offert de livrer les biscuits moisis, que l’autorisation de brûler du bois dans le poêle lui fut rendue.
Rien, me semble-t-il, ne rend mieux sensible que cette petite anecdote la marche naturelle de la pensée d’un Allemand. Elle va, elle descend, elle gagne de proche en proche, et jamais rien ne l’avertit : « Il vaudrait mieux ne pas faire ça ! Il serait plus propre de t’en abstenir. Même dans ton propre intérêt, quand ce ne serait que pour sauvegarder ta dignité. » Sa dignité, ce n’est jamais pour lui une raison à elle seule suffisante de ne pas faire une chose ; il pense toujours qu’il pourra la réparer après coup, si vraiment elle a été endommagée au cours de l’opération ; il s’imagine qu’il trouvera des formules pour la rétablir aux yeux du monde, et qu’à défaut des actes les mots lui permettront toujours de se faire un front serein. En attendant, il ne résiste pas à cette pauvre idée d’avare : « C’est dommage de laisser perdre ça ! Ce serait dommage de laisser passer cette petite occasion de « faire du boni ».