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James Fenimore Cooper
LE DERNIER DES MOHICANS
Le roman de Bas-de-cuir
(1826) Traduction par A. J. B. Defauconpret
Table des matières
Introduction de la nouvelle édition du Dernier des Mohicans
Préface de la première édition
LE DERNIER DES MOHICANS
Chapitre premier
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI
Chapitre VII
Chapitre VIII
Chapitre IX
Chapitre X
Chapitre XI
Chapitre XII
Chapitre XIII
Chapitre XIV
Chapitre XV
Chapitre XVI
Chapitre XVII
Chapitre XVIII
Chapitre IXX
Chapitre XX
Chapitre XXI
Chapitre XXII
Chapitre XXIII
Chapitre XXIV
Chapitre XXV
Chapitre XXVI
Chapitre XXVII
Chapitre XXVIII
Chapitre XXIX
Chapitre XXX
Chapitre XXXI
Chapitre XXXII
Chapitre XXXIII
Introduction de la nouvelle édition du Dernier des Mohicans
L'auteur avait pensé jusqu'ici, que la scène où se passe l'action de cet ouvrage, et les différents détails nécessaires pour comprendre les allusions qui y ont rapport, sont suffisamment expliqués au lecteur dans le texte lui-même, ou dans les notes qui le suivent. Cependant, il existe tant d'obscurité dans les traditions indiennes, et tant de confusion dans les noms indiens, que de nouvelles explications seront peut-être utiles.
Peu de caractères d'hommes présentent plus de diversité, ou, si nous osons nous exprimer ainsi, de plus grandes antithèses que ceux des premiers habitants du nord de l'Amérique. Dans la guerre, ils sont téméraires, entreprenants, rusés, sans frein, mais dévoués et remplis d'abnégation d'eux-mêmes; dans la paix, justes, généreux, hospitaliers, modestes, et en général chastes; mais vindicatifs et superstitieux. Les natifs de l'Amérique du Nord ne se distinguent pas également par ces qualités, mais elles prédominent assez parmi ces peuples remarquables pour être caractéristiques.
On croit généralement que les aborigènes de l'Amérique sont d'origine asiatique. Il existe beaucoup de faits physiques et moraux qui donnent du poids à cette opinion, quelques autres semblent prouver contre elle.
L'auteur croit que la couleur des Indiens est particulière à ce peuple. Les os de ses joues indiquent d'une manière frappante l'origine tartare, tandis que les yeux de ces deux peuples n'ont aucun rapport. Le climat peut avoir eu une grande influence sur le premier point, mais il est difficile de décider pourquoi il a produit la différence immense qui existe dans le second. L'imagination des Indiens, soit dans leur poésie, soit dans leurs discours, est orientale, et leurs compositions sont rendues plus touchantes peut-être par les bornes mêmes de leurs connaissances pratiques. Ils tirent leurs métaphores des nuages, des saisons, des oiseaux, des animaux et du règne végétal. En cela, ils ne font pas plus que toute autre race à imagination énergique, dont les images sont limitées par l'expérience; mais il est remarquable que les Indiens du nord de l'Amérique revêtent leurs idées de couleurs tout à fait orientales, et entièrement opposées à celles des Africains. Leur langage a toute la richesse et toute la plénitude sentencieuse de celui des Chinois. Il exprime une phrase en un mot, et il qualifiera la signification d'une sentence entière par une syllabe; quelquefois même il indiquera différents sens par la seule inflexion de la voix.
Des philologistes, qui ont consacré beaucoup de temps à des recherches sur ce sujet, assurent qu'il n'existe que deux ou trois idiomes parmi les nombreuses tribus occupant autrefois le pays qui compose aujourd'hui les États-Unis. Ils attribuent les difficultés que ces tribus éprouvent à se comprendre les unes les autres, à la corruption des langages primitifs, et aux dialectes qui se sont formés. L'auteur se rappelle avoir été présent à une entrevue entre deux chefs des grandes Prairies, à l'ouest du Mississipi; les guerriers paraissaient de la meilleure intelligence et causaient beaucoup ensemble en apparence; cependant, d'après le récit de l'interprète qui avait été nécessaire, chacun d'eux ne comprenait pas un mot de ce que disait l'autre. Ils appartenaient à des tribus hostiles, étaient amenés l'un vers l'autre par l'influence du gouvernement américain, et il est digne de remarque qu'une politique commune les porta à adopter le même sujet de conversation. Ils s'exhortèrent mutuellement à se secourir l'un l'autre, si les chances de la guerre les jetaient entre les mains de leurs ennemis. Quelle que soit la vérité touchant les racines et le génie des langues indiennes, il est certain qu'elles sont maintenant si distinctes dans leurs mots, qu'elles ont tous les inconvénients des langues étrangères: de là naissent les difficultés que présente l'étude de l'histoire des différentes tribus, et l'incertitude de leurs traditions.
Comme les nations d'une plus haute importance, les Indiens d'Amérique donnent sur leur propre caste des détails bien différents de ceux qu'en donnent les autres tribus. Ils sont très portés à estimer leurs perfections aux dépens de celles de leurs rivaux ou de leurs ennemis; trait qui rappellera sans doute l'histoire de la création par Moïse.
Les blancs ont beaucoup aidé à rendre les traditions des aborigènes plus obscures, par leur manie de corrompre les noms. Ainsi, le nom qui sert de titre à cet ouvrage a subi les divers changements de Mahicanni, Mohicans et Mohegans; ce dernier est communément adopté par les blancs. Lorsqu'on se rappelle que les Hollandais, qui s'établirent les premiers à New-York, les Anglais et les Français, donnèrent tous des noms aux tribus qui habitèrent le pays où se passe la scène de ce roman, et que les Indiens non seulement donnaient souvent différents noms à leurs ennemis, mais à eux-mêmes, on comprendra facilement la cause de la confusion.
Dans cet ouvrage, Lenni, Lenape, Lenope, Delawares, Wapanachki et Mohicans sont le même peuple, ou tribus de la même origine. Les Mengwe, les Maguas, les Mingoes et les Iroquois, quoique n'étant pas absolument les mêmes, sont confondus fréquemment par l'auteur de ce roman, étant réunis par une même politique, et opposés à ceux que nous venons de nommer. Mingo était un terme de reproche, ainsi que Mingwe et Magua dans un moindre degré. Oneida est le nom d'une tribu particulière et puissante de cette confédération.
Les Mohicans étaient les possesseurs du pays occupé d'abord par les Européens dans cette partie de l'Amérique. Ils furent en conséquence les premiers dépossédés, et le sort inévitable de ces peuples, qui disparaissaient devant les approches, ou, si nous pouvons nous exprimer ainsi, devant l'invasion de la civilisation, comme la verdure de leurs forêts vierges tombait devant la gelée de l'hiver, avait été déjà accompli à l'époque où commence l'action de ce roman. Il existe assez de vérité historique dans le tableau pour justifier l'usage que l'auteur en a fait.
Avant de terminer cette Introduction, il n'est peut-être pas inutile de dire un mot d'un personnage important de cette légende, et qui est aussi acteur dans deux autres ouvrages du même auteur. Représenter un individu comme batteur d'estrade[1] dans les guerres pendant lesquelles l'Angleterre et la France se disputèrent l'Amérique; comme chasseur[2] à cette époque d'activité qui succéda si rapidement à la paix de 1783; et comme un vieux Trappeur[3] dans la Prairie, lorsque la politique de la république abandonna ces immenses solitudes aux entreprises de ces êtres à demi sauvages, suspendus entre la société et les déserts, c'est fournir poétiquement un témoin de la vérité de ces changements merveilleux, qui distinguent les progrès de la nation américaine, à un degré jusqu'ici inconnu, et que pourraient attester des centaines de témoins encore vivants. En cela le roman n'a aucun mérite comme invention.
L'auteur ne dira rien de plus de ce caractère, sinon qu'il appartient à un homme naturellement bon, éloigné des tentations de la vie civilisée, bien qu'il n'ait pas entièrement oublié ses préjugés, ses leçons, transplanté parmi les habitudes de la barbarie, peut-être amélioré plutôt que gâté par ce mélange, et trahissant alternativement les faiblesses et les vertus de sa situation présente et celles de sa naissance. Un meilleur observateur des réalités de la vie lui aurait peut-être donné moins d'élévation morale, mais il eût été alors moins intéressant, et le talent d'un auteur de fictions est d'approcher de la poésie autant que ses facultés le lui permettent. Après cet aveu, il est presque inutile d'ajouter que l'histoire n'a rien à démêler avec ce personnage imaginaire. L'auteur a cru qu'il avait assez sacrifié à la vérité en conservant le langage et le caractère dramatique nécessaire à son rôle.
Le pays qui est indiqué comme étant le théâtre de l'action, a subi quelques changements depuis les événements historiques qui s'y sont passés, ainsi que la plupart des districts d'une égale étendue, dans les limites des États-Unis. Il y a des eaux à la mode et où la foule abonde, dans le même lieu où se trouve la source à laquelle OEil-de-Faucon s'arrête pour se désaltérer, et des routes traversent la forêt où il voyageait ainsi que ses amis sans rencontrer un sentier tracé. Glenn a un petit village, et tandis que William-Henry, et même une forteresse d'une date plus récente, ne se retrouvent plus que comme ruines, il y a un autre village sur les terres de l'Horican. Mais outre cela, un peuple énergique et entreprenant, qui a tant fait en d'autres lieux, a fait bien peu dans ceux-ci. L'immense terrain sur lequel eurent lieu les derniers incidents de cette légende est presque encore une solitude, quoique les Peaux-Rouges aient entièrement déserté cette partie des États-Unis. De toutes les tribus mentionnées dans ces pages, il ne reste que quelques individus à demi civilisés des Oneidas, à New-York. Le reste a disparu, soit des régions qu'habitaient leurs pères, soit de la terre entière.
Préface de la première édition[4]
Le lecteur qui commence la lecture de ces volumes dans l'espoir d'y trouver le tableau romanesque et imaginaire de ce qui n'a jamais existé, l'abandonnera sans doute lorsqu'il se verra trompé dans son attente. L'ouvrage n'est autre chose que ce qu'annonce son titre, un récit, une relation. Cependant, comme il renferme des détails qui pourraient n'être pas compris de tous les lecteurs, et surtout des lectrices qu'il pourrait trouver, en passant pour une fiction, il est de l'intérêt de l'auteur d'éclaircir ce que les allusions historiques pourraient présenter d'obscur. Et c'est pour lui un devoir d'autant plus rigoureux, qu'il a souvent fait la triste expérience que, lors même que le public ignorerait complètement les faits qui vont lui être racontés, dès l'instant que vous les soumettez à son tribunal redoutable, il se trouve individuellement et collectivement, par une espèce d'intuition inexplicable, en savoir beaucoup plus que l'auteur lui-même. Ce fait est incontestable; eh bien! cependant, qu'un écrivain se hasarde à donner à l'imagination des autres la carrière qu'il n'aurait dû donner qu'à la sienne, par une contradiction nouvelle il aura presque toujours à s'en repentir. Tout ce qui peut être expliqué doit donc l'être avec soin, au risque de mécontenter cette classe de lecteurs qui trouvent d'autant plus de plaisir à parcourir un ouvrage, qu'il leur offre plus d'énigmes à deviner ou plus de mystères à éclaircir. C'est par l'exposé préliminaire des raisons qui l'obligent dès le début à employer tant de mots inintelligibles que l'auteur commencera la tâche qu'il s'est imposée. Il ne dira rien que ne sache déjà celui qui serait le moins versé du monde dans la connaissance des antiquités indiennes.
La plus grande difficulté contre laquelle ait à lutter quiconque veut étudier l'histoire des sauvages indiens, c'est la confusion qui règne dans les noms. Si l'on réfléchit que les Hollandais, les Anglais et les Français, en leur qualité de conquérants, se sont permis tour à tour de grandes libertés sous ce rapport; que les naturels eux-mêmes parlent non seulement différentes langues, et même les dialectes de ces mêmes langues, mais qu'ils aiment en outre à multiplier les dénominations, cette confusion causera moins de surprise que de regret; elle pourra servir d'excuse pour ce qui paraîtrait obscur dans cet ouvrage, quels que soient d'ailleurs les autres défauts qu'on puisse lui reprocher.
Les Européens trouvèrent cette région immense qui s'étend entre le Penobscot et le Potomac, l'Océan atlantique et le Mississipi, en la possession d'un peuple qui n'avait qu'une seule et même origine. Il est possible que sur un ou deux points les limites de ce vaste territoire aient été étendues ou restreintes par les nations environnantes; mais telles en étaient du moins les bornes naturelles et ordinaires. Ce peuple avait le nom générique de Wapanachki, mais il affectionnait celui de Lenni Lenape, qu'il s'était donné, et qui signifie «un peuple sans mélange». L'auteur avoue franchement que ses connaissances ne vont pas jusqu'à pouvoir énumérer les communautés ou tribus dans lesquelles cette race d'hommes s'est subdivisée. Chaque tribu avait son nom, ses chefs, son territoire particulier pour la chasse, et même son dialecte. Comme les princes féodaux de l'ancien monde, ces peuples se battaient entre eux, et exerçaient la plupart des privilèges de la souveraineté; mais ils n'en reconnaissaient pas moins une origine commune, leur langue était la même, ainsi que les traditions qui se transmettaient avec une fidélité surprenante. Une branche de ce peuple nombreux occupait les bords d'un beau fleuve connu sous le nom de «Lenapewihittuck». C'était là que d'un consentement unanime était établie «la Maison Longue» ou «le Feu du Grand Conseil» de la nation.
La tribu possédant la contrée qui forme à présent la partie sud- ouest de la Nouvelle-Angleterre, et cette portion de New-York qui est à l'est de la baie d'Hudson, ainsi qu'une grande étendue de pays qui se prolongeait encore plus vers le sud, était un peuple puissant appelé «les Mohicanni», ou plus ordinairement «les Mohicans». C'est de ce dernier mot que les Anglais ont fait depuis, par corruption, «Mohegans».
Les Mohicans étaient encore subdivisés en peuplades. Collectivement, ils le disputaient, sous le rapport de l'antiquité, même à leurs voisins qui possédaient «la Maison Longue»; mais on leur accordait sans contestation d'être «le fils aîné de leur grand-père». Cette portion des propriétaires primitifs du sol fut la première dépossédée par les blancs. Le petit nombre qui en reste encore s'est dispersé parmi les autres tribus, et il ne leur reste de leur grandeur et de leur puissance que de tristes souvenirs.
La tribu qui gardait l'enceinte sacrée de la maison du conseil fut distinguée pendant longtemps par le titre flatteur de Lenape; mais lorsque les Anglais eurent changé le nom du fleuve en celui de «Delaware», ce nouveau nom devint insensiblement celui des habitants. En général ils montrent beaucoup de délicatesse et de discernement dans l'emploi des dénominations. Des nuances expressives donnent plus de clarté à leurs idées, et communiquent souvent une grande énergie à leurs discours.
Dans un espace de plusieurs centaines de milles, le long des frontières septentrionales de la tribu des Lenapes, habitait un autre peuple qui offrait les mêmes subdivisions, la même origine, le même langage, et que ses voisins appelaient Mengwe. Ces sauvages du nord étaient d'abord moins puissants et moins unis entre eux que les Lenapes. Afin de remédier à ce désavantage, cinq de leurs tribus les plus nombreuses et les plus guerrières qui se trouvaient le plus près de la maison du conseil de leurs ennemis se liguèrent ensemble pour se défendre mutuellement; et ce sont, par le fait, les plus anciennes Républiques Unies dont l'histoire de l'Amérique septentrionale offre quelque trace. Ces tribus étaient les Mohawks, les Oneidas, les Cenecas, les Cayugas et les Onondagas. Par la suite, une tribu vagabonde de la même race, qui s'était avancée près du soleil, vint se joindre à eux, et fut admise à participer à tous les privilèges politiques. Cette tribu (les Tuscaroras) augmenta tellement leur nombre, que les Anglais changèrent le nom qu'ils avaient donné à la confédération, et ils ne les appelèrent plus les Cinq, mais les six Nations. On verra dans le cours de cette relation que le mot nation s'applique tantôt à une tribu et tantôt au peuple entier, dans son acception la plus étendue. Les Mengwes étaient souvent appelés par les Indiens leurs voisins Maquas, et souvent même, par forme de dérision, Mingos. Les Français leur donnèrent le nom d'Iroquois, par corruption sans doute de quelqu'une des dénominations qu'ils prenaient.
Une tradition authentique a conservé le détail des moyens peu honorables que les Hollandais d'un côté, et les Mengwes de l'autre, employèrent pour déterminer les Lenapes à déposer les armes, à confier entièrement aux derniers le soin de leur défense, en un mot à n'être plus, dans le langage figuré des naturels, que des femmes. Si la politique suivie par les Hollandais était peu généreuse, elle était du moins sans danger. C'est de ce moment que date la chute de la plus grande et de la plus civilisée des nations indiennes qui occupaient l'emplacement actuel des États- Unis. Dépouillés par les blancs, opprimés et massacrés par les sauvages, ces malheureux continuèrent encore quelque temps à errer autour de leur maison du conseil, puis, se séparant par bandes, ils allèrent se réfugier dans les vastes solitudes qui se prolongent à l'occident. Semblable à la clarté de la lampe qui s'éteint, leur gloire ne brilla jamais avec plus d'éclat qu'au moment où ils allaient être anéantis.
On pourrait donner encore d'autres détails sur ce peuple intéressant, surtout sur la partie la plus récente de son histoire; mais l'auteur ne les croit pas nécessaires au plan de cet ouvrage. La mort du pieux et vénérable Heckewelder[5] est sous ce rapport une perte qui ne sera peut-être jamais réparée. Il avait fait une étude particulière de ce peuple; longtemps il prit sa défense avec autant de zèle que d'ardeur, non moins pour venger sa gloire que pour améliorer sa condition morale.
Après cette courte Introduction, l'auteur livre son ouvrage au lecteur. Cependant la justice ou du moins la franchise exige de lui qu'il recommande à toutes les jeunes personnes dont les idées sont ordinairement resserrées entre les quatre murs d'un salon, à tous les célibataires d'un certain âge qui sont sujets à l'influence du temps, enfin à tous les membres du clergé, si ces volumes leur tombent par hasard entre les mains, de ne pas en entreprendre la lecture. Il donne cet avis aux jeunes personnes qu'il vient de désigner, parce qu'après avoir lu l'ouvrage elles le déclareraient inconvenant; aux célibataires, parce qu'il pourrait troubler leur sommeil; aux membres du clergé, parce qu'ils peuvent mieux employer leur temps.
LE DERNIER DES MOHICANS
HISTOIRE DE MIL SEPT CENT CINQUANTE-SEPT
Ne soyez pas choqués de la couleur de mon teint; c'est la livrée un peu foncée de ce soleil brûlant près duquel j'ai pris naissance.
Shakespeare. Le Marchand de Venise, acte II, scène I.
Chapitre premier
Mon oreille est ouverte. Mon coeur est préparé; quelque perte que tu puisses me révéler, c'est une perte mondaine; parle, mon royaume est-il perdu?
Shakespeare.
C'était un des caractères particuliers des guerres qui ont eu lieu dans les colonies de l'Amérique septentrionale, qu'il fallait braver les fatigues et les dangers des déserts avant de pouvoir livrer bataille à l'ennemi qu'on cherchait. Une large ceinture de forêts, en apparence impénétrables, séparait les possessions des provinces hostiles de la France et de l'Angleterre. Le colon endurci aux travaux et l'Européen discipliné qui combattait sous la même bannière, passaient quelquefois des mois entiers à lutter contre les torrents, et à se frayer un passage entre les gorges des montagnes, en cherchant l'occasion de donner des preuves plus directes de leur intrépidité. Mais, émules des guerriers naturels du pays dans leur patience, et apprenant d'eux à se soumettre aux privations, ils venaient à bout de surmonter toutes les difficultés; on pouvait croire qu'avec le temps il ne resterait pas dans le bois une retraite assez obscure, une solitude assez retirée pour offrir un abri contre les incursions de ceux qui prodiguaient leur sang pour assouvir leur vengeance, ou pour soutenir la politique froide et égoïste des monarques éloignés de l'Europe.
Sur toute la vaste étendue de ces frontières il n'existait peut- être aucun district qui pût fournir un tableau plus vrai de l'acharnement et de la cruauté des guerres sauvages de cette époque, que le pays situé entre les sources de l'Hudson et les lacs adjacents.
Les facilités que la nature y offrait à la marche des combattants étaient trop évidentes pour être négligées. La nappe allongée du lac Champlain s'étendait des frontières du Canada jusque sur les confins de la province voisine de New-York, et formait un passage naturel dans la moitié de la distance dont les Français avaient besoin d'être maîtres pour pouvoir frapper leurs ennemis. En se terminant du côté du sud, le Champlain recevait les tributs d'un autre lac, dont l'eau était si limpide que les missionnaires jésuites l'avaient choisie exclusivement pour accomplir les rites purificateurs du baptême, et il avait obtenu pour cette raison le titre de lac du Saint-Sacrement. Les Anglais, moins dévots, croyaient faire assez d'honneur à ces eaux pures en leur donnant le nom du monarque qui régnait alors sur eux, le second des princes de la maison de Hanovre. Les deux nations se réunissaient ainsi pour dépouiller les possesseurs sauvages des bois de ses rives, du droit de perpétuer son nom primitif de lac Horican[6].
Baignant de ses eaux des îles sans nombre, et entouré de montagnes, le «saint Lac» s'étendait à douze lieues vers le sud. Sur la plaine élevée qui s'opposait alors au progrès ultérieur des eaux, commençait un portage d'environ douze milles qui conduisait sur les bords de l'Hudson, à un endroit où, sauf les obstacles ordinaires des cataractes, la rivière devenait navigable.
Tandis qu'en poursuivant leurs plans audacieux d'agression et d'entreprise, l'esprit infatigable des Français cherchait même à se frayer un passage par les gorges lointaines et presque impraticables de l'Alleghany, on peut bien croire qu'ils n'oublièrent point les avantages naturels qu'offrait le pays que nous venons de décrire. Il devint de fait l'arène sanglante dans laquelle se livrèrent la plupart des batailles qui avaient pour but de décider de la souveraineté sur les colonies. Des forts furent construits sur les différents points qui commandaient les endroits où le passage était le plus facile, et ils furent pris, repris, rasés et reconstruits, suivant les caprices de la victoire ou les circonstances. Le cultivateur, s'écartant de ce local dangereux, reculait jusque dans l'enceinte des établissements plus anciens; et des armées plus nombreuses que celles qui avaient souvent disposé de la couronne dans leurs mères-patries s'ensevelissaient dans ces forêts, dont on ne voyait jamais revenir les soldats qu'épuisés de fatigue ou découragés par leurs défaites, semblables enfin à des fantômes sortis du tombeau.
Quoique les arts de la paix fussent inconnus dans cette fatale région, les forêts étaient animées par la présence de l'homme. Les vallons et les clairières retentissaient des sons d'une musique martiale, et les échos des montagnes répétaient les cris de joie d'une jeunesse vaillante et inconsidérée, qui les gravissait, fière de sa force et de sa gaieté, pour s'endormir bientôt dans une longue nuit d'oubli.
Ce fut sur cette scène d'une lutte sanglante que se passèrent les événements que nous allons essayer de rapporter, pendant la troisième année de la dernière guerre que se firent la France et la Grande-Bretagne, pour se disputer la possession d'un pays qui heureusement était destiné à n'appartenir un jour ni à l'une ni à l'autre.
L'incapacité de ses chefs militaires, et une fatale absence d'énergie dans ses conseils à l'intérieur, avaient fait déchoir la Grande-Bretagne de cette élévation à laquelle l'avaient portée l'esprit entreprenant et les talents de ses anciens guerriers et hommes d'État. Elle n'était plus redoutée par ses ennemis, et ceux qui la servaient perdaient rapidement cette confiance salutaire d'où naît le respect de soi-même. Sans avoir contribué à amener cet état de faiblesse, et quoique trop méprisés pour avoir été les instruments de ses fautes, les colons supportaient naturellement leur part de cet abaissement mortifiant. Tout récemment ils avaient vu une armée d'élite, arrivée de cette contrée, qu'ils respectaient comme leur mère-patrie, et qu'ils avaient regardée comme invincible; une armée conduite par un chef que ses rares talents militaires avaient fait choisir parmi une foule de guerriers expérimentés, honteusement mise en déroute par une poignée de Français et d'Indiens, et n'ayant évité une destruction totale que par le sang-froid et le courage d'un jeune Virginien[7] dont la renommée, grandissant avec les années, s'est répandue depuis jusqu'aux pays les plus lointains de la chrétienté avec l'heureuse influence qu'exerce la vertu[8].
Ce désastre inattendu avait laissé à découvert une vaste étendue de frontières, et des maux plus réels étaient précédés par l'attente de mille dangers imaginaires. Les colons alarmés croyaient entendre les hurlements des sauvages se mêler à chaque bouffée de vent qui sortait en sifflant des immenses forêts de l'ouest. Le caractère effrayant de ces ennemis sans pitié augmentait au delà de tout ce qu'on pourrait dire les horreurs naturelles de la guerre. Des exemples sans nombre de massacres récents étaient encore vivement gravés dans leur souvenir; et dans toutes les provinces il n'était personne qui n'eût écouté avec avidité la relation épouvantable de quelque meurtre commis pendant les ténèbres, et dont les habitants des forêts étaient les principaux et les barbares acteurs. Tandis que le voyageur crédule et exalté racontait les chances hasardeuses qu'offraient les déserts, le sang des hommes timides se glaçait de terreur, et les mères jetaient un regard d'inquiétude sur les enfants qui sommeillaient en sûreté, même dans les plus grandes villes. En un mot, la crainte, qui grossit tous les objets, commença à l'emporter sur les calculs de la raison et sur le courage. Les coeurs les plus hardis commencèrent à croire que l'événement de la lutte était incertain, et l'on voyait s'augmenter tous les jours le nombre de cette classe abjecte qui croyait déjà voir toutes les possessions de la couronne d'Angleterre en Amérique au pouvoir de ses ennemis chrétiens, ou dévastées par les incursions de leurs sauvages alliés.
Quand donc on apprit au fort qui couvrait la fin du portage situé entre l'Hudson et les lacs, qu'on avait vu Montcalm remonter le Champlain avec une armée aussi nombreuse que les feuilles des arbres des forêts, on ne douta nullement que ce rapport ne fût vrai, et on l'écouta plutôt avec cette lâche consternation de gens cultivant les arts de la paix, qu'avec la joie tranquille qu'éprouve un guerrier en apprenant que l'ennemi se trouve à portée de ses coups.
Cette nouvelle avait été apportée vers la fin d'un jour d'été par un courrier indien chargé aussi d'un message de Munro, commandant le fort situé sur les bords du Saint-Lac, qui demandait qu'on lui envoyât un renfort considérable, sans perdre un instant. On a déjà dit que l'intervalle qui séparait les deux postes n'était pas tout à fait de cinq lieues. Le chemin, ou plutôt le sentier qui communiquait de l'un à l'autre, avait été élargi pour que les chariots pussent y passer, de sorte que la distance que l'enfant de la forêt venait de parcourir en deux heures de temps, pouvait aisément être franchie par un détachement de troupes avec munitions et bagages, entre le lever et le coucher du soleil d'été.
Les fidèles serviteurs de la couronne d'Angleterre avaient nommé l'une de ces citadelles des forêts William-Henry, et l'autre Édouard, noms des deux princes de la famille régnante. Le vétéran écossais que nous venons de nommer avait la garde du premier avec un régiment de troupes provinciales, réellement beaucoup trop faibles pour faire face à l'armée formidable que Montcalm conduisait vers ses fortifications de terre; mais le second fort était commandé par le général Webb, qui avait sous ses ordres les armées du roi dans les provinces du nord, et sa garnison était de cinq mille hommes. En réunissant les divers détachements qui étaient à sa disposition, cet officier pouvait ranger en bataille une force d'environ le double de ce nombre contre l'entreprenant Français, qui s'était hasardé si imprudemment loin de ses renforts.
Mais, dominés par le sentiment de leur dégradation, les officiers et les soldats parurent plus disposés à attendre dans leurs murailles l'arrivée de leur ennemi qu'à s'opposer à ses progrès en imitant l'exemple que les Français leur avaient donné, au fort Duquesne, en attaquant l'avant-garde anglaise, audace que la fortune avait couronnée.
Lorsqu'on fut un peu revenu de la première surprise occasionnée par cette nouvelle, le bruit se répandit dans toute la ligne du camp retranché qui s'étendait le long des rives de l'Hudson, et qui formait une chaîne de défense extérieure pour le fort, qu'un détachement de quinze cents hommes de troupes d'élite devait se mettre en marche au point du jour pour William-Henry, fort situé à l'extrémité septentrionale du portage. Ce qui d'abord n'était qu'un bruit devint bientôt une certitude, car des ordres arrivèrent du quartier général du commandant en chef, pour enjoindre aux corps qu'il avait choisis pour ce service, de se préparer promptement à partir.
Il ne resta donc plus aucun doute sur les intentions de Webb, et pendant une heure ou deux, on ne vit que des figures inquiètes et des soldats courant çà et là avec précipitation. Les novices dans l'art militaire[9] allaient et venaient d'un endroit à l'autre, et retardaient leurs préparatifs de départ par un empressement dans lequel il entrait autant de mécontentement que d'ardeur. Le vétéran, plus expérimenté, se disposait au départ avec ce sang- froid qui dédaigne toute apparence de précipitation; quoique ses traits annonçassent le calme, son oeil inquiet laissait assez voir qu'il n'avait pas un goût bien prononcé pour cette guerre redoutée des forêts, dont il n'était encore qu'à l'apprentissage.
Enfin le soleil se coucha parmi des flots de lumière derrière les montagnes lointaines situées à l'occident, et lorsque l'obscurité étendit son voile sur la terre en cet endroit retiré, le bruit des préparatifs de départ diminua peu à peu. La dernière lumière s'éteignit enfin sous la tente de quelque officier; les arbres jetèrent des ombres plus épaisses sur les fortifications et sur la rivière, et il s'établit dans tout le camp un silence aussi profond que celui qui régnait dans la vaste forêt.
Suivant les ordres donnés la soirée précédente, le sommeil de l'armée fut interrompu par le roulement du tambour, que les échos répétèrent, et dont l'air humide du matin porta le bruit de toutes parts jusque dans la forêt, à l'instant où le premier rayon du jour commençait à dessiner la verdure sombre et les formes irrégulières de quelques grands pins du voisinage sur l'azur plus pur de l'horizon oriental. En un instant tout le camp fut en mouvement, jusqu'au dernier soldat; chacun voulait être témoin du départ de ses camarades, des incidents qui pourraient l'accompagner, et jouir d'un moment d'enthousiasme.
Le détachement choisi fut bientôt en ordre de marche. Les soldats réguliers et soudoyés de la couronne prirent avec fierté la droite de la ligne, tandis que les colons, plus humbles, se rangeaient sur la gauche avec une docilité qu'une longue habitude leur avait rendue facile. Les éclaireurs partirent; une forte garde précéda et suivit les lourdes voitures qui portaient le bagage; et dès le point du jour le corps principal des combattants se forma en colonne, et partit du camp avec une apparence de fierté militaire qui servit à assoupir les appréhensions de plus d'un novice qui allait faire ses premières armes. Tant qu'ils furent en vue de leurs camarades, on les vit conserver le même ordre et la même tenue. Enfin le son de leurs fifres s'éloigna peu à peu, et la forêt sembla avoir englouti la masse vivante qui venait d'entrer dans son sein.
La brise avait cessé d'apporter aux oreilles des soldats restés dans le camp le bruit de la marche de la colonne invisible qui s'éloignait; le dernier des traîneurs avait déjà disparu à leurs yeux; mais on voyait encore des signes d'un autre départ devant une cabane construite en bois, d'une grandeur peu ordinaire, et devant laquelle étaient en faction des sentinelles connues pour garder la personne du général anglais. Près de là étaient six chevaux caparaçonnés de manière à prouver que deux d'entre eux au moins étaient destinés à être montés par des femmes d'un rang qu'on n'était pas habitué à voir pénétrer si avant dans les lieux déserts de ce pays. Un troisième portait les harnais et les armes d'un officier de l'état-major. La simplicité des accoutrements des autres et les valises dont ils étaient chargés prouvaient qu'ils étaient destinés à des domestiques qui semblaient attendre déjà le bon plaisir de leurs maîtres. À quelque distance de ce spectacle extraordinaire il s'était formé plusieurs groupes de curieux et d'oisifs; les uns admirant l'ardeur et la beauté du noble cheval de bataille, les autres regardant ces préparatifs avec l'air presque stupide d'une curiosité vulgaire. Il y avait pourtant parmi eux un homme qui, par son air et ses gestes, faisait une exception marquée à ceux qui composaient cette dernière classe de spectateurs.
L'extérieur de ce personnage était défavorable au dernier point, sans offrir aucune difformité particulière. Debout, sa taille surpassait celle de ses compagnons; assis, il paraissait réduit au-dessous de la stature ordinaire de l'homme. Tous ses membres offraient le même défaut d'ensemble. Il avait la tête grosse, les épaules étroites, les bras longs, les mains petites et presque délicates, les cuisses et les jambes grêles, mais d'une longueur démesurée, et ses genoux monstrueux l'étaient moins encore que les deux pieds qui soutenaient cet étrange ensemble.
Les vêtements mal assortis de cet individu ne servaient qu'à faire ressortir encore davantage le défaut évident de ses proportions. Il avait un habit bleu de ciel, à pans larges et courts, à collet bas; il portait des culottes collantes de maroquin jaune, et nouées à la jarretière par une bouffette flétrie de rubans blancs; des bas de coton rayés, et des souliers à l'un desquels était attaché un éperon, complétaient le costume de la partie inférieure de son corps. Rien n'en était dérobé aux yeux; au contraire, il semblait s'étudier à mettre en évidence toutes ses beautés, soit par simplicité, soit par vanité. De la poche énorme d'une grande veste de soie plus qu'à demi usée et ornée d'un grand galon d'argent terni, sortait un instrument qui, vu dans une compagnie aussi martiale, aurait pu passer pour quelque engin de guerre dangereux et inconnu. Quelque petit qu'il fût, cet instrument avait excité la curiosité de la plupart des Européens qui se trouvaient dans le camp, quoique la plupart des colons le maniassent sans crainte et même avec la plus grande familiarité. Un énorme chapeau, de même forme que ceux que portaient les ecclésiastiques depuis une trentaine d'années, prêtait une sorte de dignité à une physionomie qui annonçait plus de bonté que d'intelligence, et qui avait évidemment besoin de ce secours artificiel pour soutenir la gravité de quelque fonction extraordinaire.
Tandis que les différents groupes de soldats se tenaient à quelque distance de l'endroit où l'on voyait ces nouveaux préparatifs de voyage, par respect pour l'enceinte sacrée du quartier général de Webb, le personnage que nous venons de décrire s'avança au milieu des domestiques, qui attendaient avec les chevaux, dont il faisait librement la censure et l'éloge, suivant que son jugement trouvait occasion de les louer ou de les critiquer.
— Je suis porté à croire, l'ami, dit-il d'une voix aussi remarquable par sa douceur que sa personne l'était par le défaut de ses proportions, que cet animal n'est pas né en ce pays, et qu'il vient de quelque contrée étrangère, peut-être de la petite île au delà des mers. Je puis parler de pareilles choses, sans me vanter, car j'ai vu deux ports, celui qui est situé à l'embouchure de la Tamise et qui porte le nom de la capitale de la vieille Angleterre, et celui qu'on appelle Newhaven; et j'y ai vu les capitaines de senaux et de brigantins charger leurs bâtiments d'une foule d'animaux à quatre pieds, comme dans l'arche de Noé, pour aller les vendre à la Jamaïque; mais jamais je n'ai vu un animal qui ressemblât si bien au cheval de guerre décrit dans l'Écriture:
— «Il bat la terre du pied, se réjouit en sa force, et va à la rencontre des hommes armés. Il hennit au son de la trompette; il flaire de loin la bataille, le tonnerre des capitaines, et le cri de triomphe.» — Il semblerait que la race des chevaux d'Israël s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Ne le pensez-vous pas, l'ami?
Ne recevant aucune réponse à ce discours extraordinaire, qui à la vérité, étant prononcé d'une voix sonore quoique douce, semblait mériter quelque attention, celui qui venait d'emprunter ainsi le langage des livres saints leva les yeux sur l'être silencieux auquel il s'était adressé par hasard, et il trouva un nouveau sujet d'admiration dans l'individu sur qui tombèrent ses regards. Ils restaient fixés sur la taille droite et raide du coureur indien qui avait apporté au camp de si fâcheuses nouvelles la soirée précédente. Quoique ses traits fussent dans un état de repos complet, et qu'il semblât regarder avec une apathie stoïque la scène bruyante et animée qui se passait autour de lui, on remarquait en lui, au milieu de sa tranquillité, un air de fierté sombre fait pour attirer des yeux plus clairvoyants que ceux de l'homme qui le regardait avec un étonnement qu'il ne cherchait pas à cacher. L'habitant des forêts portait le tomahawk[10] et le couteau de sa tribu, et cependant son extérieur n'était pas tout à fait celui d'un guerrier. Au contraire, toute sa personne avait un air de négligence semblable à celle qui aurait pu être la suite d'une grande fatigue dont il n'aurait pas encore été complètement remis. Les couleurs dont les sauvages composent le tatouage de leur corps quand ils s'apprêtent à combattre, s'étaient fondues et mélangées sur des traits qui annonçaient la fierté, et leur donnaient un caractère encore plus repoussant; son oeil seul, brillant comme une étoile au milieu des nuages qui s'amoncellent dans le ciel, conservait tout son feu naturel et sauvage. Ses regards pénétrants, mais circonspects, rencontrèrent un instant ceux de l'Européen, et changèrent aussitôt de direction, soit par astuce, soit par dédain.
Il est impossible de dire quelle remarque ce court instant de communication silencieuse entre deux êtres si singuliers aurait inspirée au grand Européen, si la curiosité active de celui-ci ne se fût portée vers d'autres objets. Un mouvement général qui se fit parmi les domestiques, et le son de quelques voix douces, annoncèrent l'arrivée de celles qu'on attendait pour mettre la cavalcade en marche. L'admirateur du beau cheval de guerre fit aussitôt quelques pas en arrière pour aller rejoindre une petite jument maigre à tous crins, qui paissait un reste d'herbe fanée dans le camp. Appuyant un coude sur une couverture qui tenait lieu de selle, il s'arrêta pour voir le départ, tandis qu'un poulain achevait tranquillement son repas du matin de l'autre côté de la mère.
Un jeune homme, avec l'uniforme des troupes royales, conduisit vers leurs coursiers deux dames qui, à en juger par leur costume, se disposaient à braver les fatigues d'un voyage à travers les bois. L'une d'elles, celle qui paraissait la plus jeune, quoique toutes deux fussent encore dans leur jeunesse, laissa entrevoir son beau teint, ses cheveux blonds, ses yeux d'un bleu foncé, tandis qu'elle permettait à l'air du matin d'écarter le voile vert attaché à son chapeau de castor. Les teintes dont on voyait encore au-dessus des pins l'horizon chargé du côté de l'orient, n'étaient ni plus brillantes ni plus délicates que les couleurs de ses joues, et le beau jour qui commençait n'était pas plus attrayant que le sourire animé qu'elle accorda au jeune officier tandis qu'il l'aidait à se mettre en selle. La seconde, qui semblait obtenir une part égale des attentions du galant militaire, cachait ses charmes aux regards des soldats avec un soin qui paraissait annoncer l'expérience de quatre à cinq années de plus. On pouvait pourtant voir que toute sa personne, dont la grâce était relevée par son habit de voyage, avait plus d'embonpoint et de maturité que celle de sa compagne.
Dès qu'elles furent en selle, le jeune officier sauta lestement sur son beau cheval de bataille, et tous trois saluèrent Webb, qui, par politesse, resta à la porte de sa cabane jusqu'à ce qu'ils fussent partis. Détournant alors la tête de leurs chevaux, ils prirent l'amble, suivis de leurs domestiques, et se dirigèrent vers la sortie septentrionale du camp.
Pendant qu'elles parcouraient cette courte distance, on ne les entendit pas prononcer une parole; seulement la plus jeune des deux dames poussa une légère exclamation lorsque le coureur indien passa inopinément près d'elle pour se mettre en avant de la cavalcade sur la route militaire. Ce mouvement subit de l'Indien n'arracha pas un cri d'effroi à la seconde, mais dans sa surprise elle laissa aussi son voile se soulever, et ses traits indiquaient en même temps la pitié, l'admiration et l'horreur, tandis que ses yeux noirs suivaient tous les mouvements du sauvage. Les cheveux de cette dame étaient noirs et brillants comme le plumage du corbeau; son teint n'était pas brun, mais coloré; cependant il n'y avait rien de vulgaire ni d'outré dans cette physionomie parfaitement régulière et pleine de dignité. Elle sourit comme de pitié du moment d'oubli auquel elle s'était laissé entraîner, et en souriant, elle montra des dents d'une blancheur éclatante. Rabattant alors son voile, elle baissa la tête, et continua à marcher en silence, comme si ses pensées eussent été occupées de toute autre chose que de la scène qui l'entourait.
Chapitre II
Seule, seule! Quoi! seule?
Shakespeare.
Tandis qu'une des aimables dames dont nous venons d'esquisser le portrait, s'égarait ainsi dans ses pensées, l'autre se remit promptement de la légère alarme qui avait excité son exclamation; et souriant elle-même de sa faiblesse, elle dit sur le ton du badinage, au jeune officier qui était à son côté:
— Voit-on souvent dans les bois des apparitions de semblables spectres, Heyward? ou ce spectacle est-il un divertissement spécial qu'on a voulu nous procurer? En ce dernier cas, la reconnaissance doit nous fermer la bouche; mais, dans le premier, Cora et moi nous aurons grand besoin de recourir au courage héréditaire que nous nous vantons de posséder, même avant que nous rencontrions le redoutable Montcalm.
— Cet Indien est un coureur de notre armée, répondit le jeune officier auquel elle s'était adressée, et il peut passer pour un héros à la manière de son pays. Il s'est offert pour nous conduire au lac par un sentier peu connu, mais plus court que le chemin que nous serions obligés de prendre en suivant la marche lente d'une colonne de troupes, et par conséquent beaucoup plus agréable.
— Cet homme ne me plaît pas, répondit la jeune dame en tressaillant avec un air de terreur affectée qui en cachait une véritable. Sans doute vous le connaissez bien, Duncan, sans quoi vous ne vous seriez pas si entièrement confié à lui?
— Dites plutôt, Alice, s'écria Heyward avec feu, que je ne vous aurais pas confiée à lui. Oui, je le connais, ou je ne lui aurais pas accordé ma confiance, et surtout en ce moment. Il est, dit-on, Canadien de naissance, et cependant il a servi avec nos amis les Mohawks qui, comme vous le savez, sont une des six nations alliées[11]. Il a été amené parmi nous, à ce que j'ai entendu dire, par suite de quelque incident étrange dans lequel votre père se trouvait mêlé, et celui-ci le traita, dit-on, avec sévérité dans cette circonstance. Mais j'ai oublié cette vieille histoire; il suffit qu'il soit maintenant notre ami.
— S'il a été l'ennemi de mon père, il me plaît moins encore, s'écria Alice, maintenant sérieusement effrayée. Voudriez-vous bien, lui dire quelques mots, major Heyward, afin que je puisse entendre sa voix? C'est peut-être une folie, mais vous m'avez souvent entendue dire que j'accorde quelque confiance au présage qu'on peut tirer du son de la voix humaine.
— Ce serait peine perdue, répliqua le jeune major; il ne répondrait probablement que par quelque exclamation. Quoiqu'il comprenne peut-être l'anglais, il affecte, comme la plupart des sauvages, de ne pas le savoir, et il daignerait moins que jamais le parler dans un moment où la guerre exige qu'il déploie toute sa dignité. Mais il s'arrête: le sentier que nous devons suivre est sans doute près d'ici.
Le major Heyward ne se trompait pas dans sa conjecture. Lorsqu'ils furent arrivés à l'endroit où l'Indien les attendait, celui-ci leur montra de la main un sentier si étroit que deux personnes ne pouvaient y passer de front, et qui s'enfonçait dans la forêt qui bordait la route militaire.
— Voilà donc notre chemin, dit le major en baissant la voix. Ne montrez point de défiance, ou vous pourriez faire naître le danger que vous appréhendez.
— Qu'en pensez-vous, Cora? demanda Alice agitée par l'inquiétude; si nous suivions la marche du détachement, ne serions-nous pas plus en sûreté, quelque désagrément qu'il pût en résulter?
— Ne connaissant pas les coutumes des sauvages, Alice, dit Heyward, vous vous méprenez sur le lieu où il peut exister quelque danger. Si les ennemis sont déjà arrivés sur le portage, ce qui n'est nullement probable puisque nous avons des éclaireurs en avant, ils se tiendront sur les flancs du détachement pour attaquer les traîneurs et ceux qui pourront s'écarter. La route du corps d'armée est connue, mais la nôtre ne peut l'être, puisqu'il n'y a pas une heure qu'elle a été déterminée.
— Faut-il nous méfier de cet homme parce que ses manières ne sont pas les nôtres, et que sa peau n'est pas blanche? demanda froidement Cora.
Alice n'hésita plus, et donnant un coup de houssine à son narrangaset[12], elle fut la première à suivre le coureur et à entrer dans le sentier étroit et obscur, où à chaque instant des buissons gênaient la marche. Le jeune homme regarda Cora avec une admiration manifeste, et laissant passer sa compagne plus jeune, mais non plus belle, il s'occupa à écarter lui-même les branches des arbres pour que celle qui le suivait pût passer avec plus de facilité. Il paraît que les domestiques avaient reçu leurs instructions d'avance, car au lieu d'entrer dans le bois, ils continuèrent à suivre la route qu'avait prise le détachement. Cette mesure, dit Heyward, avait été suggérée par la sagacité de leur guide, afin de laisser moins de traces de leur passage, si par hasard quelques sauvages canadiens avaient pénétré si loin en avant de l'armée.
Pendant quelques minutes le chemin fut trop embarrassé par les broussailles pour que les voyageurs pussent converser; mais lorsqu'ils eurent traversé la lisière du bois, ils se trouvèrent sous une voûte de grands arbres que les rayons du soleil ne pouvaient percer, mais où le chemin était plus libre. Dès que le guide reconnut que les chevaux pouvaient s'avancer sans obstacle, il prit une marche qui tenait le milieu entre le pas et le trot, de manière à maintenir toujours à l'amble les coursiers de ceux qui le suivaient.
Le jeune officier venait de tourner la tête pour adresser quelques mots à sa campagne aux yeux noirs, quand un bruit, annonçant la marche de quelques chevaux, se fit entendre dans le lointain. Il arrêta son coursier sur-le-champ, ses deux compagnes l'imitèrent, et l'on fit une halte pour chercher l'explication d'un événement auquel on ne s'attendait pas.
Après quelques instants, ils virent un poulain courant comme un daim à travers les troncs des pins, et le moment d'après ils aperçurent l'individu dont nous avons décrit la conformation singulière dans le chapitre précédent, s'avançant avec toute la vitesse qu'il pouvait donner à sa maigre monture sans en venir avec elle à une rupture ouverte. Pendant le court trajet qu'ils avaient eu à faire depuis le quartier général de Webb jusqu'à la sortie du camp, nos voyageurs n'avaient pas eu occasion de remarquer le personnage bizarre qui s'approchait d'eux en ce moment. S'il possédait le pouvoir d'arrêter les yeux qui par hasard tombaient un instant sur lui, quand il était à pied avec tous les avantages glorieux de sa taille colossale, les grâces qu'il déployait comme cavalier n'étaient pas moins remarquables.
Quoiqu'il ne cessât d'éperonner les flancs de sa jument, tout ce qu'il pouvait obtenir d'elle était un mouvement de galop des jambes de derrière, que celles de devant secondaient un instant, après quoi celles-ci, reprenant le petit trot, donnaient aux autres un exemple qu'elles ne tardaient pas à suivre. Le changement rapide de l'un de ces deux pas en l'autre formait une sorte d'illusion d'optique, au point que le major, qui se connaissait parfaitement en chevaux, ne pouvait découvrir quelle était l'allure de celui que son cavalier pressait avec tant de persévérance pour arriver de son côté.
Les mouvements de l'industrieux cavalier n'étaient pas moins bizarres que ceux de sa monture. À chaque changement d'évolution de celle-ci, le premier levait sa grande taille sur ses étriers, ou se laissait retomber comme accroupi, produisant ainsi, par l'allongement ou le raccourcissement de ses grandes jambes, une telle augmentation ou diminution de stature, qu'il aurait été impossible de conjecturer quelle pouvait être sa taille véritable. Si l'on ajoute à cela qu'en conséquence des coups d'éperon réitérés et qui frappaient toujours du même côté, la jument paraissait courir plus vite de ce côté que de l'autre, et que le flanc maltraité était constamment indiqué par les coups de queue qui le balayaient sans cesse, nous aurons le tableau de la monture et du maître.
Le front mâle et ouvert d'Heyward était devenu sombre; mais il s'éclaircit peu à peu quand il put distinguer cette figure originale, et ses lèvres laissèrent échapper un sourire quand l'étranger ne fut plus qu'à quelques pas de lui. Alice ne fit pas de grands efforts pour retenir un éclat de rire, et les yeux noirs et pensifs de Cora brillèrent même d'une gaieté que l'habitude plutôt que la nature parut contribuer à modérer.
— Cherchez-vous quelqu'un ici? demanda Heyward à l'inconnu, quand celui-ci ralentit son pas en arrivant près de lui. J'espère que vous n'êtes pas un messager de mauvaises nouvelles?
— Oui, sans doute, répondit celui-ci en se servant de son castor triangulaire pour produire une ventilation dans l'air concentré de la forêt, et laissant ses auditeurs incertains à laquelle des deux questions du major cette réponse devait s'appliquer. — Oui, sans doute, répéta-t-il après s'être rafraîchi le visage et avoir repris haleine, je cherche quelqu'un. J'ai appris que vous vous rendiez à William-Henry, et comme j'y vais aussi, j'ai conclu qu'une augmentation de bonne compagnie ne pouvait qu'être agréable des deux côtés.
— Le partage des voix ne pourrait se faire avec justice; nous sommes trois, et vous n'avez à consulter que vous-même.
— Il n'y aurait pas plus de justice à laisser un homme seul se charger du soin de deux jeunes dames, répliqua l'étranger d'un ton qui semblait tenir le milieu entre la simplicité et la causticité vulgaire. Mais si c'est un véritable homme, et que ce soient de véritables femmes, elles ne songeront qu'à se dépiter l'une l'autre, et adopteront par esprit de contradiction l'avis de leur compagnon. Ainsi donc vous n'avez pas plus de consultation à faire que moi.
La jolie Alice baissa la tête presque sur la bride de son cheval, pour se livrer en secret à un nouvel accès de gaieté; elle rougit quand les roses plus vives des joues de sa belle compagne pâlirent tout à coup, et elle se remit en marche au petit pas, comme si elle eût déjà été ennuyée de cette entrevue.
— Si vous avez dessein d'aller au lac, dit Heyward avec hauteur, vous vous êtes trompé de route. Le chemin est au moins à un demi- mille derrière vous.
— Je le sais, répliqua l'inconnu sans se laisser déconcerter par ce froid accueil; j'ai passé une semaine à Édouard, et il aurait fallu que je fusse muet pour ne pas prendre des informations sur la route que je devais suivre; et si j'étais muet, adieu ma profession. Après une espèce de grimace, manière indirecte d'exprimer modestement sa satisfaction d'un trait d'esprit qui était parfaitement inintelligible pour ses auditeurs, il ajouta avec le ton de gravité convenable: — Il n'est pas à propos qu'un homme de ma profession se familiarise trop avec ceux qu'il est chargé d'instruire, et c'est pourquoi je n'ai pas voulu suivre la marche du détachement. D'ailleurs, j'ai pensé qu'un homme de votre rang doit savoir mieux que personne quelle est la meilleure route, et je me suis décidé à me joindre à votre compagnie, pour vous rendre le chemin plus agréable par un entretien amical.
— C'est une décision très arbitraire et prise un peu à la hâte, s'écria le major, ne sachant s'il devait se mettre en colère ou éclater de rire. Mais vous parlez d'instruction, de profession; seriez-vous adjoint au corps provincial comme maître de la noble science de la guerre? Êtes-vous un de ces hommes qui tracent des lignes et des angles pour expliquer les mystères des mathématiques?
L'étranger regarda un instant avec un étonnement bien prononcé celui qui l'interrogeait ainsi; et changeant ensuite son air satisfait de lui-même pour donner à ses traits une expression d'humilité solennelle, il lui répondit:
— J'espère n'avoir commis d'offense contre personne, et je n'ai pas d'excuses à faire, n'ayant commis aucun péché notable depuis la dernière fois que j'ai prié Dieu de me pardonner mes fautes passées. Je n'entends pas bien ce que vous voulez dire relativement aux lignes et aux angles; et quant à l'explication des mystères, je la laisse aux saints hommes qui en ont reçu la vocation. Je ne réclame d'autre mérite que quelques connaissances dans l'art glorieux d'offrir au ciel d'humbles prières et de ferventes actions de grâces par le secours de la psalmodie.
— Cet homme est évidemment un disciple d'Apollon, s'écria Alice qui, revenue de son embarras momentané, s'amusait de cet entretien. Je le prends sous ma protection spéciale. Ne froncez pas le sourcil, Heyward, et par complaisance pour mon oreille curieuse, permettez qu'il voyage avec nous. D'ailleurs, ajouta-t- elle en baissant la voix et en jetant un regard sur Cora qui marchait à pas lents sur les traces de leur guide sombre et silencieux, ce sera un ami ajouté à notre force en cas d'événement.
— Croyez-vous, Alice, que je conduirais tout ce que j'aime par un chemin où je supposerais qu'il pourrait exister le moindre danger à craindre?
— Ce n'est pas à quoi je songe en ce moment, Heyward; mais cet étranger m'amuse, et puisqu'il a de la musique dans l'âme, ne soyons pas assez malhonnêtes pour refuser sa compagnie.
Elle lui adressa un regard persuasif, et étendit sa houssine en avant. Leurs yeux se rencontrèrent un instant; le jeune officier retarda son départ pour le prolonger, et Alice ayant baissé les siens, il céda à la douce influence de l'enchanteresse, fit sentir l'éperon à son coursier, et fut bientôt à côté de Cora.
— Je suis charmée de vous avoir rencontré, l'ami, dit Alice à l'étranger en lui faisant signe de la suivre, et en remettant son cheval à l'amble. Des parents, peut-être trop indulgents, m'ont persuadé que je ne suis pas tout à fait indigne de figurer dans un duo, et nous pouvons égayer la route en nous livrant à notre goût favori. Ignorante comme je le suis, je trouverais un grand avantage à recevoir les avis d'un maître expérimenté.
— C'est un rafraîchissement pour l'esprit comme pour le corps de se livrer à la psalmodie en temps convenable, répliqua le maître de chant, en la suivant sans se faire prier, et rien ne soulagerait autant qu'une occupation si consolante. Mais il faut indispensablement quatre parties pour produire une mélodie parfaite. Vous avez tout ce qui annonce un dessus aussi doux que riche; grâce à la faveur spéciale du ciel, je puis porter le ténor jusqu'à la note la plus élevée; mais il nous manque un contre et une basse-taille. Cet officier du roi, qui hésitait à m'admettre dans sa compagnie, paraît avoir cette dernière voix, à en juger par les intonations qu'elle produit quand il parle.
— Prenez garde de juger témérairement et trop à la hâte, s'écria Alice en souriant: les apparences sont souvent trompeuses. Quoique le major Heyward puisse quelquefois produire les tons de la basse- taille, comme vous venez de les entendre, je puis vous assurer que le son naturel de sa voix approche beaucoup plus du ténor.
— A-t-il donc beaucoup de pratique dans l'art de la psalmodie? lui demanda son compagnon avec simplicité.
Alice éprouvait une grande disposition à partir d'un éclat de rire, mais elle eut assez d'empire sur elle-même pour réprimer ce signe extérieur de gaieté.
— Je crains, répondit-elle, qu'il n'ait un goût plus décidé pour les chants profanes. La vie d'un soldat, les chances auxquelles il est exposé, les travaux continuels auxquels il se livre, ne sont pas propres à lui donner un caractère rassis.
— La voix est donnée à l'homme, comme ses autres talents, pour qu'il en use, et non pour qu'il en abuse, répliqua gravement son compagnon. Personne ne peut me reprocher d'avoir jamais négligé les dons que j'ai reçus du ciel. Ma jeunesse, comme celle du roi David, a été entièrement consacrée à la musique; mais je rends grâces à Dieu de ce que jamais une syllabe de vers profanes n'a souillé mes lèvres.
— Vos études se sont donc bornées au chant sacré?
— Précisément. De même que les psaumes de David offrent des beautés qu'on ne trouve dans aucune autre langue, ainsi la mélodie qui y a été adaptée est au-dessus de toute harmonie profane. J'ai le bonheur de pouvoir dire que ma bouche n'exprime que les désirs et les pensées du roi d'Israël lui-même, car quoique le temps et les circonstances puissent exiger quelques légers changements, la traduction dont nous nous servons dans les colonies de la Nouvelle-Angleterre l'emporte tellement sur toutes les autres par sa richesse, son exactitude et sa simplicité spirituelle, qu'elle approche autant qu'il est possible du grand ouvrage de l'auteur inspiré. Jamais je ne marche, jamais je ne séjourne, jamais je ne me couche sans avoir avec moi un exemplaire de ce livre divin. Le voici. C'est la vingt-sixième édition, publiée à Boston, anno Domini 1744, et intitulée: «Psaumes, Hymnes et Cantiques spirituels de l'Ancien et du Nouveau-Testament, fidèlement traduits en vers anglais pour l'usage, l'édification et la consolation des saints en public et en particulier, et spécialement dans la Nouvelle-Angleterre.»
Pendant qu'il prononçait l'éloge de cette production des poètes de son pays, le psalmodiste tirait de sa poche le livre dont il parlait, et ayant affermi sur son nez une paire de lunettes montées en fer, il ouvrit le volume avec un air de vénération solennelle. Alors, sans plus de circonlocutions, et sans autre apologie que le mot — Écoutez! — il appliqua à sa bouche l'instrument dont nous avons déjà parlé, en tira un son très élevé et très aigu, que sa voix répéta une octave plus bas, et chanta ce qui suit d'un ton doux, sonore et harmonieux, qui bravait la musique, la poésie, et même le mouvement irrégulier de sa mauvaise monture:
«Combien il est doux, ô voyez combien il est ravissant pour des frères d'habiter toujours dans la concorde et la paix! tel fut ce baume précieux qui se répandit depuis la tête jusqu'à la barbe d'Aaron, et de sa barbe descendit jusque dans les plis de sa robe[13].»
Ce chant élégant était accompagné d'un geste qui y était parfaitement approprié, et qu'on n'aurait pu imiter qu'après un long apprentissage. Chaque fois qu'une note montait sur l'échelle de la gamme, sa main droite s'élevait proportionnellement, et quand le ton baissait, sa main suivait également la cadence, et venait toucher un instant les feuillets du livre saint. Une longue habitude lui avait probablement rendu nécessaire cet accompagnement manuel, car il continua avec la plus grande exactitude jusqu'à la fin de la strophe, et il appuya particulièrement sur les deux syllabes du dernier vers.
Une telle interruption du silence de la forêt ne pouvait manquer de frapper les autres voyageurs qui étaient un peu en avant. L'Indien dit à Heyward quelques mots en mauvais anglais, et celui- ci, retournant sur ses pas et s'adressant à l'étranger, interrompit pour cette fois l'exercice de ses talents en psalmodie.
— Quoique nous ne courions aucun danger, dit-il, la prudence nous engage à voyager dans cette forêt avec le moins de bruit possible. Vous me pardonnerez donc, Alice, si je nuis à vos plaisirs en priant votre compagnon de réserver ses chants pour une meilleure occasion.
— Vous y nuirez sans doute, répondit Alice d'un ton malin, car je n'ai jamais entendu les paroles et les sons s'accorder si peu, et je m'occupais de recherches scientifiques sur les causes qui pouvaient unir une exécution parfaite à une poésie misérable, quand votre basse-taille est venue rompre le charme de mes méditations.
— Je ne sais ce que vous entendez par ma basse-taille, répondit Heyward évidemment piqué de cette remarque; mais je sais que votre sûreté, Alice, que la sûreté de Cora m'occupent en ce moment infiniment plus que toute la musique d'Haendel.
Le major se tut tout à coup, tourna vivement la tête vers un gros buisson qui bordait le sentier, et jeta un regard de soupçon sur le guide indien, qui continuait à marcher avec une gravité imperturbable. Il croyait avoir vu briller à travers les feuilles les yeux noirs de quelque sauvage; mais n'apercevant rien et n'entendant aucun bruit, il crut s'être trompé, et, souriant de sa méprise, il reprit la conversation que cet incident avait interrompue.
Heyward ne s'était pourtant pas mépris, ou du moins sa méprise n'avait consisté qu'à laisser endormir un instant son active vigilance. La cavalcade ne fut pas plus tôt passée que les branches du buisson s'entrouvrirent pour faire place à une tête d'homme aussi hideuse que pouvaient la rendre l'art d'un sauvage et toutes les passions qui l'animent. Il suivit des yeux les voyageurs qui se retiraient, et une satisfaction féroce se peignit sur ses traits quand il vit la direction que prenaient ceux dont il comptait faire ses victimes. Le guide, qui marchait à quelque distance en avant, avait déjà disparu à ses yeux: les formes gracieuses des deux dames, que le major suivait pas à pas, se montrèrent encore quelques instants à travers les arbres; enfin le maître de chant, qui formait l'arrière-garde, devint invisible à son tour dans l'épaisseur de la forêt.
Chapitre III
Avant que ces champs fussent défrichés et cultivés, nos fleuves remplissaient leur lit jusqu'à leurs bords les plus élevés; la mélodie des ondes animait les forêts verdoyantes et sans limites, les torrents bondissaient, les ruisseaux s'égaraient, et les sources jaillissaient sous l'ombrage.
BRUYANT, poète américain.
Laissant le trop confiant Heyward et ses deux jeunes compagnes s'enfoncer plus avant dans le sein d'une forêt qui recelait de si perfides habitants, nous profiterons du privilège accordé aux auteurs, et nous placerons maintenant le lieu de la scène à quelques milles à l'ouest de l'endroit où nous les avons laissés.
Dans le cours de cette journée, deux hommes s'étaient arrêtés sur les bords d'une rivière peu large, mais, très rapide, à une heure de distance du camp de Webb. Ils avaient l'air d'attendre l'arrivée d'un tiers, ou l'annonce de quelque mouvement imprévu. La voûte immense de la forêt s'étendait jusque sur la rivière, en couvrait les eaux, et donnait une teinte sombre à leur surface. Enfin les rayons du soleil commencèrent à perdre de leur force, et la chaleur excessive du jour se modéra à mesure que les vapeurs sortant des fontaines, des lacs et des rivières, s'élevaient comme un rideau dans l'atmosphère. Le profond silence qui accompagne les chaleurs de juillet dans les solitudes de l'Amérique régnait dans ce lieu écarté, et n'était interrompu que par la voix basse des deux individus dont nous venons de parler, et par le bruit sourd que faisait le pivert en frappant les arbres de son bec, le cri discordant du geai, et le son éloigné d'une chute d'eau.
Ces faibles sons étaient trop familiers à l'oreille des deux interlocuteurs pour détourner leur attention d'un entretien qui les intéressait davantage. L'un d'eux avait la peau rouge et les accoutrements bizarres d'un naturel des bois; l'autre, quoique équipé d'une manière grossière et presque sauvage, annonçait par son teint, quelque brûlé qu'il fût par le soleil, qu'il avait droit de réclamer une origine européenne.
Le premier était assis sur une vieille souche couverte de mousse, dans une attitude qui lui permettait d'ajouter à l'effet de son langage expressif par les gestes calmes mais éloquents d'un Indien qui discute. Son corps presque nu présentait un effrayant emblème de mort, tracé en blanc et en noir. Sa tête rasée de très près n'offrait d'autres cheveux que cette touffe[14] que l'esprit chevaleresque des Indiens conserve sur le sommet de la tête, comme pour narguer l'ennemi qui voudrait le scalper[15], et n'avait pour tout ornement qu'une grande plume d'aigle, dont l'extrémité lui tombait sur l'épaule gauche; un tomahawk et un couteau à scalper de fabrique anglaise étaient passés dans sa ceinture, et un fusil de munition, de l'espèce de ceux dont la politique des blancs armait les sauvages leurs alliés, était posé en travers sur ses genoux. Sa large poitrine, ses membres bien formés et son air grave faisaient reconnaître un guerrier parvenu à l'âge mûr; mais nul symptôme de vieillesse ne paraissait encore avoir diminué sa vigueur.
Le corps du blanc, à en juger par les parties que ses vêtements laissaient à découvert, paraissait être celui d'un homme qui depuis sa plus tendre jeunesse avait mené une vie dure et pénible. Il approchait plus de la maigreur que de l'embonpoint; mais tous ses muscles semblaient endurcis par l'habitude des fatigues et de l'intempérie des saisons. Il portait un vêtement de chasse vert, bordé de jaune[16], et un bonnet de peau dont la fourrure était usée. Il avait aussi un couteau passé dans une ceinture semblable à celle qui serrait les vêtements plus rares de l'Indien; mais point de tomahawk. Ses mocassins[17] étaient ornés à la manière des naturels du pays, et ses jambes étaient couvertes de guêtres de peau lacées sur les côtés, et attachées au-dessus du genou avec un nerf de daim. Une gibecière et une poudrière complétaient son accoutrement; et un fusil à long canon[18], arme que les industrieux Européens avaient appris aux sauvages à regarder comme la plus meurtrière, était appuyé contre un tronc d'arbre voisin. L'oeil de ce chasseur, ou de ce batteur d'estrade, ou quel qu'il fût, était petit, vif, ardent et toujours en mouvement, roulant sans cesse de côté et d'autre pendant qu'il parlait, comme s'il eût guetté quelque gibier ou craint l'approche de quelque ennemi. Malgré ces symptômes de méfiance, sa physionomie n'était pas celle d'un homme habitué au crime; elle avait même, au moment dont nous parlons, l'expression d'une brusque honnêteté.
— Vos traditions même se prononcent en ma faveur, Chingachgook, dit-il en se servant de la langue qui était commune à toutes les peuplades qui habitaient autrefois entre l'Hudson et le Potomac, et dont nous donnerons une traduction libre en faveur de nos lecteurs, tout en tâchant d'y conserver ce qui peut servir à caractériser l'individu et son langage. Vos pères vinrent du couchant, traversèrent la grande rivière, combattirent les habitants du pays, et s'emparèrent de leurs terres; les miens vinrent du côté où le firmament se pare le matin de brillantes couleurs, après avoir traversé le grand lac d'eau salée[19], et ils se mirent en besogne en suivant à peu près l'exemple que les vôtres avaient donné. Que Dieu soit donc juge entre nous, et que les amis ne se querellent pas à ce sujet!
— Mes pères ont combattu l'homme rouge à armes égales, répondit l'Indien avec fierté. N'y a-t-il donc pas de différence, OEil-de- Faucon, entre la flèche armée de pierre de nos guerriers et la balle de plomb avec laquelle vous tuez?
— Il y a de la raison dans un Indien, quoique la nature lui ait donné une peau rouge, dit le blanc en secouant la tête en homme qui sentait la justesse de cette observation.
Il parut un moment convaincu qu'il ne défendait pas la meilleure cause; mais enfin, rassemblant ses forces intellectuelles, il répondit à l'objection de son antagoniste aussi bien que le permettaient ses connaissances bornées.
— Je ne suis pas savant, ajouta-t-il, et je ne rougis pas de l'avouer; mais, en jugeant d'après ce que j'ai vu faire à vos compatriotes en chassant le daim et l'écureuil, je suis porté à croire qu'un fusil aurait été moins dangereux entre les mains de leurs grands-pères qu'un arc et une flèche armée d'une pierre bien affilée, quand elle est décochée par un Indien.
— Vous contez l'histoire comme vos pères vous l'ont apprise, répliqua Chingachgook en faisant un geste dédaigneux de la main. Mais que racontent vos vieillards? Disent-ils à leurs jeunes guerriers que lorsque les Visages-Pâles ont combattu les Hommes- Rouges, ils avaient le corps peint pour la guerre, et qu'ils étaient armés de haches de pierre et de fusils de bois?
— Je n'ai pas de préjugés, et je ne suis pas homme à me vanter de mes avantages naturels, quoique mon plus grand ennemi, et c'est un Iroquois, n'osât nier que je suis un véritable blanc, répondit le batteur d'estrade en jetant un regard de satisfaction secrète sur ses mains brûlées par le soleil. Je veux bien convenir que les hommes de ma couleur ont quelques coutumes que, comme honnête homme, je ne saurais approuver. Par exemple, ils sont dans l'usage d'écrire dans des livres ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont vu, au lieu de le raconter dans leurs villages, où l'on pourrait donner un démenti en face à un lâche fanfaron, et où le brave peut prendre ses camarades à témoin de la vérité de ses paroles. En conséquence de cette mauvaise coutume, un homme qui a trop de conscience pour mal employer son temps, au milieu des femmes, à apprendre à déchiffrer les marques noires mises sur du papier blanc, peut n'entendre parler jamais des exploits de ses pères, ce qui l'encouragerait à les imiter et à les surpasser. Quant à moi, je suis convaincu que tous les Bumppos étaient bons tireurs, car j'ai une dextérité naturelle pour le fusil, et elle doit m'avoir été transmise de génération en génération, comme les saints commandements nous disent que nous sont transmises toutes nos qualités bonnes ou mauvaises, quoique je ne voulusse avoir à répondre pour personne en pareille matière. Au surplus, toute histoire a ses deux faces: ainsi je vous demande, Chingachgook, ce qui se passa quand nos pères se rencontrèrent pour la première fois.
Un silence d'une minute suivit cette question, et l'Indien, s'étant recueilli pour s'armer de toute sa dignité, commença son court récit avec un ton solennel qui servait à en rehausser l'apparence de vérité.
— Écoutez-moi, OEil-de-Faucon, dit-il, et vos oreilles ne recevront pas de mensonges. Je vous dirai ce que m'ont dit mes pères, et ce qu'ont fait les Mohicans. Il hésita un instant, puis, jetant sur son compagnon un regard circonspect, il continua d'un ton qui tenait le milieu entre l'interrogation et l'affirmation: - - L'eau du fleuve qui coule sous nos pieds ne devient-elle pas salée à certaines époques, et le courant n'en remonte-t-il pas alors vers sa source?
— On ne peut nier que vos traditions ne vous rapportent la vérité à cet égard, car j'ai vu de mes propres yeux ce que vous me dites, quoiqu'il soit difficile d'expliquer pourquoi l'eau qui est d'abord si douce se charge ensuite de tant d'amertume.
— Et le courant? demanda l'Indien, qui attendait la réponse avec tout l'intérêt d'un homme qui désire entendre la confirmation d'une merveille qu'il est forcé de croire, quoiqu'il ne la conçoive pas; les pères de Chingachgook n'ont pas menti.
— La sainte Bible n'est pas plus vraie, répondit le chasseur, et il n'y a rien de plus véritable dans toute la nature: c'est ce que les blancs appellent la marée montante ou le contre-courant, et c'est une chose qui est assez claire et facile à expliquer. L'eau de la mer entre pendant six heures dans la rivière, et en sort pendant six heures, et voici pourquoi: quand l'eau de la mer est plus haute que celle de la rivière, elle y entre jusqu'à ce que la rivière devienne plus haute à son tour, et alors elle en sort.
— L'eau des rivières qui sortent de nos bois et qui se rendent dans le grand lac coule toujours de haut en bas jusqu'à ce qu'elles deviennent comme ma main, reprit l'Indien en étendant le bras horizontalement, et alors elle ne coule plus.
— C'est ce qu'un honnête homme ne peut nier, dit le blanc, un peu piqué du faible degré de confiance que l'Indien semblait accorder à l'explication qu'il venait de lui donner du mystère du flux et du reflux; et je conviens que ce que vous dites est vrai sur une petite échelle et quand le terrain est de niveau. Mais tout dépend de l'échelle sur laquelle vous mesurez les choses: sur la petite échelle la terre est de niveau, mais, sur la grande, elle est ronde. De cette manière, l'eau peut être stagnante dans les grands lacs d'eau douce, comme vous et moi nous le savons, puisque nous l'avons vu; mais quand vous venez à répandre l'eau sur un grand espace comme la mer, où la terre est ronde, comment croire raisonnablement que l'eau puisse rester en repos? Autant vaudrait vous imaginer qu'elle resterait tranquille derrière les rochers noirs qui sont à un mille de nous, quoique vos propres oreilles vous apprennent en ce moment qu'elle se précipite par-dessus.
Si les raisonnements philosophiques du blanc ne semblaient pas satisfaisants à l'Indien, celui-ci avait trop de dignité pour faire parade de son incrédulité; il eut l'air de l'écouter en homme qui était convaincu, et il reprit son récit avec le même ton de solennité.
— Nous arrivâmes de l'endroit où le soleil se cache pendant la nuit, en traversant les grandes plaines qui nourrissent les buffles sur les bords de la grande rivière; nous combattîmes les Alligewis, et la terre fut rougie de leur sang. Depuis les bords de la grande rivière jusqu'aux rivages du grand lac d'eau salée, nous ne rencontrâmes plus personne. Les Maquas nous suivaient à quelque distance. Nous dîmes que le pays nous appartiendrait depuis l'endroit où l'eau ne remonte plus dans ce fleuve jusqu'à une rivière située à vingt journées de distance du côté de l'été. Nous conservâmes en hommes le terrain que nous avions conquis en guerriers. Nous repoussâmes les Maquas au fond des bois avec les ours: ils ne goûtèrent le sel que du bout des lèvres; ils ne pêchèrent pas dans le grand lac d'eau salée, et nous leur jetâmes les arêtes de nos poissons.
— J'ai entendu raconter tout cela, et je le crois, dit le chasseur, voyant que l'Indien faisait une pause; mais ce fut longtemps avant que les Anglais arrivassent dans ce pays.
— Un pin croissait alors où vous voyez ce châtaignier. Les premiers Visages-Pâles qui vinrent parmi nous ne parlaient pas anglais; ils arrivèrent dans un grand canot, quand mes pères eurent enterré le tomahawk[20] au milieu des hommes rouges. Alors, OEil-de-Faucon, — et la voix de l'Indien ne trahit la vive émotion qu'il éprouvait en ce moment qu'en descendant à ce ton bas et guttural qui rendait presque harmonieuse la langue de ce peuple, — alors, OEil-de-Faucon, nous ne faisions qu'un peuple, et nous étions heureux. Nous avions des femmes qui nous donnaient des enfants; le lac salé nous fournissait du poisson; les bois, des daims; l'air, des oiseaux; nous adorions le Grand-Esprit, et nous tenions les Maquas à une telle distance de nous, qu'ils ne pouvaient entendre nos chants de triomphe.
— Et savez-vous ce qu'était alors votre famille? Mais vous êtes un homme juste, pour un Indien, et comme je suppose que vous avez hérité de leurs qualités, vos pères doivent avoir été de braves guerriers, des hommes sages ayant place autour du feu du grand conseil.
— Ma peuplade est la mère des nations; mais mon sang coule dans mes veines sans mélange. Les Hollandais débarquèrent et présentèrent à mes pères l'eau de feu[21]. Ils en burent jusqu'à ce que le ciel parût se confondre avec la terre, et ils crurent follement avoir trouvé le Grand-Esprit. Ce fut alors qu'ils perdirent leurs possessions; ils furent repoussés loin du rivage pied par pied, et moi qui suis un chef et un Sagamore, je n'ai jamais vu briller le soleil qu'à travers les branches des arbres, et je n'ai jamais visité les tombeaux de mes pères.
— Les tombeaux inspirent des pensées graves et solennelles, dit le blanc, touché de l'air calme et résigné de son compagnon; leur aspect fortifie souvent un homme dans ses bonnes intentions. Quant à moi, je m'attends à laisser mes membres pourrir sans sépulture dans les bois, à moins qu'ils ne servent de pâture aux loups. Mais où se trouve maintenant votre peuplade qui alla rejoindre ses parents dans le Delaware il y a tant d'années?
— Où sont les fleurs de tous les étés qui se sont succédé depuis ce temps? Elles se sont fanées, elles sont tombées les unes après les autres. Il en est de même de ma famille, de ma peuplade; tous sont partis tour à tour pour la terre des esprits. Je suis sur le sommet de la montagne, il faut que je descende dans la vallée, et quand Uncas m'y aura suivi, il n'existera plus une goutte du sang des Sagamores, car mon fils est le dernier des Mohicans.
— Uncas est ici, dit une autre voix à peu de distance, avec le même ton doux et guttural; que voulez-vous à Uncas?
Le chasseur tira son couteau de sa gaine de cuir, et fit un mouvement involontaire de l'autre main pour saisir son fusil; mais l'Indien ne parut nullement ému de cette interruption inattendue, et ne détourna pas même la tête pour voir qui parlait ainsi.
Presque au même instant un jeune guerrier passa sans bruit entre eux d'un pas léger, et alla s'asseoir sur le bord du fleuve. Le père ne fit aucune exclamation de surprise, et tous restèrent en silence pendant quelques minutes, chacun paraissant attendre l'instant où il pourrait parler sans montrer la curiosité d'une femme ou l'impatience d'un enfant. L'homme blanc sembla vouloir se conformer à leurs usages, et, remettant son couteau dans sa gaine, il observa la même réserve.
Enfin Chingachgook levant lentement les yeux vers son fils: — Eh bien! lui demanda-t-il, les Maquas osent-ils laisser dans ces bois l'empreinte de leurs mocassins?
— J'ai été sur leurs traces, répondit le jeune Indien, et je sais qu'ils y sont en nombre égal aux doigts de mes deux mains; mais ils se cachent en poltrons.
— Les brigands cherchent à scalper ou à piller, dit l'homme blanc, à qui nous laisserons le nom d'OEil-de-Faucon que lui donnaient ses compagnons. — L'actif Français Montcalm enverra ses espions jusque dans notre camp, plutôt que d'ignorer la route que nous avons voulu suivre.
— Il suffit, dit le père en jetant les yeux vers le soleil qui s'abaissait vers l'horizon; ils seront chassés comme des daims de leur retraite. OEil-de-Faucon, mangeons ce soir, et faisons voir demain aux Maquas que nous sommes des hommes.
— Je suis aussi disposé à l'un qu'à l'autre, répondit le chasseur; mais pour attaquer ces lâches Iroquois, il faut les trouver; et pour manger, il faut avoir du gibier. — Ah! parlez du diable et vous verrez ses cornes. Je vois remuer dans les broussailles, au pied de cette montagne, la plus belle paire de bois que j'aie aperçue de toute cette saison. Maintenant, Uncas, ajouta-il en baissant la voix en homme qui avait appris la nécessité de cette précaution, je gage trois charges de poudre contre un pied de wampum[22], que je vais frapper l'animal entre les deux yeux, et plus près de l'oeil droit que du gauche.
— Impossible, s'écria le jeune Indien en se levant avec toute la vivacité de la jeunesse; on n'aperçoit que le bout de ses cornes.
— C'est un enfant, dit le blanc en secouant la tête et en s'adressant au père; croit-il que quand un chasseur voit quelque partie du corps d'un daim, il ne connaisse pas la position du reste?
Il prit son fusil, l'appuya contre son épaule, et il se préparait à donner une preuve de l'adresse dont il se vantait, quand le guerrier rabattit son arme avec la main.
— OEil-de-Faucon, lui dit-il, avez-vous envie de combattre les
Maquas?
— Ces Indiens connaissent la nature des bois comme par instinct, dit le chasseur en appuyant par terre la crosse de son fusil, en homme convaincu de son erreur; et se tournant vers le jeune homme: — Uncas, lui dit-il, il faut que j'abandonne ce daim à votre flèche, sans quoi nous pourrions le tuer pour ces coquins d'iroquois.
Le père fit un geste d'approbation, et son fils, se voyant ainsi autorisé, se jeta ventre à terre, et s'avança vers l'animal en rampant et avec précaution. Lorsqu'il fut à distance convenable du buisson, il arma son arc d'une flèche avec le plus grand soin, tandis que les bois du daim s'élevaient davantage, comme s'il eût senti l'approche d'un ennemi. Un instant après on entendit le son de la corde tendue; une ligne blanche sillonna l'air et pénétra dans les broussailles, d'où le daim sortit en bondissant. Uncas évita adroitement l'attaque de son ennemi rendu furieux par sa blessure, lui plongea son couteau dans la gorge tandis qu'il passait près de lui, et l'animal, faisant un bond terrible, tomba dans la rivière dont les eaux se teignirent de son sang.
— Voilà qui est fait avec l'adresse d'un Indien, dit le chasseur avec un air de satisfaction, et cela méritait d'être vu. Il paraît pourtant qu'une flèche a besoin d'un couteau pour finir la besogne.
— Chut! s'écria Chingachgook, se tournant vers lui avec la vivacité d'un chien de chasse qui sent la piste du gibier.
— Quoi! il y en a donc une troupe! dit le chasseur, dont les yeux commençaient à briller de toute l'ardeur de sa profession habituelle. S'ils viennent à portée d'une balle, il faut que j'en abatte un, quand même les Six Nations devraient entendre le coup de fusil. — Entendez-vous quelque chose, Chingachgook? Quant à moi, les bois sont muets pour mes oreilles.
— Il n'y avait qu'un seul daim, et il est mort, répondit l'Indien en se baissant tellement que son oreille touchait presque la terre; mais j'entends marcher.
— Les loups ont peut-être fait fuir les daims dans les bois, et les poursuivent dans les broussailles.
— Non, non, dit l'Indien en se relevant avec un air de dignité, et en se rasseyant sur la souche avec son calme ordinaire; ce sont des chevaux d'hommes blancs que j'entends. Ce sont vos frères, OEil-de-Faucon; vous leur parlerez.
— Sans doute je leur parlerai, et dans un anglais auquel le roi ne serait pas honteux de répondre. Mais je ne vois rien approcher, et je n'entends aucun bruit ni d'hommes ni de chevaux. Il est bien étrange qu'un Indien reconnaisse l'approche d'un blanc plus aisément qu'un homme qui, comme ses ennemis mêmes en conviendront, n'a aucun mélange dans son sang, quoiqu'il ait vécu assez longtemps avec les Peaux-Rouges pour en être soupçonné. — Ah! j'ai entendu craquer une branche sèche. — Maintenant j'entends remuer les broussailles. — Oui, oui; je prenais ce bruit pour celui de la chute d'eau. — Mais les voici qui arrivent. — Dieu les garde des Iroquois!
Chapitre IV
Va, va ton chemin; avant que tu sois sorti de ce bois je te ferai payer cet outrage.
Shakespeare. Le songe d'une nuit d'été.
Le batteur d'estrade avait à peine prononcé les paroles qui terminent le chapitre précédent, que le chef de ceux dont l'oreille exercée et vigilante de l'Indien avait reconnu l'approche, se montra complètement. Un de ces sentiers pratiqués par les daims lors de leur passage périodique dans les bois, traversait une petite vallée peu éloignée, et aboutissait à la rivière précisément à l'endroit où l'homme blanc et ses deux compagnons rouges s'étaient postés. Les voyageurs qui avaient occasionné une surprise si rare dans les profondeurs des forêts, s'avançaient à pas lents, en suivant ce sentier, vers le chasseur qui, placé en avant des deux Indiens, était prêt à les recevoir.
— Qui va là? s'écria celui-ci en saisissant son fusil nonchalamment appuyé sur son épaule gauche, et en plaçant l'index sur le chien, mais avec un air de précaution plutôt que de menace; qui sont ceux qui ont bravé pour venir ici les dangers du désert et des bêtes féroces qu'il renferme?
— Des chrétiens, répondit celui qui marchait en tête des voyageurs, des amis des lois et du roi; des gens qui ont parcouru cette forêt depuis le lever du soleil sans prendre aucune nourriture, et qui sont cruellement fatigués de leur marche.
— Vous vous êtes donc perdus, et vous avez reconnu dans quel embarras on se trouve quand on ne sait s'il faut prendre à droite ou à gauche?
— Vous avez raison: l'enfant à la mamelle n'est pas plus sous la dépendance de celui qui le porte, et nous n'avons pas pour nous guider plus de connaissances qu'il n'en aurait. Savez-vous à quelle distance nous sommes d'un fort de la couronne, nommé William-Henry?
— Quoi! s'écria le chasseur en partant d'un grand éclat de rire qu'il réprima aussitôt de crainte d'être entendu par quelque ennemi aux aguets; vous avez perdu la piste comme un chien qui aurait le lac Horican entre lui et son gibier? William-Henry! Si vous êtes ami du roi et que vous ayez affaire à l'armée, vous feriez mieux de suivre le cours de cette rivière jusqu'au fort Édouard; vous y trouverez le général Webb qui y perd son temps au lieu de s'avancer en tête des défilés pour repousser cet audacieux Français au delà du lac Champlain.
Avant que le chasseur eût pu recevoir une réponse à cette proposition, un autre cavalier sortit des broussailles et s'avança vers lui.
— Et à quelle distance sommes-nous donc du fort Édouard? demanda ce nouveau venu. Nous sommes partis ce matin de l'endroit où vous nous conseillez de nous rendre, et nous désirons aller à l'autre fort qui est à l'extrémité du lac.
— Vous avez donc perdu l'usage de vos yeux avant de prendre votre chemin? car la route qui traverse tout le portage a deux bonnes verges de largeur, et je doute fort qu'il y ait une rue aussi large dans tout Londres, pas même le palais du roi.
— Nous ne contesterons ni l'existence ni la bonté de cette route, reprit le premier interlocuteur, en qui nos lecteurs ont sans doute déjà reconnu le major Heyward. Il nous suffira de vous dire que nous nous sommes fiés à un guide indien qui nous avait promis de nous conduire par un sentier plus court, quoique moins large, et que nous avons eu une trop bonne idée de ses connaissances: en un mot, nous ne savons où nous sommes.
— Un Indien qui se perd dans les bois! s'écria le chasseur en secouant la tête d'un air d'incrédulité; quand le soleil brûle l'extrême cime des arbres! quand les rivières remplissent les chutes d'eau! quand chaque brin de mousse qu'il aperçoit lui dit de quel côté l'étoile du nord brillera pendant la nuit! Les bois sont remplis de sentiers tracés par les daims pour se rendre sur le bord des rivières, et toutes les troupes d'oies sauvages n'ont pas encore pris leur vol vers le Canada! il est bien étonnant qu'un Indien se perde entre l'Horican et le coude de la rivière. Est-ce un Mohawk?
— Il ne l'est point par naissance; mais il a été adopté dans cette peuplade. Je crois qu'il est né plus avant du côté du nord, et que c'est un de ceux que vous appelez Hurons.
— Oh! oh! s'écrièrent les deux Indiens, qui pendant cette conversation étaient restés assis, immobiles, et en apparence indifférents à ce qui se passait, mais qui se levèrent alors avec une vivacité et un air d'intérêt qui prouvaient que la surprise les avait jetés hors de leur réserve habituelle.
— Un Huron! répéta le chasseur en secouant encore la tête avec un air de méfiance manifeste; c'est une race de brigands, peu m'importe par qui ils soient adoptés. Puisque vous vous êtes fiés à un homme de cette nation, toute ma surprise c'est que vous n'en ayez pas rencontré d'autres.
— Vous oubliez que je vous ai dit que notre guide est devenu un
Mohawk, un de nos amis; il sert dans notre armée.
— Et moi je vous dis que celui qui est né Mingo mourra Mingo. Un Mohawk! parlez-moi d'un Delaware ou d'un Mohican pour l'honnêteté; et quand ils se battent, ce qu'ils ne font pas toujours, puisqu'ils ont souffert que leurs traîtres d'ennemis les Maquas leur donnassent le nom de femmes; quand ils se battent, dis-je, c'est parmi eux que vous trouverez un vrai guerrier.
— Suffit, suffit, dit Heyward avec quelque impatience; je ne vous demande pas un certificat d'honnêteté pour un homme que je connais et que vous ne connaissez pas. Vous n'avez pas répondu à ma question. À quelle distance sommes-nous du gros de l'armée et du fort Édouard?
— Il semble que cela dépend de celui qui vous servira de guide. On croirait qu'un cheval comme le vôtre pourrait faire beaucoup de chemin entre le lever et le coucher du soleil.
— Je ne veux pas faire avec vous assaut de paroles inutiles, l'ami, dit Heyward tâchant de modérer son mécontentement, et parlant avec plus de douceur. Si vous voulez nous dire à quelle distance est le fort Édouard, et nous y conduire, vous n'aurez pas à vous plaindre d'avoir été mal payé de vos peines.
— Et si je le fais, qui peut m'assurer que je ne servirai pas de guide à un ennemi; que je ne conduirai pas un espion de Montcalm dans le voisinage de l'armée? Tous ceux qui parlent anglais ne sont pas pour cela des sujets fidèles.
— Si vous servez dans les troupes dont je présume que vous êtes un batteur d'estrade, vous devez connaître le soixantième régiment du roi.
— Le soixantième! vous me citeriez peu d'officiers au service du roi en Amérique dont je ne connaisse le nom, quoique je porte une redingote de chasse au lieu d'un habit écarlate.
— En ce cas vous devez connaître le nom du major de ce régiment.
— Du major! s'écria le chasseur en se redressant avec un air de fierté; s'il y a dans le pays un homme qui connaisse le major Effingham, c'est celui qui est devant vous.
— Il y a plusieurs majors dans ce corps. Celui que vous me citez est le plus ancien, et je veux parler de celui qui a obtenu ce grade le dernier, et qui commande les compagnies en garnison à William-Henry.
— Oui, oui, j'ai entendu dire qu'un jeune homme fort riche qui vient d'une des provinces situées bien loin du côté du sud, a obtenu cette place. Il est bien jeune pour occuper un pareil rang, et passer ainsi sur le corps de gens dont la tête commence à blanchir; et cependant on assure qu'il a toutes les connaissances d'un bon soldat et qu'il est homme d'honneur!
— Quel qu'il puisse être et quels que soient les droits qu'il peut avoir à son rang, c'est lui qui vous parle en ce moment, et par conséquent vous ne pouvez voir en lui un ennemi.
Le chasseur regarda Heyward avec un air de surprise, ôta son bonnet, et lui parla d'un ton moins libre qu'auparavant, quoique de manière à laisser apercevoir encore quelques doutes:
— On m'a assuré qu'un détachement devait partir du camp ce matin pour se rendre sur les bords du lac.
— On vous a dit la vérité; mais j'ai préféré prendre un chemin plus court, me fiant aux connaissances de l'Indien dont je vous ai parlé.
— Qui vous a trompé, qui vous a égaré, et qui vous a ensuite abandonné.
— Il n'a rien fait de tout cela. Du moins il ne m'a pas abandonné, car il est à quelques pas en arrière.
— Je serais charmé de le voir. Si c'est un véritable Iroquois, je puis le dire à son air de corsaire et à la manière dont il est peint.
À ces mots le chasseur passa derrière la jument du maître en psalmodie, dont le poulain profitait de cette halte pour mettre à contribution le lait de sa mère. Il entra dans le sentier, rencontra à quelques pas les deux dames, qui attendaient avec inquiétude le résultat de cette conférence, et qui n'étaient même pas sans appréhension. Un peu plus loin, le coureur indien avait le dos appuyé contre un arbre, et il soutint les regards pénétrants du chasseur avec le plus grand calme, mais d'un air si sombre et si sauvage qu'il suffisait pour inspirer la terreur.
Ayant fini son examen, le chasseur se retira. En repassant près des dames il s'arrêta un instant, comme pour admirer leur beauté, et répondit avec un air de satisfaction manifeste à l'inclination de tête qu'Alice accompagna d'un sourire agréable. En passant près de la jument qui allaitait son poulain, il fit encore une courte pause, cherchant à deviner qui pouvait être celui qui la montait. Enfin il retourna près d'Heyward.
— Un Mingo est un Mingo, lui dit-il en secouant la tête et en parlant avec précaution; et Dieu l'ayant fait tel, il n'est au pouvoir ni des Mohawks ni d'aucune autre peuplade de le changer. Si nous étions seuls, et que vous voulussiez laisser ce noble coursier à la merci des loups, je pourrais vous conduire moi-même à Édouard en une heure de temps; car il n'en faudrait pas davantage pour nous y rendre d'ici: mais ayant avec vous des dames comme celles que je viens de voir, c'est une chose impossible.
— Et pourquoi? elles sont fatiguées, mais elles sont encore en état de faire, quelques milles.
— C'est une chose physiquement impossible, répéta le chasseur du ton le plus positif. Je ne voudrais pas faire un mille dans ces bois après la nuit tombée, en compagnie avec ce coureur, pour le meilleur fusil qui soit dans les colonies. Il y a des Iroquois cachés dans cette forêt, et votre Mohawk bâtard sait trop bien où les trouver pour que je le prenne pour compagnon.
— Est-ce là votre opinion? dit Heyward en se baissant sur sa selle et en parlant à voix basse. J'avoue que moi-même je n'ai pas été sans soupçons, quoique j'aie tâché de les cacher et d'affecter de la confiance, pour ne pas effrayer mes compagnes. C'est parce que je me méfiais de lui que j'ai refusé de le suivre davantage, et que j'ai pris le parti de marcher en avant.
— Je n'ai eu besoin que de jeter les yeux sur lui pour m'assurer qu'il était un de ces bandits, dit le chasseur en appuyant un doigt sur ses lèvres en signe de circonspection. Le brigand est appuyé contre cet érable à sucre dont vous voyez les branches s'élever au-dessus des broussailles; sa jambe droite est avancée sur la même ligne que le tronc, et de l'endroit où je suis, je puis, ajouta-t-il en frappant légèrement sur son fusil, lui envoyer entre la cheville et le genou une balle qui le guérira de l'envie de rôder dans les bois pendant un grand mois. Si je retournais à lui, le rusé coquin se méfierait de quelque chose, et disparaîtrait à travers les arbres comme un daim effarouché.
— N'en faites rien, je n'y puis consentir; il est possible qu'il soit innocent: et pourtant si j'étais bien convaincu de sa trahison!…
— On ne risque pas de se tromper en regardant un Iroquois comme un traître, dit le chasseur en levant son fusil comme par un mouvement d'instinct.
— Arrêtez! s'écria Heyward: je n'approuve pas ce projet. Il faut en chercher quelque autre; et cependant j'ai tout lieu de croire que le coquin m'a trompé.
Le chasseur qui, obéissant au major, avait déjà renoncé au dessein de mettre le coureur hors d'état de courir, réfléchit un instant, et fit un geste qui fit arriver sur-le-champ à ses côtés ses deux compagnons rouges. Il leur parla avec vivacité en leur langue naturelle; et quoique ce fût à voix basse, ses gestes, qui se dirigeaient souvent vers le haut des branches de l'érable à sucre, indiquaient assez qu'il leur décrivait la situation de leur ennemi caché. Ils eurent bientôt compris les instructions qu'il leur donnait, et laissant leurs armes à feu, ils se séparèrent, firent un long détour, et entrèrent dans l'épaisseur du bois, chacun de son côté, avec tant de précaution qu'il était impossible d'entendre le bruit de leur marche.
— Maintenant allez le retrouver, dit le chasseur à Heyward, et donnez de l'occupation à ce bandit en lui parlant: ces deux Mohicans s'en empareront sans rien gâter à la peinture de son corps.
— Je m'en emparerai bien moi-même, dit Heyward avec fierté.
— Vous! Et que pourriez-vous faire à cheval contre un Indien dans les broussailles?
— Je mettrai pied à terre.
— Et croyez-vous que lorsqu'il verra un de vos pieds hors de l'étrier, il vous donnera le temps de dégager l'autre? Quiconque a affaire aux Indiens dans les bois doit faire comme eux, s'il veut réussir dans ce qu'il entreprend. Allez donc, parlez à ce coquin avec un air de confiance, et qu'il croie que vous pensez qu'il est le plus fidèle ami que vous ayez en ce monde.
Heyward se disposa à suivre ce conseil, quoique la nature du rôle qu'il allait jouer répugnât à son caractère de franchise. Cependant chaque moment lui persuadait de plus en plus que sa confiance aveugle et intrépide avait placé dans une situation très critique les deux dames qu'il était chargé de protéger. Le soleil venait déjà de disparaître, et les bois, privés de sa lumière[23], se couvraient de cette obscurité profonde qui lui rappelait que l'heure choisie ordinairement par le sauvage pour exécuter les projets atroces d'une vengeance sans pitié était sur le point d'arriver.
Excité par de si vives alarmes, il quitta le chasseur sans lui répondre, et celui-ci entra en conversation à voix haute avec l'étranger qui s'était joint le matin avec si peu de cérémonie à la compagnie du major. En passant près de ses compagnes, Heyward leur dit quelques mots d'encouragement, et vit avec plaisir qu'elles ne semblaient pas se douter que l'embarras dans lequel elles se trouvaient pût avoir d'autre cause qu'un accident fortuit. Les laissant croire qu'il s'occupait d'une consultation sur le chemin qu'ils devaient suivre, il avança encore, et arrêta son cheval devant l'arbre contre lequel le coureur était encore appuyé.
— Vous voyez, Magua, lui dit-il en tâchant de prendre un ton de confiance et de franchise, que voici la nuit tombante; et cependant nous ne sommes pas plus près de William-Henry que lorsque nous sommes partis du camp de Webb, au lever du soleil. Vous vous êtes trompé de chemin, et je n'ai pas eu plus de succès que vous. Mais heureusement j'ai rencontré un chasseur, que vous entendez causer maintenant avec notre chanteur; il connaît tous les sentiers et toutes les retraites de ces bois, et il m'a promis de nous conduire dans un endroit où nous pourrons nous reposer en sûreté jusqu'au point du jour.
— Est-il seul? demanda l'Indien en mauvais anglais, en fixant sur le major des yeux étincelants.
— Seul! répéta Heyward en hésitant, car il était trop novice dans l'art de la dissimulation pour pouvoir s'y livrer sans embarras; non, Magua, il n'est pas seul, puisque nous sommes avec lui.
— En ce cas, le Renard-Subtil s'en ira, dit le coureur en relevant avec le plus grand sang-froid une petite valise qu'il avait déposée à ses pieds, et les Visages-Pâles ne verront plus d'autres gens que ceux de leur propre couleur.
— S'en ira! Qui? Qui appelez-vous le Renard-Subtil?
— C'est le nom que ses pères canadiens ont donné à Magua, répondit le coureur d'un air qui montrait qu'il était fier d'avoir obtenu la distinction d'un surnom, quoiqu'il ignorât probablement que celui dont on l'avait gratifié n'était pas propre à lui assurer une réputation de droiture. La nuit est la même chose que le jour pour le Renard-Subtil quand Munro l'attend.
— Et quel compte le Renard-Subtil rendra-t-il des deux filles du commandant de William-Henry? osera-t-il dire au bouillant Écossais qu'il les a laissées sans guide, après avoir promis de leur en servir?
— La tête grise a la voix forte et le bras long; mais le Renard entendra-t-il l'une et sentira-t-il l'autre, quand il sera dans les bois?
— Mais que diront les Mohawks? ils lui feront des jupons, et l'obligeront à rester au wigwam[24] avec les femmes, car il ne leur paraîtra plus digne de figurer avec les hommes et parmi les guerriers.
— Le Renard connaît le chemin des grands lacs; et il est en état de retrouver les os de ses pères.
— Allons, Magua, allons; ne sommes-nous pas amis? pourquoi y aurait-il une altercation entre nous? Munro vous a promis une récompense pour vos services, et je vous en promets une autre quand vous aurez achevé de nous les rendre. Reposez vos membres fatigués, ouvrez votre valise, et mangez un morceau. Nous avons peu de temps à perdre; quand ces dames seront un peu reposées, nous nous remettrons en route.
— Les Visages-Pâles sont les chiens de leurs femmes, murmura l'Indien en sa langue naturelle; et quand elles ont envie de manger, il faut que leurs guerriers quittent le tomahawk pour nourrir leur paresse.
— Que dites-vous, le Renard?
— Le Renard dit: C'est bon. L'Indien leva les yeux sur Heyward avec une attention marquée; mais, rencontrant ses regards, il détourna la tête, s'assit par terre avec nonchalance, ouvrit sa valise, en tira quelques provisions, et se mit à manger, après avoir jeté autour de lui un coup d'oeil de précaution.
— C'est bien, dit le major; le Renard aura des forces et de bons yeux pour retrouver le chemin demain matin. Il se tut un instant en entendant dans le lointain un bruit léger de feuillages agités; mais, sentant la nécessité de distraire l'attention du sauvage, il ajouta sur-le-champ: — Il faudra nous mettre en route avant le lever du soleil, sans quoi Montcalm pourrait se trouver sur notre passage, et nous boucher le chemin du fort.
Pendant qu'il parlait ainsi, la main de Magua tomba sur sa cuisse; quoique ses yeux fussent fixés sur la terre, sa tête était tournée de côté, ses oreilles même semblaient se dresser; il était dans une immobilité complète; en un mot, tout son extérieur était celui d'une statue représentant l'attention.
Heyward, qui surveillait tous ses mouvements avec vigilance, dégagea doucement son pied droit de l'étrier, et avança la main vers la peau d'ours qui couvrait ses pistolets d'arçon, dans l'intention d'en prendre un; mais ce projet fut déjoué par la vigilance du coureur, dont les yeux, sans se fixer sur rien, et sans mouvement apparent, semblaient tout voir en même temps. Tandis qu'il hésitait sur ce qu'il avait à faire, l'Indien se leva doucement et avec tant de précaution, que ce mouvement ne causa pas le moindre bruit. Heyward sentit alors qu'il devenait urgent de prendre un parti, et, passant une jambe par-dessus sa selle, il descendit de cheval, déterminé à retenir de force son perfide compagnon, et comptant sur sa vigueur pour y réussir. Cependant, pour ne pas lui donner l'alarme, il conserva encore un air de calme et de confiance.
— Le Renard-Subtil ne mange pas, dit-il en lui donnant le nom qui paraissait flatter davantage la vanité de l'Indien; son grain n'a- t-il pas été bien apprêté? il a l'air trop sec. Veut-il me permettre de l'examiner?
Magua le laissa porter la main dans sa valise, et souffrit même qu'elle touchât la sienne, sans montrer aucune émotion, sans rien changer à son attitude d'attention profonde. Mais quand il sentit les doigts du major remonter doucement le long de son bras nu, il le renversa d'un grand coup dans l'estomac, sauta par-dessus son corps, et en trois bonds s'enfonça dans l'épaisseur de la forêt du côté opposé, en poussant un cri perçant. Un instant après, Chingachgook arriva sans bruit comme un spectre, et s'élança à la poursuite du fuyard; un grand cri d'Uncas sembla annoncer qu'il l'avait aperçu; un éclair soudain illumina un moment la forêt, et la détonation qui le suivit prouva que le chasseur venait de tirer un coup de fusil.
Chapitre V
Ce fut dans une nuit semblable que Thishé craintive foula aux pieds la rosée des champs et aperçut l'ombre du lion.
Shakespeare. Le Marchand de Venise.
La fuite soudaine de son guide, les cris de ceux qui le poursuivaient, le coup qu'il avait reçu, l'explosion inattendue qu'il venait d'entendre, tout contribua à jeter le major Heyward dans une stupeur qui le tint dans l'inaction quelques instants. Se rappelant alors combien il était important de s'assurer de la personne du fugitif, il s'élança dans les broussailles pour courir sur ses traces. Mais à peine avait-il fait trois cents pas, qu'il rencontra ses trois compagnons qui avaient déjà renoncé à une poursuite inutile.
— Pourquoi vous décourager si promptement? s'écria-t-il; le misérable doit être caché derrière quelqu'un de ces arbres, et nous pouvons encore nous en rendre maîtres. Nous ne sommes pas en sûreté s'il reste en liberté.
— Voulez-vous charger un nuage de donner la chasse au vent? demanda le chasseur d'un ton mécontent; j'ai entendu le bandit se glisser à travers les feuilles comme un serpent noir, et l'ayant entrevu un instant près du gros pin que voici, j'ai lâché mon coup à tout hasard, mais je n'ai pas réussi. Et cependant si tout autre que moi avait tiré sur ce chien, j'aurais dit qu'il n'avait pas mal ajusté: personne ne niera que je n'aie de l'expérience à cet égard, et que je ne doive m'y connaître. Regardez ce sumac, il porte quelques feuilles rouges, et cependant nous ne sommes pas encore dans la saison où elles doivent avoir cette couleur.
— C'est du sang! c'est celui de Magua! Il est blessé, il est possible qu'il soit tombé à quelques pas.
— Non, non, ne le croyez pas. Je n'ai fait qu'effleurer le cuir, et l'animal n'en a couru que plus vite. Quand une balle ne fait qu'une égratignure à la peau, elle produit le même effet qu'un coup d'éperon donné à un cheval, et cet effet est d'accélérer le mouvement. Mais quand elle pénètre dans les chairs, le gibier, après un ou deux bonds, tombe ordinairement, que ce soit un daim ou un Indien.
— Mais pourquoi renoncer à la poursuite? Nous sommes quatre contre un homme blessé.
— Êtes-vous donc las de vivre? ce diable rouge vous attirerait jusque sous les tomahawks de ses camarades pendant que vous vous échaufferiez à sa poursuite. Pour un homme qui s'est si souvent endormi en entendant pousser le cri de guerre, j'ai agi inconsidérément en lâchant un coup de fusil dont le bruit a pu être entendu de quelque embuscade. Mais c'était une tentation si naturelle! Allons, mes amis, il ne faut pas rester plus longtemps dans ces environs, et il faut en déguerpir de manière à donner le change au plus malin Mingo, ou nos chevelures sécheront demain en plein air en face du camp de Montcalm.
Cet avis effrayant que le chasseur donna du ton d'un homme qui comprenait parfaitement toute l'étendue du danger, mais avait tout le courage nécessaire pour le braver, rappela cruellement au souvenir d'Heyward les deux belles compagnes qu'il s'était chargé de protéger, et qui ne pouvaient avoir d'espoir qu'en lui. Jetant les yeux autour de lui, et faisant de vains efforts pour percer les ténèbres qui s'épaississaient sous la voûte de la forêt, il se désespérait en songeant qu'éloignées de tout secours humain, deux jeunes personnes seraient peut-être bientôt à la merci de barbares qui, comme les animaux féroces, attendaient la nuit pour porter à leurs victimes des coups plus sûrs et plus dangereux. Son imagination exaltée, trompée par le peu de clarté qui restait encore, changeait en fantômes effrayants, tantôt un buisson que le vent agitait, tantôt un tronc d'arbre renversé par les ouragans. Vingt fois il crut voir les horribles figures des sauvages se montrant entre les branches, et épiant tous les mouvements de la petite troupe. Levant alors les yeux vers le ciel, il vit que quelques légers nuages, auxquels le soleil couchant avait donné une teinte de rose, perdaient déjà leur couleur; et le fleuve qui coulait au bas de la colline ne se distinguait plus que parce que son lit faisait contraste avec les bois épais qui le bordaient des deux côtés.
— Quel parti prendre? s'écria-t-il enfin, cédant aux inquiétudes qui le tourmentaient dans un danger si pressant; ne m'abandonnez pas, pour l'amour du ciel! défendez les malheureuses femmes que j'accompagne, et fixez vous-même à ce service tel prix qu'il vous plaira.
Ses compagnons, qui conversaient entre eux dans la langue des Indiens, ne firent pas attention à cette prière aussi fervente que subite. Quoiqu'ils parlassent à voix basse et avec précaution, Heyward, en s'approchant d'eux, reconnut la voix du jeune homme qui répondait avec chaleur et véhémence à quelques mots que son père venait de prononcer d'un ton plus calme. Il était évident qu'ils discutaient quelque projet qui concernait la sûreté des voyageurs. Ne pouvant supporter l'idée d'un délai que son imagination inquiète lui représentait comme pouvant faire naître de nouveaux périls, il s'avança vers le groupe dans l'intention de faire d'une manière encore plus précise les offres d'une récompense généreuse. En ce moment le chasseur, faisant un geste de la main, comme pour annoncer qu'il cédait un point contesté, s'écria en anglais, comme par forme de monologue:
— Uncas a raison. Ce ne serait pas agir en homme que d'abandonner à leur destin deux pauvres femmes sans défense, quand même nous devrions perdre pour toujours notre refuge ordinaire. — Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant au major qui arrivait, si vous voulez protéger ces tendres boutons contre la fureur des plus terribles ouragans, nous n'avons pas un moment à perdre, et il faut vous armer de toute votre résolution.
— Vous ne pouvez douter de mes sentiments, et j'ai déjà offert…
— Offrez vos prières à Dieu, qui seul peut nous accorder assez de prudence pour tromper la malignité des démons que cache cette forêt; mais dispensez-vous de vos offres d'argent. Nous ne vivrons peut-être pas assez longtemps, vous pour tenir de pareilles promesses, et nous pour en profiter. Ces deux Mohicans et moi nous ferons tout ce que l'homme peut faire pour sauver ces deux tendres fleurs, qui, quelque douces qu'elles soient, ne furent jamais créées pour le désert. — Oui, nous les défendrons, et sans attendre d'autre récompense que celle que Dieu accorde toujours à ceux qui font le bien. Mais d'abord il faut nous promettre deux choses, tant pour vous que pour vos amis, sans quoi, au lieu de vous servir, nous pourrions nous nuire à nous-mêmes.
— Quelles sont-elles?
— La première, c'est d'être silencieux comme ces bois, quoi qu'il puisse arriver. La seconde, c'est de ne jamais faire connaître à qui que ce soit l'endroit où nous allons vous conduire.
— Je me soumets à ces deux conditions; et autant qu'il est en mon pouvoir, je les ferai observer par mes compagnons.
— En ce cas, suivez-moi, car nous perdons un temps qui est aussi précieux que le sang que perd un daim blessé.
Malgré l'obscurité croissante de la nuit, Heyward distingua le geste d'impatience que fit le chasseur en reprenant sa marche rapide, et il s'empressa de le suivre pas à pas. En arrivant à l'endroit où il avait laissé les deux dames qui l'attendaient avec une impatience mêlée d'inquiétude, il leur apprit brièvement les conditions imposées par le nouveau guide, et leur fit sentir la nécessité de garder le silence, et d'avoir assez d'empire sur elles-mêmes pour retenir toute exclamation que la crainte pourrait vouloir leur arracher.
Cet avis était assez alarmant par lui-même, et elles ne l'entendirent pas sans une secrète terreur.
Cependant l'air d'assurance et d'intrépidité du major, aidé peut- être par la nature du danger, leur donna du courage, et les mit en état, du moins à ce qu'elles crurent, de supporter les épreuves inattendues auxquelles il était possible qu'elles fussent bientôt soumises. Sans répondre un seul mot, et sans un instant de délai, elles souffrirent que le major les aidât à descendre de cheval; puis Heyward, prenant les deux chevaux en laisse, marcha en avant, suivi de ses deux compagnes, et arriva au bout de quelques instants sur le bord de la rivière, où le chasseur était déjà réuni avec les deux Mohicans et le maître en psalmodie.
— Et que faire de ces créatures muettes? dit le chasseur qui semblait seul chargé de la direction des mouvements de toute la troupe; leur couper la gorge et les jeter ensuite dans la rivière, ce serait encore perdre bien du temps; et les laisser ici, ce serait avertir les Mingos qu'ils n'ont pas bien loin à aller pour trouver leurs maîtres.
— Jetez-leur la bride sur le cou, et chassez-les dans la forêt, dit le major.
— Non; il vaut mieux donner le change à ces bandits, et leur faire croire qu'il faut qu'ils courent aussi vite que des chevaux s'ils veulent attraper leur proie. Ah! Chingachgook, qu'entends-je dans les broussailles?
— C'est ce coquin de poulain qui arrive.
— Il faut que le poulain meure, dit le chasseur en saisissant la crinière de l'animal; et celui-ci lui ayant échappé: Uncas, ajouta-t-il, une flèche!
— Arrêtez! s'écria à haute voix le propriétaire de l'animal condamné, sans faire attention que ses compagnons ne parlaient qu'à voix basse; épargnez l'enfant de Miriam; c'est le beau rejeton d'une mère fidèle; il est incapable de nuire à personne volontairement.
— Quand les hommes luttent pour conserver la vie que Dieu leur a donnée, les jours de leurs semblables même ne paraissent pas plus précieux que ceux des animaux des forêts. Si vous prononcez encore un mot, je vous laisse à la merci des Maquas: — Une flèche, Uncas, et tirez à bout portant; nous n'avons pas le temps d'un second coup.
Il parlait encore, que le poulain blessé se dressa sur ses jambes de derrière, pour retomber aussitôt sur ses genoux de devant. Il faisait un effort pour se relever, quand Chingachgook lui enfonça son couteau dans la gorge aussi vite que la pensée, et le précipita ensuite dans la rivière.
Cet acte de cruauté apparente, mais de véritable nécessité, fit sentir mieux que jamais aux voyageurs dans quel péril ils se trouvaient, et l'air de résolution calme de ceux qui avaient été les acteurs de cette scène porta dans leur âme une nouvelle impression de terreur. Les deux soeurs se serrèrent l'une contre l'autre en frémissant, et Heyward, mettant la main comme par instinct sur un de ses pistolets qu'il avait passés dans sa ceinture en descendant de cheval, se plaça entre elles et ces ombres épaisses qui semblaient jeter un voile impénétrable sur les profondeurs de la forêt.
Cependant les deux Indiens ne perdirent pas un instant, et prenant les chevaux par la bride, ils les forcèrent à entrer dans le lit de la rivière.
À quelque distance du rivage ils firent un détour, et furent bientôt cachés par la hauteur de la rive, le long de laquelle ils marchaient dans une direction opposée au cours de l'eau.
Pendant ce temps, le chasseur mettait à découvert un canot d'écorce caché sous un buisson dont les longues branches formaient une sorte de voûte sur la surface de l'eau, après quoi il fit signe aux deux dames d'y entrer. Elles obéirent en silence, non sans jeter un regard de frayeur derrière elles du côté du bois, qui ne paraissait plus qu'une barrière noire étendue le long des rives du fleuve.
Dès que Cora et Alice furent assises, le chasseur fit signe au major d'entrer comme lui dans la rivière, et chacun d'eux poussant un côté de la barque fragile, ils la firent remonter contre le courant, suivis par le propriétaire consterné du poulain mort. Ils avancèrent ainsi quelque temps dans un silence qui n'était interrompu que par le murmure des eaux et le léger bruit que faisait la nacelle en les fendant. Le major ne faisait rien que d'après les signes de son guide, qui tantôt se rapprochait du rivage, tantôt s'en éloignait, suivant qu'il voulait éviter des endroits où l'eau était trop basse pour que la nacelle pût y passer, où trop profonde pour qu'un homme pût y marcher sans risquer d'être entraîné. De temps en temps il s'arrêtait, et au milieu du silence profond que le bruit croissant de la chute d'eau rendait encore plus solennel, il écoutait avec attention si nul son ne sortait des forêts endormies. Quand il s'était assuré que tout était tranquille, et que ses sens exercés ne lui rapportaient aucun indice de l'approche des ennemis qu'il craignait, il se remettait en marche lentement et avec précaution.
Enfin, ils arrivèrent à un endroit où l'oeil toujours aux aguets du major découvrit à peu de distance un groupe d'objets noirs, sur un point où la hauteur de la rive ensevelissait la rivière dans une obscurité profonde. Ne sachant s'il devait avancer, il montra du doigt à son compagnon l'objet qui l'inquiétait.
— Oui, oui, dit le chasseur avec calme: les Indiens ont caché les animaux avec leur jugement naturel. L'eau ne garde aucune trace du passage, et l'obscurité d'un tel trou rendrait aveugle un hibou.
Ils ne tardèrent pas à arriver à ce point, et toute la troupe se trouvant réunie, une autre consultation eut lieu entre le chasseur et les deux Mohicans. Pendant ce temps, ceux dont la destinée dépendait de la bonne foi et de l'intelligence de ces habitants des bois, eurent le loisir d'examiner leur situation plus en détail.
La rivière était resserrée en cet endroit entre des rochers escarpés, et la cime de l'un d'eux s'avançait jusqu'au-dessus du point où le canot était arrêté. Tous ces rochers étant couverts de grands arbres, on aurait dit qu'elle coulait sous une voûte, ou dans un ravin étroit et profond. Tout l'espace situé entre ces rochers couverts d'arbres dont la cime se dessinait faiblement sur l'azur du firmament, était rempli d'épaisses ténèbres; derrière eux, la vue était bornée par un coude que faisait la rivière, et l'on n'apercevait que la ligne noire des eaux. Mais en face, et à ce qu'il paraissait à peu de distance, l'eau semblait tomber du ciel pour se précipiter dans de profondes cavernes, avec un bruit qui se faisait entendre bien loin dans les bois. C'était un lieu qui semblait consacré à la retraite et à la solitude, et les deux soeurs, en contemplant les beautés de ce site à la fois gracieux et sauvage, respirèrent plus librement, et commencèrent à se croire plus en sûreté. Les chevaux avaient été attachés à quelques arbres qui croissaient dans les fentes des rochers; et ils devaient y rester toute la nuit les jambes dans l'eau. Un mouvement général qui eut lieu alors parmi les conducteurs ne permit pas aux voyageurs d'admirer davantage les charmes que la nuit prêtait à cet endroit. Le chasseur fit placer Heyward, ses deux compagnes et le maître de chant à l'un des bouts du canot, et prit possession de l'autre, aussi ferme que s'il eût été sur le gaillard d'arrière d'un vaisseau de ligne. Les deux Indiens retournèrent à l'endroit qu'ils avaient quitté pour les accompagner jusqu'au canot, et le chasseur, appuyant une longue perche contre une pointe de rocher, donna à sa nacelle une impulsion qui la porta au milieu de la rivière. La lutte entre le courant rapide et la frêle barque qui le remontait fut pénible pendant quelques minutes, et l'événement en paraissait douteux. Ayant reçu l'ordre de ne pas changer de place et de ne faire aucun geste, de crainte que le moindre mouvement ne fît chavirer le canot, les passagers osaient à peine respirer, et regardaient en tremblant l'eau menaçante. Vingt fois ils se crurent sur le point d'être engloutis; mais l'adresse du pilote expérimenté triomphait toujours. Un vigoureux effort, un effort désespéré, à ce que pensèrent les deux soeurs, termina cette navigation pénible. À l'instant où Alice se couvrait les yeux par un instinct de terreur, convaincue qu'ils allaient être entraînés dans le tourbillon qui bouillonnait au pied de la cataracte, la barque s'arrêtait près d'une plate-forme de rocher dont la surface ne s'élevait qu'à deux pouces au-dessus de l'eau.
— Où sommes-nous, et que nous reste-t-il à faire? demanda Heyward, voyant que le chasseur ne faisait plus usage ni des rames ni de l'aviron.
— Vous êtes au pied du Glenn, lui répondit le batteur d'estrade parlant tout haut, et ne craignant plus que sa voix s'entendit au loin, au milieu du vacarme de la cataracte; et ce qui nous reste à faire, c'est de débarquer avec précaution, de peur de faire chavirer le canot, car vous suivriez la même route que vous venez de faire, et d'une manière moins agréable, quoique plus prompte. La rivière est dure à remonter quand les eaux sont hautes, et, en conséquence, cinq personnes sont trop pour une pauvre barque qui n'est composée que d'écorce et de gomme. Allons, montez sur le rocher, et j'irai chercher les deux Mohicans avec le daim qu'ils n'ont pas oublié de charger sur un des chevaux. Autant vaudrait abandonner sa chevelure au couteau des Mingos que de jeûner au milieu de l'abondance.
Ses passagers ne se firent pas presser pour obéir à ses ordres. À peine le dernier pied était-il posé sur le rocher, que la barque s'éloigna avec la rapidité d'une flèche. On vit un instant la grande taille du chasseur, qui semblait glisser sur les ondes, puis il disparut dans l'obscurité.
Privés de leur guide, les voyageurs ne savaient ce qu'ils devaient faire; ils n'osaient même s'avancer sur le rocher, de crainte qu'un faux pas fait dans les ténèbres ne les précipitât dans une de ces profondes cavernes où l'eau s'engloutissait avec bruit à droite et à gauche. Leur attente ne fut pourtant pas longue: aidé par les deux Mohicans, le chasseur reparut bientôt avec le canot, et il fut de retour auprès de la plate-forme en moins de temps que le major ne calculait qu'il lui en faudrait pour rejoindre ses compagnons.
— Nous voici maintenant dans un fort, avec bonne garnison, et munis de provisions, s'écria Heyward d'un ton encourageant, et nous pouvons braver Montcalm et ses alliés. Dites-moi, ma brave sentine, pouvez-vous voir ou entendre d'ici quelqu'un de ceux que vous appelez Iroquois?
— Je les appelle Iroquois, parce que je regarde comme ennemi tout naturel qui parle une langue étrangère, quoiqu'il prétende servir le roi. Si Webb veut trouver de l'honneur et de la bonne foi dans des Indiens, qu'il fasse venir les peuplades des Delawares, et qu'il renvoie ses avides Mohawks, ses perfides Onéidas, et six nations de coquins, au fond du Canada, où tous ces brigands devraient être.
— Ce serait changer des amis belliqueux pour des alliés inutiles. J'ai entendu dire que les Delawares ont déposé le tomahawk, et ont consenti à porter le nom de femmes[25]!
— Oui, à la honte éternelle des Hollandais et des Iroquois, qui ont dû employer le secours du diable pour les déterminer à un pareil traité! mais je les ai connus vingt ans, et j'appellerai menteur quiconque dira que le sang qui coule dans les veines d'un Delaware est le sang d'un lâche. Vous avez chassé leurs peuplades du bord de la mer, et après cela vous voudriez croire ce que disent leurs ennemis, afin de vous mettre la conscience en repos et dormir paisiblement. — Oui, oui, tout Indien qui ne parle pas la langue des Delawares est pour moi un Iroquois, n'importe que sa peuplade ait ses villages[26] dans York ou dans le Canada.
Le major s'apercevant que l'attachement inébranlable du chasseur à la cause de ses amis, les Delawares et les Mohicans, car c'étaient deux branches de la même peuplade, paraissait devoir prolonger une discussion inutile, changea adroitement le sujet de la conversation.
— Qu'il y ait eu un traité à ce sujet, ou non, dit-il, je sais parfaitement que vos deux compagnons actuels sont des guerriers aussi braves que prudents. Ont-ils vu ou entendu quelqu'un de nos ennemis?
— Un Indien est un homme qui se fait sentir avant de se laisser voir, répondit le chasseur en jetant nonchalamment par terre le daim qu'il portait sur ses épaules; je me fie à d'autres signes que ceux qui peuvent frapper les yeux, quand je me trouve dans le voisinage des Mingos.
— Vos oreilles vous ont-elles appris qu'ils aient découvert notre retraite?
— J'en serais bien fâché, quoique nous soyons dans un lieu où l'on pourrait soutenir une bonne fusillade. Je ne nierai pourtant pas que les chevaux n'aient tremblé lorsque je passais près d'eux tout à l'heure, comme s'ils eussent senti le loup; et un loup est un animal qui rôde souvent à la suite d'une troupe d'Indiens, dans l'espoir de profiter des restes de quelque daim tué par les sauvages.
— Vous oubliez celui qui est à vos pieds, et dont l'odeur a pu également attirer les loups. Vous ne songez pas au poulain mort.