JAMES-OLIVER CURWOOD

KAZAN

TRADUCTION DE
PAUL GRUYER ET LOUIS POSTIF

PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE, 21

MCMXXV

DU MÊME AUTEUR

Le Piège d’or (traduit de l’anglais par Paul Gruyer et Louis Postif).

Les Chasseurs de Loups (mêmes traducteurs).

Bari, chien-loup (traduit par Léon Bocquet).

Les Cœurs les plus farouches (traduit par Léon Bocquet).

Le Grizzly (mis en français par Midship).

EN PRÉPARATION :

Les Nomades du Nord (traduit par Louis Postif).

Les Chasseurs d’Or (mêmes traducteurs).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
QUARANTE EXEMPLAIRES SUR
VERGÉ PUR FIL LAFUMA (DONT
DIX HORS COMMERCE) NUMÉROTÉS
DE 1 A 30 ET DE 31 A 40.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by Les Éditions G. Crès et Cie, 1925

PRÉFACE DES TRADUCTEURS

Comme son frère Croc-Blanc dont Jack London nous a conté si merveilleusement les évolutions psychologiques et les multiples aventures, Kazan, que dans ce volume nous présente Curwood, est un de ces chiens-loups employés dans le Northland américain (nord du Canada et Alaska) à tirer les traîneaux. Race mixte, mi-civilisée et mi-sauvage, supérieurement intelligente et non moins robuste, où fusionne le chien et le loup, et dont l’instinct est sans cesse tiraillé entre la compagnie de l’homme, affectueux parfois, souvent brutal, et la liberté reconquise. Sujet qui semble particulièrement cher aux romanciers américains et qu’ils s’efforcent tous de traiter chacun différemment, avec des effets et des péripéties diverses. Ce que Curwood a, ici, plus particulièrement dépeint en son héros-chien, c’est plus que l’influence de l’homme, celle de la femme sur la grosse bête hirsute, capable d’étrangler quiconque d’un seul coup de gueule, et qui rampe, docile et obéissante, aux pieds d’une maîtresse aimée. Et c’est son dévouement aussi, sa fidélité touchante pour sa compagne de race, la louve aveugle, dont il est devenu, en un monde hostile, où la lutte pour la vie est sans trêve, le seul guide et le seul soutien.

Ce volume, comme tous ceux de Curwood, a le même attrait des choses vues et que nous dépeint fidèlement l’auteur, qui vit en contact perpétuel avec elles. Univers bien lointain pour nous, qui n’en est que plus séduisant, et qui nous tire singulièrement de la contemplation de notre monde civilisé et de notre terre d’Occident. Et toujours, selon le système qui lui est cher, Curwood unit au tragique la détente alternée de l’esprit. A côté des souffrances du Northland, il en voit le sourire, quand renaît le printemps, et les joies saines de l’énergie physique et morale, chez ceux qui y vivent. En face de bien sombres pages, quoi de plus délicieux que la peinture des travaux et des mœurs des castors qui, sous la conduite du vieux Dent-Brisée, barrent le torrent près duquel Kazan et la louve aveugle ont établi leur gîte, et les contraignaient, quoi qu’ils en aient, à déguerpir devant l’inondation. Ajoutons que dans le professeur Paul Weyman, qui a fait serment un jour, émerveillé de leur intelligence, de ne plus tuer de bêtes sauvages, Curwood s’est dépeint lui-même, chasseur jadis passionné et qui, après avoir beaucoup massacré, s’est fait plus largement humain.

Kazan et Louve Grise ont un fils, le petit Bari, que l’on retrouve dans un autre volume de Curwood, intitulé Bari chien-loup, qui lui est spécialement consacré.

Paul Gruyer et Louis Postif.

KAZAN

I
L’ENSORCELLEMENT

Dans la confortable maison où il se trouvait à cette heure, Kazan était couché, muet et immobile, son museau gris reposant entre les griffes de ses deux pattes de devant, et les yeux mi-clos.

Il semblait pétrifié comme un bloc de rocher. Pas un muscle de son corps ne bougeait, pas un de ses poils ne remuait, ses paupières n’avaient pas un clignotement.

Et cependant, sous cette apparente immobilité, chaque goutte du sang sauvage qui coulait dans les veines de son corps splendide frémissait en une émotion intense, inconnue de lui jusque-là. Chaque fibre de ses muscles puissants était tendue comme un fil d’acier.

Les quatre ans d’existence que comptait Kazan, chez qui il y avait un quart de loup et trois quarts de chien husky[1], s’étaient entièrement écoulées dans les immenses et blanches solitudes de la Terre du Nord. Là il avait connu les affres de la faim, là il avait subi le gel et le froid. Il avait écouté le gémissement des vents sur les Barrens[2] et s’était aplati, sous le craquement terrible de la tempête, au bruit du tonnerre des torrents et des cataractes. Sa gorge et ses flancs portaient les cicatrices des batailles qu’il avait livrées et, sous la morsure de la neige, ses yeux s’étaient injectés de sang.

[1] Le husky est une variété de chiens de traîneau employés dans la partie septentrionale de l’Amérique du Nord, le « Northland » ou Terre du Nord, qui s’étend, sur deux mille kilomètres environ, jusque vers le Cercle Arctique.

[2] Ce nom de Barrens s’applique aux étendues les plus sauvages et désertiques du Northland.

On l’appelait « Kazan », le chien sauvage. Il était un géant parmi ses frères de race et son indomptable endurance ne le cédait en rien à celle des hommes qui le conduisaient, attelé à un traîneau, à travers les mille périls d’un monde glacé.

Toujours Kazan avait ignoré la peur. Jamais il n’avait éprouvé le désir de fuir. Pas même en ce jour tragique où, dans la forêt de sapins, il avait combattu contre un gros lynx gris, que finalement il avait tué.

Ici, dans cette maison, il ne savait pas ce qui l’effrayait. Et pourtant il avait peur. Il se rendait compte seulement qu’il se trouvait transplanté dans un univers totalement différent de celui où il avait toujours vécu, et où des tas de choses inconnues le faisaient frémir et l’alarmaient.

C’était son premier contact avec la civilisation. Et il attendait, anxieux, que son maître revînt dans la pièce étrange où il l’avait laissé.

La chambre en question était remplie d’objets singulièrement troublants. Il y avait surtout, accrochées aux murs, dans des cadres dorés, de grandes faces humaines, qui ne remuaient ni ne parlaient, mais qui le fixaient du regard comme personne encore ne l’avait jamais fait. Il se souvenait bien d’un de ses anciens maîtres, qu’il avait vu gisant sur la neige, immobile et froid comme ces mêmes figures. Et, après l’avoir longtemps flairé, il s’était rassis sur son derrière, en lançant au loin son lugubre chant de la mort. Mais les gens appendus au mur, qui l’entouraient, avaient le regard d’êtres vivants. Cependant ils ne bougeaient pas plus que s’ils étaient morts.

Kazan, soudain, dressa légèrement les oreilles. Il entendit des pas, puis des voix qui parlaient bas. L’une des deux voix était celle de son maître. Quant à l’autre… Un frémissement avait couru dans son corps en l’écoutant.

C’était une voix de femme, une voix rieuse. Et il lui semblait se ressouvenir, comme dans un rêve, d’une voix semblable, qui portait en elle douceur et bonheur, et qui avait, au temps lointain de son enfance, résonné ainsi à son oreille.

Il souleva la tête, tandis qu’entraient son maître et celle qui l’accompagnait. Et il les fixa tous deux, de ses yeux rougeâtres.

Il connut ainsi que la jeune femme était chère au maître, car celui-ci l’enlaçait de son bras. A la lumière des flammes du foyer, il vit que la chevelure de la jolie créature était blonde et dorée, que son visage était rose comme la vigne d’automne et que ses yeux brillants étaient pareils à deux fleurs bleues.

Lorsqu’elle l’aperçut, elle poussa un petit cri et s’élança vers lui.

— Arrête chère amie ! jeta vivement le maître, et sois prudente. La bête est dangereuse…

Mais, déjà, la jeune femme s’était agenouillée près de Kazan, fine et mignonne comme un oiseau, et si jolie, avec ses yeux qui s’illuminaient merveilleusement et ses petites mains prêtes à se poser sur le gros chien.

Kazan, tout perplexe, se demandait ce qu’il lui convenait de faire. Devait-il contracter ses muscles, prêt à s’élancer et à mordre ? La femme était-elle de la nature des choses menaçantes appendues au mur, et son ennemie ? Fallait-il, sans tarder, bondir vers sa gorge blanche et l’étrangler ?

Il vit le maître qui se précipitait, pâle comme la mort…

Sans s’effrayer cependant, la jeune femme avait descendu sa main sur la tête de Kazan, dont tous les nerfs du corps avaient frémi à cet attouchement. Dans ses deux mains elle prit la tête du chien-loup et la tourna vers elle. Puis, inclinant tout près son visage, elle murmura, en proie à une violente émotion :

— Alors, c’est toi qui es Kazan, mon cher, mon vieux Kazan, mon chien-héros. C’est toi, m’a-t-il dit, qui lui as sauvé la vie et qui me l’as ramené jusqu’ici, alors que tout le reste de l’attelage était mort ! Tu es mon héros…

Et, le visage s’approchant de lui, plus près, plus près encore, Kazan, ô miracle entre les miracles, sentit à travers sa fourrure, le contact doux et chaud. Il ne bougeait plus. C’était à peine s’il osait respirer.

Un long temps s’écoula avant que la jeune femme relevât son visage. Quand elle se redressa, il y avait des larmes dans ses yeux bleus et l’homme, au-dessus du groupe qu’elle formait avec Kazan, continuait à serrer les poings et les mâchoires.

— C’est de la folie ! disait-il. Jamais (et sa voix était saccadée et remplie d’étonnement) je ne l’ai vu permettre à quiconque de le toucher de sa main nue. Isabelle, recule-toi, je t’en prie !… Mais regarde-le, juste Ciel !

Kazan, maintenant, gémissait doucement. Ses yeux ardents étaient fixés sur le visage de la jeune femme. Il semblait implorer à nouveau la caresse de sa main, le frôlement de sa figure. Un désir s’était emparé de lui, de se dresser vers elle. S’il l’osait, songeait-il, serait-il reçu à coups de gourdin ? Nulle malveillance, pourtant, n’était en lui.

Pouce par pouce, il rampa vers la jeune femme et il entendit que le maître disait :

— Étrange, étrange… Isabelle, regarde-le !

Il frissonna, indécis. Mais aucun coup ne s’abattit sur lui, pour le faire reculer. Son museau froid toucha la robe légère, et la femme aux yeux humides le regardait.

— Vois, vois ! murmurait-elle.

Un demi-pouce, puis un pouce et deux pouces encore, et son énorme corps gris était tout contre la jeune femme. Maintenant son museau montait lentement, des pieds au genou, puis vers la petite main douillette, qui pendait. Et, durant ce temps, il ne quittait pas des yeux le visage d’Isabelle. Il vit un frisson courir sur la gorge blanche et nue, et les lèvres pourprées trembler légèrement.

Elle semblait elle-même tout étonnée de ce qui se passait. L’étonnement du maître n’était pas moindre. De son bras il enlaça de nouveau le corps de sa compagne, et, de sa main libre, il caressa Kazan sur la tête.

Kazan n’aimait pas le contact de l’homme, alors même que cet homme était son maître. Sa nature et l’expérience lui avaient appris à se défier des mains humaines. Il laissa faire pourtant, parce qu’il crut comprendre que cela plaisait à la jeune femme.

Et le maître lui parla à son tour. Sa voix s’était radoucie.

— Kazan, mon vieux boy, disait-il, tu ne veux point, n’est-ce pas, lui faire aucun mal ? Nous l’aimons bien, tous deux. Comment pourrait-il en être autrement ? Elle est notre bien commun. Elle est à nous, rien qu’à nous. Et, s’il le fallait, pour la protéger, nous nous battrions pour elle comme deux vrais diables, n’est-ce pas, Kazan ?

Puis ils le laissèrent là, sur la couverture de voyage qu’on lui avait donné pour se coucher, et il les vit qui allaient et venaient dans la chambre. Il ne les perdait pas des yeux, il écoutait, sans comprendre, ce qu’ils disaient, et un désir intense remontait en lui de ramper à nouveau vers eux, d’aller toucher encore la main de la femme, sa robe ou son pied.

Il y eut un moment où l’homme dit quelque chose à la jeune femme. A la suite de quoi, celle-ci, sautant en l’air avec un petit rire argentin, courut vers une grande boîte carrée, qui était placée en travers, dans un des coins de la chambre.

Cette boîte bizarre possédait, sur une longueur qui dépassait celle du corps de Kazan, une rangée de dents blanches, alignées à plat, les unes à côté des autres. Lorsqu’il était entré dans la pièce, Kazan s’était demandé à quoi ces dents pouvaient bien servir. C’était sur elles que venaient de se poser les doigts de la jeune femme, et voilà que des sons mélodieux avaient retenti, que n’avaient jamais égalés, pour l’oreille du chien-loup, le doux murmure des vents dans les feuillées, ni l’harmonie de l’eau des cascades et des rapides, ni les trilles d’oiseaux à la saison printanière.

C’était la première fois que Kazan entendait de la musique de civilisés et, durant un moment, il eut grand’peur et trembla. Puis il sentit se dissiper son effroi et des résonances singulières tinter par tout son corps. Il s’assit sur son derrière et l’envie lui prit de hurler comme il faisait souvent, dans le grand Désert Blanc, aux myriades d’étoiles du ciel, pendant les froides nuits d’hiver.

Mais un autre sentiment le retenait, celui de la jeune femme qu’il avait devant lui. Muettement, il reprit sa reptation vers elle.

Il sentit sur lui les yeux de son maître et s’arrêta. Puis il recommença à s’avancer, tout son corps aplati sur le plancher. Il était à mi-chemin, lorsque les sons se firent plus doux et plus bas, comme s’ils allaient s’éteindre, et il entendit son maître qui disait vivement, à demi-voix :

— Continue, continue… Ne cesse pas !

La jeune femme tourna la tête. Elle vit Kazan à plat ventre contre le sol, et continua de jouer.

Le regard du maître était impuissant maintenant à retenir l’animal. Kazan ne s’arrêta plus avant que son museau n’eût touché aux volutes de la robe qui s’étalaient sur le plancher. Et un tremblement, derechef, le saisit. La femme avait commencé à chanter.

Kazan avait bien entendu déjà une jeune Peau-Rouge fredonner devant sa tente les airs de son pays. Il avait entendu aussi la sauvage Chanson du Caribou[3]. Mais rien de ce qu’il avait ouï encore de la voix humaine ne pouvait se comparer au miel divin qui découlait des lèvres de la jeune femme.

[3] Le cariboo, ou caribou, est une sorte de renne qui vit dans le Northland américain.

Il se ratatina, en tâchant de se faire tout petit, de peur d’être battu, et leva les yeux vers elle. Elle le regarda, elle aussi, avec bienveillance, et il posa sa tête sur ses genoux. La main, une seconde fois, le caressa et il ferma béatement les yeux, avec un gros soupir.

Musique et chant s’étaient tus. Kazan entendit au-dessus de sa tête un bruissement léger, où il y avait à la fois du rire et de l’émotion, tandis que le maître grommelait :

— J’ai toujours aimé ce vieux coquin… Mais, tout de même, je ne l’aurais jamais cru capable d’une semblable comédie !

II
LE RETOUR A LA TERRE DU NORD

D’autres jours heureux devaient suivre pour Kazan, dans la confortable demeure où Thorpe, son maître, était venu se reposer près de sa jeune femme, loin de la Terre du Nord.

Il lui manquait sans doute les épaisses forêts et les vastes champs de neige, et les joies de la bataille avec les autres chiens quand, attelé à leur tête et leurs abois menaçants à ses trousses, il tirait le traîneau du maître à travers les clairières et les Barrens. Il s’étonnait de ne plus entendre le Kouche ! Kouche ! Hou-yah ! du conducteur du traîneau et le claquement redoutable de l’immense fouet, de vingt pieds de long, fait en boyau de caribou, toujours prêt à le cingler et à cingler la meute glapissante dont les épaules s’alignaient derrière lui. Mais une autre chose, infiniment suave, l’affection ensorceleuse d’une femme, était venue prendre la place de ce qui lui manquait.

Ce charme mystérieux flottait sans cesse autour de lui ; même lorsqu’elle était sortie, il demeurait épars dans la chambre et occupait sa solitude. Parfois, durant la nuit, en sentant près de lui l’odeur de la jeune femme, Kazan se mettait à gémir et à pleurnicher timidement. Un matin, comme il avait passé une partie de la nuit à courir sous les étoiles, la femme de Thorpe le trouva enroulé et blotti tout contre la porte de la maison. Elle s’était alors baissée vers lui, l’avait serré dans ses bras et l’avait enveloppé, comme d’un nuage, du parfum de ses longs cheveux. Et toujours depuis lors, si Kazan, le soir, n’était pas rentré, elle avait déposé une couverture sur le seuil de la porte, afin qu’il pût y dormir confortablement. Il savait qu’elle était derrière cette porte et il reposait heureux.

Si bien que, chaque jour davantage, Kazan oubliait le désert et s’attachait, d’une affection plus passionnée, à la jeune femme. Il en fut ainsi durant une quinzaine environ.

Mais un moment advint où un changement commença à se dessiner. Il y avait dans la maison, tout autour de Kazan, un mouvement inaccoutumé, une inexplicable agitation, et la femme détournait de lui son attention. Un vague malaise s’empara de lui. Il reniflait dans l’air l’événement qui se préparait. Il tâchait de lire sur le visage de son maître ce que celui-ci pouvait bien méditer.

Puis, un certain matin, le solide collier de babiche[4], avec la chaîne de fer qui y était jointe, fut attaché de nouveau au cou de Kazan, et le maître voulut le tirer sur la route. Que lui voulait-on ? Sans doute, on l’expulsait de la maison. Il s’assit tout net sur son derrière et refusa de bouger.

[4] Courroie très solide, faite de lanières entrelacées de peaux de caribou.

Le maître insista.

— Viens, Kazan ! dit-il, d’une voix caressante. Allons, viens, mon petit !

Mais l’animal se recula et montra ses crocs. Il s’attendait au cinglement d’un fouet ou à un coup de gourdin. Il n’en fut rien. Le maître se mit à rire et rentra avec lui dans la maison.

Docilement, Kazan en ressortait peu après. Isabelle l’accompagnait, la main posée sur sa tête. Ce fut elle encore, qui l’invita à sauter d’un bond dans l’intérieur obscur d’une sorte de voiture devant laquelle ils étaient arrivés. Elle encore qui l’attira dans le coin le plus noir de cette voiture, où le maître attacha la chaîne. Après quoi, lui et elle sortirent en riant aux éclats, comme deux enfants.

Durant de longues heures, Kazan demeura ensuite couché, raide et immobile, écoutant sous lui l’étrange et bruyant roulement des roues, tandis que retentissaient de temps à autre des sons stridents. Plusieurs fois les roues s’arrêtèrent et il entendit des voix au dehors.

Finalement, à un dernier arrêt, il reconnut avec certitude une voix qui lui était familière. Il se leva, tira sur sa chaîne et pleurnicha. La porte de l’étrange voiture glissa dans ses rainures et un homme apparut, portant une lanterne et suivi de son maître.

Kazan ne fit point attention à eux. Il jeta dehors un regard rapide et, se laissant à peine détacher, il fut d’un bond sur la neige blanche. Ne trouvant point ce qu’il cherchait, il se dressa et huma l’air.

Au-dessus de sa tête étaient ces mêmes étoiles auxquelles il avait hurlé, toute sa vie. Autour de lui, l’encerclant comme un mur, s’étendaient jusqu’à l’horizon les noires forêts silencieuses. A quelque distance était un groupe d’autres lanternes.

Thorpe prit celle que tenait son compagnon et l’éleva en l’air. A ce signal, une voix sortit de la nuit, qui appelait :

— Kaa…aa…zan !

Kazan virevolta sur lui-même et partit comme un bolide. Son maître le suivit, riant et grommelant :

— Vieux pirate !

Lorsqu’il rejoignit le chien, parmi le groupe des lanternes, Thorpe le trouva qui rampait aux pieds d’Isabelle. Elle ramassa la chaîne.

— Chère amie, dit Thorpe, il est ton chien et lui-même est venu ici se remettre sous ta loi. Mais continuons à être prudents avec lui, car l’air natal peut réveiller sa férocité. Il y a du loup en lui et de l’outlaw[5]. Je l’ai vu arracher la main d’un Indien, d’un simple claquement de sa mâchoire, et, d’un coup de dent, trancher la veine jugulaire d’un autre chien. Évidemment, il m’a sauvé la vie… Et pourtant je ne puis avoir confiance en lui. Méfions-nous !

[5] Outlaw, hors-la-loi. On dit couramment que les loups sont les outlaws de la Terre du Nord.

Thorpe n’avait pas achevé que, comme pour lui donner raison, Kazan poussait un grognement de bête féroce, en retroussant ses lèvres et en découvrant ses longs crocs. Le poil de son dos se hérissait.

Déjà Thorpe avait porté la main au revolver qu’il avait à la ceinture. Mais ce n’était pas à lui qu’en voulait Kazan.

Une autre forme venait en effet de sortir de l’ombre et de faire son apparition dans les lumières. C’était Mac Cready, le guide qui devait, du point terminus de la voie ferrée où ils étaient descendus, accompagner Thorpe et sa jeune femme jusqu’au campement de la Rivière Rouge, où le maître de Kazan, son congé terminé, s’en revenait diriger les travaux du chemin de fer transcontinental destiné à relier, à travers le Canada, l’Atlantique au Pacifique[6].

[6] Le transcontinental canadien part, sur l’Atlantique, d’Halifax et de la Nouvelle-Écosse, passe au nord du Grand Lac Supérieur, qui marque la frontière entre les États-Unis et le Canada, et, après un parcours de 5.000 kilomètres, aboutit au Pacifique, à la côte de Vancouver.

La mâchoire de l’homme était carrée, presque bestiale, et dans ses yeux effrontés, qui dévisageaient Isabelle, avaient lui soudain les mêmes lueurs d’un désir sauvage qui passaient parfois dans les prunelles de Kazan, lorsque celui-ci contemplait la jeune femme.

Isabelle et le chien-loup avaient été les seuls à percevoir ces lueurs fugitives. Le béret de laine rouge de la femme de Thorpe avait glissé vers son épaule, découvrant l’or chaud de sa chevelure, qui brillait sous l’éclat blafard des lanternes. Elle se tut, tandis que s’empourpraient ses joues et que deux diamants s’allumaient dans ses yeux offusqués. Mac Cready baissa son regard devant le sien et elle appuya instinctivement sa main sur la tête de Kazan.

L’animal continuait à gronder vers l’homme et la menace qui roulait dans sa gorge se faisait de plus en plus rauque. Isabelle donna à la chaîne une légère secousse.

— Couché, Kazan ! ordonna-t-elle.

A sa voix, il se détendit un peu.

— Couché, répéta-t-elle, en appuyant plus fort sur la tête de Kazan, qui se laissa tomber à ses pieds, les lèvres toujours retroussées. Thorpe observait la scène et s’étonnait de la haine mal contenue qui brûlait dans les yeux du chien-loup.

Tout à coup le guide déroula son long fouet à chiens. Sa physionomie se durcit, et oubliant les deux yeux bleus qui, eux, ne le quittaient point, il se prit à fixer automatiquement Kazan.

— Hou ! Kouche ! Ici, Pedro ! cria-t-il.

Mais Kazan ne bougea point.

Mac Cready tendit ses muscles. Décrivant dans la nuit une vaste et rapide spirale avec l’immense lanière de son fouet, il le fit claquer, avec un bruit semblable à la détonation d’un pistolet. Et il répéta :

— Ici ! Pedro ! Ici !

Kazan s’était repris à gronder sourdement. Mais rien de lui ne bougeait toujours. Mac Cready se tourna vers Thorpe.

— C’est curieux, dit-il. J’aurais juré que je connaissais ce chien. Si c’est Pedro, comme je le crois, il est mauvais.

Son regard revint vers celui d’Isabelle et la même flamme y fulgura à nouveau. Elle en frissonna. Déjà, quand, à la descente du train, cet homme lui avait tendu la main, elle avait senti, à son aspect, son sang se glacer. Mais, domptant son émotion, elle se souvint des récits que lui avait faits souvent son mari de ces rudes hommes qui vivaient dans les forêts du Nord. Il les lui avait montrés un peu frustes, mais énergiques et virils, et loyaux, et elle avait appris, avant de venir près d’eux, à les admirer et aimer.

Elle refoula l’aversion instinctive qu’elle éprouvait pour Mac Cready et, l’interpellant avec un sourire :

— Le chien, dit-elle gentiment, ne vous aime pas. Voulez-vous que je vous réconcilie avec lui ?

Elle se pencha sur Kazan, dont Thorpe avait pris la chaîne dans sa main, prêt à le retenir, s’il était nécessaire.

Mac Cready se courba aussi vers le chien. Son visage et celui d’Isabelle se rencontrèrent presque. Le guide vit, à quelques pouces de sa bouche, la bouche de la jeune femme qui, une petite moue harmonieuse au coin de la lèvre, morigénait Kazan et tentait de faire rentrer ses grognements dans sa gorge. Mac Cready, profitant de ce que Thorpe, à qui il tournait le dos, ne pouvait le voir, recommença à fixer la jeune femme, qui paraissait l’intéresser infiniment plus que Kazan.

— Faites comme moi, dit-elle. Caressez-le…

Mais Mac Cready s’était déjà redressé.

— Vous êtes brave ! repartit-il. Moi je n’oserais pas. Il m’arracherait la main.

On se mit en route, par un étroit sentier qui dessinait sa piste sur la neige.

Après avoir traversé un bois épais de sapins qui le dissimulait, on arriva bientôt au campement, que Thorpe avait abandonné quinze jours auparavant, et où il revenait accompagné de sa jeune femme. Sa tente, où il avait vécu en société de son ancien guide, était toujours là et une nouvelle, qui était destiné à Mac Cready, se dressait tout à côté.

Un grand feu brûlait et, près du feu, était un long traîneau. Liées aux arbres voisins, des formes ombreuses, aux yeux luisants, étaient celles des anciens compagnons d’attelage que Kazan venait de retrouver. Il se raidit, immobile, tandis que Thorpe attachait sa chaîne au bois du traîneau. Il allait recommencer, dans ses forêts, l’existence coutumière et son rôle de chef de file des autres chiens.

Curieuse de la vie surprenante et nouvelle pour elle, dont elle allait désormais prendre sa part, Isabelle s’amusait de tout et battait joyeusement des mains. Thorpe, soulevant et rejetant en arrière la porte de toile de la tente, l’invita à y pénétrer devant lui. Comme elle était entrée sans un regard en arrière vers Kazan, sans un mot à son adresse, celui-ci en eut grand chagrin et, avec un gémissement, reporta ses yeux vers Mac Cready.

A l’intérieur de la tente, Thorpe disait :

— Je suis désolé, chère amie, que le vieux Jackpine, mon ancien guide, n’ait pas consenti à demeurer avec nous. C’était un Indien converti et un homme sûr, et c’est lui qui m’avait amené ici. Mais il a tenu ensuite à s’en retourner chez lui. Mes prières, ni mes offres pécuniaires, n’ont pu le fléchir. Je donnerais un mois de mes appointements, Isabelle, pour te procurer le plaisir de le voir conduire un traîneau. Ce Mac Cready ne m’inspire qu’à moitié confiance. C’est un drôle de type, m’a dit l’agent de la Compagnie, qui me l’a procuré, mais il connaît comme une carte de géographie la région boisée où nous devons circuler. Les chiens n’aiment pas changer de conducteur et le boudent. Kazan surtout, j’en suis certain ne s’attachera pas à lui pour un penny.

Kazan, l’oreille aux aguets, écoutait la voix d’Isabelle, qui maintenant parlait dans la tente.

Aussi ne vit-il point, ni n’entendit-il Mac Cready qui se glissait cauteleusement derrière son dos et qui, comme éclate un coup de feu, lança soudain son appel :

— Pedro !

Kazan sursauta, puis se ramassa sur lui-même, comme si la lanière d’un fouet l’avait cinglé.

— Je t’y ai pris, cette fois, vieux diable ! murmura Mac Cready, tout pâle dans la lueur du feu. On t’a changé ton nom, hein ? Mais je savais bien que nous étions de vieilles connaissances !

III
LE DUEL

Ayant ainsi parlé, Mac Cready s’assit en silence auprès du feu et demeura là, durant un assez long temps. Son regard ne quittait point Kazan. Puis, quand il fut bien certain que Thorpe et sa femme s’étaient définitivement clos dans leur tente, pour y passer la nuit, il gagna la sienne à son tour, et y entra.

Il prit une bouteille de whisky et en but, une demi-heure durant, des gorgées successives. Après quoi, sans lâcher la bouteille, il sortit dehors à nouveau et s’assit sur le rebord du traîneau, tout près de la chaîne à laquelle était attaché Kazan.

L’effet du whisky commençait à se manifester, et ses yeux s’allumaient de façon anormale.

— Je t’y ai pris ! répéta-t-il. Mais qui peut avoir changé ton ancien nom ? Où as-tu pêché ce nouveau maître ? Autant d’énigmes pour moi. Ho, ho ! Dommage que tu ne puisses pas parler…

Thorpe et sa jeune femme n’étaient point encore endormis, car Mac Cready entendit la voix de l’un, à laquelle répondit un éclat de rire d’Isabelle.

Mac Cready tressauta violemment. Sa figure s’empourpra et il se mit debout sur ses pieds. Il rangea sa bouteille dans la poche de sa veste et, contournant le feu, il s’en fut, à pas de velours, vers l’ombre d’un arbre qui avoisinait la tente de Thorpe. Dissimulé là, longuement il tendit l’oreille, immobile comme une statue.

A minuit seulement, il regagna sa propre tente, hagard et la figure bouleversée. Les femmes blanches sont rares sur la Terre du Nord et un irréfragable désir, proche de la folie, montait, grandissant et terrible, en cette âme impure.

A la tiédeur du feu, les yeux de Kazan se fermaient lentement. Il somnolait, agité, et mille rêves dansaient dans son cerveau. Il lui semblait parfois qu’il combattait, en faisant claquer ses mâchoires. D’autres fois, il tirait, au bout de sa chaîne, un traîneau que montaient, ou Mac Cready, ou sa jeune maîtresse. Ou bien encore, celle-ci chantait, devant lui et devant son maître, avec la merveilleuse douceur de sa voix. Et, tout en dormant, le corps de Kazan tremblait et se contractait de frissons. Puis le tableau changeait une fois de plus, Kazan se revoyait à courir en tête d’un splendide attelage de six chiens, appartenant à la Police Royale, et que conduisait son maître de jadis, un homme jeune et beau, qui l’appelait : « Pedro ! Pedro ! ». Sur le même traîneau était un autre homme, dont les mains étaient bizarrement attachées par des anneaux de fer. Peu après, le traîneau avait fait halte et l’ancien maître s’était assis près d’un feu, devant lequel lui-même était couché. Alors, l’homme de tout à l’heure, dont les mains étaient maintenant dégagées, s’avançait, muni d’un énorme gourdin. Par derrière, il l’abattait soudain sur la tête du maître, qui tombait en poussant un grand cri.

A cet instant, Kazan se réveilla en sursaut. Il bondit sur ses pattes, l’échine hérissée et un rauque grondement dans sa gorge. Le foyer était mort et les deux tentes étaient enveloppées d’obscures ténèbres. L’aube ne paraissait pas encore.

A travers ces ténèbres, Kazan aperçut Mac Cready qui, déjà levé, était retourné aux écoutes près de la seconde tente. Kazan savait que Mac Cready et l’homme aux anneaux de fer ne faisaient qu’un, et il n’avait pas oublié non plus les coups de fouet et de gourdin qu’il en avait longtemps reçus, après le meurtre de l’ancien maître.

Entendant la menace du chien-loup, le guide était vivement revenu vers le feu qu’il raviva, tout en sifflant en remuant les bûches à demi consumées. Lorsque la flamme eut commencé à jaillir, il poussa un cri d’appel strident, qui éveilla Thorpe et Isabelle.

Thorpe, quelques instants après, parut sur le seuil de sa tente, suivi de la jeune femme. Celle-ci vint s’asseoir sur le traîneau, à côté de Kazan. Ses cheveux dénoués flottaient autour de sa tête et retombaient sur son dos en vagues fauves.

Tandis qu’elle flattait l’animal, Mac Cready feignit de venir fouiller parmi les paquets du traîneau et, durant un instant, ses mains s’égarèrent, comme par hasard, dans la blonde chevelure.

Isabelle parut ne pas sentir le contact. Mais Kazan vit les doigts fugitifs qui palpaient les cheveux de sa jeune maîtresse, tandis que la même flamme libidineuse et démente reparaissait dans les yeux de Mac Cready. Plus rapide qu’un lynx, il bondit par-dessus le traîneau, de toute la longueur de sa chaîne. Le guide n’eut que le temps de faire un saut en arrière, tandis que Kazan, retenu brusquement par la chaîne, était rejeté de côté, contre Isabelle, qu’il vint heurter de tout le poids de son corps.

Thorpe qui regardait ailleurs, se retourna seulement pour voir la fin de la scène et Isabelle renversée du choc sur le traîneau. Il ne douta point, et le guide se garda d’y contredire, que la bête ne se fût précipitée volontairement sur la jeune femme. Après s’être assuré tout d’abord que celle-ci n’était point blessée, il chercha de la main son revolver. L’arme était restée à l’intérieur de la tente. Mais, à ses pieds, le fouet de Mac Cready était posé sur la neige. Thorpe s’en saisit et, dans sa colère, se précipita vers Kazan.

Le chien, aplati sur le sol, ne fit pas un mouvement pour fuir ni se défendre. Le châtiment qu’il reçut fut terrible. Mais il le souffrit sans une plainte, sans un grognement.

Alors Kazan vit la jeune femme, qui avait repris ses esprits, s’élancer vers le fouet dont la lanière se balançait encore sur la tête de Thorpe et, le saisissant, l’arrêter.

— Pas un autre coup ! cria-t-elle, d’une voix impérative et suppliante à la fois.

Elle tira son mari à l’écart.

— Kazan, murmura-t-elle toute blême et tremblante encore d’émotion, ne s’est pas jeté sur moi. Mais, comme le guide s’inclinait vers le contenu du traîneau, continua-t-elle en serrant plus fort le bras de Thorpe, j’ai senti sa main frôler mon dos et mes cheveux. C’est alors seulement que Kazan a bondi. Lui, ne voulait pas mordre. C’était l’homme ! Quelque chose se passe, que je ne comprends pas. J’ai peur.

— Voyons, répondit Thorpe, calme-toi un peu, chère amie. Mac Cready ne t’a-t-il pas dit qu’il connaissait ce chien ? Il peut, en effet, l’avoir possédé avant nous et l’avoir injustement maltraité, si bien que Kazan ne l’a point oublié et lui en garde une tenace rancune. Je tâcherai, à l’occasion, d’éclaircir ce point. En attendant, promets-moi, je te le demande à nouveau, d’être circonspecte et de te tenir éloignée de l’animal.

Isabelle promit. Mais, en voyant se dresser vers elle la belle tête de Kazan, dont un des yeux était demeuré fermé sous la morsure du fouet, et dont la gueule dégouttait de sang, elle ne put retenir un mouvement d’émoi, qu’elle réprima. Elle n’alla point vers lui. A demi aveuglé, l’animal savait cependant que c’était, elle qui avait arrêté son châtiment. Et, tout en la regardant et en pleurnichant, il remuait dans la neige sa queue touffue.

L’aube commençait à se lever et, le guide ayant attelé les chiens au traîneau, on se mit en route.

La journée fut longue et rude. Kazan, attelé en tête, ouvrait la piste, un œil toujours clos, qui lui brûlait, et le corps meurtri sous les coups du fouet de caribou.

Mais ce n’était pas tant la douleur physique qui lui faisait baisser tristement la tête et abattait l’entrain qui lui était coutumier, quand il courait en avant de ses compagnons. C’était son esprit surtout qui souffrait. Pour la première fois de sa vie, il se sentait sans courage et brisé. Mac Cready, jadis, l’avait battu. Dans sa main ou dans celle de Thorpe, alternativement, le fouet menaçant claquait aujourd’hui au-dessus de ses oreilles, et leurs voix implacables lui ordonnaient de marcher, tout clopinant qu’il fût.

Ce qui l’abattait et blessait, c’était de voir, à chaque halte où l’on se reposait, sa maîtresse bien-aimée qui se tenait à l’écart de lui et de sa chaîne. Il en fut de même lorsque, le soir, on dressa le campement. Elle s’assit hors de sa portée, et sans lui parler.

Elle le regardait avec des yeux durs qui le bouleversaient et il se demandait si elle n’allait pas le battre, elle aussi. Il se tapit dans la neige, le dos tourné au feu joyeux, là où l’ombre était la plus noire. Cela signifiait que son pauvre cœur de chien était tout à la douleur. Et personne, sauf elle ne le devina. La jeune femme ne l’appela point, ni n’alla vers lui. Mais elle ne cessait de l’observer et d’observer Mac Cready, qu’épiait pareillement Kazan.

Lorsque le dîner fut terminé, les deux tentes furent dressées et, comme la veille, Thorpe et Isabelle s’enfermèrent dans la leur. Mac Cready demeura dehors.

La neige commençait à tomber. Assis près du feu, Mac Cready, que Kazan n’arrêtait point de surveiller avec une curiosité sans cesse alertée, avait sorti sa bouteille de whisky et y buvait fréquemment. Les flammes faisaient rougeoyer sa face, où luisaient ses dents blanches. A plusieurs reprises, il se leva et alla copier son oreille contre la tente où reposaient Thorpe et la jeune femme. Tout y était silencieux et il percevait seulement les ronflements de Thorpe.

Le guide leva sa figure vers le ciel. La neige tombait si épaisse que ses yeux s’emplirent aussitôt des blancs flocons. Il les essuya et s’en alla examiner la piste tracée, quelques heures auparavant, par la petite caravane. Elle était déjà presque entièrement recouverte. Une heure encore, et rien ne pourrait plus dire à personne que quelqu’un était passé là. Le feu même, si on le laissait mourir, serait recouvert avant le matin.

Mac Cready, sans rentrer dans sa tente, but encore plusieurs coups. Des mots inarticulés, des mots joyeux, jaillissaient de ses lèvres. Son cœur battait le tambour dans sa poitrine. Mais plus encore battit celui de Kazan, lorsqu’il vit le guide s’emparer d’un gros gourdin, qu’il appuya debout contre un arbre.

Le guide prit ensuite, sur le traîneau, une des lanternes et l’alluma. Puis, la tenant à la main, il alla vers la tente de Thorpe.

— Ho ! Thorpe… Thorpe ! appela-t-il à voix basse.

Mais Thorpe continuait à ronfler.

Mac Cready écarta légèrement la porte de la tente et appela un peu plus fort :

— Thorpe !

Pas de réponse encore. Rien ne bougea.

Alors le guide, passant sa main sous la toile, dénoua les cordons qui attachaient intérieurement la porte et la souleva complètement. Dirigeant le rayon de son falot vers le couple endormi, il éclaira la chevelure dorée d’Isabelle, qui avait blotti sa tête contre l’épaule de son mari. Un rictus à la bouche, ses yeux brûlants comme des charbons ardents, il regardait fixement.

Thorpe, sur ces entrefaites, se réveilla. Mac Cready laissa retomber vivement la porte, et l’agita du dehors, en signe d’appel.

— Ho, Thorpe… Thorpe ! appelait-il à nouveau.

Cette fois, Thorpe répondit :

— Hallo ! Mac Cready… Est-ce toi ?

Il répliqua, toujours à mi-voix :

— Oui. Pouvez-vous venir une minute ? Il se passe dans le bois quelque chose d’anormal. Inutile de réveiller votre femme…

Il se recula et attendit.

Thorpe apparut. Mac Cready désigna du doigt la ligne sombre des sapins.

— Je jurerais, dit-il, que quelqu’un, là-dedans, rôde autour de nous. Tout à l’heure, en allant chercher des branches pour notre feu, j’ai aperçu une silhouette d’homme. Une pareille nuit est propice aux voleurs de chiens. Vous, prenez la lanterne… Si je ne suis pas timbré, nous trouverons, j’en suis certain, des pas dans la neige.

Il donna la lanterne à Thorpe et prit le gros gourdin.

Un grondement, qu’il refoula, monta dans la gorge de Kazan. Il eût voulu lancer un avertissement à son maître et bondir vers lui, au bout de sa chaîne. Mais il songea que, s’il agissait ainsi, il serait battu. Il se tut et regarda les deux hommes disparaître de compagnie. Puis il attendit et écouta.

Bientôt des pas firent craquer la neige. Mac Cready revenait seul, Kazan n’en fut point étonné, car il savait ce que, la nuit, dans cette main, le gourdin voulait dire.

La face du guide avait pris maintenant un aspect effrayant. Ce n’était plus un homme, mais une bête féroce. Il avait perdu son bonnet de fourrure et était tête nue sous la neige. Il émettait, par saccades, un rire ignoble, qu’il refrénait aussitôt.

Kazan se tapit plus profondément dans l’ombre et voici ce qu’il vit. Mac Cready, qui tenait d’une main le gourdin, de l’autre la lanterne, se dirigeait vers la tente du maître. Là, abandonnant son gourdin, il souleva la porte. Après avoir jeté un regard à l’intérieur et constaté que la jeune femme dormait toujours, il entra, souple et silencieux comme un chat. La porte retomba sur lui.

Une fois dans la place, le guide suspendit la lanterne à un clou du pieu central, qui supportait la tente. Isabelle continuait à reposer paisiblement et Mac Cready la fixa, fixa…

Dehors, dans la nuit épaisse, Kazan essayait de sonder la signification des choses insolites qui se succédaient. Son maître, tout d’abord, avait disparu. Puis, qu’est-ce que le guide pouvait aller faire dans cette tente, où tout ce qu’elle contenait appartenait au maître ? Par un étroit écartement de la toile, il apercevait l’ombre énorme de Mac Cready.

A tout hasard, le chien-loup s’était mis sur ses pattes, à l’arrêt, le dos tendu et hérissé. Soudain, un grand cri retentit. Dans la terreur farouche de ce cri, il avait aussitôt reconnu sa voix, à elle, et il bondit vers la tente. La chaîne l’arrêta et le collier auquel elle était attachée étouffa le hurlement de sa gorge.

Il savait maintenant, à l’ébranlement de la tente et aux heurts que recevait la toile, que sa maîtresse était aux prises avec l’homme et qu’ils luttaient tous deux. Les cris se succédaient. Elle appelait Thorpe et criait aussi :

— Kazan ! Kazan !

Il bondit à nouveau et fut rejeté sur le dos. Une deuxième fois, une troisième, il renouvela ses efforts. Le collier de babiche lui coupait le cou et entrait dans sa chair comme un couteau. Force lui fut de s’arrêter, pour reprendre haleine.

A l’intérieur de la tente, la lutte continuait, terrible. De temps à autre, par la petite fente de la toile, Kazan apercevait deux ombres qui tantôt luttaient debout, et tantôt se roulaient et se tordaient sur le sol. En un dernier et plus violent effort, l’animal s’élança de tout son poids, avec un hurlement féroce. Il y eut autour de son cou un imperceptible craquement. C’était le collier qui cédait.

Le temps d’un éclair, Kazan était dans la tente, à la gorge de Mac Cready. La première étreinte de sa puissante mâchoire était la mort. Il y eut un râle étouffé, suivi d’un atroce sanglot, et Mac Cready s’effondra sur ses genoux, puis sur son dos. Et plus profondément encore, ivre du sang chaud qui lui coulait de la bouche, Kazan enfonça ses crocs dans la gorge de son ennemi.

Il entendit sa maîtresse qui l’appelait. Tirant sur son cou touffu, elle s’efforçait de lui faire lâcher prise. Il fut long à obéir, puis se décida à écarter ses mâchoires. Alors Isabelle se pencha vers l’homme, le regarda, puis se couvrit la face avec ses mains.

Elle se recula ensuite jusqu’à son lit et s’y affala sur les couvertures. Elle aussi ne bougeait plus. Inquiet, Kazan alla vers elle. Il flaira son visage et ses mains, qui étaient froids, et y promena tendrement son museau. Elle ne remuait toujours pas. Ses yeux étaient clos.

Sans perdre de vue le cadavre de Mac Cready et prêt à réitérer, si c’était nécessaire, Kazan s’assit tout contre le lit. Pourquoi, se demandait-il, la jeune femme était-elle immobile ainsi ? Elle s’agita enfin ses yeux s’ouvrirent et sa main le toucha.

Dehors, des pas firent craquer la neige. Le chien-loup courut vers la porte de la tente. A la lueur du feu, il vit Thorpe qui s’avançait dans la nuit, à pas lents, appuyé sur un bâton, titubant de faiblesse et le visage rouge de sang.

A l’aspect du bâton, Kazan eut un frémissement d’effroi. Qu’allait dire le maître, en s’apercevant qu’il avait fait du mal à Mac Cready ? Sans doute il serait battu à nouveau, et terriblement.

Rapidement, il s’esquiva dans l’ombre et gagna les sapins. Là, il se retourna et une sourde plainte, de douleur et d’amour, monta et mourut dans sa gorge. Depuis ce qu’il avait fait, toujours, désormais, il serait battu, battu sans trêve. Et, pour le punir, même elle le battrait. S’il demeurait ici plus longtemps, ils courraient après lui et, après l’avoir rattrapé, le battraient.

Loin du feu, le chien-loup détourna la tête vers les profondeurs de la forêt. Il n’y avait, dans ces ténèbres, ni gourdin, ni bâton, ni cuisantes lanières. Jamais on ne l’y retrouverait.

Il parut hésiter, un instant encore. Puis, muettement, comme eût fait une de ces créatures sauvages vers lesquelles il s’en retournait, il s’enfonça dans le noir.

IV
LIBRE DU SERVAGE

Le vent gémissait plaintivement sur le faîte des sapins et, durant une partie de la nuit, Kazan erra dans le mystère de la forêt.

Puis il se rapprocha à nouveau du campement et, sans s’avancer hors de la protection des arbres, il se coucha, tout grelottant, dans la neige épaisse, en fixant la tente où la chose terrible s’était accomplie.

Il flairait la mort dans l’air, la mort qui par lui était venue. Et les trois quarts de chien qu’il y avait en lui pleurnichaient douloureusement, tandis que le quart de loup se hérissait encore, le regard hostile, les crocs découverts et prêts à mordre.

Par trois fois, il vit Thorpe, chancelant et le front bandé, sortir de la tente, et qui criait fortement :

— Kazan ! Kazan ! Kazan !

Isabelle était, les trois fois, aux côtés de Thorpe. A la lueur du foyer, Kazan pouvait l’apercevoir, telle qu’elle était lorsqu’il avait bondi vers elle pour la défendre et avait tué l’homme. Elle était pâle encore, pâle comme la neige, du péril couru, et la terreur ne s’était pas complètement enfuie de ses yeux bleus. Elle aussi appelait :

— Kazan ! Kazan ! Kazan !

Alors le chien semblait l’emporter sur le loup et, avec un frisson heureux, il rampait un peu de l’avant, décidé presque à recevoir les coups qui, pensait-il l’attendaient. Mais la crainte du gourdin finissait par être la plus forte et il reculait derechef dans la nuit. Découragés, Thorpe et Isabelle rentrèrent dans la tente, et le silence retomba.

Ne voyant plus personne, et comme la flamme vacillante du foyer se mourait, Kazan se décida à avancer vers le traîneau et jusqu’aux bûches consumées. Un peu plus loin, recouvert d’une couverture, gisait le corps de l’homme qu’il avait tué. Thorpe l’avait traîné là, sous l’abri d’un buisson.

Afin de se réchauffer, Kazan se coucha près des braises rouges, le nez sur ses pattes, les yeux épiant vers la tente, et prêt à fuir dans la forêt au premier mouvement suspect. Mais, en dépit de ses efforts pour demeurer éveillé, il ne put résister à la bienfaisante tiédeur qui rayonnait vers lui des braises et des cendres chaudes. A plusieurs reprises, ses yeux se fermèrent. Il les rouvrit, puis les referma, et il s’endormit lourdement.

Après avoir rêvé, tantôt de la douceur de la main d’Isabelle, et tantôt de bataille où ses mâchoires claquaient comme des castagnettes d’acier, il se réveilla en sursaut, juste à temps pour voir s’agiter la toile de la tente. Il se sauva vers les sapins.

Le jour se levait. Thorpe apparut, qui tenait dans une de ses mains la main de sa jeune femme et avait à l’autre un fusil. Ils regardèrent tous deux vers le corps qui était sous la couverture. Puis Thorpe, rejetant sa tête en arrière, appela :

— Ho, o, o, o…, Kazan ! Kazan ! Kazan !

A travers les branches basses des sapins, Kazan regarda vers Thorpe et vers le fusil, et se prit à trembler de tous ses membres. Le maître, sans aucun doute, essayait de l’amadouer et de l’attirer vers la chose qui tuait.

— Kazan ! Kazan ! Ka, a, a, a, zan ! cria Thorpe encore.

Kazan savait que la distance n’est rien pour la chose froide et meurtrière que tenait Thorpe. Demeurer plus longtemps était périlleux. Une dernière fois, il tourna vers Isabelle ses yeux emplis d’un ineffable désir d’affection et d’amour. L’heure décisive de l’adieu avait sonné. Une envie lui prit de clamer son désespoir et sa solitude au ciel grisâtre. Mais, pour n’être point découvert, il se tut.

— Il est parti ! dit Isabelle avec émotion.

— Oui, parti ! répondit Thorpe, d’une voix mal assurée. J’ai été injuste envers lui. Il savait et j’ignorais. Combien je regrette de l’avoir sottement battu, comme je l’ai fait ! Il est trop tard maintenant… Il est parti et ne reviendra plus.

— Si, si ! Il reviendra… répliqua vivement la jeune femme. Il ne m’abandonnera pas. Il m’aimait. Il était sauvage et terrible. Et il sait combien je l’aimais. Il reviendra ! Écoute…

Des profondeurs de la forêt, arrivait jusqu’au camp un long hurlement plaintif.

C’était l’adieu de Kazan.

V
KAZAN RENCONTRE LOUVE GRISE

Assis sur son derrière, Kazan, après avoir jeté son cri lointain, se mit à renifler dans l’air la liberté qui maintenant était la sienne. Autour de lui s’évanouissaient, avec l’aurore, les abîmes de nuit de la forêt.

Depuis le jour où tout là-bas, sur les bords du Mackenzie[7], il avait été, par des marchands qui trafiquaient dans ces parages, acheté aux Indiens et, pour la première fois, attelé aux harnais d’un traîneau, il avait souvent, en un désir ardent, songé à cette liberté vers laquelle le repoussait le sang de loup qui était en lui. Jamais il n’avait complètement osé. Maintenant que c’était fait, il en était tout désorienté.

[7] Le fleuve Mackenzie prend sa source dans les Montagnes Rocheuses, traverse le Canada vers l’ouest et va se jeter dans la Mer Glaciale du Nord, après avoir côtoyé les Grands Lacs de l’Ours et de l’Esclave.

Le soleil était complètement levé, quand il arriva au bord d’un marais, calme et gelé, qui occupait une dépression entre deux chaînes de montagne. Le sapin et le cèdre poussaient drus sur ses bords, si drus que la neige avait à peine traversé leurs ramures et que la lumière s’y tamisait au point de n’être plus qu’un crépuscule.

Le jour n’était point parvenu à dissiper le malaise qu’éprouvait Kazan. Il était libre des hommes et rien n’était plus autour de lui qui lui rappelât leur présence haïe. Mais la société des autres chiens, le feu, la nourriture toute préparée et jusqu’au traîneau coutumier, toutes ces choses qui avaient, de tout temps, fait partie intégrante de sa vie, lui manquaient. Il se sentait seul.

Ces regrets étaient ceux du chien. Mais le loup réagissait. Il disait au chien que, quelque part, dans ce monde silencieux, il y avait des frères et que, pour les faire accourir, il lui fallait s’asseoir sur son derrière et hurler au loin sa solitude. Plusieurs fois, Kazan sentit l’appel trembler dans sa poitrine et dans sa gorge, sans réussir complètement à l’exhaler.

La nourriture lui vint plus rapidement que la voix. Vers le milieu du jour, il accula contre une souche d’arbre un gros lapin blanc et le tua. La chair chaude et le sang rouge étaient meilleurs que le poisson gelé et que le suif coutumiers, et la succulence de ce nouveau repas ranima sa confiance.

Au cours de l’après-midi, il pourchassa plusieurs autres lapins et en tua encore deux. Il avait ignoré jusqu’à ce jour le plaisir de la chasse et celui de tuer du gibier autant qu’il lui plaisait, quoiqu’il n’eût point mangé tout ce qu’il avait tué.

Puis, il trouva que les lapins mouraient trop aisément. Il n’y avait point combat. Les lapins étaient très frais et très tendres quand on avait faim, mais la joie de la victoire était minime. Il se mit donc en quête d’un gibier plus important.

Il marchait ouvertement et sans songer à se dissimuler, la tête haute, le dos hérissé. Sa queue touffue se balançait librement, comme celle d’un loup. Tout son corps frémissait de l’énergie de vivre et du désir de l’action. Instinctivement, il avait pris la direction du nord-ouest. C’était l’appel des jours lointains qu’il avait vécus jadis sur les bords du Mackenzie, à mille milles de là[8].

[8] Le mille anglais vaut 1.600 mètres.

Il rencontra des pistes diverses et renifla les odeurs laissées par des sabots d’élans et de caribous. Il releva les empreintes des pieds, ouatés de fourrure, d’un lynx. Il pista aussi un renard et arriva ainsi à une clairière entourée de grands sapins, où la neige était battue et rougie de sang. Sur le sol gisaient la tête d’un hibou, ses plumes, ses ailes et ses entrailles. Et il comprit qu’il n’était point le seul chasseur de la région.

Vers le soir, il tomba sur d’autres empreintes qui ressemblaient fort aux siennes. Elles étaient toutes fraîches et leur senteur récente fit qu’il gémit, en se remettant sur son derrière et en s’essayant, par de nouvelles vocalises, au cri du loup.

A mesure que grandissaient dans la forêt les ombres de la nuit, il sentait davantage sa solitude et le besoin se faisait plus impérieux d’appeler à lui ses frères sauvages. Il avait voyagé toute la journée, mais ne sentait point la fatigue. La nuit était claire et le ciel empli d’étoiles. La lune se levait.

Il s’installa à nouveau sur la neige, le nez pointé vers le faîte des sapins, et le loup naquit soudain en lui, en un long et lugubre hurlement, qui courut au loin, pendant des milles, à travers le nocturne silence.

Quand il eut terminé son cri, il demeura assis et écouta, tout fier de l’étrange et nouvelle modulation que son gosier avait réussie. Mais aucune voix ne répondit à la sienne. Il avait, sans qu’il s’en rendît compte, hurlé contre le vent, qui refoulait derrière lui son cri. Seul en fut éveillé un élan mâle, qui prit la fuite tout près de lui, en faisant craquer les broussailles, et dont les grandes cornes vinrent battre, comme des baguettes de tambour, avec un bruit sec, les ramures des arbres.

Deux fois encore, Kazan lança son hurlement, afin d’être bien sûr de tenir son nouveau cri. Puis il se remit en route.

Il arriva au pied d’une crête abrupte et raboteuse, qu’il escalada en décrivant un détour, et dont il atteignit ainsi le sommet.

Une fois là, il lui sembla que les étoiles et la lune étaient plus près de lui, et il s’en émerveilla. Puis, ayant porté ses regards sur le revers de la crête, il découvrit à ses pieds une vaste plaine, avec un lac gelé, qui étincelait au clair de lune. De ce lac sortait une rivière blanche de gel, elle aussi, et qui disparaissait ensuite parmi des arbres paraissant, autant qu’il en pouvait juger, moins touffus et moins denses que ceux dont était bordé le marais.

Et voilà qu’au loin, dans la plaine, un cri retentit, pareil à celui que lui-même avait jeté, le cri du loup ! Ses mâchoires claquèrent, ses crocs brillèrent et il fut pour répondre aussitôt. Mais l’instinct de défiance du Wild, qui était inné en lui et lui commandait d’être prudent, fit qu’il se tut[9].

[9] Le Wild, ou le Wilderness, est un terme générique, intraduisible, qui, comme le Causse, la Brousse, la Pampa, la Steppe, la Jungle, le Maquis, désigne une région particulière et l’ensemble des éléments types qui la constituent. Le Wild, qui occupe une grande partie du Northland américain, s’étend jusqu’au Cercle Arctique. Ce n’est plus la terre normalement habitable, et ce n’est point encore la région morte du Pôle. Les forêts, alternées de prairies, sont nombreuses. Durant la plus grande partie de l’année, l’hiver sévit et la neige recouvre uniformément la terre. Un bref été fait croître hâtivement une végétation rapide et luxuriante. Le sol est tantôt plat, telles les étendues dénudées des Barrens, tantôt montagneux et accidenté.

Il continua à écouter, tout frémissant, en proie à une excitation sauvage, qu’il pouvait à peine maîtriser. Le cri, bientôt, se rapprocha, près, tout près, et d’autres s’y joignirent, espèce de glapissements aigus et rapides, auxquels d’autres encore répondirent au loin. Les loups se réunissaient pour la chasse de la nuit.

Kazan, assis sur son derrière et tremblant, ne bougeait toujours point. Ce n’était pas qu’il eût peur. Mais la crête de la montagne où il se trouvait lui semblait trancher en deux l’univers.

Là en bas, au-dessous de lui, était un monde nouveau, libre des hommes et de l’esclavage. En arrière, quelque chose planait dans l’air, qui l’attirait à travers l’espace, inondé de la clarté lunaire, qu’il fixait des yeux. Une femme qui pour lui avait été bonne et douce, et dont il croyait encore entendre la voix, sentir la main, caressante, l’appelait à travers les forêts. Il croyait ouïr son rire clair, qui le faisait si heureux, apercevoir son jeune visage.

Auquel des deux appels devait-il répondre ? A celui qui l’appelait en bas, dans la plaine ? A l’autre, qui le ramenait vers les hommes méchants, vers leurs gourdins et vers les lanières cinglantes de leurs fouets ? Longtemps il demeura hésitant, sans bouger, tournant sa tête, tantôt d’un côté et tantôt de l’autre.

Puis il descendit vers la plaine.

Toute la nuit durant, il demeura à proximité de la troupe de loups, mais sans se hasarder à s’en trop approcher. Et il fit bien. Il avait conservé, imprégnées dans son poil, l’odeur spéciale des harnais portés par lui et celle des hommes avec qui il avait vécu. Les loups l’eussent aussitôt mis en pièces. L’instinct de conservation des créatures du Wild, qui était venu à lui, comme un faible murmure, à travers des générations successives d’ancêtres loups, lui avait appris qu’il devait agir ainsi, comme il lui enseigna, afin de s’imprégner d’une autre odeur, à se rouler dans la neige, là où elle avait été le plus densément piétinée par ses frères sauvages.

La horde avait, au bord du lac, tué un caribou et elle festoya presque jusqu’à l’aube. Kazan humait le vent, qu’il avait en face. Il lui apportait l’odeur du sang et de la chair chaude, qui lui chatouillait agréablement les narines. La finesse de son ouïe percevait le craquement des os dans les mâchoires. Mais l’instinct de sa sauvegarde fut plus fort que la tentation.

Au plein jour, lorsque la troupe se fut éparpillée de droite et de gauche dans la plaine, Kazan vint jusqu’au lieu de la ripaille. Il ne trouva plus que la neige rougie par le sang, couverte d’entrailles et de morceaux déchiquetés de peau coriace. Des lambeaux de chair, abandonnés par la horde repue, étaient attenants encore aux gros os. Kazan enfouit son museau dans ces débris et se roula à nouveau sur le sol, afin de se saturer de tous ces relents.

Le soir le retrouva encore à la même place et, lorsque la lune et les étoiles apparurent, sans trembler cette fois, il renouvela son appel.

C’est une seconde horde qui arriva, venant du sud, et qui menait grand train un autre caribou, qu’elle rabattait vers le lac gelé. La nuit était presque aussi lumineuse que le jour et Kazan vit la bête traquée, une femelle, qui sortait d’un bois de sapins, les loups à ses trousses. Ils étaient au nombre d’une douzaine environ, divisés en deux groupes qui s’avançaient en formant un fer à cheval, chaque groupe conduit par un chef et resserrant peu à peu l’étau commun.

Poussant un glapissement aigu, Kazan, lorsque le caribou passa à proximité de lui, s’élança comme un trait et prit aussitôt la poursuite, collé aux sabots de la bête. Au bout de deux cents yards[10], le caribou fit un crochet vers la droite et vint se jeter vers un des chefs de la meute, qui lui barra la route, de ses mâchoires ouvertes. Le caribou s’arrêta, le temps d’un éclair, et Kazan en profita pour lui sauter à la gorge.

[10] Le yard vaut 0 m. 91 (914 mm.).

Tandis que le reliquat des loups accourait en hurlant, la bête vaincue s’écroula sur le sol, écrasant à moitié sous son corps Kazan, dont les crocs ne firent que s’enfoncer davantage dans la veine jugulaire. Malgré le poids qui pesait sur lui et l’étouffait, il ne lâcha point son emprise. C’était sa première grosse proie. Son sang brûlait, plus ardent que du feu, et il grognait entre ses dents serrées.

Pas avant que le dernier spasme de l’agonie n’eût abandonné le caribou, Kazan ne se dégagea de la lourde poitrine. Il avait, dans la journée, tué et mangé un lapin, et n’avait pas faim. Il se recula donc et, s’asseyant dans la neige, regarda tranquillement la horde déchiqueter le cadavre.

Comme le festin tirait à sa fin, il se hasarda parmi ses nouveaux frères, farfouilla du museau entre deux d’entre eux, et en reçut, en guise de bienvenue, un coup de dent.

Tandis qu’il se retirait un peu en arrière, se demandant s’il convenait d’insister, une grosse louve, se détachant de la bande, bondit soudain vers lui, droit à sa gorge. Il eut tout juste le loisir de parer l’attaque, en se couvrant de son épaule, et les deux bêtes allèrent rouler et rouler encore dans la neige.

A peine Kazan et la louve s’étaient-ils remis sur leurs pattes que l’excitation de cette brusque bataille détourna vers eux l’attention des autres loups. Abandonnant les restes du caribou, ils firent cercle, découvrant leurs crocs, hérissant comme des brosses leurs dos d’un gris jaunâtre, tandis qu’un des deux chefs s’avançait vers Kazan, pour le défier. Dès que les deux bêtes furent aux prises, l’anneau fatal se referma complètement autour des combattants.

Ce genre de tournoi en champ clos n’était pas nouveau pour Kazan. C’était le mode de combat ordinaire des chiens de traîneaux, lorsqu’ils vidaient leurs querelles. Si l’homme n’intervenait pas avec un fouet ou un gourdin, la bataille se terminait infailliblement par la mort d’un des deux champions. Parfois ils y laissaient la vie l’un et l’autre.

Il n’y avait pas à compter ici sur l’intervention de l’homme. Rien que le cordon des diables aux crocs aigus, qui attendaient avec impatience le résultat du combat, prêts à sauter sur le premier des deux adversaires qui culbuterait sur le dos ou sur le flanc, et à le mettre en pièces. Kazan était un étranger parmi la horde. Il n’avait rien à craindre cependant d’une attaque partant des rangs des spectateurs. La loi du combat était, pour chaque adversaire, une justice égale.

Kazan n’avait donc à s’occuper que du grand chef gris qui l’avait provoqué. Épaule contre épaule, ils tournaient en cercle, guettant l’un et l’autre le moment d’une prise de corps propice. Là où, quelques instants auparavant, claquaient des mâchoires et craquaient les os et la chair, le silence s’était fait.

Des chiens dégénérés de la Terre du Sud, aux pattes faibles et à la gorge tendre, auraient en pareille occurrence grogné leurs menaces, en se montrant les dents. Kazan et le grand loup, au contraire, demeuraient calmes, en apparence tout au moins. Leurs oreilles, pointées en avant, ne se repliaient pas peureusement, ni le panache de leurs queues touffues, qui flottait au vent, ne se rabattait entre leurs pattes.

Tout à coup, le loup esquissa sa première attaque que Kazan évita de bien peu. Les mâchoires du loup se refermèrent l’une contre l’autre, avec un bruit d’acier, et Kazan en profita pour lancer sa riposte. Les couteaux de ses dents balafrèrent le flanc de son adversaire. Après quoi, les deux bêtes se remirent à tourner en rond, accotées l’une à l’autre.

Leurs yeux devenaient plus ardents, leurs lèvres se plissaient et se retroussaient. Ce fut au tour de Kazan de jeter son attaque et d’essayer de l’emprise mortelle à la gorge. De bien peu, lui aussi, il manqua son coup et le mouvement giratoire recommença.

Le sang coulait abondamment du flanc blessé du grand loup et rougissait la neige. Brusquement (c’était une vieille ruse qu’il avait apprise dans sa jeunesse), Kazan se laissa tomber sur le sol, les yeux mi-clos. Le grand loup, étonné, s’arrêta aussi et tourniqua autour de lui. Kazan, qui l’observait, profita de ce que la gorge ennemie était à sa portée pour tenter à nouveau de la saisir. Mais, cette fois encore, il y eut un inutile claquement de mâchoires. Avec l’agilité d’un chat, le loup avait déjà pivoté sur lui-même et fait volte-face.

Alors commença la vraie bataille. Les deux bêtes bondirent l’une contre l’autre et se rencontrèrent, dans leur élan, poitrine contre poitrine. Kazan, dont le but était toujours l’emprise à la gorge, l’essaya derechef. Il la manqua encore, de l’épaisseur d’un cheveu, et, tandis qu’il avait la tête baissée, le loup le happa à la nuque.

L’attaque fut terrible et Kazan se sentit saisi d’une terreur intense. La douleur qu’il ressentait était vive aussi. Il réussit pourtant à tirer en avant la tête du grand loup, dont il agrippa, au joint du corps, une des deux pattes de devant.

L’os de la patte craqua sous sa mâchoire, solidement incrustée dans le poil et dans la chair, et le cercle des loups devint plus attentif. Le dénouement approchait. Lequel des deux combattants lâcherait le premier son emprise et roulerait sur la neige, pour être dévoré ?

Ce fut Kazan qui, réunissant toutes ses forces en un effort désespéré, réussit à se redresser sous l’étreinte de son adversaire et, d’un mouvement violent, à s’arracher de ses mâchoires.

Puis, sitôt qu’il fut libre, il s’élança contre le grand loup qui, la patte cassée, se trouvait en un équilibre instable. En une botte pleine d’à-propos, il le frappa en plein flanc. L’animal perdit pied, roula sur le dos, et la horde aussitôt bondit sur lui, hâtive de se repaître de son ancien chef dont le pouvoir et la force n’étaient plus.

Laissant la meute hurlante, aux lèvres sanglantes, dévorer le vaincu, Kazan se retira à l’écart, haletant et fort mal en point lui-même. Sa faiblesse était extrême et son cerveau tant soit peu trouble.

Il éprouvait le besoin de se coucher sur la neige. Mais l’atavique et sûr instinct de sa conservation l’avertissait de ne pas s’abandonner à ce désir.

Comme il était là, il vit une jeune louve grise qui, souple et svelte, s’avançait. Elle commença par se coucher devant lui, d’un air de soumission, puis se releva vivement et se mit à renifler ses blessures.

C’était une jolie bête, bien découplée. Mais Kazan ne lui prêta point attention. Il était bien trop occupé à regarder disparaître l’ancien chef, dont craquaient les os, comme avaient craqué ceux du caribou, et dont la chair et la peau s’en allaient en lambeaux.

Un orgueil montait en lui, qui lui disait qu’il était digne désormais des nouveaux frères qu’il s’était donnés. Désormais, quand il lancerait son hurlement à la lune et aux étoiles, parmi le grand Désert Blanc, les sombres chasseurs aux pattes rapides ne manqueraient plus de lui répondre et d’accourir !

Comme ses forces étaient un peu revenues, après un dernier coup d’œil vers la horde attablée, il regagna, en trottant, les plus proches sapins. Avant de s’y enfoncer, il se retourna et s’aperçut que Louve Grise, c’est ainsi que nous l’appellerons désormais, le suivait.

Elle n’était qu’à quelques yards de lui et continuait à avancer, avec un peu de timidité. Quelque chose qui n’était ni l’odeur du sang, ni le parfum des baumiers[11], ni l’arome résineux des pins, flottait dans l’air, sous les claires étoiles, dans le calme apaisant de la nuit. Et ce quelque chose émanait de Louve Grise.

[11] On donne ce nom à des arbres qui sécrètent le « baume », espèce de résine particulièrement odoriférante.

Il la regarda dans les yeux et il vit que ces yeux paraissaient l’interroger. Elle était à peine adolescente. Sur sa tête et sur son dos brillaient, sous la lune, ses poils lisses et soyeux. Elle lut, dans le regard étincelant de Kazan, son étonnement, et gémit doucement.

Kazan fit quelques pas en avant. Il appuya sa tête sur le dos de Louve Grise et sentit qu’à son contact elle tremblait. Le mystère de la nuit et des astres était sur eux. Maintenant elle avait tourné son museau vers les plaies de Kazan et les léchait, pour en apaiser la douleur. Il songea à d’autres caresses qui lui avaient été bienfaisantes aussi.

Bientôt, le dos fièrement hérissé, la tête haute, il s’enfonçait, côte à côte avec Louve Grise, plus avant sous les sapins.

VI
L’ATTAQUE DU TRAINEAU

Tous deux, cette nuit-là, trouvèrent un paisible abri sous les baumiers et les sapins épais. Le sol, tapissé de fines aiguilles que la neige n’avait point recouvertes, leur offrit pour s’y étendre son moelleux capiton. Louve Grise pelotonna son corps chaud contre celui de Kazan, en continuant à lécher ses blessures.

Au point du jour, une neige épaisse et veloutée tomba, voilant le paysage autour d’eux, comme d’un rideau. La température s’était radoucie et l’on n’entendait rien, dans l’immense silence, que le volètement des blancs flocons. Toute la journée, Kazan et Louve Grise coururent de compagnie. De temps à autre, Kazan tournait la tête vers la crête qu’il avait franchie l’avant-veille et Louve Grise ne pouvait s’expliquer les sons étrangers qui roulaient dans sa gorge.

Vers le soir, le couple n’ayant rencontré aucun gibier, Kazan ramena Louve Grise au bord du lac, vers les débris du double festin du jour précédent qui pouvaient encore subsister.

Quoique Louve Grise n’eût point fait directement connaissance avec les viandes empoisonnées, avec les appâts savamment disposés par l’homme sur le feuillage des fosses invisibles et traîtresses, et sur les pièges d’acier, l’éternel instinct du Wilderness était dans ses veines et lui enseignait qu’il y avait péril à toucher aux chairs mortes, lorsqu’elles étaient devenues froides.

Kazan, au contraire, était mieux renseigné qu’elle. Il avait côtoyé, avec ses maîtres, maintes vieilles carcasses inoffensives, en même temps qu’il les avait vus disposer leurs pièges et rouler de petites capsules de strychnine dans les boyaux de bêtes mortes, qui servaient d’appât. Une fois, même, il s’était, par mégarde, laissé happer la patte par une trappe et il en avait ressenti l’étreinte cuisante. Mais il savait que nul homme n’était venu ici depuis la veille et il invitait Louve Grise, demeurée sur le bord du lac, à s’aventurer avec lui parmi les gros blocs de glace entassés[12].

[12] Ces blocs, les hummocks, proviennent de la pression de la glace sur elle-même, lorsque se congèle l’eau des lacs.

Elle se décida à l’accompagner. Mais elle était dans un tel état d’agitation qu’elle en culbuta lourdement sur le derrière, tandis que Kazan creusait avec ses pattes, dans la neige fraîche, afin d’en extraire les débris du caribou, qui s’y étaient bien conservés. Elle refusa obstinément d’y toucher et Kazan, finalement, ne réussissant pas à la décider, prit peur lui aussi et agit comme elle.

Ils se dirent bien d’autres choses durant les jours et les nuits qui suivirent. Au cours de la troisième nuit, Kazan, lançant son appel, réunit autour de lui la même horde et prit la direction de la chasse. Trois fois il en fut de même durant le mois, avant que la lune décroissante eût quitté les cieux. Et, chaque fois, il y eut une proie. Puis il chassa dans la seule compagnie de Louve Grise, qui était pour lui une société de plus en plus douce, et ils vécurent de lapins blancs.

Quel que fût l’attrait de sa compagne, il arrivait souvent que Kazan montât avec elle sur la crête qui dominait la vaste plaine, dont il ne s’était pas éloigné, et il tentait de lui expliquer tout ce qu’il avait laissé derrière lui. Cet appel du passé était si fort, parfois, qu’il avait grand peine à résister au désir de s’en retourner vers la tente de Thorpe, en entraînant Louve Grise à sa suite.

Puis un événement inattendu se produisit. Comme le couple errait un jour au pied d’un petit chaînon montagneux, Kazan aperçut, sur la pente qui le dominait, quelque chose qui arrêta brusquement les battements de son cœur. Un homme, avec un traîneau et son attelage de chiens, descendait dans leur monde.

Le vent, qui était contraire, ne l’avait point averti, ni Louve Grise, et Kazan vit tout à coup un objet qui, sous le soleil, étincelait dans les mains de l’homme. Il n’ignorait point ce qu’était cela, c’est-à-dire l’objet qui crache le feu et le tonnerre, et qui tue.

Il donna l’alerte, aussitôt, à Louve Grise et ils filèrent ensemble, à toutes pattes. Mais une détonation retentit et, tandis que Kazan grognait furieusement sa haine à l’objet qui tuait et aux hommes, un sifflement passa au-dessus de sa tête.

Puis il y eut une seconde détonation et Louve Grise, cette fois, poussant un glapissement de douleur, s’en alla rouler dans la neige.

Elle se releva aussitôt et, escortée de Kazan, reprit sa course vers l’abri d’un petit bois. Là, elle fit halte afin de lécher son épaule blessée, tandis que Kazan continuait à observer.