BIBLIOTHÈQUE RELIÉE PLON
— 63 —
LA
VALLÉE DU SILENCE
(The Valley of silent Men)
PAR
JAMES-OLIVER CURWOOD
TEXTE FRANÇAIS DE
LOUIS POSTIF
PARIS
LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
IMPRIMEURS-ÉDITEURS, 8, RUE GARANCIÈRE, 6e
Tous droits réservés
Copyright 1928 by Les Éditions G. Crès et Cie
Droits de reproduction et de traduction réservée pour tous pays, y compris l’U. R. S. S.
LA VALLÉE DU SILENCE
PROLOGUE
Avant que les minces rubans d’acier du chemin de fer eussent frayé leur route à travers les solitudes, le port d’Athabasca était le seuil pittoresque sur lequel devait poser le pied quiconque entrait dans le mystère de l’aventure du Grand Nord Blanc. On l’appelle encore Iskwatam, la « porte », porte qui s’ouvre vers les sources de l’Athabasca, l’Esclave et le Mackenzie. Il est très difficile de trouver Iskwatam sur la carte. Il y figure cependant. On ne pourrait l’oublier, car son histoire marque dans la vie des hommes une période de plus de cent quarante ans de romans tragiques et d’aventures.
Il est situé sur la vieille piste, à environ cent cinquante milles au nord d’Edmonton. La voie ferrée l’a rapprochée de ce centre de civilisation ; mais, derrière lui, les terres sauvages hurlent encore comme elles ont hurlé pendant mille ans et les eaux du continent roulent vers le nord pour se jeter dans l’océan Arctique. Il est possible que les beaux rêves des spéculateurs en terrains deviennent des réalités, car les plus avides de tous les aventuriers du monde, les assoiffés d’or, y sont venus, avec machines à écrire et sténographes, par le chemin de fer trépidant aux luxueux wagons-lits ; ils y sont venus pratiquer l’art de la réclame imprimée et la loi de l’Or, vendant les parcelles de terre à des acquéreurs pleins d’espoir qui habitent à plusieurs milliers de milles de là. « Refaites les autres comme ils vous referaient », telle est leur devise.
Avec la voie ferrée se sont introduites les légitimes affaires du troc et du commerce comprenant les trésors de ce Nord immense qui va des grands rapides de l’Athabasca jusqu’aux côtes de la mer Polaire. Mais plus belle encore que les rêves de fortunes réalisés en quelques semaines, règne, au fond des forêts, la croyance superstitieuse voulant que les esprits des malheureux qui ont péri dans les solitudes fuient à mesure que l’acier et la vapeur s’avancent. Les spectres de Pierre et de Jacqueline se seraient péniblement levés de leur tombeaux à Athabasca Landing[1] à la recherche d’une terre paisible encore plus au Nord.
[1] Autrement dit « Débarcadère de l’Athabasca ».
Ainsi les mains de Pierre et de Jacqueline, d’Henri et de Marie, de Jacques et de sa femme, ces mains brunies qui ont œuvré dans la contrée sauvage, gouvernent encore cette contrée au nord, à plusieurs milliers de milles d’Athabasca Landing, tandis qu’au sud les machines soufflantes traînent sur terre les marchandises qui, voilà quelques mois seulement, arrivaient par bateaux.
C’est sur le seuil d’Athabasca que les yeux sombres de Pierre et de Jacqueline, d’Henri et de Marie, de Jacques et de sa femme plongent dans les yeux bleus et gris, et humides parfois, d’une civilisation dévastatrice. C’est là aussi que le cri strident d’une locomotive folle de vitesse vient troubler les chansons séculaires du fleuve ; la fumée du charbon, flotte au-dessus de la forêt ; le phonographe grésille une réponse au violon ; et Pierre et Henri et Jacques ne se sentent plus les maîtres du monde quand ils arrivent des contrées lointaines avec leurs précieuses cargaisons de fourrures. Ils ne racontent plus, d’un air important et à voix vibrante, leurs aventures ; ils ne chantent plus leurs chansons sauvages avec le même entrain qu’autrefois, car maintenant il y a des rues à Athabasca Landing, des hôtels, des écoles, des lois et des règlements d’un nouveau genre, insupportables aux vieux voyageurs intrépides.
Oui, hier encore, le chemin de fer n’y était pas : un vaste monde désert s’étendait entre le Landing et la limite supérieure de la civilisation. Lorsque, pour la première fois, on raconta qu’une chose à vapeur perçait son chemin pas à pas à travers la forêt et le marécage infranchissables, cette nouvelle se transmit en amont et en aval des cours d’eaux sur une étendue de deux mille milles, comme une farce prodigieuse, une drôlerie stupéfiante, la fantaisie la plus cocasse que Pierre et Henri eussent jamais entendue. Au reste, quand Jacques voulait alors signifier à Pierre qu’il n’ajoutait pas foi à une de ses affirmations, il avait coutume d’employer ce dicton :
— Cela arrivera, M’sieu, quand la chose à vapeur viendra au Landing, quand les vaches paîtront avec l’élan, quand on récoltera le pain sur ces marais, là-bas.
Et la chose à vapeur fit son apparition, et les vaches broutèrent où avaient pâturé les élans, et l’on cultiva le blé au bord des grands marécages. C’est ainsi que la civilisation pénétra dans l’Athabasca Landing.
Le domaine des riverains s’étendait à deux milles au-delà du Port ; et le Landing, qui possédait seulement deux cent vingt-sept âmes avant l’installation du chemin de fer, devint la chambre de compensation, c’est-à-dire le centre d’échanges, de toute la contrée sauvage. Là venaient du Sud les marchandises que réclamait le Nord ; sur les rives plates du Landing on construisait de grandes péniches qui devaient transporter les marchandises au bout de la terre. De ce port partait pour de longues aventures la plus importante des flottes fluviales, et l’année suivante revenaient de petites péniches et de grandes pirogues chargées de fourrures.
C’est ainsi que, durant près d’un siècle et demi, de grands navires, filant à toute vitesse avec leurs équipages bruyants, descendaient le fleuve vers l’océan Arctique, tandis que de légères embarcations, emmenant des équipages non moins tapageurs, remontaient vers la civilisation le cours du fleuve Athabasca. Le cours supérieur de ce fleuve géant se perd dans les montagnes de la Colombie britannique, et l’on sait que les explorateurs Baptiste et Mac Leod moururent en voulant essayer de découvrir sa source. Après avoir passé le Landing, il s’en va lentement et majestueusement tout droit vers la mer Polaire. C’est sur l’Athabasca que s’engagent les flottes fluviales. Pour Pierre, Henri et Jacques, jusqu’à l’autre monde.
Où finit l’Athabasca commence l’Esclave qui se jette dans le grand lac de l’Esclave et, de la bande étroite de ce lac, le Mackenzie poursuit sa route jusqu’à la mer sur une distance de plus de mille kilomètres.
Sur cette longue piste d’eau, on voit et on entend beaucoup de choses. C’est la vie. C’est l’aventure. C’est le mystère, le romanesque et le hasard. Ces histoires sont si nombreuses qu’elles ne pourraient être contenues dans une bibliothèque. Elles sont écrites sur le visage des hommes et des femmes. Elles sont enfouies dans des tombes si vieilles que les arbres de la forêt ont poussé dessus. Épopées tragiques, contes d’amour, drames de la lutte pour la vie. Et plus on avance vers le nord, plus variées sont ces histoires.
Car le monde est inconstant, les climats aussi, et de même les races des hommes. Au Landing, au mois de juillet, il y a dix-sept heures de jour ; à Fort-Chippewyan, on en compte dix-huit ; à Fort-Résolution, Fort-Simpson et Fort-Providence, dix-neuf ; au Grand-Ours, vingt et une et à Fort-Mac-Pherson, tout près de la mer Polaire, de vingt et une à vingt-trois. Et en décembre, il y a autant d’heures d’obscurité.
Avec la lumière et les ténèbres, les hommes, les femmes et la vie changent. Mais Pierre, Henri et Jacques s’habituent à ces changements ; ils restent toujours les mêmes, chantant leurs anciennes romances, gardant au fond d’eux-mêmes les mêmes amours, caressant les mêmes rêves et adorant les mêmes dieux. Ils affrontent des milliers de périls et leurs yeux brillent toujours d’amour pour l’aventure.
Le tonnerre des cataractes et les grondements de l’orage ne les effrayent pas. Ils ne craignent pas la mort. Ils la saisissent à bras le corps, luttent joyeusement avec elle et sont fiers de l’avoir vaincue. Leur sang rouge est riche ; leur cœur est grand. Leur âme s’exalte vers le ciel. Cependant ils sont naïfs comme des enfants, et n’ont peur que des mêmes choses que redoutent les enfants. Dans leurs veines coule souvent un sang royal, car beaucoup de princes, de fils de princes et de nobles Français furent les premiers gentilshommes aventuriers qui vinrent avec des manchettes aux poignets et la rapière au côté, il y a de cela deux cent cinquante ans, pour chercher des fourrures qui valaient plusieurs fois leur pesant d’or. C’est de ceux-là que descendent la plupart des Pierre, Henri et Jacques avec leurs Marie, Jeanne et Jacqueline.
Leurs voix répètent beaucoup d’histoires. Parfois, elles les chuchotent doucement comme des brises ; car il y a des faits sinistres et étranges qui doivent être prononcés à voix basse.
Ces histoires ne noircissent pas les pages de livres. Les arbres les écoutent auprès des feux des camps, à la veillée. Les amoureux les racontent quand brille le soleil. Quelques-unes sont chantées. D’autres, glorieuses épopées du Wild, ont été transmises d’une génération à l’autre. Et chaque année on entend de nouvelles histoires de bouche en bouche, d’une case à l’autre, des confins méridionaux du Mackenzie jusqu’à l’extrême bord du monde au port d’Athabasca. Car les Trois Fleuves engendrent toujours du romanesque, de la tragédie et de l’aventure.
On se souviendra toujours de l’histoire de Follette et de Ladouceur, qui firent le pari insensé de nager à la Chute de la Mort, au péril de leur vie, pour l’amour d’une jeune fille qui les attendait au bas. Jamais on n’oubliera non plus Campbell O’Doone, le géant à la tête rouge du Fort-Résolution, qui lutta contre toute une brigade pour fuir avec la fille d’un capitaine de petit bateau.
Et la brigade aimait O’Doone, bien que battue par lui, car ces vigoureux hommes du Nord estiment le courage et l’audace.
L’épopée du bateau perdu — certains disaient l’avoir vu disparaître sous leurs yeux, puis flotter un instant à la surface et s’envoler à toute vitesse dans les cieux — fut racontée maintes et maintes fois par des gars au visage rude, et dont la prunelle couve dans sa profondeur la flamme d’une superstition qui ne veut pas s’éteindre. Ces mêmes hommes frissonnent en répétant, sans se lasser, l’étrange et increvable légende de Hartshope, l’Anglais aristocrate qui débarqua, le monocle à l’œil, avec un luxe inouï de bagages, prit part à une guerre de tribus, devint le chef de la tribu des Côtes-de-Chiens et épousa une petite beauté indienne, aux yeux sombres et aux cheveux lisses.
Mais les plus intéressantes et les plus effarantes des histoires qu’on raconte là-bas sont celles du long bras de la Loi — ce bras qui s’étend à deux milliers de milles du port d’Athabasca jusqu’à la mer Polaire, le bras de la police montée du Nord-Ouest.
Parmi ces histoires, c’est celle de Kent que nous allons faire revivre, de Jim Kent et de Marette, cette merveilleuse petite déesse de la Vallée du Silence, cette charmeuse dont les veines charriaient le sang d’hommes combatifs et d’anciennes reines.
Cette histoire se passait avant l’apparition du chemin de fer.
CHAPITRE PREMIER
L’INCROYABLE AVEU
Il ne restait plus l’ombre d’un doute dans la pensée de James Grenfell Kent : il savait qu’il était perdu. Son ami, le médecin Cardigan, en qui il avait toute confiance, lui avait dit que le temps qui lui restait à vivre pouvait être mesuré en heures, ou en minutes, ou même en secondes. Son cas était peu banal, ne lui laissant qu’une chance sur cinquante de vivre deux ou trois jours, mais sûrement pas davantage. La science chirurgicale et médicale se prononçait ainsi d’après des cas similaires.
Pourtant Kent n’avait pas la sensation d’une mort prochaine. Sa vue et ses idées étaient claires. Il ne souffrait pas. Sauf à de rares instants, sa température demeurait normale. Sa voix était particulièrement naturelle et calme.
Tout d’abord il avait souri d’incrédulité lorsque Cardigan lui dévoila la vérité. Deux semaines auparavant un métis ivre lui avait envoyé une balle qui l’avait atteint à l’arc de l’aorte. Cardigan diagnostiquait un anévrisme. Kent ignorait aussi bien ce que signifiaient les termes « aorte » et « anévrisme » que ceux de « péricarde » ou d’« artère stylo-mastoïdienne », mais dans sa passion de tout connaître par le détail, passion qui du reste avait fait sa réputation de meilleur chasseur d’hommes de tout le service du Nord, il avait insisté pour que son ami le chirurgien lui expliquât son cas. Il apprit alors que l’aorte est le principal vaisseau sortant du cœur. La balle, en l’éraflant, en avait affaibli la paroi extérieure au point qu’elle formait poche tout comme une chambre à air d’automobile qui tend à sortir de l’enveloppe endommagée.
— Et quand le sac crèvera, vous vous en irez comme cela ! lui avait dit Cardigan en faisant claquer son pouce et son index pour mieux exprimer le fait brutal.
Après une telle explication, croire la vérité était uniquement affaire de bon sens. Certain qu’il allait mourir, Kent se décida à agir. Il révéla ce qu’il avait à dire.
Il avait toujours envisagé la vie plus ou moins comme une plaisanterie — une très sérieuse plaisanterie, mais tout de même une plaisanterie, une farce capricieuse jouée par le Grand Arbitre aux dépens de l’humanité entière : et le dernier compte de sa propre vie qui se réglait solennellement et tragiquement, était la plus grande de toutes les plaisanteries. Les gens qui se trouvaient autour de lui l’écoutaient avec horreur ou incrédulité, les yeux fixes, les lèvres pincées.
Kent leur parlait sans se départir de son calme ; devant la mort sa voix conservait son même timbre. Le fait d’avoir à renoncer à l’habitude de respirer ne l’avait épouvanté à aucun moment de ses trente-six années de vie. Il avait passé dans les contrées ingrates un nombre suffisant de ces années pour contracter une sage philosophie et acquérir une parfaite connaissance de lui-même dont il ne faisait point montre. Il croyait que la vie était la chose la moins chère sur la surface de la terre. Toutes les autres choses de prix étaient limitées ; elles pouvaient être mesurées, inventoriées, cataloguées ; mais non point la vie. « En un temps donné, avait-il coutume de dire, une simple paire d’humains peut repeupler tout le globe. » La vie étant donc ce qu’il y a de moins cher au monde, on doit, en bonne logique, la considérer comme de très peu de valeur et s’en détacher facilement quand cela devient nécessaire.
Kent n’avait pas toujours raisonné ainsi. Aucun homme n’aima la vie plus que lui ; il fut un amoureux du soleil et des étoiles, un adorateur de la forêt et de la montagne. Il avait ardemment combattu pour vivre ; et cependant il était prêt à partir sans trop de regret puisque le sort l’exigeait.
Par les paroles qu’il venait de dire à ses compagnons, il s’était révélé comme un véritable démon. Pourtant à le voir, appuyé sur ses coussins, il n’en paraissait rien. Son mal ne l’avait pas amaigri. Le bronze de sa figure aux traits minces et anguleux avait un peu disparu, mais non les traces du vent, du soleil et des feux de campement. On ne lui aurait pas donné trente-six ans, malgré la mèche grise qui rayait ses cheveux blonds sur une tempe, mèche qu’il avait héritée de sa mère défunte.
Comment avait-il pu commettre le crime qu’il avouait et qui dépassait les limites du pardon et de la sympathie des hommes ?
De sa chaise longue, il apercevait par la fenêtre les flots étincelants du fleuve Athabasca qui se dirigeait lentement vers l’océan Arctique. Le soleil brillait. Il vit les masses froides et serrées des forêts de cèdres et de sapins, les ondulations des sommets moutonnants du Désert Blanc ; et il respira les doux effluves qu’amenait, par la fenêtre, le vent des forêts, de ces forêts qu’il avait tant aimées.
« Elles ont été mes meilleures amies, avait-il dit à Cardigan ; et quand cette gentille petite chose que vous promettez arrivera, je veux, mon vieux, m’en aller avec les yeux sur elles. »
C’est pourquoi on avait étendu sa chaise-longue près de la fenêtre.
Cardigan, assis près de lui, s’était montré plus incrédule que les autres. Kedsty, l’inspecteur de la police montée royale du Nord-Ouest, commandant la Division N pendant un congé illimité du chef, était encore plus pâle que la jeune fille, qui, d’un doigt nerveux, consignait les paroles de Kent et les interruptions de l’assistance. Le sergent-major O’Connor demeurait abasourdi ; et le petit missionnaire catholique, à la figure lisse, dont Kent avait réclamé la présence comme témoin, écoutait silencieusement, ses doigts minces étroitement serrés ; la tragédie qu’il entendait était bien la plus étrange parmi toutes celles que Wild lui avait fait connaître.
Tous ces gens avaient été les amis de Kent, ses amis intimes, à l’exception de la jeune fille que l’inspecteur avait priée de venir pour la circonstance. Avec le petit missionnaire, Kent avait passé maintes nuits à échanger de mutuelles confidences sur les étranges et mystérieuses aventures des forêts profondes et du grand Nord au des forêts.
L’amitié d’O’Connor était un sentiment fraternel, né et entretenu sur les pistes parcourues ensemble. C’était Kent et O’Connor qui avaient ramené de l’embouchure du Mackenzie les deux meurtriers esquimaux ; l’affaire leur avait pris quatorze mois. Kent aimait O’Connor avec sa trogne et sa tignasse rouges et son grand cœur. Pour Kent, la chose la plus tragique était de briser maintenant ce lien sacré.
Il éprouvait aussi, sans la trahir, une émotion intense devant l’attitude de l’inspecteur Kedsty. Ce Kedsty avait soixante ans, des cheveux gris, l’air froid, des yeux presque incolores au fond desquels on aurait vainement cherché une lueur de pardon ou de crainte. Il possédait un imperturbable sang-froid ; et il fallait bien un tel homme — un homme de fer — pour diriger conformément à la loi la Division N ; car cette Division couvrait une surface de 620 milles carrés du désert nord-américain, s’étendant à plus de deux mille milles vers le nord et au delà du 57e parallèle, pénétrant, dans la limite extrême, à plus de trois degrés à l’intérieur du Cercle Arctique. Exercer la police sur cette étendue, veut dire faire respecter la loi dans un pays quatorze fois plus vaste que l’État d’Ohio. Kedsty était l’homme qui avait accompli cet effort ; un seul autre, avant lui, y avait réussi.
Or, parmi les cinq personnes qui entouraient Kent, l’inspecteur Kedsty se montrait le plus tourmenté. Sa figure était devenue gris cendre, et on aurait pu discerner plusieurs fois dans sa voix des notes brisées. Lui, qui ne transpirait jamais, dut s’éponger le front. Il n’était plus le légendaire minisak, le « rocher », comme on l’avait baptisé, le plus craint des inquisiteurs dans le service. Kent aperçut qu’il luttait pour essayer de se ressaisir.
— Naturellement, tu sais ce que cela signifie d’après le règlement, dit-il d’une voix dure et basse. Ça veut dire…
— Déshonneur, répliqua Kent. Je sais. Cela signifie une tache sur l’écusson si brillant de la Division N. Mais on ne peut rien y changer. J’ai tué Barkley. L’homme que vous tenez dans le corps de garde pour le pendre « jusqu’à ce que mort s’ensuive », est innocent. Oui, je comprends, ce n’est guère honorable de savoir qu’un sergent de la police montée de Sa Majesté est un vulgaire assassin. Mais…
— Pas un meurtrier ordinaire, interrompit Kedsty. Ton crime était prémédité. Il est horrible dans ses moindres détails. Il n’a pas d’excuse. Tu étais donc poussé par une folle passion. Tu as torturé ta victime. C’est inconcevable.
— Et c’est pourtant vrai, dit Kent.
Il regarda les doigts de la sténographe qui inscrivait ses paroles et celles de Kedsty. Un peu de soleil frôlait la tête baissée de la jeune fille dont les cheveux prenaient un reflet rouge.
Comme il se tournait vers O’Connor, Kedsty se pencha soudain vers lui, et lui dit d’une voix que les autres ne pouvaient entendre :
— Tu mens, Kent, tu mens !
— Non, c’est la vérité, répliqua Kent, tandis que Kedsty s’épongeait de nouveau le front. J’ai tué Barkley, et je l’ai tué comme je me l’étais promis. Je voulais le faire souffrir. La seule chose que je ne puis dire, c’est pourquoi je l’ai tué. Mais il y avait une raison suffisante.
Il vit un frisson traverser les épaules de la jeune fille.
— Et tu refuses d’avouer ton mobile ?
— Absolument ; mais j’affirme qu’il m’avait offensé d’une façon méritant la mort.
— Et tu fais cet aveu parce que tu sais que tu vas mourir ?
Kent eut un léger sourire et il vit dans les yeux d’O’Connor passer, comme un éclair, la lueur de leur vieille amitié.
— C’est juste. Le docteur Cardigan me l’a dit. Autrement j’aurais laissé pendre l’homme qui est au corps de garde. C’est simplement cette maudite balle qui, ma foi, a sauvé ma conscience.
Kedsty murmura quelques mots à la sténographe qui, durant une demi-heure, fit lecture de ses notes. Kedsty les signa et, se levant :
— Nous avons terminé, Messieurs, fit-il.
Les assistants se dirigèrent vers la porte, précédés par la jeune fille qui avait hâte de sortir de cette pièce où ses nerfs venaient d’être mis à une rude épreuve. Le commandant de la Division N était le dernier. Sans doute Cardigan aurait voulu ne point quitter encore Kent ; mais Kedsty lui fit signe de sortir.
C’est Kedsty qui ferma la porte : et comme il la tirait à lui, il s’arrêta une seconde, les yeux fixés sur Kent qui reçut son regard comme un fluide électrique. Ce regard n’était pas seulement chargé d’horreur : mais on l’aurait cru, chez un autre homme, inspiré par la peur.
Ce n’était guère le moment de sourire. Le choc passé, Kent sourit pourtant. Il savait que Kedsty allait aussitôt donner des instructions au sergent-major O’Connor pour placer une sentinelle devant sa porte. Il ne tarderait pas à quitter ce monde : mais les règlements du code criminel exigeaient cette mesure. Kedsty s’y conformait scrupuleusement.
A travers la porte. Kent perçut confusément des voix, mêlées à des bruits qui s’évanouirent. Puis, seul, se fit entendre le lourd pas des grands pieds d’O’Connor, ce pas qu’il avait toujours, même sur la piste.
Quelques instants après, la porte s’ouvrit et le Père Layonne, le petit missionnaire, entra. Kent savait qu’il en serait ainsi, car le Père Layonne ne connaissait d’autres lois que celles des hommes de cœur du Wild. Le petit missionnaire s’assit donc près de Kent dont il prit une main dans les siennes. Elles n’étaient pas molles et lisses comme celles des prêtres, mais calleuses, et cependant elles paraissaient douces de la douceur d’une grande sympathie. Hier encore il avait aimé Kent qui menait aux yeux de Dieu et des hommes une vie honorable ; il continuait à l’aimer aujourd’hui, alors que l’âme de ce malheureux était souillée par un forfait qui serait bientôt expié.
— Je me sens tout triste, petit, dit le Père Layonne.
Quelque chose qui n’était pas un flot de sang monta à la gorge de Kent dont les doigts rendirent la pression que lui donnaient les mains du pasteur.
— Il est dur de dire adieu à tout cela. Père, répondit-il en désignant, par la fenêtre, le panorama du fleuve miroitant et des forêts. Non que je craigne d’en parler. Pourquoi être triste ? Parce qu’il me reste seulement un petit moment à vivre ? Le temps vous semble-t-il si lointain où vous étiez un petit garçon, un tout petit garçon ?
— Le temps a passé rapidement, très rapidement.
— On croirait que c’est d’hier…
Le visage de Kent s’éclaira d’un sourire léger, qui depuis longtemps avait touché le cœur du missionnaire.
— C’est ma manière de voir, Père. Il y a simplement un hier, un aujourd’hui et un demain de plus dans la plus longue des existences. Contempler un passé de soixante-dix ans ne diffère pas beaucoup de regarder en arrière de trente-six… Croyez-vous qu’on relâchera Sandy Mac Trigger après ce que je viens de dire ?
— Évidemment. Vos déclarations ont été acceptées comme une confession de mourant.
Après quelques secondes de silence, le petit missionnaire reprit d’une voix un peu émue :
— Il y a certaines choses, mon enfant, dont on ne peut guère se dispenser de parler. Ne croyez-vous pas ?
— Vous voulez dire…
— Votre famille, d’abord. Je me rappelle que vous m’avez dit n’en plus avoir. Mais sûrement vous laissez un être quelque part ?
— Non, Père, dit Kent en secouant la tête. Depuis dix ans ces forêts là-bas ont été père, mère et foyer pour moi.
— Mais vous devez avoir des affaires personnelles que vous voudriez peut-être me confier ?
La figure de Kent s’éclaira ; et une fugitive lueur de gaîté brilla dans ses yeux.
— C’est comique, dit-il en ricanant. Puisque vous m’y faites songer, Père, je suis tout disposé à dicter mon testament. J’ai acheté quelques petits lopins de terre ici. Grâce à la proximité du chemin de fer, leur valeur s’est accrue. Je les ai payés sept à huit cents dollars ; ils en valent dix mille à présent. Je désire que vous les vendiez au profit de vos œuvres. N’oubliez pas les Indiens, surtout. Ils ont été bons frères pour moi. Ma signature sera vite donnée.
Les yeux du Père Layonne brillèrent doucement.
— Dieu vous bénira pour cela, Jimmy, dit-il, se servant de ce nom familier sous lequel il avait connu Kent. Et je crois qu’il vous pardonnera si vous savez l’implorer.
— Je suis tout pardonné, répliqua Kent en regardant par la fenêtre. Je le sens. Je le suis, Père.
De toute son âme, le petit missionnaire priait. Il savait que la religion de Kent n’était pas la sienne ; et sur le moment il s’abstint d’insister.
Après un instant, il se leva ; et c’est le Kent d’autrefois qui le regarda en face, le Kent à la face glabre, aux yeux gris, le Kent sans peur, souriant selon la vieille habitude.
— J’ai une grande faveur à vous demander, Père. S’il ne me reste qu’un jour à vivre, je ne veux pas que l’attitude de chacun me rappelle que je suis en train de mourir. Si je n’ai perdu aucun ami, je veux les voir tous ici pour leur parler et plaisanter avec eux. Je veux fumer ma pipe. Une boîte de cigares me ferait bien plaisir, si vous voulez me la faire apporter. Cardigan ne peut plus s’y opposer maintenant. Voulez-vous ? Ils vous écouteront sûrement. Avancez ma chaise-longue un peu plus près de la fenêtre, je vous prie, avant de vous retirer.
Le Père Layonne rendit ce service en silence. Soudain il ne put résister au désir d’attirer la miséricorde de Dieu sur cette âme :
— Mon enfant, dit-il, regrettez-vous l’acte que vous avez commis ? Vous repentez-vous d’avoir tué John Barkley ?
— Non, je ne le regrette pas. Cela devait arriver. Et, s’il vous plaît, n’oubliez pas les cigares, n’est-ce pas, mon Père ?
— Je ne les oublierai pas, dit le petit missionnaire, qui se retira.
Comme la porte se refermait derrière lui, une lueur joviale apparut de nouveau dans les yeux de Kent. Il ricana même en essuyant une tache de sang indiscrète sur ses lèvres. Il avait bien joué son rôle. Le comique était que personne ; sur terre, ne connaîtrait toute la vérité ; lui seul savait… et peut-être un autre.
CHAPITRE II
L’AMI O’CONNOR
Au dehors, c’était le printemps, le printemps magnifique de la terre du Nord. Kent le buvait à pleines gorgées, malgré l’étreinte de la mort prochaine. Penché à la fenêtre, ses yeux parcouraient les vastes espaces de ce monde qui avait été le sien.
Il se rappela qu’il avait lui-même choisi ce monticule dominant à la fois la colonie et le fleuve, comme le site rêvé pour y établir le bâtiment que le docteur Cardigan appelait son hôpital. C’était une construction grossière, dépourvue d’ornements et non peinte ; elle sentait délicieusement l’arome des sapins au cœur desquels avait été taillée sa charpente non rabotée. Les exhalaisons qui s’en dégageaient portaient en elles l’espoir et l’allégresse. Ses murs, argentés par endroits, dorés ou brunis par le goudron et tachetés de nœuds, parlaient joyeusement d’une vie tenace. Les pics-verts venaient les marteler comme s’ils étaient toujours une partie de la forêt ; et les écureuils rouges jouaient sur le toit et s’enfuyaient avec un léger bruit de pattes.
— Il faut être un pauvre spécimen d’homme pour se laisser mourir ici malgré ce spectacle réconfortant, avait dit Kent l’année dernière lorsqu’il choisit ce site avec Cardigan. Si on meurt en contemplant cela, c’est tout simplement qu’on doit mourir, n’est-ce pas, docteur ?
Et maintenant, c’était lui, ce pauvre spécimen regardant dehors la gloire du monde.
Son regard embrassait tout le sud, ainsi qu’une partie de l’est et de l’ouest. Dans toute cette direction, la forêt s’étendait à perte de vue comme une mer multicolore, aux vagues inégales, se levant, et s’abaissant jusqu’à ce que le ciel bleu descendît pour la rencontrer.
Plus d’une fois il souffrit dans son cœur à la pensée des deux minces rubans d’acier qui, depuis Edmonton, rampaient pied par pied, mille par mille. C’était comme une profanation, un crime contre la nature, le meurtre de sa solitude bien-aimée. Cette solitude avait conquis son âme ; elle lui représentait non seulement un monde de sapins, de cèdres, de peupliers et de bouleaux, un vaste monde de fleuves, de lacs et de marais, mais aussi une sorte de divinité secrète. Elle le prenait comme aucune religion n’aurait pu le prendre, et, toujours plus profondément, elle l’avait attiré dans son sein, lui livrant ses secrets et ses mystères, lui ouvrant, page par page, le plus grand des livres. Et en ce moment même, il en éprouvait une joie étrange, bien que se sachant perdu.
Ses yeux tombèrent alors plus près de l’établissement installé le long du fleuve étincelant. Il pouvait entendre le bourdonnement monotone de la scierie qui tournait paresseusement dans le lointain. A peu de distance, le pavillon de l’Empire britannique flottait sur un bateau de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui faisait le commerce avec le Nord depuis plus de cent ans. Kent aperçut d’autres bateaux dont il avait surveillé le chargement et qui s’éloignaient nonchalamment du rivage à la dérive, laissant un long sillage briller au soleil, tandis que leurs équipages, ivres d’aventures, chantaient d’une voix ardente la Chanson du Voyageur.
Kent poussa un profond soupir en entendant vibrer ce chant, large, allègre, émouvant comme la forêt elle-même. Il aurait voulu se pencher à la fenêtre pour crier « au revoir » à ceux qui partaient ; car ces bateaux emportaient une brigade de ses compagnons. Il savait où ils allaient : ils se dirigeaient là-bas vers le Nord, au loin, à des milliers de milles, pour vivre plusieurs mois d’une vie libre et joyeuse sous les cieux ouverts.
Terrassé par le désir qui l’envahissait, Kent s’enfonça dans ses coussins ; et, la main devant les yeux, il eut la vision poignante de tout ce qu’il perdait. Demain il ne serait plus, et la brigade continuerait quand même à glisser sur les grands rapides de l’Athabasca ; elle combattrait la Chute de la Mort, affronterait vaillamment les rochers et les tourbillons de la Grande Cascade, les bassins agités de la Gueule-du-Diable ; elle irait vers l’extrémité de l’Athabasca, vers les deux Esclaves et dans le Mackenzie, jusqu’au dernier cap de l’Armement aux falaises émoussées…
Il laissa tomber sa main ; et, un pâle sourire aux lèvres, il regarda une fois de plus au dehors. Seize bateaux partaient, le plus grand commandé par le capitaine Pierre Rossand. Il voyait en pensée la large poitrine rouge de Pierre qui se gonflait en chantant, car Pierre devait retrouver sa femme à un prochain poste. Les bateaux étaient maintenant solidement pris par l’étreinte du fleuve : et il lui sembla qu’ils étaient des fugitifs se libérant des monstres d’acier envahisseurs. Inconsciemment, il étendit les bras et son âme leur cria « adieu ».
Il fut soulagé quand ils disparurent, tandis que s’évanouissait dans le lointain le chant des rameurs. De nouveau il écouta le bourdonnement paresseux de la scierie et il perçut au-dessus de sa tête la course veloutée d’un écureuil rouge aux petits cris insouciants. La Forêt le reprenait. Un rayon du soleil doré tomba sur sa couchette, accompagné d’une bouffée d’air chargé des parfums balsamiques du cèdre.
La porte s’ouvrit et Cardigan entra.
Ni le ton de sa voix, ni sa façon de saluer son « vieux » Kent n’avaient changé ; mais son visage dissimulait mal son inquiétude. Il posa sur la table la pipe et le tabac réclamés par son ami dont il s’approcha pour l’ausculter.
— Pire, hein ? demanda Kent.
Cardigan hocha la tête.
— Pas très bon pour vous de fumer. Enfin, si vous voulez…
— Ça va ; ça va bien. Merci, mon vieux, dit Kent en allongeant le bras pour atteindre la pipe et le tabac.
Il bourra sa pipe ; Cardigan lui donna du feu. Pour la première fois depuis deux semaines un nuage de fumée sortit de ses lèvres.
— Je viens d’apercevoir la brigade qui part vers le Nord.
La plupart des bateaux vont en effet vers le fleuve Mackenzie, répondit Cardigan. C’est un long voyage.
— C’est la plus belle route du Nord. Il y a trois ans, O’Connor et moi nous fîmes ce voyage sur l’embarcation de Follette. Vous rappelez-vous Follette… et Ladouceur ? Leur course à la nage à travers la Chute de la Mort ? C’est drôle.
Il s’interrompit pour écouter. Des pas bien connus approchaient.
— O’Connor, dit-il.
Cardigan alla ouvrir la porte et disparut aussitôt.
Le sergent O’Connor tenait dans ses grandes mains une boîte de cigares et un bouquet de « fleurs de feu » d’un rouge éclatant.
— Le Père Layonne me les a données pour toi comme je montais, expliqua-t-il en posant les fleurs sur la table. Et moi… eh bien… j’enfreins la consigne pour venir t’avouer quelque chose, Jimmy… Je ne t’ai jamais traité de menteur ; je viens te dire carrément que tu as menti tantôt.
Il serra la main de Kent avec l’ardeur d’une amitié que rien ne pouvait briser. Le visage de Kent se crispa non de douleur, mais de joie. Il avait craint de voir O’Connor, et de même Kedsty, se détourner de lui.
— J’ignore ce que les autres ont pu se figurer dans tes aveux, reprit le sergent-major, visiblement ému ; mais je n’ai pu passer un an et demi auprès de toi sans te connaître. Je sais que tu as menti. Quel est ton jeu, vieux camarade ?
— Ai-je besoin de revenir là-dessus ? répondit Kent en bougonnant.
O’Connor se mit à parcourir la salle de long en large, de son pas lourd. Ainsi faisait-il toujours au camp, lorsqu’il réfléchissait à un problème embarrassant.
— Tu n’as pas tué John Barkley, insista-t-il. Ni Kedsty, ni moi, n’y croyons. Cependant le plus drôle de l’affaire, c’est…
— Quoi donc ?
— … C’est que Kedsty a immédiatement fait relâcher Trigger. Il n’écoute ni les ordres de Hoyle, ni le règlement ; il agit tout de même. Voyons, Kent, franchement — j’attache à cette question la plus grande importance — as-tu tué Barkley ?
— Si tu doutes de la parole d’un moribond, tu témoignes bien peu de respect envers la mort, ce me semble.
— Ça c’est de la théorie, des conventions ; et ce n’est pas toujours humain. Allons, oui ou non, l’as-tu tué ?
— Oui.
O’Connor s’assit et fit sauter le couvercle de la boîte de cigares.
— Puis-je fumer avec toi ? demanda-t-il ; j’en ai vraiment besoin. Toutes ces choses m’ont mis la tête à l’envers. Est-ce que je t’ennuierais en t’interrogeant sur la jeune fille ?
— La jeune fille ? s’exclama Kent en se dressant sur son séant et fixant des yeux O’Connor.
Les yeux du sergent-major eurent une persistance inquiète.
— Je comprends… tu ne la connais pas, dit-il enfin en allumant son cigare. Moi non plus. Je ne l’avais jamais vue auparavant. C’est pourquoi l’attitude de l’inspecteur Kedsty m’étonne. Je te répète, tout cela est bizarre. Il ne t’a pas cru ce matin ; cependant il était tout bouleversé. Il m’a prié de l’accompagner jusque chez lui. Les veines de son cou étaient grosses comme le petit doigt. Il changea soudain d’idée et décida que nous irions au bureau. Nous étions sur la route qui traverse le bocage de peupliers quand la chose que je vais te dire arriva… Je ne suis pas un homme à bonnes fortunes ! et je serais un imbécile si j’essayais de te décrire cette jeune fille. Elle se tenait à un croisement de la route et se jeta sur moi comme si elle voulait me porter un coup. Elle arrêta Kedsty qui fit entendre un gémissement, un drôle de son, comme si quelqu’un l’avait frappé. Je la regardai ébahi comme un vrai idiot ; mais elle ne parut s’occuper de moi pas plus que si j’avais été un fantôme invisible. Elle dévisageait Kedsty bien en face, sans le quitter des yeux ; et elle s’en alla sans avoir prononcé un mot, remarque bien. En nous quittant, elle me frôla presque, mais elle ne détacha pas les yeux de Kedsty. Je me disais que nous étions deux sacrés imbéciles d’être restés là, paralysés, comme si nous n’avions jamais vu de belles filles de notre vie. J’allais faire cette remarque au vieux, quand…
O’Connor trancha le bout de son cigare d’un coup de dent et s’approcha de la chaise-longue.
— Je te jure, Kent, que Kedsty était aussi pâle que de la craie. Il continuait à regarder devant lui comme si la jeune fille était encore là ; et il poussa de nouveau une sorte de plainte comme si quelque chose l’étouffait. Il me dit alors : « Sergent, j’ai oublié quelque chose d’important ; je dois retourner auprès du docteur Cardigan. Je vous autorise à libérer immédiatement Mac Trigger. »
O’Connor s’arrêta pour découvrir sur les traits de Kent quelque signe d’incrédulité. Ne voyant rien, il demanda :
— C’est-il conforme au Code criminel, dis, Kent ?
— Pas tout à fait ; mais de la part de l’officier de la Division, cela fait loi.
— Je lui ai donc obéi. Si tu avais pu voir Mac Trigger quand je lui annonçai qu’il était libre et que je tirai les verrous de sa cellule ! Il en sortit en tâtonnant comme un aveugle. Il ne voulut pas aller ailleurs qu’au bureau de l’inspecteur. Il dit qu’il l’attendrait là.
— Et Kedsty ?
O’Connor se leva soudain et recommença à faire les cent pas à travers la pièce.
— Il a dû suivre la jeune personne, s’écria-t-il ; impossible qu’il ne l’ait pas fait. Il m’a menti au sujet de Cardigan. Rien de mystérieux dans tout cela s’il n’avait pas soixante ans, et elle moins de vingt. Quelle jolie fille ! Mais s’il a pâli ce n’est pas à cause de sa beauté : j’en donnerais ma tête à couper. Je t’affirme qu’il a vieilli de dix ans à l’instant même. Il y avait dans les yeux de cette fille quelque chose de plus terrible pour lui qu’un coup de fusil. Sous l’effet de ce regard, la première pensée de Kedsty fut pour Mac Trigger, pour celui que tu es en train de sauver de la pendaison. C’est étrange, Kent ; tout cela est étrange. Mais le plus mystérieux de tout, ce sont encore tes aveux.
— Oui, c’est drôle, approuva Kent. Comme une petite balle a tout changé ! Car sans cette balle, je te jure que je me serais tu ; un innocent aurait été pendu. Au point où nous en sommes, je m’explique l’agitation de Kedsty. Je fais partie de son service ; je souille l’honneur du plus beau service du monde ; il en est bouleversé, c’est assez naturel.
Il haussa les épaules en essayant de rire.
— Quant à la jeune fille, reprit-il, elle est peut-être arrivée ce matin par un des bateaux, et elle faisait une petite promenade pour se remettre. N’as-tu pas remarqué qu’avec un certain éclairage, une figure a parfois l’aspect d’un spectre sous les peupliers ?
— Oui, quand les arbres sont couverts de feuilles ; mais ils bourgeonnent en ce moment, Jimmy. Ce sont les yeux de la jeune fille qui firent une impression accablante sur Kedsty, car celui-ci me donna aussitôt l’ordre de libérer Mac Trigger et me mentit en me disant qu’il retournait auprès de Cardigan. Si tu avais pu voir les yeux de cette enfant ! Ils étaient bleus, du bleu des violettes, mais ils dardaient du feu. J’aurais pu imaginer cette flamme dans des yeux noirs ; mais dans des yeux bleus, cela fit tout simplement perdre contenance à Kedsty. Il y a une raison. Pourquoi pensa-t-il soudain à l’homme enfermé dans la cellule ?
— Puisque tu me mets hors de cause, mon cher, cette histoire commence à m’intéresser, dit Kent. Il y a peut-être des liens de parenté entre cette jeune blonde et…
— Elle n’est pas blonde… et je ne te laisse pas hors de cause, interrompit O’Connor. De ma vie je n’ai jamais rien vu d’aussi noir que ses cheveux. Ils étaient superbes. Si tu voyais cette petite seulement une fois, tu ne pourrais plus l’oublier.
— Cette petite, reprit O’Connor, n’a jamais été vue à Athabasca, ni aux environs, autrement tu en aurais sûrement entendu parler. Je suis sûr qu’elle est venue ici accomplir une mission lorsque Kedsty m’a donné l’ordre de relâcher Trigger.
— C’est bien possible, et probable même, dit Kent. J’ai toujours dit que tu es le meilleur limier de tout le détachement. Mais je ne vois pas ce que je viens faire dans cette histoire ?
O’Connor eut un sourire sarcastique.
— Tu ne le vois pas ! Eh bien, il se peut que je sois aveugle et idiot à la fois, et peut-être même un peu trop sous le coup de l’émotion. Mais il me semble que Kedsty s’est un peu trop pressé de faire ouvrir la cellule de Mac Trigger, oui, un peu trop pressé, à mon avis.
Kent, pour détourner l’entretien, demanda :
— As-tu assisté au départ de la flottille de Rossand ? Cela nous ramène à trois ans en arrière, mon pauvre vieux. Tiens, passe-moi donc la boîte de cigares, je veux en essayer un dans ma pipe.
O’Connor ne resta plus que quelques minutes avec son ami. Il s’efforçait de prendre un ton plaisant ; mais sa gaîté sonnait faux.
Tandis qu’il s’enfonçait dans le corridor, son pas n’avait jamais été aussi lourd.
CHAPITRE III
UN MYSTÈRE
Bien que voulant rester maître de lui, Kent éprouva, au départ d’O’Connor, une oppression étouffante.
A l’horizon, un orage s’amoncelait. La lointaine houle des forêts changeait de tons et de couleurs. L’allégresse des montagnes et des collines avait disparu. La nuance des sapins, des cèdres et des balsamiers se transforma en un noir opaque. Les reflets d’or et d’argent des bouleaux et des peupliers se muaient en un gris lugubre et uniforme, presque invisible. Une tristesse sombre et pénétrante s’étendait comme un voile sur le fleuve qui, un instant auparavant, avait projeté la gloire du soleil sur la face bronzée des hommes de la brigade. Un long roulement de tonnerre se rapprochait.
Pour la première fois depuis l’émotion causée par son aveu. Kent sentit peser sur lui une épouvantable mélancolie. Il n’avait cependant point peur de la mort à cette heure ; mais un peu de sa belle philosophie s’était évanoui. Après tout, c’est une triste chose que de mourir seul. Son oppression devenait de plus en plus aiguë ; et il lui était pénible de penser qu’il pouvait rendre l’âme pendant que le soleil ne brillait pas.
Il voulait revoir O’Connor ou appeler Cardigan. Il eût accueilli avec joie le Père Layonne. Mais, plus que toute chose, il eût désiré dans sa détresse une présence féminine, la présence d’une frêle créature dont le contact de la main contient la puissance de toute l’humanité.
Il lutta en se rappelant que le Dr Cardigan lui avait prédit certains moments de dépression profonde. Il essaya donc de se défendre contre cette sensation, refusant de se servir de la sonnette placée à portée de sa main.
Son cigare s’était éteint : il le ralluma et fit un effort pour reporter sa pensée vers O’Connor, vers la mystérieuse jeune fille et vers Kedsty. Il essaya aussi de se représenter Mac Trigger, l’homme qu’il avait sauvé du bourreau, attendant Kedsty dans le bureau de la caserne. Il imagina la jeune fille avec ses cheveux noirs et ses yeux bleus… — et l’orage éclata.
La pluie tombait en déluge. Cardigan entra brusquement et ferma la fenêtre. Il resta une demi-heure auprès de Kent ; puis il se fit remplacer par un de ses aides, le jeune Mercer, qui vint voir le blessé plusieurs fois. Le ciel commençait à s’éclaircir, assez tard vers le soir, lorsque le Père Layonne apporta des papiers correctement rédigés pour les faire signer par Kent. Il demeura avec celui-ci jusqu’au coucher du soleil, au moment où Mercer apporta le dîner.
A partir de ce moment jusqu’à dix heures, le Dr Cardigan témoigna une grande vigilance qui frappa le blessé. Quatre fois il l’ausculta au stéthoscope.
— Ce n’est pas pire, Kent. Je crois que cela n’arrivera pas cette nuit.
Kent prit ces paroles pour un mensonge professionnel, car il remarqua qu’une inquiétude persistait dans les manières de Cardigan.
Il n’avait pas envie de dormir. La lumière baissée, la fenêtre de nouveau ouverte, jamais l’air ne lui avait paru aussi doux qu’à ce moment. Sa montre sonna onze heures quand il entendit la porte de Cardigan se fermer pour la dernière fois, et tout retomba dans le silence.
Il s’installa tout contre la fenêtre. Le mystère et l’attrait de l’heure nocturne avaient de tout temps exercé sur lui leur fascination. La nuit et lui étaient amis. Maintes fois il avait marché la main dans la main avec l’esprit de la Nuit qui pénétrait toujours plus avant dans son cœur pour prendre possession de son être. Il devinait ses bruits et les langages chuchotés de cet « autre côté de la vie » qui se lève silencieusement, comme dans la peur de vivre et de respirer longtemps après que le soleil est parti. La nuit était pour lui plus merveilleuse que le jour.
Cette nuit qui s’étendait devant sa fenêtre était magnifique. L’orage avait lavé l’atmosphère. Il lui semblait que les étoiles étaient descendues plus près de ses chères forêts. La lune se leva tard, telle une splendide reine arrivant sur une scène bien préparée.
Kent n’était plus oppressé ni inquiet. L’air de la nuit pénétrait dans ses poumons de plus en plus profondément, et une nouvelle force semblait renaître en lui. Ses yeux et ses oreilles étaient largement attentifs. La colonie dormait ; mais çà et là quelques lumières tremblotaient au bord du fleuve et, par instants, un bruit familier lui arrivait : le tintement d’une chaîne de bateau, l’aboiement d’un chien, le chant d’un coq.
Un couple de hiboux en amour gloussa un très long moment, d’une façon étrange, mais douce. Il vint jouer d’un vol silencieux devant la fenêtre. Puis, soudain, un des oiseaux fit entendre un claquement de bec comme pour donner l’alarme à l’approche d’un ennemi. Kent crut percevoir un bruit de pas qui devint bientôt distinct ; quelqu’un approchait en longeant le bâtiment. En se penchant, Kent aperçut O’Connor, face à face.
— Maudits soient mes pieds lourds ! grommela le sergent. Tu dormais, Kent ?
— J’étais aussi éveillé que les hiboux, assura Kent.
O’Connor s’approcha de la fenêtre.
— J’ai vu ta lumière et j’ai pensé que tu étais éveillé, dit-il. Je voulais m’assurer que Cardigan n’était pas avec toi. Il ne faut pas qu’il sache que je suis ici. Si cela ne te fait rien, veux-tu éteindre la lumière ? Kedsty a l’œil ouvert comme les hiboux, lui aussi.
Kent étendit le bras vers la lampe ; et la chambre ne se trouva plus éclairée que par la lune et les étoiles. L’ombre géante se projetait dans la pièce.
— C’est un crime de venir te voir en ce moment, Kent, dit-il à voix basse. Mais je le devais : c’est ma dernière chance. Quelque chose va mal. Kedsty cherche à m’écarter… parce que je me trouvais avec lui au moment où il rencontra la jeune fille sous les peupliers. Cette idée le gêne. Il m’envoie en service spécial au Fort-Simpson. C’est toute une année de voyage. Nous devons partir à l’aube sur le bateau à moteur pour rattraper Rossand. Aussi j’ai tenu à te voir tout de suite ; et je n’ai pas hésité, quand j’ai vu la lumière de ta chambre.
— Je suis heureux que tu sois venu, dit Kent avec chaleur. Bon Dieu, comme je voudrais aller avec toi, mon vieux copain, si ce n’était cette chose prête à éclater dans ma poitrine.
— Je ne partirai pas, interrompit O’Connor toujours à voix basse. Si tu étais sur pied, Kent, ça irait tout autrement. Kedsty n’est plus le même ; il est nerveux. Je me trompe peut-être, mais je crois qu’il est constamment en train d’espionner quelqu’un. Il a peur de moi pour la raison que je viens de te dire. Ce voyage au Fort-Simpson n’a d’autre prétexte que de m’éloigner pendant un certain temps. Le vieux bougre a essayé de me dorer la pilule en me promettant un emploi d’inspecteur dans l’année.
O’Connor se tut pour écouter autour de lui ; aucun bruit inquiétant ne se fit entendre.
— Jusqu’au moment où éclata l’orage, j’ai cherché à retrouver Mac Trigger : je crois qu’il a dû disparaître dans les bois. La jeune fille m’intriguait. J’ai questionné toutes les femmes du débarcadère, j’ai eu recours au vieux trappeur Mooie. Pas de traces. On ne l’a vue nulle part. Alors une idée renversante m’est venue. Je crois avoir deviné.
O’Connor aperçut dans les yeux de son ami l’éveil de l’intérêt, cette passion de chasseur d’hommes qui les avait animés jadis si souvent et si intensément.
— Kedsty est un célibataire, reprit-il, un vieux garçon qui se préoccupe fort peu des femmes ; mais il aime la vie de famille. Il s’est construit un bungalow un peu à l’écart. Son cuisinier et son domestique chinois sont absents, le bungalow est fermé ou supposé tel. Tu as certainement compris, Jimmy, tu ne serais pas la plus fine mouche de la Division N. Elle est cachée chez Kedsty.
— Pourquoi cachée ? demanda Kent. Elle n’a pas commis de crime ?
O’Connor bourra lentement sa pipe. A la lueur de l’allumette qu’il tenait dans le creux de ses mains, ses traits durs parurent témoigner une certaine incertitude.
— Écoute-moi bien, reprit-il. Je suis retourné aux peupliers après t’avoir quitté. J’ai retrouvé la trace de ses pieds, des pieds d’enfant ; l’empreinte était très nette par endroits, car elle porte des talons hauts comme les talons des Françaises. De la place où elle nous a rencontrés, j’ai suivi sa piste jusqu’à la lisière du bois de sapins. Mais impossible de rejoindre le bungalow de Kedsty sans être vue par ce chemin ! Et comment s’y serait-elle rendue avec des souliers comme la moitié de ma main et des talons hauts de deux pouces ? Je me suis demandé pourquoi elle ne portait pas de chaussures de campagne ou des mocassins.
— Parce qu’elle vient du Sud et non du Nord, d’Edmonton peut-être, suggéra Kent.
— Évidemment, Kedsty ne s’attendait pas à la voir tout à coup ; et c’est ce qui m’égare. Mais il n’est pas douteux qu’en la voyant, il est devenu aussitôt un autre homme. S’il lui suffisait maintenant de lever le petit doigt pour te sauver, il ne le ferait pas, sois-en sûr. Il lui fallait un prétexte pour libérer Mac Trigger. Tu le lui as fourni ; et il s’en est emparé sous la menace qu’elle lui a faite, d’un simple regard, mon cher. C’est donc qu’il s’était déjà passé quelque chose entre eux. Le constable Doyle m’affirme qu’il est resté enfermé dans son bureau avec Trigger plus d’une demi-heure. Toute cette affaire est extrêmement louche. Et cette mission au Fort-Simpson qui ne rime à rien !
Kent eut une crise de toux qui lui coupa la respiration et l’obligea à s’appuyer sur ses coussins, les traits crispés.
— Je te fatigue, mon pauvre Jimmy, dit O’Connor en prenant dans ses mains celles de son ami. Au revoir, mon vieux camarade. Je vais jeter un coup d’œil autour de chez Kedsty. Dans une demi-heure, tu me reverras, si tu ne dors pas.
— Je ne dormirai pas, répondit Kent d’une voix entrecoupée.
— Au revoir, Jimmy.
— Dans le cas où tu ne me reverrais plus, sache bien que je t’accompagnerai en pensée dans ton long voyage. Prends bien soin de toi, ami.
O’Connor s’éloigna sans rien répondre. Il n’alla pas du côté de Kedsty, mais il se traîna dans la direction du fleuve, la gorge serrée, croyant bien que Kent lui avait dit son dernier adieu.
CHAPITRE IV
LE PRÉSENT ET LE PASSÉ
Longtemps après le départ d’O’Connor, Kent s’endormit d’un sommeil, rendu lourd par la lutte précédente de son cerveau contre l’épuisement et l’inévitable fin.
Ses pensées l’emportèrent à travers le passé jusqu’aux jours de son enfance. Des faits et des choses ensevelis au fond de sa mémoire surgirent avec netteté. Ses rêves étaient peuplés de fantômes qui prenaient vie dès que son attention se portait sur eux.
Le voici enfant, jouant aux « Trois vieux chats », devant la vieille maison d’école en brique rouge, à un demi-mille de la ferme où il était né et où sa mère était morte. Voici Skinny Hill, mort depuis plusieurs années, son partenaire au criquet, Skinny avec son sourire grimaçant et son haleine parfumée par les oignons les plus odorants de tout l’Ohio. A l’heure du dîner il troquait quelques-uns des cornichons confits par sa mère contre les oignons de Skinny : deux oignons contre un cornichon, c’était le prix immuable.
Il jouait au Guignol avec sa mère, cueillait des mûres dans les bois. Il se revit, tuant un serpent à coups de bâton, tandis que sa mère fuyait en poussant des cris d’effroi et allait s’asseoir pour pleurer d’émotion.
Il l’avait adorée, cette mère ; et pourtant s’évanouit vite la vision de la vallée où elle gisait sous une petite pierre blanche du cimetière campagnard, côte à côte avec son père. Tout ému, il retrouva les jours où il s’était frayé un chemin dans la vie, au sortir du collège. Et le voici dans le Nord, dans son Nord bien-aimé.
Le sentiment de la solitude l’envahit. Il était cependant très agité et semblait vouloir se réveiller, mais il retombait toujours dans les bras endormeurs de la Forêt. Il se trouvait sur une piste au commencement de l’hiver gris et glacé ; et la lueur de son feu de campement faisait une magnifique tache rouge dans le cœur de la nuit. Dans cette lueur, O’Connor était à ses côtés. Par moment il se voyait derrière les chiens et les traîneaux, luttant contre l’orage. Puis il traversait la Big River ; de noirs et mystérieux courants clapotaient sous sa pirogue, et toujours O’Connor était là. Soudain il tenait un fusil, et, adossé avec O’Connor à un chevalet de torture, tous deux faisaient face à la fureur sanguinaire de Mac Caw et de ses contrebandiers.
Dans des rêves plaisants, il crut entendre le murmure du vent au faite des sapins, le chant des ruisseaux enflés par le printemps, le gazouillement des oiseaux. Il se sentait imprégné par les douces senteurs de la vie, par la gloire de l’existence, telle qu’ils l’avaient vécue, O’Connor et lui.
Moitié endormi, moitié réveillé, il souffrit d’une oppression étouffante, ressentant la même torture qu’il éprouva, enseveli sous un arbre dans le pays de Jack Fish. Enfin il s’endormit paisiblement.
Soudain un rayon de lumière lui fit ouvrir les yeux. Le soleil inondait sa fenêtre, et le poids qu’il avait sur la poitrine était la délicate pression du stéthoscope de Cardigan.
Malgré l’épuisement physique causé par ses rêves, il s’éveilla si calmement que Cardigan ne s’en aperçut pas tout de suite. Le médecin voulut dissimuler son inquiétude : il paraissait un peu hagard, et ses yeux étaient cernés comme s’il n’avait point dormi de la nuit. Kent se souleva sur les coudes, grimaça sous la lumière crue du soleil et balbutia une excuse pour s’être éveillé si tard.
Un trait brûlant traversa sa poitrine, comme une lame de couteau. Il ouvrit la bouche pour mieux respirer et la douleur devint aiguë.
Penché sur lui, Cardigan essayait de paraître souriant :
— Trop d’air vif de la nuit, Kent, expliqua-t-il. Cela passera bientôt.
Il sembla que Cardigan avait involontairement donné une signification particulière au mot « bientôt » ; mais Kent ne lui posa pas de question. Sûr d’avoir compris, il savait combien il aurait été pénible à Cardigan de répondre. Sa montre qu’il trouva, à tâtons, sous les coussins, sonna neuf heures. Cardigan mettait de l’ordre sur la table, fixait le store de la fenêtre, mais dans tous ses mouvements on voyait qu’il ne se sentait pas à l’aise. Il se tint immobile un moment, tournant le dos à Kent.
— Que préférez-vous, Kent, demanda-t-il en se retournant : faire votre toilette, déjeuner ou recevoir une visite ?
— Je n’ai pas faim, et pour l’instant j’ai ici du savon et de l’eau. Qui est le visiteur ? Père Layonne ou Kedsty ?
— Ni l’un ni l’autre. C’est une dame.
— En ce cas je préfère faire un brin de toilette. Pouvez-vous me dire qui c’est ?
— Je ne sais pas, dit Cardigan en secouant la tête ; je ne l’ai jamais vue auparavant. Elle est venue ce matin quand j’étais encore en pyjama, et elle a attendu depuis. Je lui ai dit de revenir, mais elle a insisté pour attendre que vous fussiez réveillé. Elle a attendu pendant deux heures.
— Est-ce une jeune femme ? demanda Kent avec un mouvement de curiosité qu’il n’essaya pas de cacher. Des cheveux noirs, n’est-ce pas, des yeux bleus ? Elle porte des souliers à talons hauts et à peu près grands comme la moitié de votre main… et très belle ?
— Oui, précisément, répondit Cardigan en inclinant la tête. J’ai même remarqué les souliers, Jimmy. Une très belle jeune femme.
— Faites-la entrer, s’il vous plaît, dit Kent. Mercer m’a aidé à me laver hier au soir. Je ne suis pas rasé ; mais je m’excuserai, par égard pour vous. Comment s’appelle-t-elle ?
— Je le lui ai demandé ; elle a fait semblant de ne pas m’entendre. Mercer le lui a demandé aussi. Elle s’est contentée de le regarder vaguement ; et il n’a pas insisté. Elle lit un volume des Vies, de Plutarque. C’est ce que j’ai vu quand elle en tournait les pages.
Kent se redressa sur ses coussins et fit face à la porte quand Cardigan fut sorti.
En un éclair, tout ce que O’Connor lui avait dit lui revint à la mémoire : cette jeune fille sur la route, Kedsty troublé, le mystère de toutes les circonstances présentes. Pourquoi venait-elle le voir ? Quel pouvait être le motif de sa visite, sinon de le remercier d’avoir, par ses aveux, rendu la liberté à Sandy Mac Trigger ?
O’Connor avait raison. Elle s’intéressait certainement à Mac Trigger et venait exprimer sa reconnaissance. Il prêta l’oreille : des bruits de pas résonnèrent dans le corridor. Ils approchaient rapidement et s’arrêtèrent devant la porte. Une main toucha le loquet, mais la porte ne s’ouvrit pas tout de suite. Il entendit la voix de Cardigan qui se retirait. Son cœur battait et il s’étonna de se sentir si bouleversé.
CHAPITRE V
LA VISITEUSE
Sans le moindre embarras, la visiteuse entra dans la chambre de Kent.
Il fut frappé par son regard qui avait bien, comme disait O’Connor, une nuance violette. Elle le regardait non pas avec des yeux fulgurants tels qu’il se les était imaginés, mais avec curiosité et interrogation. La physionomie de l’étrangère, au lieu d’être empreinte de reconnaissance, comme il s’y attendait, demeurait imposante. Il fut frappé par son étonnante chevelure, son exquise figure pâle, sa sveltesse et toute sa beauté, tandis qu’elle s’appuyait légèrement à la porte, la main encore sur le loquet.
La magnificence de sa chevelure la faisait paraître plus grande qu’elle n’était en réalité ; et la finesse de sa taille complétait cette illusion. Sous sa jupe légère d’étoffe brune se montraient de ravissantes chevilles et de tout petits pieds sur de hauts talons, selon la remarque d’O’Connor.
Kent sentant qu’il rougissait, dut chercher à se donner une contenance. La jeune fille sourit du bout des lèvres et baissa pour la première fois les yeux.
Avant qu’il eût trouvé quelques mots à lui dire, elle avait pris une chaise et s’était assise à son chevet.
— Vous croyez donc que vous allez mourir ? demanda-t-elle d’une petite voix décidée.
— Est-ce que je vous parais accablé à cette idée ? dit-il d’un ton plaisant.
— Oh ! pas du tout ! Vous êtes bien comme je m’attendais à vous voir : un homme plein de courage. Ne vous imaginez pas que je sois venue pour vous plaindre. Je viens pour toute autre chose.
Kent se souvint que la veille il souhaitait la présence d’une femme dont la sympathie eût adouci ses derniers moments. Ce n’était pas une telle femme qu’il avait devant lui ; et il se sentit cependant tout réconforté. Intrigué par les derniers mots qu’elle venait de prononcer, il demanda d’un ton gouailleur, pour déguiser sa curiosité et ne pas être en reste sur le ton si cavalier de son interlocutrice :
— Pourquoi êtes-vous donc venue ?
— Vous le saurez. Mais ne perdons pas notre temps. Donnez-moi votre main.
Elle se tut, immobile quelques secondes, le regard comme perdu.
— Vous n’avez pas de fièvre, s’écria-t-elle. C’est bien ce que je pensais. Qu’est-ce qui vous fait supposer que vous allez mourir ?
Kent rapporta exactement ce que lui avait dit Cardigan, mais il mit dans son explication quelques pointes d’humour. Il s’était préparé, au moment où elle entrait, à prendre vis-à-vis d’elle la position d’un fin limier, et c’est lui qui se trouvait embarrassé. Il crut s’en tirer par une grossière boutade.
— Avouez que vous êtes venue tout simplement pour voir comment un homme tourne de l’œil, n’est-ce pas ?
— Vous ne seriez pas le premier que j’aurais vu mourir. J’en ai vu pas mal d’autres ; mais je n’ai jamais beaucoup pleuré. J’aime mieux voir périr un homme que certains animaux. Tous les hommes sont des brutes. Je ne dis certes pas cela pour vous ; vous êtes une exception, mais je déteste presque tous les autres. Ah ! non, je ne serais pas troublée par la mort de certains, dit-elle avec ressentiment.
— Quelle adorable petite sanguinaire vous êtes, Mademoiselle… Mademoiselle ?
— Marette. Pas Mademoiselle : Marette, simplement, rectifia-t-elle presque sèchement.
— Pourquoi diable, Mademoiselle Marette…
— Marette, rectifia-t-elle de nouveau, avec quelque douceur cette fois.
— Pourquoi diable arrivez-vous juste au moment où je vais casser ma pipe ? Quel est votre autre nom ? Quel âge avez-vous ? Que me voulez-vous, en somme ?
— Je n’ai pas d’autre nom que celui de Marette. J’ai vingt ans, et je suis venue pour faite votre connaissance et voir votre attitude.
— Bigre ! s’exclama-t-il. Nous allons fort. Et maintenant ?
Elle baissa les yeux sous le regard de Kent, qui crut bien l’avoir intimidée ; mais redressant aussitôt la taille, elle regarda fièrement le blessé et lui dit gravement :
— Je sais que vous avez superbement menti pour sauver un autre homme.
— Vous aussi !… se récria-t-il, en faisant mine de ricaner.
— Oui, je le sais ; et c’est très beau de votre part. Vous pensiez que vous alliez mourir et vous n’avez pas craint de sacrifier votre réputation. Vous les avez tous convaincus en entrant dans les détails. Mais moi, je sais que vous avez menti, vous n’avez pas tué John Barkley.
— Qu’est-ce qui vous le fait dire ?
Elle le considéra quelques secondes avec une fierté souriante, comme pour lui témoigner son admiration et son estime.
— Parce que je connais celui qui a tué, fit-elle, Et ce n’est pas vous, ni Sandy Mac Trigger.
— Le coupable aurait-il fait des aveux ? demanda-t-il.
Elle secoua la tête.
— L’avez-vous vu tuer John Barkley ?
— Non.
— Alors je puis vous affirmer ce que j’ai affirmé aux autres. C’est moi qui ai tué John Barkley. Si vous suspectez une autre personne, je puis vous dire que votre soupçon est faux.
Kent fit un effort pour paraître calme. Il prit un cigare dans la boîte que Cardigan avait placée à sa portée.
— Quel splendide menteur vous êtes, dit-elle, rayonnante. Croyez-vous en Dieu ?
Il tressaillit.
— Oui, dans un sens large, dit-il. Je crois en lui, par exemple, quand il se révèle à nous dans toute cette splendeur que vous voyez là-bas par la fenêtre. La nature et moi sommes devenus de très bons amis. Je m’en suis fait l’idée d’une sorte de déesse-mère que j’adore à la place du Dieu masculin. C’est un sacrilège peut-être, mais c’est pour moi un grand réconfort. Vous n’êtes cependant pas venue ici pour me parler de religion ?
— Je sais qui a tué Barkley, insista-t-elle. Je sais comment, quand et pourquoi il fut tué. Dites-moi la vérité, je vous prie. Je veux savoir maintenant pourquoi vous vous êtes accusé d’un crime que vous n’avez pas commis.
Kent alluma lentement son cigare, tandis que la jeune fille le regardait avec insistance.
— Je puis être fou, dit-il. Il est possible de l’être sans s’en douter : voilà ce qu’il y a d’étrange dans la folie. Mais si je ne suis pas un dément, j’ai tué Barkley. Si non, je dois être fou, car je suis bien convaincu que je l’ai tué. Peut-être est-ce vous qui êtes folle… Dans tous les cas, je crois bien que vous avez un crime sur la conscience, vous aussi. Est-ce que hier, sous les peupliers, vous n’avez pas tué à moitié ce pauvre Kedsty, en lui lançant un de vos regards ?
Il pensait qu’elle se troublerait au nom de l’inspecteur Kedsty. Elle lui demanda seulement, sans émotion apparente :
— Qui vous a dit cela ?
— Mon ami O’Connor.
— Ce géant à la figure rouge qui accompagnait M. Kedsty ?
— Lui-même. Il a été longtemps mon compagnon de piste. Il est venu me voir hier. Vos yeux lui ont tourné la tête. Mais savez-vous qu’ils sont beaux, vos yeux, des yeux dangereux ? Jamais je n’en ai vu d’aussi jolis. Ce n’est pas ce qui impressionna le plus mon camarade, c’est l’effet que vos yeux produisirent sur Kedsty, qui n’est pourtant pas homme à se laisser facilement démonter. Ah ! il n’a pas tergiversé pour donner à O’Connor l’ordre de libérer Mac Trigger ; puis il vous a suivie. Imaginez-vous qu’il a passé la fin de la journée à savoir qui vous êtes. Mais il ne découvrit ni cuir, ni poil. Je vous demande pardon, je veux dire qu’il n’a rien pu savoir sur votre compte. Nous avons pensé que vous étiez cachée dans le bungalow de Kedsty. Je ne vous contrarie pas en vous parlant ainsi, n’est-ce pas ? On doit du reste tout pardonner à un homme qui va mourir.
Elle eut quelques secondes un air de dignité froissée ; mais elle reprit aussitôt son attitude sympathique, et il regretta d’avoir agi si brutalement. Volontiers il aurait fait taire sa curiosité et oublié les soupçons d’O’Connor. Mais le coup était porté et il attentait la riposte.
— Vraiment, dit-elle en inclinant la tête avec une coquetterie enjouée, vraiment vous ne voulez pas m’avouer que vous avez menti ? Soit ! je n’insiste plus, mais sachez que je sais. Je vous félicite encore. Seulement…
Elle s’interrompit net et baissa les yeux, tandis que ses doigts tourmentaient les franges de sa ceinture. Visiblement elle cherchait à donner à sa pensée une forme atténuée. Elle eut un geste d’impatience et se décida à dire d’un ton sec :
— Avez-vous songé à ce qui se passerait si vous ne mouriez pas ?
— Je n’aurai pas l’occasion de faire cette supposition-là.
— Je suis sûre, moi, que votre blessure n’est pas mortelle. Et alors ?
— Alors j’avalerai la purge du camarade ; on me pendra haut et court, voilà tout.
Elle fit comme si elle n’avait point entendu cette sarcastique réponse. Se levant, elle déclara sur le ton d’une ardente sympathie :
— Non, vous ne mourrez pas. Je suis venue pour vous dire de ne pas vous tourmenter, car on pensera à vous. Je ne puis encore mieux m’expliquer, mais je tâcherai de vous revoir avant peu. J’ai voulu pour l’instant vous prévenir.
A ce moment même Kent éprouva une douleur si aiguë qu’il pensa toucher au moment fatal prévu par Cardigan. Comme elle le regardait avec une expression attendrie, et qu’il se sentait devenir pâle, il se révolta dans son amour-propre. Allait-elle supposer qu’il pâlissait d’émotion ? Il put surmonter sa douleur et eut assez d’énergie pour répliquer d’un ton plaisant :
— C’est donc en ange libérateur que vous êtes apparue ? Voilà qui est aimable ! Dans ce cas je veux savoir votre nom. Marette…
— Marette Radisson.
— De quel coin du ciel êtes-vous accourue à mon secours ?
— Je viens de loin, en effet ; d’un endroit que nous appelons la « Vallée du Silence ».
Elle désigna le Nord.
— Le Nord ! s’exclama-t-il.
— Oui, l’extrême-Nord, très loin.
Elle lui tendit la main.
— Attendez. Ne partez pas encore.
— Non, il faut que je parte, dit-elle en reculant vers la porte. Je suis déjà restée trop longtemps. Vous trouvez que j’ai des yeux dangereux. Je ne veux pas faire de vous une nouvelle victime. C’est égal, vous êtes d’un beau courage. Adieu… Au revoir… On pensera à vous.