JAMES-OLIVER CURWOOD
LE GRIZZLY
MIS EN FRANÇAIS PAR MIDSHIP
PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
MCMXXVI
DU MÊME AUTEUR
Nomades du Nord (traduit de l’anglais par Louis Postif).
Kazan (traduit de l’anglais par Paul Gruyer et Louis Postif).
Le Piège d’Or (traduit de l’anglais par Paul Gruyer et Louis Postif).
Les Chasseurs de Loups (mêmes traducteurs).
Bari, chien-loup (traduit de l’anglais par Léon Bocquet).
Les Cœurs les plus farouches (traduit de l’anglais par Léon Bocquet).
EN PRÉPARATION
Les Chasseurs d’Or (mêmes traducteurs).
Le Bout du Fleuve (idem).
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
Vingt-cinq exemplaires
sur papier pur fil Lafuma, numérotés de 1 à 25.
(Sept de ces exemplaires — les numéros 1 à 7 — n’ont pas été mis dans le commerce.)
Tous droits de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.
LE GRIZZLY
CHAPITRE PREMIER
LE MONARQUE ET SON DOMAINE
Silencieux et immobile comme un grand roc teinté de roux, Tyr laissait errer son regard sur l’étendue de son domaine.
Il n’avait pas la vue perçante ; les grizzlys ont des yeux trop petits et trop écartés pour bien voir.
A une distance d’un demi-mille, il eût certes pu distinguer une chèvre alerte des « Rocheuses » ou bien un mouton de montagne ; mais, par delà, le monde pour lui n’était plus qu’un vaste mystère, un brouillard léger de soleil ou bien un rideau de ténèbres.
Grâce à Dieu, pour sa sauvegarde, son ouïe très fine, son odorat particulièrement développé, lui avaient permis d’estimer à coup sûr ce qui se passait hors de son champ de vision.
S’il s’immobilisait ainsi, c’est que montait de la vallée et lui parvenait aux narines une senteur inusitée, une odeur qui ne s’associait avec aucun de ses souvenirs et qui l’émouvait étrangement.
En vain son esprit lent de brute avait cherché à la comprendre.
Pas celle d’un caribou, sûrement… il en avait tué maintes fois. Pas celle d’une chèvre ni d’un mouton. Encore moins celle d’une marmotte paresseuse et grasse se chauffant au grand soleil sur un rocher.
Les marmottes constituaient son ordinaire favori.
Non, c’était un fumet bizarre qui ne l’irritait pas, somme toute, qui ne l’effrayait pas non plus !
Il en était curieux ; pourtant, il ne s’était pas mis en quête. La prudence le retenait.
Si Tyr avait eu le pouvoir de distinguer clairement les choses, même à une distance de deux milles, ses yeux ne l’eussent pas renseigné sur l’origine de cette odeur venue, apportée par le vent, des fonds lointains de la vallée.
Il s’était arrêté au bord d’un petit plateau en cuvette creusé au flanc de la montagne, et qui s’évasait, verdoyant, à l’issue d’un col escarpé.
Il se tapissait, ce plateau, — on était au début de juin — d’herbe douce parsemée de fleurs : violettes pâles, myosotis, jacinthes et ancolies sauvages.
Au centre s’étalait une mare de boue liquide où Tyr aimait à patauger toutes les fois que ses pattes lui faisaient mal.
A l’Est, à l’Ouest et au Nord, s’étageaient les hauts contreforts si grandioses des Montagnes Rocheuses, dont la rudesse s’atténuait sous la caresse du soleil.
Du haut en bas de la vallée, des brèches entre les grands pics et des crevasses sinueuses, des éboulis monstrueux, du dessous des neiges éternelles, provenait un murmure berceur. C’était la musique de l’eau.
Les trilles des sources brodaient gaiement sur l’air allègre des ruisseaux, se mêlaient au chœur des cascades.
Dans l’air flottaient de chauds parfums.
Juin et juillet se mariaient, fin de printemps, début d’été ; la terre éclatait de verdure.
Les premières fleurs éclaboussaient de taches violentes rouges, jaunes ou pourpres, le flanc ensoleillé des monts. Et tout ce qui vivait chantait… les marmottes issues de leur trou, les loirs pompeux sur leurs terriers, les gros bourdons qui butinaient de fleur en fleur, les éperviers dans la vallée et les aigles au-dessus des pics.
Oui, Tyr lui-même avait chanté en pataugeant dans la boue tiède quelques instants auparavant : ce n’était ni un rugissement, ni un grognement, ni une plainte. C’était une sorte de ronron qu’il émettait toutes les fois qu’il avait lieu d’être content. Les ours chantent comme ils peuvent ! Or, cette odeur mystérieuse avait soudain troublé pour lui la paix de ce jour idéal.
Immobile, il flairait le vent.
Elle l’intriguait, elle l’inquiétait sans pourtant l’alarmer vraiment. Et il était aussi sensible à cette nouvelle odeur étrange que la langue d’un enfant peut l’être à la première goutte de whisky.
Enfin un grondement de menace roula comme un tonnerre lointain aux cavités de sa poitrine.
Monarque absolu sur ses terres, il avait fini par comprendre qu’il ne devait pas tolérer l’intrusion de cette odeur dont il ignorait la nature et dont le possesseur n’était pas soumis à sa souveraineté.
Il se souleva lentement, développa ses neuf pieds dix pouces, et s’assit sur son arrière-train comme un chien dressé l’eût pu faire, croisant ses pattes formidables de devant sur ses pectoraux.
Depuis dix ans qu’il était né et qu’il vivait dans la montagne, jamais, mais jamais il n’avait flairé une odeur analogue.
Il la défia. Il l’attendit, sans se cacher, sûr de sa force.
Il était de taille monstrueuse, musclé comme l’étaient ses ancêtres redoutables, les ours des cavernes, et beau en sa toison nouvelle, d’un beau brun doré sous le soleil.
Ses avant-bras avaient au moins le diamètre de la taille d’un homme ; les dix plus longues de ses griffes étaient des poignards acérés. Ses deux canines supérieures, aiguës comme des pointes de stylet, mesuraient largement deux pouces ; et, entre ses mâchoires puissantes, il pouvait broyer sans effort le cou d’un caribou robuste.
Comme la plupart des grizzlys, il ne tuait pas pour le plaisir. D’une horde de caribous, il choisissait une seule victime et la dévorait entièrement jusqu’à la moelle du dernier os.
C’était un monarque paisible.
Il n’imposait qu’une seule loi :
— Laissez-moi vivre ! disait-il.
Et son attitude l’exprimait impérieusement, cette loi, tandis qu’assis sur l’arrière-train, il flairait cette odeur étrange !
En sa force massive, en sa solitude et en sa suprématie, il était semblable à la montagne. Il n’avait pas plus de rivaux sur son territoire de chasse qu’elle n’en avait dans le ciel.
Comme elle, sa race dominait depuis des âges et des âges. Leur histoire était parallèle.
Nul n’avait osé contester ses droits à la suzeraineté sauf des mâles de son espèce. Avec de pareils adversaires, il s’était battu loyalement plus d’une fois en duel, à mort.
Il était tout prêt à combattre de nouveau quiconque refuserait de se plier à ses décrets sur l’étendue de son domaine. Jusqu’au jour où il serait vaincu, il était dictateur, arbitre ou despote, comme il lui plaisait.
Sa dynastie était maîtresse, depuis des millénaires peut-être, des riches vallées et des pentes vertes. Il était roi de droit divin, seigneur suzerain de son fief, et avait prouvé sa maîtrise par la force, ouvertement, sans cautèle ni stratégie.
Il était détesté et craint ; mais il ne détestait personne et ne connaissait pas la crainte. Au surplus, il était honnête. C’est pourquoi il pouvait attendre, de pied ferme et sans émotion bien apparente, l’être qui venait et dont l’odeur lui parvenait des profondeurs de la vallée.
Cependant qu’il humait toujours l’air de son nez brun si sensible, un vague instinct héréditaire, legs de générations passées, se réveillait confusément en sa conscience obscurcie.
Bien que jamais il n’eût flairé ce fumet tout particulier, il finissait par lui sembler qu’il le reconnaissait pourtant.
Non pas qu’il pût se figurer l’être nouveau dont il émanait, mais il savait confusément que cet être lui serait nuisible.
Pendant dix minutes, Tyr garda une immobilité de pierre ; puis le vent changea quelque peu, et l’odeur s’atténua pour s’en aller progressivement.
Tyr souleva ses oreilles plates. Il tourna son énorme tête, lentement, afin d’embrasser d’un regard la pente verdoyante et la petite plaine en coupelle.
L’odeur étrange était déjà oubliée maintenant que l’air parfumé n’en gardait pas trace.
Il retomba sur ses quatre pattes et commença sa chasse aux loirs.
Il était comique au possible… lui qui pesait huit cents kilos… de se donner autant de mal pour capturer ces bestioles de dix centimètres de longueur !
Et pourtant Tyr n’hésitait pas à creuser pendant plus d’une heure avec la dernière énergie, pour pouvoir savourer enfin un loir, cette friandise suprême !
Il découvrit un trou situé à sa convenance et se mit à gratter la terre comme un chien.
Il était sur la crête d’une pente.
Une ou deux fois peut-être, au cours de la demi-heure qui suivit, il leva la tête et flaira… mais l’odeur qu’avait apportée le vent venu de la vallée ne polluait plus l’air léger !
CHAPITRE II
LANGDON
La haute futaie s’éclaircissait ; la vallée s’élargit soudain ; Langdon arrêta son cheval, fit entendre un clapement de langue, signe chez lui du plus vif plaisir, passa sa jambe droite par-dessus le pommeau de bois de sa selle et attendit tranquillement.
A deux ou trois cents mètres derrière, encore masqué par les sapins, Bruce avait des difficultés avec « Poêle-à-frire », une jument de bât fort peu disciplinée.
Jim Langdon sourit joyeusement en entendant vociférer son camarade, qui menaçait d’étriper ou d’écarteler l’animal récalcitrant.
Le vocabulaire imagé dont Bruce se servait pour décrire les châtiments qu’il promettait à ses bêtes indifférentes faisait le bonheur de Langdon… car son brave compagnon n’eût pas gratifié d’un coup de houssine cette gale de « Poêle-à-frire » elle-même, s’il lui avait pris fantaisie d’aller se rouler sur le dos, avec sa charge, dans la boue.
L’un après l’autre les six chevaux sortirent de la haute futaie. Bruce montait le dernier des six.
Il était assis sur sa selle comme un pantin dont les ficelles se seraient cassées partiellement, attitude qu’il avait acquise à bourlinguer dans la montagne, parce qu’il avait quelque peine à distribuer gracieusement ses cinq pieds huit de chair et d’os sur le maigre dos d’un cayusse[1].
[1] Cheval de montagne mâtiné de mulet.
Dès qu’il parut, Langdon sauta de son bidet et se tourna vers l’évasement de la vallée.
Les picots de sa barbe blonde, une barbe d’homme qui se rase, ne cachaient pas le hâle profond, produit de cinq semaines passées en plein air dans la montagne.
Il avait ouvert sa chemise à la gorge, exposant son cou tanné par le soleil et le vent.
Ses yeux perçants étaient gris-bleu et il fouillait le paysage qui s’épanouissait devant lui, avec l’ardente expression du chasseur né, ou bien encore de l’explorateur de terres vierges.
Il pouvait avoir trente-cinq ans, passait une partie de sa vie dans le Far-North encore désert, et l’autre à décrire dans les livres ses sensations de voyageur et d’amoureux de la nature.
Son compagnon, guide et ami, était de six mois son cadet, et son inférieur par la taille. Bruce, fier de son anatomie, lui contestait cet avantage et ne ratait pas l’occasion d’affirmer à propos de tout :
— Dame, j’ai pas fini de grandir !
Il rejoignit Jim, redressa son long corps de pantin cassé.
L’écrivain, d’un geste expressif, désigna l’espace devant lui.
— As-tu jamais vu quelque chose qui vaille cela ? demanda-t-il.
— Beau pays, acquiesça le guide… et un chic endroit pour camper. Il doit y avoir du caribou de ces côtés-ci et de l’ours. Nous avons besoin de viande fraîche. Passe-moi une allumette, veux-tu ?
C’était une habitude chez eux que d’allumer, toutes les fois qu’il était possible, leurs deux pipes avec une unique allumette.
Ils accomplirent donc gravement cette cérémonie rituelle en étudiant le paysage.
Cependant que, voluptueux, Langdon exhalait les premières bouffées de fumée odorante, Bruce désigna d’un signe de tête la haute futaie dont ils sortaient.
— Chic endroit pour planter sa tente, je t’assure old top… Du bois sec, de l’eau courante… et des sapins. On pourrait lâcher les chevaux dans la jolie petite clairière que nous venons de traverser. L’herbe à buffle y est haute en diable…
L’écrivain regarda sa montre.
— Il n’est que trois heures… on devrait peut-être continuer un peu ! Mais si t’as envie de rester, faisons la pause deux ou trois jours et voyons ce que le pays a dans le ventre… Ça te va ?
— Tu penses ! Non, mais est-ce épatant ?
Il se laissa choir, en parlant, se cala le dos à un roc, et braqua une longue-vue de cuivre, relique de la guerre civile, en l’appuyant sur ses genoux.
Langdon décrocha de sa selle une jumelle prismatique achetée très cher à Paris.
Ensemble, épaule contre épaule, bien acagnardés, ils se mirent à étudier les pentes boisées et les vertes déclivités de la montagne devant eux.
Ils étaient sur le territoire du gros gibier, dans le pays que Langdon appelait « l’inconnu » et qu’à son avis aucun blanc n’avait dû fouler avant eux.
C’était une contrée tourmentée où chaque vallée s’encaissait entre des chaînes prodigieuses. Il leur avait fallu vingt jours d’ascensions, de marches forcées, pour parcourir cent milles à peine.
L’après-midi même ils avaient franchi la passe du Divide, qui fend le ciel d’Est en Ouest, et ils contemplaient maintenant les pentes et les pics prestigieux de la chaîne du Firepan.
Ils avaient quitté le 10 mai les avant-postes extrême-Nord de la civilisation et l’on était au 30 juin. Depuis un mois, les traces de l’homme se raréfiaient de plus en plus. Ils avaient enfin réussi à atteindre un territoire vierge ! Jamais chasseur ni prospecteur n’avait foulé cette vallée.
Elle s’étendait, mystérieuse et prometteuse, devant eux.
Langdon, au moment de percer cette énigme et de soulever le coin du voile, sentait en lui naître une joie profonde et rare que seuls comprendront ceux qui purent, faunes indiscrets, surprendre nue la nature encore inviolée !
Pour son ami et camarade, le bon guide Bruce, avec lequel il s’était enfoncé déjà cinq fois dans les déserts du Nord, toutes les vallées, toutes les montagnes étaient à peu près analogues. Il était né au milieu d’elles, y avait vécu, y mourrait.
Bruce rompit d’un brusque coup de coude la contemplation de Langdon.
— J’ai vu la tête d’un caribou… dans une échancrure de rocher à environ un mille et demi ! annonça-t-il sans quitter l’oculaire de sa longue-vue.
— Et moi j’aperçois une chèvre et ses chevreaux sur l’éboulis de la première montagne à droite, répliqua Langdon… et… par George !… Voilà-t’y-pas un bouquetin qui la considère tendrement du haut d’un piton de grès rouge ! Il a une barbiche aussi belle que celle de ce brave Oncle Sam !… Bruce, sans blague, c’est un Paradis que nous avons découvert là.
— Ça m’en a l’air, accorda Bruce en repliant ses longues jambes pour mieux appuyer sa lorgnette. Si y a pas de l’ours par ici… je veux bien qu’on me coupe la main…
Pendant cinq minutes, ils se turent. Derrière eux leurs chevaux broutaient, tout en s’ébrouant, l’herbe épaisse.
La musique de l’eau les berçait et la vallée semblait dormir sous un océan de lumière… sommeiller plutôt. Elle était pareille à un grand chat paisible qui se fût chauffé au soleil, et qui ronronnait doucement.
Langdon continuait à observer le bouquetin en sentinelle lorsque Bruce parla de nouveau :
— J’aperçois un grizzly, mon vieux, et un fameux, annonça-t-il sans se départir de son calme.
Langdon se dressa en sursaut.
— Où ça ? demanda-t-il, alerte.
Il se pencha pour évaluer la direction de la longue-vue avec un frisson de plaisir.
— Tu vois cette espèce de pente verte sur le deuxième épaulement ? par delà le ravin, là-bas ?… indiqua Bruce un œil fermé, l’autre toujours à l’oculaire. Il est à mi-hauteur en train de chasser le loir… tu vois pas ?
Langdon braqua ses prismatiques sur la pente, et l’instant d’après il poussa une exclamation…
— Eh ben ! mon vieux.
— T’as vu ?
— Tu parles… Je le distingue comme s’il était à quatre mètres de mon nez. C’est le roi de tous les grizzlys qui hantent les Montagnes Rocheuses.
— Si ce n’est lui, c’est donc son frère ! déclara le guide. Tabernacle ! Y dépasse ton « huit pieds deux pouces » d’une douzaine de centimètres. Écoute, veux-tu que je te dise…
Il s’arrêta à cet instant psychologique afin d’extraire une énorme chique de sa poche et y mordit à belles dents sans quitter de l’œil sa lorgnette… Veux-tu que je te dise… Eh ben ! le vent est en notre faveur, et il se soucie de nous comme d’une pomme !
Il décroisa ses longues jambes et se leva, prenant son temps. Langdon était déjà debout.
En de pareilles occasions, il y avait entre eux une entente, une compréhension tacites qui rendaient les mots inutiles. Ils ramenèrent leurs huit chevaux à la lisière de la futaie, les attachèrent par leurs longes, sortirent leurs courtes carabines des fontes de cuir et les chargèrent en glissant dans le magasin douze cartouches, par précaution.
Puis, pendant deux ou trois minutes, ils étudièrent à l’œil nu la pente, où l’ours chassait le loir, et ses approches immédiates.
— Nous pourrions nous glisser peut-être par le ravin, suggéra Jim.
Bruce approuva.
— Oui, ça vaut mieux ; on l’approchera à trois cents mètres avant qu’il ait pu nous flairer… Il nous sentirait, y a des chances, si nous montions juste derrière lui.
— On l’aura sûrement.
— Peut-être bien !
Ils s’engagèrent, sans se cacher, dans des prairies d’herbes vivaces. Tant qu’ils ne seraient pas à moins d’un demi-mille du grizzly, celui-ci ne pouvait les voir. Le vent avait changé d’ailleurs et leur soufflait dans la figure.
Leur marche rapide devint bientôt une espèce de pas gymnastique et ils se mirent à côtoyer le bas de la pente, de telle sorte que, pendant un petit quart d’heure, un boqueteau leur cacha l’ours.
Dix minutes plus tard, ils étaient à l’entrée même du ravin : une crevasse, une rigole creusée dans la montagne par le passage d’une cascade printanière, tarie après la fonte des neiges.
Bruce souffla en un chuchotement :
— C’est toi qui vas monter, Jimmy… Cet ours ne peut faire que deux choses, trois au maximum si tu le rates ou que tu le blesses légèrement : ou bien il te cherchera noise… ou bien il filera par le col… ou bien il dévalera la pente pour se trotter par la vallée.
Nous ne pouvons pas l’empêcher de se défiler par le col.
S’il t’attaque, tu n’as qu’à te laisser dégringoler par la ravine. Tu iras toujours plus vite que lui. Mais j’ai une vague intuition qu’il se défilera par ici si tu ne l’as pas du premier coup ! C’est pourquoi je m’en vais l’attendre… Bonne chance, vieux Jim, et au revoir !
Sur ce, il alla s’embusquer derrière un rocher, point duquel il pouvait surveiller notre ours.
Et Langdon, s’agrippant des mains et des pieds aux aspérités, s’aidant des coudes et des genoux, commença son ascension.
CHAPITRE III
TYR
De toutes les créatures vivantes en cette vallée endormie, Tyr était le plus occupé. S’il dormait d’octobre à avril, tout l’hiver, sans interruption, et si, d’avril en mai encore, il se permettait fréquemment de faire la sieste en se chauffant au grand soleil, sur un rocher, il déployait sans fermer l’œil, plus de quatre heures sur vingt-quatre, une activité formidable.
Il était fort occupé lorsque Jim Langdon commença son ascension de la ravine.
Il venait juste de réussir à capturer son loir, vieux mâle à la bedaine d’échevin dont il n’avait fait qu’une bouchée, et terminait sa collation en avalant quelques limaces et en happant avec sa langue des fourmis rouges au goût de poivre qu’il capturait en retournant de grosses pierres avec ses pattes.
Quatre-vingt-dix pour cent des ours sont gauchers. Tyr était droitier. Il en tirait un avantage dans la lutte, la pêche et la chasse, car la patte droite d’un grizzly est bien plus longue que la gauche, tellement plus longue même qu’il serait réduit à voyager en cercles s’il perdait son sixième sens infaillible de l’orientation.
Tout en quêtant de-ci de-là, Tyr s’avançait vers la ravine. Sa grosse tête se balançait à quelques centimètres du sol.
A une courte distance, sa vision avait une acuité, une netteté microscopiques, et ses nerfs olfactifs étaient d’une telle sensibilité qu’aveugle il eût pu attraper facilement une fourmi rouge.
Il choisissait de préférence les pierres plates. Sa dextre formidable aux longues griffes était adroite et préhensile comme une main !
Sitôt la pierre soulevée, il reniflait, dardait sa langue rouge et râpeuse, une fois, deux fois, et passait à la pierre suivante.
Il prenait sa tâche au sérieux, très semblable à un éléphant qui eût cherché des cacahouettes au milieu d’une balle de foin.
Au moment où il s’apprêtait à retourner une nouvelle pierre, Tyr s’arrêta, la patte en l’air.
Pendant une pleine minute, il demeura immobile. Puis il tourna lentement la tête, le nez presque contre le sol.
Il avait senti vaguement une odeur des plus agréables. Elle était si vague qu’il eut peur d’en perdre la trace s’il remuait. Aussi demeura-t-il sur place jusqu’au moment où il fut sûr qu’il ne pouvait pas se tromper.
Alors il parcourut deux mètres à contre-pente, en balançant doucement sa tête de gauche à droite et en reniflant fréquemment.
L’odeur devint beaucoup plus forte. Deux mètres encore et Tyr la put localiser exactement.
Elle émanait de sous un roc, un roc qui devait bien peser deux cents kilos au minimum.
Tyr le déplaça sans grande peine… Aussitôt, tout effarouchée et poussant un cri suraigu, une gerboise s’enfuit sautillante. Mais le gros Tyr n’en avait cure, ayant découvert, soigneusement empilés dans un creux de mousse, près d’un buisson, des tubercules dont l’odeur l’avait attiré.
C’étaient des sortes de pommes de terre de la grosseur d’une cerise, sucrées et riches en amidon. Tyr s’en régala, émettant un ronron profond de plaisir ; puis se mit en quête d’autre chose.
Il s’approchait de plus en plus du débouché de la ravine sans entendre ni sentir Langdon, lorsqu’un bruit insolite le fit tomber en arrêt brusquement.
En escaladant la coulée, le chasseur avait détaché une pierre sous son talon.
La pierre rebondit, entraînant une avalanche minuscule, mais particulièrement sonore.
A six cents mètres au-dessous, Bruce lâcha un furieux juron. Il avait vu Tyr s’arrêter, et il s’apprêtait à tirer malgré la distance bien trop grande, au cas où l’ours s’enfuirait, comme il le pensait, vers le col.
Pendant trente secondes peut-être, Tyr demeura figé sur place, puis, à l’amble, délibérément se dirigea vers la ravine.
Langdon, essoufflé, maudissait en lui-même sa mauvaise fortune, se démenait pour arriver enfin au sommet du boyau, dont il n’était pas à dix mètres.
Il entendit que Bruce criait, sans bien saisir l’avertissement. Des pieds, des mains, il s’agrippa avec une énergie suprême.
Il allait se hisser enfin par un dernier rétablissement sur une sorte de petite corniche, à quatre yards du plateau, lorsqu’il leva soudain les yeux.
Son cœur bondit dans sa poitrine et il demeura pétrifié, incapable de faire un mouvement.
Juste au-dessus de lui, une tête monstrueuse venait d’apparaître. Tyr le regardait, gueule ouverte, crocs découverts, langue pendante. Ses yeux brûlaient d’un feu vert-rouge.
Telle fut la première rencontre du grand grizzly avec les hommes.
Dès qu’il eut empli ses poumons de l’odeur chaude de Langdon, Tyr se détourna brusquement, comme s’il avait flairé la peste.
Pour grimper plus facilement, le romancier avait passé sa carabine en bandoulière. Il ne pouvait donc pas tirer… d’ailleurs les pierres glissaient sous lui et les points d’appui lui manquaient.
En un élan fou, il parvint à gravir les tout derniers mètres. Il lui fallut soixante secondes pour épauler sa carabine.
Tyr était à cent cinquante yards, se hâtait au petit galop vers l’entrée du col, analogue à une grosse boule munie de pattes.
Au pied de la ravine claqua une détonation suraiguë. C’était Bruce qui ouvrait le feu.
Langdon, à genoux, l’imita.
Il suffit parfois d’une minute pour changer une destinée. Il ne fallut que dix secondes pour modifier celle de Tyr.
Ce fut comme si l’un des éclairs qu’il avait pu voir bien souvent zigzaguer dans le ciel d’orage lui avait pénétré la chair. Et avec cette première douleur, lancinante comme une brûlure, lui parvint le rugissement amplifié des carabines.
Il n’était pas à deux cents mètres de la ravine, lorsque la balle le frappa, comme un coup de fouet, fit champignon sur la peau dure et lui laboura l’épaule gauche sans effleurer l’os heureusement.
Il en était à trois cents mètres, lorsqu’il fut frappé de nouveau, cette fois à la hauteur des côtes.
Ni l’une ni l’autre des deux balles n’avaient pu ébranler sa masse. Vingt balles tirées à cette distance ne l’eussent certainement pas tué.
Mais la deuxième l’arrêta net et il fit volte-face avec un rugissement qui ressemblait au beuglement d’un taureau fou ; clameur de rage qui s’entendit à plus d’un mille aux alentours.
Bruce brûlait sa septième cartouche sans résultat à sept cents mètres. Langdon, lui, rechargeait son arme, et Tyr s’offrit ouvertement, défiant l’ennemi inconnu qu’il ne pouvait plus distinguer.
Et puis, à la septième balle de Langdon, un sillon de feu lui laboura longuement l’échine.
Alors Tyr, effrayé soudain par cette foudre d’un nouveau genre et impuissant à la combattre s’achemina vers la brèche du col.
Il perçut d’autres de ces roulements analogues à du tonnerre, mais la foudre ne le frappa plus.
Péniblement, douloureusement, il se mit à descendre la pente de l’autre versant de la montagne.
Il savait qu’il était blessé, mais il ne pouvait pas comprendre la nature exacte de son mal. Une fois, au cours de la descente, il s’arrêta quelques instants et une petite mare de sang se forma près de sa patte gauche.
Il la flaira, un peu inquiet, et prit la direction de l’Ouest. Plus tard l’odeur de l’homme flotta de nouveau jusqu’à ses narines, apportée par le vent volage.
Tyr avait bonne envie pourtant de s’arrêter, de s’allonger pour calmer le lancinement de ses blessures avec sa langue, mais il se hâta davantage, car il avait appris une chose que jamais plus il n’oublierait, à savoir : que l’odeur de l’homme s’accompagne toujours de douleur !
Il atteignit le fond du val et s’enfonça dans la futaie, particulièrement épaisse, pour gagner le lit d’un ruisseau dont le cours reliait entre elles les deux parties de son domaine.
Il le regagnait, ce ruisseau, toutes les fois qu’il était blessé ou bien malade, instinctivement, et aussi à la fin d’octobre, quelques jours avant d’hiverner.
Il y avait à cela une raison : il était né dans la futaie d’accès difficile située à la source dudit ruisseau ; ses jeunes années s’étaient passées au milieu des buissons chargés de baies savoureuses, abondant dans cette retraite inexpugnable. C’était son chez lui exclusif, la seule partie de son domaine où il ne tolérait personne. Il permettait à d’autres ours, noirs, bruns ou grizzlys, de hanter les marches éloignées de son fief, pourvu qu’ils s’éloignassent sans barguigner à son approche.
Il les laissait chasser, pêcher, dormir au soleil sur ses terres, à la condition implicite qu’ils se reconnussent pour vassaux.
Tyr n’était pas un égoïste et n’abusait pas de sa force pour chicaner ses congénères, quitte à réaffirmer parfois sa suzeraineté absolue. En ce cas, il y avait bataille. Et toujours, après ses victoires, Tyr regagnait cette même vallée, remontait le cours du ruisseau, afin de guérir ses blessures.
Il progressait plus lentement cette fois-ci que ces fois-là, car il éprouvait une douleur effroyable dans l’épaule gauche. Elle lui faisait même tellement mal que souvent sa patte cédait et qu’il manquait de trébucher.
A plusieurs reprises, il entra jusqu’à l’épaule dans l’eau glacée des lacs minuscules échelonnés sur le parcours du ruisseau. Ses blessures cessèrent de saigner, mais la douleur devint plus forte.
Le soleil déclinait déjà lorsque le grizzly atteignit la petite mare de boue glaiseuse qui lui servait de médecin.
Sa mâchoire inférieure pendait. Son énorme tête était lourde. Il avait perdu malgré tout une forte quantité de sang. Il était las et son épaule lui faisait si mal qu’il avait envie de la déchirer à belles dents pour en arracher ce feu étrange.
La petite mare de boue glaiseuse avait trente pieds de diamètre. La glaise y était fraîche et douce ; Tyr y entra jusqu’aux aisselles et se coucha tout doucement sur son pauvre côté blessé.
La glaise calma le lancinement, fit emplâtre sur les plaies à vif et Tyr poussa un long soupir de soulagement et de bien-être.
Pendant longtemps, il demeura dans ce bain moelleux de boue. Le soleil se coucha, l’obscurité vint, les étoiles emplirent le ciel, Tyr frissonna au souvenir du tonnerre employé par l’homme pour lui infliger la douleur.
CHAPITRE IV
LE PLAN DE CHASSE
A la lisière de la futaie, Langdon et Bruce étaient assis la pipe aux lèvres après dîner, les pieds aux tisons rougeoyants d’un feu de camp à demi mort.
L’air du soir fraîchit brusquement et Bruce se leva pour jeter une brassée de branches sèches et de bûches sur les brandons. Puis il étendit de nouveau sa longue carcasse sur la mousse, cala sa tête et ses épaules confortablement contre un tronc, et ricana comme une crécelle pour la cinquante et unième fois :
— Que le diable vous emporte, grommela le romancier, toi et ton rire !
— Je te dis que je l’ai touché deux fois, Bruce, deux fois au moins, tu m’entends ! Et je n’étais fichtrement pas dans une position favorable !
— Surtout quand il te regardait dans les yeux à trois pieds de toi… Ce qu’il a dû se payer ta tête ! répliqua Bruce, qui s’était fort amusé de la mauvaise chance de son compagnon et ami. Voyons, Jimmy, à cette distance, tu aurais dû l’abattre seulement en lui soufflant dessus !
— Je t’ai déjà dit vingt fois que je portais ma carabine en bandoulière : ah ! bougre d’âne…
— Drôle d’endroit pour mettre son flingot quand on va chasser le grizzly !
— Dame ! la ravine était à pic… Fallait bien que je m’agrippe avec les pieds et les mains pour monter… J’aurais dû me servir des dents si elle avait été plus raide !
Langdon se mit sur son séant, secoua les cendres de sa pipe et la bourra de tabac frais.
— En tout cas, Bruce, ce grizzly-là est la plus fière bête des Rocheuses !
— Il aurait fait un beau tapis dans ton cabinet, mon vieux Jim, si tu n’avais pas eu l’idée de mettre ton flingue en bandoulière.
— Oh ! j’aurai sa peau, sois tranquille, dans mon studio cet hiver, affirma Langdon fermement… J’y suis décidé… dès demain nous nous lancerons sur ses traces… Je passerai l’été ici, s’il le faut, pour avoir son « scalp ». Je le préfère à dix autres ours… Il avait bien neuf pieds dix pouces… Je ne regrette pas, somme toute, de ne l’avoir pas tué du coup. Il est touché et sera méfiant… on aura du mal à l’avoir… mais ça sera un fameux sport.
— Du tintouin il nous en donnera et du fil à retordre aussi… Je ne te souhaite pas de le rencontrer dans le courant de la prochaine semaine, avant que ses plaies ne se cicatrisent à vif ; surtout si tu as ton fusil en bandoulière cette fois encore.
— Ça t’irait d’établir ici un camp permanent pour changer ?
— Oui, tu parles ! on ne trouvera pas mieux : viande fraîche à souhait, beau pâturage et eau courante… vraiment chic !
Bruce reprit au bout d’un instant :
— Il a dû être durement touché… Il saignait fort en haut de la passe…
A la lueur du feu, Langdon se mit à nettoyer son arme.
— Pas de danger qu’il se défile ?… Tu ne crains pas qu’il cède la place ? questionna-t-il un peu anxieux.
— Qu’il se défile, qu’il cède la place… Peut-être que oui, s’il était noir… Mais c’est un grizzly, sacrebleu… et il se considère sûrement comme le seigneur de ce domaine… Bien probable qu’il se méfiera de cette vallée pendant quelque temps… Mais je te parie mes bottines qu’il ne songe pas à émigrer !
— Si tu tiens vraiment à sa peau… nous l’aurons un beau jour ou l’autre !
— J’y tiens, réitéra Langdon avec une emphase véritable… Il doit battre tous les records de taille et de poids constatés. J’y tiens même fichtrement, vieux Bruce… Tu crois que tu seras capable de le pister demain matin ?
Bruce hocha la tête.
— C’est probable… mais pister ne suffira pas. Il faudra poursuivre surtout… Un grizzly touché n’arrête plus et change de place constamment. Sans quitter son fief, il tâchera de se montrer le moins possible sur les pentes nues, comme hier. Pour bien faire, il faudrait les chiens… Enfin Metoosin arrivera avec la meute d’ici trois jours, et quand les Airdales seront lâchés… je lui promets de l’agrément à ce vieux grizzly des familles !
Langdon visa un point du feu à travers le canon poli de sa carabine nettoyée, et hocha la tête.
— A vrai dire, je me demande si Metoosin pourra nous rejoindre de sitôt ? Nous avons traversé des passes qui s’enchevêtrent bigrement, qui sont tellement accidentées…
— Cet Indien-là suivrait notre piste si nous voyagions sur du roc, déclara Bruce d’un ton confiant. Il sera ici d’ici trois jours, à moins que les chiens n’aient été assez idiots pour s’attaquer à quelque porc-épic en route. Quand ils seront là…
Il se leva et s’étira.
— Quand ils seront là… quelle noce, mes amis ! conclut-il. Je suis certain que ces montagnes sont si pleines d’ours que tes dix chiens seront massacrés en huit jours, reprit-il au bout d’un instant… Veux-tu parier, dis ?… Paries-tu ?
Jim referma et fit claquer le verrou de sa carabine.
— Il n’est qu’un ours auquel je tienne, dit-il dédaignant le pari, et j’ai comme une vague idée que nous l’aurons demain matin.
— Tu as beau être spécialiste de la chasse à l’ours, mon vieux Bruce, je n’en pense pas moins, s’il te plaît, qu’il est trop rudement touché pour se balader tant que ça.
Ils avaient établi deux couches d’aiguilles de sapin moelleuses auprès du feu, et l’écrivain, suivant l’exemple de son guide, y étala ses couvertures.
La journée avait été rude… aussi dormit-il comme un sourd sitôt qu’il se fut étendu.
Il dormait encore, lorsque Bruce s’éveilla en même temps que l’aube.
Le guide enfila ses brodequins, laça ses guêtres et s’en fut, à travers l’herbe lourde de rosée, à la recherche des chevaux.
Lorsqu’il revint, les bottes trempées, une bonne demi-heure après, tirant leurs deux chevaux de selle et cette rosse de « Poêle-à-frire », Langdon avivait seul un bon feu.
Langdon aimait à se rappeler la fameuse chandelle qu’il devait à des matinées analogues. Huit ans plus tôt, les médecins l’avaient condamné sans appel et maintenant, grâce à cette vie, il était robuste comme un roc et jouissait d’une carrure d’athlète.
Les premières roseurs du soleil coloraient les sommets des monts. L’air était chargé de parfums, celui des fleurs, de la rosée et des grands sapins des Rocheuses.
Il avait envie de crier, de chanter et de siffloter, mille fois plus démonstratif que son compagnon, insensible à la joie claire de cette aurore.
Tandis que Bruce sellait les bêtes, Langdon préparait le « bannock » qu’il baptisait de pain de sauvage, faisait frire les « steaks » de mouton et revenir les pommes de terre.
Le soleil montrait son visage à l’Est lorsqu’ils sortirent du camp. Ils traversèrent la vallée à cheval et mirent pied à terre pour gravir la pente trop raide, tirant leurs montures par la bride.
Il ne leur fut pas difficile de découvrir la piste de Tyr. A l’endroit où le grand grizzly s’était arrêté pour rugir s’étalait une grosse goutte de sang. Dès lors, ils n’eurent plus guère qu’à suivre ce chapelet de larmes rouges.
Trois fois, au cours de la descente dans l’autre vallée, les chasseurs trouvèrent de petites mares de sang coagulé sur les rochers, marquant les stations de Tyr.
Ils s’engagèrent dans la futaie et ils atteignirent le ruisseau ; là, des empreintes de Tyr, bien visibles sur le sable noir, les amenèrent à s’arrêter.
Le guide écarquilla les yeux. Une exclamation d’étonnement échappa aux lèvres de Langdon et, sans qu’ils échangeassent un mot, ils tirèrent d’un commun accord chacun un mètre de leur poche et s’agenouillèrent près des empreintes.
— Quinze inches et quart !… émit Langdon.
— Quinze inches et demi ! triompha Bruce. La plus belle que j’aie jamais vue n’avait que quatorze et demi… reprit-il avec quelque chose comme du respect dans le ton. L’ours qui l’avait laissée fut tué dans l’Athabasca, l’autre été… et il passait pour le plus gros spécimen de la Colombie britannique et du Canada… Jimmy, celui-ci les bat tous !
Ils poursuivirent et mesurèrent d’autres empreintes sur le bord de la toute première mare où Tyr avait baigné ses plaies saignantes. Les mesures ne variaient guère.
Après, ce fut plus rarement qu’ils trouvèrent des taches de sang.
Il était dix heures et demie lorsqu’ils arrivèrent à la mare de boue glaiseuse, près de la source, et virent la marque du corps de Tyr.
— Il doit être plutôt touché, affirma Bruce d’une voix basse. Il y a passé toute la nuit !
Une impulsion commune leur fit lever les yeux à ce moment. A un demi-mille devant eux, les montagnes devenaient abruptes et la vallée se resserrait en une sorte de gorge sombre.
— Sûr qu’il doit être salement touché, répéta Bruce très convaincu, sondant le terrain devant lui… Il se peut qu’il ne soit pas loin. Autant attacher les chevaux et continuer seuls, si tu veux.
Ils attachèrent donc les chevaux au tronc d’un grand sapin propice et soulagèrent « Poêle-à-frire » d’une partie de son chargement.
Puis, l’arme prête, l’œil au guet, ils s’enfoncèrent, précautionneux, dans le silence de la gorge.
CHAPITRE V
MUSKWA
Tyr avait franchi la gorge à l’aube. S’il avait les membres engourdis lorsqu’il sortit de son bain de boue, la douleur qu’il éprouvait à la suite de ses blessures s’était atténuée de moitié. Son épaule lui faisait toujours mal, mais infiniment moins qu’au cours de la soirée précédente. Un malaise général subsistait pourtant. Il était réellement malade et, s’il avait été un homme, il aurait été dans un lit.
Il parcourut lentement la gorge, la tête lourde, les pattes molles. Lui, le chercheur infatigable de nourriture, il ne songeait pas à manger… Il n’avait pas faim, seulement soif. Avec sa langue chaude, il lapait fréquemment l’eau fraîche des ruisselets et, plus fréquemment encore, il se tournait à demi et flairait le vent.
Il savait que l’odeur de l’homme, que l’étrange tonnerre, que cette foudre encore plus inexplicable se trouvaient derrière lui.
Toute la nuit, il était resté sur ses gardes, et il se méfiait encore maintenant…
En créant Tyr, le Grand Esprit avait décrété qu’il serait son propre médecin et que certaines plantes amères constitueraient pour lui une panacée souveraine. Aussi, tout en s’enfonçant dans la gorge, flairait-il, le nez au sol, chaque buisson au passage.
Il atteignit ainsi une petite oasis de verdure au milieu des rocs où poussaient en abondance les kinnikinnics vivaces. Les fruits n’en étaient pas encore rouges, mais amers comme du fiel : ils contenaient un astringent tonique dénommé uva-uva ; Tyr en mangea quelques livres.
Plus loin, il découvrit des baies saponifères déjà plus grosses que des chasselas. Les Indiens les connaissent bien, ces baies, et en mâchent quand ils ont la fièvre. Tyr en absorba avant de continuer. Elles aussi étaient amères.
Poursuivant sa route, il flaira les arbres et trouva enfin celui qu’il cherchait. C’était un pin rouge, un grand pin dont une entaille laissait couler la résine fraîche, le plus efficace de tous les médicaments connus, et Tyr le lécha avec sa langue. Ce faisant, il absorbait non seulement de la térébenthine, mais également toute une pharmacopée indispensable à son état.
Le soleil n’était pas tout à fait levé lorsque Tyr arriva à l’extrémité de la gorge. Il s’arrêta quelques instants devant l’entrée d’une grotte basse qui s’enfonçait profondément dans l’intérieur de la montagne.
Elle n’avait pas plus de quatre pieds de haut et guère plus de huit de large ; mais elle était assez profonde et tapissée de sable blanc.
A une époque lointaine, un petit ruisseau avait jailli de cette caverne, dont le fond constituait une sorte de chambre, un abri très confortable pour un ours qui hiverne lorsque la température dépasse cinquante degrés au-dessous.
Dix ans plus tôt, la mère de Tyr s’était installée dans cette caverne pour y dormir tout l’hiver, et lorsqu’elle en était sortie, quelque peu chancelante sur ses pattes, pour humer l’air vif du printemps, trois oursons gras l’accompagnaient.
Tyr était l’un de ces trois-là.
Il était presque aveugle alors, car un ourson n’y voit que peu avant d’atteindre cinq semaines. Il n’avait pas non plus grand poil, car les grizzlys naissent comme les hommes, à peu près complètement nus. Depuis lors, Tyr avait hiverné huit fois, et considérait cette caverne comme son home.
Il avait grande envie d’y pénétrer maintenant. Il avait envie d’aller se coucher tout au fond et d’y attendre la disparition de son malaise.
Pendant deux ou trois minutes, il hésita, huma l’air tiède à l’entrée de la grotte et puis flaira le vent qui lui venait en poupe.
Un instinct obscur le poussa à continuer.
A la sortie de la gorge, Tyr s’engagea sur une pente assez raide, orientée vers l’Ouest.
Le soleil était déjà haut lorsqu’il atteignit le sommet et, pendant quelques instants, il se reposa en contemplant l’autre moitié de son domaine.
Cette seconde vallée était encore plus merveilleuse que la première, que celle parcourue par Bruce et Langdon quelques heures auparavant. Elle avait bien deux milles de large et se déroulait à perte de vue en un grand panorama vert, noir et or.
Vue du point culminant sur lequel se tenait Tyr, elle semblait un immense parc. Les flancs de la montagne se couvraient de verdure presque jusqu’au sommet, et jusqu’à mi-hauteur s’érigeaient des petits bois de pins qu’on eût dit plantés par l’homme. Quelques-uns de ces boqueteaux étaient d’un bel effet décoratif ; d’autres couvraient des acres et des acres.
Et au pied des pentes, de chaque côté, telles des franges ornementales, couraient des bandes étroites ininterrompues de forêts.
Entre ces deux bandes d’un vert sombre s’étalait la vallée ouverte, prairie moelleuse et onduleuse, tachetée de pourpre par l’herbe à buffle, de mauve par la sauge montagnarde, de blanc par la rose sauvage.
Dans le creux de cette vallée courait un ruisseau. Tyr descendit environ de quatre cents mètres et puis se dirigea vers le Nord le long de la pente verte, passant d’un boqueteau à l’autre, à cent cinquante ou deux cents mètres au-dessus de la frange de forêt.
A cette hauteur, à mi-chemin entre les prairies de la vallée et les premiers rochers dénudés des pics, il rencontrait fréquemment du petit gibier.
Déjà, de gros loirs commençaient à lézarder au soleil.
Leur long sifflement doux et fugitif, agréable à entendre parce qu’il rompt la monotonie du bourdonnement de l’eau, emplissait l’air d’une cadence musicale.
De temps en temps, l’un d’eux faisait entendre tout proche un coup de sifflet aigu d’avertissement et puis s’aplatissait sur son rocher au passage du grand grizzly.
Et, pendant quelques instants, plus un sifflement ne troublait le doux ronron de la vallée.
Mais Tyr ne songeait pas à la chasse ce matin-là.
Deux fois il rencontra des porcs-épics, morceaux de choix s’il en fût, et il les laissa passer sans y prêter autrement attention.
L’odeur chaude du caribou endormi lui parvint, issue d’un fourré… Il ne ralentit même pas sa course.
Pendant deux heures, il avança bon train vers le Nord, à mi-hauteur des pentes, avant de descendre à travers bois vers le ruisseau.
La glaise adhérente à sa blessure commençait à durcir, et de nouveau il s’enfonça jusqu’aux épaules dans une petite mare et y demeura quelques minutes.
L’eau courante emporta presque toute la terre.
Pendant deux heures encore, il suivit le cours du ruisseau, buvant fréquemment.