JAMES-OLIVER CURWOOD

LES
CHASSEURS
DE LOUPS

HACHETTE

Copyright by Librairie Hachette, 1929.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

LES CHASSEURS DE LOUPS

A mes camarades du Grand Désert du Nord, à ces compagnons fidèles avec qui j’ai partagé les joies et les peines des longues pistes silencieuses, et spécialement à Mukoki, mon guide Peau-Rouge et ami bien-aimé, en témoignage de ma reconnaissance, je dédie ce livre.

JAMES OLIVER CURWOOD.

CHAPITRE PREMIER
LE COMBAT DANS LES MÉLÈZES

Le lourd et froid hiver étendait son premier manteau sur le Grand Désert canadien. La lune se levait, boule rouge mouvante, éclairant d’une faible lueur le vaste silence blanc. Pas un bruit n’en brisait la calme désolation. La vie diurne s’était éteinte et il était trop tôt encore pour que s’éveillassent les voix errantes des créatures nocturnes.

Au premier plan s’estompait, sous la lueur lunaire et à la clarté diffuse de millions d’étoiles, un grand amphithéâtre de rochers, au fond duquel dormait un lac gelé. Sur la pente de la montagne s’élevait la forêt de sapins, noire et sinistre. Un peu plus bas, des mélèzes bordaient le lac de leur muraille, à demi courbés sous le fardeau de la neige et de la glace, qui les écrasait, dans les impénétrables ténèbres. Du côté opposé aux mélèzes, aux sapins et à la montagne, le cirque rocheux s’échancrait vers une plaine blanche infinie, découverte et sans arbres.

Un énorme hibou blanc émergea de l’obscurité, en dépliant son vol. Puis il jeta, d’une voix chevrotante, un hululement doux, qui semblait annoncer que bientôt allait s’ouvrir l’heure mystique des hôtes de la nuit.

La neige, qui avait chu en abondance durant la journée, avait cessé de tomber. Pas un souffle ne passait dans l’air et ses flocons étaient restés accrochés aux plus petites brindilles des ramures. Quoiqu’il ne fît pas de vent, le froid était intense. Un homme qui serait demeuré immobile fût, en une heure, tombé gelé sous sa morsure.

Soudain le silence se rompit. Un cri s’éleva, sonore et lugubre, quelque chose comme une plainte inexprimable, une plainte non humaine, qui, si un homme l’eût entendue, aurait fait battre plus vite le sang dans ses veines et se crisper ses doigts sur la crosse de son fusil. Le cri venait de la plaine blanche et se répercutait dans la nuit. Il se tut ensuite et le silence qui lui succéda à nouveau en parut plus profond. Le hibou blanc comme un gros flocon de neige, s’envola muettement, à tire-d’ailes, par-dessus le lac gelé.

Puis, au bout de quelques instants, le cri plaintif recommença mais plus faible. Un habitué du Grand Désert Blanc, dressant l’oreille et scrutant les ténèbres, n’eût pas hésité à reconnaître la clameur sauvage, de souffrance et d’agonie, d’une bête blessée et à demi conquise.

Lentement, en effet, avec la prudence que doit suivre l’angoisse des longues heures d’une journée de chasse, un magnifique élan mâle s’avançait dans la lumière de la lune. Sa tête superbe, pliant sous le poids de sa massive ramure, se tournait vers le bois de mélèzes qui était de l’autre côté du lac. L’animal reniflait l’air dans cette direction et ses narines se dilataient. Derrière lui, il laissait une coulée de sang. Blessé à mort sans doute et se traînant à peine sur la neige molle qui couvrait la glace, il espérait visiblement trouver dans l’abri des arbres un ultime refuge.

Comme il était près d’atteindre son but, il s’arrêta et rejeta sa tête en arrière, le museau levé vers le ciel, en pointant en avant ses longues oreilles. C’est l’attitude familière aux élans lorsqu’ils écoutent. Et leur ouïe est si fine qu’ils perçoivent, à un mille de distance, le clapotis d’une truite faisant des soubresauts dans l’eau vive. Mais aucun bruit ne troublait le silence, semblait-il, que, de temps à autre, les hululements funèbres du hibou blanc, qui ne s’était pas éloigné. Le puissant animal demeurait cependant immobile et, tandis qu’une petite mare de sang s’élargissait dans la neige, sous son poitrail, il écoutait toujours. Quels sons mystérieux, imperceptibles à l’ouïe humaine, parvenaient donc à ses oreilles effilées ? Quel danger se tenait en embuscade dans la noire forêt de sapins, qu’elles interrogeaient ? Les reniflements avaient repris. Aspirant l’ombre, ils allaient maintenant de l’est à l’ouest, mais se dirigeaient surtout vers le nord.

Ce que l’élan seul, d’abord, entendait, on ne tarda pas à le distinguer. Une lointaine rumeur, à la fois lamentable et féroce, croissait, puis s’évanouissait, puis croissait encore, se faisant de minute en minute plus précise. C’était le hurlement des loups !

Ce que le nœud coulant du bourreau est à l’assassin condamné à mort, ce que les fusils en joue sont à l’espion qui s’est fait prendre, ce cri des loups l’est à la bête blessée, dans le Grand Désert canadien. Le vieil élan rabaissa sa tête et ses larges cornes et, ranimant toutes ses forces, il se mit à trotter, au petit trot, vers la forêt de sapins. Plus éloignée de lui, mais plus dense aussi que le petit bois de mélèzes, il comprenait instinctivement, sous son crâne épais, qu’elle lui serait, s’il pouvait l’atteindre, une plus sûre retraite.

Mais alors… Oui, alors, tandis qu’il cheminait, il s’arrêta à nouveau. Si brusquement que ses pattes de devant fléchirent sous lui et qu’il s’écroula dans la neige. La détonation d’un fusil avait, cette fois, retenti !

Le coup avait dû partir à un mille au moins, à deux milles peut-être. Mais son éloignement n’enlevait rien à la crainte qui avait fait tressaillir le roi du Nord agonisant. Le matin de ce même jour, il avait entendu retentir un pareil bruit, qui lui avait apporté, dans ses parties vitales, une inconnue et profonde blessure. Tant bien que mal, il se remit debout. Il renifla au nord, à l’est, à l’ouest. Puis, retournant sur ses pas, il vint s’enfouir dans la masse glacée des mélèzes.

Après le coup de fusil, le silence était retombé. Il durait depuis dix minutes environ lorsqu’un glapissement rapide déchira l’air, plus proche cette fois. Un autre lui répondit, puis un second, puis un troisième, et ce fut bientôt un chœur à pleine gorge de toute la bande des loups.

Une silhouette d’homme, presque aussitôt, émergea du bois de mélèzes. Le teint de son visage était cuivré, comme celui d’un Indien.

Il avança de quelques yards[1]. Puis se retournant vers l’obscure muraille :

[1] Le yard vaut 0 m. 91 centimètres. (Note des Traducteurs.)

« Venez, Rod, cria-t-il. Nous sommes dans le bon chemin et le campement n’est plus loin. »

Une voix répondit : « Me voici, Wabi. »

Quelques minutes se passèrent et un autre jeune homme, de sang blanc, apparut. Il avait dix-huit ans au plus. De sa main gauche, il s’appuyait sur un gros gourdin. Son bras droit, qui semblait gravement blessé, était enveloppé dans un grand foulard, servant de bandage improvisé. Sa figure était toute égratignée et saignait. L’ensemble de sa démarche indiquait qu’il en était arrivé au dernier degré de l’épuisement.

Il fit encore quelques pas, en chancelant, respirant par saccades. Puis le gourdin glissa de ses doigts sans nerfs et il ne tenta même pas de le ramasser. Conscient de sa faiblesse, il plia les genoux et s’affaissa dans la neige.

Wabi lui tendit la main, pour l’aider à se relever.

« Croyez-vous, Rod, pouvoir continuer ? »

Le jeune homme se remit sur ses pieds.

« J’ai bien peur que non, murmura-t-il. Je suis à bout. »

Et il retomba sur le sol.

Wabi déposa son fusil et s’agenouilla vers son compagnon.

« Nous aurions pu facilement, dit-il, camper ici, en attendant le jour, s’il nous était resté plus de trois cartouches.

— Trois seulement ? interrogea Rod.

— Pas une plus. C’est de quoi abattre deux ou trois loups. Je ne pensais pas, en partant vous chercher, vous trouver si loin. »

Devant Roderick il se plia en deux, comme un couteau de poche que l’on referme.

« Passez vos bras autour de mon cou, dit-il, et tenez-moi bien. »

Wabi se releva avec son fardeau, portant Rod sur ses puissantes épaules.

Il allait se remettre en marche lorsque résonna le cri de chasse des loups, tellement près qu’il s’arrêta, hésitant.

« Ils ont découvert notre piste ! déclara-t-il. Nous ne pouvons songer à les gagner de vitesse. Avant cinq minutes ils seront ici. »

Une vision terrible traversa son cerveau, celle d’un autre adolescent mis en pièces devant ses yeux par les « outlaws » du Nord[2]. Et il frémit. Tel allait donc être le sort de son compagnon, et le sien propre… A moins que… En laissant tomber le blessé de ses épaules et en l’abandonnant, il pouvait fuir encore. A cette pensée, sa face se crispa et il eut un ricanement farouche. Abandonner Roderick ! Ce matin même, n’avaient-ils pas, en une première échauffourée avec les outlaws, fait le coup de feu côte à côte ? Près de lui Roderick n’était-il pas tombé dans la bataille, le bras déchiré ? S’ils devaient, dans un instant, affronter la mort, ce serait encore de compagnie. Ensemble ils mourraient.

[2] Outlaw, hors la loi. (Note des Traducteurs.)

Le parti de Wabi fut rapidement pris. Il regagna, portant Rod, le bois de mélèzes. La seule chance de salut qui s’offrait à eux était de se hisser sur un des arbres et d’y attendre que les loups se fussent dispersés avec le jour. Ils courraient le risque, à vrai dire, de mourir de froid durant ce temps. Ce serait, entre les loups et eux, une lutte d’endurance.

Wabi s’arrêta au pied d’un gros mélèze, dont les branches chargées de neige pendaient jusqu’à terre, et déposa Rod sur le sol. A la lumière de la lune, qui maintenant était haute dans le ciel et brillante, il regarda le jeune blanc qui, les yeux mi-clos et les membres flasques, avait à demi perdu connaissance. Sa figure était d’une pâleur mortelle, et, devant ce visage spectral, le cœur fidèle de Wabi se serra d’angoisse.

Mais, avant même qu’il eût songé comment il pourrait monter le blessé dans son refuge aérien, son oreille, exercée aux bruits du désert, avait tressailli. Les loups arrivaient !

Il les avait devinés, plus qu’il ne les avait entendus. Car, en approchant, les féroces chasseurs avaient tu leurs glapissements. Sans les attendre, témérairement, avec un grand cri, il bondit au-devant d’eux.

Ils n’étaient plus qu’à quelques pieds du bois lorsqu’il arriva pour leur barrer la route. Ils ne formaient qu’un petit groupe, l’avant-garde sans doute. Sans perdre un instant, Wabi mit en joue et tira. Un hurlement de douleur lui apprit que le coup avait porté. Il épaula, une deuxième fois, et visa si bien qu’il vit le second loup sauter en l’air, comme mû par un ressort, et retomber à plat dans la neige, sans même un cri. Les autres alors se dispersèrent, non sans emporter avec eux le cadavre du mort, pour l’aller dévorer un peu plus loin.

Revenu vers Rod, Wabi vit avec satisfaction que celui-ci, surmontant son immense faiblesse, avait repris un peu de vie. Il grimpa dans le mélèze et le tira après lui.

« C’est la seconde fois, dit Rod, que vous me sauvez. La première fois c’était d’une noyade bien réussie. Cette fois, c’est des loups. Je vous dois une fière chandelle ! »

Affectueusement il posa sa main sur l’épaule de son ami.

« Vous me l’avez bien rendu ce matin, répondit Wabi. Si vous êtes ainsi estropié, c’est pour moi. La blessure sanglante m’était destinée. Nous sommes quittes. »

Et les regards des deux jeunes gens se croisèrent en une confiance amie.

Le concert des hurlements avait recommencé. Wabi se hissa jusqu’au faîte de l’arbre pour observer. La horde sortait justement de la forêt de sapins, un peu plus haut sur la montagne, et dévalait sur ses pentes, à toute vitesse, se répandant parmi la neige en multiples points noirs pareils à des fourmis.

D’autres hurlements répondaient à ceux-ci, du côté du lac, qu’une autre bande traversait en courant. Les deux troupes voraces semblaient avoir pour objectif commun le bois de mélèzes et vouloir s’y réunir. Il y avait bien au total, près de soixante bêtes.

Wabi tira Rod, non sans peine, un peu plus haut dans l’arbre. Les deux hommes, avec l’unique cartouche qui restait, attendirent. Rod avait, dans la bagarre du matin, perdu son fusil et ses munitions.

Wabi, cependant, était remonté à son poste d’observation. Il vit bientôt que les deux bandes de loups s’étaient rejointes en effet et encerclaient le bois. Les animaux semblaient en proie à une vive exaltation. Ils venaient de rencontrer la petite mare de sang laissée par l’élan agonisant et relevaient la piste qui lui faisait suite.

« Que se passe-t-il ? » demanda Rod, à mi-voix.

Les yeux noirs de Wabi se dilatèrent et se mirent à briller d’un flamme ardente. Le sang palpitait dans ses veines et son cœur battait à se rompre.

« Ce n’est pas à nous qu’ils en veulent, répondit-il, après un moment de silence. Ils ne nous ont pas pistés, ni flairés, mais une autre proie. C’est notre chance. »

A peine avait-il parlé que les buissons et les branches craquaient à quelques pieds du mélèze et, droit au-dessous d’eux, les deux hommes purent voir une grosse masse d’ombre qui passait au triple galop. Wabi eut le temps de reconnaître un élan mâle, et il ignorait que c’était le même auquel il avait, au cours de la journée, envoyé une balle qui ne l’avait pas immédiatement abattu. Les loups serraient de près la bête, la tête au ras du sol, sur la piste empourprée, avec des cris rauques et des grognements affamés qui sortaient, par instants, de leurs mâchoires béantes.

Ce n’était pas pour Wabi un spectacle nouveau, mais il s’offrait pour la première fois aux yeux de Rod et, quoiqu’il n’eût duré que le temps d’un éclair, il y devait demeurer longtemps gravé. Longtemps Roderick devait revoir dans ses rêves la bête monstrueuse, qui se savait condamnée, fuyant dans la nuit neigeuse en jetant son lourd beuglement d’agonie, et la horde diabolique des outlaws du désert attachée à ses trousses, corps agiles et puissants, corps squelettiques, dont la peau collait sur les os, mais qui demeuraient indomptables et qu’affolaient la proximité de leur proie.

Car il était certain que l’élan succomberait, dans ce duel inégal, et que les loups se gaveraient de lui, jusqu’à la dernière parcelle.

« Et maintenant, dit tranquillement Wabi, nous pouvons redescendre à terre et continuer sans crainte notre chemin. Ils sont trop absorbés pour s’occuper de nous ! »

Il aida Rod à glisser jusqu’au sol, en lui maintenant les pieds. Puis il se courba devant lui, comme il l’avait déjà fait, et le chargea sur son dos.

Ils sortirent du bois de mélèzes et allèrent ainsi durant un mille, jusqu’à un petit torrent, dont la surface était gelée.

« Wabi, dit Rod, reposez-vous et laissez-moi marcher. Je sens que mes forces reviennent. Vous me soutiendrez seulement un peu. »

Tous deux continuèrent à cheminer. Wabi avait passé son bras autour de la taille du blessé. Ils parcoururent ainsi un autre mille.

Ils aperçurent alors, à un tournant de la vallée, une flamme qui brillait, joyeuse, près d’un boqueteau de sapins. Elle était encore distante d’un bon mille, mais il leur semblait qu’ils la touchaient de la main. Ils la saluèrent d’un cri d’allégresse. Wabi, posant son fusil et délaçant son bras de la taille de Rod, joignit ses deux mains devant sa bouche, pour s’en faire un porte-voix, et lança son signal habituel :

« Oua, ou, ou, ou, ou, ou, ou ! Oua, ou, ou, ou, ou, ou, ou ! »

L’appel s’en alla, dans la nuit tranquille, jusqu’au feu. Une forme ombreuse apparut dans la lueur de la flamme et retourna le cri.

« C’est Mukoki ! dit Wabi.

— Mukoki ! » fit Rod en riant, tout heureux de voir que la rude épreuve tirait à sa fin.

Mais, presque aussitôt, Wabi l’aperçut qui chancelait, pris de vertige. Il dut le maintenir à nouveau pour qu’il ne tombât pas dans la neige.

Si, ce soir-là, les regards des jeunes chasseurs, couchés devant le feu de leur campement, sur l’Ombakika gelé, avaient pu percer l’avenir et prévoir toutes les tragiques émotions qu’il leur réservait, alors peut-être auraient-ils reculé et, faisant route en arrière, seraient-ils revenus, sans plus, vers la civilisation. Peut-être aussi le terme heureux qui devait couronner leur longue randonnée les eût-il, en dépit de tout, entraînés en avant. Car l’amour des vibrations fortes est ancré dans le cœur de la robuste jeunesse.

Mais ils n’avaient pas à choisir entre cette double alternative, l’avenir demeurant fermé pour eux. Plus tard seulement, après bien des années écoulées, ils devaient, devant les bûches ronflantes du foyer familial, revoir dans son ensemble le tableau complet des aventures vécues par eux et, les revivant en imagination, y trouver de chers et ineffaçables souvenirs, auxquels ils n’auraient pas voulu désormais renoncer pour tout l’or du monde.

CHAPITRE II
COMMENT WABIGOON LE FILS PRIT GOUT A LA CIVILISATION

Un peu moins de trente ans avant l’époque où se déroule ce récit, un jeune homme, nommé John Newsome, quittait pour le Nouveau-Monde la grande ville de Londres. Le sort lui avait été cruel. Après qu’il eut perdu père et mère, il s’était vu ruiné et, du petit héritage familial, rien ne lui était demeuré.

Il débarqua à Montréal et, comme c’était un garçon bien éduqué, actif et entreprenant, il se fit rapidement une situation. Le patron qui l’employait lui accorda sa confiance et l’expédia comme agent, ou « factor », à sa factorerie de Wabinosh-House, fort loin vers le nord, dans la région désertique du lac Nipigon, vers la Baie d’Hudson.

Un chef de factorerie est roi de fait, dans son domaine. Au cours de la seconde année de son gouvernement, John Newsome reçut la visite d’un chef Peau-Rouge, nommé Wabigoon. Il était accompagné de sa fille, Minnetaki, dont une ville devait prendre un jour le nom, en hommage à sa beauté et à sa vertu. Minnetaki était alors dans l’éclat naissant de sa jeunesse et la beauté qui brillait en elle s’était rarement vue parmi les jeunes filles indiennes.

Ce fut le coup de foudre pour John Newsome, qui s’éprit sur-le-champ de la divine princesse. Ses visites furent des lors fréquentes au village indien où commandait Wabigoon, à trente milles de Wabinosh-House, dans les profondeurs du Grand Désert Blanc.

Minnetaki ne resta pas insensible à l’amour du jeune factor. Mais leur mariage, rapidement décidé, trouva dès l’abord, devant lui, un gros obstacle.

Un jeune chef indien, nommé Woonga, s’était épris lui aussi de Minnetaki. Celle-ci le détestait dans son cœur. Mais Woonga était puissant, plus puissant que Wabigoon, qui se trouvait sous sa dépendance directe pour les territoires de chasse qu’il avait coutume de fréquenter. D’où nécessité de le ménager. Minnetaki n’osait convoler avec celui qu’elle aimait.

Une violente rivalité s’établit entre les deux soupirants. Un double attentat en résulta contre la vie de Newsome, et Woonga expédia à Wabigoon un ultimatum, lui faisant savoir qu’il eût à lui accorder sa fille. Minnetaki répondit en personne, par un net refus, à cette sommation, et le feu de la haine en devint plus fébrile dans la poitrine de Woonga.

Durant une nuit noire, à la tête d’une troupe d’hommes de sa tribu, il tomba à l’improviste sur le campement de Wabigoon. Le vieux chef fut égorgé, ainsi qu’une vingtaine de ses gens, mais le but principal de l’attaque, qui était l’enlèvement de Minnetaki, échoua. Woonga fut repoussé avant d’avoir pu s’emparer de la jeune fille.

Un messager fut expédié en toute hâte à Wabinosh-House, afin d’apporter à Newsome la nouvelle de l’assaut qui avait eu lieu et de la mort de Wabigoon. Le jeune factor, avec une douzaine d’hommes déterminés, vola au secours de sa fiancée. Une seconde attaque de Woonga tourna nettement à son désavantage et il fut reconduit dans le Désert, tambour battant, avec de lourdes pertes pour les siens.

Trois jours après, Newsome épousait Minnetaki.

A partir de ce moment s’ouvrit une ère sanglante, dont le souvenir devait demeurer longtemps vivace dans les annales de la factorerie. Haine née de l’amour, devenue haine de race, inexpiable et sans fin.

Woonga se mit délibérément hors la loi, avec sa tribu entière, et il commença à exterminer, à peu près jusqu’au dernier, tous les anciens sujets de Wabigoon. Ceux qui purent échapper abandonnèrent leur ancien territoire et vinrent se réfugier aux alentours de la factorerie. Ce fut ensuite au tour des trappeurs engagés au service du factor, d’être perpétuellement traqués, et massacrés dans des embuscades.

Haine pour haine, menace pour menace furent rendues à Woonga et aux hommes de son clan. Et bientôt tous les Indiens, quels qu’ils pussent être, furent, à Wabinosh-House, considérés comme des ennemis. On les tint pour autant d’autres Woonga et, dans la conversation courante, on ne les appela désormais que les « Woongas ». Ils furent décrétés une bonne cible pour n’importe quel fusil.

Deux enfants, cependant, avaient sanctifié l’union de Newsome et de sa belle Peau-Rouge. L’aîné était un garçon qu’en l’honneur du vieux chef, son grand-père, on baptisa Wabigoon et, par abréviation, Wabi. L’autre était une fille, de quatre ans plus jeune, que Newsome avait tenu à nommer, comme sa mère, Minnetaki.

Chose curieuse le sang indien semblait couler, presque pur, dans les veines de Wabi. L’enfant était indien d’aspect, de la semelle de ses mocassins jusqu’au sommet du crâne. Il était cuivré et musculeux, aussi souple et agile qu’un lynx, rusé comme un renard, et tout en lui criait qu’il était né pour la vie du Désert. Son intelligence cependant était grande et surprenait le factor lui-même.

Minnetaki, au contraire, à mesure qu’elle grandissait, tenait moins de la beauté sauvage de sa mère et se rapprochait davantage des allures et de la grâce de la femme blanche. Si ses cheveux étaient noirs comme du jais, et noirs ses grands yeux, elle avait la finesse de peau de la race à laquelle appartenait son père.

Ç’avait été un des meilleurs plaisirs de Newsome de s’adonner à l’éducation de sa femme sauvage. Et tous deux n’avaient qu’un but commun, élever à la mode des enfants blancs la petite Minnetaki et son frère. Ils commencèrent par fréquenter, à Wabinosh-House, l’école de la factorerie. Ils furent ensuite envoyés, deux hivers durant, à celle, plus moderne et mieux organisée, de Port-Arthur, le centre civilisé le plus proche. Les deux enfants s’y montrèrent des élèves brillants.

Wabi atteignit ainsi sa seizième année et Minnetaki sa douzième. Rien, dans leur habituel langage, ne trahissait leur part d’origine indienne. Mais ils s’étaient, sur le désir de leurs parents, familiarisés également avec le langage ancestral du vieux Wabigoon.

Vers cette époque de leur jeune existence, les Woongas se firent plus audacieux encore dans leurs déprédations et leurs crimes. Ils renoncèrent complètement à tout travail honnête et ne vécurent plus que de leurs pillages et de leurs vols. Les petits enfants mêmes avaient sucé avec le lait la haine héréditaire contre les hôtes de Wabinosh-House, haine dont maintenant Woonga était presque seul à se rappeler l’origine. Si bien que le gouvernement canadien finit par mettre à prix la tête du chef Peau-Rouge et celle de ses principaux partisans. Une expédition en règle fut organisée, qui refoula les hors-la-loi vers des territoires plus lointains, sans que Woonga lui-même pût être capturé.

Lorsque Wabi eut dix-sept ans, il fut résolu qu’il s’en irait aux États-Unis, pendant une année, dans quelque grande école. Contre ce projet, le jeune Indien (presque tous le considéraient en effet comme tel et il en était fier) lutta avec énergie, mettant en avant mille arguments. Il avait, disait-il, pour le Grand Désert Blanc toute la passion de sa race maternelle. Toute sa nature se révoltait contre la prison qu’est une grande ville, contre ses rumeurs, son tumulte et sa boue. Non, non, il ne saurait jamais se faire à cette existence.

Alors intervint sa sœur Minnetaki. Elle lui demanda, elle le supplia de partir, d’aller là-bas pour une année, pas plus. Il reviendrait ensuite et lui raconterait tout ce qu’il aurait vu, il lui apprendrait à son tour tout ce qu’il aurait appris. Wabi aimait sa gentille petite sœur plus que tout au monde. Elle fit plus pour le décider que n’avaient fait les parents, et il partit.

Il se rendit à Détroit[3], dans l’État de Michigan, et trois mois durant, il s’appliqua au travail, avec conscience. Mais chaque semaine qui s’écoulait ajoutait au chagrin de son isolement, à ses regrets languissants d’avoir perdu Minnetaki, de n’avoir plus devant lui le Grand Désert Blanc, son libre espace et ses forêts. Chaque journée était pour lui un poids pesant et sa seule consolation était d’écrire, trois fois par semaine, à sa sœur aimée. Trois fois par semaine, encore que le courrier postal ne circulât que deux fois par mois, Minnetaki lui écrivait aussi des lettres non moins longues, où elle le soutenait et l’encourageait.

[3] Détroit, capitale de l’État de Michigan, à 700 kilomètres N.-O. de Washington, est situé à la frontière du Canada et des États-Unis, sur la rivière du même nom, qui fait communiquer ensemble les lacs Huron et Érié. (Note des Traducteurs.)

C’est au cours de sa vie solitaire d’écolier que le jeune Wabigoon lia connaissance avec Roderick Drew.

Comme Newsome, Roderick était un enfant du malheur. Lorsque son père mourut, si jeune était-il encore qu’il n’en avait même pas gardé le souvenir. Sa mère l’avait élevé et le petit capital qu’ils possédaient avait fondu peu à peu. Jusqu’au dernier moment elle avait lutté contre la gêne, afin de maintenir son fils au collège. Maintenant toutes ressources étaient épuisées et Roderick se préparait à abandonner ses études au terme de la semaine en cours. La nécessité devenait son maître farouche et c’est pour vivre qu’il allait falloir travailler.

Le boy décrivit sa peine au jeune Indien, qui s’était agrippé à lui, comme le naufragé à une bouée, et était devenu son inséparable. Et, lorsque Roderick fut rentré chez lui, Wabi alla lui rendre visite.

Mistress Drew était une femme fort distinguée, qui reçut Wabi avec amitié et ne tarda pas à lui porter une affection quasi maternelle. Sous cette influence réconfortante, il trouva moins anguleuse cette odieuse civilisation et son exil lui parut moins amer. Ce changement dans son esprit se refléta dans ses lettres à Minnetaki et il lui fit de la maison amie une description enthousiaste. Mistress Drew reçut de la mère de Wabi d’affectueux remerciements et une correspondance régulière s’établit entre les deux familles.

Dès que Wabi, qui ne connut plus dès lors la solitude, avait terminé sa journée de collège, il venait retrouver son ami, qui rentrait, de son côté, de la maison de commerce où il travaillait. Durant les longues soirées d’hiver, les deux boys s’asseyaient l’un à côté de l’autre, devant le feu, et le jeune Indien commençait à narrer l’existence idéale que l’on mène dans le Grand Désert Blanc. Rod écoutait de ses deux oreilles et, peu à peu, naissait et se développait en lui un irrésistible désir de connaître cette vie. Des plans s’échafaudaient, une foule d’aventures étaient imaginées. Mistress Drew écoutait, en souriant ou en riant, et ne disait pas non à tous ces projets mirifiques. Mais un jour arrive où tout prend fin. Wabi s’en retourna au Grand Désert Blanc, près de sa mère Peau-Rouge et de sa sœur Minnetaki. Les yeux des jeunes gens s’emplirent de larmes lorsqu’ils se séparèrent et Mistress Drew pleura aussi, en voyant partir le jeune Indien.

Le temps qui suivit fut douloureux à l’extrême pour Roderick. Huit mois d’amitié avec Wabi avaient fait surgir en lui comme une seconde nature et il lui sembla, lorsque partit son camarade, que quelque chose de lui-même s’en allait. Le printemps vint, puis l’été. Chaque courrier postal apportait de Wabinosh-House un paquet de lettres pour les Drews et en remportait un de Détroit.

L’automne arriva, et les gelées de septembre commençaient à tourner à l’or et au rouge les feuillages de la Terre du Nord, quand une longue lettre de Wabi suscita, dans le petit home des Drew, une grosse émotion, mêlée à la fois de joie et d’appréhension. Elle était accompagnée d’une seconde lettre du factor en personne, d’une troisième, de la mère Peau-Rouge, et d’un petit post-scriptum de la jeune Minnetaki. Les quatre missives demandaient instamment à Roderick et à Mistress Drew de venir passer l’hiver à Wabinosh-House.

« Ne craignez pas, écrivait Wabi, qu’une perte d’argent résulte pour vous de l’abandon momentané de votre place. Nous gagnerons ici, durant cet hiver, plus de dollars que vous n’en pourrez, en trois ans, récolter à Détroit. Nous chasserons les loups. La région en pullule et le gouvernement donne une prime de quinze dollars pour chaque scalp présenté. Au cours de chacun des deux derniers hivers, j’en ai tué quarante. Et j’estime que la chasse n’a pas été bonne. J’ai un loup apprivoisé qui sert d’affût. Quant aux fusils et au reste de l’équipement, ne vous en tourmentez point. Nous avons ici tout le nécessaire. »

Mistress Drew et son fils délibérèrent durant quelques jours sur cette proposition, avant d’envoyer une réponse à Wabinosh-House. Roderick suppliait d’accepter l’invitation. Il dépeignait la splendeur heureuse du séjour qui leur était offert, la belle santé qu’ils en rapporteraient. De cent façons différentes il présentait ses arguments et plaidait sa cause. La mère était moins enthousiaste. Dans la situation précaire où ils se trouvaient, n’était-il pas imprudent de quitter une situation modeste encore, mais assurée, et qui leur permettait une vie et un confort acceptables en somme. Les appointements de Roderick iraient en augmentant et, cet hiver même, seraient élevés à dix dollars par semaine.

Finalement, Mistress Drew céda. Elle consentait au départ de Rod, tandis qu’elle-même, qui redoutait quelque peu ce lointain déplacement, resterait pour garder le logis. Une lettre en ce sens fut expédiée à Wabinosh-House, en demandant des précisions sur l’itinéraire à suivre.

La réponse arriva trois semaines après. Le 10 octobre, Wabi se rencontrerait avec Rod à Sprucewood, sur la Rivière de l’Esturgeon, qu’ils remonteraient ensuite en canot jusqu’au lac du même nom. Là ils prendraient un billet pour le bateau du Lac Nipigon et ils arriveraient à Wabinosh-House avant que la glace naissante de l’hiver se refermât sur eux.

Les délais étaient courts pour les préparatifs nécessaires et, quatre jours après, Rod quittait sa mère pour monter dans le train qui l’amènerait à Sprucewood. Il y trouva, en débarquant, Wabi qui l’attendait, accompagné par un des Indiens de la factorerie. L’après-midi du même jour, ils commençaient à remonter la Rivière de l’Esturgeon.

CHAPITRE III
RODERICK TUE SON PREMIER OURS

Pour la première fois, Roderick s’enfonçait en plein cœur du Grand Désert du Nord.

Assis à l’avant du canot d’écorce de bouleau, avec Wabi tout près de lui, il buvait ardemment la sauvage beauté des forêts, aux essences variées, et des marais miroitants, devant lesquels ils glissaient sur l’eau comme des ombres, au claquement étouffé des rames. Son cœur palpitait d’une émotion joyeuse et ses yeux, sans cesse aux aguets, étaient à l’affût de voir paraître le gros gibier que Wabi lui avait dit fréquenter en grand nombre les rives de l’Esturgeon.

Sur ses genoux était posé le fusil à répétition de Wabi. L’air était vif et piquant, du froid de la nuit, au cours de laquelle il avait gelé. Par moments, des forêts de hêtres, au manteau d’or et d’incarnat, refermaient sur eux leurs masses compactes. D’autres forêts leur succédaient, de noirs sapins, qui descendaient jusqu’aux rives du fleuve. De l’eau des marécages surgissaient des bois de mélèzes.

Cette vaste et solitaire désolation n’allait pas sans une quiétude reposante, dans son mystère. Le silence n’en était troublé que par les bruits épars de la vie du Désert. Des perdrix, en gloussant, s’enfuyaient dans les buissons. Presque à chaque tournant de la rivière, des bandes de canards s’élevaient de l’eau, avec de grands battements d’ailes.

A un moment, Rod, sursautant, entendit parmi les arbustes riverains, à un coup de pierre du canot, un craquement singulier. Il vit leurs branches s’écarter et se plier.

« Un élan ! » murmura Wabi, derrière lui.

A ce mot, un tremblement le saisit et tout son corps frissonna d’émotion attentive. Il n’avait pas encore le sang-froid blasé des vieux chasseurs, ni l’indifférence stoïque avec laquelle les hommes de la Terre du Nord entendent autour d’eux ces multiples bruits des créatures sauvages. Rod, pour le gros gibier, en était à son début. Il n’allait pas tarder à faire connaissance de plus près avec lui.

Dans l’après-midi du même jour, au delà d’un coude de la rivière, que contournait légèrement le canot, une grosse masse de bois mort qui s’en était allée à la dérive, puis s’était butée contre le rivage, apparut tout à coup. Le soleil se couchait, derrière la forêt, dans une lumière jaune ardente, et sur le bois flottant, que ses rayons obliques venaient friser de leur lumière, une bête était posée.

Un cri aigu fusa, malgré lui, des lèvres de Roderick. C’était un ours qui, comme ses congénères aiment à le faire à l’approche des longues nuits d’hiver, chauffait ses membres velus aux feux ultimes de l’astre du jour.

L’animal était pris à l’improviste, et de tout près. Rapide comme l’éclair et se rendant compte à peine de ce qu’il faisait, Rod épaula, visa et tira.

L’ours, non moins prompt, avait déjà commencé à grimper sur la rive. Il s’arrêta un instant, comme s’il allait tomber, puis continua sa retraite.

« Vous l’avez touché ! cria Wabi. Vite, envoyez-lui une seconde balle ! »

Rod tira un second coup, qui parut ne produire sur l’ours aucun effet.

Alors, hors de lui, oubliant qu’il était sur un frêle canot, il sauta sur ses pieds, en un mouvement brusque, et tira un dernier coup sur la bête noirâtre, qui allait disparaître parmi les arbres.

Wabi et l’Indien se portèrent précipitamment à l’extrémité opposée du canot, afin de faire contrepoids. Mais leurs efforts furent vains. Déjà, perdant l’équilibre et ébranlé, par surcroît, par la percussion du fusil, Rod avait culbuté dans la rivière.

Avant qu’il eût disparu sous l’eau, Wabi avait saisi le fusil que Rod tenait encore.

« Ne faites pas de mouvements inutiles, s’exclamait-il, et cramponnez-vous à votre fusil ! N’essayez pas surtout de remonter dans le canot ! Nous passerions tous par-dessus bord… »

L’Indien, sur son ordre, ramena lentement l’embarcation vers la rive. Durant ce temps, Wabi avait peine à réprimer son envie de rire, en voyant émerger la tête ruisselante de son ami et sa mine déconfite.

« Par saint George ! ce coup était élégant pour un néophyte. Vous l’avez eu, votre ours ! »

Rod, en dépit de sa position fâcheuse, se rasséréna à cette bonne nouvelle. Dès qu’il eut atteint la terre ferme, il échappa à l’étreinte de Wabi qui, tout ému encore, prétendait le serrer dans ses bras, et il courut, sous les arbres, après son ours.

Il le trouva sur le sommet du coteau, bien mort, d’une balle qui lui avait traversé les côtes, et d’une autre qu’il avait reçue en pleine tête.

Alors, devant la première grosse pièce qu’il avait abattue, dégouttant d’eau et grelottant de tous ses membres, il jeta vers ses deux compagnons, qui étaient occupés à amarrer le canot, une série de cris de triomphe, qu’on aurait pu entendre à un demi-mille de distance.

Wabi accourut.

« L’endroit, dit-il, est excellent pour camper cette nuit. La chance nous a bien servis. Nous aurons, grâce à vous, un glorieux festin, et le bois ne manquera pas pour le faire cuire et établir notre abri. Voilà qui vous prouve que la vie vaut la peine d’être vécue sur la terre du Nord ! »

Puis il appela le vieil Indien :

« Holà, Muki ! »

Cet Indien était un proche cousin du vieux Wabigoon. Il s’appelait de son vrai nom Mukoki, et on l’appelait, par abréviation, Muki. Il avait été, depuis la tendre enfance de Wabi, son fidèle compagnon.

« Tu vas, Muki, me découper comme il convient ce gaillard-là. Tu veux bien, n’est-ce pas ? Pendant ce temps, je vais préparer le campement.

— Pouvons-nous conserver la peau ? interrogea Rod. C’est mon premier trophée, et dame…

— Certainement que nous le pouvons ! répondit Wabi. En attendant, donnez-moi un coup de main pour installer le feu. Cela vous empêchera de prendre froid. »

Roderick, en effet, dans la joie de ce premier campement, en avait oublié presque qu’il était trempé jusqu’aux os et que la nuit commençait à tomber.

Bientôt une longue flamme crépitante se dégageait de la fumée et jetait, à trente pieds à la ronde, sa chaleur et sa lumière. Wabi apporta du canot le paquet de couvertures et, après avoir fait déshabiller Roderick, l’y enveloppa chaudement, tandis que les vêtements mouillés étaient suspendus près du feu, pour y sécher.

Wabi se mit ensuite à confectionner, au grand émerveillement de Rod, un abri pour la nuit, qui promettait d’être froide. Tout en sifflant allègrement, le boy, ayant pris une hache du canot, se dirigea vers un bouquet de cèdres et commença à couper des brassées de leurs ramures. Rod ne voulut pas demeurer inutile et, liant autour de lui ses couvertures, il alla, silhouette carnavalesque et trébuchante, rejoindre Wabi.

Deux grandes branches fourchues furent d’abord plantées verticalement dans le sol, à huit pieds d’écartement l’une de l’autre. Sur les deux fourches un petit arbre fut posé horizontalement, afin de former l’arête du toit. A droite et à gauche, une demi-douzaine d’autres grosses branches s’inclinèrent vers le sol, en guise de charpente, et sur elles s’empilèrent les ramures de cèdre. Au bout d’une demi-heure de travail, la cabane avait déjà pris forme.

Elle se terminait, en même temps que Muki achevait de dépouiller et de dépecer son ours. D’autres ramures furent étendues sur le sol, pour servir de lits, tout odorantes de résine. Et, tandis que luisait devant lui le grand feu et qu’autour du campement la nuit déserte se faisait plus épaisse et plus noire, Rod songeait que nulles descriptions d’un livre, aucune image dont aucun livre était orné, n’égalaient la présente réalité.

Bientôt de larges tranches d’ours furent mises à rôtir au-dessus des braises rouges, l’arôme du café, dans sa bouillotte, se mêla à la bonne odeur des gâteaux de farine dont le feu faisait grésiller la graisse, sur un petit fourneau, Rod connut alors que ses plus beaux rêves se réalisaient.

Au cours de la nuit, le jeune citadin se plut à écouter, dans la lueur du feu, les palpitantes histoires que contaient, à tour de rôle, Wabi et le vieil Indien. Et l’aube le trouva encore éveillé, prêtant l’oreille au hurlement lointain d’un loup, aux clapotis mystérieux qui montaient de la rivière et à la note perçante du cri des oiseaux de nuit.

Pendant les trois jours qui suivirent, en cours de route, Roderick continua ses expériences.

Par un beau matin glacé, avant que ses compagnons se fussent éveillés, il quitta sans rien dire le campement, armé du fusil de Wabi. Il envoya deux coups de feu à un daim rouge, qu’il manqua, les deux fois. Il s’essouffla ensuite, sans plus de résultat, à la poursuite d’un caribou[4], qui lui échappa en se jetant à la nage dans le Lac de l’Esturgeon, et sur lequel il tira sans effet trois coups à longue distance.

[4] Le cariboo ou caribou est une sorte de renne de l’Amérique du Nord. (Note des Traducteurs.)

CHAPITRE IV
RODERICK SAUVE MINNETAKI

Ce fut par un magnifique après-midi que, sur le bateau où ils avaient pris place et qui fendait l’eau calme du Lac Nipigon, le regard perçant de Wabi découvrit le premier les maisons faites de bûches de Wabinosh-House, blotties sur la lisière d’une immense forêt, dont on ne voyait pas la fin.

A mesure qu’ils approchaient, il désignait du doigt, à Rod, joyeusement, les magasins de la factorerie, le petit groupe des maisons des employés, et celle du factor, qui allait s’ouvrir devant lui et l’accueillir.

Lorsque le rivage ne fut plus très éloigné, un canot s’en détacha et vint au devant du bateau. Les deux boys virent un mouchoir blanc s’agiter, pour les saluer. Wabi répondit par un cri d’allégresse et tira en l’air un coup de fusil.

« C’est Minnetaki ! cria-t-il. Elle m’avait bien promis d’épier notre arrivée et de venir elle-même à notre rencontre. »

Minnetaki ! Un petit frisson nerveux courut sur la peau de Rod. Mille fois, Wabi, au cours des soirées passées devant le foyer de Mistress Drew, lui avait dépeint la jeune fille. Toujours il avait associé sa sœur à la conversation, aux projets ébauchés et, peu à peu, sans même s’en rendre compte, Roderick s’était épris d’un amour de rêve pour celle qu’il n’avait jamais vue.

Les deux jeunes gens et Mukoki la rejoignirent aussitôt, dans un canot du bord. Avec un petit cri de joie, et toute rieuse, Minnetaki se pencha vers son frère, pour l’embrasser. En même temps, ses yeux noirs jetèrent, vers celui dont elle avait tant ouï parler, un regard curieux.

Elle avait alors quinze ans et, comme à cet âge toutes les filles de sa race, elle était svelte et élancée, et avait, presque déjà, la taille d’une femme. D’une vraie femme elle avait, inconsciemment, la grâce et les gestes. Un flot de cheveux noirs, légèrement ondulés, encadrait un gentil minois que Rod estima, à part lui, être un des plus aguichants qu’il eût jamais rencontrés. Une lourde tresse retombait sur les épaules de Minnetaki, entrelacée de rouges feuilles automnales.

Elle se dressa dans son canot et sourit à Rod. Il se leva lui aussi, pour lui répondre avec politesse en retirant sa casquette, à la mode des gens civilisés. Un coup de vent, juste à cet instant, emporta la coiffure dans le lac.

Ce fut une explosion de rires, de la part des deux boys et de la jeune fille, et le vieil Indien ne se priva pas de les imiter.

La glace, dès lors, était rompue et, tout en riant au nez de Rod, Minnetaki poussa son canot vers la casquette qui flottait. Elle la repêcha et la tendit au jeune homme, du bout de sa rame.

« Pourquoi, dit-elle, vous couvrir ainsi la tête avant les grands froids ? Wabi en a l’habitude. Moi pas.

— Alors, moi non plus, je ne le ferai pas ! » répliqua Rod, galamment.

Et tous deux, parmi leurs rires, se mirent à rougir. Un équipement de chasse complet attendait le jeune blanc dans la chambre de Wabinosh-House qui lui avait été réservée : un fusil Remington, à cinq coups, d’aspect redoutable, tout pareil à celui de Wabi ; un revolver de gros calibre ; des raquettes à neige et une douzaine d’autres fourniments, indispensables à quiconque se prépare à entreprendre une longue expédition dans le Grand Désert Blanc. Rod, dès la première nuit, essaya son équipement.

Wabi avait pareillement préparé leur itinéraire sur une carte et délimité leur terrain de chasse. Les loups, sans cesse pourchassés dans les environs immédiats de la factorerie, y étaient devenus rares et prudents. Mais, à une centaine de milles au nord et à l’est, sur les terres à peu près vierges, ils pullulaient, exterminant sans relâche élans, rennes et caribous.

C’est là qu’il fallait aller, là que Wabi avait projeté d’établir ses quartiers d’hiver. Il était nécessaire de se mettre en route sans tarder et, au centre des pistes, après les avoir relevées, de bâtir en toute hâte, avant les grosses chutes de neige, la cabane de bûches où les chasseurs s’abriteraient durant les grands froids.

Il fut en conséquence décidé que les jeunes chasseurs, accompagnés de Mukoki, partiraient dans une semaine pour leur expédition.

Roderick employa de son mieux le temps qui lui restait à passer à Wabinosh-House et, tandis que Wabi suppléait, pour les affaires commerciales, à une courte absence de son père, il reçut de la jolie Minnetaki ses premières leçons de vie sauvage.

En canot, le fusil à la main, ou apprenant à lire en sa compagnie les signes mystérieux de la vie des forêts, le jeune homme était vis-à-vis d’elle en perpétuelle admiration.

Lorsqu’il la voyait se pencher sur une piste fraîche, toute palpitante, ses yeux étincelant soudain et luisant comme des braises, son abondante chevelure, emplie des chauds reflets du soleil, venant balayer le sol autour d’elle, elle semblait un adorable et vivant tableau, bien propre à soulever le cœur d’un jouvenceau de dix-huit ans. Cent fois, il prit le ciel à témoin que, de la pointe de ses jolis pieds, chaussés de mocassins, au faîte de sa tête, elle n’avait pas sa pareille en ce monde.

A maintes reprises, il fit part de son sentiment à Wabi, qui acquiesçait avec enthousiasme. Si bien que la semaine n’était pas encore achevée, et déjà Minnetaki et Rod étaient devenus d’inséparables camarades. Ce n’était pas sans quelques regrets que le jeune chasseur voyait poindre l’aurore du jour où il allait s’enfoncer plus avant dans le Grand Désert Blanc.

Minnetaki était d’ordinaire une des premières levées à Wabinosh-House. Mais Rod, le plus souvent, était debout avant elle encore. Certain matin, pourtant, il se trouvait en retard et, tandis qu’il s’habillait et procédait à sa toilette, il entendait, dehors, Minnetaki qui sifflait. Car la jeune fille savait siffler avec une perfection qui excitait son envie.

Lorsqu’il descendit de sa chambre et sortit, Minnetaki n’était plus là. Elle avait disparu dans la direction de la forêt. Il trouva simplement Wabi qui, en compagnie de Mukoki, était en train de lier par paquets provisions et équipements.

C’était un matin radieux, clair et froid, et Rod remarqua qu’une fine couche de glace s’était formée sur le lac, durant la nuit. Une ou deux fois, Wabi se tourna vers l’orée de la forêt et jeta vers elle un cri connu, à l’adresse de Minnetaki. Personne ne répondit.

« Je me demande, dit-il, tout en bouclant une courroie autour d’un ballot, pourquoi elle ne revient pas. Le déjeuner va être bientôt prêt. Rod, allez donc la chercher, voulez-vous ? »

Roderick ne se le fit pas dire deux fois. Rapidement il courut sur le petit sentier qu’il savait être la promenade habituelle de Minnetaki et qui, avant d’entrer sous bois, longeait tout d’abord la grève caillouteuse du lac. Il arriva ainsi à l’endroit où elle amarrait son canot de bouleau et il put constater qu’elle était certainement passée là, il n’y avait pas bien longtemps. La glace, en effet, avait été brisée autour de l’embarcation, que la jeune fille avait dégagée sur une longueur de quelques pieds.

De ce point, le sentier, où des traces de petits pieds avaient laissé leur empreinte, remontait la pente du rivage et gagnait la forêt.

Rod le suivit et, avant de s’engager sous les arbres, il cria, à plusieurs reprises :

« Holà, oh ! Minnetaki !… Minnetaki ! »

Il recommença encore, à appeler, cette fois de toute la force de ses poumons. L’écho resta muet.

L’inquiétude, et un vague pressentiment, mal formulé, lui firent reprendre sa course à travers la forêt, où se continuait l’étroit sentier.

Cinq minutes, dix minutes, il alla, puis appela de nouveau. Même silence. Alors il songea que peut-être la jeune fille avait pris un autre sentier et que lui-même était sans doute allé trop loin dans l’épaisse forêt. Il poursuivit cependant, quelques instants encore, et ne tarda pas à atteindre un endroit où un énorme tronc d’arbre, renversé au travers du sentier, avait lentement pourri et laissé sur le sol un humus mou, épais et noirâtre. Les mocassins de Minnetaki y étaient imprimés comme dans une cire.

Rod fit une pause et devint perplexe. Il écouta, sans faire de bruit ; mais le vent ne lui apporta aucun son particulier. Une seule chose était certaine, c’est qu’il se trouvait maintenant à plus d’un mille de la factorerie et que ni lui ni Minnetaki ne pourraient plus être rentrés pour l’heure coutumière du déjeuner. Malgré son tourment, il ne put s’empêcher, en examinant dans l’humus la marque des pieds de la jeune fille, d’admirer combien ils étaient menus. Il put aussi constater que les mocassins, à l’encontre de l’usage habituel, étaient munis de petits talons.

Il en était là de ses réflexions lorsqu’il sursauta brusquement. N’était-ce pas un cri qu’il venait d’entendre, assez loin devant lui ? Son cœur s’arrêta de battre, son sang devint brûlant et, dans la seconde même, il reprit sa course, avec la rapidité d’un renne.

Il ne tarda pas à atteindre une clairière, qu’un incendie avait trouée dans la forêt.

Au milieu de cette clairière, un spectacle s’offrait à lui, qui le glaça jusqu’à la moelle des os. Minnetaki était là, sa longue chevelure éparse sur ses épaules, les yeux bandés et la bouche bâillonnée, qui marchait dans le sentier, encadrée à droite et à gauche, de deux Indiens, qui l’entraînaient à toute vitesse.

Rod demeura, pendant un court instant, figé d’horreur. Mais rapidement il redevint maître de lui et chaque muscle de son corps se tendit vers l’action.

Depuis une semaine, il s’était exercé avec son revolver, qui maintenant ne le quittait pas. Il le sortit de l’étui. Mais lui était-il possible de tirer sur les deux coquins sans risquer d’atteindre Minnetaki ? La prudence lui interdisait de jouer un pareil risque. Une grosse branche se trouvait par terre, à portée de sa main. Il la ramassa, pour s’en faire un gourdin, et courut de l’avant. Le sol humide amortissait le bruit de ses pas.

Il n’était plus qu’à une douzaine de pieds du groupe tragique, lorsque Minnetaki, en un sursaut désespéré, tenta de se libérer. Un des Peaux-Rouges, dans l’effort qu’il fit pour la maintenir, se tourna à demi et vit le boy qui, plus furieux qu’un démon, fonçait, le gourdin levé. Un rugissement de Rod, un cri de l’Indien, qui avertissait son compagnon, et la bataille commença.

Déjà le gourdin de Rod s’était abattu, comme une massue, sur l’épaule du second Indien, qui s’écrasa sur le sol. Mais, avant que le jeune homme se fût remis en garde, son autre adversaire l’avait saisi par derrière, en une étouffante et mortelle étreinte.

L’attaque improvisée avait laissé libre Minnetaki, qui se hâta d’arracher le linge qui l’aveuglait et la bâillonnait. Plus prompte que l’éclair, elle s’adapta à la situation. Rod et son partenaire avaient roulé par terre et luttaient, en un terrible corps à corps. Le premier Indien, revenu de son étourdissement, commençait à se relever et se traînait vers les deux combattants, afin d’apporter son aide à son camarade.

Minnetaki comprit que c’était, pour son sauveteur, la mort assurée. Sa face blêmit et ses yeux se dilatèrent étrangement. Ramassant, dans un sanglot, le gourdin lâché par Roderick, elle le leva à son tour et, de toutes ses forces, en asséna un coup sur la tête du Peau-Rouge qui luttait avec Rod. Une fois, deux fois, trois fois, le bâton se leva et retomba, et l’homme desserra son étreinte. Le jeune boy, à demi étouffé, respira.

Le combat, pourtant, n’était pas terminé. L’autre Indien avait réussi à se remettre sur ses pieds et, comme la vaillante jeune fille levait, une quatrième fois, le gourdin, une poigne puissante la retint en arrière, et elle sentit qu’elle était prise à la gorge.

Le répit qu’elle avait procuré à Rod n’avait pas été inutile. Il avait pu atteindre l’étui de son revolver et prendre son arme. A bout portant, il pressa le coup sur la poitrine de son adversaire. Il y eut une sourde détonation, un cri de douleur, et l’Indien bascula à la renverse. Ce que voyant, le Peau-Rouge survivant relâcha Minnetaki et, sans demander son reste, déguerpit dans la forêt.

Minnetaki, toute brisée, tant par l’épouvante et l’angoisse que par l’effort surhumain accompli par elle, se laissa tomber sur le sol, comme une masse, en pleurant à chaudes larmes. Rod, s’oubliant lui-même, courut vers elle, lissa ses cheveux en désordre, et la rassura aussi bien qu’il pouvait le faire.

Wabi et Mukoki les retrouvèrent à la même place. Ils avaient perçu le cri d’attaque de Roderick et s’étaient aussitôt mis en route. D’autres cris, échappés à Minnetaki au cours de la bataille, avaient servi de point de repère à leur course. Deux autres employés de la factorerie, en tournée de ronde, ne tardèrent pas à les rejoindre.

L’homme mort fut reconnu pour être un des gens de Woonga. Minnetaki conta qu’elle était encore peu éloignée de Wabinosh-House et que son appel aurait pu être facilement entendu, si les deux Indiens, se jetant sur elle à l’improviste, ne l’avaient pas aussitôt bâillonnée. Par une ruse infernale, ils l’avaient contrainte ensuite à cheminer seule dans l’étroit sentier, chacun d’eux l’y maintenant, à bout de bras, et marchant, à droite et à gauche, sur la mousse. Ses uniques pas s’étaient imprimés sur le sentier, là où le terrain s’amollissait, et quiconque aurait suivi, comme le fit Rod, la piste de la jeune fille devait fatalement penser qu’elle n’avait aucun ennemi avec elle et se promenait en sécurité.

Cette tentative d’enlèvement, l’héroïque intervention de Roderick, la mort d’un des ravisseurs, causèrent à la factorerie une émotion considérable. Il était évident que Woonga en personne devait rôder aux alentours.

La douzaine de familles blanches, installées à Wabinosh-House, résolut d’organiser des battues à vingt milles à la ronde, ce rayon paraissant suffisant pour assurer la tranquillité future de Minnetaki et des autres jeunes filles. Quatre des plus habiles pisteurs de la colonie eurent pour fonction spéciale de relever les traces des hors-la-loi. Wabi, Rod et une vingtaine d’hommes passèrent des jours entiers à fouiller forêts et marais. Le départ des jeunes chasseurs se trouva, de ce fait, momentanément retardé.

Mais les Woongas avaient disparu aussi vite qu’ils s’étaient montrés. On reparla du départ. Pas avant, toutefois, que Minnetaki n’eût promis à Rod et à Wabi d’être désormais plus prudente et de ne plus s’aventurer seule dans la forêt.

CHAPITRE V
EN CONTACT AVEC LE DÉSERT

Le 4 novembre, un lundi, Rod, Wabi et leur vieux guide Mukoki quittèrent enfin la factorerie et firent face aux aventures qui les attendaient dans le Grand Désert Blanc.

Le froid, maintenant, était devenu plus mordant. Lacs et rivières s’étaient pris profondément et la neige mettait sur le sol son mince premier voile.

Les jeunes chasseurs, qui se trouvaient en retard de deux semaines sur le plan primitif, gagnèrent, à marches forcées, avec leur compagnon, l’extrémité nord du Lac Nipigon et, au bout de six jours, atteignirent le fleuve Ombakika. Là, ils furent arrêtés par une violente tourmente de neige.

Un campement provisoire fut établi. Au cours de cette opération, Mukoki découvrit les premières traces de loups. Alors on décida de rester à cette place, un jour ou deux, afin de tâter le terrain.

Au cours du second jour, Rod et Wabi se séparant de Mukoki, résolurent d’entreprendre, jusqu’à la nuit, une grande tournée, pour explorer le pays un peu loin et à loisir, avant les grosses chutes de neige.

Le vieil Indien demeura seul au campement. Depuis six jours, nous l’avons dit, la petite troupe avait marché sans arrêt et sa seule nourriture avait été du lard fumé et de la venaison en conserve. Mukoki, dont le prodigieux appétit n’avait d’égal que l’habileté qu’il savait déployer pour le satisfaire, résolut d’améliorer le garde-manger, s’il était possible, en l’absence de ses amis.

Outre son fusil, il chargea sur ses épaules deux pièges à loups et partit pour une heure ou deux. Précautionneusement, il glissa le long du fleuve, les yeux et les oreilles alertés à tout gibier éventuel.

Soudain, il rencontra la carcasse gelée d’un cerf, à demi dévoré. Il était évident que la bête avait été tuée par les loups, ce jour même, ou la nuit précédente. Les traces de pattes, marquées dans la neige, firent conclure à l’Indien que quatre loups avaient pris part au meurtre et au festin. Il ne douta pas, avec sa vieille expérience de chasseur, que les loups ne dussent revenir, la nuit suivante, afin d’achever leur ripaille. Il en profita pour poser ses pièges et les recouvrit de trois ou quatre pouces de neige.

Reprenant son chemin, Mukoki découvrit la trace fraîche d’un renne. Pensant bien que l’animal ne couvrirait pas une bien grande distance dans la neige molle, il se mit à suivre sa piste, le plus rapidement qu’il put. Un demi-mille plus loin, il s’arrêtait brusquement, avec un grognement de surprise infinie. Un autre chasseur s’était, lui aussi, mis sur la piste de la bête !

Avec un redoublement de prudence, Mukoki continua à avancer. Deux cents pieds plus loin, une seconde paire de mocassins s’était jointe à la première et, un peu plus loin, une troisième.

Conduit plutôt par la curiosité que par l’espoir de trouver encore sa part de la proie, l’Indien allait toujours de l’avant, silencieux, parmi les arbres. Comme il sortait d’une pousse compacte de jeunes sapins, il fut régalé d’une nouvelle surprise, en trébuchant presque dans la carcasse du renne qu’il pistait.

Un bref examen lui apprit que l’animal avait été tué, il n’y avait pas plus de deux heures. Les trois chasseurs l’avaient éventré, lui enlevant le cœur et le foie, ainsi que la langue, et avaient sectionné et emporté tout le train de derrière, en laissant là le reste du corps et la peau. Pourquoi s’étaient-ils contentés de cette part minime du butin ?

Mukoki se reprit à examiner, au delà, les empreintes des mocassins. Il constata la hâte visible de pas pressés. Les chasseurs inconnus, après avoir prélevé les morceaux les plus délicats, n’avaient pas voulu s’attarder davantage et étaient repartis en courant.

Second objet d’étonnement, et nouveau grognement de l’Indien qui, revenant à la carcasse, dépouilla rapidement de sa peau le train de devant, y enveloppa le meilleur de la chair restante, et, ainsi chargé, s’en retourna au campement.

Rod et Wabi n’étaient pas encore revenus. Il construisit à loisir un grand feu, installa devant, sur une broche, un morceau de rôti, et attendit. Il attendit longuement et la nuit s’était enténébrée depuis longtemps que les deux boys n’avaient pas encore reparu.

L’anxiété s’était emparée de Mukoki et il commençait à craindre un irréparable malheur, lorsqu’il entendit l’appel de Wabi. Il courut, et trouva celui-ci tenant dans ses bras, comme nous l’avons conté au premier chapitre, Rod presque inanimé.

Le blessé fut aussitôt transporté au campement. Lorsque seulement il fut installé dans des couvertures, sous la hutte de branchages, en face du feu joyeux qui le ranimait, Wabi commença à donner quelques explications au vieil Indien.

« Je crains fort, dit-il, qu’il n’ait un bras cassé. Muki, as-tu de l’eau chaude ?

— Est-ce un coup de fusil qu’il a reçu ? » interrogea Mukoki, sans répondre à la demande qui lui était faite.

Et il s’agenouilla à côté de Rod, ses longs doigts bruns se tendant vers le jeune homme.

« Un coup de fusil ? » répéta-t-il.

Wabi secoua la tête.

« Non ! Un coup de gourdin. Nous avons rencontré trois Indiens qui campaient. Ils nous ont invités à partager leur repas. Tandis que nous mangions, sans défiance, ils nous ont attaqués par derrière. Rod a attrapé ce coup et il a, en outre, perdu son fusil. »

Déjà Mukoki avait déshabillé le boy et l’examinait. Le bras gauche était très enflé et presque noir. Du même côté, un peu au-dessus de la taille, une large meurtrissure était apparente. Le vieux guide était un chirurgien de fortune, mais non sans habileté, comme on en trouve dans le Grand Désert Blanc, où l’on n’a d’autre maître que l’observation de la nature. Il établit son diagnostic en pinçant et pressant la chair, en appuyant sur les os, tant et si bien que Rod se mit à pousser les hauts cris. Mais l’examen avait été favorable.

« Pas d’os brisé ! finit par s’exclamer triomphalement Mukoki. Ici (et il désignait la meurtrissure) la plus grande blessure. Presque une côte cassée. Mais pas tout à fait. Ce coup-là avoir coupé à lui la respiration et rendu lui si malade. A besoin d’un bon souper, de café chaud, et le frotter avec graisse d’ours. Alors lui aller mieux. »

Rod, les yeux encore mi-clos, sourit faiblement et Wabi eut un soupir de soulagement.

« Voyez, Rod, dit-il, il y a moins de mal que nous ne pensions. Vous ne donnerez pas tort à Muki. S’il affirme que le bras n’est pas brisé, c’est qu’il ne l’est pas, voilà tout. Laissez-moi vous border dans vos couvertures. Puis hâtons-nous de souper. Ce sera pour vos souffrances la meilleure panacée. Je sens le fumet de la viande. Et de viande fraîche ! »

Mukoki avait sauté sur ses pieds, avec un gloussement de joie, et était retourné en hâte à son rôti. Déjà celui-ci avait pris une belle couleur dorée et le jus qui coulait emplissait les narines de son appétissant fumet. Wabi, selon les prescriptions du vieil Indien, s’occupa à bander les parties blessées du corps de son ami.

A peine avait-il terminé que le festin était prêt. Il apporta à Rod une part de rôti, copieusement servie et accompagnée d’un gâteau de farine de blé, ainsi que d’une tasse de café fumant. Rod se prit gaiement à rire.

« Je suis honteux de me faire servir ainsi, dit-il. Quel tracas je vous donne à tous les deux, tel qu’un gosse impuissant. Et dire que, pour m’excuser, je n’ai même pas le prétexte d’un bras cassé ! En réalité, j’ai une faim d’ours. J’ai manqué de courage, n’est-ce pas Wabi ? Et j’ai pris peur, comme si j’allais mourir ! J’en arrive à regretter que mon bras ne soit pas réellement brisé. »

Mukoki était occupé avec un gros morceau de viande grasse, dans laquelle il avait enfoui ses dents. Il s’arrêta de manger, la figure luisante, et, d’une voix à demi-étouffée :

« Oui, il faut lui beaucoup malade ! Encore beaucoup malade, énormément malade ! Lui plus malade qu’il ne croit…

— C’est cela même, cria Wabi. Excellente chose, la maladie ! »

Et la gaieté commune se répercuta au loin, en grands éclats de rire.

Mais, brusquement, le jeune homme redevint sérieux. Il jeta un regard soupçonneux vers les ténèbres, au delà du cercle de lumière du feu.

« Supposez-vous, interrogea Rod, qu’ils soient capables de nous pourchasser jusqu’ici ? »

Wabi, pour toute réponse, mit un doigt sur sa bouche et les voix baissèrent de ton, prudemment.

Puis Wabi raconta au vieux guide les événements de la journée. Il redit comment, en pleine forêt, à plusieurs milles au delà du lac, Rod et lui avaient accepté d’être les convives des trois Indiens, et l’attaque traîtresse dont ils avaient ensuite été victimes. L’agression avait été si prompte et si imprévue qu’un des Indiens avait pu, dès l’abord, et sans être inquiété, s’enfuir avec le fusil de Rod, sa cartouchière et son revolver. Au cours du combat qui suivit, Wabi avait été terrassé par les deux autres hommes, et c’est en lui portant secours que Rod avait été frappé de deux coups violents, soit par un gourdin, soit par une crosse de fusil. Le but des assaillants était de s’emparer du fusil de Wabi, comme ils l’avaient fait de celui de Rod. Mais le boy avait tenu bon et rien n’avait pu lui faire lâcher son arme. Ce que voyant, et après une courte lutte, les deux Indiens s’étaient rapidement défilés dans les taillis, se contentant de leur première prise.

« Ce sont, je pense, des gens de Woonga, conclut Wabi. Mais je me demande pourquoi ils n’ont pas commencé par nous tuer, ce qui leur eût été facile. Ils ne semblaient pas y tenir autrement ! Peut-être craignaient-ils des représailles des nôtres… »

Wabi se tut et ses yeux reflétèrent le doute qui était en lui.

Ce fut alors au tour de Mukoki de narrer ce qui lui était à lui-même advenu et l’abandon, par des chasseurs inconnus, d’une partie du renne qu’ils avaient tué.

« Cela aussi est curieux, dit Wabi. Je ne crois pas qu’il s’agisse des mêmes Indiens que ceux rencontrés par nous. Mais je parierais qu’ils appartiennent à la même bande. Woonga doit avoir, dans ses parages, une de ses retraites coutumières. Nous sommes tombés dans le guêpier. Le mieux qui nous reste à faire est de décamper le plus tôt possible de cette région.

— Nous ferions de jolies pipes de tir ! » approuva Rod.

Placés tout d’abord, en effet, dans le cône d’ombre de la montagne, ils étaient maintenant, la lune ayant tourné dans le ciel, en plein dans la lumière de l’astre nocturne, tandis que l’autre rive du fleuve s’était au contraire enténébrée.

Un léger bruit se fit entendre, sur ces entrefaites, comme si quelqu’un avait frôlé extérieurement les ramures de la hutte. Il fut suivi d’un reniflement étrange, puis d’un sourd gémissement.

« Silence et écoutez ! » ordonna Wabi d’une voix blanche.

Et il écarta des branches de sapin, afin d’y pratiquer une étroite ouverture, à travers laquelle il coula sa tête.

« Holà, Loup ! murmura-t-il, imperceptiblement. Qu’y a-t-il donc ? »

A quelques pieds de la hutte, près d’un buisson, un animal efflanqué était attaché, qui ressemblait vaguement à un chien. Il était droit, sur ses pattes raides, et les oreilles en arrêt.

En l’examinant bien, on reconnaissait que ce n’était pas un chien, mais un loup adulte, un loup authentique. Capturé jeune, il avait reçu l’éducation d’un vrai chien, mais l’instinct sauvage ne l’avait jamais quitté. Que se rompît le lien qui l’attachait, que son collier lui glissât du cou, et Loup n’aurait fait qu’un bond dans la forêt, afin de rejoindre à jamais les hordes de ses frères.

Pour le quart d’heure, Loup était là, tirant sur sa corde, la gueule entr’ouverte, levée en l’air, écoutant, et des râles intermittents dans la gorge.

« Il se passe assurément quelque chose non loin de nous, dit Wabi, en rentrant sa tête dans la hutte. Qu’en penses-tu, Muki ? »

Un long et lugubre hurlement du loup captif lui coupa la parole.

Mukoki s’était levé, avec l’agilité d’un chat, et, son fusil à la main, se glissa dehors. Roderick, sans s’effrayer, resta couché et Wabi, avec l’autre fusil, suivit Mukoki.

« Restez-là, dans vos couvertures, dit-il à voix basse. Votre lit est dans l’ombre et un coup de feu ne peut vous y atteindre. Ce n’est sans doute qu’une bête quelconque, qui est tombée par hasard sur notre campement. La prudence commande cependant de s’en assurer. »

Dix minutes après, Wabi reparut.

« Fausse alerte ! dit-il en riant gaiement. C’est la première carcasse, rencontrée hier par Muki, qui a, comme il le supposait, ramené à la curée un certain nombre de loups. Loup a senti ses frères et de là vient son émoi. Les pièges posés par Muki nous fourniront, sans doute, notre premier scalp.

— Et où est Muki ?

— Pour plus de sécurité, il monte la garde, dehors, et le fera jusqu’à minuit. Ensuite j’irai le relayer. Il faut se défier des Woongas. »

Rod se retourna, non sans efforts, sur sa couche.

« Et demain ? interrogea-t-il.

— Demain, nous nous en irons ailleurs, cher ami. Si du moins vous êtes en état de voyager… Pendant deux ou trois jours encore nous remonterons le cours de l’Ombakika, et seulement alors nous établirons un campement un peu moins provisoire. Vous pourrez, dès le point du jour, vous mettre en marche dans cette direction, avec Muki.

— Et vous ? fit Rod alarmé.

— Oh ! moi, je reviendrai d’abord en arrière et j’irai ramasser les scalps des loups que nous avons tués. Il y a là pour un mois de vos appointements ! Maintenant, tournons-nous dans nos lits. Bonne nuit, Rod, et dormez à poings fermés ! Il faudra, demain, vous éveiller de bonne heure. »

Les deux boys, épuisés par les événements de cette longue et dramatique journée, ne tardèrent pas à s’endormir profondément. Et, lorsque minuit sonna, le fidèle Mukoki se garda bien d’éveiller Wabi, pour qu’il vînt prendre son tour de garde. Il laissa les heures succéder aux heures et ne se départit point un instant de sa surveillance. Puis, aux premières lueurs du jour, il attisa la flamme du foyer, jusqu’à ce qu’elle fût ranimée, et, recueillant les braises ardentes, il se mit en devoir de préparer le déjeuner.

Wabi, lorsqu’il s’éveilla, le surprit accroupi dans cette opération.

« Je n’aurais jamais pensé, dit-il, et sa bonne figure se prit à rougir d’un peu de honte, que tu me jouerais un pareil tour, Muki ! Ta gentillesse est extrême, mais quand renonceras-tu, mon vieil ami, à me traiter en petit garçon ? »

Sa main se posa affectueusement sur l’épaule de Mukoki et le vieux chasseur, tournant vers lui la tête, le regarda, tout heureux. Une grimace de satisfaction se dessina sur sa rude figure ridée, ravagée par les intempéries, et tannée comme un cuir par les longues années vécues dans le Grand Désert Blanc. Le premier, il avait, sur ses épaules, promené le petit Wabi à travers bois et forêts. Il l’avait fait jouer et en avait pris soin, lorsqu’il n’était encore qu’un enfantelet, et il l’avait initié aux mœurs du Désert. Lorsque Wabi avait été envoyé au collège, nul autant que le vieil Indien, sinon la petite Minnetaki, n’avait souffert de cette séparation. Pour les deux enfants, il était comme un second père, un gardien à la fois et un camarade, attentif et muet. Le contact de la main de Wabi fut pour lui une ample récompense de sa longue veillée et il exprima sa joie par deux ou trois grognements caverneux.

« Vous avoir eu, dit-il, mauvaise journée. Beaucoup fatigué. Moi me porter bien. Veiller, pour moi, meilleur que dormir ! »

Il se redressa sur ses jambes et tendit à Wabi la longue fourchette avec laquelle il triturait la viande sur les broches.

« Occupez-vous de cela, ajouta-t-il. Moi aller voir les pièges. »

Rod s’était éveillé, lui aussi. Il avait entendu la fin de la conversation. De la hutte, il cria :

« Attends-moi une minute, Mukoki. Je t’accompagne. Si tu as pris un loup, je veux le voir.

— Sûrement que j’en ai pris un », ricana Mukoki.

Roderick ne tarda pas à se présenter, complètement habillé et avec une bien meilleure mine que lorsqu’il s’était couché. Il s’étira devant le feu, étendit un bras, puis l’autre, esquissa une grimace de douleur, et annonça à ses compagnons qu’il se sentait aussi dispos que jamais, sauf la souffrance qu’il éprouvait au bras gauche et qui était encore vive. Bref, il se retrouvait à peu près lui-même, comme dit Wabi.

Il partit donc, en compagnie de Mukoki, le long du fleuve, en marchant avec lenteur et précaution. La matinée était grise et morne, et de temps à autre voltigeaient de gros flocons de neige, preuve certaine qu’avant la fin de la journée une nouvelle tourmente neigeuse aurait lieu.

Les pièges de Mukoki étaient peu éloignés et un formidable grognement de contentement ne tarda pas à s’échapper de la poitrine de l’Indien, qui pressa le pas.

Rod l’eut bientôt rejoint. Devant lui une masse noire gisait sur la neige.

« Lui ! » s’exclama l’Indien.

En les voyant arriver, la masse noire s’était animée. Elle se démenait et haletait, en des spasmes d’agonie.

Mukoki examina sa prise.

« Louve ! » expliqua-t-il.

Il prit dans sa main la hache qu’il avait apportée avec lui et s’approcha de l’animal étalé devant lui.

Rod put constater que l’une des grosses pinces d’acier avait happé la bête par une patte de devant, et que la seconde avait enfoncé ses dents dans une patte de derrière. Appréhendé ainsi, le captif ne pouvait rien pour se défendre et il gisait dans un calme sombre, découvrant l’éclat luisant de ses dents blanches, silencieux et apeuré. Ses yeux brillaient, de souffrance fiévreuse et de fureur impuissante, et lorsque l’Indien leva le bras pour frapper, il fut secoué d’un tremblement d’angoisse.

C’était un cruel spectacle et Rod eût senti la pitié monter en lui, s’il ne se fût souvenu, à ce moment, du danger qu’il avait couru la veille et de sa fuite précipitée devant la bande de loups.

En deux ou trois coups rapides, Mukoki acheva l’animal. Puis, avec une habileté spéciale à sa race, il tira son couteau et sectionna lestement la peau, tout autour de la tête de la louve, en passant juste au-dessous des oreilles. Une petite secousse de haut en bas, une autre de bas en haut, une à droite et une à gauche, et le scalp se détacha.

Ce fut si dextrement fait que, sans réfléchir à ce qu’il disait, Rod ne put s’empêcher de s’exclamer :

« Est-ce ainsi, Muki, que tu scalpes les gens ? »

Le vieil Indien leva les yeux vers lui, le regarda pendant un instant, et il ouvrit toute grande sa mâchoire. Quelque chose en jaillit, qui était ce que Rod avait encore entendu, chez Mukoki, de plus proche du rire, tel du moins que le pratiquent les autres hommes. Lorsque Mukoki, en effet, voulait rire, il émettait d’ordinaire un son innomé, une sorte de gloussement, que ni Rod, ni Wabi n’eussent été capables d’imiter, quand ils s’y seraient évertués un mois durant. Mais, cette fois, sa rate se dilatait en plein.

« Jamais scalpé blancs ! Mon père avoir fait cela quand il était jeune. Jamais plus depuis. Moi, jamais ! »

Et le rire, lui rentrant dans la gorge, retourna au gloussement coutumier, qui durait encore lorsque les deux compagnons atteignirent le campement.

Dix minutes, pas plus, furent consacrées à la préparation et à l’absorption d’un déjeuner léger. La neige commençait à tomber sérieusement et, en se mettant immédiatement en route, ils étaient assurés que leurs traces seraient bientôt oblitérées. C’était ce qui pouvait leur arriver de mieux, quant à la poursuite possible des Woongas. Il n’y avait pas à craindre, d’autre part, que Wabi ne pût les rejoindre, puisqu’il avait été convenu qu’ils ne cesseraient de suivre le cours glacé de l’Ombakika. Il les aurait rattrapés avant la chute de la nuit.

Wabi, en effet, n’avait pas, de son côté, perdu de temps. Armé de son fusil, de son revolver et de son couteau de chasse, une hache à la ceinture, il avait gagné l’extrémité du lac, là où s’était déroulé, dans les mélèzes, le duel inégal entre le vieil élan et les loups. Il en trouva le dénouement un peu plus loin, sur la neige, où étaient épars les débris d’un grand squelette, près d’une paire énorme de cornes.

Debout sur ce champ de bataille prodigieux, Wabi eût beaucoup donné pour avoir Rod à le contempler avec lui. Du vieil élan héroïque, ces quelques os étaient tout ce qui restait. Mais la tête et les cornes qui la surmontaient étaient intacts. C’étaient les bois les plus magnifiques que le jeune homme eût jamais trouvés dans le Grand Désert Blanc. Et la pensée lui vint que si ce splendide trophée pouvait être conservé, puis rapporté plus tard en pays civilisé, il lui serait payé cent dollars, si ce n’est plus.

Il était loisible de voir que la lutte avait été chaude. Près du squelette de l’élan était une carcasse de loup, à demi dévorée par les autres loups, et quinze pieds plus loin, il y en avait une seconde, dans le même état. Les deux têtes étaient entières et Wabi les scalpa. Puis il continua la piste.

Là où il se souvenait avoir tiré ses deux dernières cartouches, deux autres carcasses gisaient. A l’orée du bois de mélèzes, il en découvrit une troisième. Sans doute ce dernier loup avait-il été, dans la journée, blessé par lui ou par Rod, et était-il venu mourir en cet endroit, achevé vraisemblablement par ses frères. Un demi-mille au delà, là où la fusillade avait battu son plein, une sixième et une septième carcasse complétaient la collection. Il prit tous ces scalps et s’en revint vers les restes du vieil élan.