JEAN AICARD
de l’Académie française
Président de l’Union française

Arlette des Mayons

ROMAN
DE LA TERRE ET DE L’ÉCOLE

1917

Chacun de nous travaille
à refaire la France.

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26

Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays.

ŒUVRES DE JEAN AICARD

Collection in-18 jésus à 4 francs le volume

ROMANS

Le Pavé d’Amour, 1 vol. — Roi de Camargue, 1 vol. — L’Été à l’Ombre, 1 vol. — L’Ame d’un Enfant, 1 vol. — Notre-Dame d’Amour, 1 vol. — Diamant noir, 1 vol. — Fleur d’Abîme, 1 vol. — Melita, 1 vol. — L’Ibis bleu, 1 vol. — Tata, 1 vol. — Benjamine, 1 vol. — Maurin des Maures, 1 vol. — L’illustre Maurin, 1 vol.

POÉSIE

Les jeunes Croyances, 1 vol. — Rébellions, Apaisements, 1 vol. — Poèmes de Provence (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol. — La Chanson de l’Enfant (cour. par l’Acad. fr.), 1 vol. — Miette et Noré (cour. par l’Acad. fr. Prix Vitet), 1 vol. — Lamartine (cour. par l’Ac. Prix du budg.), 1 vol. — Le Livre d’heures de l’Amour, 1 vol. — Visite en Hollande, 1 vol. — Le Dieu dans l’Homme, 1 vol. — Au Bord du Désert, 1 vol. — Le Livre des Petits, 1 vol. — Jésus, 1 vol. — Le Témoin (Poème de France, 1914-1916), 1 vol. à 2 fr. 50. — Le Sang du Sacrifice, 1917, 1 vol.

DIVERS

La Vénus de Milo, 1 vol. — Alfred de Vigny, 1 vol. — Des Cris dans la Mêlée, 1 vol.

THÉÂTRE

Au clair de la Lune (un acte en vers), 1 vol. — Pygmalion (un acte en vers) 1 vol. — Smilis (4 actes en prose, à la Comédie-Française) 1 vol. — Le Père Lebonnard (4 actes en vers représentés à la Comédie-Française), 1 vol. — Don Juan, 1 vol. — Othello, le More de Venise (5 actes en vers, représentés à la Comédie-Française). — Portrait de Mounet-Sully, par Benjamin Constant. 1 vol. 4 fr. — La Légende du Cœur (5 actes en vers représentés au Théâtre Antique d’Orange et au Théâtre Sarah-Bernhardt), 1 vol. — Le Manteau du Roi (5 actes en vers représentés à la Porte-Saint-Martin), 1 vol. — Théâtre, tome I. — Théâtre, tome II.

79922. — Imprimerie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1917,
by Ernest Flammarion.

ARLETTE DES MAYONS

Chacun de nous travaille
à refaire la France.

I
LE DÉPIQUAGE DU BLÉ

— Victorin, tu ne nous feras pas le chagrin d’épouser cette fille, dit le père.

Les deux hommes s’en venaient de l’aire, où, depuis le lever du soleil, sous les pieds de deux forts chevaux aveuglés d’œillères closes, on avait foulé le blé. Maintenant le père et le fils ramenaient à l’étable les bêtes lourdes de fatigue. Depuis l’aube, le père n’avait pas prononcé dix paroles, et voici que, la matinée finie, — au moment de goûter un peu de repos dans la maison aux volets pleins et entrebâillés, — le paysan disait cela à son fils parce qu’il jugeait que le moment en était enfin venu. Jamais auparavant il n’avait touché ce sujet.

Le fils, qui ne fut pas étonné, ne répondit pas.

Tous deux marchèrent en silence vers l’étable obscure et fraîche, dont la porte basse, qui encadrait du noir intense, avait un seuil de soleil. Sous l’ombre des grands chapeaux de paille, leur face rasée scintillait de sueur par endroits ; et, aussi, la sueur luisante se voyait suspendue aux rudes soies de leur poitrine velue, dans l’écartement des chemises de couleur. Tous deux avaient des pantalons de grosse toile bise, retenus, malgré la chaleur d’été, par une « taïole » bleu et rouge ; et, à travers les épaisses semelles de leurs souliers cloutés, ils ressentaient l’ardeur de la terre.

Ils s’arrêtèrent, à dix pas de la maison, sous l’ombre de quelques vieux mûriers, devant le puits coiffé d’un dôme et clos d’une solide porte, comme une caverne d’Ali-Baba. En ce pays ardent, on enferme l’eau comme un trésor. Victorin ouvrit la petite mais lourde porte grinçante ; il repoussa de la margelle, dans le vide, le seau de bois vermoulu, qui se balança sous la poulie de fer au bout de la chaîne. Avec des crissements joyeux, le seau descendit vers la fraîcheur du fond. Bientôt remonté, il fut vidé dans la conque où nageait une grosse éponge. L’éponge en main, le jeune homme mouilla abondamment les naseaux poussiéreux des deux bêtes.

Le père surveillait ce travail, et, quand il le vit terminé, il rentra dans la maison, laissant à son fils le soin de conduire et d’attacher les chevaux dans l’étable, devant les râteliers gorgés de foin.

A présent, les deux hommes étaient assis dans la salle obscure, où le jour ne pénétrait que par le léger entrebâillement des volets pleins et de la lourde porte. La pesante table rectangulaire touchait le mur du fond. Aux deux bouts, le père et le fils se faisaient face. La mère les servait. On entendait bourdonner une abeille. Ces gens, à cette heure grave, vivaient en silence, appliqués à leur besogne, qui était, pour les hommes, de se refaire des muscles en mangeant à leur suffisance ; pour la femme, de les aider à réparer leurs forces d’où dépendait la santé de la famille, la stabilité de la maison, l’avenir commun. Ils mangeaient donc silencieusement, et elle les servait sans rien dire. Et tous, sans avoir même à y songer, étaient pénétrés de l’importance de cette minute, — car la famille Bouziane, de l’aïeul, qui somnolait en ce moment dans une chambre au-dessus de leur tête, jusqu’à ce Victorin, son petit-fils, en passant par le père et la mère, tous, tour à tour, avaient été élevés dans le respect de la vie ordonnée et dans l’amour du travail, loin des déclamations du siècle.

La famille Bouziane ! on la citait comme un exemple extraordinaire de volonté et de probité simples. On disait d’elle couramment : « Ça, c’est des gens d’ancien temps ; » ou : « à l’ancienne mode ; on n’en fait plus de comme ça. »

Les Bouziane, depuis des siècles, n’avaient jamais quitté le pays. Par les hommes, ils descendaient à coup sûr des Sarrazins, longtemps et fortement établis non loin des Mayons, à La Garde-Freinet, au sommet de la chaîne des Maures, dans la Provence du Var.

Aujourd’hui, cette famille, ayant abandonné les hauteurs de La Garde-Freinet, habitait, dans la plaine onduleuse, sa bastide, largement et solidement assise sur un terrain incliné à peine vers le midi, entre Gonfaron et les Mayons.

Les Mayons, ce mot signifie : les maisons. Maisons paysannes, asiles nobles d’antiques roturiers ; ils étaient là sur leur sol d’origine, à moins d’une lieue de Gonfaron, presque au pied du massif des Maures, à la lisière des bois de pins qui dévalent le versant nord de la chaîne, où les arrête la grande culture des vignes.

Les Bouziane mangeaient. Les mâchoires aux blanches dentures broyaient, avec lenteur, un pain sec qui « crenillait » allègrement. Le chien, un chien courant, bon gardien de la demeure, les considérait assis sur sa queue.

— Ne vous occupez pas de lui, je lui ai donné. Il a mangé à sa suffisance, dit la mère Bouziane.

Elle apportait aux deux hommes les radis bien frais, les premières pommes d’amour, le lard grillé ; puis elle battait sa demi-douzaine d’œufs, et apprêtait la poêle où allait cuire et se dorer l’omelette aux oignons — la moissonneuse.

Quand ils auraient fini, elle monterait sa bouillie au vieux, là-haut, qui, depuis une année, s’était couché pour mourir et qui n’y parvenait pas.

Ensuite, comme de juste, elle penserait à elle-même ; et, tranquille enfin, prendrait seule son repas, mieux à son aise que s’il lui avait fallu, s’étant mise à table avec les travailleurs, s’interrompre de manger et se lever à toute minute pour chercher une chose ou l’autre.

— Ça ne serait pas sain, songeait-elle.

Et nos pères avaient raison de tenir à l’usage, aujourd’hui perdu, de faire manger la femme après les hommes, sans l’offenser, et bien au contraire, c’est-à-dire lorsqu’enfin elle peut prendre sa nourriture en toute tranquillité.

Sur cette terre de souffrance où il faut travailler, le travail, si on le distribue avec intelligence, se fait plus vite et mieux, pour le plus grand avantage de tous et de chacun. Telle était du moins la pensée des Bouziane, depuis des siècles, — depuis le jour où leurs ancêtres sarrazins étaient venus en terre de Provence, se mêler aux Liguriennes et fonder une race toujours vivante et prospère.

Pendant tout le repas, le père et le fils n’échangèrent pas cinq paroles. Ils mangeaient et buvaient en silence, tandis que, dans cette ombre, leurs corps apaisés, exhalant le soleil du matin, reprenaient fraîcheur lentement.

Le père ne s’étonnait point que le fils n’eût pas répondu sur-le-champ à son objurgation sévère. Il comptait que Victorin verrait son « devoir » (il se servait de ce mot) et qu’il s’y tiendrait, une fois averti. Et puis, les choses de sentiment, de passion, d’intérêt même, on n’y saurait penser toujours. Quand on travaille « chez nous » — on est tout au spectacle de ce que l’on fait. Pour l’heure, les hommes mangeaient. Tout le matin, on avait « foulé », tout à l’heure on foulerait encore ; et dans leur tête — pleine de la vision d’une aire qui flamboyait sous des éparpillements de longues pailles d’or, entremêlées et rigides, et où tournent inlassablement les deux chevaux au train monotone — il n’y avait pas place pour les raisonnements.

Ils étaient allés se coucher un instant à l’ombre des mûriers, près du puits, faire un peu de sieste. L’un s’était dit : « Il ne l’épousera pas », l’autre : « Bien sûr que je l’épouserai » ; mais c’était tout ; cela s’était murmuré en eux une fois ou deux, et cela, aussitôt, avait été couvert par le frappement du pied des chevaux dans la paille où le grain jaillit sourdement de l’épi… « Hue ! le Rouge ! — T’arrête pas, le Blanc ! Hue donc et fais courage ! » Puis un peu de somnolence était venue ; et quelque chose comme une nuit claire et douce avait voilé à demi le tableau ensoleillé qu’ils avaient tous deux sous le crâne.

La sieste finie, ils reprirent leur besogne ; et cela ne changea rien en eux, puisque, même, durant leur repos, ils avaient revu en imagination ce qu’ils revoyaient maintenant en réalité. Sous les pieds des chevaux, les longues pailles rigides et fines bruissaient, et, tout le long de chacune d’elles, le soleil allumait une fine aiguille de feu ; et ces millions d’aiguilles longues, ces traits de feu, sans cesse se croisaient et se décroisaient… Au milieu de cet embrasement, les chevaux viraient, viraient, dépiquant le blé encore et encore. Victorin, au centre de l’aire, faisait passer les longes derrière son dos, de sa main droite dans sa gauche ; le père Bouziane, la fourche au poing, patiemment, lançait sous le pied des bêtes de nouvelles gerbes, les éparpillait, les renouvelait sans cesse ; et, ainsi occupés, le père et le fils, tous deux suaient, brûlants de vie, dans un flamboiement de lumière opulente et de joie physique.

Le soir vint ; le feu torride cessa de tomber du ciel, comme ruissellent les grains d’un crible, sur la terre crevassée ; une douceur se fit, qui gagna cultures et bois comme une marée les rivages ; le jour, si longtemps exaspéré, s’apaisa, se mêla enfin de rêverie ; tout ce que, tantôt, il enveloppait, accablant, ne pouvait alors penser qu’à lui ; maintenant les choses se reprenaient ; elles se ressaisissaient, faisaient retour sur elles-mêmes ; la vie individuelle des plantes et des êtres se retrouvait ; tous les puits clos de la plaine s’ouvraient à cette heure pour donner aux bêtes et aux gens un peu de leur trésor d’obscure fraîcheur ; une poulie lointaine criait faiblement, avec le charme d’un appel d’oiseau qui cherche un abri pour la nuit ; c’était l’heure où les amoureux, revenant du travail, rencontrent, près des margelles, les belles fiancées qui vont quérir l’eau pour le repas du soir…

Alors les deux Bouziane ramenèrent leurs chevaux à l’étable ; et, comme ils arrivaient près du puits, Victorin, répondant enfin aux paroles que son père avait prononcées le matin, lui dit :

— Et pourquoi, mon père, que je ne l’épouserais pas, Arlette ?

Le père Bouziane éprouva dans son cœur une secousse. Cependant il n’en fit rien voir.

— Plus tard, dit-il, s’il le faut, je te dirai ça ; pour l’heure, réfléchis à ma volonté, et tu verras bientôt par toi-même les raisons pourquoi ce que je t’ai dit — je te l’ai dit.

Sans parler davantage, ils soupèrent — puis, assis sur le banc de pierre, au seuil de la ferme, fumèrent leur pipe sous les étoiles.

II
LA VIEILLE MAISON PAYSANNE

La famille Bouziane était donc une des plus connues de la région des Maures. A la fin du XVIIIe siècle, cette famille était encore établie à La Garde-Freinet, sur le sommet de la chaîne des Maures, où longtemps les Barbaresques eurent leur fort principal. Le hameau des Mayons s’appelait encore les Mayons du Luc et n’avait pas d’importance. Il en prit le jour où Marius, le trisaïeul de Victorin, ayant acquis dans la plaine une assez grande étendue de terrains — boisés de pinèdes — abandonna La Garde-Freinet pour sa maison des plaines, alors en ruines, qu’il fit restaurer, et qui se nommait la Salvagette.

Cet événement de famille se passait vers l’an 1798.

Et César Bouziane, le bisaïeul de Victorin, vivait encore, il y a quelque quarante ans, aux Mayons, où, paysan de vieille race, il était connu cependant sous le nom banal du « vieux soldat ».

Il avait fait la campagne de France en 1815 ; jeune conscrit, il s’était battu à Waterloo. Médaillé de Sainte-Hélène, il n’était pas médiocrement fier de ce titre. Il aimait à le rappeler souvent aux Mayonnais attentifs, réunis le dimanche à l’entrée du hameau, devant l’atelier du forgeron, sur la terrasse naturelle qui domine la plaine. Son fils, le grand-père de Victorin, avait hérité de lui trois reliques qu’il vénérait, son casque, son sabre et sa médaille.

C’est sous ces trois reliques, accrochées au mur de sa chambre, que, couché depuis l’an dernier, le grand-père reposait, dans un étrange sommeil presque continu. Il ne s’éveillait que pour prendre de légers repas apportés par sa belle-fille.

Le bisaïeul, le soldat du premier Empire, avait transmis à son fils le culte de Napoléon. Et de ses rudimentaires idées sur la guerre et la paix, sur les devoirs militaires et civiques des Français, quelque chose, à la longue, avait passé dans l’esprit de ses enfants, et aussi dans l’esprit de la plupart de ses concitoyens mayonnais. En un mot, certains enthousiasmes de l’ancêtre faisaient partie des traditions de la petite cité.

Le braconnier Arnet, figure locale très caractéristique, fils d’un insurgé de 51, prenait pour lui-même ce titre parce que, à cette époque, âgé de seize ans, il avait, de la part de son père, porté un mot d’ordre à Collobrières. Volontiers, en sa seconde jeunesse, il tenait tête au père César, et souvent dans l’unique intention de le pousser, par la contradiction, à de nouveaux récits de batailles, à des emportements généreux qui remplissaient d’aise les auditeurs.

L’éducation des peuples se fait heureusement en partie de ces bavardages héroïques, aux heures de loisir. Ceux qui ont beaucoup vu, beaucoup agi, beaucoup appris par les voyages et par le contact avec les hommes, disent bien des choses utiles à la formation des âmes populaires, et que les instituteurs ne rencontrent pas dans leurs livres. Ce que, surtout, ils ne rencontrent pas dans les livres, c’est l’accent de l’expérience directe, c’est l’éloquence saisissante d’un témoin, qui se trouva jouer un rôle, si humble qu’il ait pu être, en des circonstances historiques.

Dans l’atelier du forgeron des Mayons, le dimanche soir, ou bien les jours de pluie quand le travail des champs est rendu impossible, il fallait, par exemple, entendre autrefois le vieux César Bouziane raconter, en provençal, la charge des dragons de Waterloo.

— Figurez-vous, mes amis, que j’ai vu à Waterloo, les lanciers, les cuirassiers, les cavaliers enfin, le sabre en l’air, charger en criant. Ceux d’entre vous qui, à la chasse, mes amis, sautent de surprise et comme de peur, et perdent la tête quand une compagnie de perdrix leur part tout à coup dans les jambes avec un grand grondement de mistral, ceux-là seraient tombés morts d’épouvantement s’ils avaient entendu ronfler cette charge. Figurez-vous que vous êtes dans une plaine, une grande plaine, battue comme un tambour par des mille et mille chevaux, dont chacun, comme de juste, n’a pas moins de quatre pattes, de quatre sabots ferrés, et imaginez quel roulement de tonnerre ! Sur tous ces chevaux dont les pieds frappent comme autant de baguettes sur la terre qui tremble toute, les cavaliers crient : « Vive l’Empereur ! » Ça commence comme ça, et c’est magnifique. Je les ai vus passer. Mais les chefs avaient mal calculé l’affaire. L’Empereur était abandonné du bon Dieu, faut croire, car, d’habitude, il savait tout et connaissait son champ de bataille comme vous connaissez la plaine des Mayons. Il les visitait d’avance, ses champs de batailles, il s’arrangeait avec la carte de géographie ; il les connaissait enfin par sa manière de génie à lui. Mais, cette fois, il y eut une faute, et cette charge galopante qui, avec toutes ses crinières et ses queues en l’air comme des drapeaux, ronflait comme un torrent de montagne, arriva tout-à-coup devant un grand fossé profond, un chemin creux auquel on n’avait pas pensé ! Aï ! aï ! mes amis ! j’ai vu ça !… Lorsque tant de chevaux sont lancés, l’homme qui tombe n’est pas à la fête, pensez donc ! sous tant de pieds qui galopent au-dessus de lui. Il trouve le temps long, celui-là, vu qu’une charge de cavaliers c’est comme un coup de mitraille sorti en paquet du canon. Ça ne s’arrête qu’à l’endroit où c’est au bout… Ça roule, ça roule, ça gronde, ça tintamarre sourd. Le torrent de montagne emporte les barrages et tombe en cascade dans les creux ; — et c’est bien ce qui arriva. Le premier rang, tout en un coup, se trouve devant le grand fossé ; il le voit, mais il a, derrière lui, tous les autres qui le poussent. Il faut sauter. Quel saut ! Les premiers chevaux lancés écorchent la rive contraire avec leurs pieds de devant, et, renversés en arrière, ils tombent au fond du trou sur leurs cavaliers, qu’ils écrasent ; et le second rang, déjà, a roulé et s’est renversé sur le premier. C’est le grand saut dans la mort. Et, par centaines et centaines, on tombe les uns après les autres, les uns sur les autres, jusqu’à ce que le fossé soit comble, et que tout ce qui reste, le peu qui reste, puisse passer, comme qui dirait sur un pont fait d’hommes et de chevaux mêlés, qui remuent encore ! Et voilà pourquoi le grand Napoléon fut vaincu à Waterloo, pour ça et bien d’autres raisons que vous verrez dans l’histoire.

— Votre Napoléon, disait tout à coup Arnet, a fait le malheur de la France !

— Tais-toi, jeune homme, répliquait le vieux César. Tu ne sais pas ce que c’est que la gloire. La France, avant Waterloo, l’a connue, la gloire. Nous l’avons perdue. Elle reviendra. Nous l’attendons. Mais, pour ça, il faudra tous savoir souffrir en bons soldats. J’ai élevé mon fils dans ces idées. Il a fait la campagne de Crimée, c’est Bouziane après Bouziane. Quand je ne serai plus là, il vous en parlera de la Crimée, comme je vous parle de Waterloo. Et il parlera à son fils comme je lui ai parlé à lui.

— La France, répliquait Arnet goguenard, ne fera plus la guerre ; elle sait trop ce que ça coûte.

— Ça, je veux bien, répondait César d’un air bonhomme, par malheur, on la lui fera, la guerre. Et il faudra bien qu’elle sache se défendre.

Et Arnet ripostait :

— Pour ce qui est de se défendre, j’en suis.

Et, avec un bon sens puissant qui allait au fond des choses :

— Voyez-vous, maître Bouziane, disait le jeune Arnet, le malheur, c’est qu’il y ait des abominations permises aux empereurs, aux rois, aux maîtres des peuples ; des abominations qu’on dit même louables de leur part, tandis que ces mêmes choses sont défendues à tous les citoyens. Alors on ne peut plus comprendre. A la guerre, on tue, on vole, on brûle tout. Pourquoi est-ce permis ? Quand je pose un piège pour prendre six moineaux, et m’en nourrir — arrivent des pèlerins (Arnet désignait toujours ainsi les gendarmes) qui me font leur « procès-barbal » — mais, à vos empereurs, il est permis de faire tuer des hommes et même de nous manquer de parole quand ils ont juré qu’ils tiendraient leurs belles promesses. A la guerre, on fait tout ce qui m’est défendu et qui est défendu avec raison. Et, tant que ce sera comme ça, vous trouverez des révoltés comme moi pour dire à vos Napoléon que ce qu’ils font ne leur est pas plus permis qu’à moi. Et eux ils se décorent de leurs mauvaises actions.

— Ils en ont fait de bonnes, disait César Bouziane. Napoléon a fait le code, le livre de nos lois, dont la France avait bien besoin.

— Il n’est pas bon partout, le code, grommelait Arnet. Et puis, parce qu’il avait fait un bon livre, il avait le droit de faire la guerre nuit et jour ? Ah ! je vous dis, la guerre pour la défense, oui ! celle-là tant qu’on voudra !

Tels étaient, il y a quelque quarante ans, presque chaque dimanche, les thèmes des conversations, cent fois répétées en public, entre César Bouziane, le vieux soldat, et Arnet, le braconnier, l’insurgé de 1851.

Puis César Bouziane mourut. Alors son fils (le grand-père de Victorin) qui s’était tu tant qu’avait vécu l’ancêtre, eut son tour ; et, sans cesse, il redisait la charge légendaire de Waterloo ; puis les tranchées de Sébastopol, où il avait fait vaillamment son devoir de soldat français.

— Pour ce qui est des Russes, voyez-vous, disait-il, c’était comme des frères. On se battait quand venait l’heure, mais dans les moments où on ne se battait pas, on se passait du tabac ou un bon coup de vin — parce qu’on n’était pas des sauvages. Et puis, nous autres, Français, nous sommes comme ça. Nous avons pitié des hommes. On a bien assez de misère sur terre, par le travail, et les accidents, et les maladies ! Oui, il ne faut pas être des sauvages. Et, cependant, il faut se défendre. Le travailleur ne travaille pas pour les voleurs.

— Je suis bien plus avec vous qu’avec votre pauvre père, disait Arnet.

Telles étaient les idées générales transmises par les Bouziane à toute une région.

Et le jeune Victorin, le dernier Bouziane, savait par cœur toutes les histoires de ses deux pères-grands. Il ne les répétait pas, ce n’était pas dans sa manière. Les histoires ne sont vraiment bonnes que lorsqu’on a eu une part d’action dans les événements qu’on raconte.

Lorsque Victorin parlait, il ne parlait, comme son père, que de chasse ou de travaux rustiques ; mais, au fond de son cœur muet de paysan, il avait une image vivante, quoique lointaine, de la patrie et de la justice.

Et c’est ainsi qu’en Victorin, jeune et actif, revivait l’âme essentielle de son vieux grand-père, qui, là-haut, au-dessus de la salle commune, dans la bastide des Bouziane, sommeillant immobile sur son lit, prenait, avec un vague sentiment de satisfaction, son étrange repos, qui lui semblait un acompte sur la mort bien gagnée.

III
L’ANARCHISTE ET LA SUFFRAGETTE

M. Augias a soixante-cinq ans ; il a été instituteur ; un petit héritage lui est échu. Il serait resté maître d’école si sa santé le lui eût permis, parce qu’il aimait passionnément sa fonction dont il a gardé une haute idée. M. Augias lit beaucoup ; il apprend tous les jours ; c’est un philosophe. Aujourd’hui, sans faire mauvais ménage avec le curé, M. Augias est devenu, étant de bon conseil, quelque chose comme le recteur laïque du pays, qui s’en trouve bien.

A l’orée d’un bois de châtaigniers qui grimpe jusqu’à mi-côte la pente des Maures, tout près des Mayons, le cabanon de M. Augias, blanc comme neige, rit au soleil par ses trois fenêtres, une au rez-de-chaussée à côté de l’unique porte, les deux autres au premier étage. Une terrasse ombragée par une treille prolonge au dehors, pour ainsi dire, la pièce d’en bas, qui est à la fois cuisine, salle à manger et salon. De cette terrasse, comme des Mayons même, on domine l’admirable vallée de l’Aille, toute l’étendue qui, de l’ouest à l’est, va de Pignans à Vidauban. Presque en face, se dresse le Luc et son voisin, le vieux Cannet du Luc, en sentinelle sur son cône bleuté. La plaine, couverte de pins et de chênes-lièges, ne montre, à qui la regarde de la terrasse des Mayons, que les cimes moutonnantes de ses forêts ; elle apparaît de là comme un vaste lac ondoyant et fasceyant au soleil. Cette mouvante verdure cache un sol montueux par places, ravins et collines dont on s’étonne en les parcourant. La plaine ne laisse pas deviner non plus à qui la voit de haut les cultures spacieuses, voilées de monticules et de pinèdes.

Au sud-est se dressent les derniers contreforts des Maures, les rochers du Muy et de Roquebrune, sous lesquels commence la plaine de l’Argens ou de Fréjus. Par-dessus ces rochers, et au-dessus de toute cette admirable plaine, flotte une lumière chargée d’une sorte d’irisation constante ; c’est le fluide scintillement d’une impalpable poussière radiante, et où les indigènes reconnaissent le voisinage de l’atmosphère maritime. L’imperceptible vapeur qui s’exhale de la mer, comme la chaude haleine qu’expirent les naseaux d’un cheval, presque toujours flotte épandue au-dessus de ce lac de verdure mouvante ; et, dans cette poudre dorée, dans cet air diamanté, la lumière est comme multipliée, le soleil comme répété tout entier dans des myriades d’infiniment petites étincelles. Ainsi, durant l’été, un flamboiement formidable danse au-dessus des cimes vertes, surchauffées, d’où il semble à toute heure que va jaillir l’incendie.

Toute cette splendeur s’apaisait, vers cinq heures, en cette fin de Juillet, lorsque maître Arnet, le vieux braconnier, heurta du bâton la porte ouverte de maître Augias.

— Eh ! mestre ? y a degun ? N’y a-t-il personne ? Eh ! maître ?

— Holà ! holà ! Arnet, un peu de patience.

Maître Augias, le vieil instituteur, qui avait aimé son métier, et l’avait quitté à regret pour d’impérieuses raisons de santé, en parlait souvent, s’inquiétait des écoles, de leur avenir, des méthodes nouvelles. Ce qu’il y avait en lui de meilleur, c’était son clair bon sens. Et le bon sens étant la qualité maîtresse d’Arnet, ces deux hommes très différents avaient fini par se rapprocher. Ce fut à la grande surprise de tout le pays, car il fallait aller tout au fond des choses pour comprendre quel lien rattachait « Mossieu » Augias, de bon sens sévère, à maître Arnet, de bon sens jovial. Ils s’entendaient fort bien, et sans qu’on sût bien pourquoi, ou plutôt parce que, inégaux par la culture, ils se reconnaissaient pourtant de même race.

— Eh ! monsieur Augias ?

La voix répéta :

— J’y vais ! Un peu de patience, Arnet.

Arnet, — c’est la forme provençale d’Ernest.

Un pas lent retentit. M. Augias, traînant un peu ses jambes lourdes de rhumatismes, apparut au bas de l’étroit escalier. De sa calotte de curé, qui cachait sa calvitie, s’échappaient en franges quelques cheveux blancs. Son visage ovale, un peu jauni, rasé proprement, exprimait la paix de l’âme, avec une certaine tristesse habituelle, que fréquemment éclairait un sourire aussitôt disparu.

M. Augias était veuf. Il disait parfois qu’il avait perdu un fils chéri ; mais ce fils, Augustin, aujourd’hui âgé de vingt ans, n’était pas mort ; il avait « mal tourné ». Fier de la petite instruction primaire qu’il avait reçue dans une école du Var, dirigée jadis par son père, il s’était cru poète et romancier. Il répandait en strophes puériles, mal cadencées et mal rimées, une âme artificielle où s’alliait à un romantisme attardé un futurisme incompréhensible. Son âme vraie n’était que sottise ambitieuse, mégalomanie enfantine, révolte anarchique et servilisme prudent. Son père, qui ne voulait plus le voir, se maudissait lui-même de n’avoir pas su donner à son propre fils une règle morale ; mais il n’y avait plus rien à tenter pour sauver le jeune homme, dont il n’avait plus de nouvelles depuis de longs mois. Le jeune gaillard était resté quelque temps à Paris ; et déjà il se sentait vaincu par la vie, déclassé, perdu. Par orgueil, il n’osait plus revenir dans sa ville natale. Il était, à l’heure présente, garçon de bureau dans une banque, à Marseille. Son service consistait à balayer les salles tous les matins, et à coucher, la nuit, dans une soupente, d’où il pouvait, par un judas, surveiller les salles, qu’à la moindre alerte il éclairait en mettant le doigt sur un bouton électrique. Pour remplir utilement cet emploi, sa poésie et tous ses pauvres souvenirs scolaires lui étaient parfaitement inutiles. Mais, le dimanche, il se promenait en veston noir trop court, avec une cravate de soie rouge, et la canne à la main. Dans ce costume, il était l’orgueil des bars de banlieue. Il y récitait, devant des nervis éblouis, des poésies enflammées, traversées par tous ses mauvais désirs de paresseux sans espérance.

M. Augias savait tout cela vaguement ; et c’était la cause secrète des tristesses du vieil instituteur honnête homme.

— Qu’est-ce qui vous amène, mon brave Arnet ? Asseyez-vous.

Arnet ôta son feutre aux bords dentelés par l’usure, et s’assit sur une des quatre chaises de paille qui entouraient la table de bois blanc, bien frottée.

M. Augias était son propre serviteur ; il faisait son lit tous les matins de bonne heure, mettait en ordre sa maison, raccommodait ses vêtements et son linge, allait aux provisions, préparait ses repas. Arnet, dans sa hutte construite de ses mains, beaucoup plus haut sur la pente des Maures, dans la forêt de châtaigniers, se livrait à des occupations du même genre et cette conformité d’habitudes le rapprochait encore d’Augias. Seulement, l’habitation d’Arnet était un peu celle d’un sauvage ; l’intérieur d’Augias était celui d’un civilisé rustique.

Lorsque Arnet fut assis, M. Augias ouvrit une armoire, prit deux tasses à fleurs jaunes et rouges et les plaça sur la table. Sur le fourneau, un « toupin » vernissé était en train de bourdonner la chanson de l’eau qui dansote ; dans l’eau bouillante, il jeta trois cuillerées de café et retira le toupin du feu ; puis il y versa une cuillerée d’eau froide, — ce qui fit tomber au fond le marc alourdi…

— Le bon café à la sarrazine, comme le faisaient nos grand’mères, dit Augias.

— Il n’y a rien de meilleur, fit Arnet. Nous ne sommes pas de ces gens à qui il faut des cafetières à compartiments, monsieur Augias. Votre café est digne d’un roi.

— Maurin des Maures en a souvent goûté, de mon café, prononça M. Augias. Et c’était le roi de nos petites montagnes, celui-là !

— Et c’était mon cousin second, dit Arnet… Je suis conséquemment le cousin d’un roi et d’un roi républicain, dont le souvenir réjouira encore les enfants de nos enfants ! Je l’ai suivi souventes fois à la chasse, ce Maurin, acheva Arnet en souriant. Il avait de bonnes idées et de bonnes jambes.

— Et du bon sens, dit M. Augias.

— Quand je parle, poursuivit Arnet, il m’arrive, beaucoup souvent, de m’apercevoir que je répète des choses que Maurin a dites, et, alors, par là, je suis sûr de bien dire et d’être approuvé. Et, si aujourd’hui, je viens vous voir, c’est justement pour vous parler comme il aurait pu le faire, monsieur Augias. Et je viens de la part de mon ami Bouziane.

— Je vous écoute.

— Voilà, dit Arnet en humant son café et en allumant sa pipe ; le fils Bouziane…

— Victorin, souligna M. Augias.

— Oui, Victorin, qui est fils unique, avance vers l’âge de se marier, quoiqu’un peu jeune, n’ayant que vingt ans, comme vous savez, et c’est un brave « pitoua ».

— Comme il nous en faudrait beaucoup, affirma M. Augias avec toute sa gravité.

— Oui, dit Arnet, il est brave, il travaille comme pas un, il est de bonne tournure ; pour tout dire en un mot, il a de bons principes, comme vous me l’avez répété quelquefois.

— Eh ! dit Augias, parce qu’il a appris b, a, ba, et deux et deux font quatre, il ne « s’en croit » pas pour cela, comme tant d’autres ; il ne décide pas sur les choses qu’il ne connaît point, et il se garde de se croire aussi savant que les plus grands savants. Je lui ai entendu dire que, selon lui, on ne doit faire députés que des gens capables de comprendre les lois qui existent, puisqu’ils sont appelés à en fabriquer de nouvelles, et il ajoutait qu’un charretier est un homme qui doit savoir mener chevaux et charrette.

— Pour sûr, dit Arnet grave à son tour ; seulement, il y a beaucoup de ces conducteurs pour rire, assis sur « l’asseti » des chars-à-bancs, avec les rênes lâches, — et qui croient mener leur bête, cheval, mulet ou âne ; — lorsque, bien entendu, c’est leur bête, — cheval, âne ou mulet — qui les conduit à la foire, par la force de l’habitude.

— Si nous en revenions à ce que vous voulez dire de Victorin, hein, ami Arnet ?

— Patience ! fit Arnet, je sais très bien où je vais en arriver, monsieur Augias ; mais, quand je me rends au travail à travers champs, j’ai coutume, s’il me part « une » lièvre ou un perdreau entre les jambes, de le mettre dans ma carnassière. C’est tant de pris en passant ; et, de même, si en marchant vers ce que j’ai à vous dire, je rencontre une bonne idée sur ma route, je m’y arrête un peu ; qu’elle vous parte des pieds, ou qu’elle parte des miens… Il m’arrive même d’y perdre un peu trop de temps comme pour la perdrix ou la lièvre quand je vais à mon travail, mais je n’ai jamais pu me corriger d’être curieux, pas mal bavard et enragé braconnier.

Ici, M. Augias sourit, mais il se garda de répondre, car il connaissait l’éloquence de son ami, et qu’elle pourrait fort bien l’entraîner à parcourir, de digression en digression, le champ sans limite de la sagesse populaire.

Un assez long silence se fit.

— Oui, déclara tout à coup Arnet, répondant à ses propres rêveries, ce Victorin est un gaillard. Il a le cœur d’un lion et les jambes d’un lièvre, — les jambes que j’avais quand je faisais courir les pèlerins…

— Nous y voilà, pensa Augias. Il va me conter un de ses bons tours de braconnier incorrigible.

Mais Arnet ajouta :

— Je vous dirai une autre fois une de mes histoires de gendarmes… celle, par exemple…

— C’est cela, une autre fois, Arnet, une autre fois ! Pour aujourd’hui, qu’avez-vous à me dire de Victorin ?

— J’ai à vous dire que les Bouziane ont besoin de vos conseils, c’est-à-dire qu’ils n’en ont pas besoin pour eux, mais que vous en donniez à leur Victorin. Eux, ils savent très bien ce qu’ils veulent et que vous serez d’accord avec eux, et que vous conseillerez ce garçon qui prend le chemin qu’il faut pour faire une bêtise, des grosses. Alors, le père de Victorin m’a dit comme ça, m’a dit :

« Arnet, tu verras un de ces jours M. Augias qui est ton ami — et cette parole de Bouziane me fait honneur, monsieur Augias — et quand tu verras M. Augias, ton ami, dis-lui de nous aider et qu’il montre à notre Victorin où est son devoir. »

— Et à quelle occasion, Arnet ?

— A l’occasion du grand amour qui le tient pour une fille qui n’est pas celle que son père voudrait lui voir épouser.

— Et qui son père voudrait-il lui voir épouser ?

— Martine Revertégat.

— Bonne affaire, ça ! Ces Revertégat sont des gens à l’ancienne.

— Comme les Bouziane ; la vraie race d’ici. C’est souche de bon bois, vieille vigne de pays ; rien des « américains ».

Sur ce mot, il y eut un silence, pendant lequel les deux hommes revirent le temps d’avant le phylloxéra, l’époque où les ceps américains n’avaient pas envahi la Provence, où la vieille vigne française exempte de maladie traînait ses sarments paresseux sur la terre provençale et donnait un vin autrement joyeux que celui des ceps d’Amérique, qui ont trop voyagé et sont d’une autre terre. Le vin d’aujourd’hui, on le travaille et on le fraude en vue du rapport et non plus pour la joie de le produire et de le boire !

— Tout ça ne dit pas quelle est la gueuse que Victorin peut préférer à Martine, interrogea enfin M. Augias.

— Il lui préfère Arlette des Mayons, dit Arnet gravement.

M. Augias, qui s’était levé, eut un sursaut :

— Misère de moi ! Arlette ! une Arlette !… qu’on appelle des Mayons, et qui n’en est pas, des Mayons, puisque son père était un gavot paresseux, venu un jour chez nous avec sa femme pour s’employer à la récolte des châtaignes — et qui, jusqu’à sa mort d’ivrogne, est resté dans le pays pour y donner l’exemple de la paresse et de l’ivrognerie ! Il est mort de ses vices, le pauvre bougre, et ce fut un bon débarras ; mais il nous a laissé de la graine d’alcoolique, et c’est un malheur pour la commune. La mère est une pas grand’chose, plus bête que méchante, incapable de donner à la fille un bon conseil et qui la laisse faire ses quatre volontés… Arlette des Mayons ! pauvres de nous ! et Victorin a pu se laisser prendre à ça ! Misère et compagnie, voilà ce que c’est, son Arlette ! Et si elle entre dans cette maison Bouziane, elle en verra la fin, pour sûr. Il faut empêcher ce malheur ; et je m’y emploierai. Vous pouvez le dire aux Bouziane, mon brave Arnet… Arlette ! Arlette ! répétait M. Augias consterné.

Dans la petite salle, il se promenait avec agitation, allant d’un angle à l’autre. Tout à coup, il se campa devant Arnet et s’écria :

— Vous avez connu mon fils, vous ?

Arnet hocha la tête.

— Eh bien, reprit l’ancien instituteur, cette Arlette me le rappelle tout à fait. Cet imbécile méprise le travail manuel, celui de paysan surtout, parce qu’il a appris de moi b, a, ba, b, o, bo, sans parvenir à l’écrire sans faute. Il se croyait un savant, il donnait son opinion sur toutes les choses qu’il ignorait, et de quel air, il fallait voir ! Quand je le redressais, il me disait d’un air méprisant : « Vous autres, les vieux, vous ne comprenez pas les générations nouvelles… » Oui, Arnet, il me disait ça tous les jours que Dieu fait ! Un jour, où je lui demandais ce qu’il comptait faire plus tard, il me répondit avec une assurance qui eût mérité des gifles : « Je me ferai député. » Dans son ignorance d’orgueilleux, c’est la carrière qu’il avait choisie. Il palabrait au café, et attendu qu’il pouvait parler deux heures durant, sans s’arrêter et, comme on dit, sans cracher, les gens écoutaient bouche bée, avec un étonnement qu’il prenait pour de l’admiration, les sottises qu’il répétait de travers et qu’il avait lues dans les gazettes. Il aurait pu être laboureur, et fier de ses travaux utiles, comme le fut mon père, mais ce jeune anarchiste aurait rougi d’être un travailleur de la terre. Arrangez ça comme vous pourrez ! Il parlait avec mépris et haine des riches — des exploiteurs du peuple, disait-il — mais il n’avait qu’une ambition — qui était de devenir l’un d’eux, d’imiter ce qu’il blâmait en eux, de s’habiller comme eux, d’avoir une lévite (redingote), de porter une canne sur laquelle on ne peut pas s’appuyer, et de boire au café en faisant une partie de dominos ! Voilà l’homme ! Et ils sont quelques-uns comme ça ! Et il y en a aussi, de ces pauvres diables dans le genre de mon fils, mais qui, n’étant pas paresseux comme mon fils, mais en train de faire fortune à force de malice, traitent leurs ouvriers comme des nègres, tout en débitant de beaux discours contre les vrais riches qui sont justes et humains. Et ces ouvriers, qu’ils maltraitent, se prennent pourtant à leurs beaux discours. Et cette Arlette est, je vous dis, de la même espèce maligne que mon malheureux enfant. La petite instruction que leur a donnée l’école primaire les a perdus tout simplement, parce qu’on n’est jamais parvenu à leur faire comprendre comment l’instruction doit être employée !… Lire, écrire, compter, ça devrait leur servir à faire mieux leurs affaires, à ne pas se laisser tromper par leurs semblables ; — un peu d’histoire et de géographie, à leur donner une idée de leur patrie et du monde, mais rien de tout cela ! Ça ne fait que leur inspirer un orgueil d’imbécillité. Et ces jeunes anarchistes, qui ne parlent que d’égalité, se croient supérieurs en tout et à tous ! L’égalité, pour eux, voilà ce que c’est : c’est le droit de se croire au-dessus de ceux qui valent mieux qu’eux-mêmes. Une trique, Arnet, une trique, voilà l’éducation qu’il aurait fallu à mon fils. Et, comme je n’avais sur lui aucune prise, aucun moyen de lui communiquer du bon sens, de lui inspirer des idées morales, il est devenu je ne sais quoi, je ne sais où !… Il est parti pour la ville, — parce qu’il peut s’y promener la canne à la main sans qu’on rie de lui en le voyant passer, comme on le faisait ici, où il étonnait bêtes et gens. Voilà mon malheur, Arnet ! — Et cette Arlette s’annonce comme une de ces sottes qui se perdront comme il se perdra ! — Voilà une petite impertinente qui ricane lorsqu’une belle madame, passant aux Mayons, descend d’automobile avec un chapeau dont le « haut » est trois fois plus large que sa tête — cette même Arlette se prive souvent de pain pour s’acheter un chapeau de pacotille, mais de forme pareille. Pour se procurer des romans qui lui montent la tête, elle gaspille le pauvre argent que gagne sa mère. Elle parle avec une bouche en cul de poule, comme les héroïnes de ces romans-là. Arlette a des opinions littéraires et sociales, la malheureuse ! Elle a lu les Désenchantées de M. Pierre Loti, et elle a une opinion sur la vie des femmes turques. Elle approuve les suffragettes.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit Arnet.

— Ne l’apprenez jamais, Arnet, dit Augias. Arlette voudrait un jour être conseiller municipal, conseiller général et député, comme mon fils ! Et pour cela Arlette voudrait voter comme les hommes. Et elle votera un jour comme les hommes, elle, Arlette ; — elle se recommande de Jeanne d’Arc et de Madame George Sand pour réclamer le vote des femmes !

Arnet, d’un bond, s’était mis debout :

— Arlette veut voter ! prononça-t-il stupéfait.

Puis, brusquement, comme un homme pressé de fuir un endroit dangereux :

— Adieu, monsieur Augias, j’ai mon compte pour aujourd’hui.

Sur le pas de la porte, il se retourna :

— Irez-vous voir bientôt les Bouziane, monsieur Augias ?

— Tout à l’heure, Arnet. Il faut d’abord que je lui parle, à ce Victorin.

Et Arnet, qui cheminait sur la route, entre les pins, répétait en lui-même :

— Arlette veut voter !

Ayant remâché ce mot, il ajoutait avec une grimace :

— Ça, c’est plus fort que du poivre !

IV
LES LEVEURS DE LIÈGE

La route qui, de Gonfaron, va aux Mayons, traverse du nord au sud-est la plaine cultivée, et, à partir des Mayons, longeant les Maures, devient très sinueuse parce qu’elle épouse, à leur base, le relief des collines et les creux des ravins.

En allant vers l’est, le voyageur, alors, a, sur sa droite, les collines, rochers, pinèdes et châtaigneraies ; sur sa gauche, des bois de pins d’abord, puis des forêts de chênes-lièges qui vont en s’étalant dans la plaine.

Les Revertégat possédaient entre Gonfaron et les Mayons, trois hectares de terrains en plaine. De vieux chênes-lièges y dressaient leurs structures tourmentées, leurs bras tords, noueux et rugueux.

Or, ce jour-là, il avait été décidé que la mère Revertégat qui, d’ordinaire, à midi, portait la soupe aux « rusquiers » serait remplacée dans cette mission par sa fille Martine.

De son côté, la jalouse Arlette avait décidé qu’elle irait, ce même jour, sous un prétexte, rôder autour des rusquiers pour surveiller cette Martine et ce Victorin.

Ce projet était venu à la suite d’une conversation avec le valet de ferme des Revertégat, Marius, par qui elle se faisait courtiser.

Arlette, qui se laissait sans révolte conter fleurette par tous les jeunes gens des Mayons, croyait d’ailleurs utile d’exciter par là les jalousies de Victorin. Elle « se parlait » donc volontiers avec ce valet de ferme des Revertégat.

Ce Marius, Mïus, ne cessait de lui répéter avec bonne humeur :

— Épouse-moi, Arlette ; soyons mari et femme ; tu n’as pas le sou — moi non plus ; — et donc nous ferons une paire bien assortie. Jamais les Bouziane, qui sont des orgueilleux, ne te laisseront épouser leur fils. Victorin s’amuse à te chanter des gandoises, et ce n’est pas avec de bonnes intentions. Épouse-moi ! Deux misères peuvent faire du bonheur, lorsqu’on s’aime et qu’on travaille !

Ce vertueux langage n’impressionnait pas Arlette. Un valet de ferme, fi donc ! Elle avait trop d’instruction pour s’abaisser à un pareil mariage ! Et, tout en laissant à Mïus quelque espérance, elle le désespérait.

Il dit à Arlette un soir :

— Demain, parmi l’équipe des « rusquiers » qui travailleront dans la forêt des Revertégat, tu sais qu’il y aura Victorin. Il s’est prêté volontiers. Pourquoi ? Parce qu’il aura ainsi occasion de voir plus souvent Martine. Elle ira demain porter la soupe à leurs rusquiers. Et il voudrait te faire croire qu’il ne la poursuit pas !… Va, ma pauvre Arlette, il n’est pas pour toi, le beau Victorin ! Il a trop de terres et trop d’écus. Il faut que tu sois folle pour croire qu’une fille comme toi, aussi pauvre que ce Mïus qui te parle, — sera épousée par un jeune homme dont la famille est riche… à au moins… cent mille francs. Je suis sûr que si tu pouvais demain, « rodéger » (rôder) autour des rusquiers, vers midi, tu verrais, clair comme le jour, que ton Victorin préfère sa Martine à notre Arlette des Mayons, quoique Arlette soit mieux « arnisquée », et que, pour porter une toilette de dame, le dimanche, elle n’ait pas sa pareille dans toute la commune ! Martine ne lit pas comme toi dans les livres, et je ne lui ai jamais vu un journal à la main, la sotte ! — mais elle peut porter sur l’échine une rude charge, la charge que moi je porte, et voilà justement ce qu’il faut aux Bouziane et à leur Victorin ; ils ont besoin d’une femme de plus dans leur maison, qui les aide à faire, selon le temps, tous leurs travaux de campagne.

Avec des propos pareils, Mïus avait souvent irrité les ambitions d’Arlette, et le désir qu’elle avait de faire la définitive conquête de Victorin.

Mïus, pensait-elle, se trompait. Elle savait ce qu’elle savait. Elle se rappelait les paroles ardentes que Victorin, le soir, sur les aires, lui avait parfois murmurées :

— Tu n’es pas riche, Arlette, lui disait ce Victorin, et c’est la raison pourquoi mon père ne voudra pas que je t’épouse. Mais tu es intelligente ; je t’ai vue souvent, le dimanche, quand tu es bien vêtue, si jolie avec l’ombrelle sur l’épaule et avec des gants comme une demoiselle de la ville, — je t’ai vue, des fois, assise à l’ombre, sous un châtaignier, au frais, tourner les pages d’un livre. Tu ne te doutais pas que je « t’espinchais » (épiais) et moi, je suivais sur ton joli visage si fin, si pâle, si blanc, toutes tes pensées. Et, une fois, je t’ai vue pleurer sur le livre !…

— Je t’avais bien aperçu, avouait Arlette, et je me souviens très bien de ce jour où j’ai pleuré sur le livre. J’ai pleuré parce que la marquise, dans le roman, était vraiment malheureuse avec Monsieur le marquis ! Tu ne me feras pas souffrir comme ça, dis, Victorin, quand nous serons mari et femme ?

Et Victorin s’était écrié :

— Pour sûr que je ne me conduirai pas comme ce coquin de marquis dont je n’ai pas lu l’histoire, mais que je déteste puisqu’il t’a fait pleurer, ma belle !

Ce chimérique parallèle entre lui, Victorin, et un marquis de roman — avait un instant impressionné le brave fils du fermier. Le roman, qu’il ne devait jamais lire, s’était présenté vaguement à son esprit comme on ne sait quel livre d’histoire dont les personnages étaient des héros comparables aux chevaliers célèbres, même aux rois de France. Et l’un d’eux faisait pleurer cette Arlette ! son Arlette ! Il fallait vraiment, pour être si facile à émouvoir, qu’elle fût une créature tout à fait supérieure, comme on dit qu’il y en a quelques-unes dans les châteaux, beaucoup dans les villes d’étrangers, Nice, Cannes ; et plus encore à Paris ! C’était à se demander si Arlette n’était pas, elle-même, fille d’un prince, — comme on le dit de Gaspard de Besse ! Mais non, la mère d’Arlette était une pauvre gavotte. La nature, seule, et l’école avaient fait ce miracle, ce chef-d’œuvre, une Arlette ! que la voix publique avait surnommée des Mayons, — comme s’il eût été dans sa destinée d’être noble, aussi bien qu’un Villeneuve ou un Colbert.

Arlette « se repassait » tous ces souvenirs, et toutes les impressions que lui avait avouées ingénument Victorin, en sorte qu’elle se sentait bien sûre de son amour et de sa fidélité ; mais elle sentait d’autre part qu’il était nécessaire de les entretenir, et particulièrement de surveiller Martine. C’est pourquoi, le jour où celle-ci devait aller porter la soupe aux rusquiers des Revertégat, Arlette s’en vint, non loin d’eux, glaner des déchets de liège, en des bois voisins, où déjà on avait fait la récolte. La bande des rusquiers, avec Victorin pour chef, travaillait allègrement depuis l’aube.

Les leveurs de liège, leur petite hache en main, debout sur la planchette de l’étagère, dressée et fixée contre les chênes au moyen d’une corde à l’épreuve, — incisaient l’écorce épaisse circulairement et horizontalement. Cela s’appelle « toilà » ou « toirà ». Cette incision faite, ils refendaient, c’est-à-dire procédaient aux incisions longitudinales ; et, enfin, ils arrivaient au « couronnement », à l’incision qui détache le haut de la planche bombée.

Ensuite, les « camalous » emportaient les plaques de liège jusqu’à la « cougno » où l’emballeur fait les balles, qu’emportent, à leur tour, charrettes ou mulets jusqu’à la « pile », voisine du village.

Dépouillé peu à peu des parties de son écorce grise arrivée, cette année, au point voulu de développement, chacun des troncs énormes et tourmentés se montrait, tout à coup, rouge, d’un rouge pâle… Sous les rayons du soleil, qui çà et là transpercent les feuillages durs, ces troncs nus, noueux, tels des torses de géants, ne tardent pas à devenir d’un rouge sanglant de chair écorchée. Cette coloration évoque alors l’idée d’on ne sait quelle souffrance héroïque et muette ; c’est celle des forêts que persécute le labeur des hommes.

— Les pauvres bougres, disait un rusquier. Nous la leur travaillons, la peau !

— C’est la vie ! répliquait un autre. Pour que chacun vive, il faut que tout souffre !

Tout à coup, pendant que crissait la « destraoù » (la hache) dans l’écorce d’un des plus vieux chênes, qui livrait avec peine à l’instrument de torture sa peau, pareille par les bosses, disait un rusquier, à celle d’un melon-cantaloup ou d’une tarente, — un chant s’éleva du haut d’une étagère.

— Le chef de bande commence à chanter, fit un rusquier.

— Eh ! il chante, dit un autre ; c’est que midi approche, et, avec la soupe, la belle Martine.

Victorin, sur son étagère, à voix pleine chantait :

Le jeune et beau leveur de liège,

Par les bûcherons écouté,

Apprit l’art du chant sans solfège,

Comme les cigales d’été.

Feutre en arrière, en auréole,

Col ouvert sous la brise folle,

Culotte percée aux genoux,

Il portait la rouge taïole

Comme les drôles de chez nous.

Le grésillement continu du chant des cigales, aux environs, semblait la voix même de l’été, de la chaleur, qui accompagnait le chant de l’homme. A travers les branchages chauds et immobiles, la voix saine passait comme une brise lente et tiède.

Tous les rusquiers connaissaient cette chanson ; et les uns sur leurs étagères dans les branchages, les autres debout à terre près des troncs ; et aussi les camalous, ceux qui camalaient, mot qui, sans doute venu des Sarrasins longtemps maîtres de ces forêts, signifie porter un faix à la façon d’un chameau — tous ensemble lancèrent le refrain :

Pour l’écouter, les pins aux branches musicales,

Arrêtaient un moment leur murmure nombreux ;

Et, le sentant le frère des cigales,

Cigalous est le nom qu’ils lui donnaient entre eux.

— Cette chanson, dit un rusquier qui n’avait pas pris part au concert, cette chanson doit être nouvelle, — que je ne la connaisse pas ?

— Oui, dit un autre, c’est Monsieur Jean d’Auriol qui l’a faite.

Victorin chantait :

Vint à passer dans nos collines

Une chanteuse de Paris,

Qui lui dit, en phrases câlines :

« Paris seul te paiera ton prix ;

Assez de chansons à la lune !

Cours vers le bonheur inconnu…

Viens à Paris faire fortune ! »

Il admira sa beauté brune

Et donna son cœur d’ingénu.

— Les refrains sont tous différents, cria l’un des travailleurs, mais, pas moins, je sais le second.

Et il chanta :

O Cigalous, tu veux quitter tes chênes-lièges,

Tes pins, qui, comme toi, fredonnent nuit et jour…

L’amour malin, dans les bois, tend ses pièges :

Prends garde, Cigalous, aux pièges de l’amour !

Il y avait bien, par-ci par-là, quelques mots écorchés, mais ces menus accrocs n’altéraient pas le sens de la chanson, et Victorin qui, lui, la savait toute, reprit à grande allure :

— « Père, je pars pour la grand’ville ;

Ma mère, je vais à Paris… »

La vieille pleurait, immobile ;

Le bon vieux jetait les hauts cris.

Cigalous, feutre en auréole,

A serré sa rouge taïole :

« J’irai là-bas, c’est mon destin. »

Il avait donné sa parole ;

Il partit par un beau matin.

Le silence qui suivit ce couplet s’étant prolongé, il sembla certain que plus aucun des rusquiers ne se rappelait le refrain suivant. Rythmique et continu, le chant des cigales, aux alentours, grésillait ; c’était comme un crépitement d’incendie dans des broussailles sèches. Alors une voix féminine, émue et fraîche, se fit entendre en réplique, pas très près, mais distincte. Elle chantait d’un ton de reproche plaintif :

O Cigalous, pourquoi quitter ta chère vieille,

Ton père et tes amis, nos braves bûcherons ?

C’est un démon, crois-moi, qui te conseille.

Ne pars pas, Cigalous, nous seuls nous t’aimerons !

Une émotion courut dans ce coin de forêt, où souffraient les pauvres chênes et où palpitaient des cœurs d’hommes. Un vieux rusquier s’essuya les yeux. Tous écoutèrent. Et la romance s’acheva ainsi, Victorin chantant les couplets, et Martine les refrains qui lui donnaient réponse.

VICTORIN.

Mis selon la mode nouvelle,

Veston noir et chapeau melon,

Il pensa mieux plaire à sa belle

Lorsqu’il eut un beau pantalon.

Mais, sans son feutre en auréole,

Son col large ouvert, sa taïole,

Lui qui faisait tant de jaloux,

Lui dont la divette était folle,

Il n’est plus le beau Cigalous !

MARTINE.

C’est ton pays en toi qui faisait tout ton charme,

Quand tu chantais, pareil aux cigales d’été !

Dans tes grands yeux j’aperçois une larme,

Cigalous ! ton pays, pourquoi l’as-tu quitté ?

Et la voix mâle de Victorin répond à son tour :

Adieu, gloire et femme jolie !

Triste et gêné, tu chantes mal !

La folle qui t’aima, t’oublie ;

Retourne au pays du mistral.

Et Cigalous, qu’un regret ronge,

Entend sans fin, revoit en songe

Les pins qui vibrent musicaux,

Et dont la plainte se prolonge

Dans la combe aux profonds échos !

MARTINE.

Au nord, les Cigalous et les cigales meurent ;

Le myrte en fleurs périt s’il est déraciné ;

Dans leur pays les vrais sages demeurent ;

La terre la plus belle est celle où je suis né.

Victorin quitta son étagère. Il sauta à terre.

Une même émotion faisait trembler le cœur de tous ces hommes. Quelque chose de plus émouvant que les paroles chantées se dégageait de ces paroles mêmes ; et c’était l’amour instinctif du pays natal, la douleur de le quitter, la joie d’y vivre, l’orgueil de le savoir si beau et si bon — et toute la misère d’aimer, et la vie, et l’amour, et on ne sait quoi de plus que l’amour et la vie, un confus idéal, art, gloire ou éternité.

Les cigales faisaient tressaillir l’atmosphère lourde. Midi écrasait la plaine.

Martine apparut : ils applaudirent.

— Bravo, Martine ! Elle a chanté comme un ange !

Ils l’entourèrent, lui faisant fête.

— Est-elle bonne, la soupe ?…

— Si c’est Martine qui l’a faite, sûr qu’elle sera bonne !

— Quelle ménagère tu feras ! Heureux coquin, celui qui te prendra ton cœur.

— On ne me le prendra pas sans que je le donne, dit-elle en riant de toutes ses belles dents blanches.

Tous l’admiraient ; elle avait une démarche souple de bête libre, bien faite et bien saine.

— Vive notre Martine !

— La carriole est là-bas, dit-elle, vous savez, à cent pas d’ici, sous le patriarche, le plus vieux suve de la forêt, qui est si beau. Elle est bien à l’ombre. Il y a tout le manger qu’il faut, pour tout le monde ; particulièrement une moissonneuse bien épaisse, et de l’eau bien fraîche.

— Vive la Bouziane ! répéta le plus vieux des rusquiers. C’est vrai qu’elle a chanté aussi bien que l’ange Gabriel à la crèche !

— Quelle paire ça ferait avec Victorin !

— Ils pourraient chanter Cigalous ensemble ! Ils feraient fortune !

On s’installait, près de la carriole, sous le patriarche, où l’ombre était moins ardente. Importuné par les taons, le cheval arabe, dételé, attaché au tronc du vieux suve, frappait sa croupe avec sa queue et son ventre avec son pied, qui retombait lourdement sur le sol feutré d’un lit de lichen épais.

Et pendant que toute la bande, assise à terre, commençait un repas bien gagné, — tout là-bas, derrière les larges troncs écorchés, la pauvre figure maigre et pâle d’Arlette, avec les yeux tout grands ouverts et trop brillants, épiait sa rivale maudite et son trop beau « calignaire ».

V
LA CHASSE AUX CIGALES

Le repas fut joyeux ; on fit honneur à la moissonneuse. Les tomates crues, rouges sous la blancheur des oignons coupés en menues tranches, nageaient dans leur jus rouge, arrosées de bonne huile de l’année. Avec des sonorités de source, un vin franc jaillissait du grand fiasque revêtu de sparterie. Dans quatre ou cinq lourdes cruches vertes, épaisses, l’eau s’était conservée fraîche, sous des toiles recouvertes de feuillages. Le repas pris, les pipes s’allumèrent. Les bavardages allèrent leur train ; mais la présence de Martine les empêcha de devenir trop libres. Les histoires de chasse succédèrent aux histoires de chasse ; car tout Mayonnais naquit chasseur et piégeur. On galégea la gendarmerie. On évoqua l’ombre de Maurin ; on but à la santé d’Arnet, cousin du roi des Maures ; puis le chef de bande, Victorin, indiqua la marche du travail pour la fin de la journée. Enfin, quand la fumée des pipes se fit plus rare et plus lente, un peu de somnolence gagna les travailleurs, qui peinaient depuis la première pointe du jour ; ils s’allongèrent, dans l’ombre tiède du patriarche, et bientôt, toute la bande sommeilla, surveillée par deux ou trois bons chiens qui avaient suivi leurs maîtres au travail.

Ni Martine ni Victorin ne dormaient. Ils causaient à voix basse familièrement, car ils étaient amis d’enfance, et bien que tous deux eussent été mis au courant, chacun de leur côté, des intentions de leurs familles qui désiraient les marier, — jamais, entre eux deux, il n’y avait eu d’allusion à ce projet.

Cependant, ils se plaisaient ; Martine surtout eût trouvé Victorin à son gré. Mais Victorin, tout en se disant que Martine méritait d’épouser un brave jeune homme et riche, se sentait attiré plutôt par cette Arlette prétentieuse que par cette simple Martine, trop pareille, selon lui, à toutes les autres filles du pays.

Martine, réservée, ne montrait rien à Victorin du goût décidé qu’elle avait pour lui. Sans exaltation, raisonnable, elle se disait : « Si jamais il me veut, oui, que je le prendrai. » Et lui, songeant à Arlette, ne montrait pas à Martine le plaisir qu’il avait à se trouver près d’elle.

A voix basse donc, ils causaient tous deux de leur passé d’enfants, des pièges qu’ils posaient, étant petits, pour prendre des lapins ou des rouge-gorge, d’un voyage qu’ils avaient fait un jour à Cogolin et à Saint-Tropez avec leurs parents ; et des travaux de leurs deux fermes, des espérances de l’année, moissons et vendanges.

A ce moment, l’un des rusquiers s’agita sur sa couche de feuilles sèches.

Il s’étira en criant :

— Ohé ! les cambarades, c’est assez veillé comme ça !

C’était le plus vieux, auquel le plus jeune répondit gaîment par l’un des couplets chantés tout à l’heure :

Le jeune et beau leveur de liège,

Par les bûcherons écouté,

Apprit l’art du chant sans solfège,

Comme les cigales d’été.

Et tous se levèrent pour reprendre le travail.

— En font-elles un ramadan, ces cigales ! dit le vieux.

Un autre répondit :

— C’est bien vrai qu’on dirait un bruit de branches sèches, qui s’allument seules par l’effet de la grosse chaleur.

Ramadan, ce mot, qui signifie, en provençal, tapage et rumeur, est, parmi tant d’autres, un des vestiges du passage des Maures dans la région du Var. A l’époque de leur ramadan, et surtout quand il prenait fin, les camps mauresques bruissaient de prières chantantes, comme les bois d’été pleins de cigales.

— Des cigales, dit Martine à Victorin, j’en ai promis une à mon petit filleul.