Fleur d’Abîme
PAR
JEAN AICARD
PARIS
E. FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE (PRÈS L’ODÉON)
1894
ŒUVRES DE JEAN AICARD
ROMAN | |
| Roi de Camargue (Ollendorff, éditeur). In-18, avec 85 illustrations deGeorges Roux | 3 fr. 50 |
| Le Pavé d’Amour (Ollendorff, éditeur). In-18 | 3 fr. 50 |
| L’Ibis Bleu (Flammarion, éditeur). In-18 | 3 fr. 50 |
POÉSIE | |
| Poèmes de Provence (Charpentier, éditeur). Ouvrage couronné parl’Académie française. — Édition nouvelle augmentée, in-18 | 3 fr. 50 |
| Miette et Noré (Ollendorff, éditeur). Ouvrage couronné par l’Académiefrançaise. — In-16 | 3 fr. 50 |
| La Chanson de l’Enfant (Fischbacher, éditeur). Ouvrage couronnépar l’Académie française. In-16 | 3 fr. 50 |
| La Chanson de l’Enfant. — Édition grand in-8, illustrée par Lobrichonet Rudaux (Chamerot, éditeur). — In-18 | 20 fr. » |
| Le Dieu dans l’Homme (Ollendorff, éditeur). In-18 | 3 fr. 50 |
| Le Livre d’heures de l’Amour (Lemerre, éditeur). — In-18 | 3 fr. 50 |
| Le Livre des Petits (Delagrave, éditeur). — Grand in-8, illustré parGeoffroy. — Petit in-18 scolaire, illustré par Geoffroy | 1 fr. » |
| Au bord du Désert (Ollendorff, éditeur). — In-18 | 3 fr. 50 |
| Visite en Hollande (Fischbacher, éditeur). — In-18, orné d’un portraitde l’auteur par Félix Régamey | 3 fr. 50 |
| L’Éternel Cantique (Fischbacher, éditeur). — In-8 | 2 fr. » |
| Lamartine (Ollendorff, éditeur). Pièce qui a obtenu le prix de poésieà l’Académie française. — In-18 | 1 fr. » |
THÉATRE | |
| Émilie (Ollendorff, éditeur). Drame en quatre actes, en prose, représentéà la Comédie-Française | 2 fr. » |
| Othello (Charpentier, éditeur). Drame en cinq actes, en vers (Comédie-Française) | 4 fr. » |
| Le Père Lebonnard (Dentu, éditeur). Drame en quatre actes, envers, reçu et répété à la Comédie-Française représenté au Théâtre-Libre | 4 fr. » |
| Dans le Guignol (Dentu, éditeur). Prologue-critique du Père Lebonnard,un acte en prose, représenté au Théâtre-Libre | 2 fr. » |
| Don Juan (Dentu, éditeur). Comédie-dramatique en cinq actes, envers | 3 fr. 50 |
| Don Juan ou la Comédie du Siècle. — Grand in-4, illustré parJean-Paul Laurens. Vidal et Montégut (Dentu, éditeur) | 50 fr. » |
6955-94. — Corbeil. Imprimerie. Ed. Crété.
PREMIÈRE PARTIE
I
Elle est à son miroir, demi-nue.
C’est le matin. Elle se lève.
Elle s’appelle Marie ; et l’ovale pur de son visage, la tranquille limpidité de ses grands yeux bien ouverts, la fraîcheur de sa joue dorée, un peu rose sous l’ambre lumineux, tout en elle fait songer à la Vierge, dont elle porte le nom, au divin modèle de Raphaël le Divin.
Dans le cadre de son miroir, elle se regarde comme elle regarderait un chef-d’œuvre d’art et elle se sourit.
Vierge elle l’est, mais elle a vingt-deux ans… Le temps, qu’on accuse toujours de la décadence des êtres, est aussi l’artisan de leur beauté. Il a épanoui cette jeune fille. Tout en lui laissant la candeur, il a mis, dans toute sa personne, je ne sais quelle gravité à peine sensible, qui enveloppe de ses transparences, comme d’un voile subtil, son grand air d’enfance étonnée.
Au temps où les artistes concevaient des idéals aujourd’hui méprisés, Raphaël avait donné à la Mère du Sauveur cette gravité sereine qui, sur le visage des Madones, signifiait la maternité sans tache, sans ombre, déjà divine mais encore humaine.
Sur le visage de la belle créature que voici debout devant son miroir, ce sérieux à peine saisissable ajoute une noblesse encore ; il annonce la femme dans la vierge ; il promet l’épouse ; il signifie l’intelligence et il doit inspirer l’amour ; il conseille la sécurité et il légitime le rêve amoureux qui, peut-être, s’il était d’un homme délicat, hésiterait ici, un peu confus… il ne révèle point l’âge, car on donnerait dix-huit ans à peine à cette jeunesse ; il affirme seulement qu’elle n’est plus une petite fille. Le beau fruit garde, en mûrissant, des couleurs de fleur.
Elle se contemple et elle se sourit. Ses yeux bleus paraissent l’intéresser beaucoup. Elle attache son regard sur son regard reflété et songe… Comme il est limpide ! Il luit d’une ardeur voilée de fraîcheur humide. Le bleu de l’iris est doux, doux comme la tendresse même… Au milieu, la pupille est noire, d’un noir intense… Quand elle se rapproche du miroir, examinée par elle-même, cette pupille se contracte, et alors la jeune fille sourit d’un sourire particulier. Dans ce point noir, qui s’est resserré comme pour lui cacher à elle-même son âme, qu’a-t-elle vu ? On ne sait… et son sourire répond discrètement à la confidence qu’elle vient de se faire. C’est un sourire qu’elle ne montre à personne. Le miroir seul le verra.
Elle ouvre ses lèvres et regarde ses dents. Elles sont blanches à souhait, d’une blancheur de grain de riz ou de fleur de jasmin. Elle se plaît à les voir. Le sourire est une telle puissance, si inexplicable, si souveraine !… Avec quoi est-il fait ? Quel mystère ! De ses doigts charmants, aux ongles roses, vite pâlis au moindre effort, elle soulève sa lèvre et regarde sortir, du rose de ses gencives, la blancheur de ses dents pures… C’est vrai que toute sa bouche est comme une fleur !… Elle se sourit encore, et relevant ses bras nus, elle prend à deux mains sa chevelure, secouée sur ses épaules d’un mouvement de tête charmant… Elle va maintenant la tordre, la nouer en casque sur sa tête.
— De quelle couleur sont-ils, mes cheveux ? C’est drôle : à l’ombre, ici, on les dirait gris de souris, couleur de cendre… mais là, quand j’incline la tête vers ce rayon de soleil, ils s’enflamment aussitôt ; c’est un or vif et pétillant… C’est vrai que c’est drôle ! Et tout cela est beau, c’est la vie, c’est ma vie à moi, ma beauté… Je suis belle !
Elle s’admire et elle s’aime beaucoup.
Voici qu’elle noue sa chevelure.
Elle tient entre ses lèvres une épingle…
Elle rassemble dans sa main gauche le double nœud massif de ses cheveux, et quand la main droite vient pour saisir l’épingle, tout l’échafaudage si lentement construit, d’un seul coup s’écroule. Les longs cheveux retombent sur son dos, jusqu’aux reins. C’est la seconde fois que cela lui arrive, ce matin ; et, comme elle n’aime pas que rien lui résiste, alors, en même temps que ses cheveux, toute l’expression jolie, douce, enfantine, sérieuse et noble de son visage est tombée… La pupille s’est dilatée, jetant au dehors son âme vraie, si bien cachée tout à l’heure. L’œil semble devenu noir : il lance un éclair. La lèvre supérieure s’est soulevée vers le coin gauche, abaissée à droite. La bouche s’est tordue. Une femme est apparue dans le miroir, qui ne ressemble nullement à l’autre, à celle qui souriait. Elle a frappé, de son pied déjà chaussé de sa bottine, le plancher qui tremble, faisant tinter, sur le marbre de la toilette, les flacons parfumés ; — et, de la bouche grimaçante ce cri a jailli : « Ah ! que c’est embêtant !… de n’avoir pas de femme de chambre ! » La consonne b, au milieu du mot « embêtant », a frappé la voyelle aussi fort que le talon a frappé le parquet, et juste dans le même temps.
Le changement a été si brusque qu’il en est comique. La jeune fille, qui, même dans la colère, n’a pas cessé de se regarder, a vu toute la drôlerie de la scène dont elle est l’unique spectateur et l’acteur unique ; également prompte à passer du calme à l’impatience et de l’irritation à la gaîté, — elle se met à rire tout haut, l’œil toujours fixé sur son image. Son rire a une expression tout à fait singulière. On n’y sent pas l’abandon, l’épanouissement naturel d’une âme. Ce n’est pas de la gaîté franche. Les vibrations en sont sèches. Il sonne faux, à cause des arrière-pensées qui occupent la belle rieuse…
— Non, pense-t-elle, ce qui, décidément, me va le mieux, c’est d’être au repos.
Tous les muscles de son visage lui obéissant à la fois, d’une seule détente elle les a tous apaisés. Elle a repris son air de madone, sans avoir à le rechercher. Elle s’y arrête. Elle s’y complaît. C’est sous cet aspect-là que le monde la connaît.
— Oui, si j’étais un homme, je conçois que je me plairais ainsi… Il faut s’en tenir là, ne plus avoir de ces impatiences qui trahissent. L’impatience, c’est de la sincérité involontaire, un reste de naïveté… Il faudra surveiller cela !
Tandis que ces pensées roulent dans sa tête, son visage, comme le bleu de ses yeux doux, exprime la candeur céleste.
La petite pupille de nouveau s’est rétrécie jusqu’à être à peine visible. Une étincelle y luit qui, sous les cils longs et noirs, en contraste délicieux avec le bleu du regard, — semble dire seulement l’esprit, un peu de malice espiègle. Vraiment, c’est une adorable, une irrésistible jeune fille !
… Mademoiselle Marie Déperrier, celle que le monde connaît, n’a aucun rapport avec celle qui est connue seulement d’elle-même.
Mademoiselle Marie Déperrier sait parler, dans le monde, le langage le plus choisi, le plus châtié, le plus élégant, mais lorsqu’elle se parle à elle-même, c’est avec la plus parfaite trivialité. Il y a des étrangers qui, tout en s’exprimant le plus correctement du monde dans la langue d’un pays visité, ne savent penser cependant que dans leur langue maternelle. Mademoiselle Marie Déperrier ne peut penser qu’en argot parisien, mais la traduction qu’elle fait à voix haute de ses monologues intérieurs, a d’autant plus de dignité qu’elle exige un certain effort, une noble surveillance ! Mademoiselle Déperrier, par exemple, jugera ainsi un homme, dans le secret de sa pensée : « Non ! ce qu’il est rasant ! on n’a pas idée de ça ! c’est rien de le dire : il est crevant, le bonhomme ! » et elle traduit à voix haute : « la conversation de monsieur un tel n’est pas toujours des plus divertissantes… »
Quand Mademoiselle Déperrier dîne en ville, et c’est presque tous les soirs, elle critique en gourmet de race, le velouté d’un plat sucré ou la saveur d’un salmis de bécasses, mais, chez elle, le plus souvent, elle déjeune et dîne de charcuterie, de jambon, d’une côtelette de porc, qui nage dans la sauce brune.
Mademoiselle Déperrier en rentrant chez elle à six heures du matin, a oublié quelquefois d’ôter ses chaussures de soirée, d’adorables pantoufles de Cendrillon, — pour faire elle-même son lit quitté la veille à six heures du soir.
Il y a, dans le petit appartement qu’elle habite avec sa mère, une pièce à peu près convenable : le salon. C’est celle qu’on voit, — mais les autres pièces disent l’abandon, le désordre, toutes les négligences.
Mademoiselle Déperrier porte à ravir des toilettes modèles ; — mais, sous la robe glorieuse, les dessous sont fripés, ternes, douteux ;… à moins de promenade en mail-coach…
Mademoiselle Déperrier est une personne pleine de duplicité, prête à réaliser toutes sortes de projets, même des projets honnêtes, sous la seule condition qu’ils la conduiront à la fortune, à toutes les jouissances matérielles.
Mademoiselle Déperrier est une personne dans le train.
Or, elle se sait aimée par M. le comte Paul d’Aiguebelle, qu’elle a connu il y a peu de temps en Provence, à Hyères…, « car à Paris, ma chère, on n’en fait plus comme ça, je t’assure ! Et quand tu l’auras examiné, toi qui t’y connais en hommes, ma petite Berthe, tu tâcheras de me dire dans quoi on a bien pu le conserver ! »
Ainsi avait parlé à sa meilleure amie Mademoiselle Déperrier. Elle voyait se dessiner son avenir. Il n’était pas assuré encore, mais, Dieu aidant ! elle triompherait de tous les obstacles… Elle aurait enfin une femme de chambre avec tous ses accessoires, c’est-à-dire avec la fortune et le titre d’un mari qu’elle jugeait à moitié provincial, ce qui pour elle signifiait : facile à tromper.
Il est certain que M. d’Aiguebelle avait conçu un de ces amours qui rendent subitement aveugles, et même sourds, les hommes les plus perspicaces.
II
La comtesse Louis d’Aiguebelle, mère de ce comte Paul sur qui Marie Déperrier avait jeté son dévolu, s’effrayait du sentiment qui menaçait de lui prendre son fils.
Cette jeune Parisienne n’était pas de son monde. Personne ne la connaissait autour d’elle, dans le pays de Provence qu’elle habitait. Dès que son fils lui eut parlé de la jeune fille, elle écrivit à l’abbé Tardieu, ancien précepteur du jeune homme. L’abbé était à Paris, aumônier du couvent de jeunes filles en ce moment le plus à la mode.
« — Je vous conjure, mon cher abbé, lui disait-elle à la fin d’une longue lettre, de chercher à avoir pour moi des renseignements précis. On me dit que la jeune fille est de votre paroisse. Elle s’appelle Marie Déperrier. Elle demeure avec sa mère rue Miromesnil. Le père, dit-on, est mort depuis deux ans.
» Elle a une sœur aînée (Madeleine) qui est professeur dans un lycée de jeunes filles. Qu’est-ce que c’est que ces gens-là ? C’est d’eux que va dépendre le bonheur de mon fils, de ma petite Annette et le mien. Qu’est-ce surtout que la jeune personne ?
» Je redoute les jeunes filles modernes ! J’en voudrais une toute simple, à l’ancienne manière, pour en faire la femme de mon fils, la sœur de ma fille, la mère de mes petits-enfants ! Le bonheur est dans la simplicité du cœur, et il n’est que là. En dehors d’une affection faite d’indulgence et de bonté, on ne trouve que tourments d’esprit… Hélas ! j’avais fait un rêve : j’aurais voulu que Paul épousât la sœur de son ami Albert, le lieutenant de vaisseau. Vous savez qu’Albert et Paul sont des amis modèles, des amis comme on n’en voit plus, dit-on. Nous n’aurions fait qu’une seule famille : Dieu en a-t-il décidé autrement ? mon rêve est-il bien détruit ? Peut-être votre réponse va-t-elle me rendre l’espérance… Je ne sais plus, vraiment, ce que je dois désirer.
» Nous sommes encore ici pour quinze jours. Paul voulait partir tout de suite pour Paris, mais j’ai obtenu un sursis, en donnant comme prétexte le plaisir que se promet Annette de voir commencer le printemps en pleine campagne. »
Le malheur que redoutait la bonne et charmante comtesse d’Aiguebelle était accompli : son fils aimait aveuglément une créature indigne de lui.
Pour la jeune fille, le problème se posait ainsi :
Autant qu’elle en avait pu juger, le comte Paul d’Aiguebelle était un naïf ; mais, si naïf qu’il lui parût, ou peut-être même à cause de sa naïveté, il était homme à s’effaroucher, pensait-elle, si elle montrait en sa présence les impatiences et les sincérités qu’elle laissait échapper parfois devant son miroir.
Rien n’est plus difficile à dissimuler que la vérité morale. Elle résiste, et triomphe des plus subtils, des plus puissants efforts de l’hypocrisie. Un fait pur et simple, cela peut se cacher encore, mais la nature essentielle d’un être se révèle, en dépit des habiletés les plus attentives, par un cri involontaire, par un mot sottement choisi, par un geste à peine indiqué, mal réprimé, imperceptible !…
Physiquement, tout bien examiné, des gens à morale commode auraient pu appeler Mademoiselle Déperrier une fille honnête. Reste à savoir si le total de beaucoup de péchés véniels, soigneusement additionnés, mérite l’absolution qu’on refuse au grand péché mortel. Son directeur spirituel aurait pu seul répondre là-dessus… et encore ! Elle allait assez souvent à confesse, pour complaire à telle ou telle de ses pieuses protectrices, — mais, au tribunal de la pénitence, elle présentait, non sans une intime gaîté, de toutes petites notes, toutes légères, et elle les faisait défiler trop rapidement pour que l’idée d’évaluer la masse de ces innombrables peccadilles pût se présenter à l’esprit de son juge…
Quant à la corruption morale, elle était complète en elle. Et elle en avait pris son parti, après réflexion. C’est même par cette corruption qu’elle comptait vaincre sur toute la ligne, dans la lutte pour la vie.
Or, le hasard l’avait fait aimer d’un homme honnête et subtilement délicat… Elle avait résolu d’entrer dans une famille hautaine, farouche dès qu’il s’agissait d’honneur, de pureté morale… Il fallait donc paraître une simple jeune fille, une vraie, « une jeune fille vieux jeu, quoi ! » angélique même, — et il fallait paraître telle sans défaillance… Soutiendrait-elle son rôle jusqu’à la signature du contrat ?
Elle y comptait bien, mais elle n’était pas sans quelque crainte. La comtesse d’Aiguebelle, un redoutable juge, avait mille moyens d’information. Mademoiselle Déperrier ne l’ignorait pas. Or, malgré les gouailleuses protestations de son scepticisme, elle respectait la comtesse, et elle reconnaissait qu’aux yeux d’une si vraiment noble dame, au jugement d’une âme si haute et si fière, le moindre de ses défauts de bohème bourgeoise paraîtrait une tare, et des plus odieuses.
Heureusement pour la jeune fille, la plupart des Parisiens de sa connaissance ne la considéraient pas comme un être d’exception. C’était pour eux un « monstre courant ». Elle ne les étonnait nullement. Ce qu’elle leur révélait de sa nature sceptique, ironique, trompeuse, mauvaise, leur semblait plutôt la vertu d’une femme d’esprit, d’une femme qui est de son temps, que le vice rédhibitoire d’une jeune fille à marier. Ils n’allaient pas tout au fond, et ne la trouvaient pas très différente de la plupart des jeunes personnes en quête d’un mari. Ils répondaient donc, à peu près tous : « Mademoiselle Déperrier ?… une exquise jeune fille, jolie à ravir, bien élevée, — et tous les talents. Elle chante délicieusement. Elle signe de jolies aquarelles. Elle a un esprit du diable. Il est vrai qu’elle n’est pas riche. Et c’est dommage ; mais c’est un défaut dont le mariage la corrigera ! »
Quant à l’abbé, il écrivit :
« Très chère et très honorée dame,
» Je connais un peu, par bonheur, la personne qui vous intéresse, et rien ne peut sérieusement éloigner d’elle un honnête homme. Elle est pieuse ; et si elle l’est sans excès, qu’importe ! il y a, vous le savez, chère et noble dame, tant de Pharisiens, que je me méfie toujours des ostentations de la piété.
» C’est une jeune fille qui aime le monde, mais contre laquelle le monde, toujours prompt aux jugements téméraires, ne formule pourtant rien qui mérite attention. La mère aurait fait un peu parler d’elle, jadis… il y a longtemps ; toutefois, ce qu’on raconte dans les salons à la mode, n’est pas, vous le savez, parole d’Évangile. J’ai vu quelquefois Mlle Déperrier. Elle a un beau visage qui ne peut refléter qu’une âme pure. Continuez néanmoins à être attentive, et cependant soyez déjà rassurée… Je trouverai, je n’en doute pas, une occasion de causer avec elle, — et, j’espère qu’à votre retour à Paris, vous pourrez avoir de auditu les renseignements que j’aurai recueillis de visu… Vous savez, chère comtesse, combien le bonheur de votre âme sainte est précieux à mon cœur, et que l’honneur de votre chère famille m’importe comme si j’étais des vôtres.
» Daignez agréer, très chère et très honorée dame, l’humble expression de mon respectueux et fidèle attachement. »
III
Les dames Déperrier vivaient d’une modeste fortune, — cinq mille francs de rente environ — accrue du produit de certains travaux délicats exécutés ouvertement et vendus en secret. Et elles jouissaient de divers menus privilèges qu’elles devaient à des relations trop variées. Une de leurs amies, par exemple, faisait, dans une grande revue et deux grands journaux, des articles sur la mode. On leur offrait quelquefois, en échange de la recommandation qu’on sollicitait d’elle, — un chapeau ou un corset des premiers faiseurs. Un critique littéraire leur envoyait de temps à autre des romans de rebut ou des doubles ; un directeur de journal leur « servait » sa feuille quotidienne ; et quant au théâtre, lorsqu’elles n’allaient pas dans la loge de la marquise de Jousseran ou de la vicomtesse de Prémontaut, un lundiste, un vaudevilliste et quelques acteurs se disputaient le plaisir de leur offrir des places. Tous ces gens-là, depuis des années, attendaient le moment psychologique, l’heure de la chute, qu’ils croyaient fatale, — et ils se préparaient des titres… Ils s’imaginaient placer leurs bonnes grâces à gros intérêts.
— Ils seront volés, les godiches ! murmurait à part soi l’exquise créature, — et, crânement, à sa mère même, elle disait parfois : « Je vaux plus cher !… Je vaux qu’on m’épouse !… à condition qu’on soit « un monsieur », un vrai ! Ils m’amusent, ces bonshommes. »
Cette personne, décidée à épouser un « monsieur, un vrai », c’est-à-dire un personnage riche et qui portât un beau nom, avait un faible singulier pour un jeune homme, son camarade d’enfance, aujourd’hui lieutenant aux chasseurs, sorti de Saint-Cyr, Léon Terral, trop pauvre, malheureusement pour qu’elle pût songer à l’épouser !
Ce Léon Terral, plus âgé qu’elle de cinq à six ans, demeurait, quand elle était toute petite fille, dans sa maison, sur le même palier.
Il était intelligent comme tout le monde, naïf… et sceptique comme tout le monde, honnête comme tout le monde, malin, spirituel et bête comme tout le monde.
Il avait, dès l’enfance, entendu dire, comme tout le monde, lorsqu’il s’étonnait d’une vilenie : « Ça t’étonne, mon garçon ? Alors, tu n’as pas fini !… C’est le train du monde, ça ! » Si bien qu’il s’était tout doucement habitué, avec une nature droite, à regarder et à entendre sans indignation les pires histoires. Il assistait à une action honteuse sans y prendre part, mais sans rien faire pour l’empêcher. C’était un passif… comme tout le monde.
Depuis qu’il était soldat, il se montrait bon soldat, ponctuel, croyant aux devoirs d’état, comme les camarades, mais quittant quelque chose de sa fermeté dès qu’il n’était plus en uniforme.
Il avait conçu pour Marie Déperrier une passion ardente. Le goût très vif qu’elle avait pour lui s’était excité dans les derniers temps ; et le diable même n’aurait pas su ou n’aurait pas osé dire pourquoi ni comment. Le fait est qu’elle préférait ce Léon à tous les hommes de sa connaissance. Il était joli de figure ; et puis, il y avait entre eux des émotions d’enfance dont il se doutait bien, et pour cause. Et, en riant, elle lui disait parfois : « Ne vous avisez jamais de m’aimer au delà du sens commun, mon cher. Je ne peux rien pour vous. Soyez galant homme, et gardez-vous une amie. » Elle pensait qu’elle devait, de son côté, « garder un ami, c’est-à-dire quelqu’un qui peut vous être utile ». Elle croyait au dévouement, comme à une bêtise qui pouvait agir à son profit. Mais en échange, elle entendait ne donner jamais aucune reconnaissance. « Quand les gens vous aiment, disait-elle à sa mère, c’est que ça leur fait plaisir ! Il ne faut pas leur ôter la joie qu’ils éprouvent à vous rendre des services, mais, vraiment, si on leur devait quelque chose en retour, ce serait à devenir fou. On n’en finirait plus !… Songe donc ! tu vois bien que tout le monde m’aime, moi !… pas assez pour m’épouser sans fortune, mais enfin… »
Avec ce Léon Terral, c’était devenu son genre d’être tout à fait sincère. Il avait même fini par aimer, dans cet être double, faux, essentiellement hypocrite, — la sincérité. Elle le savait, et le tenait par là. Et lui n’ignorait pas qu’elle n’était franche qu’avec lui ; il lui était facile de juger de cette franchise, parce qu’elle consistait dans l’aveu de toutes les hypocrisies.
Marie avait dix-sept ans, le jour où elle avait eu avec Léon la première de ces conversations… loyales, où elle s’exprima tout entière par un besoin naturel de confession, de sympathie. Avec celui-là aucune confidence n’était humiliante. Elle n’avait rien à lui apprendre des trivialités de sa vie. Elle avait tout intérêt à s’en plaindre, à exalter en lui le désir de la consoler, de se dévouer pour elle !
Il se rappelait les moindres détails de cette conversation où elle lui avait dit positivement qu’elle le préférait à tous les autres. C’était un après-midi où il avait mis pour la première fois son uniforme de sous-lieutenant.
Elle lui parla d’abord avec amertume de ses souffrances d’orgueil, car la destinée commune à tous lui paraissait intolérable. N’était-elle pas d’une autre essence, plus intelligente, avec des droits établis d’avance à une haute fortune ?… « Eh bien, songez donc, mon cher ! ma sœur Madeleine est un petit professeur de lycée, et, ce qui est plus grave, elle en a l’air, avec sa myopie et ses lunettes ! Moi, je vais tous les soirs dans le monde, depuis un an, grâce aux belles relations que s’est faites ma mère, présentée par son frère le colonel, — mais tous les matins, depuis que ma sœur est en fonctions, qui est-ce qui aide au ménage ? Ça n’est pas ma mère toute seule. Elle est bien trop molle pour ça ! C’est moi ! J’ai beau protester. Ma mère répond que c’est une économie sérieuse. Si je ne fais pas la cuisine, comme Cendrillon, je n’aurai pas la robe couleur de lune… Elle calcule assez mal, ma mère ! Compte-t-elle pour rien ce que mes mains perdront à ce jeu en finesse et en blancheur ? La beauté est le capital visible d’une jeune fille pauvre… » Elle ajouta en riant : « Il y en a un autre qui, tout caché qu’il soit, n’est pas moins important. Le premier attire l’amour ; le second est pour imposer, plus tard, l’absolue confiance… sans laquelle le bonheur est impossible. »
Après ces derniers mots, prononcés d’un ton de sentimentalité ironique, elle redevint sérieuse.
— Si vous saviez ce que je souffre à toute heure, dans mon légitime orgueil !… Voyons, dites, est-ce que ces mains-là sont faites pour la couture — dites franchement, — ou pour le balai ?
Il les prit et les baisa.
— Est-ce que ces lèvres-là sont faites pour souffler la poussière dans l’angle des étagères à bibelots ?
Il l’attira vers lui et il baisa ses lèvres qui demeurèrent froides et immobiles.
Quand il eut fini, elle éclata de rire.
— Les mains, les lèvres, fit-elle… je n’ajouterai rien, ni vous non plus… En voilà assez. C’est très agréable, mais il ne faut plus. Nous avons abusé de ça quand nous étions jeunes ! A partir d’aujourd’hui, je me range… Je comprends trop le danger !… Pour une jeune fille, ça serait la ruine !… »
Léon eut un élan de toute sa personne vers la coquette fille qui, un doigt sur les lèvres, posa sur la bouche du jeune homme son autre main, avec laquelle elle le repoussa, en lui disant : « Chut ! soyez sage ! Allons, c’est assez. »
Il se calma.
— Ce qui me fait le plus souffrir, le croiriez-vous, c’est mon père ?
Le père vivait alors. Il mourut trois ans plus tard, comme elle avait vingt ans.
— Vous n’imaginez pas à quel point il est commun ! Je sais bien qu’il travaille de son mieux pour gagner un peu de ce malheureux argent. Mais n’aurait-il pas pu trouver le moyen d’en gagner davantage et vite ? Est-ce que, par le temps qui court, on ne peut pas s’endormir pauvre et se réveiller millionnaire ? Qu’est-ce qu’il faut pour ça ? De l’audace… encore de l’audace ! Et quand on a des filles à marier, c’est une honte de ne pas penser à l’argent avant tout ! Lui, c’est un poltron. Nous sommes à une époque d’égalité, n’est-ce pas ? Eh bien ! je ne vois pas pourquoi, plus belle que la fille du marquis de Lagrène ou du ministre Durandeau, par exemple, — je ne serais pas aussi bien mise qu’elles… Alors ? — Eh bien ! non, il travaille chez un notaire, — dont il fait toute la besogne, il est vrai, — mais il gagne cinq mille francs à cette besogne sans prestige, cinq mille francs qui disparaîtront avec lui !… C’est indigne, au fond ! Savez-vous ce qu’il nous laissera pour tout potage ? Trois mille livres de rente, — ce qui, joint à la dot de ma mère, nous fera cinq mille. — Et il y a ma sœur… Celle-là, j’espère bien, puisqu’elle à un métier, me laissera sa part. Je m’arrangerai pour ça au besoin… Toutes les valeurs sont au porteur… Laide comme elle est, qu’a-t-elle besoin d’argent ?… Ah ! elle fera bien de renoncer à l’amour, celle-là ! »
Tout cela n’était pas d’une âme généreuse, mais Monsieur Léon écoutait ce langage sans sourciller. Il n’avait pas de surprise. Il avait vu se former cette personne morale, jour par jour, depuis leur petite enfance. D’ailleurs, n’est-ce pas là, songeait-il, le train ordinaire du monde, le niveau habituel de toutes les âmes ? Ne sont-ce pas là des pensées à l’effigie des pensées courantes ? seulement, à l’ordinaire, on cache ça, parce qu’on ajoute une hypocrisie à toutes les hontes.
Il la regardait et songeait âprement qu’elle était belle.
Elle poursuivait :
— Il a toutes les vulgarités de son métier, mon père. Pourquoi avoir honte du mot, avec vous ? C’est un clerc de notaire, voilà tout ! A une époque où cependant le dernier des saute-ruisseau vous a des airs de gommeux gentilhomme, il a l’air d’un paysan, lui ! Oui, il s’habille comme un paysan ! Que voulez-vous ? pas de race !… Je ne sais vraiment pas comment je suis sa fille !… C’est heureux qu’il ne nous accompagne nulle part ! Ma mère a su y mettre bon ordre. C’est une femme de tête, après tout… L’avez-vous vu manger à table, cet homme ?… Ça suffit à le juger : il tourne son pain avec ses doigts, en pleine sauce ! C’est un maniaque — et assommant !… Enfin, il faut vivre avec son mal… jusqu’au mariage !
Elle le regarda d’une certaine manière : « Tu es bête de n’avoir pas le sou : tu m’aurais tirée de là, toi ! »
Elle le tutoyait quelquefois, comme lorsqu’ils étaient petits, bien qu’elle l’eût prié, depuis qu’elle avait quinze ans, de la traiter en demoiselle, et de lui dire vous.
A ce moment le père parut. C’était un brave homme, assidu à son travail, adorant ses filles, aimant bien sa femme, qui le trompait quand l’occasion était bonne. Plein de terreur à mesure qu’il avait vu naître les prétentions et les ambitions de sa fille cadette, troublé à l’idée qu’elle n’était peut-être pas bonne, il subissait, lui aussi, tout le premier, le charme menteur de sa beauté. On le boudait toujours, mais on l’embrassait pour avoir un louis, et au moment où il le donnait, il était le plus heureux et se croyait le mieux aimé des pères. Et pour le gagner, ce louis, il travaillait tellement qu’il en perdait de vue son inutile inquiétude sur l’éducation toute moderne de sa fille.
Il apportait chez lui de gros dossiers de l’étude et souvent passait les nuits, penché dessus, le dos rond, dans une vieille redingote sale… Il se privait d’acheter une robe de chambre !… Ne fallait-il pas que sa petite fût bien habillée, toujours contente, et qu’elle eût des professeurs ? professeurs de piano, de chant, de dessin ? Pour la récitation, elle n’avait qu’à choisir parmi les acteurs à la mode, jaloux de lui donner gracieusement des conseils… mêlés de libres propos.
Monsieur Déperrier se montra donc à la porte du salon, et, voyant Léon :
— Ne vous dérangez pas, dit-il, je suis pressé !… Adieu, ma chère petite…
Du bout des doigts, il envoyait un baiser à sa fille… si gauchement, que son portefeuille en tomba. Il se baissa pour le ramasser… Son chapeau perdit l’équilibre : il le remit en place d’un mouvement prompt et sans grâce ; — et quand il tourna le dos, il montra d’humbles talons, un peu crottés par la sortie du matin. Le bas de son pantalon, relevé, laissait voir une grossière doublure de lustrine noire et des chaussettes ridiculement blanches, et toutes mouchetées de boue.
Il sortit.
D’un involontaire mouvement, la jeune fille, entraînée par les précédentes confidences, avait saisi le bras du jeune homme, et d’une voix sifflante où passait la rage d’être née d’un trop pauvre, d’un vulgaire, d’un brave être soumis à la destinée des humbles :
— Ah ! tenez, dit-elle, il me fait horreur !
Léon ne sourcilla pas. Il dit, simplement, sur le ton du reproche qui veut rester doux, se sachant inutile :
— C’est votre père !
— Est-ce que nous avons demandé la vie à nos parents ? dit-elle ingénument, en levant sur lui son beau regard pur. Est-ce qu’ils ne doivent pas se faire pardonner, quand ils ont eu l’imprudence de nous faire naître sans assurer à l’avance notre bonheur ? Je ne suis pas assez enfant pour ignorer que s’ils nous ont mis au monde, c’était pour leur plaisir !
— Cependant… — essaya-t-il…
Elle conclut tout sec :
— Voilà pourquoi, mon cher, — bien que je vous aime, — car c’est évident, c’est vous que j’aime… je vous préfère du moins à tous les autres mal intentionnés de ma connaissance… eh bien ! que disais-je donc ?… Bref, malgré tout, ce n’est pas vous que j’épouserai, mon cher. Entrez-vous bien ça dans la tête… Pour mettre au monde des malheureux… Pas la peine !
— Etes-vous donc si sûre que la fortune, c’est le bonheur ?
— C’est au moins le seul moyen des bonheurs possibles !… Et c’est pourquoi, tout en vous regrettant, — je ne vous épouserai pas… Pas si bête !
Ce fut le dernier mot de cette conversation inoubliable… Et depuis ce jour-là, Monsieur Léon se mit à plaindre plus que jamais Mademoiselle Marie d’être si injustement malheureuse, et, pour la consoler un peu, à lui écrire des lettres d’amour, de véritables lettres d’amour « comme dans les livres », lui disait-elle. C’est même sur l’instante prière de Marie qu’il s’était mis à lui écrire ainsi tout ce qui lui passait par la tête et par le cœur. Elle ne lui répondait pas, ou seulement d’un mot bref sur sa santé, sur la couleur du temps. Elle n’avait pas envie de se compromettre sans aucun profit !… Et il écrivait toujours. C’était des lettres quelconques, pas plus spirituelles, pas plus bêtes que tous les cris de désir des autres amoureux. Il s’emballait, s’exaltait dans le souvenir des menus suffrages de l’adolescence. Comme on se grise en buvant, il devenait fou d’amour à force de parler d’amour. Elle, ces lettres l’enchantaient, et si elle lui répondait parfois, c’était surtout pour l’exciter à écrire. Avec lui, elle se sentait libre à cause de leur camaraderie, et sûre d’elle ; car elle le dominait complètement.
Elle ne risquait donc rien et se complaisait à relire ces paroles ardentes. Elle n’était pas sans regretter cette émotion des amoureux, devinée ou même éprouvée par elle, aux soirs d’été, dans les sentiers du Bois ; — mais elle refusait énergiquement de s’y abandonner tout entière pour ne pas compromettre l’avenir… L’avenir, c’était le beau mariage. Il fallait tout sacrifier à cela. On verrait après. On tâcherait de rattraper le temps perdu. C’est alors peut-être que Monsieur Léon aurait son heure, — qui sait ? Lui-même, de son côté, concevait parfois cette idée, et l’envisageait sans trop d’impatience, comme « une de ces choses qui arrivent ». Et elle continuait de résister, sans beaucoup de peine d’ailleurs, aux tentatives du jeune lieutenant. Il s’emportait quelquefois ; alors elle le faisait rentrer, d’un mot, gentiment, dans les limites du respect nécessaire.
Il lui donnait, sans le savoir, une comédie d’amour à laquelle, par l’imagination, elle prenait presque autant de plaisir qu’à une aventure définitive.
IV
Paul d’Aiguebelle et Albert de Barjols s’aimaient dès l’enfance.
L’actuelle situation se compliquait de ceci : tous deux, à l’insu l’un de l’autre, s’étaient épris en même temps de Mademoiselle Marie Déperrier, qui était venue passer à Hyères deux mois d’hiver.
Elle y était venue avec sa mère chez la vieille marquise de Jousseran qui avait dit un jour à Marie : « Je suis malade, riche et seule. Si un voyage dans le Midi vous paraît agréable, permettez-moi de vous l’offrir comme je vous offrirais, ma chère enfant, des bonbons ou des fleurs au jour de l’an. Si cela vous tente, vous n’aurez qu’à quitter Paris le 30 décembre avec moi ; et s’il vous déplaît — délicatesse mal placée avec une vieille femme qui a pour vous de l’affection — de recevoir un cadeau que vous ne rendrez pas, dites-vous bien que m’accompagner là-bas c’est me rendre le plus grand, le plus inappréciable des services. »
Mademoiselle Marie Déperrier avait poussé le cri de joie d’un chasseur endiablé et pauvre auquel on offre tout à coup un déplacement en Écosse pour la chasse aux grouses.
Madame Déperrier mère, consultée par la marquise, avait déclaré, avec une pointe de jalousie sèche, qu’elle ne s’était jamais séparée de sa fille. C’était vrai. Elle y mettait d’ailleurs tant d’affectation et si peu de sollicitude, qu’elle tournait à la mère d’actrice.
— Mais, répondit la douairière avec beaucoup de vivacité, j’ai toujours entendu que vous ne quitteriez pas votre fille. C’est grâce à votre présence seulement qu’on pourra vous croire en villégiature à Hyères…
— Merci, madame, dit Madame Déperrier d’un air sévère. Il ne faudrait point qu’on supposât que ma fille, même pour quelques semaines, a été demoiselle de compagnie.
— C’est un mot que je n’ai pas prononcé, ma bonne dame. Vous aurez votre appartement dans mon hôtel. Il me suffira de vous savoir par là, pas trop loin, pour ne point éprouver la sensation du complet abandon dans une ville inconnue, — et je vous resterai très reconnaissante. C’est, je le répète, un vrai service que je vous demande…
On avait accepté, et quand les deux amis Paul d’Aiguebelle et Albert de Barjols s’éprirent ensemble des charmes innocents de Mademoiselle Déperrier, ce fut à Hyères, dans une soirée donnée par des Russes, qui, enthousiasmés du pays, provisoirement décidés à s’y installer chaque hiver, venaient d’y acheter une villa toute meublée. Ils avaient imaginé de donner une fête d’inauguration. Ils demandèrent une liste des notables du pays comme aussi des étrangers de distinction, et lancèrent leurs invitations un peu à la diable. Ce fut comme une folie de grands seigneurs qui s’installent, et qui veulent en pays inconnu se croire tout de suite chez eux. Il se trouva, par parenthèse, que six mois plus tard ils revendirent avec perte la villa magnifique, qui avait cessé de plaire.
C’était d’ailleurs trois seigneurs authentiques, d’âges divers, parents entre eux, et réunis pour une poursuite commune de ce genre de bonheur qu’on peut rencontrer en voyage lorsqu’on a beaucoup d’argent.
Les gens du pays répondirent avec empressement à leur appel, les uns par simple curiosité, les autres pour être aimables envers ces passagers qui font la fortune des villes d’hiver. Quant aux étrangers qui acceptèrent l’invitation, beaucoup estimaient que cela ne les engageait pas plus qu’une rencontre sans lendemain dans un buffet de grande gare ou dans une caravane d’Égypte. Les étrangers donnèrent en masse.
N’est-il pas essentiel, pour les gens du monde fatigués ou malades qui demandent la paix ou la guérison aux villes d’eaux ou à la campagne — d’y retrouver, le plus souvent possible, le casino, le théâtre, les bals et toutes les occasions de fatigue qu’ils prétendent fuir ?
Albert de Barjols, lieutenant de vaisseau, qui commandait en ce moment un torpilleur aux Salins d’Hyères, fut invité comme officier de marine — et le comte Paul (on appelait familièrement ainsi Monsieur d’Aiguebelle dans tout son voisinage, depuis la mort de son père) fut naturellement invité l’un des premiers comme châtelain d’Aiguebelle.
Les dames Déperrier eurent de leur douairière sa lettre d’invitation, ainsi libellée d’après les indications du Journal des Étrangers : « Madame la marquise de Jousseran et sa famille. » Elles représentèrent « la famille » de la marquise.
On parlait déjà d’alliance ou du moins de sympathies russes. Mademoiselle Marie déclara qu’il ne fallait pas mécontenter le Tsar et qu’elle irait à ce bal avec sa mère, puisque la marquise le voulait bien et ne pouvait y aller elle-même.
Elle eut ce soir-là une inspiration de génie.
— Voyez-vous, ma mère, il doit y avoir, dans ces fonds de province, dans les châteaux où les juifs brocanteurs trouvent les vieux meubles Louis XIII, des merveilles de maris, gens d’autrefois, conservés par miracle, comme des bahuts… Si j’en emmenais un à Paris ? — Elle ajouta : Un comme ça, ça doit être facile à conduire !
C’est donc pour celui-là qu’elle s’était habillée. — Une robe blanche, en voile, plissée de milliers de plis, et tombant toute droite. La poitrine serrée dans un corsage qui s’enroulait autour du buste comme un cornet de simple papier blanc autour d’un bouquet. Pas un bijou. Point de boucles d’oreilles… Elle n’avait pas les oreilles percées. Cela disait-elle, est « plus virginal. »
C’était sa plus grande préoccupation, de se donner un air virginal. Parmi les artistes qui l’entouraient à Paris, un préraphaélite à demi anglais, admirateur passionné de Rossetti et de Burne-Jones, lui avait souvent conseillé de se coiffer « comme les femmes de Rossetti. » Elle l’avait fait déjà, avec succès, en diverses circonstances ; elle le fit ce soir-là. Elle ramena donc très bas sur ses joues des bandeaux souples qui, couvrant entièrement l’oreille, venaient mordre le coin de ses yeux. Cela permettait à l’imagination d’allonger les paupières qui allaient se perdant, pour ainsi dire, sous les cheveux.
Pour ramener en avant ces bandeaux et pour les arrondir, elle les écrasait avec la paume de sa main, d’un mouvement appuyé et tournant de bas en haut, rappelant d’une manière fâcheuse le geste classique et peu noble du pâle voyou qui mouille et contourne ses accroche-cœur. Quand elle avait appris, de son peintre, ce tour de main, ils en avaient beaucoup ri ensemble. Il leur avait paru comique de remarquer combien l’effet de cette coiffure angélique faisait contraste avec le moyen de lui donner toute sa grâce.
Elle était donc coiffée, pour la soirée russe, à la Rossetti. Et, vraiment, il était impossible de ne pas être frappé par l’émouvante beauté de cette tête ainsi arrangée. Le visage au profil pur avait une modestie d’image sacrée, sous les bandeaux cendrés où s’allumait par instants, aux lumières, une flambée d’or.
Sur ses yeux, dont l’iris bleu pâle était cerclé d’une imperceptible ligne sombre, plus ténue qu’un fil, lorsque retombaient ses paupières, unies comme l’ivoire, on voyait les cils très noirs et très longs, se détacher sur la pâleur dorée, un peu mate, du visage. Ces paupières baissées, ineffablement expressives, tentatrices comme tous les voiles, cachaient le mystère de ses regards sous un mystère de chasteté trop belle et trop désirable, inexorablement défendue. Et quand elle rouvrait avec lenteur ses yeux pleins d’ignorance et d’enfantine mais profonde curiosité, l’âme des hommes y entrait avec de folles convoitises d’inconnu et de découvertes.
Ce soir-là, cette tête de primitif émergeant d’une robe franchement moderne, prenait une particulière étrangeté. On ne se rendait pas compte de ce qu’on éprouvait à voir la singulière personne aller, venir, causer, danser, comme toutes les autres. Elle avait quelque chose de surnaturel ; elle apparaissait comme la jeunesse-fantôme d’un passé mort depuis longtemps. Elle appartenait, en effet, ainsi accommodée, à deux âges, séparés par des siècles d’intervalle. Cet air un peu fantomatique s’accusait encore au lieu de s’évanouir, lorsqu’elle prenait tout à coup la parole avec son accent bien parisien… Et lorsqu’on la regardait s’éloigner, elle donnait, vue de dos, une autre surprise : on ne voyait plus les bandeaux mystiques ; mais, sous le chignon noué bas, on apercevait une nuque ferme, ombrée d’un léger duvet d’or, une nuque qu’on sentait mutine et même provocante.
Ainsi parée, ni grande, ni petite, svelte et pourtant ferme de contour, elle n’eut aucune peine à être la reine de cette fête.
S’il y a partout beaucoup de femmes laides, on en remarque un plus grand nombre dans ces villes d’hiver où viennent s’échouer celles qui sont infirmes ou invalides. Quand elle traversait certains groupes d’Anglaises desséchées, elle avait l’air d’un lis parmi des ronces, — ou du cygne de la légende, égaré parmi les pauvres canards.
Un de ses hôtes, le plus âgé des trois Russes, fut avec elle du dernier galant, et, presque tout de suite, avec une témérité de Lovelace, il vint lui dire, en excellent français :
— Il serait, mademoiselle, tout à fait de mauvais goût de vous fatiguer ce soir d’une assiduité qu’on ne manquerait pas de remarquer. Je m’éloigne donc… Mais prenez bonne note de ma déclaration, je vous en supplie : La Russie est un beau pays, et vaste : n’auriez-vous pas la curiosité de le voir ? Je serais charmé de vous y servir un jour de cicerone…
— Tiens ! pensa-t-elle, il n’a pas l’air de couper dans les Rossetti, le bon Slave ! C’est un malin. Il la connaît !… Et moi qui prenais la Russie pour un pays froid !
Le comte Paul, que son isolement aux Bormettes rendait facile aux émotions devant la femme, fut attiré par celle-ci avant Albert. Il la lui désigna. Elle avait les attitudes qu’exigeait son costume. Elle enthousiasmait tout l’élément provincial ; — l’autre aussi du reste.
Les deux amis s’exaltèrent.
— Quel est ce monsieur ? avait-elle interrogé dès l’instant où elle s’était aperçue qu’elle avait éveillé l’attention du comte Paul.
— C’est le comte d’Aiguebelle, un des plus riches propriétaires du Var… Il adore sa mère.
— Vous énoncez cela comme si c’était une profession !
— C’est que… c’est à peu près ça. Son père est mort il y a sept ans.
— Est-elle ici, la mère ?
— Oh, non. La comtesse n’est pas une moderne. Loin de là ! Ni une cosmopolite. Elle n’admet certainement pas, pour elle du moins, les invitations comme celle de nos hôtes inconnus. D’ailleurs, elle ne se déplace pas aisément. Elle ressemble à ces meubles antiques, qui ne paraissent à leur avantage que dans les vieilles demeures pour lesquelles ils furent créés. A vrai dire, elle n’a pas tort. On est un peu camelote, aujourd’hui. Saint Antoine est le grand ébéniste, et les âmes ressemblent aux meubles…
L’idée de comparer les d’Aiguebelle à de vieux meubles réjouit fort Mademoiselle Déperrier ; elle avait eu déjà cette idée.
L’homme avec qui elle causait était un vieil ami de la marquise de Jousseran, un vieux médecin qui avait eu autrefois dans sa clientèle les plus jolies femmes de Paris. Malade et sans fortune, il était venu exercer à Hyères. A demi retraité, il y soignait les autres en se soignant lui-même.
Enchanté d’accaparer un instant la jolie parisienne qui attirait tous les yeux, il devint bavard.
Marie apprit ainsi toute l’histoire de la comtesse d’Aiguebelle.
La comtesse avait aujourd’hui près de cinquante-sept ans. Mariée à vingt-un ans, elle fut d’abord très heureuse, mais après trois ou quatre années de mariage, et comme elle venait d’avoir son fils Paul, son mari, pris tout à coup de passion folle pour une créature bizarre, fantasque, mauvaise et inexplicable, une de ces créatures qui fascinent les hommes par un charme de magicienne, — avait délaissé sa femme et son fils. Dès lors, il habita Paris tandis que sa femme demeurait aux Bormettes, où il ne mettait plus les pieds. Une fois seulement, il exigea, pendant quelques mois, la présence de sa femme à Paris. Il lui convenait, disait-il, qu’on ne crût pas qu’elle l’avait abandonné ; il voulut même qu’elle tînt sa place de maîtresse de maison, un soir où il donna, dans leur hôtel de la rue Saint-Dominique, une fête demeurée célèbre : il y avait invité sa maîtresse, qui portait fort mal un grand nom mais qui en fin de compte le portait légitimement.
La comtesse d’Aiguebelle, depuis la mort de son mari, avait pris en horreur ce Paris où elle avait tant souffert.
Le plus souvent qu’elle pouvait, c’est-à-dire six mois de l’année, elle vivait retirée dans son château d’Aiguebelle, — voisin de celui des Bormettes qui fut la propriété d’Horace Vernet. Et là, elle s’occupait uniquement de l’éducation de son fils.
Le vieux docteur qui racontait ces choses à Mademoiselle Déperrier, s’interrompit pour lui faire observer que tout le pays les savait comme lui, et que, partant, il ne trahissait aucun secret… — Cependant, ajouta-t-il, je suis allé quelquefois à Aiguebelle, lorsque le fils de la comtesse était enrhumé ou quand sa petite sœur Annette avait la coqueluche. J’ai été ainsi le témoin de l’existence admirable de Madame d’Aiguebelle, et je me plais, en toute occasion, à lui rendre hommage. La comtesse prétend, non sans raison, que Paris est devenu, de plus en plus, un lieu de perdition pour les âmes. Les idées démocratiques, que, pour mon compte, je ne dédaigne pas au point de vue politique, sont mal comprises au point de vue moral.
— Ce qu’il va devenir rasant, le bonhomme ! songea Mademoiselle Déperrier.
Le docteur, qui se croyait écouté pour lui-même, poursuivait :
— Voyez-vous, Mademoiselle, il n’y a en France ni éducation primaire, ni éducation secondaire, ni éducation supérieure. Aucun enseignement n’a remplacé la morale religieuse déchue. La comtesse a eu peur de cela, et elle a fait élever son fils chez elle par un précepteur ecclésiastique. De plus, la conduite du comte son mari, le spectacle de leur désunion, lui paraissaient à juste titre des choses qu’il fallait cacher à l’enfant. Elle l’a emmené jalousement ici. Ce n’est que depuis la mort du père qu’ils vont tous les ans à Paris, où ils sont attirés aussi par la mère de Monsieur Albert de Barjols, l’ami intime du comte, autant dire son frère. Madame de Barjols est, depuis deux ans, paralytique et clouée sur la chaise longue. Elle a, elle aussi, une fille, Mademoiselle Pauline.
— Pourquoi le comte ne l’épouse-t-il pas ?… Est-elle bien, cette demoiselle Pauline ? — demanda Mademoiselle Déperrier, déjà hostile à l’obstacle possible.
— C’est une charmante personne, et la bonté même, dit le docteur.
— Ils sont tous bons, vos personnages ! fit-elle avec l’ironie d’un critique qui juge une pièce de théâtre… Et puis, ajouta-t-elle, comme Monsieur d’Aiguebelle a une sœur de son côté, voilà deux familles mathématiquement équilibrées ! Deux mères, deux fils, deux filles ! Ils vont danser un quadrille !… Aimez-vous la symétrie en art, docteur ? Moi pas. C’est pourquoi j’adore les Japonais… La symétrie, comme disait l’autre, n’est supportable qu’en architecture !
Elle montrait assez souvent ce genre d’esprit critique, qui examine et juge les choses de la vie comme des créations artificielles. Elle avait beaucoup lu, et trop couru les théâtres. Toutes ses sensations lui en rappelaient d’autres que lui avait fait éprouver un livre — ou un acteur.
— Oui, poursuivait paisiblement le vieux médecin, on est très bon dans ces deux familles… symétriques ! On y est chrétien, au sens profond du mot. Ceux qui ont cessé de l’être religieusement, comme le comte Paul — qui est, en secret, un pur matérialiste, raisonnant, scientifique, transcendant, — sont demeurés des chrétiens philosophiques… Son ami Albert est dans ce goût-là ; seulement, lui, c’est un positiviste. L’autre a gardé du mystique.
— C’est très intéressant, docteur.
— Vous vous moquez, mademoiselle !… C’est vrai, j’entre là dans des détails.
— Croyez-vous donc que je n’aie pas compris ?
— Je ne dis pas cela… Pour vous donner une idée de la bonté du comte Paul, j’ajouterai que, sur le conseil de sa mère, il a étudié la médecine, uniquement pour pouvoir soigner les pauvres gratis, ici et ailleurs. Pour elle, c’est de la charité ; pour lui, c’est de l’altruisme.
— Il est docteur ?
— Tout à fait.
— C’est très beau, cela ! et dites-moi, docteur, s’il est fils unique, le comte Paul votre confrère… il sera follement riche un jour ?
— Follement, non !… deux cents mille livres de rente, tout au plus… D’ailleurs, il y a sa sœur, la petite Annette… Encore un ange !
— C’est donc le paradis, votre pays d’Hyères ?
— Peu s’en faut ! Ah ! çà, vous faites donc des romans, mademoiselle ?
Elle pensa qu’on lui offrait une excuse valable à son insistante curiosité.
— Chut ! fit-elle… Ne le dites pas. J’essaie… Mais ce n’est pas très bien porté, pour une jeune fille.
— Eh bien, répliqua le docteur, ravi d’être le confident d’une si belle personne, — vous auriez là de touchants sujets d’étude… Et même quelques scènes remarquables, ajouta-t-il naïvement. La méchante femme, la maîtresse, trompait, bien entendu, le comte Louis d’Aiguebelle. Il a fini par s’en apercevoir. Désespoir. Il était ensorcelé, le malheureux… Il vint se réfugier ici… Seul, rongé de chagrins, de remords peut-être, il a demandé le pardon de sa femme… Il lui a fallu le conquérir.
— De là sans doute la naissance de la petite fille… qui m’étonnait ! prononça Mademoiselle Déperrier.
Le vieux médecin la regarda avec un peu de surprise.
— J’ai oublié mon Paris, dit-il… Vous avez un esprit du diable !
— Oh ! j’ai vingt-deux ans, docteur, se dépêcha-t-elle de répondre un peu inquiète d’elle-même, ne sachant pas au juste en quelle mesure elle avait dépassé la note… Et je me destine… à la littérature.
Il le crut.
— C’est juste, dit-il… C’est votre anatomie. Eh bien, écoutez ceci. La comtesse est tourmentée par la crainte de voir revivre tôt ou tard dans son fils les passions du père. Il y a aujourd’hui des mots qui courent le monde, comme une monnaie, emportant avec eux des soucis nouveaux, inconnus à nos pères. Un de ces mots est atavisme, un autre est hérédité. Des ignorants les connaissent et ils ont des terreurs toutes modernes. La comtesse a peur du mot et de la chose pour son fils, des deux mots même, car l’aïeul de Paul d’Aiguebelle fut un luron. Profondément religieuse, un peu superstitieuse, elle croit aussi que le châtiment des pères est souvent dans le malheur des fils innocents — et elle tremble. Tout cela vous a je ne sais quelle couleur de pressentiment funeste. Elle s’imagine à tout instant qu’une mauvaise femme va paraître, qui lui prendra son fils comme une mauvaise femme lui a pris son mari. Cette crainte est devenue une sorte d’obsession morbide. Elle est véritablement malade d’ailleurs. Le cœur est atteint, et elle y pense. Elle le dit à qui veut l’entendre. Elle souhaiterait voir son fils marié, et, en même temps, elle redoute pour lui le mariage comme une aventure ! S’il allait se tromper ! se lier horriblement à une femme toute pareille à la sorcière qui a fait le malheur de son mari !… Et voici qui est plus terrible encore : la cruelle expérience du mariage qu’a faite la comtesse a empoisonné le cœur du fils, comme celui de la mère ! — Ne trouvez-vous pas tout cela tragique, mademoiselle le futur romancier ? Je vous donne le sujet. Démarquez-le avec soin, et le développez. Il en vaut la peine. Ce jeune homme, élevé dans la solitude, aux côtés d’une mère désespérée, a quelque chose de sombre parfois. C’est une nature croyante et une volonté sceptique. Il se livre et se méfie, en des entraînements successifs, également violents… En voilà un qui est curieux à observer ! Mais ce qui est beau, chez cet homme de trente ans, c’est la vénération attendrie qu’il a pour sa mère ! Pour la voir vivre et mourir heureuse, il sacrifierait, il a peut-être sacrifié tous les bonheurs. Elle a tant souffert par le père !… Il ne voudrait pas la voir souffrir par sa faute à lui !…
— Est-ce qu’elle n’est pas un peu jalouse ?
— Jalouse ?… peut-être. Mais surtout, si elle n’était pas aimée tendrement de la femme de son fils, — si elle-même n’avait pas pour la femme de son fils une tendre affection — le malheureux enfant ne saurait plus vivre. Voilà de quoi il a peur, et il ne se mariera pas, je le crains… Que dites-vous de ce sujet de roman ?…
— Gardez-moi le secret, docteur. Je n’ai jamais montré de mon style à personne !
— Un médecin, c’est un tombeau ! dit-il en riant, et persuadé qu’il avait eu de l’esprit… Maintenant, venez au buffet et puis je vous laisserai toute à la danse, mademoiselle…
Ils se levèrent et gagnèrent le buffet. Le docteur ne remarquait pas qu’ils étaient suivis de près par le comte Paul, fasciné. L’observateur expérimenté, c’était elle…
Il y en avait un autre : c’était l’aimable Russe, qui vint, presque aussitôt, lui réclamer une valse.
Un peu énigmatique, comme ses compagnons, les deux autres maîtres du logis, et comme bien d’autres Slaves, le prince Tcherniloff était de haute taille, et portait une barbe longue, d’un beau châtain luisant, imperceptiblement parfumée. Entre cette barbe épaisse et l’épaisse moustache (très cosaque, la moustache !) ses lèvres apparaissaient rouges de sang, et s’ouvraient sur des dents terribles, les dents d’un loup de la steppe.
Avec cela, cet homme admirable, visiblement de force à soulever, sur ses épaules, une troïka toute attelée, vous regardait d’un œil à la fois transparent et trouble comme une eau où tremble une flamme.
Il faut croire qu’amateur d’esclaves blanches, ce policé subtil, plein de sauvages violences, avait observé et interprété les regards, tout le manège, les moindres mouvements de la jeune fille. Tandis qu’elle interrogeait le docteur, — en jetant de temps à autre un regard imprudent quoique furtif sur le comte Paul dont elle était occupée, — sans doute le prince, de son côté, avait interrogé quelqu’un des invités et tiré ses conclusions.
Quoi qu’il en soit : « Mademoiselle, lui dit-il, tout en la ramenant du buffet vers le bal, — Mademoiselle, pardonnez-moi la hardiesse de mon langage, ou plutôt permettez-moi d’être hardi… » Il l’observait et vit très bien qu’elle ne sourcillait pas. Elle laissa au contraire échapper de ses yeux tranquilles une courte flamme.
Elle aimait follement tout ce qui avait « de l’allure. » La seule idée que cet homme était Russe, l’emplissait de joie ! Elle en éprouvait quelque chose comme la sensation de voyager sur place… Il y a, comme cela, des cosmopolites sédentaires. Ils aiment voir l’univers chez eux.
Elle répondit vivement : « Hardi ? Soyez-le… prince !… Je suis si sûre que votre hardiesse sera charmante… et honnête. »
Elle ajoutait mentalement : « Et puis il y a tant de monde ! »
— Honnête, comment l’entendez-vous ? — dit-il.
Elle eut peur de ne pas apprendre ce qu’il désirait tant lui dire.
— Allez toujours, fit-elle.
— Que ce soit honnête ou non ?
Elle se mit à rire aux éclats. Ce rire parut déplacé et bizarre à plusieurs personnes qui la dévisagèrent. Des dames la lorgnaient.
Pour son interlocuteur expérimenté, il était impudent, vicieux même, ce rire !
— Allons dans la salle à côté, dit-il.
— A quoi bon ? répondit-elle. Je ne connais personne, ici.
Le comte Paul, pour l’instant, n’osant la suivre, était resté dans une salle voisine. Elle était libre de flirter un moment avec son Russe.
Il le comprit, et il se sentait excusé d’avance de toutes les audaces qu’il voulait avoir. La musique commençait. Les valseurs s’élançaient. Ils les imitèrent.
Et le prince murmurait, en la serrant contre lui d’une façon insinuante : — En deux mots, mademoiselle, je me suis permis de vous regarder avec attention et j’ai cru, sur de certains signes, reconnaître une personne destinée… à de grandes… à de très grandes choses.
— Quelles choses ?
— Mystérieuses…
— Ah ! et sur quels signes, prince ?
— C’est mon affaire.
— Vous êtes bohémien ?
— Un peu…
— C’est un horoscope, alors ?
— Peut-être… de ceux qui ne se trompent guère, parce qu’ils font naître et dirigent la destinée qu’ils annoncent…
— Oh ! oh !
Elle s’amusait étrangement. — Des propos semblables, elle n’avait jamais entendu que cela. Quelque chose en elle, — pour qui savait voir, en se dégageant des troubles qu’elle inspirait, — provoquait ce genre d’impertinences, les sollicitait même. Seulement, à l’ordinaire, c’étaient des journalistes, des peintres ou des gommeux parisiens qui les murmuraient à son oreille, — enfin des gens comme on en voit tous les jours, des êtres sans mystère, sans prestige… des compatriotes… Oh ! les steppes, la Russie, les troïkas, Pouchkine, et Lermontoff, l’auteur tourmenté de Un héros du siècle, le Musset, le don Juan du Caucase !…
— Eh bien, prince ?
Chaque fois qu’elle disait : prince, elle éprouvait une émotion ; ça la flattait.
— Eh bien, si je ne me trompe (ne m’interrompez pas, de grâce) si je ne me trompe, vous avez choisi ce soir, ici-même, un fiancé… Chut ! silence !
Il imposait silence d’un air impérieux, sans réplique… Elle pensait : « A la bonne heure ! En voilà un qui sait voir au fond ! — Très fort, le cosaque ! et sans doute un vrai prince… Ça vous a l’habitude du commandement… Enfin, je n’en ai que pour cinq minutes… Un peu de patience : ça sera si drôle à raconter ! »
— Et, poursuivait le prince, ce fiancé que vous avez choisi ce soir n’est pas l’homme qu’il vous faut… (Vous parlerez après !) C’est un gentilhomme terrien, comme on dit en France, — un villageois, pour mieux dire, — confiné dans ses vignes, et incapable de vous mettre à votre rang… Vous êtes née pour la grande vie, mademoiselle. Un connaisseur n’a pas besoin de vous regarder longtemps pour le deviner.
— On dirait, pensa-t-elle, qu’il estime un cheval !
Pourtant elle continuait à être flattée. C’est égal, il lui faisait un peu peur — pas trop — mais tout de même…
— Enfin, voyons la suite.
— Il vous faut Paris…
— Oh ! oui, dit-elle.
— Ou Pétersbourg, acheva-t-il… Bref, Mademoiselle, quand vous serez désabusée sur le compte de l’homme que vous avez rencontré ici, ce soir, — et que cela vous arrive dans trois jours ou dans trois ans…
— Alors ? interrogea-t-elle.
— Alors, quels qu’aient été vos bonheurs ou vos malheurs, peut-être même vos fautes, — et que je sois, moi, Tcherniloff, marié ou non, — alors, rappelez-vous notre conversation de ce soir… Vous trouverez un gentilhomme russe — qui n’a qu’une parole — toujours prêt à vous obliger.
Comme il la reconduisait, il tira de sa poche un étui d’ivoire sculpté, mince et plat comme un carnet ; il l’ouvrit, y glissa sa carte de visite et, sans prendre la peine de se cacher, il le lui offrit en disant :
— Faites-moi l’honneur de garder ce petit souvenir, mademoiselle. Ce n’est que l’enveloppe de mon adresse à Pétersbourg… L’une vous empêchera, j’espère, de perdre l’autre. Avec votre autorisation, je ne vous parlerai plus de la soirée, pour ne rien compromettre de vos projets… que, dans votre intérêt, je n’approuve pas !
Ils se quittèrent avec un grand salut. Que faire ? un esclandre ? Elle fourra prestement l’étui dans sa poche.
— C’est raide, au fond, pensait-elle, — mais si bien exécuté, si amusant ! En voilà, du vrai roman ! C’est égal, j’aime mieux les d’Aiguebelle… Ce n’est que du trois pour cent, mais c’est du solide ! Ça doit durer autant que la France ! Sur ces valeurs étrangères, on manque par trop de renseignements !
Quand elle voulut se retirer, la voiture commandée par la marquise n’étant pas arrivée à l’heure dite, le comte Paul, aux aguets, (il avait dansé deux fois avec elle) offrit son coupé et la reconduisit, flanqué de Madame Déperrier.
En route, Marie Déperrier ne manqua pas de déplorer les progrès du cosmopolitisme, et la facilité, déplorable en effet, avec laquelle on accepte aujourd’hui d’assister à des soirées « pareilles à celle-ci. » La curiosité seule l’y avait poussée, une ardente curiosité qu’elle reconnaissait digne de blâme.
Dès qu’il eut laissé ces deux dames à la porte de leur hôtel, Paul revint prendre Albert, qu’il emmena coucher à Aiguebelles, et ils ne cessèrent pas, en une heure de route, de détailler et d’exalter le charme virginal de la belle inconnue… « Un rêve, c’est vrai, une apparition ! »
Paul, dès le surlendemain, se fit présenter à la marquise de Jousseran et, pendant les deux mois qui suivirent, il parvint d’ailleurs sans peine à revoir plus de dix fois Mademoiselle Déperrier. Comme il vivait avec Albert, il arriva qu’Albert la vit trop souvent, lui aussi.
Elle avait bien compris quel homme était le comte Paul, et elle se maintenait, en conséquence, dans son rôle de modestie sans affectation. Elle jugeait bien la situation. Pour plaire à Paul et à sa mère, elle n’avait vraiment que ce moyen : les tromper du tout au tout sur sa personne morale.
V
Le docteur voyait juste : c’était une âme intéressante que celle du comte Paul. Il n’était point compliqué, mais nettement double, aussi prompt à douter qu’il était enclin à croire — aussi emporté dans sa conception quasi-mystique du bien, que passionné au sens matériel du mot.
Une anecdote de son enfance, que sa mère aimait à conter, montre combien, tout petit, il avait déjà une conscience en éveil et forte, en même temps que des gourmandises puissantes :
Un jour — il avait sept ans — sa grand’maman, qui habitait avec eux le château d’Aiguebelle, n’était pas descendue se mettre à table. On lui avait monté son déjeuner dans sa chambre. Elle fit redemander d’une certaine confiture dont elle était friande.
— Tiens, petit Paul, c’est toi qui vas porter à bonne maman, qui est dans sa chambre, cette assiette de confiture. Ça lui fera plaisir, si c’est toi. Et dis-lui qu’on t’attend. Reviens tout de suite.
L’enfant se leva et s’en fut, bien attentif à ne pas renverser l’assiette qu’il tenait à deux mains. Il y avait à table son précepteur, l’abbé Tardieu, et deux dames du voisinage.
L’enfant parti, on continua de causer. Quelques instants s’écoulèrent, et l’on s’étonnait de ne pas le voir revenir, lorsque tout à coup, dans le vide sonore du vaste escalier, on entendit des cris déchirants et des pleurs.
Tout le monde courut, croyant qu’il était tombé, blessé peut-être… On le trouva debout à mi-étage, son assiette entre ses deux mains un peu tremblantes, et versant de grosses larmes en pleine confiture, tout haletant et suffoqué.
— Qu’as-tu, enfin ? Qu’as-tu, mon mignon ? Qu’est-il arrivé ? Pourquoi pleures-tu ?
Il fit cette réponse étonnante, coupée de sanglots :
— … C’est que… jamais… je n’arriverai jusqu’en haut… Non, maman, jamais ! jamais je ne pourrai la porter si loin… sans l’avoir mangée !
— Ah ! dit l’abbé enchanté, c’est une conscience du bon Dieu ! Cela nous fera un de ces hommes rares qui savent résister aux pires tentations, et qui seraient capables de mourir du seul désespoir d’avoir commis une faute !
Paul aimait sa mère plus que tout au monde. Il aimait Albert de Barjols autant que sa sœur Annette, et il était en outre attaché à cet ami d’enfance par les mille liens subtils des pensées les plus profondes, continuellement échangées.
Aucun des deux amis n’avait eu l’occasion de recevoir de l’autre quelqu’un de ces importants services qui sont un point de départ nécessaire aux amitiés romanesques. Ils s’étaient connus tout petits. Ils s’aimaient dans leurs qualités heureuses ; ils se conseillaient l’un l’autre ; ils s’excusaient ou se blâmaient utilement ; chacun d’eux était pour l’autre une aide d’âme, un secours moral, un écho attendu, une réponse appelée. Quand les longues absences du marin les séparaient, il leur arrivait de passer des mois sans s’écrire, mais comme ils étaient certains tous deux de se retrouver aussi aimants, aussi prêts à tous les dons, à tous les dévouements, — la pensée de leur amitié sans exigence leur suffisait, parce qu’elle les empêchait de sentir l’esseulement dans le vide, — qui est l’unique vrai malheur de la vie.
C’est Albert le positiviste qui avait trouvé cette formule, approuvée par Paul : Ce qu’il y a d’estimable dans l’amour, c’est la quantité d’amitié qu’on y retrouve à l’analyse.
Albert, d’esprit aussi littéraire, mais plus scientifique que Paul, lisait beaucoup, pendant les longs loisirs que lui laissait son service à bord ; et il se piquait d’éclairer, avec des idées précises, le sentiment plus intuitif de Paul sur toutes choses.
Aucun d’eux ne croyait. Tous deux le cachaient à leur mère. Albert professait un athéisme raisonné que Paul trouvait teinté d’absurde. Il lui disait : « Moi, je ne crois plus, mais j’espère encore, vaguement. Que savons-nous ? L’homme est si bête !… Je compte beaucoup sur la bêtise de l’homme ! »
Tous deux, en renonçant à la foi de leur enfance, avaient gardé, profondément gravée dans leur cœur, la morale que leur avait enseignée la religion… « Il n’y a pas mieux, pour qui veut être un honnête homme et un homme bon », disait Paul.
Le sens moral, disait-il, c’est l’instinct de conservation de l’homme social ; il est inné aussi bien que celui de l’homme physique. Or l’homme est, de par la nature, un être destiné à vivre en société, comme l’abeille. Il y a une base commune à toutes les morales, et les commandements de Dieu les résument toutes assez bien. Ainsi disait Paul. — C’est une erreur accréditée d’assurer que les penseurs de profession, ceux qui écrivent pour le public, sont les seuls à penser, ou même les seuls à écrire. — Paul prétendait que l’homme étant bien décidément privé de tout secours providentiel, doit, s’il entend ses vrais intérêts, conclure à la nécessité d’être meilleur pour soi-même c’est-à-dire pour son semblable. Dieu n’étant plus là pour nous aimer, nous devons nous aimer davantage. Plus l’homme se croit en droit de nier la Providence, plus il doit s’efforcer de devenir lui-même une providence pour les autres hommes, ses frères et ses fils. Si l’athée ne se résigne pas à s’imposer les sacrifices qui font les héros, — il retombe à n’être que l’animal le plus dangereux de la terre ; — c’est le chercheur de proie, sans autre loi que son caprice et sa force, le monstre enragé, qu’il faut étouffer bien vite, au nom de ses propres principes, — sous peine de lui laisser détruire l’antique héritage de l’humanité qui pense, qui sent et qui aime !
Nous errons sur un bateau perdu, au milieu des océans mornes, sous le ciel noir de la science. Soyons-nous à nous-mêmes des dieux plus bienfaisants que ceux des religions. Ceux-là, les philosophes les ont détruits, sans doute par amour de la justice, mais peut-être inconsidérément, — car, disait souvent Paul à Albert, si Dieu était la forme la plus concrète, la plus vivante, la plus facile à populariser, à faire aimer, — de l’idéal et de la morale nécessaires.
Les deux amis croyaient qu’on peut baser une morale divinement humaine sur la seule charité. Seulement Paul était persuadé que cette morale, toute abstraite, sans incarnation ni sanction, ne serait jamais qu’une conception d’esprits cultivés, intransmissible à l’âme élémentaire des masses. Bref, il regrettait Dieu, — tandis qu’Albert, plein de quiétude, trouvait que de bonnes lois suffisent à régir un peuple civilisé, et que les éclairs du Sinaï n’ajoutent rien à l’autorité de la justice.
Si surprenant que cela puisse paraître à bien des gens, ces sortes d’idées n’étaient pas pour eux de simples motifs à bavardages. Leur vie, à toute heure, était influencée par leurs convictions, et il ne se passait guère de jour où ils ne fissent quelque effort pour être meilleurs, plus équitables. Il y a, comme cela, dans des coins de France et du monde, sur des bateaux errants en mer, dans des châteaux et dans des masures, quelques êtres attardés qui réalisent par leurs actes, de personnelles, d’idéales conceptions de bonté, de justice…
Est-ce à dire que les deux amis fussent des saints ? Loin de là, puisqu’on semble exiger de ceux à qui on décerne les honneurs de la sainteté, de surhumaines vertus, et que, pour les catholiques, l’idée de pureté est presque liée à celle d’ascétisme.
Non, ils vivaient de la vie commune. Ils n’étaient pas sans passions, ni certes, sans péchés. Ils étaient faibles, étant des hommes. Ils étaient égoïstes souvent, jaloux à l’occasion ; ils éprouvaient parfois des mouvements de rage ou d’envie, de sourdes révoltes de la bête brute, car c’est dans un animal que s’élaborent tous les nobles désirs de l’esprit, — dont la moindre conquête exige un rude effort.
Mais tout le chaos des mauvais sentiments fatals était dominé en eux par la possibilité toujours présente de se dépasser eux-mêmes, dans un moment donné, — d’être meilleurs qu’eux-mêmes durant cette minute qui suffit à faire un héros, qui est le temps de créer, la minute infinie de l’amour.
Ainsi, ils avaient, malgré leurs nobles pensées, malgré leurs aspirations hautes et leur ferme conception de l’idéal, quelques erreurs à regretter : leur idéal en était-il moins respectable ? Non, certes ! Rien n’est absurde, rien n’est malfaisant comme de refuser à un coupable le droit d’affirmer la beauté du bien ! Celui-là au contraire qui connaît l’âpreté des chemins du mal, n’est-il pas le mieux venu à recommander le choix des autres, surtout si, franchement, il avoue ses raisons ?
Les deux amis avaient donc à leur passif plus d’une faute et ne conseillaient à personne de les imiter ; fautes d’amour, bien entendu. Non pas tant Albert, qui n’avait guère connu pour maîtresses que de petites sauvages en lointains pays… Mais Paul, en pays civilisé, n’avait eu le choix, n’étant point marié, qu’entre de précaires amours qui, toutes également, avaient blessé sa délicatesse affinée, son sentiment du juste et du beau. Et ses meilleurs souvenirs n’allaient pas sans quelques remords.
Il avait, en résumé, contre la femme qui n’est pas la Mère ou l’Épouse, non seulement les répugnances persistantes d’un catholique émancipé tardivement — et qui a gardé, au fond, sa manière religieuse de juger le péché ; non seulement les répugnances d’un simple honnête homme pour tout ce qui n’est pas avouable et avoué, mais encore une sorte de haine particulière et violente… N’était-ce pas cette race mystérieusement maligne, sataniquement trompeuse, qui avait fait la honte de son père, et le malheur de sa mère adorée ?
A être demeuré longtemps dans une solitude presque complète auprès de cette mère en deuil d’un mari vivant, à toute minute soucieuse de préserver son fils des moindres dangers du dehors, Paul était resté longtemps enfant, et il avait gardé les expressions passionnées d’une tendresse qui veut être consolante. Mais aussi, — précocement réfléchi, — avec le désir douloureux de ne jamais ressembler à celui qui aurait dû être son modèle vénéré, il avait conçu de la femme l’opinion que la Bible légitime en ces termes : « La femme est amère comme la mort ; ses cheveux sont des liens et ses mains sont des chaînes. »
La femme, c’était le serpent. Il l’évita, et il songeait, le cas échéant, à lui écraser la tête. Il la connut tard, bien après avoir perdu, par la lecture des philosophes, la foi de son enfance. Le jour où il se vit trompé par l’une d’elles, il ne fut pas surpris, ni trop malheureux : il se réjouit d’être délivré, plus qu’il ne s’affligea d’être trahi.
Albert, lui, parlait plus rondement de tout ce qui a trait à l’éternel sujet. Il appelait le remords une perte de temps et affirmait qu’on a plus tôt fait d’agir mieux que de regretter d’avoir mal agi. Il prétendait que si on a conduit une femme à l’oubli de ses devoirs on n’a plus le droit de la condamner, tandis que, tout en se blâmant lui-même, Paul, en pareille occasion, n’accordait à la femme que son mépris, attristé mais entier. Albert d’ailleurs avait une tendance naturelle à prendre toutes choses du bon côté, à interpréter avec bienveillance les actes douteux. Il n’était pas facilement soupçonneux, nullement méfiant. Il n’avait été pris dans aucune aventure compliquée, dans aucune intrigue, et s’étonnait ingénument de celles que lui contait son ami. Au fond il avait la naïveté des savants pour qui tout est théorie et que la vie n’a pas instruits à leurs dépens.
Paul au contraire, malgré ses résistances théoriques, s’était trouvé à plusieurs reprises enlacé par de dangereuses coquettes. Mais, armé de méfiance comme il l’était par le souvenir du malheur de son père, il avait voulu et su les voir toutes à visage découvert. Une d’elles avait été si agréablement surprise d’être démasquée, elle en avait conçu une si vive admiration pour l’esprit de Paul, qu’elle lui avait livré gaîment tous les secrets de sa vie. Il avait tiré de là le plus clair de son expérience. Il avait reconnu, avec cette Ariane, les moindres petits chemins contournés où un esprit de femme rusée s’amuse à perdre un mari et un ou plusieurs amants… Le danger de posséder cette sorte d’expérience apprise, méditée et approfondie, c’est qu’on se sent porté à appliquer à toute la race des femmes la mesure qui doit, en bonne justice, ne s’appliquer qu’à une seule catégorie. C’était du moins l’avis d’Albert, qui, à tout instant criait à Paul : Casse-cou !
D’ailleurs, Paul ne tombait généralement pas dans cette erreur d’étendre sur toutes, sans examen, le scepticisme qui lui avait été inspiré par ses propres mésaventures ni la méfiance qui lui était conseillée par le souvenir toujours présent des mésaventures paternelles. Il croyait qu’il y a, bien distinctes, deux sortes de femmes : celle des Épouses, des Mères, des Sœurs — et la race des Autres. C’était, en effet, pour lui comme deux races, si essentiellement différentes qu’elles ne peuvent se mêler entre elles. Il admettait des valeurs personnelles diverses dans un camp comme dans l’autre, — mais c’était bien deux camps séparés par un infranchissable fossé.
Sur ce point encore, il ne raisonnait pas. Il croyait cela passionnément, comme autrefois il avait cru aux choses que lui affirmait l’abbé, — et Albert avait fort à faire pour combattre ses entêtements là-dessus.
Paul concluait toujours ainsi : « Laisse-moi mes idées : elles me sauvent… Je ne veux pas faire courir à ma mère le risque d’avoir pour belle-fille une de ces femmes qui sont faites pour rester parmi les autres !… »
Paul, une fois, avait cru rencontrer la Fiancée, Son cœur avait battu vite. Il s’était trouvé malheureusement que celle-là aimait ailleurs…
Depuis, il ne cherchait plus, se disant que sa mère, vieillissante et malade, avait besoin de lui, de la tendresse sûre de ses enfants, et que se marier, c’était faire courir à cette mère chérie une trop grande chance de malheur…
Or, depuis quelque temps, gagné de plus en plus à la cause de l’indulgence et de la pitié quand même, il s’était mis à blâmer sévèrement son habituelle tendance à douter de la plupart des femmes. Il se méfiait de ses méfiances. Dans son honnêteté philosophique, avide de progrès, il craignait de former des jugements téméraires, de tourner au pessimiste aigri, et enfin, par-dessus le marché, de passer sottement à côté du bonheur. Il s’inquiétait donc de son scepticisme invétéré à l’endroit des femmes, et, réagissant avec énergie, il accordait parfois d’aveugles confiances à celles-là mêmes dont il avait pensé le plus de mal. En ceci encore, il était compliqué, mais avec simplicité : nettement double.
Mademoiselle Déperrier n’éveilla pas chez lui une ombre d’inquiétude. Il la vit, et elle le charma. Il tendit son cœur vers elle, naturellement, comme le voyageur du désert, altéré, court vers l’eau qui semble pure sous un reflet de ciel…
Il la vit et il l’aima.
VI
Toutes les belles et bonnes raisons qu’il avait d’aimer avec passion la jeune fille, Paul deux mois après, les expliquait brusquement à son ami, — au moment précis où Albert allait lui dire, pour son compte, — les mêmes choses.
Ce n’était donc pas Albert qui pouvait lui inspirer contre Mademoiselle Déperrier le moindre doute. Le pauvre lieutenant de vaisseau reçut cette confidence — amour et projet de mariage, — comme un coup de couteau dont on meurt en silence.
Ils se promenaient sous les platanes d’Aiguebelle, à mi-coteau, avec la mer à l’horizon, — et, par-dessus l’échiquier blanc et bleu des salins, ils voyaient les grands bateaux en ce moment mouillés là.
— Eh bien, qu’en dis-tu, Albert ?
Albert réfléchissait.
L’aveu de son amour à Paul, lui devenait impossible juste dans le moment où il allait le faire. Parler franchement, c’était désespérer son ami… Au profit de qui ? De lui-même ? Mais pourquoi serait-ce lui le choisi de cette jeune fille ? Il y avait bien plus d’apparence qu’elle aimerait un homme comme Paul… Les marins partent trop souvent. Leurs femmes sont des demi-veuves…
A ces considérations, il en ajouta une décisive : il fallait qu’un des deux amis se sacrifiât. Paul avait confessé son amour. Albert n’avait encore rien dit. Le sacrifice le plus complet, le plus utile, le seul heureux, c’était donc le sien, puisqu’il resterait ignoré. Paul en pourrait jouir sans une ombre de regret.
Le brave garçon prit rapidement son parti.
— Mon cher frère, dit-il (ils s’appelaient quelquefois ainsi), je crois, à en juger par toutes les apparences, que tu as bien placé ton cœur. Tu seras heureux… comme tu le mérites. Mais moi, si tu te maries bientôt…, je ne serai pas là.
— Comment donc ?
— J’ai sollicité avant-hier le commandement d’une canonnière au Tonkin. Je suis chaudement appuyé par l’amiral Drevet : je me crois sûr d’obtenir ce que je désire.
— Ah ! quel malheur ! dit simplement Paul, — habitué à ces brusques départs du marin.
Ils continuèrent à parler de ce mariage.
Le soir même, le lieutenant de vaisseau écrivait à son ami :
« Je suis forcé de partir pour Paris, appelé par dépêche. Mon affaire réussira. Sois heureux… sois heureux… »
Il y avait, dans la répétition de ces deux mots, une douleur que Paul ne pouvait pas voir.
Albert ne se doutait pas qu’il allait laisser derrière lui sa sœur Pauline désespérée du mariage de Paul. Elle avait, pour l’ami de son frère, depuis qu’elle était née à la vie du cœur, un noble, un profond amour, ignoré même de sa mère.
Il obtint son commandement, et partit, au grand chagrin d’Annette, la petite sœur de Paul. Annette avait pour lui — symétriquement ! — un amour de pensionnaire dont il était bien loin de se douter, — et qui l’eût consolé peut-être…
Et, peu de temps après la conversation des deux amis et le départ d’Albert, le comte Paul avait ouvert son cœur à sa mère… Elle avait souri tristement… — et c’est alors qu’elle avait écrit à l’abbé.
Quand elle eut reçu la réponse du vieux précepteur de Paul, il fut convenu qu’on irait passer à Paris tout ce printemps. Elle voulait voir et juger Mademoiselle Déperrier. De plus, le départ d’Albert laissait bien seules Madame de Barjols et sa fille. On partit donc. La présentation des dames Déperrier chez la comtesse d’Aiguebelle, à Paris, se fit un soir où il y avait quelques personnes. Marie se tint sur une réserve extrême… Et il n’y eut rien que l’observation en attente, de part et d’autre.