JEAN AICARD
de l’Académie française
LE TÉMOIN
— 1914-1916 —
A la guerre, tout est force morale.
Napoléon.
Courage, j’ai vaincu le monde.
Jésus-Christ.
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
ŒUVRES DE JEAN AICARD
Collection in-18 jésus à 3 fr. 50 le volume
ROMANS
- Le Pavé d’Amour 1 vol.
- Roi de Camargue 1 vol.
- L’Été à l’Ombre 1 vol.
- L’Ame d’un Enfant 1 vol.
- Notre-Dame d’Amour 1 vol.
- Diamant noir 1 vol.
- Fleur d’Abîme 1 vol.
- Malita 1 vol.
- L’Ibis bleu 1 vol.
- Tata 1 vol.
- Benjamine 1 vol.
- Maurin des Maures 1 vol.
- L’Illustre Maurin 1 vol.
POÉSIE
- Les jeunes Croyances 1 vol.
- Rébellions, Apaisements 1 vol.
- Poèmes de Provence (cour. par l’Acad. fr.) 1 vol.
- La Chanson de l’Enfant (cour. par l’Acad. fr.) 1 vol.
- Miette et Noré (cour. par l’Acad. fr. Prix Vitet) 1 vol.
- Lamartine (cour. par l’Ac. Prix du budg.) 1 vol.
- Le Livre d’heures de l’Amour 1 vol.
- Visite en Hollande 1 vol.
- Le Dieu dans l’Homme 1 vol.
- Au Bord du Désert 1 vol.
- Le Livre des Petits 1 vol.
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THÉATRE
- Au clair de la Lune (un acte en vers) 1 vol.
- Pygmalion (un acte en vers) 1 vol.
- Smilis (4 actes en prose, à la Comédie-Française) 1 vol.
- Le Père Lebonnard (4 actes en vers représentés à la Comédie-Française) 1 vol.
- Don Juan 1 vol.
- Othello, le More de Venise (5 actes en vers, représentés à la Comédie-Française). Portrait de Mounet-Sully, par Benjamin Constant 1 vol. 4 fr.
- La Légende du Cœur (5 actes en vers représentés au Théâtre Antique d’Orange et au Théâtre Sarah-Bernhardt) 1 vol.
- Le Manteau du Roi (5 actes en vers représentés à la Porte-Saint-Martin) 1 vol.
- Théâtre, tome I.
- Théâtre, tome II.
77572. — Imprimerie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
A MA SŒUR
Madame Jacqueline LONCLAS
morte le 12 juin 1915
Chère grande sœur,
J’avais commencé ce poème en 1913, et je t’en ai lu les douze premiers chants en 1914, à la veille de cette guerre, qui, toute une année, fut ton tourment. Elle te fit dire, le jour où l’on l’apprit qu’un de nos jeunes amis était tombé sous les balles allemandes : — « Je sacrifierais volontiers le temps qui me reste à vivre, si ma mort pouvait sauver pareille jeunesse ! » Je sais pourtant avec quel chagrin tu te sentais arrachée lentement à mon infinie tendresse…
Ce poème, dont la guerre a modifié le plan, sans rien modifier des conclusions, je te le dédie, comme je t’ai dédié tous mes ouvrages, — car la mort ne m’a pas séparé de toi : ton âme plus que jamais inspire et soutient la mienne.
Jean Aicard.
La Garde (Var), Décembre 1915.
CE POÈME A ÉTÉ LU
POUR LA PREMIÈRE FOIS
A BORD DU CUIRASSÉ PROVENCE
EN PRÉSENCE DE MM. LES OFFICIERS RÉUNIS
LE 30 DÉCEMBRE 1915
ET
LES DEUX STROPHES SUIVANTES
EN SOUVENIR D’UNE COMMUNE ÉMOTION
ONT ÉTÉ COMMUNIQUÉES
A L’ÉQUIPAGE
PUIS INSCRITES
DUNE FAÇON DURABLE
A BORD DU CUIRASSÉ.
AU CUIRASSÉ PROVENCE
TON PAVILLON ET TON CANON,
JE LES VOIS VAINQUEURS PAR AVANCE,
FIER VAISSEAU QUI PORTES LE NOM,
L’AME ET LE NOM DE LA PROVENCE.
AME FRANÇAISE, NOM LATIN,
C’EST LÀ DEUX GRANDEURS DE L’HISTOIRE ;
ELLES T’ASSIGNENT TON DESTIN :
TU VAS NAVIGUER VERS LA GLOIRE.
J. A.
TABLE DES TITRES
| I. | — Dans le Crépuscule | [1] |
| II. | — La Rencontre | [5] |
| III. | — Les Lassitudes | [7] |
| IV. | — Dans la Nuit | [11] |
| V. | — Les Présages | [15] |
| VI. | — L’Invective | [19] |
| VII. | — Le Témoin | [27] |
| VIII. | — Christophore | [31] |
| IX. | — L’Amour | [35] |
| X. | — L’Aurore | [41] |
| XI. | — C’est le Passé | [43] |
| XII. | — La Chaîne | [47] |
| XIII. | — La Tempête | [51] |
| XIV. | — Aux Armes ! | [57] |
| XV. | — Le Doute | [63] |
| XVI. | — Sous le Soleil | [69] |
| XVII. | — Vers l’Unité | [73] |
| XVIII. | — La Croisade | [79] |
| XIX. | — La grande Menace | [85] |
| XX. | — Le Miracle | [91] |
| XXI. | — Les Morts | [95] |
| XXII. | — L’Idéal | [99] |
| XXIII. | — La Bonne Lorraine | [101] |
| XXIV. | — Odeur d’Ames | [103] |
| XXV. | — Debout, les Morts ! | [105] |
| XXVI. | — Le Christ Allemand | [115] |
| XXVII. | — La Vérité | [121] |
| XXVIII. | — Les Désarmés | [125] |
| XXIX. | — Force et Sérénité | [131] |
| XXX. | — Le Rouge-Gorge | [137] |
| XXXI. | — La Terre promise | [139] |
LE TÉMOIN
I
C’était l’heure où, les yeux et le cœur pleins de doute,
Le marcheur devant lui voit s’effacer sa route,
Et, serrant son bâton comme une arme en sa main,
Cherche un gîte où dormir, en espérant demain.
C’était l’heure où l’on sent sa lassitude, l’heure
Où l’on sent mieux qu’il faut que toute chose meure ;
Heure auguste, où le froid qu’exhalent les tombeaux
Mêle une inquiétude au désir du repos,
Submerge les contours et les couleurs des choses,
Et, de la plaine, aux pics neigeux, saignants et roses,
Marée étrange, monte — et, lourde de sommeil,
Couvre sur l’horizon la gloire du soleil.
Aux temps païens, quand sur nos chemins tombait l’ombre,
Quand les astres, qui sont les figures du Nombre
Et du Rythme, un à un, s’allumaient dans le ciel,
Les dieux, termes concrets de l’immatériel,
Muses, nymphes, tritons, les grâces et les forces,
Lentement s’échappaient des rochers, des écorces,
Et des mers, pour charmer les soirs mystérieux…
L’approche de la nuit était l’heure des dieux.
Heure infinie, affreuse et tranquille, pareille
A celle où, se parlant de Jésus, mort la veille,
Deux pèlerins, dont l’un se nommait Cléophas,
Sur la route déserte où résonnait leur pas,
Dans la lente ténèbre où, sans voir, l’œil devine,
Virent soudain près d’eux, ombre humaine et divine,
Un inconnu surgir, étrange compagnon
Dont ils sentaient l’amour sans connaître son nom.
II
C’était cette même heure, et, venant de la ville,
Je regagnais mon champ, la maison, mon asile,
D’un pas de plus en plus inquiet et pressé,
Quand, devant moi, parut, spectre obscur et lassé,
Un mendiant très vieux, qui portait à grand’peine,
Tout seul, toute l’horreur de la misère humaine.
Malgré l’ombre, où mourait encore un peu du jour,
Je le voyais pliant sous ce fardeau trop lourd.
Un bâton soutenait l’effort de son courage ;
Et, fouettant son manteau déchiqueté par l’âge,
Sa barbe aux flots tordus semblait, drapeau vivant,
Un haillon de douleur que déchire le vent.
III
Un vieil usage veut, au pays de mes pères,
Que, le soir, quand les loups sortent de leurs repaires,
On souhaite la paix aux passants inconnus.
Donc, lorsque je joignis ce vieillard aux pieds nus,
Je formulai le vœu qu’un salut accompagne,
Puis j’ajoutai : — « L’orage assombrit la campagne ;
Allez-vous loin, par ces chemins très écartés ?
Je puis — le voulez-vous ? — marcher à vos côtés. »
— « Soyez remercié, bon passant, mais j’ignore,
Chaque soir, en quel lieu me trouvera l’aurore :
Marcher ce soir, demain, toujours, c’est mon destin ;
Et j’arrive du fond d’un passé si lointain
Que ma lassitude est sans mesure ; je porte
Tous les maux et l’espoir de l’humanité morte. »
— « Vous ne m’étonnez point, car moi-même, ô passant,
Je me plains comme vous parfois ; en vieillissant,
On croit porter en soi l’âme même du monde ;
On sent partout la noire éternité profonde ;
On a tout vu, tout lu, tout souffert, on est las,
Et le vœu de mourir alourdit tous nos pas. »
Je dis, et regardai mon compagnon de route ;
Son dos, quoique bombé comme l’arc d’une voûte,
Maintenant semblait jeune et ses pas résolus,
Et je ne sais pourquoi je ne le plaignais plus :
On l’eût dit plein de force, et que son âme seule
Portât l’expérience et l’âge d’une aïeule,
Quand son corps résistait sans peine au poids des temps.
A chaque pas, ses pieds, tout à l’heure hésitants,
Plus raffermis, semblaient prendre, par un mystère,
Un élan de jeunesse au contact de la terre.
Il me dit : — « De quel droit un dégoût si profond ?
L’œuvre lente et sans fin que de longs siècles font,
Aucun siècle n’en voit au loin toute la trame :
Un instant, joie ou peine, occupe seul votre âme,
Comme le site étroit, dans un bois spacieux,
Fourré sombre ou clairière, occupe seul nos yeux. »
IV
Il dit. Nous cheminions dans la longue vallée,
Sous la nuit orageuse et comme désolée.
Au ciel, pas un éclair, pas un petit point d’or ;
Le mont pourtant s’y découpait plus noir encor ;
Nos sentiers rocailleux, contournant la montagne,
Étaient noirs ; pas un feu, dans toute la campagne,
N’annonçait la douceur des asiles humains ;
Et la nuit transformait en gouffres nos chemins.
Il dit : — « Que souffre-t-on qui soit plus qu’une peine,
Tant que l’on n’a vécu rien qu’une vie humaine ? »
— « C’est avoir tout souffert qu’avoir subi l’amour,
Dis-je ; c’est l’éternel enfer en un seul jour !
Né du désir, toujours déçu, de tout connaître,
L’amour, faux prometteur de joie, attire un être
Comme l’aimant fatal attire un brin de fer.
L’amour, qui soumet l’âme aux frissons de la chair,
Et nous fait accepter l’horreur de nous survivre,
Est un vin traître dont l’odeur vireuse enivre.
L’homme, meilleur que Dieu, voudrait, mais veut en vain,
Mêler aux âpretés de ce perfide vin
Un miel que la nature ignore : la tendresse ;
Seules, les voluptés sont donneuses d’ivresse,
Et, fier de piétiner des flancs nus, de beaux seins,
Comme le vendangeur écrase les raisins,
L’amant ivre, brutal et cruel par nature,
Sans pitié comme Dieu, foule la créature !
La tendresse eût voulu poser, comme une sœur,
Sur un front douloureux son charme de douceur ;
Le dévoûment, son baume apaisant sur la plaie ;
Mais devant la laideur, le lâche amour s’effraie
Et se détourne… il faut des corps neufs au désir !
Le Minotaure, entre les vierges, veut choisir,
Et ce dragon, aussi nombreux que nous le sommes,
Renaît sans cesse au cœur des femmes et des hommes,
Et la moitié du monde, en un rut sans pitié,
Férocement affronte et mord l’autre moitié !
A peine si, parfois, un tendre et triste couple
Par les sentiers perdus s’enlace d’un bras souple ;
Les autres, se roulant à terre, n’ont en eux
Que des tourments jaloux et des amours haineux ;
Et telle, subissant la destinée aveugle
Qui livre au taureau fou la génisse qui meugle,
La vie en gémissant se terrasse et se mord,
Et s’enfante à jamais pour l’amour et la mort ! »
V
— « Parmi les maux sans fin dont l’éternité pleure,
Enfant, tu n’as souffert que les tiens, et qu’une heure ! »
Je lui dis : — « J’ai souffert aussi les maux d’autrui :
Comme l’humanité, je traîne, dans la nuit,
Sous le ciel dont l’affreux silence nous menace,
Un reste douloureux d’espérance tenace.
Oui, j’espère en un rêve auquel je ne crois pas,
Et le vœu de mourir alourdit tous mes pas.
Il sera doux, l’instant où la morne inconnue
Entre ses bras terreux dissoudra ma chair nue ;
Où ma chair cessera de redouter l’amour ;
Où, ne regrettant rien, qu’un peu l’éclat du jour,
Je dormirai content de ne plus voir l’envie,
Acharnée et mordant sur la plus belle vie,
Insulter ou nier les plus nobles efforts.
« Oui, j’appelle à grands cris la paix, la paix des morts,
Puisqu’il n’est pas d’amour certain ni de justice !
Oui, j’invoque le pur néant, seul dieu propice !
Un Autre avait promis à ce monde d’effrois
Qu’il viendrait apaiser les peuples et les rois,
Les courber sous sa main, les unir sous son règne ;
Mais Celui-là n’est plus qu’une image qui saigne
Et montre à l’univers un flanc déchiqueté !
Son cœur n’est qu’une plaie ouverte à son côté,
Et c’est comme une bouche effroyable et plaintive
Qui crie en vain : « Seigneur ! que votre règne arrive ! »
Rien, rien ne lui répond, qu’un silence infini,
Le même au Golgotha que sur Gethsémani !
Il s’est trompé, Celui qui disait : « Paix sur terre ! »
Sur le mont déserté la croix est solitaire ;
La Guerre à l’œil de brute, au front dur et têtu,
Piétine, dans le sang, sur le temple abattu !
Les vrais rois sont ceux-là qui, brandissant l’épée,
Fouaillent comme un troupeau l’humanité dupée ;
Le monde horrible attend les pires lendemains ;
La haine arme partout les enfants des humains ;
Les femmes, autrefois des mères attendries,
Contre l’antique époux se dressent en furies :
Et Celui qui promit au monde la pitié,
Aux mains des flagellants n’est qu’un fou châtié !
Il est traqué, raillé, chassé de tous ses temples,
Exemple mémorable, entre tous les exemples,
De l’inutilité d’avoir, — seul, au milieu
Des hommes vils, — la grâce et la beauté d’un Dieu ! »
VI
A ces mots, tout le ciel craqua comme une voûte
Qui tout à coup s’entr’ouvre en se lézardant toute :
Et des gouffres de feu parurent au travers,
Par des trous aussitôt refermés qu’entr’ouverts.
L’occident noir poussait, au-dessus de nos têtes,
Les nuages, coursiers qui, fouettés des tempêtes,
Paraissaient secouer des flammes dans leur crin ;
Sous leur galop, le ciel fut comme un pont d’airain
Qui vibre en sons profonds qu’un écho sourd prolonge ;
Et, tout haut, malgré moi, je disais, comme en songe :
— « N’est-il pas fou, ce dieu, — quand tout doit démentir
Sa doctrine, sa vie et sa mort de martyr,
(Et qui le sait ! et qui connaît la race humaine !)
D’annoncer aux humains sa victoire certaine ?
A peine intelligible à notre humanité,
N’est-il pas fou de croire à l’homme racheté ?
Fou de croire qu’un jour tous iront dans sa voie ?
Et sa mort, — au sommet d’un mont, pour qu’on la voie
De tous les horizons, — sa mort sur ce haut lieu,
N’est-elle pas vraiment la défaite de Dieu ?
Elle est la grande preuve, éclatante, achevée,
Qu’en lui l’amour ne fut qu’une splendeur rêvée !
O Golgotha ! sommet de honte ! pilori
Où l’unique Bonté jette en vain son grand cri !
Monument d’infamie, où l’illusion sainte
Pousse éternellement son inutile plainte !
Trône où l’Envie, assise, heureuse, fouet en main,
Incarnant tout le lâche et hideux genre humain,
Tient sa cour de bourreaux, qui ricane autour d’elle !
Piédestal odieux de la haine immortelle
Qui brandit, en riant, les marteaux et les clous !
Autel où l’agneau blanc s’offre en victime aux loups !
Comment peux-tu paraître à l’humaine mémoire
La cime où Dieu le Juste achève sa victoire ?
La justice avec lui fut roulée au linceul ;
On entrevoit l’amour dans le rêve d’un seul,
Mais on veut oublier l’abandon des apôtres :
Le renîment de Pierre et la fuite des autres.
Et deux mille ans plus tard, ô Jésus mort pour nous,
On cherche sous ta croix un fidèle à genoux ;
Car les pharisiens, qui font semblant de croire
A ton pouvoir d’amour, le savent illusoire.
Le bataillon sacré, tes chevaliers, soutiens
Du trône et de l’autel, ces deux pôles chrétiens,
Ceux-là, les prétendus servants de ta doctrine,
Qui la disent encore efficace et divine,
Ceux qui t’appellent Dieu de pitié, Dieu le Fils,
Et brodent saintement ta bannière de lys,
Tes derniers pèlerins, à peine quelques hommes,
Nous connaissant mauvais et vils, tels que nous sommes,
Tout en te proclamant vainqueur, ô dieu vaincu,
Voient bien qu’en vain leur dieu sur la terre a vécu
En homme, — et que ta mort n’a pas sauvé les mondes !
Et t’invoquant toujours, sans que tu leur répondes,
Ils appellent sur nous, châtiment mérité,
Un dieu-soldat, l’épée en main, casqué, botté,
Qui foule, sous des pieds sanglants, l’âme elle-même,
Pour être, et non plus toi ! le chef, le dieu suprême.
… Tes espoirs infinis sont-ils assez déçus !
Quelle erreur fut égale à la tienne, ô Jésus !
Oh ! si du moins, quand sur ton gibet ton sang coule,
Un seul cri de pitié s’élevait de la foule !
Mais qu’espérais-tu donc de ce peuple au cœur bas ?
Son ami n’est jamais Jésus ; c’est Barrabas !
Mendiant de pitié sans pitié pour lui-même,
Il ne sert pas l’amour et demande qu’on l’aime !
A peine si le bon pasteur sauva parfois
Quelque errante brebis accourue à sa voix ;
Le reste n’obéit qu’au chien puissant qui gronde ;
Et, veule, piétinant dans sa fange profonde,
La foule est un troupeau qui bêle vers la mort !
Que si, rebelle un jour aux caprices du fort,
Un peuple, en justicier, tout à coup se redresse,
Lui qui, dans l’esclavage, invoquait ta tendresse,
Lui, doux vaincu d’hier, devient un dur vainqueur !
Dès qu’il a la victoire au nom des droits du cœur,
En hâte il les abjure, et sous ses pieds les broie :
Le doux agneau bêlant devient bête de proie.
Et c’est ainsi toujours qu’un juste révolté
Rend aux tyrans déchus un droit d’iniquité.
« Ta statue était d’or avec des pieds d’argile,
Christ ! Deux mille ans après l’aube de l’Évangile,
Tes prétendus chrétiens, sur l’univers à feu
Et à sang, blasphémant l’humanité de Dieu,
Relèvent Sabaoth, que leur folie adore,
Et dont la rouge gloire efface ton aurore !
Il s’est aussi fait homme ; il est le dieu rival ;
Tu passais sur un âne : il te nargue à cheval !
Les hommes fascinés, glorieux dans la honte,
Baisent les durs sabots de la bête qu’il monte.
C’est lui que l’on invoque à toute heure et partout ;
Son image de bronze est la seule debout ;
Tout puissant ou martyr, lui qu’en tremblant on nomme,
C’est lui qu’on voudrait être ou subir : le surhomme,
Napoléon ! C’est lui, lui seul, le roi des rois !