JEAN AICARD

L’ÉTÉ
A L’OMBRE

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON

Tous droits réservés.

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AVE

A
Frédéric MONTENARD

A toi, le peintre exact des étés qui chauffent à blanc, et des ombres couleur de pervenche, je dédie ce livre, parce que tu y retrouveras quelques souvenirs de notre pays où ta bastide n’est pas loin de la mienne, où la lumière et l’azur sont des réalités brutales, où l’ombre est un rêve en vain désiré.

Tu retrouveras, dans ce petit livre, le potier notre voisin, le savetier et le maçon de notre village, la culture ardente des immortelles, inaltérables fleurs du souvenir, et cette histoire des deux étameurs, bonne à réjouir des simples, des enfants, des villageois restés candides.

Si tu veux essayer de lire, l’été, à l’ombre, emporte ce livre. C’est un recueil d’histoires brèves, lecture facile à couper de petits sommes rythmiques et doux, conseillers d’indulgence, et durant lesquels le songe du lecteur satisfait achève et embellit les rêves du conteur…


Lis mon livre l’été, à l’ombre.

J. A.

La Garde-près-Toulon, 10 juillet 1895.

LA VIERGE PALE

A Gaston Bonnier.

I

Il mettait au-dessus de sa tête angélique deux petites ailes courtes, légères et blanches, le bonnet d’Yvonne.

Yvonne était blonde, avec des yeux très bleus et un visage pâle, pâle comme le visage de ces madones en cire qu’on voit dans les églises de village, enfantines et anciennes, sous des globes de verre.

Oui, elle avait l’air d’une sainte mystique, la douce et blanche Yvonne, et c’est pour cela que Jacques l’avait aimée.

II

Jacques Kardec, lieutenant de vaisseau, avait vingt-huit ans. Avec un bon esprit très droit, net, ferme, il avait un cœur excellent. Il était sorti en bon rang de l’École navale. De taille moyenne, mais très fort, il se vantait de sa force avec un joli rire jeune, plein de mépris pour les faibles, et qui cependant n’avait pour eux rien d’offensant. On ne pardonne pas « un plus fort » ; on pardonne « un trop fort », contrairement à ce qui arrive dans l’ordre intellectuel, où l’on prend moins ombrage du simple talent que du génie, jusqu’à l’heure du moins où le génie s’est imposé… Quand la conversation « s’amenait » sur la force physique, Jacques tirait en silence de sa poche une pièce de dix francs en or — et, doucement, doucement, entre ses doigts, il la ployait comme du plomb. Ou bien il faisait apporter un jeu de cartes, et les trente-deux cartes étaient déchirées à la fois, tout doucement… C’était l’amusement des carrés d’officiers, cette manie de Jacques. Tout le monde essayait de l’imiter, au milieu des rires. Un tel ne parvenait à déchirer que douze cartes à la fois ; un autre en déchirait vingt. Personne ne ployait la pièce de dix francs.

Il avait une volonté qui était d’acier, comme ses doigts. Un cou de taureau, des épaules d’hercule. Pas très grand, je l’ai dit. Avec cela, marqué pour devenir le type du « marin énergique »… Le contraire d’un poète fade… Et pourtant l’amour prit le cœur de Jacques entre ses petits doigts et le ploya, le ploya… comme la pièce de dix francs… le déchira, le déchira… comme le jeu de trente-deux cartes.

III

— Jacques, mon fils, à quoi te mènera cet amour ? Cette Yvonne n’est pas du tout ce qu’il te faut. C’est une demi-bourgeoise qui n’a qu’une demi-éducation. Je ne te dirai pas qu’elle n’a point de fortune ; cela n’est pas grave, puisque tu en as, mais le fils de l’amiral Kardec ne peut pas, ne doit pas épouser cette fille. Réfléchis, mon doux Jacques. Si ton père vivait, tu l’écouterais, lui ! Il te ferait comprendre.

Jacques secouait la tête et, à toute objection, répondait simplement, obstinément, patiemment :

— Je l’aime !

Sa mère se sentait vaincue. Elle connaissait l’entêtement des Kardec : « Jacques est butté », se disait-elle, comme au temps où l’amiral opposait à la sienne une de ces volontés inflexibles qui avaient fait de lui un chef de premier ordre.

Alors, la pauvre mère, avec timidité, essaya de dire, pour finir :

— Tu sais, une fois, avec Jean Lepic, le matelot, cette fille a fait parler d’elle…

— Je connais cette histoire, dit Jacques, ne m’en parlez plus jamais, je vous en prie, ma mère… Et il serait fâcheux qu’une autre personne que vous m’en parlât !… Vous conviendrez bien qu’avant de me connaître, Yvonne a pu sentir son cœur battre, sans qu’on ait le droit de lui en faire un crime. Elle a souri à ce Jean Lepic, peut-être… Nous avons tous eu de ces amours d’enfant… Et après ? Yvonne sera ma femme, ma mère, vous ne voudrez pas me désespérer.

La mère temporisa.

— Tu es bien jeune !… il faut naviguer encore… Marié, tu n’aimeras plus la mer ! Alors, tu demanderas un poste à terre… Mais aujourd’hui c’est trop tôt pour renoncer aux beaux, aux grands voyages… Profite de ta jeunesse, de ta santé, de ta force !…

Jacques souriait à la vie, qu’il sentait en lui puissante, indomptable. Santé, force, jeunesse, tout cela était en lui si vivant en effet, si certain ! et comme chantant.

Dans les moments où il se sentait ainsi insolemment joyeux d’être jeune et fort, s’il était avec quelqu’un de ses camarades d’école, il le poussait de l’épaule, en clignant de l’œil… ce qui voulait dire : « hein ! te souviens-tu des bonnes raclées du Borda ?… on pourrait recommencer ! »

Et pourtant, d’un tout petit coup d’épaule… Mais voici ce qui arriva :

IV

Jacques dut quitter le port de Brest pour le port de Toulon.

Sa mère avait sollicité, en secret, ce changement. Elle espérait toujours que Jacques oublierait.

Mais Jacques était touché, bien touché. La pointe fine d’une épée invisible l’avait piqué au plus profond du cœur. Un poison sourd subtilement courait en lui. Au fond, pas un amour ne ressemble à un autre amour. Pas un être n’aime comme un autre être… On dit que sur les myriades de feuilles d’une forêt de chênes, on ne trouverait pas deux feuilles qui, posées l’une sur l’autre, puissent coïncider parfaitement… Tous les visages humains sont des visages, et se ressemblent sans être semblables… Et si vous croyez que les oiseaux de même espèce se confondent entre eux, vous vous trompez… Eux, ils se distinguent bien, et chez les rossignols ou les pinsons, on n’est pas seulement une espèce, on est des personnes…

L’amour de Jacques était singulier. Les sensations des êtres étant produites par des circonstances agissant sur des natures, il faudrait, pour que deux amours fussent pareils, que non seulement les natures mais les circonstances fussent identiques, et nous pouvons juger sûrement que celles-ci du moins diffèrent à l’infini.

Le jeune officier avait couru le monde, et en France, en Grèce, au Japon, à Taïti, il avait eu, comme tous ses camarades, des femmes jaunes, vertes ou bleues… il avait eu des maîtresses et il les avait aimées… mais jamais il n’avait rien éprouvé de pareil à ce qui se passait en lui maintenant. Jacques était possédé. La figure d’Yvonne, pâle, diaphane, semblable à une apparition, flottait sans cesse autour de lui… Elle lui semblait une de ces créatures faites de vapeurs lumineuses et dont il est parlé dans les histoires spirites… Elle ne le quittait pas. Il était comme le médium de cet esprit. Y avait-il là en effet un phénomène transcendant de force psychique, une attirance d’âme qui appelait à lui, à l’insu d’Yvonne, le spectre flottant de la bien-aimée ? Qui sait ? — Toujours est-il que ce vigoureux garçon aimait en vrai fou une ombre faite de lumière diffuse, la pâle et mystique fiancée… qui lui avait accordé pourtant le baiser de chair…

Il lui écrivait :

« Me voici à Toulon, chère bien-aimée, où je suis embarqué à bord de l’Atalante, et de quart tous les deux jours seulement. J’étais silencieux, je suis devenu muet. Hier, au carré, en déjeunant, mes camarades ont raconté gaiement des histoires de force… On s’attendait au tour de la pièce de dix francs, tu sais, mais je n’ai pas même essayé… Il m’a semblé que je ne pourrais plus, que ma force s’en va… qu’elle s’en est allée. Je ne mange guère, je ne dors plus ; je pense à toi, je te vois.

« Ma mère se montre toujours plus sévère. Mais ne crains rien, ma chère Yvonne, il y a des amours qui bravent tout, qui sacrifient tout, que rien ne peut entraver. Je le sens avec horreur ; mais, pourquoi ne pas le dire ? je marcherais sur des morts pour aller à toi !

« Ma chère figure de sainte ! Aime-moi bien. Te rappelles-tu notre premier rendez-vous ? C’était à l’église. Tu étais arrivée la première… Je te reconnus tout de suite. Ton petit bonnet me parlait ; je voyais de profil ton doux visage en prière, tes mains jointes. Avec ta robe sombre, au grand tablier, et ton bonnet aux petites ailes si blanches, tu avais l’air d’une nonne — oui — d’une image de sainte. Comme tes yeux s’abaissaient tristement ! Comme ils s’élevaient avec passion vers la Vierge au manteau bleu, semé d’étoiles ! Ah ! Yvonne, c’est que, malgré tout, notre amour est pur. Devant Dieu, il est sacré — et rien n’empêchera que tu deviennes ma femme… Je passerai par-dessus tout… Je briserai pour toi — que Dieu me pardonne ! — le cœur de ma bonne et tendre mère !… Mais j’ai aussi des devoirs envers toi, Yvonne — et je les accomplirai…

« Regarde demain soir, la belle étoile, à dix heures. Je prendrai le quart à cette heure-là. Je la regarderai aussi. Nos regards et nos âmes se rencontreront dans l’espace infini. »

V

Yvonne répondait :

« Jacques ! Jacques ! pourquoi m’as-tu abandonnée ? Tu as bien fait, Jacques, il le fallait… il faut complaire avant tout à ta sainte mère… Mais non, je suis folle… reviens ! donne ta démission… Ne m’écoute pas, mais laisse-moi dire ! Cela me soulage… je vis et je meurs de toi… Si tu t’en vas loin, je mourrai !… Jacques, ne m’abandonne pas ! Tu vois, je pense tout à la fois les choses les plus contradictoires, mais crois-moi, je saurai être raisonnable, sage quand il le faudra… Cela me soulage de tout te dire. A qui cela fait-il du mal ? L’essentiel est que tu sois libre… Et tu es libre, le sens-tu bien ? Oh ! ce baiser ! Ton baiser, Jacques !… il me brûle… Oh Dieu ! quand j’y pense, le feu de la honte brûle mes joues qui pourtant restent pâles, de cette pâleur que tu aimes tant !… je suis passée hier près de l’endroit… t’en souviens-tu bien, Jacques ? près de cette petite hutte de pêcheur où ton Yvonne… Ah ! mon Dieu, mon Dieu ! crois-tu que Dieu me pardonnera ?… Mais qu’importe, si tu m’aimes, si tu ne m’oublies jamais ! Oh ! Jacques, Jacques, comme j’ai été tienne ! ô mon révélateur divin ! mon ami ! Tâche de te distraire… oublie-moi, cause avec tes camarades… ne reste pas si seul… Pourvu que tu ne me trompes pas, amuse-toi… je serai si heureuse de te savoir content !

« J’ai regardé l’étoile, l’autre nuit ; je la regarderai tous les soirs… J’ai cru sentir sur moi ton regard… Nous étions tous les deux haut, très haut, en plein ciel, près de l’étoile… et c’est là que nous nous sommes rencontrés, dans un baiser céleste… Ton Yvonne. »

VI

Ces lettres, Jacques les mettait sur son cœur et elles y faisaient comme une brûlure.

VII

Le lieutenant de vaisseau habitait, à Toulon, une chambre garnie.

Un soir, vers minuit, comme il rentrait, à son premier étage, à tâtons, il sentit, en étendant la main vers la porte, qu’il touchait quelqu’un… qui, au contact, ne remua ni ne parla. Surpris, il cria dans l’ombre :

— Qui est là ?

— Jacques !

Il frissonna tout entier, éperdu, prêt à tomber. C’était la voix d’Yvonne, et, dans cette obscurité, ils s’étreignirent… Oh ! se retrouver ! se sentir ainsi après deux mois ! deux longs mois !…

Impatients de se voir avec les yeux, ils craignaient de se quitter, et se suivaient dans l’ombre ; lui, cherchant sa clef, la serrure, perdant la tête !

— C’est toi ! comment es-tu là ? pourquoi ?… Oh ! Yvonne !

— Mon Jacques !

Il jurait, donnait du pied dans la porte, abandonnait la serrure… et tous deux se reprenaient, lèvres contre lèvres, chacun respirant l’autre, retrouvant avec délices l’odeur chère, cette ineffable personnalité physique qui ne se livre que par l’approche, qui est un parfum… peut-être l’amour lui-même, l’essence même du désir… l’expression inexprimable des affinités, l’attraction insaisissable et particulière — et définitive.

Chose singulière ! cette figure que, si nettement, il voyait, à l’ordinaire, dans un songe continu, Jacques ne la voyait, plus du tout depuis qu’Yvonne était là, en réalité, dans cette ombre… Et il avait hâte de le retrouver, ce cher visage… Enfin ! la lumière jaillit. La main tremblante alluma les bougies…

— C’est toi ! toi ! c’est bien toi ! Comment se fait-il ? qu’est-il arrivé ?

VIII

Ils s’expliquèrent.

Les yeux baissés, plus pâle que jamais, triste infiniment, Yvonne lui dit :

— Il faut que tu me sauves… Je ne peux plus rester au pays ; ce n’est plus possible ! Que deviendrais-je dans quelque temps ?… Je suis perdue… Quand j’ai compris cela, je me suis sauvée… j’ai laissé une lettre à mon père… — Comprends-tu ?… tu ne comprends pas ?… Si, tu me comprends !

Elle releva ses yeux bleus, les planta droit dans ceux de Jacques avec une expression neutre où il ne vit que la profondeur confuse d’une âme qui se voile. Cette pudeur du regard cachant le fond de leur secret, lui fit brusquement tout comprendre…

— Oh ! Yvonne !

Yvonne se sentait devenir mère… et voilà ce que Jacques avait compris…

Elle cacha sa tête dans la poitrine du bien-aimé et pleura longtemps. Il but ses larmes, se mit à genoux devant elle, lui demanda pardon mille fois en sanglotant, et lui annonça qu’avant un mois elle serait sa femme.

Il parlait dévotement, à genoux devant elle… Avec sa robe sombre au grand tablier noir, elle avait l’air, oui, d’une sœur de charité.

De sa main très fine, diaphane comme son visage, elle caressait lentement les beaux cheveux noirs, courts mais épais, du bien-aimé de son âme. Et lui, tout à coup, pris de ferveur, saisit les deux pieds adorés dans ses deux mains, et avec un respect d’époux jeune, fort, — joyeux au fond et fier, — il les baisa éperdument.

IX

Yvonne était donc arrivée chez Kardec en son absence. A la loueuse du garni, elle avait dit simplement :

— Je suis sa sœur ; il faudra deux chambres.

— J’ai une locataire qui heureusement part demain, mademoiselle. Quant à la chambre de Monsieur Kardec, la voici, mais l’après-midi, il emporte sa clef.

Et sans aucune impatience, la douce Yvonne s’était assise sur sa malle, comme une bonne, devant la porte fermée… Elle n’avait pas dîné. Elle était restée là, bien tranquille, depuis quatre heures du soir. Très fatiguée (elle avait voyagé un jour et une nuit), elle avait même fini par s’assoupir. Des gens qui montaient, qui descendaient, entrevoyaient dans l’ombre cette figure pâle, énigmatique, assise comme un sphinx, avec son air endormi, devant la porte que barrait sa malle plate, forme vague de cercueil… On eût dit une figure de marbre, blanche et noire, assise sur un sarcophage. Et au-dessus de sa tête, chatoyait un petit carré de papier blanc — la carte de visite de Kardec — le nom, comme une épitaphe :

JACQUES KARDEC
LIEUTENANT DE VAISSEAU

X

Il fit du thé. Elle ne put manger. La joie lui ôtait l’appétit…

— Tu comprends ! te voir, ça suffit… je vis !

Elle songea à tout, tira un matelas du lit de Jacques, le mit sur le canapé avec des couvertures. Il coucherait là, lui. Elle, fatiguée du voyage, dans le lit. Cela semblerait tout simple à la propriétaire. Le lendemain elle aurait sa chambre… Comme ils allaient vivre heureux !…

XI

Et, assis côte à côte, de nouveau ils s’étreignirent… C’en était fait… Elle était bien sa femme, sa vraie femme… Au point du jour, vers six heures, tandis que très lasse, à demi-morte, Yvonne dormait gracieusement, un bras pendant un peu hors du lit, son visage plus pâle que de coutume tourné vers Jacques instinctivement (malgré la pesanteur de son sommeil), lui, attablé devant la fenêtre, écrivait à sa mère : « Pardonnez-moi de vous tant contrarier, ma mère… Ne me désespérez pas plus longtemps. Yvonne est ma femme et le sera. Elle est ici… Ne me forcez pas, je vous en supplie, à m’expliquer davantage, mais croyez que j’agis en homme d’honneur. »

Mme Kardec se fit faire des sommations respectueuses… Jacques était désespéré — mais il était honnête homme — et tout fut bientôt prêt pour ses noces tristes. Le premier janvier approchait.

Ils fêtèrent la Noël ensemble. Yvonne était logée sur le même palier et les deux chambres communiquaient. Tous les matins Yvonne faisait elle-même le ménage. La propriétaire était ravie… « Une perle, cette sœur de M. Kardec… je ne plains pas celui qui l’épousera !… » Ils attendaient, — pour tout avouer, — le jour des noces. A Toulon, seuls les chefs de Jacques étaient informés, comme il l’avait fallu.

Il approchait, le grand jour. Les bans étaient publiés, et ni la propriétaire, ni les gens du voisinage ne se doutaient encore de rien ; on ne passe pas tous les jours devant la mairie. Kardec demeurait à l’autre bout de la ville, sur la place St-Roch… Ils se cachaient. Le bonheur doit se cacher, parce qu’il attire son contraire… Soyons prudents !

XII

Quatre jours séparaient du bonheur définitif la pâle fiancée. Jacques n’était plus taciturne ; il s’était remis à rire, — et, aussi souvent qu’on voulait, dans ses doigts souples et forts il ployait la pièce de dix francs en or, et déchirait les trente-deux cartes… Il paria même d’en déchirer trente-six… et n’en déchira que trente-quatre, mais cet insuccès le laissa froid.

XIII

A l’occasion des fêtes de la Noël et du jour de l’an, le 30 décembre 188… l’état-major de l’Atalante, que les officiers d’un navire espagnol avaient fêté peu de temps auparavant, leur offrait, en retour, une soirée à bord, en rade de Toulon. C’était la veille du mariage de Jacques.

Quand il rentra de son service, ayant dîné à bord (Yvonne avait mangé toute seule, comme à son ordinaire en pareil cas), Jacques trouva sur son lit, bien « parés », en très bon ordre, sa grande tenue, pantalon à bandes d’or, habit, claque, et ses gants blancs.

Jacques, depuis quinze jours, ne faisait plus partie de l’état-major de l’Atalante. Officier d’ordonnance de l’amiral préfet maritime, il avait maintenant ces jolies aiguillettes qui font si bon effet sur une jeune poitrine, — et qui lui allaient si bien, à lui… Yvonne les adorait, ces aiguillettes. Quand Jacques, vers dix heures du soir, fut habillé, — elle voulut, l’enfant ! — qu’il mît son chapeau sur sa tête, et qu’il fît devant elle le tour de sa chambre, « comme ça ! » Elle battait des mains : « Que tu es beau ! » Puis, se ruait sur lui, l’entourait de ses bras… A son tour il l’enlaça… Le claque et les gants tombèrent… Il voulut se baisser bien vite, pour qu’elle ne prît pas la peine…

« Non, reste ! » et elle plongea ses yeux dans les yeux du jeune homme, lui versant, par le regard, l’ivresse inexprimable, l’essence de la vie suprême… tout l’amour… Qu’elle était jolie, belle même ainsi, et si pâle !… oui, elle semblait plus pâle encore qu’à l’ordinaire.

— Qu’as-tu ?

— Rien — tout, — tu sais bien… c’est demain !… Quelles étrennes !

Elle jouait avec les aiguillettes dont les bouts dorés s’entre-choquaient avec ce bruit gai des hochets enfantins !… « Ah ! que je t’aime ! » Il l’attira à lui, la serra à pleins bras sur sa poitrine, — et, comme il devait arriver à bord en même temps que son chef, — la baleinière de l’amiral poussant à dix heures un quart juste, — il se baissa vivement, ramassa ses gants, son claque, et en même temps un billet plié avec soin qui avait dû tomber de sa poche… Et, d’un pas joyeux, il sortit, criant encore sur le palier, par la porte restée ouverte, avec un baiser envoyé du bout des doigts :

— Bonsoir, Yvonne !

Elle se coucha.

La baleinière, mince et prompte comme une anguille, glissait droite sur l’eau polie. Aux côtés de l’amiral, haut de taille, l’aide de camp, bien pris, charmant, gracieux, donnait la sensation d’un jeune avenir, puissant et calme. On le sentait plein des espérances qu’avait réalisées son chef, dont le nom était illustre…

On accosta.

XIV

Le pont de l’Atalante recouvert tout entier de toiles formant tentes, avait été luxueusement transformé en salle de bal. Sur les bastingages, partout, les drapeaux de France et d’Espagne mêlés. Le ruisseau de sang entre deux rives d’or (les couleurs de l’Espagne) rutilait partout aux clartés vives d’innombrables flambeaux. Çà et là des sabres, des fusils, des pistolets de combat, arrangés parles marins, formaient des ancres, des dessins ornementaux. Des lauriers-roses dans des caisses, des camélias, faisaient des bosquets dans les recoins du pont bombé, qui montrait les linéaments propres, presque blancs, du bois bien frotté. Au milieu de la dunette, une vasque jaillissante épandait, avec un bruit de source, une odeur vague de jasmin d’Espagne.

Sur ce pont de navire, qui, un an auparavant, balayé par les vagues de la haute mer, craquait au roulis et au tangage, dans les mouvements affolés d’une tempête mémorable où l’Atalante avait perdu vingt hommes d’équipage et failli périr, — une foule de femmes parées bourdonnait et bruissait dans une atmosphère tiède, la soie frôlant la soie, les robes balayant le pont, les saluts répondant aux saluts… Sous les diamants, les cheveux et les épaules chatoyaient. Peu d’habits noirs. Tous les hommes en grande tenue, officiers de mer pour la plupart ; — très peu d’officiers de terre.

Au dehors, dans l’air froid, sur l’eau, comme des mille-pieds, couraient les longs canots, avec leurs vingt-quatre avirons réguliers qui montent, s’abaissent, rident l’eau, et se relèvent dégouttants de perles lumineuses pour s’abaisser plus loin…

— Qui vive ?

— A bord, officiers !

— Laisse courir !

La baleinière accosta l’échelle. Quand l’amiral se présenta à la coupée, les fanfares éclatèrent… et comme l’amiral espagnol suivait de près l’amiral français, les musiciens interrompirent brusquement la Marseillaise pour attaquer l’air national de l’Espagne.

XV

Jacques Kardec aida l’amiral à faire les honneurs de la soirée aux Espagnols.

— Est-il heureux, ce Kardec ! De la graine d’amiral, celui-là !…

— Ça n’est pas un débrouillard, lui !

— Non, mais il a de la chance.

— Quel bon et brave officier !

On dansait, le bal tourbillonnait. Kardec, — descendu un moment, pour être bien seul, dans l’entrepont où étaient couchés les hommes, dont les hamacs, alignés à perte de vue dans l’ombre, vibraient sur leurs cordes aux secousses de la danse, — lisait, à la lueur d’un fanal que lui tenait un matelot, ce petit billet plié soigneusement, — qu’il ne se rappelait pas avoir laissé tomber… Il venait de s’en inquiéter tout d’un coup. L’ayant lu, il le replia avec lenteur, et le mit sur sa poitrine dans la poche intérieure de son habit qu’il reboutonna réglementairement.

Cela fait, Kardec pâlit tout à coup ; il étendit les deux bras et s’accrocha des deux mains aux épaules de l’homme qui tenait la lanterne. Elle vacilla. Il sembla à Kardec que le bateau, après un coup de tangage épouvantable, s’enfonçait brusquement dans la mer ouverte sous lui, à l’infini…

— Cap’taine ! cria l’homme. Cap’taine !

— Eh bien ! quoi ? répondit Kardec d’un air affreusement tranquille.

Il demanda à l’homme si rien n’était dérangé dans sa toilette et remonta sur le pont.

XVI

L’amiral le pria de s’occuper d’une femme d’officier.

Kardec valsa avec elle. Quant il eut valsé, il éprouva une sensation singulière.

On avait permis aux hommes du bord qui voudraient voir la fête, de se tenir à l’avant du bateau, sous une tente, dans l’obscurité, immobiles et silencieux.

Derrière un grand filet de cordes, aux vastes losanges, ils étaient là, les uns sur les autres, comme dressés en muraille humaine, les matelots, et ils regardaient. Ils étaient dans l’ombre, et pourtant, quand on approchait, on distinguait très bien leurs faces, des favoris, des barbes, des dents de loup étincelantes, des yeux luisants, très luisants ! — et, avec un air béat, ils regardaient ceux qui s’amusaient, — le bal, les fleurs, les femmes, sans envie, mais sans joie, du fond de ces limbes terrestres d’où l’espérance apparaît comme une figure imprécise et morte…

Kardec étant allé du côté de ces braves gens, eut donc une sensation singulière, qui fut une envie brusque, en coup de folie, de briser les mailles de ces gros filets, de lâcher ces bêtes qui étaient des hommes, en leur criant : — « Dansez, courez, hurlez ! Tuez les hommes ! Prenez les femmes ! Soyez les maîtres ! Vous êtes des brutes de regarder les joies sans les prendre !… »

Il passa sa main sur son front, et retourna au milieu du bal.

— Qu’avez-vous, Kardec ?

— Un peu mal à la tête, amiral.

— Allez donc boire un verre de champagne.

Comme il descendait au buffet, il rencontra un camarade :

— Viens au carré.

Il y entra. L’autre bientôt le laissa seul. Kardec but un verre d’eau-de-vie et regarda, par les sabords, la mer — la mer, qui commençait ici à ses pieds, et finissait là-bas, beaucoup plus loin, il ne savait plus où, nulle part… Il regarda les collines de la presqu’île de Saint-Mandrier où est l’hôpital maritime — puis, comme le bateau « évitait, » il aperçut, au pied de ses très hautes collines grises, Toulon, dont le quai rougeâtre mirait dans l’eau noire les feux des boutiques et des cafés…

C’était là tout le théâtre familier de sa vie de marin. Il regarda cette rade, étoilée des feux de l’escadre éparse, et que sillonnaient des embarcations de fête, leurs feux de proue courant comme des météores échappés…

Et de nouveau, il regarda, sous lui, l’eau d’un bleu noir, très tranquille, cette eau amère, aux mouvements si doux, qui a des rages de femme, des colères mortelles…

Comme elle était belle et pure ! — si pleine d’étoiles qui paraissaient le regarder !… Et tout au fond de l’eau, dans cette rade où se jettent les égouts de la ville, il y avait la fange, chère aux congres, ces serpents de mer… Et tout à coup, sous les luisants de l’eau, oh ! très profondément, une forme se dessina, la forme diffuse, lumineuse, d’un visage humain, pâle, si pâle !… d’une pâleur de mort… Elle flottait, cette figure étrange, bercée sous l’eau, imitant les mouvements lents des vagues de la surface, qui caressaient, félines, la joue rebondie de l’Atalante. C’était comme une phosphorescence naturelle, comme une apparition mystérieuse… comme une âme noyée… Sainte Yvonne !… — « Yvonne ! Yvonne ! »

XVII

Les trépidations de la danse agitaient tout le navire d’une vie convulsive. On s’amusait beaucoup là-haut, sous les yeux des matelots qui, stupidement, regardaient tristes, sans un désir, sans mouvement, du fond d’une résignation de damnés.

XVIII

— Où donc est Kardec ?

— Je ne sais pas, amiral.

— Voilà deux heures que je le cherche ! Cherchez-moi donc Kardec, j’ai besoin de lui.

— Oui, amiral.

XIX

A huit heures du matin, douze rameurs, dans un canot major, accostaient le quai de Toulon… « Laisse courir ! » Trois officiers, sautant sur le quai, ôtèrent leurs casquettes pour saluer un mort qui, dans un cadre, au fond de l’embarcation, dormait sous un voile.

Six matelots le chargèrent sur leurs épaules, et d’un pas rythmé, militaire, le portèrent à l’hôpital maritime, rue Nationale, à trois cents pas de l’habitation d’Yvonne.

— Qui est-ce ?

— Ce pauvre Kardec.

— Comment est-il mort ?

— On ne sait pas, noyé.

— Tiens ! c’est drôle !

XX

Le bruit courait dans la ville. De proche en proche, il avait gagné la place Saint-Roch, avant que le corps fût rendu à l’hôpital.

— Ah ! pauvre mademoiselle ! criait la propriétaire de Kardec.

— Qu’y a-t-il donc ? dit Yvonne qui lui ouvrit sa porte.

— Votre frère… pauvre demoiselle ! on l’a conduit… à l’hôpital !

Yvonne y courut. Elle apprit dans la rue que Kardec était mort.

XXI

Sur le seuil de l’Hôpital maritime, le médecin en chef, en grand costume (il venait du bal), était debout, sa casquette chamarrée à la main.

— Monsieur, je suis sa sœur, la sœur de Monsieur Kardec… je désire… le voir.

Le chirurgien s’inclina profondément. Il connaissait Kardec, il l’aimait… il fit un signe.

Deux infirmiers accompagnèrent Yvonne.

— Je ne savais pas qu’il eût une sœur, fit-il. Ce pauvre Kardec !

Il ajouta : C’est bien dommage !

Yvonne entra dans la petite chambre où l’on couchait Kardec sur un lit… Les six matelots, des infirmiers, deux bonnes sœurs, étaient là.

Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, dit :

— Voudriez-vous, mes sœurs, me laisser seule un moment avec lui ?

Les religieuses la regardèrent et crurent en vérité reconnaître l’une d’elles… Avec sa robe sombre, au large tablier, son petit bonnet aux ailes bien blanches, ses cheveux séparés également en deux bandeaux plats, et son visage pâle, pâle comme un de ces visages de madone en cire, qu’on voit dans des églises de village, enfantines et anciennes, sous des globes de verre ; elle avait l’air, — oui, vraiment — d’une sainte mystique, la douce et blanche Yvonne, et c’est pour cela que Jacques l’avait aimée.

Frappées de respect, les religieuses se retirèrent, suivies de toutes les autres personnes.

Alors Yvonne alla à la porte comme pour la fermer, afin de demeurer bien seule avec son mort. Mais la porte était sans clef ni verrou, et Yvonne s’assit au chevet de Kardec. — Elle s’assit, et, avec lenteur, elle déboutonna son habit, puis fouilla la poche de côté… Elle respira longuement : elle venait de sentir sous ses doigts le petit billet plié avec soin… Elle reboutonna l’habit méthodiquement, et ouvrit le billet pour s’assurer que c’était bien cela. Elle lut, à côté de son mort, ce billet humide, aux lettres un peu fondues par l’eau de la mer.

Le mort, raide dans son grand costume de gala, — l’épée au côté, les mains le long du corps, était sévère. Il sentait la mer, ce marin mort dans l’eau… Elles ne ploieraient plus la petite pièce d’or, et ne déchireraient plus le jeu de trente-deux cartes, ses mains fines et fortes. Il ne rirait plus, de sa bouche jeune, le fier jeune homme, qui semblait dire, en poussant d’un petit coup d’épaule ses camarades : « Tu sais ! je suis fort ! j’ai la vie en moi, la jeunesse et l’avenir ! » Non, elle ne rirait plus, sa bouche, où se voyaient cependant un peu ses dents de noyé, luisantes d’eau amère. Kardec, mort, était effrayant. Il avait dû, en mourant, — penser aussi à sa mère.

Yvonne, très droite, très ferme, très pâle, sortit d’un pas assuré, en saluant les sœurs qui rentrèrent. Elle l’avait lu, le billet. C’était bien cela. Il portait : « Madame Yvonne Kardec, poste restante, Toulon… Je suis heureux de ton riche mariage, ma petite Yvonne, heureux d’apprendre que cet imbécile de Kardec a endossé (sic) l’enfant de Jean Lepic. A toi pour la vie. Jean. »

XXII

Lorsqu’on voulut annoncer à la sœur de Kardec l’heure de la cérémonie funèbre, on ne la trouva plus à Toulon. Elle était à Brest depuis cinq jours, quand Mme Kardec y revint avec le corps de son fils.

Kardec est enterré dans le petit cimetière d’un village voisin de Brest et du château des Kardec.

Yvonne passe souvent devant la porte du cimetière, et alors, Yvonne fait toujours très dévotement un grand signe de croix.

Et Yvonne est restée très pâle.

PIETÀ

Je suis arrivé pauvre à Paris, très pauvre. Je voulais, comme tant d’autres, y trouver fortune et gloire. J’avais vingt ans. Je voulais devenir un grand peintre. En attendant la célébrité et l’argent — qui sont arrivés — je déjeunais et je dînais d’une flûte. Et le boulanger me faisait crédit ! — J’avais laissé dans ma petite ville ma mère et ma jeune sœur, à qui suffisait à peine leur humble avoir. Quant à moi, je ne sais vraiment plus comment je parvenais à vivre ! Non, plus j’y pense, moins je me l’explique. Ah ! la jeunesse, la jeunesse ! voilà le talisman tout puissant, la force unique, la magie. J’étais jeune. L’espoir me mettait au cœur, souvent à propos de rien, des afflux de sang à me faire défaillir. Nul bien réel ne m’a rendu plus tard ces minutes heureuses, où l’on sent en soi, si profondément, la vie s’agiter et bondir. Je vivais donc, pauvre comme Job et plus riche que Crésus.

Un brave négociant de mon pays m’écrivit obligeamment de lui faire une copie d’un Téniers. J’allai aussitôt m’installer au Louvre, plein d’ardeur, et dès le premier jour je fis de bon travail. A n’en pas douter, il devait m’être bien payé. Cela eût suffi à m’exciter à la besogne, mais le plaisir que j’éprouvais à copier le tableau dont j’avais fait choix suffisait à me faire travailler vite et bien. Ah ! les Téniers ! quelles sensations éveillaient en moi tous ces buveurs bien repus, joufflus, grassouillets et contents, qui rient à leurs pots et à leurs gobelets ! Aucun sentiment d’envie ne s’élevait en moi, à les voir : non, j’étais jeune, te dis-je, et je commençais à peine la lutte. Il me semblait seulement qu’ils avaient bien raison, tous, contre nous ; et que si j’avais pu m’arracher à la vie inquiète de Paris, aux agitations de mon époque, aux bruits de nos rues, à nos soucis modernes, j’aurais préféré à toute autre destinée celle d’être des leurs, et (laissant le jour naître ou s’achever) boire avec eux en liberté sous des tonnelles, en riant aux pots, vides ou pleins, comme les enfants rient aux anges.

Je me rendais un matin — avec un peu de retard — au Louvre, pour ma troisième séance et j’allais prendre l’escalier, quand le beau gardien d’en bas, vert et doré, — le suisse, si tu veux — me fit un signe fiévreux et bizarre, en portant la main à son cou. J’ai retrouvé depuis le même geste au théâtre avec Frédérick-Lemaître. Lorsqu’on annonçait à don César de Bazan qu’il allait être pendu, Frédérick avait une certaine façon de porter la main tout autour de son cou en le palpant comme s’il y sentait déjà la corde fatale… C’était à faire frémir.

Ainsi gesticulait mon suisse. Je le regardai stupidement, puis je regardai autour de moi… Personne. Une jeune femme, invisible pour lui, parut au haut de l’escalier raide. Personne autre. Évidemment c’était à moi que s’adressait le geste funèbre. Je m’apprêtais cependant, (ne comprenant point) à passer outre, et j’avais, en effet, gravi déjà trois marches, lorsqu’un cri terrible retentit derrière moi :

— Monsieur !… la cravate !

Imitant à mon tour, sans le savoir, Frédérick-Lemaître, je portai à mon cou une main inquiète… Oui, j’avais perdu ma cravate ! Ne ris pas. Je ne riais pas. Mon unique cravate ! C’était un de ces nœuds à quinze sous retenus autour du col par un fil élastique. Cinq minutes avant d’arriver dans la cour du Louvre, je m’étais, rue de Rivoli, miré complaisamment dans une glace de boutique et, m’arrêtant, j’avais redressé mon nœud… Maintenant je ne l’avais plus, je l’avais perdu !

— On n’entre pas sans cravate ! me dit sévèrement le gardien.

Un habit râpé invite tous les laquais du monde à l’insolence.

En ce moment la dame, parvenue au bas de l’escalier, passa près de moi. Je me sentis rougir et pâlir à la fois. Et je me livrai à la contemplation de la physionomie du gardien, pour tourner le dos à la jolie matineuse… qui passa me frôlant de sa robe de soie. « Oh ! la jolie, la fraîche cravate bleue ! »

C’est ce que je ne pus m’empêcher de penser en regardant du coin de l’œil, malgré moi, le cou de la dame.

Je restai là, cloué un instant. Le gardien jouissait de ma consternation. Heureux subalterne ; en cette minute il commandait, il goûtait le plaisir capiteux de l’autorité. Un sergent de ville qui vous bouscule ou vous arrête (surtout si vous lui paraissez un homme d’étude et son supérieur probable), éprouve la même joie secrète. C’est la même que ressentent les César et les Napoléon, les brutaliseurs de nations et d’idées. Et il faut bien que cette jouissance soit immense, puisqu’elle pousse aux plus grandes actions comme aux plus grands crimes !

Je demeurai donc tout révolté à regarder l’esclave de la consigne. Et combien de pensées m’assaillirent en quelques secondes ! et combien tristes et triviales ! En vérité, non, je n’avais plus rien dans ma garde-robe qui ressemblât à une cravate ! Et pas un sou, ni sur moi ni chez moi. A qui m’adresser ? Provincial, je ne connaissais personne. Pas un camarade à qui emprunter un nœud de chiffon !… Ma concierge ?… Quelle humiliation ! Et cependant là-haut les buveurs m’attendaient sous l’orme en riant à leur verre.

Je sortis du vestibule. Le vent y tournoyait, accouru du Carrousel, s’engouffrant dans la cour. Je le suivis. J’entrai dans cette cour du Louvre que les passants en hâte traversaient par le beau milieu, laissant déserts tous les côtés. Je sentis instinctivement, sans même l’entendre, quelqu’un sur mes pas. J’eus le sentiment confus, la divination que c’était une femme, et celle-là même qui avait descendu l’escalier au moment de ma mésaventure. Pourquoi, comment était-elle encore là ? N’étais-je pas demeuré un moment à subir les regards du portier, justement pour éviter les siens et la laisser s’éloigner ?… Dieu vous garde des curieux !

C’était elle en effet ; elle passa devant moi, me regardant sans bien oser, avec un embarras charmant. Elle paraissait troublée, émue. L’œil doux, plein de bonté, brillait singulièrement d’un feu humide…

« Tiens ! dis-je en moi-même, elle n’a plus au cou son joli ruban, d’un ton si frais ? » Ses deux mains étaient fourrées dans un petit manchon de zibeline… Quand elle passa près de moi… Comment cela se fit-il ? Avec quelle grâce qui supprimait l’étrangeté de l’action, par quelle prestidigitation sublime, comment, comment ? Je ne sais, mais une de ses mains était à peine sortie du manchon que je voyais dans les miennes l’ensorcelé ruban bleu, orné, aux deux bouts, de dentelle blanche !

— Un billet d’entrée ! dit-elle.

Quand je compris ce mot, elle était déjà loin.

— Tu la suivis, je pense ?

— Je n’y songeai même pas. Et les buveurs de Téniers qui s’égayaient sans moi !

— Et tu entras en cravate bleue, à dentelle ?

— Sans affectation, je l’avoue, mais bravement, et sans fausse honte ; ce fut peut-être même avec un certain orgueil que je dévisageai, en passant, le gardien féroce.

— Et tu l’as retrouvée un jour, quelque part, cette femme : aux eaux, aux bains de mer, dans le monde ? A-t-elle été ta maîtresse ? Non ! C’est ta femme alors, car tu t’es marié !

— Rien de tout cela. Je ne l’ai jamais revue.

— Mais ton histoire n’est pas finie.

— Je suis peintre, mon cher, et je ne sais pas finir les histoires.

MENSONGE DE CHIEN

A Flourette.

I

J’avais en lui une confiance aveugle depuis longtemps. Nous nous aimions. C’était un chien mouton. Il était blanc, avec une calotte brune. Je l’avais appelé Pierrot.

Pierrot grimpait aux arbres, aux échelles ! Fils de bateleur, peut-être, il exécutait des tours de force ou d’adresse inattendus. Il était amoureux d’une boule de bois grosse comme une bille de billard ; il nous l’avait apportée un jour, et, assis sur son derrière, il avait dit : « Lance-la-moi bien loin, dans la broussaille… Je la retrouverai, tu verras ! » On le fit. Il réussit à merveille dans son projet. Il devint alors très ennuyeux ; il disait toujours : « Jouons à la boule ! »

Il entrait dans le cabinet de travail de son maître, brusquement, quand il pouvait, avec sa boule entre les dents, se mettait debout, les pattes de devant sur la table, au milieu des paperasses, des lettres précieuses, des livres ouverts : « Voilà la boule. Jette-la par la fenêtre, j’irai la chercher. Ça sera très amusant, tu verras, bien plus amusant que tes papiers, tes romans, tes drames et tes journaux !… »

On lançait la boule par la fenêtre… Il sortait… Mais non, on l’avait trompé, le bon Pierrot ! Et à peine était-il dehors, que la boule prenait place sur la table, en serre-papier. Pierrot, au dehors, cherchait, cherchait… Puis, revenant sous les fenêtres : « Eh ! là-haut ! l’homme aux papiers ! Ouah ! ouah ! Voilà qui est un peu fort ! Je ne trouve rien ! C’est donc qu’elle n’y est pas… Si un passant ne l’a pas prise, alors, pour sûr, tu l’as gardée ! »

Il remontait, fouillait du nez dans les poches, sous les meubles, dans les tiroirs entr’ouverts, puis tout à coup, de l’air d’un homme qui se frappe le front, il vous lorgnait : « Je parie qu’elle est sur la table !… » On se gardait bien de parier, puisqu’elle était, en effet, sur la table… D’un coup d’œil intelligent, il avait suivi votre regard… Il apercevait sa boule… Pour la cacher encore, on l’enlevait d’une main brusque… et alors, oh ! alors, bonsoir le travail ! C’étaient des parties de gaieté extravagantes ! Il sautait après la boule, voulait l’avoir à tout prix, suivait vos moindres mouvements, ne vous quittait plus, toujours riant de la queue…

Avec cela, bon gardien. C’est ce qu’il faut à la campagne.

Il me faisait souvent penser à ces hommes métamorphosés en chiens, comme on en voit dans les contes de fée. L’œil était d’une humanité tendre, profonde, implorante, et disait : « Que veux-tu ? Je ne suis que ça : une bête à quatre pattes, mais mon cœur est un cœur humain, meilleur même que celui de la plupart des hommes. Le malheur m’a appris tant de choses ! j’ai tant souffert ! je souffre tant encore aujourd’hui, de ne pouvoir t’exprimer, avec des paroles semblables aux tiennes, ma fidélité, mon dévouement !… Oui, je suis tout à toi, je t’aime… comme un chien ! Je mourrais pour toi s’il le fallait… Ce qui t’appartient m’est sacré… Que quelqu’un vienne y toucher et l’on verra ! »

II

Or, nous nous brouillâmes un jour. Ce fut un gros chagrin. Les gens qui croient au chien aveuglément me comprendront. Voici ce qui arriva :

La cuisinière avait tué deux pigeons.

— Je les mettrai aux petits pois, s’était-elle dit.

Elle alla dans une pièce voisine chercher une corbeille où jeter les plumes de ses pigeons à mesure qu’elle les plumerait.

Quand elle revint dans sa cuisine, elle poussa un grand cri. Un de ses deux pigeons s’était envolé ! Elle ne s’était absentée pourtant que quelques secondes. Un mendiant sans doute était passé par là, avait fait main-basse sur l’oiseau par la fenêtre ouverte. Elle sortit pour chercher le mendiant imaginaire. Personne. Alors, machinalement, elle songea : « Le chien ! » Et aussitôt, saisie de remords : « Quelle horreur, soupçonner Pierrot ! Jamais il n’a rien volé ! Il garderait, au contraire, un gigot tout un jour sans y toucher, même ayant faim !… Du reste, il est là, Pierrot, dans la cuisine, assis sur son derrière, — l’œil à demi fermé, bâillant de temps à autre ; il s’occupe bien de mes pigeons ! »

Pierrot était là, en effet, somnolent, avec un grand air d’indifférence ! Je fus appelé…

— « Pierrot ? » Il souleva vers moi sa paupière appesantie. « Eh ! que veux-tu, mon maître ? J’étais si bien ! Tiens, je pensais… à la boule ! »

— A la boule ? je suis de votre avis, Catherine ; le chien n’a pu voler le pigeon. S’il l’avait volé, d’abord, il serait en train de le plumer, au fond de quelque fossé, pour sûr.

— Regardez-le, pourtant, monsieur… Ce chien-là n’a pas l’air chrétien.

— Vous dites ?

— Je dis que Pierrot, en ce moment, n’a pas l’air franc.

— Regarde-moi, Pierrot.

Très vite, la tête un peu basse, il grommela :

— Est-ce que je serais ici, bien tranquille, si j’avais volé un pigeon ? Je serais en train de le plumer !

Il me servait mon argument. Ceci me parut louche.

— Regarde-moi dans les yeux, comme ça…

A n’en pas douter, il feignait l’indifférence !

— Ah ! mon Dieu, Catherine, c’est lui ! j’en suis sûr ! c’est lui !

Ce que j’avais vu dans les yeux du chien était pénible, affreusement pénible à mon cœur. Je vous jure, lecteur, que je suis très sérieux… J’y avais vu, distinctement, un MENSONGE HUMAIN. C’était très compliqué !… Il voulait mettre une fausse apparence de sincérité dans son regard, et il n’y parvenait point, puisque cela est impossible même à l’homme. Ce miracle du Malin n’est, dit-on, possible qu’à la femme, et encore !

Lui, s’épuisait en efforts vains. Sa volonté profonde de mentir était, dans ses yeux, en lutte avec la faible apparence de sincérité qu’il parvenait à créer ; mais ce mensonge inachevé était plus tristement révélateur qu’un aveu !

Je voulus en avoir le cœur net, avoir la preuve.

III

A trompeur, trompeur et demi.

— Tiens, lui dis-je, je te donne ça !…

Je lui offrais le pigeon dépareillé… Il me regarda, songeant : « Hum ! ça n’est pas possible ! Toi, tu me soupçonnes, et tu veux savoir ? Pourquoi me donnerais-tu un pigeon aujourd’hui ? Ça ne t’est jamais arrivé ! »

Il le souleva dans sa gueule, et doucement, tout de suite, le remit à terre.

Il ajouta : « Je ne suis pas une bête ! »

— Enfin, il est à toi !… Puisque je te le dis !… Je pense que tu aimes les pigeons ?… Eh bien ! en voilà un ! Du reste, j’en avais deux : il m’en fallait deux !… Je ne sais que faire d’un seul… je te répète qu’il est à toi, celui-ci… »

Je le flattai de la main, en songeant :

« Canaille ! voleur ! tu m’as trahi comme si tu n’étais qu’un homme ! Tu es un chien perfide ! Tu as menti à toute une existence de loyauté, gredin ! »

A haute voix, j’ajoutai : — « Oh ! le bon chien ! le brave chien ! l’honnête chien ! Oh ! qu’il est beau ! »

Il se décida, prit le pigeon entre les dents, se leva, et s’en alla, lentement, non sans tourner de mon côté la tête plusieurs fois, pour voir ma pensée véritable.

Dès qu’il fut dehors, sur la terrasse, je fermai la porte à claire-voie, et je demeurai à l’épier.

Il fit quelques pas, comme résolu à aller dévorer sa proie plus loin, puis s’arrêta de nouveau, posa encore son pigeon à terre et réfléchit longtemps. Plusieurs fois il regarda la porte avec son œil faux. Puis il renonça à chercher une explication satisfaisante, se contenta du fait, ramassa sa proie et s’éloigna… Et à mesure qu’il s’éloignait, la queue, timide, hésitante dans ses attitudes depuis notre conversation, devenait sincère : « Bah ! attrapons toujours ça ! Personne ne me regarde ? Vive la joie ! Qui vivra, verra ! »

Je le suivis de loin et je le surpris en train de creuser dans la terre un trou avec ses deux pattes, très actives. Le pigeon que je lui avais offert traîtreusement, était à côté de la fosse… Je grattai la terre moi-même, tout au fond… Le premier pigeon était là, volé ! habilement caché !

J’étais navré. Mon ami Pierrot, revenu aux instincts de ses congénères, les renards et les loups, enterrait ses provisions. Mais, animal domestique, il avait appris à mentir !

Je fis, sous les yeux du menteur, un paquet des grosses plumes de mes deux pigeons, et je déposai ce plumeau sur ma table de travail.

Et quand Pierrot m’apportait la boule, en disant d’un air dégagé : « Eh bien ! voyons, ne pense plus à ça, jouons ! » j’élevais le petit balai de plumes… et Pierrot baissait la tête… la queue se rabattait honteuse, se collait à son pauvre ventre frémissant… La boule lui tombait des dents ! « Mon Dieu ! mon Dieu ! tu ne me pardonneras donc jamais ! »

— Tu ne m’aimais pas, lui dis-je un matin, non, tu ne m’aimais pas, puisque tu m’as trompé, et si savamment !

Je ne sais qui me répondit, avec bonne humeur : — « Mais si, mais si, mon cher, il vous aimait ! et il vous aime encore sincèrement… mais que voulez-vous ? il aimait aussi le pigeon !… Il est bien assez puni, maintenant, allez ! »

IV

Je saisis le petit balai de plumes, et pourtant Pierrot n’eut pas peur. — « Tu le vois, lui dis-je pour la dernière fois. Périsse le souvenir de ta faute ! » Je jetai l’objet dans le feu. Pierrot, gravement assis, le regarda brûler… puis, sans éclat de joie, sans sauts ni bonds, noblement, simplement, il vint m’embrasser… Quelque chose d’infiniment doux gonfla mon cœur. C’était le bonheur de pardonner.

Et, tout bas, mon chien me disait : « Je le connais, ce bonheur-là… Que de choses je te pardonne, moi, sans que tu le saches ! »

COUP DE FUSIL D’UN CORSE

A François Armagnin.

… Le caractère corse a de la grandeur ; mais il n’a guère lieu de s’affirmer que sur un théâtre dont l’étroite scène jure singulièrement avec l’ampleur de geste et d’allure des personnages.

Il ne manque aux Corses que des occasions dignes d’eux pour paraître fréquemment sublimes. D’ailleurs ils s’en passent, agissent selon les vertus farouches qui leur sont naturelles, et ne pouvant tous être conquérants, ils sont bandits et s’en vantent.

Napoléon n’est qu’un bandit corse, qui a rossé les gendarmes. Il y a dans tout bandit corse l’étoffe d’un héros. Les Corses emploient tous les jours une vraie grandeur d’âme à des actions sans portée. Ce qui leur manque pour être un peuple dominateur, ce sont seulement les puissants moyens matériels d’action sur un large champ d’opération. C’est ainsi que, pour être un Alexandre, il ne manquait rien, si ce n’est une armée de marins au pirate légendaire…

« Peuh ! dit-il au fils de Philippe, qui s’indignait de lui voir exercer son métier de voleur, la seule différence qu’il y ait entre nous, c’est que je commande un petit bateau et toi une flotte immense. Le bateau fait le voleur et la flotte le conquérant ! »

Je me confirmai dans ces diverses idées le jour où j’assistai, en Corse, à l’étrange action que je vais raconter…

… J’ai connu en France plusieurs Corses ; deux sont devenus mes amis. On n’en saurait avoir de meilleurs. Le Corse, nature encore simple et primitive, pousse tout à l’excès, et d’abord la générosité et le dévouement.

Le dévouement du Corse est aveugle. C’est en cela qu’une froide sagesse peut le blâmer ; mais le Corse n’en a cure. La cause de son ami ou de son hôte devient sa propre cause. Il ne la raisonne pas ; il n’y réfléchit même pas ; il l’épouse. Ne parlez pas de raison à qui fait un mariage d’amour, et rappelez-vous que le Corse déteste ce qu’il n’aime point.

… Mais n’insistons pas davantage sur ces traits généraux. Voici mon histoire.

Arrivé en Corse au mois de décembre 187…, j’y fus l’hôte de mon ami J. T…, professeur dans un de nos lycées du continent, ou plutôt je fus l’hôte de sa famille à laquelle il m’avait adressé et par qui je fus traité en véritable enfant de la maison. Mon ami J. T… avait dû rester « en France ».

— Vous êtes ici chez vous, me dit son père à mon arrivée.

Cette parole n’était point vaine. J’étais chez moi. Pour la première fois, je recevais l’hospitalité à la manière antique. La famille de mon hôte était nombreuse. Il y avait une aïeule, le père et la mère, une fille et un gendre avec leur premier né, et trois garçons dont le plus jeune, Jean-Paul, avait quinze ans. Je me sentis chez un patriarche.

Je remarquai surtout, dès mon arrivée, la toute-puissance du père. Un mot, un geste, un regard du chef de famille, et l’on obéissait en silence, au plus vite. Le chien même de la maison, un énorme griffon qui m’accueillit en furieux, savait obéir sur un signe. Quand j’arrivai, il s’élança vers moi, hurlant. Le vieux maître leva un doigt, et le griffon s’alla coucher, me tournant aussitôt le dos, sans fureur et même sans curiosité.

Amateur de chasse et surtout grand ami des chiens, j’admirai tout de suite ce griffon, qui était noir et de forte taille. J’estime d’ailleurs le griffon au-dessus de toute autre espèce. Intrépide à l’eau, il sait même plonger. En plaine ou en montagne, pas d’escarpement, pas de broussailles qui l’arrêtent. Il a le cerveau très développé ; quelques velléités de noble indépendance à ses heures, s’accordant avec une fidélité sans pareille ; et pour le courage, il n’a pas de supérieur.

Naturellement, je me hâtai de faire à mes hôtes l’éloge des griffons et de flatter le leur. Je vis que j’avais bien choisi mon compliment d’arrivée, et que toute la famille, du plus vieux au plus jeune, se réjouissait de mes paroles.

— Ce chien-là, monsieur, me dit le père, c’est un homme ; il est de la famille. Les sauvages prétendent que le singe est un homme et qu’il ne parle pas afin de n’être pas contraint de travailler ; mais ce chien, lui, parle ; et il travaille, monsieur, avec les hommes, comme il joue avec les enfants. C’est peut-être le meilleur de nous. Je dois dire que je l’ai bien élevé ; il a fallu quelques rudes leçons. Mais quel enfant n’en a pas mérité ? On n’apprend rien sans peine. A présent il sait tout ce qu’il doit savoir, et jamais il n’a manqué au devoir… Per dio ! vous en jugerez demain. Aussi bien, vous êtes venu ici pour chasser. Vous ferez demain un tour de promenade avec mon plus jeune, avec Jean-Paul ; tu m’entends, Jean-Paul ?

Jean-Paul, en train de fourbir son fusil de chasse, leva la tête et dit :

— Nous irons, père. On verra du canard.

— Tu entends, Noir, (Néro), dit le père, s’adressant au griffon. Le chien se leva, regarda le père et le fils, flaira la crosse du fusil, remua la queue, murmura quelque chose, et retourna s’allonger devant la cheminée où un quartier de mouton se dorait au feu.

On dîna, sans que Néro cessât de regarder la flamme, sinon lorsqu’on l’appelait : Néro ! Alors il se levait, venait prendre le morceau qui lui était offert et retournait ensuite, avec calme, à « son poste ».

Au dessert, on me raconta un beau trait de Néro, un trait véritablement digne de la biographie d’un grand chien.

Néro, étant très jeune encore, faisait commerce d’amitié avec une chatte de la maison. La chatte ayant mis bas, on alla noyer les petits. On chargea quelqu’un de les jeter à la mer, ce qui fut fait en présence de Néro. Les petits chats, une pierre au cou, périrent donc misérablement, et leur mère fut inconsolable. Néro parut si touché de sa douleur, que, deux jours durant, voyant la chatte refuser toute nourriture, à peine voulut-il manger.

Or, peu de temps après, comme il traversait, en compagnie de l’un de ses maîtres, le village de Campile, à une lieue de son logis, Néro vit un petit chat que tourmentaient des bambins.

Néro n’hésita pas ; il se jeta au milieu des bourreaux, saisit dans sa gueule le petit chat par la peau du cou, et, ainsi chargé, fit une lieue toujours courant pour rapporter à la mère infortunée le pauvre animal qui, selon lui, pouvait bien être de ses petits. La chatte adopta l’enfant trouvé, l’allaita, reprit joie et santé ; et Néro fut célébré en vers, pour cette belle action, par une improvisatrice de la famille.

— N’est-ce pas l’action d’un homme ? me demanda mon hôte en achevant le récit de cette aventure.

Je convins que beaucoup d’hommes n’agiraient pas si bien, et je gagnai mon lit en songeant à la partie de chasse projetée pour le lendemain.

Avant le jour, Jean-Paul m’éveilla. Nous sortîmes et Néro avec nous. Il faisait froid, très froid. La bise qui nous cinglait le visage était coupante ; nous prîmes un bon pas.

Après un quart d’heure de marche, nous nous trouvâmes dans la plaine et au bord d’un marais. Là, le vent, qui soufflait du nord, se fit sentir plus aigu. Les eaux, les herbes frissonnaient, et l’on ne pouvait s’empêcher de croire que c’était de froid. Je boutonnai mon habit en gros drap. Jean-Paul, guêtres de cuir, veste de velours, bonnet montagnard sur l’oreille, avait marché devant moi, comme un guide. Nous n’avions pas échangé deux paroles.

Jean-Paul s’arrêta.

— Nous sommes arrivés, dit-il ; je veux seulement vous montrer aujourd’hui comment travaille Néro, et qu’il ne craint ni l’eau, ni le froid, ni rien ; il aura peu de chose à faire, mais n’importe, vous verrez ça. Seyez-vous là, sous ce tamaris, c’est un bon poste ; moi, j’en sais un autre là-bas ! J’y vais. Tenez-vous coi. Pour sûr, nous verrons des canards ; s’ils arrivent tournant en cercle, ne tirez pas au vol : ils se poseront dans le marais. S’ils filent droit, faites feu.

Je m’assis dans ma cachette. Jean-Paul disparut. Le vent pleurait avec les roseaux. En face de moi, la première pointe du jour rayait le ciel où scintillaient, vives, les étoiles. Doucement, lentement, tout s’éclaira. Nous étions entourés de montagnes, aux flancs desquelles de grands châtaigniers dépouillés… mais l’arbousier, le lentisque, le genièvre, çà et là égayaient de leur verdure la mélancolie du mois de décembre.

Soudain j’entends un grand bruit d’ailes. Les canards ! Je visai, tirai, manquai. Le vol était loin. Je regardai le tamaris derrière lequel était Jean-Paul. Rien n’y remuait. Seulement, entre nous, à égale distance de l’un et de l’autre, derrière une touffe d’ajoncs, était assis Néro qui regardait droit devant lui. A ce moment un coup de feu partit. Jean-Paul avait tiré, et je vis un magnifique col-vert se débattre en plein marais, à cinquante pas loin des bords.

— A l’eau, Néro ! cria Jean-Paul.

Néro sauta dans le marais ; l’eau était à demi gelée ; il y flottait des glaçons en aiguilles, et, du premier bond, Néro en eut à mi-corps ; mais, à peine y était-il entré, qu’il retourna sur la berge se secouer en gémissant.

Jean-Paul, étonné, sortit de sa cachette et lui dit :

— A l’eau, Néro !

Le chien regarda son maître et, remuant la queue, sans joie, refusa visiblement.