[TABLE DES CHAPITRES]

ROI
DE
CAMARGUE

PAR
JEAN AICARD
ILLUSTRATION DE GEORGE ROUX

PARIS
ÉMILE TESTARD, ÉDITEUR
LIBRAIRIE DE L’ÉDITION NATIONALE
10, rue de Condé, 10
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1890


ROI DE CAMARGUE


EN VENTE A LA MÊME LIBRAIRIE
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Å’uvres de JEAN AICARD

Collection in-18 jésus à 3 fr. 50 le volume

La Chanson de l’enfant. Ouvrage couronné par l’Académie française 1 vol.
Miette et Noré. Ouvrage couronné par l’Académie française 1 vol.
Roi de Camargue 1 vol.
Notre-Dame d’Amour 1 vol.
Diamant noir 1 vol.
L’Ibis bleu 1 vol.
Fleur d’Abîme 1 vol.
L’Été à l’Ombre 1 vol.
Don Juan 1 vol.
Jésus. Poème 1 vol.
Le Père Lebonnard. Drame en 4 actes 1 vol.
L’Ame d’un Enfant 1 vol.

38639.—Imprimerie Lahure, rue de Fleurus, 9, Ã Paris.

ROI
DE
C A M A R G U E

PAR
JEAN AICARD
NOUVELLE ÉDITION
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR.
RUE RACINE, 26, PRÈS L’ODÉON


ROI DE CAMARGUE


I

Une ombre, tout à coup, obstrua la fenêtre étroite. Livette, qui allait et venait, mettant la table pour le souper, dans cette salle basse de la ferme du Château d’Avignon, jeta un petit cri de peur et leva les yeux.

La jeune fille avait deviné, senti, que ce n’était père ni grand’mère, ni personne amie, qui s’amusait à la surprendre si brusquement, mais bien une personne étrangère.

Plus étrangère, ce n’était guère possible!... Mais comment les chiens n’avaient-ils pas jappé?... Ah! cette Camargue, elle est bien mal fréquentée, en cette saison surtout, vers la fin du mois de mai, à cause de la fête des Saintes-Maries-de-la-Mer qui attire, comme une foire, tant de gens, dupes et voleurs, tant de bohémiens malfaisants!...

La figure qui, du dehors, s’était accoudée à la fenêtre, obstruant le jour, apparaissait à Livette en ombre noire durement découpée sur le bleu du ciel; mais, aux cheveux crespelés, lourds, encerclés d’un clinquant de cuivre, à la forme générale du buste, aux anneaux des oreilles très grands, au bas desquels se balançait une amulette, Livette avait reconnu certaine bohémienne que tout le monde appelait la Reine, et qui, depuis bientôt deux semaines, apparaissait aux gens sur des points de l’île fort éloignés les uns des autres, inattendue toujours, comme surgissant des fossés, des touffes d’ajonc, de l’eau des marais, pour dire aux travailleurs, aux femmes de préférence: «Donnez-moi ceci ou cela,» car la reine, le plus souvent, n’acceptait pas ce qu’on lui voulait offrir, mais seulement ce qu’elle voulait qu’on lui offrit.

—Donne-moi, Livette, un peu d’huile dans une bouteille, dit la jeune bohémienne en dardant sur la jolie demoiselle, aux cheveux clairs, filés de soleil, un regard de flamme noire.

Livette, si charitable en toute occasion, se sentit tout de suite en garde contre cette vagabonde qui savait son nom. Son père et sa grand’mère étaient allés à Arles, pour voir le notaire qui aurait à s’occuper bientôt de son mariage avec Renaud, le plus fier «gardian» de toute la Camargue. Elle était seule à la maison. La méfiance lui donna la force de refuser.

—Notre Camargue n’est pas un pays d’oliviers. L’huile est rare ici, dit-elle sèchement. Je n’en ai pas.

—J’en vois pourtant dans la jarre qui est au bas de l’armoire, à côté de celle de l’eau.

Vivement, Livette se retourna vers l’armoire. Elle était fermée; mais, en effet, c’est là qu’était, dans une jarre, à côté de celle où l’on gardait l’eau du Rhône pour les besoins de la journée, la provision d’huile d’olive.

—Je ne sais, dit Livette, ce que vous voulez dire.

—Le mensonge est sorti de tes lèvres comme un vilain bourdon noir d’une fleur de jardin, petite! fit la figure toujours immobile, accoudée lourdement, et visiblement décidée à demeurer là . Où j’ai dit, l’huile se trouve, et plus de vingt-cinq litres; je vois cela d’ici. Allons, allons, prends une bouteille claire et l’entonnoir de fer-blanc, et me donne vitement ce que je désire. Je te dirai, en échange, ce que je vois dans ton avenir.

—Ce que Dieu ne veut pas qu’on sache, c’est, dit Livette, péché mortel de vouloir l’apprendre, et vous pouvez deviner que l’huile se garde dans les armoires, sans être plus sorcière que moi. Passez, femme, votre chemin. Je peux, si vous voulez, vous donner de ce pain, pétri chez nous cette nuit, mais d’huile, je vous dis, je n’en ai pas.

—Et pourquoi t’appelle-t-on Livette, dit la Reine tranquillement, sinon à cause du champ de vieux oliviers,—les plus vieux et les plus beaux du pays,—que possède, près d’Avignon, ton père? Là , tu es née. Là , tu es restée jusqu’à dix ans, et depuis cet âge,—voilà sept ans, ce qui est un nombre,—tu es venue ici, où, par le maître avignonnais, de ce «Château d’Avignon», le plus beau de toute la Camargue, ton père a été nommé fermier, directeur des gardians, commandant de tout...—«Livettes! livettes!» ainsi tu demandais des olivettes, des olives,—quand tu étais toute petite. Tu les aimais beaucoup, et le surnom t’en est resté.... Joli surnom, ma foi, et qui te va bien, car si tu n’es pas brune comme l’olive mûre, tu es blonde comme l’huile vierge, une perle d’ambre au soleil, et puis tu es fruit vert encore. Ovale est ton visage, et non pas tout rond bêtement comme une pomme normande. Tu as la pâleur des feuilles d’olivier vues par-dessous.... Et de les voir ainsi bientôt, mignonne, c’est la grâce que je te souhaite, comme disent les curés de vos chapelles, où l’on nous reçoit par pitié.... Sois comme eux pitoyable au nom de ton Dieu Jésus-Christ, et vitement, je te dis, donne-moi de ton huile..., au nom de l’extrême-onction, et du jardin de l’agonie!

La bohémienne avait dit tout cela d’un trait, d’une voix monotone, sourde, comme étouffée, puis ce fut brusquement, d’une voix haute et sifflante, saccadée, qu’elle ajouta: «Comprends-tu ce que je te dis?» Et elle mit dans ces simples paroles une violence d’autorité extraordinaire... Livette fit un grand signe de croix.

—Allons, assez! dit-elle, je n’ai rien ici pour vous, et l’huile de l’extrême-onction, nous la gardons pour de meilleurs chrétiens!—Et, voulant faire la brave:—Va-t’en, va, païenne!

—Des trois saintes, reprit la bohémienne, qui, après la mort de Jésus le Christ, dans une barque s’embarquèrent pour fuir les juifs crucificateurs, une était, comme moi, Égyptiaque et jeteuse de sorts. Elle savait la science des mages, de ceux-là avec qui lutta de sortilèges le grand Moïse. Elle savait, à sa volonté, commander aux grenouilles d’être plus nombreuses que les gouttes d’eau des marécages, et elle tenait en main une verge qui, sur son ordre, pouvait devenir vipère. Devant Jésus, elle s’inclina comme Magdeleine, et Jésus l’aima, elle aussi. Dans l’orage, en passant la mer, sa baguette indiquait la route à suivre, et pour cela faire avec sûreté, n’avait pas besoin d’être bien longue. Te faut-il plus de gages, encore, de ma puissance et de ma science? Que dois-je te dire de plus pour te faire me donner cette huile dont j’ai grand besoin? Si tu étais un homme, je te dirais: Regarde! je suis noire, mais je suis belle! Je suis une descendante de cette Sara l’Égyptienne qui, lorsque aborda, sur le sable de Camargue, la barque des trois saintes, paya le batelier en lui montrant son chaste corps tout nu, sans mauvaise pensée et sans péché vraiment, mais sachant bien que la beauté est rare, et que la seule vision en est meilleure que la possession des trésors de Salomon. Ainsi soit-il!

Livette prit peur. L’assurance de la bohémienne, sa voix sourdement insinuante, impérieuse par éclats, ces récits étranges, pleins d’une malignité sacrée, ce diabolique mélange de choses païennes et de choses mystiques, le sentiment de sa solitude, tout l’affola. Elle perdit la tête.

—Allez-vous-en, allez-vous-en, cria-t-elle, reine de voleurs! reine de bandits! allez-vous-en, ou j’appelle!

—Ton «gardian» ne t’entendrait pas: il garde aujourd’hui sa «manade» au bord du Vaccarès.... Allons, donne l’huile, te dis-je, ou je jette à terre cette baguette noire, et tu verras si les serpents mordent!

Mais Livette, vaillante et butée, dit en frémissant: «Non!» et, pour se rassurer, jeta un coup d’œil sur la poutre basse au long de laquelle était accroché le fusil du père.... La gitane vit ce regard.

—Oh! ton fusil ne me fait pas peur, et pour preuve... attends! dit-elle.

Elle quitta la fenêtre. Le jour entra dans la salle, mettant un peu d’aise au cœur angoissé de Livette qui suivit des yeux la bohémienne. Maintenant, en pleine lumière du dehors, par ce beau soir du mois de mai, elle apparaissait, la bohème, grande sur la ligne lointaine de l’horizon tout plat de ce désert camarguais qu’on apercevait par une échappée, entre les hauts arbres du parc.

Livette eut un mouvement de plaisir en voyant courir à l’horizon un troupeau de cavales suivi de leur gardian, la lance haute.... Jacques Renaud sans doute, son fiancé.... Mais que cela était loin! les chevaux, d’ici, semblaient moindres qu’un troupeau de petites chèvres.... Et ses yeux revinrent à la reine tzigane. A quelques pas de la ferme, devant le château seigneurial, vaste bâtisse carrée, aux nombreuses fenêtres depuis longtemps closes, et qui inspire des pensées d’abandon, de mort, de tombeau,—la bohémienne, dressée sur la pointe de ses pieds, attirait à elle la plus basse branche d’un arbre épineux. Les épines de cet arbre sont longues, longues comme le doigt. C’est avec une branchette de cet arbre que fut faite la couronne du Crucifié.

Elle cassa une branchette épineuse, la ferma en cercle, les deux extrémités se contournant l’une sur l’autre comme serpents, et revint vers la fenêtre.

Livette, à ce moment, vit que les deux chiens de garde suivaient la bohémienne, tenant leur queue basse, leur museau sur ses talons, avec de petites plaintes amoureuses. Et elle, la reine bohême, svelte, comme hautaine, droite sur ses hanches, dans une jupe en haillons aux grands plis, dont les trous déchiquetés laissaient voir une cotte rouge, le buste serré dans des chiffons orange qui se croisaient au-dessous de son sein rebondi, ses amulettes sonnant aux oreilles, des médailles tintant sur son front encerclé d’un gros fil de cuivre, elle avançait, la Reine, tenant en main la couronne de longues épines rigides où tremblotaient en festons quelques mignonnes feuilles vertes;—et, tout bas, tout bas, elle poussait la même plainte caressante que les deux grands chiens domptés, leur disant, en leur langue, des choses mystérieuses qu’ils comprenaient....

—Tiens! dit la bohémienne, que ton bon cÅ“ur soit récompensé comme il le mérite! Le malheur, qui pour toi travaille, te donnera bientôt de ses nouvelles. Comment cela, Dieu te le dise! Du côté de l’amour, le vent qui pour toi souffle est empoisonné par le marécage. La charité que ton Dieu commande, c’est, dit-on, l’autre amour, qui porte bonheur à l’amour. Et voici mon cadeau de reine!

Aux pieds de Livette, par la fenêtre, elle lança la couronne d’épines.

—Madame! fit Livette terrifiée.

Mais la tzigane avait disparu.

Une détresse infinie envahit le cÅ“ur de la pauvrette. Les yeux fixés sur la couronne, Livette se rappelait les légendes où le bon Dieu Jésus apparaît déguisé en mendiant,—et où il récompense ceux qui l’ont reçu avec pitié douce.

Dans une de ces légendes, le Pauvre, mal accueilli, en butte aux moqueries, aux lâches injures, frappé de bâtons, de gobelets, de bouteilles lancés par des buveurs ivrognes—finalement, debout contre le mur, se met à devenir un Christ en croix qui, par les trous des mains et des pieds, saigne!—Et, malade d’épouvante, elle se demandait si elle ne venait pas de mal recevoir une des trois saintes qui, dans une barque, après la mort de Jésus, traversèrent la mer pour venir aborder en Camargue, faisant de leurs jupes relevées des voiles, et, aidées par la rame d’un batelier que l’une d’elles, Sara l’Égyptiaque, paya de monnaie païenne, en lui laissant voir, pour prix d’une chrétienne action, son chaste corps tout nu, sur la plage même où aujourd’hui s’élève l’église.

Lentement, elle ramassa la couronne et, dans le feu sur lequel cuisait la soupe, elle la jeta. Avant de disparaître en cendres, la couronne d’épines, un moment, parut être tout en or.

II

Tous les ans, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, le village qui se dresse à l’extrémité méridionale de la Camargue, au-dessus des marais, sur une plage de sable dont les grosses mers et les vents d’orage déplacent les ondulations, tous les ans, à la date du 24 mai, on célèbre la fête des trois Saintes; et c’est à l’occasion de cette fête que les bohémiens arrivent nombreux en Camargue, poussés par une piété singulière, mêlée du désir de dévaliser les pèlerins.

Les légendes, comme les arbres, naissent du sol, en sont l’expression même. Ce sont aussi des essences. On retrouve à chaque pas, en Camargue, sous différentes formes, l’éternelle légende des saintes, comme on y rencontre éternellement les mêmes tamaris, mêlés, sur l’horizon, aux mêmes mirages.

Donc, les deux Maries, Jacobé, Salomé, et,—selon quelques-uns,—Magdeleine, et avec elles, leurs servantes Marcelle et Sara, exposées sur la mer, dans une barque sans mâts ni voiles, par les Juifs maudits, après la mort du Sauveur, tendirent au vent des lambeaux de leurs jupes, leurs fins et longs voiles de femmes, et le vent les poussa jusque sur cette place de Camargue.

Là fut élevée une église. Les saints ossements, retrouvés par le roi René, furent enfermés dans une châsse qui n’a pas cessé d’opérer des miracles. Et chaque année, de tous les coins de la Provence, du Comtat et du Languedoc, les derniers des croyants accourent, apportant leurs vœux, leurs prières, traînant leurs amis, leurs parents malades ou leurs propres misères, leurs plaies et leurs lamentations.

Rien de plus singulier que ce pays de désolation, traversé tous les ans par un peuple d’infirmes, en route vers l’espérance!

De loin, au bout de ce désert, on aperçoit l’église crénelée qui parle des guerres d’autrefois, des invasions sarrasines, de la vie précaire que menaient les pauvres vivants du moyen âge. Elle se dresse avec ses tours et son clocher qui dominent, comme des tronçons de mâts gigantesques, la masse des maisons groupées autour d’elle; et le village, coupé, à mi-hauteur des maisons basses, par la ligne de l’horizon de mer, semble, dans les sables onduleux, flotter à la dérive, vaisseau fantôme,—comme jadis la barque des pauvres saintes,—et s’échouer enfin dans la désolation du désert.

Dans cette Camargue, tout est bizarre. Il y a là des eaux comme celles du vaste étang central, le Vaccarès, au milieu desquelles on peut patauger de pied ferme; des terres sous lesquelles le piéton s’enfonce, enlisé, noyé. Tout trompe aisément ici. Ces limons verdissants que vous prendriez pour des prairies,—prenez garde,—on s’y noie; ces vastes étendues d’eau qui vous paraissent de petites mers,—repassez demain: évaporées, elles n’auront laissé qu’un miroir de sel blanc qui craque sous les pieds. Ici, vous voyez l’eau tranquille, mais profonde? des arbres au bord? Eh bien, non, vous pouvez courir à cette eau: c’est la terre ferme; le mirage seul a créé ces arbres, comme il vous a montré tout proche et de très haute taille ce petit enfant qui passe à une lieue de là . Pays de visions, de songes et de rudes travaux. Pays de sédentaires qui s’agitent sur un vaste espace au bord des eaux infinies, dans les infinies variations du mirage, des rayons, des reflets et des couleurs. Pays de fièvre, où des hommes forts terrassent journellement des bÅ“ufs en fureur. Pays de départ, puisqu’il est aux confins d’une terre à peine habitée, au bord de cette grande voie bleue et blanchissante, la mer; au point même où le Rhône, venu des montagnes, part pour son grand voyage dans les eaux sans fond, où le soleil le reprendra pour le rendre à ses sources. Pays imposant où l’on sent à la fois la fin de tant de choses, du grand fleuve créateur de villes, de la grande Foi, expirante aussi, qui vient finir dans les sables, en battant de ses derniers flots une pauvre église à créneaux, parmi les chants, mêlés de plaintes, d’un peuple d’agonisants.

La cérémonie du 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, est à coup sûr un des spectacles les plus barbares auxquels il puisse être donné à un homme moderne d’assister encore.

Depuis que la science a conquis les esprits, la foi même des derniers croyants s’est transformée. Les plus convaincus savent pertinemment que Dieu peut se manifester quand et comme il lui plaît, mais ils savent aussi qu’il ne lui plaît jamais, en nos temps positifs, de modifier la marche des grands rouages de sa création, non pas même pour l’humble plaisir de se prouver à sa créature. La Foi des civilisés n’attend plus rien du ciel en ce monde.

Le 24 mai, aux Saintes-Maries-de-la-Mer, c’est le rendez-vous des derniers barbares de la Foi.

Ceux qui viennent demander aux saintes la santé du corps et du cœur, sont des êtres bruts, d’une foi vierge. Ils croient, voilà tout. Un cri, une prière, et, en réponse, les saintes peuvent leur donner ce qu’ils n’ont pas: les yeux, les jambes, les bras, la vie! Et ils leur demandent le miracle aussi simplement qu’un condamné implore sa grâce du chef de l’État. Qu’ils soient exaucés, cela est aussi possible, presque plus probable, car les saintes ont plus de pitié. Les quelques milliers de croyants, longtemps les mêmes, qui chaque année visitent les Saintes, ont vu chaque fois un ou deux miracles... Ils ont vu, quand le prêtre sortant de l’église, suivi d’une procession, étend vers la mer le «Bras d’argent» qui contient des reliques... ils ont vu la mer reculer! Cela tous les ans. Songez alors de quelle force ils viennent importuner les saintes, à qui tant coûte si peu! de quel élan ils accourent! de quel soupir leur âme s’élance! de quel hurlement ils implorent! de quelle ferveur ils élèvent leurs regards, tendent leur cou, tendent leurs mains. Le tout en vain.... Les dernières attitudes de la grande douleur vainement suppliante sont là , au bout de ce désert de France, entre les bras de ce fleuve qui meurt, au bord de cette mer qui ronge cette île, sous la voûte de cette église si blanche au dehors, toute noire au dedans, où chaque main tient un cierge, vacillant comme une étoile de misère humaine, qui brûle pour Dieu, graisse les doigts et coûte cinq sous à des mendiants qu’un petit sou réjouirait.

Tout ce pays semble à la fois un chemin d’exil et un lieu de refuge farouche. Aussi les bohémiens l’aimaient-ils. C’est un des principaux carrefours de leurs voies entre-croisées qui enveloppent le monde; c’est une des patries préférées de la race sans patrie.

Et, chaque année, les gypsies viennent en Camargue jouir du droit très ancien qu’ils ont d’occuper, sous le chœur de l’église, une crypte noire, ou chapelle basse, consacrée à sainte Sare, l’Égyptienne.

Dans ce caveau, on peut les voir accroupis au pied d’un autel chargé d’une petite châsse, crasseuse de baisers,—celle de sainte Sare,—tandis que là -haut, dans l’église, les grandes châsses, celles des deux Maries, descendent de la voûte au milieu des prières vociférées.

Ils sont là , dans la crypte, les bohémiens, assis sur leurs talons, têtes crépues, lèvres ardentes, suant à grosses gouttes au milieu de centaines de cierges qui suent leur suif et chauffent ce four, maniant des chapelets gras, exhalant une odeur de fauves dans leur tanière, poussant de temps à autre un rauque appel adressé à sainte Sare, mêlant un sourire de crime méditatif à une grimace de remords peut-être sincère, enviant les sous, volant les mouchoirs, grattant les plaies, grouillant dans un fumier mystérieux où l’on sent fleurir malgré tout je ne sais quel lis mystique, l’aspiration involontaire de l’abjection vers la pureté.

Cette année-là , aux Saintes, dès les premiers jours de mai, la bande des bohémiens avait amené avec elle une jeune femme qu’ils appelaient leur «Reine».

Cette «Reine», en attendant le jour prochain de la fête, passait une partie de son temps assise sur le banc de bois, sous le dais d’ajoncs que les douaniers ont installé devant le village, entre deux tamaris, sur la dune, et elle regardait la mer.

Elle s’appelait Zinzara.

Ses cheveux d’un noir dur, crespelés, se massaient, lourdement tordus, sur le sommet de sa tête. Deux lambeaux un peu lâches avançaient sur ses tempes, creux par-dessous, pleins d’ombre. Ses yeux de flamme noire luisaient sous l’arc du sourcil bien peint. Un cercle de cuivre d’où pendaient des sequins était posé sur son front, un peu de côté, en manière de couronne.

Les étoffes éclatantes dont elle affublait son buste accusaient sa poitrine énergique, ses hanches qui ondoyaient à chaque pas; et la loque qui formait sa jupe avait de beaux plis au bas desquels son pied avançait, nu, brillanté de sable.

Le soir la surprenait sur son banc, sous les ajoncs, devant la mer. Le soleil jaunissait, puis rougissait les vagues et les sables. Le vent de nuit faisait frissonner les enganes et les écumes.... Lentement, la bohémienne tirait un mouchoir de couleur retenu à sa ceinture, et l’arrangeait sur sa tête.—Elle l’appliquait contre sa face pour en nouer les bouts derrière son chignon, le relevait ensuite, le rejetait par-dessus sa tête, sur son dos.... Alors, appliqué en coiffe sur la tête qu’il enveloppait, il encadrait le visage, à grands plis larges et rigides, retombant de chaque côté,—et, l’Égyptiaque, ses mains à plat sur ses genoux, l’œil fixé vers le large, au bout de ce désert de sable, ressemblait à je ne sais quelle figure d’Isis, tandis qu’au-dessus d’elle un vol de flamants roses, ou quelque ibis solitaire, parlait, en cris hiéroglyphiques, aux sables de Camargue et aux roseaux du Rhône, des sables de la Lybie et des lotus du Nil.

III

Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était, dans cet étrange pays camarguais, «gardian» de taureaux et de chevaux, sur le domaine du Château d’Avignon.

Les «manades», ou troupeaux de Camargue, vivent en liberté, taureaux et cavales, dans la vaste lande, sautant les fossés, pataugeant dans les marais, mâchant les herbes amères, buvant au Rhône, galopant, bondissant, se vautrant, hennissant et meuglant vers le soleil ou vers les mirages, secouant à grands coups de queue les nuées de «mouïssales» attachées à leurs flancs, puis se couchant par groupes au bord des marais, les genoux repliés sous les lourds poitrails, las et somnolents, leurs yeux pleins de rêve vaguement fixés sur les horizons.

Les gardians, à cheval, les laissent libres, mais surveillent leur liberté; puis, selon les jours et les pâturages, courent aux manades, les maintiennent, les rassemblent, les dirigent.

De loin, ils apparaissent parfois, immobiles sur leurs chevaux blancs, la pique appuyée à l’étrier fermé, bien droits sur la selle à la «gardiane», comme des chevaliers du moyen âge qui attendent, pour entrer dans la lice, la sonnerie du héraut.

Le cheval camarguais, à forte croupe, puissant d’encolure, la tête un peu lourde, mais bon coursier, descend des cavales sarrasines et du palefroi des croisés. Il a conservé un harnachement ancien. De gros étriers fermés battent ses flancs; la courroie large de la martingale passe, sur son poitrail, dans un morceau de cuir en forme de cœur, et la selle est un fauteuil où le cavalier s’encastre entre deux solides cloisons, celle de devant aussi haute que le dossier.

A de certains jours, si les nouveaux pâturages sont sur l’autre rive du Rhône, les gardians poussent les manades vers le fleuve. Arrivées au bord, on les presse, on les précipite. Le fleuve roule ses eaux couleur de terre en bouillonnant. Les bêtes hésitent. Quelques-unes penchant leur tête avec lenteur, boivent, sans savoir ce qu’on leur demande. D’autres, «au ramage» de l’eau, s’animent tout à coup, tendent le col, aspirent l’air bruyamment, puis meuglent et hennissent. Un cheval, que fouette un gardian, se défend, rue, puis se cabre et retombe dans l’eau, qui rejaillit sous le poids de tout son ventre... mais il s’est élancé, il nage et tout suit. Mufles et naseaux, crinières et cornes, s’agitent sur le fleuve grouillant de têtes. Tous soufflent l’écume, l’air et l’eau. Plus d’un, mis en gaîté, mord une croupe voisine. Des pieds se lèvent sur des dos qui les secouent d’une torsion brusque et les rejettent dans les vagues. Parfois, une bête affolée, étourdie de quelque ruade, veut retourner à la rive, et, chassée à nouveau par les gardians, perd la tête, suit le courant, vogue à la mer, se sent faiblir, boit, lutte, tournoie sur elle-même, plonge et boit encore, chavire enfin comme une barque, et disparaît.

Enfin, le gros du troupeau a gagné la rive opposée, se secoue au soleil, s’ébroue de joie et bondit. Les queues fouettent les flancs et les croupes. De jeunes chevaux que le bain affole, détalent et, côte à côte, s’enfuient vers l’horizon, se mordant, l’un l’autre, les longs crins de leur crinière envolée.

Alors, c’est le tour des «gardians». Les uns s’élancent à cheval dans le fleuve. D’autres, au milieu de l’arrière-garde de la manade, dirigent, à l’aviron, une barque plate qu’un coup de pied démonterait, et leurs chevaux, tenus par la bride, suivent le sillage en nageant.

En d’autres temps, les «gardians» conduisent aux ferrades de la Camargue, des plaines de Meyran ou d’Arles, d’Avignon, de Nîmes, d’Aigues-Mortes, les taureaux destinés aux jeux.

Ces taureaux quelquefois voyagent captifs dans une sorte de haute clôture sans plancher établie sur des roues, traînée par des chevaux, et dans laquelle ils marchent, heurtant des cornes le mur de bois qui résonne.

Le plus souvent, les taureaux vont aux jeux, libres, sous la surveillance des gardians à cheval, la pique au poing.

Ces voyages ont lieu la nuit. On traverse les bourgs où les gens se mettent aux fenêtres. Les jeunes hommes attendent «les bœufs», essayant de les faire échapper hors du cercle des gardians qui s’irritent, grondent et frappent, et ce jeu s’appelle l’abrivade. En Arles, si l’arrivée des taureaux a lieu en plein jour, les gardians ont fort à faire, car tous les jeunes hommes de la ville s’acharnent à rompre la ligne des cavaliers, pour faire échapper un taureau, plusieurs, s’il est possible, qu’on lance à travers la ville. La ville se défend. Des chariots renversés barricadent l’entrée des rues. Des boutiques se ferment. Le taureau, fou, bondit çà et là , rêve aux carrefours, se décide à prendre une direction, se rue sur un passant, le renverse, et choisit le plus souvent la boutique d’un marchand de faïences et de verroteries pour s’y ébattre aux cris d’une populace ameutée.

Les gardians sont une race libre, intrépide, sauvage, un peu dédaigneuse des villes, amoureuse de son désert.

Un gardian vit au soleil, Ã la pluie, au vent terral, au vent de mer.

Un gardian sait donner des coups et en recevoir; il poursuit un taureau au galop, et, d’un coup de lance poussé sur la croupe, en prenant bien son temps, il le «tombe» à coup sûr.

Il sait courir derrière un taureau fou qui gagne le large.... Son cheval bien dressé mord à la croupe la bête en rage qui se retourne.... Le gardian, la lance en arrêt, pique au naseau le taureau qui se précipite; et il l’arrête.

On a vu un gardian à pied, seul, poursuivi par une vache «qui a le veau» et qui, furieuse, semble inévitable,—se retourner, et,—le bras tendu, comme s’il tenait la pique,—présenter à l’animal trois doigts écartés, figurant les trois pointes du trident.... Devant l’homme immobile, la vaquette saisie de peur a reculé, en labourant du pied la terre, tête baissée, corne prête; puis, dès qu’elle s’est jugée hors de l’atteinte de l’homme, elle s’est enfuie.

Une manœuvre fréquente du gardian en belle humeur est celle-ci: le taureau poursuivi, il le dépasse au galop, de vingt, de trente mètres, s’arrête court, saute à bas de son cheval; le taureau surpris vient sur l’homme; l’homme a mis un genou en terre. Le taureau est là , courant, la corne basse.... Trois appels frappés dans la main: le taureau s’est arrêté!... Son souffle chaud court sur le visage du dompteur qui déjà l’a saisi, à pleins poings, par les cornes. L’homme, debout aussitôt, s’efforce de renverser l’animal à droite. Le taureau qui lui résiste se renverse en sens contraire. Les deux efforts se contrarient un moment, se balancent, égaux, incertains, puis brusquement, l’homme cède, et l’animal, poussé à l’improviste dans le sens même de sa résistance, tombe sur le flanc.... L’adresse s’est aidée de toutes les forces de la brute, pour vaincre.

C’est ainsi qu’on opère dans les ferrades, où il s’agit de marquer au fer rouge les bouvillons.

Pour un gardian, prendre aux naseaux les poulins, les monter à cru; rouler avec son cheval au fond du fossé d’où l’on ressort bien assis en selle; dompter les étalons par la fatigue, et, si l’on est démonté, panser tranquillement sa chair, ouverte par quelque ruade, comme fait un bouchonnier pour une simple entaille de couperet, tout cela n’est que jeux d’enfant.

Un gardian, pris entre deux cornes (heureusement assez écartées), lancé en l’air, et retombant à terre, n’a, quand il se relève, qu’un souci, assez surprenant pour n’être pas ridicule: remonter sa culotte et renouer sa taïole.

Race particulière, dure, brutale, qui apparaîtrait héroïque (comme la race corse), si elle avait à employer à de grandes choses ses grandes qualités.

IV

Jacques Renaud, le fiancé de Livette, était donc un des plus braves gardians de la Camargue.

Il savait, comme pas un, poursuivre, prendre et dompter un cheval sauvage, attaquer un taureau rebelle et s’en rendre maître; il était le Roi de la lande.

Pour les réjouissances publiques, on l’appelait à Nîmes, à Arles, lorsqu’on voulait, dans les arènes, une course vraiment belle. Et si souvent il avait fait dire dans toutes les arènes provençales: «Oh! celui-là , c’est le roi!» que le surnom lui en était resté. Et lui-même avait donné à son plus fier étalon le nom de Leprince.

Tous les tours d’adresse et de force que d’autres faisaient, il les faisait mieux.

Avec cela, il était beau, pas trop grand ni petit, la tête fine, à peau bistrée et mate, les cheveux en broussaille, noirs, courts, tordus sur eux-mêmes, la moustache bien peinte, du même noir du diable que les cheveux, et la barbe toujours rasée, car, dans les sacs de cuir attachés à l’arçon de sa selle, il avait toujours, ce sauvage, un couteau affilé en rasoir, une pierre pour l’aiguiser, et un petit miroir rond dans un étui de peau de mouton.

Et lorsque, sa forte jambe bien prise dans la botte pesante, ses pieds dans les étriers fermés, bien droit sur la selle à haut dossier, la longue pique appuyée à la botte, il se dressait, immobile, grandi par l’effet de réfraction du désert, au milieu de son peuple de cavales et de taures sauvages, oui, vraiment, sous le chapeau rond dont les bords étroits le couronnaient de paille dorée et luisante, il avait l’air d’un roi bizarre et barbare, le gardian!

Et ce n’est cependant pas un jour de ferrade et pour ses hauts faits de dompteur que la douce blondinette s’était mise à l’aimer.

D’abord, elle était habituée à en voir beaucoup, de ces pasteurs; et puis, fille de riche intendant, elle eût été plutôt prête à les mépriser un peu, comme valets de troupeaux. Son père, et sa grand’mère même, n’avaient pas consenti tout de suite à la promettre à Renaud qui, lui, était pauvre et n’avait plus aucuns parents; mais Livette était fille unique, et tant avait pleuré et prié la mignonne, qu’à la fin ils avaient dit: oui.

Et voici comme le gardian Renaud, qui avait l’habitude d’être recherché des belles filles, avait pris dans sa main lourde le petit cœur tremblant de Livette.

C’était un matin où il faisait, pour son cheval qui, la veille en se baignant au Rhône, avait perdu le sien, un autre «séden».

C’est un licol, le séden de Camargue, mais un licol tressé en poils de cavales, l’usage étant de laisser toujours aux étalons crinières et queues longues et vierges, en signe de force et de fierté. Le séden, le plus souvent, est blanc et noir. C’est après tout une longue corde qu’on enroule sur elle-même en paquet pour la suspendre au cou du cheval et qui, licol la plupart du temps, lasso quelquefois, peut servir, selon l’occasion, à bien des usages.

Seulement le séden, chose essentiellement camarguaise, ne doit pas sortir du pays. Il en sort plus d’un, à coup sûr, mais c’est par la méprisable vénalité de tels ou tels gardians qui se moquent des vieilles coutumes, bonnes pour les gens d’autrefois.

Donc, Renaud faisait un «séden». C’était devant une des fermes dépendantes du Château d’Avignon, maisonnette basse et longue, logis à gardian plutôt que ferme, perdue dans la lande, si écrasée qu’elle avait l’air de vouloir ne pas être vue, comme un animal qui se tapit.

On était en octobre. Les alouettes chantaient. A cheval sur Blanquet (ou Blanchet), son favori, la petite, d’après l’ordre de son père, arrivait chercher Renaud et, de bien loin, elle l’aperçut qui, marchant à reculons, faisait le cordier. Dans une toile attachée autour de ses reins et gonflée devant lui, comme un tablier retroussé en grande poche, il prenait à pincées les touffes de poil blanches, puis noires, qu’il entre-mêlait, et qui se tordaient en une corde à vue d’œil toujours plus allongée. Un enfant tournait l’épaisse roue de bois, creuse, d’où partait le séden déjà long, et Renaud,—au rythme de la roue, qui à chaque tour frappait, ne sais comme, un coup sourd,—chantait une chanson qui vers Livette arrivait, portée par une petite brise, comme un appel doux et fort de l’amour qu’elle ignorait encore.

N’use pas sur les routes
Tes souliers:
Descends plutôt le Rhône
En bateau.

Laisse Lyon, Valence,
De côté;
Salue-les de la tête
Sous les ponts.

Il avait une belle voix, unie et souple, puissante sans effort, étendue.

Avignon est la reine...
Passe encor:
Tu ne verras qu’en Arles
Tes amours...

La plaine est belle et grande,
Compagnon...
Prends tes amours en croupe,
En avant!

Livette avait arrêté son cheval, pour mieux entendre. C’était le matin. Il y avait dans la lumière cette jeunesse du jour qui fait bondir l’espérance dans les cœurs de seize ans, et qui met une espérance encore au cœur des vieux.

Vague espoir qui n’est que le désir d’aimer et dont la perte, pire que la mort, rend consolante l’idée de mourir!

Prends tes amours en croupe...
En avant!

répéta le chanteur, et la petite, d’un mouvement vers la chanson qui l’appelait, lança, sans le vouloir, son cheval.

—Tiens! dit Renaud qui s’arrêta de travailler, tiens, demoiselette! vous voilà de bon matin!... avec un cheval blanc qui sera tout rouge bientôt!

—Oui, dit-elle en riant, d’œstres et de mouïssales, il y en a beaucoup! et même trop, ma foi de Dieu!

—Vous en êtes couverte, demoiselette, comme un rayon de miel est couvert d’abeilles, ou comme une touffe de genêt fleuri!... Mais qui vous amène?

—J’arrive de la part du père. Il faut avec moi vous en venir tout de suite.

—...C’est que mon cheval, tout à l’heure, le camarade Rampal me l’a demandé pour aller jusqu’aux Saintes. Ils sont partis l’un sur l’autre.

—Prenez-donc le mien, dit Livette.

—Et vous, demoiselette?

Elle eut honte de l’étourderie et devint toute rouge.

—Moi? dit-elle,—et la chanson lui sonnait au cÅ“ur:

Prends tes amours en croupe,
En avant!

—A moins, dit-il, riant à son tour, qu’il ne vous plaise me prendre en croupe!

—On en parlerait longtemps dans toute notre Camargue, dit-elle de sa voix mêlée de rire.... Un gardian comme vous, le terrible parmi les cavaliers, en croupe comme une fillette? Non, non, sans honte, ce sera ma place. Nous ôterons ma selle, que vous me rapporterez demain.

—Fort heureusement, dit Renaud, Rampal m’a laissé la mienne, que je ne prête jamais.

Livette sauta à bas de son cheval; et, au vent de sa jupe, un essaim de grosses mouches, d’énormes moustiques, s’envola, bruissant autour d’elle. La croupe très blanche de Blanchet parut alors comme recouverte d’une résille de soie pourpre, tant les filets de sang s’y entre-croisaient, nombreux. Un instant après, œstres et mouïssales, s’abattant de nouveau sur la croupe toute sanglante, la tachetèrent d’une myriade de points noirs, mais Blanchet, ombrageux pourtant, était habitué à cette peine-là .

Livette l’attacha à un des anneaux du mur, et, assise sur le banc de pierre, attendit que Renaud eût achevé le séden.

La roue tournait, frappant, à chaque tour son coup sourd, très régulier.

—C’est une jolie chanson, Renaud, dit Livette tout d’un coup, répondant à ses pensées avant de l’avoir voulu; c’est une jolie chanson que vous chantiez tout à l’heure!

—Je l’ai apprise, dit Renaud, d’un batelier, ami de mon père, avec lequel j’ai remonté le Rhône jusqu’à Lyon—et l’ai ensuite redescendu....

—Et c’est beau, tout ce pays jusque là -bas? fit-elle.

—Oui, dit-il, c’est beau!

Et il n’ajouta rien.

—Vous n’avez pas l’air, Renaud, de penser ce que vous dites. Vous n’avez donc pas aimé cette ville de Lyon, dont on parle?

Il y eut un assez long silence. On n’entendait que le rythme monotone de la roue.

—Pas de soleil! dit Renaud brusquement.... C’est une ville dans un nuage froid!—Il ajouta: Le Rhône n’est beau que lorsqu’on le redescend.

Livette le regarda, et ses yeux, très grands ouverts, voulaient dire: «Pourquoi cela?»

Il répondit à son regard:

—Quand un des nôtres va vers là -bas, comprenez-vous, demoiselette, il quitte tout pour n’arriver nulle part, et ne demande, au bout du chemin, qu’à repartir pour le retour!...—Quand il vient de là -bas vers ici, au contraire, il ne quitte rien du tout et il sait qu’au bout de la route, il sera le bien arrivé!... Devant la mer, voyez-vous demoiselle, il faut bien que, de force, le meilleur cheval s’arrête,—et c’est là seulement que je veux bien, moi, consentir à ne pas aller plus loin.... Où la mer n’est pas, tout le chemin reste toujours à faire....—Assez, petit! ajouta-t-il en élevant la voix.

La roue s’arrêta. Il examina le séden. La corde, bien régulièrement noire et blanche, était achevée.

—C’est de bon ouvrage, voyez, dit-il, demoiselle.

Il se pencha, tout contre elle, pour regarder un point de la corde qui lui semblait un défaut; il se pencha, et une boucle de ses courts cheveux noirs toucha imperceptiblement les cheveux fous, presque pas visibles, qui faisaient comme un léger nuage doré au-dessus du front de Livette.... Et alors, il leur sembla à tous deux—si jeunes!—que leurs cheveux s’enflammaient, grésillaient tout bas comme une herbe fine qui prendrait feu, l’été, au soleil.... Ah! sainte jeunesse!

Alors, pour la première fois, Renaud songea à la fille. Jusque-là , il n’avait jamais vu en Livette que la «demoiselette».... Ils restaient inclinés tous deux, elle sur la corde qu’elle paraissait examiner attentivement; lui, sur les cheveux de Livette. Livette avait la «coiffure du matin», faite d’un petit mouchoir blanc qui enserre le chignon, et qu’on noue de telle façon que les deux bouts, formant oreillettes, se relèvent, creux et pointus, au sommet de la tête. Lorsqu’elles sont en grande toilette, les Camarguaises entourent le haut chignon, pris dans une fine coiffe blanche, d’un large velours, presque toujours noir, dont les longs bouts retombent inégalement derrière la tête, un peu sur le côté.

Il regardait donc, Renaud, les cheveux de Livette, blonds, clairs, mêlés de deux ou trois floques d’un or plus sombre—bien noués sur la tête, ondulés en petites vagues sur les tempes, très coquettement soignés, mais si jeunes qu’il s’en échappait à toute force quelques-uns, de tous les côtés, assez pour faire au-dessus de sa tête ce léger brouillard de lumière.

Il regardait la nuque jolie, ronde, où poussait cette chevelure comme une herbe ardente si frêle, si fine! et si longue et si vivace! Et la tentation d’y mettre ses lèvres l’attirait comme l’eau attire, après un jour de marche, dans une colline pierreuse, sans eau, le cheval de Camargue habitué aux pâturages mouillés.

Elle se sentit trop regardée.

—Partons! fit-elle tout d’un coup. Mon père a commandé que vous veniez au plus vite.

Renaud crut qu’il se réveillait d’un sommeil long, et d’un rêve. Il eut un sursaut. Sans une parole, il alla à Blanchet, lui ôta la selle de femme qu’il enferma dans la maison, lui mit la sienne, et sauta sur la bête que les moustiques à la fin impatientaient.

En croupe, d’un bond, aidée par la main vigoureuse du gardian, sauta après lui Livette, très amusée, et qui, d’un bras, entoura la taille de Renaud. C’est la mode des Camarguaises qui, toutes, les jours de fête, aux plaines de Meyran, aux Saintes-Maries ou ailleurs, arrivent «appareillées» sur le cheval de leur promis.

Le gardian enleva Blanchet au galop, lui rendit la main, et le laissa faire. Blanchet quitta le chemin battu, prit droit sa route vers le Château, à travers la lande dans le sable semé de salicornes arrondies en touffes rigides et voisines, inégalement espacées. La bonne bête volait au-dessus de ces plantes, effleurant à peine les tiges, retombant toujours entre les touffes, dans le sable mou, d’où pourtant, par habitude, elle retirait le pied sans effort, mesurant d’avance l’écartement des obstacles, galopant juste, d’un galop calculé et libre, changeant de pied à sa guise, se jouant de la difficulté, heureuse d’être laissée à elle-même.

Et il fallait que Livette enserrât étroitement la taille du gardian. Il était souple, le cavalier; il ondoyait avec l’animal. Et la vitesse, l’air libre, la jeunesse et l’amour, tout les grisait, les deux jeunes gens; et, sans le vouloir, sans y songer, assez haut pour être entendu de la fille, le cavalier, entre ses dents, répétait sa chanson de tout à l’heure:

Prends tes amours en croupe!
En avant!

Et il leur semblait que l’horizon était à eux.

Quand ils sautèrent à bas de cheval, devant la ferme du Château,—ils ne s’étaient pas dit une parole, mais ils avaient échangé en silence le plus subtil et le plus fort d’eux-mêmes.

Depuis ce jour, Renaud, sincèrement amoureux, devint attentif à plaire. Il soigna sa mise, arrangea mieux sa taïole, se rasa de plus près, et n’eut plus un seul regard pour les autres fillettes, même les plus jolies.

Un jour, enfin, il avait dit à Livette:

—Votre père ne voudra jamais!

C’étaient ses premières paroles d’amour.

—Si je veux, mon père voudra. Et ce que veut mon père, mère-grand le veut toujours!

—Le bon Dieu le fasse! répondit Jacques.

Et, en effet, comme elle l’avait dit,—cela était arrivé.... Maintenant, depuis cinq mois à peu près, ils étaient promis.

Ce qui le charmait en Livette, c’est qu’elle était tout le contraire de lui, si fine, si frêle, si blonde, si enfant,—et c’était que, à ne pas s’y tromper, elle l’aimait de toutes ses forces, la mignonnette.

V

Si fraîche était Livette qu’on répétait souvent en parlant d’elle, ce mot de Provence: «On la boirait dans un verre d’eau!»

A aimer Livette, Renaud éprouvait ce plaisir, si doux au cœur des forts, d’avoir à protéger quelqu’un, une petite femme qui était une enfant. Grâce à la fragilité, à la petitesse de Livette, le rude gardian, bâti pour des amours violentes, le cavalier du désert camarguais, le bouvier au poing robuste, le dompteur de cavales et de taureaux, éprouvait une sorte d’amour fait de pitié douce, de respect pour la faiblesse gracieuse; il apprenait la tendresse en un mot, qu’il n’eût pas su avoir peut-être pour une de ses pareilles.

Il ne lui serait jamais venu à l’idée de lui dire, à elle, quelqu’une de ces grosses plaisanteries à double entente dont il régalait volontiers, aux jours de ferrades ou de courses, les fortes belles filles de sa connaissance. Il lui eût semblé qu’il abusait vilainement de sa puissance et de son expérience d’homme.

Encore moins Livette lui donnait-elle cet âpre désir, bien connu de lui, qui, parfois, auprès des autres filles, lui montait au cerveau en coup de sang, ce désir de toucher avec ses mains, de prendre avec ses bras, de renverser au revers du fossé, en riant de la résistance molle, du consentement qui repousse un peu, de la lutte égale entre la fille et le garçon qui tous deux s’entendent, au fond, pour être voleur et volée. Non, devant Livette, Renaud se sentait nouveau à lui-même. Il lui venait, de la petite demoiselle aux cheveux d’or, une tranquillité de cœur dont il était bien surpris. Il a mille formes, l’amour. Celui qu’éprouvait Renaud pour Livette était un apaisement. Il lui «voulait du bien». Voilà ce qu’il se répétait en songeant à elle. Et, comme il désirait toutes les autres un peu à la façon des taureaux de sa manade, dans la saison où les germes travaillent, il se trouvait que la seule qu’il aimât vraiment, il lui semblait ne la désirer point.

Alors, de cela, il éprouvait un charme bon, qu’il savourait comme une eau pure après la longue marche dans la poussière, au soleil. Il se réjouissait en lui-même de son amour comme d’un repos, d’une halte sous un ombrage d’arbre, au bord d’une source très fraîche, très claire, pendant que des oiseaux chantent, au réveil, le matin. Quelquefois, dans le flamboiement de midi, quand il traversait, sur son cheval qui baissait la tête, le désert miroitant de sables, de sel et d’eau, il sentait le souvenir de Livette lui arriver doucement, et il lui semblait alors qu’une brise lente l’accompagnait, passait sur son front, le lavait en quelque sorte de sa fatigue, de la poussière, comme un bain. Il était rafraîchi et il se sentait sourire. Ranimé, il avait un frisson d’aise qui parcourait tout son être, et qui, par les genoux et par la main, imperceptiblement, commandait à son cheval de relever la tête. Il la relevait sans autre commandement, s’ébrouait; le cheval de l’amoureux secouait sa crinière, chassait, du coup de fouet brusque de sa queue, les mouïssales qui ensanglantaient ses flancs et, d’un pas allongé, gagnait les abris à l’ombre, au bord du Rhône, sous les aubes, sous les peupliers,—dont les feuilles toujours tremblotent et bruissent comme l’eau, comme les cÅ“urs d’homme, comme tout ce qui vit, espère, souffre et meurt.

Non seulement par sa grâce et sa faiblesse elle le charmait, lui fort et brutal; mais aussi par les soins de sa mise, par son élégance de femme riche, elle l’enchantait, lui pauvre; et elle lui semblait une créature neuve, étrange, d’un autre monde. Et elle l’était en effet. D’une autre qualité, se disait-il; un être hors de sa région, bien au-dessus.

Qu’il pût dénouer un jour les cordons de ses petits souliers, cela «ne lui venait pas», et cependant elle était à lui, Livette, la fille des intendants du château d’Avignon! elle était sa fiancée, sa promise, sa future femme!

Il se faisait l’effet de l’héritier d’un trône. Devant l’idée seule de son avenir, il éprouvait quelque chose comme l’embarras d’un mendiant au seuil d’un palais, devant les tapis qu’il faut fouler, pour y entrer, avec des souliers lourds de boue.

Elle tenait un peu pour lui de la sainte Madone, en bois sculpté, peinte d’or et de bleu, chargée de colliers de perles et de fleurs, qu’il voyait, enfant, dans l’église d’Arles, à Saint-Trophime.

Aussi éprouvait-il un étonnement secret à se savoir aimé.

Cela ne lui paraissait pas vrai tout à fait; et comme il fallait bien se rendre à l’évidence, toutes les fois qu’elle lui parlait, il éprouvait sans fin la nouveauté de son amour.

Et il était embarrassé un peu, devant elle, ne trouvait plus ses mots, se contentait de lui sourire, de lui être soumis comme un enfant, de courir pour aller chercher ceci ou cela, la devinant sur un regard; se trompant quelquefois, mais rarement; goûtant, à être le valet de la fillette, le plaisir d’un gros nain domestique amoureux d’une mignonnette fille de roi.

Son sobriquet de Le Roi à côté d’elle maintenant lui semblait une moquerie. Elle l’embarrassait, il était humble devant elle.

Et il était surpris, indigné même, au dedans de lui, de l’aisance des autres avec Livette. Il lui semblait étrange que ses compagnes la traitassent en égale; que son père, sa grand’mère, n’eussent pas pour sa fiancée les égards, le respect qu’il avait, lui.

Volontiers, quand la grand’mère criait à Livette: «Fais ceci ou cela, cours! dépêche-toi!» il se serait fâché, lui aurait dit: «Pourquoi la commandez-vous? Elle n’est pas faite pour obéir! Vous êtes une méchante grand’mère! Ne voyez-vous pas bien qu’elle est trop délicate pour ces besognes, et trop jolie!»

Mais ce n’était qu’un sentiment caché en lui; il n’aurait pas osé l’avouer, car les femmes sont faites, selon nos anciens, pour être les servantes de l’homme. Il n’en disait donc rien du tout. Il se trouvait même, de l’éprouver, un peu ridicule. Il se contentait de faire très vite, à la place de Livette, la chose qu’on lui commandait, si c’était de celles qu’il pouvait faire.

Oh! par exemple, si un homme se fût permis, avec Livette, une plaisanterie malsonnante, eût pris une liberté, oh! alors, avant de réfléchir, certainement, celui-là , il l’eût assommé du poing, là , tout de suite!

Si, même dans la foule, un jour de fête, quelqu’un, homme ou femme, non loin d’elle, lançait un mot grossier, un de ceux-là que lui-même, à l’occasion, savait faire sonner très bien, il éprouvait, contre l’inconnu, une rage; il lui semblait véritablement qu’on eût dû s’apercevoir de la présence de Livette, la sentir près de là , comprendre que, devant elle, on devait se respecter.

Tout cela, il eût été incapable de l’expliquer, mais il l’éprouvait, confus et certain, en lui.

Pour Livette, elle sentait finement l’adoration du bouvier. Elle en jouissait sans trop en avoir l’air. Elle voyait très clairement qu’elle avait, sans aucun effort, dompté une bête sauvage. Elle riait parfois, en le regardant, d’un rire honnête, clair, où il y avait cependant le triomphe de la mystérieuse magie féminine, merveilleuse invention de la nature qui veut que le fort soit, au gré de la faiblesse exquise, attiré, vaincu, roulé à terre. Ce miracle, opéré par la vie, par la nature, par l’amour, elle le croyait son œuvre, à elle Livette, et elle était travaillée d’un peu d’orgueil, la petite femme! D’autant plus que souvent elle se disait: «Comment ai-je fait? je ne mérite pas ce bonheur; non, en vérité, je ne le mérite pas!» Elle voyait très bien que, pour lui, elle était un être à part; qu’il ne la traitait pas du tout comme faisait tout le monde; et, très étonnée, elle en était fière.

Puis, se demandant, en son cœur sincère, ce qu’elle avait de «plus», de mieux qu’une autre, et ne trouvant pas, il lui arrivait de juger, malgré elle, son amoureux un peu, un tout petit peu bête d’être comme cela, lui si fort, dominé par elle! Alors elle se moquait gentiment, riait de lui tout haut:

—Ah! grand nigaud!

Ainsi, obscurément, toute la Femme, profonde, ondoyante, était dans cette paysanne simple, qui n’aurait rien su dire sur elle-même.

Il lui arrivait aussi de se trouver jolie, belle, la plus belle, la plus jolie, de s’admirer. Quand cette idée lui venait, et, il faut l’avouer, ce fut bientôt la plus fréquente, oh! c’est alors qu’elle sentait son orgueil! Et elle ne trouvait plus bête du tout son amoureux; il lui semblait bien heureux, au contraire, trop heureux! Oh! c’est lui qui ne la méritait guère!... Dans ces moments-là , elle accueillait ses services, ses humilités, avec un petit air de princesse habituée aux hommages.

Alors aussi, elle se demandait pourquoi tous les autres ne faisaient pas pour elle ce qu’il faisait, lui? Et, par contre, elle concevait aussitôt pour lui une sorte de reconnaissance.... Cette mobilité d’impressions qui tournent en nous, souvent opposées, sans fin variées, autour de l’idée fixe, voilà l’amour.... Eh oui, vraiment, il méritait d’être aimé seulement pour avoir su la connaître!... la choisir!... C’étaient les autres jeunes hommes, qui, tous, étaient des sots!

Bienvenu était-il s’il arrivait à la ferme quand elle en était à cette pensée.... Elle poussait un petit cri d’oiseau content et courait à son ami.

—Bonjour, monsieur Jacques!

—Bonjour, demoiselle Livette!

Ils se prenaient la main.

—Venez-vous au Rhône?

—De bon cÅ“ur!

Et souvent ils allaient s’asseoir ensemble au bord du Rhône, sous le grand aube, un arbre de plus de cent ans, qui est là , connu de tout le monde.... Les aubes, assez pareils aux trembles et aux bouleaux, sont des arbres bien camarguais.

Quelquefois, en y allant, elle lui tendait une branchette verte, souple, cueillie à un peuplier du chemin, et ils marchaient attachés l’un à l’autre et séparés à la fois par la branchette courte que suivait un vol de fins moucherons aux petites ailes irisées.

Elle aimait beaucoup ce jeu de le faire marcher ainsi, pas trop près, pas trop loin, le tenant sans le toucher, l’attirant à volonté, le maintenant à distance selon sa fantaisie, faisant de la baguette feuillue un fouet, s’il venait à entrer en révolte.

Elle se sentait ainsi bien maîtresse de lui, se rappelant qu’ainsi quelquefois elle s’était fait suivre docilement de son cheval Blanchet, en lui tendant une gerbe mince d’avoines en fleurs;—qu’ainsi parfois elle avait ramené derrière elle, calme comme un bÅ“uf, un taureau méchant, échappé, blessé dans les courses, et qu’elle avait rencontré au fond d’une touffe d’ajoncs, au bord du chemin, en train de tendre sa langue baveuse aux filets de sang qui découlaient de son mufle.

Arrivés au bord du Rhône, sous le grand aube au tronc rugueux et noir, aux branches lisses et blanches, qui s’étend largement au-dessus du fleuve, avec son vaste feuillage bruissant, ils s’asseyaient côte à côte, les fiancés, sur les racines qui sortent de terre ou bien sur un paquet de roseaux coupés.

Et ils regardaient couler l’eau. L’eau terreuse, jaunâtre, charriant des amas d’écumes tournoyantes, allant à la mer.

Ils s’asseyaient et ils regardaient.

Ils ne parlaient pas. Ils vivaient en silence, au bruit du Rhône dont les petites vaguelettes, obliquement, sur les bords, viennent jouer, s’attacher dans les pieds innombrables des roseaux, des peupliers jeunes, tandis que le gros du courant passe au milieu, pressé, rapide, comme en hâte d’arriver là -bas, à la mer qui est sa perte.... Ils rêvaient, ils ne parlaient pas.

Ils se sentaient vivre de la même vie que tout ce qui les entourait. De temps en temps, un martin-pêcheur, azuré et mordoré, filait devant eux, se posait sur une basse branche, regardant l’eau de côté, le bec en arrêt, puis brusque, traversait le Rhône. Et avec l’oiseau bleu, leur pensée traversait aussi le fleuve, s’arrêtait là -bas, sur quelque branche courbée en arc dont le fin bout trempait dans l’eau, tout vibrant de la course du fleuve, et entouré d’écumes accumulées, de feuilles mortes, de brindilles. Comme un sorcier, l’oiseau, tout à coup, avait disparu!...

—C’est joli! disait parfois Livette.

Et c’était tout.

Lui ne répondait pas. Il ne savait que lui dire. Il était trop heureux. Le roi n’était pas son cousin!

Aux heures du soir, beaucoup de tout petits lapins, des jeunes, en cette saison de mai, sortaient du parc, des haies sauvages, et jouaient presque invisibles, gris, dans l’ombre au pied des buissons, trahis par l’agitation d’une touffe d’herbe, d’une branchette basse, horizontale, qui barrait leur coulée.

Il y avait aussi, pour la joie des deux fiancés, la chanson du rossignol, à l’heure où la lune monte. Écoutez-là : c’est toujours beau, dans la nuit, cette chanson du rossignol. Il commence par trois cris distincts et bien prolongés; on dirait un signal, un appel convenu; cela commande l’attention. Puis la modulation s’élève, hésitante. On dirait qu’il est timide, qu’il a peur de n’être pas exaucé.... Mais bientôt il prend courage, il s’assure, et le chant monte, s’élève, éclate, se répand dans un tumulte ordonné.... Et c’est l’amour, c’est la jeunesse et l’amour qui ne se contiennent plus, que rien n’arrête, qui réclament leur droit à la vie.... Il se tait.

Il s’était tu, que les amoureux écoutaient longtemps encore le chant de l’oiseau se répéter dans l’écho ténébreux d’eux-mêmes.

... C’était l’heure de rentrer. Ils se levaient, s’acheminaient vers la ferme qui est tout proche.

La grand’mère appelait du seuil de la porte:

—Livette! Livette!

Sa voix leur arrivait comme plaintive, caressante, un peu triste, du bord de la grande plaine qui élevait aussi dans l’obscurité, vers les étoiles, vers la vie, vers l’amour, un long appel mélancolique. La voix des nuits sur la plaine se répand et monte tranquille sans se heurter à aucun écho, triste d’être seule dans trop d’étendue.

Et autour des amoureux qui regagnaient la ferme, dans les vergers, dans le parc, s’élevait bientôt, à mesure que croissait la nuit, l’assourdissante clameur des grenouilles, tapage puissant qui est le total d’une addition de bruits faibles, énorme brouhaha, fait de menus coassements inégaux qui, accumulés, s’écrasant l’un l’autre, arrivent à n’être plus qu’un tumulte régulier, pareil au ronflement continu d’une cataracte.

Et au milieu de cette formidable clameur d’éternité, faite des milliers de voix des toutes petites rainettes amoureuses, traversée d’un cri de courlis ou de héron en chasse, accompagnée du bourdonnement des deux Rhônes, et du battement de la mer,—les amoureux, émus l’un de l’autre, n’entendaient rien que le battement calme de leurs deux cÅ“urs.

Et à mesure que le temps passait, l’amour grandissait en eux, accru du souvenir de toutes ces heures vécues ensemble.

Renaud n’était plus seulement Renaud pour Livette, mais l’être par qui elle éprouvait la vie, à travers qui lui venait ce grand souffle de toutes les choses, des horizons de terre et de mer, cette émotion d’être, ce désir d’avenir, d’accroissement, ce flux d’espérances vagues, qui est l’amour et qui fait l’intérêt de vivre.

Et maintenant, si on eût voulu arracher Jacques à Livette, elle en serait morte, et celui qui aurait voulu prendre à Jacques Livette, en serait mort, oui, mes amis, encore plus sûrement.

C’est une belle et bonne chose que l’amour soit sans cesse occupé à rajeunir le monde,—et le rossignol, comme les grenouilles, ne se lassent pas de le répéter.

VI

Ce Rampal, qui avait emprunté le cheval de Jacques Renaud, n’était plus revenu.

Renaud ne montait plus maintenant d’autre cheval que Blanchet.

Rampal était un mauvais gueux, joueur, coureur de cabarets, bien connu à Arles dans toutes les maisons louches tapies le long du Rhône.

Chassé par plusieurs maîtres, gardian sans manade, il passait sa vie maintenant à courir à cheval d’une ville à l’autre, d’Aigues-Mortes à Nîmes, de Nîmes à Arles, d’Arles aux Martigues, et, dans chacune de ces villes, exerçait quelque métier douteux, trichait un peu aux cartes, gagnant de quoi vivre une semaine sans rien faire, et repartant, cette semaine-là , pour la Camargue qu’il aimait, où il avait, dans deux ou trois fermes, des femmes à qui plaisait son existence de forban mystérieux.

Pour cette vie, il fallait un cheval. Gardian à pied, Rampal avait d’abord volé un cheval à une manade, mais celui-là , la seconde nuit, rompant son entrave, l’avait quitté, avait traversé le Rhône à la nage et rejoint son troupeau. C’est alors que le gueux, ayant en effet des affaires pressées, avait dit à Renaud:

—Je prends ton cheval Cabri, j’ai besoin d’aller aux Saintes.

—Prends mon cheval, avait dit Renaud.

Il ne lui était pas venu à l’esprit que Rampal ne reviendrait pas. Sûr de sa réputation de force et de vaillantise, Jacques ne croyait pas qu’on pût s’exposer à sa colère.

Et puis, il avait pour Rampal une sorte de pitié mêlée d’un peu d’admiration. C’était un hardi cavalier que Rampal, et sans les femmes et les cartes, avec Renaud ou après lui, il eût été, lui aussi, un roi des gardians! En sorte que si Rampal faisait pitié à Renaud, Renaud faisait envie à Rampal.

Quant aux fredaines de ce «marrias», de ce mauvais chenapan, c’étaient jeux d’homme libre. Ni marié, ni fiancé, orphelin de père et de mère, n’ayant à nourrir, à aider personne, à complaire à personne, il avait bien raison de vivre à sa guise! Ainsi, du moins, pensaient la plupart des gens.

Renaud, d’ailleurs, quoique honnête, avait des goûts de vagabond.

Avant d’avoir au cœur, pour Livette, son étrange amitié, dont il se sentait comme attaché, lié aux pieds et aux mains, il avait, à la vérité, souvent couru avec Rampal de singulières aventures.

Plus d’une fois ils avaient galopé côte à côte, portant chacun en croupe, vers la libre plaine, une fille au rire facile qui, au sortir d’une course de taureaux à Aigues-Mortes ou en Arles, avait consenti à les suivre pour une nuit.

Seulement, en ces aventures, Renaud toujours avait joué franc jeu, ne promettant jamais ni mariage ni rien, offrant aux belles un cadeau, un souvenir, bague de laiton ou foulard,—fichu à plisser suivant la mode arlésienne, ou large ruban de velours à former coiffure, tandis que Rampal avait des trahisons, promettait beaucoup, sans tenir, bref n’était qu’un «féna», un vaurien.

Rampal avait donc emprunté le cheval de Renaud avec l’intention de le ramener le soir même, mais, ce soir-là , on lui avait annoncé une fête aux Martigues, et il était parti, sans se soucier de Renaud. «Il prendra, s’était-il dit, un cheval de sa manade»... Or, Audiffret, le père de Livette, l’intendant du château, avait voulu que Renaud prît Blanchet.

—Prends Blanchet, lui avait-il dit. Il me fait peur pour notre fille. C’est un maître cheval, mais ombrageux, des fois. Achève de nous le dresser. Je veux qu’il coure cette année aux fêtes de Béziers. Entraîne-le.

Et, heureuse que Blanchet fût à «son ami», car déjà elle appelait ainsi Renaud, dans le silence de son cÅ“ur,—Livette, qui aimait Blanchet, avait simplement dit:

—Je vous le recommande.

Il y avait plus de six mois de cela.

Rampal, qui avait fait parler de lui cependant, et dont Renaud avait eu plusieurs fois des nouvelles, n’avait pas ramené le cheval.

Renaud patientait. Plusieurs fois, informé que Rampal était ici ou là , il avait essayé de le joindre sans y parvenir.

—Je l’attraperai quelque jour! disait Renaud; il ne perd rien pour attendre.

Il espérait bien que la fête des Saintes-Maries ramènerait ce coquin.

—Avec les bohémiens voleurs, celui-là reviendra! répétait-il, et il ne se trompait pas.

Rampal, pour un empire, n’aurait pas manqué une fois de venir au pèlerinage des Saintes. Le gueux se serait cru damné. C’était pour lui habitude d’enfance de venir demander pardon de ses fautes aux deux Maries et à Sara la servante, dont il ne faisait que rire par fanfaronnade, ne pouvant s’assurer à lui-même s’il croyait en elles ou non.

Cette année-là , affilié aux bohémiens, pour des affaires de maquignonnage (on sait que les bohémiens, hommes et femmes, roms et juwas, comme ils disent, ont une connaissance approfondie de tout ce qui se rapporte au cheval), Rampal leur avait été une excellente source de renseignements.

Par différents moyens, on l’avait fait parler sur ceci, sur cela, sur tous et sur toutes. Il ne savait pas bien lui-même qu’il eût conté tant de choses.

On l’avait interrogé, tantôt nettement, à l’improviste; tantôt d’une façon détournée et lente, et puis pendant l’ivresse, et même pendant le sommeil. Et la mémoire infaillible des gitanes avait rigoureusement enregistré ses réponses,—de quoi étonner toute la Camargue.

Rampal n’avait pas même été questionné par la reine bohême qui se méfiait de sa discrétion, et qui tenait de seconde main sa connaissance des secrets du pays.

Une fois seulement il lui avait adressé la parole. C’était un soir où la reine mendiante s’était mise à danser pour elle-même, sur le grand chemin au bruit de son tambour de basque qui ne la quittait guère.

—Tu es belle! lui avait-il dit.

—Tu es laid! avait-elle répondu très vite avec mépris.

—Donne-moi, fit Rampal, la bague de ton doigt, je t’en donnerai une autre.

Elle avait regardé d’un œil tout plein d’étincelles sa bague barbare, en argent battu au marteau, puis le chrétien insolent, et elle avait dit:

—Un coup de bâton sur les reins, voilà ce que je donnerai, chien! si tu ne me laisses!

Et, laidement, elle avait craché comme par dégoût.

Un peu troublé, Rampal avait quitté la partie.

Cette femme avait une façon de regarder qui troublait les gens. On eût dit qu’il sortait de ses yeux un feu noir, une flamme aiguë. Cela pénétrait, fouillait, et on n’y pouvait rien. Elle entrait dans votre regard, mais on n’entrait pas dans le sien—qui, au contraire, repoussait, s’opposait au vôtre comme une chose solide. Et, dans ces moments, elle était fièrement cambrée, la tête un peu en arrière, tout le corps en arrêt, si onduleux et si rigide à la fois, qu’on eût dit d’une vipère à cornes dressée sur sa queue, fascinante et prête à bondir.

—Je ne peux pas vous expliquer, Jacques, comme cette femme m’a fait peur, avait dit à Renaud Livette. J’en ai encore le sang gelé!... Elle m’a menacée! Et quand cette couronne d’épines est tombée devant moi, j’ai cru que j’allais—Bonne Mère!—m’évanouir!

—Celle-là aussi, avait répondu Renaud, si je la rencontre, elle aura à qui parler!

—Laissez, Jacques, les païens tranquilles! Ce n’est pas bon d’avoir affaire au diable.

Mais le gardian aimait la bataille, et il ne désirait rien tant que rencontrer Rampal et Zinzara, le joueur et la reine des tarots,—«deux bohémiens, deux voleurs ensemble,» pensait Renaud.

VII

Ce fut la bohémienne qu’il rencontra d’abord.

Renaud, Ã cheval sur Blanchet, allait le long de la plage, vers les Saintes.

Il avait la mer à sa droite; à sa gauche, le désert. Il marchait dans le sable; et la lame, de moment en moment, venait s’étaler sous les jambes de son cheval, entourant d’écume gaie les sabots roses vite relevés.

Renaud pensait à Livette.

Il regardait devant lui, et voyait l’église des Saintes, ses hauts murs droits, crénelés, et il se demandait si ce serait là ou à Saint-Trophime en Arles qu’il conduirait, vêtue de blanc, couronne en tête, sa petite reine.

Il regardait la mer et se demandait si rien ne lui viendrait par là ; si son oncle, le capitaine au long cours, parti depuis tant d’années, ne débarquerait pas quelque jour avec une cargaison de choses vagues et merveilleuses, un million fait d’objets précieux, d’étoffes et de pierreries? Dans son imagination de pauvre et d’ignorant, l’idée de la fortune était une vision de trésors légendaires, comme ceux qui sont dans les cavernes des contes arabes.

Un instant, il voyait cela, de ses yeux, le voyait en réalisation dans l’éclat papillottant de la vaste mer qui étincelait à l’infini, par scintillements vifs et brusques, comme un miroir cassé en étroits morceaux irréguliers et mobiles. C’était une nappe ondulante de diamants et de saphirs. Le soleil, à mesure qu’il baissait sur l’horizon, jetait des feux de plus en plus roux sur les miroitements moins rapides, et toute l’eau fut bientôt semblable à du vieil or bruni, qui se mouvait avec lenteur; on eût dit, sous des luisants polis de vitrine, un immense trésor fondu! De très loin en très loin une vague haute se gonflait, ronde, pesante, un nuage passait; et dans l’épaisseur de la vague chaperonnée d’or, dans l’ombre lente du nuage s’approfondissait un bleu noir, puissant. Le soleil s’abaissait toujours et de grandes bandes d’un rouge vif se mettaient à dominer les bandes d’ocre, d’améthyste, de vert citronné, d’azur pâle, qui s’étageaient sur la ligne d’horizon.... La mer changeante était maintenant semblable à un manteau de pourpre royale à franges d’azur, d’argent et d’or.

Sur le désert, les marais aussi se transformaient en draperies éclatantes, en broderies étalées. Tout n’était qu’étincellement, les sables, les eaux, le sel.... Par moments, un flamant rose se soulevait du milieu des enganes, volait, lourd, semblait emporter à son flanc un peu du rouge de l’eau et du ciel,—puis se reposait au bord des eaux luisantes.

Les goélands étaient comme les blancs oiseaux de rêve de ce pays d’enchantement. Ils s’asseyaient par bandes, pareils à des colombes couveuses, sur les vagues de la mer au large, ou sur les sables chauds, ou sur les étangs.

Et là -bas, dans le nord-ouest, Renaud cherchait de l’œil la haute terrasse carrée du Château d’Avignon, où montait quelquefois Livette pour voir si, dans la plaine, elle n’apercevait pas Blanchet et la lance droite de son bon ami Renaud.

Renaud, tout à coup, arrêta son cheval et regarda fixement un point noir qui se mouvait sur la mer, s’abaissant, s’élevant avec les courbes des vagues, à deux cents pas du rivage.

Il crut reconnaître une tête de femme; une tête aux cheveux noirs ruisselants d’eau, couronnés d’un cercle de cuivre, où luisaient, en pendeloques, des médailles d’Orient....

La gitane nageait, s’ébattait dans les vagues, qui, venues du fond de la mer, se soulevaient, rares, lentes. Elle y glissait comme un congre, heureuse de sentir sa peau caressée par les souplesses de l’eau salée. Elle avait des ondulements pareils à ceux de la mer elle-même; elle serpentait comme ces algues que fait ondoyer la force des houles. De loin en loin, la vague plus lourde et plus haute arrivait contre elle. Elle lui faisait face, étendait, à la manière des plongeurs, au-dessus de sa tête baissée, ses mains rapprochées en pointe, et entrait horizontalement sous la lame large qu’elle traversait de part en part.

Du haut de son cheval, Renaud voyait la tête brune émerger de l’autre côté de la lame bombée qui, en arrivant le long du rivage, se contournait en volute blanchissante, s’écroulait aussitôt en neige d’écume, s’étalait enfin sous lui, sur le sable, en minces nappes transparentes qui se surmontaient l’une l’autre, toutes pailletées d’étincelles. Il ne voyait pas distinctement le corps de la nageuse. A peine, sous les transparences de l’eau limpide, en apercevait-on les contours fuyants, qu’ils se voilaient aussitôt d’ondoiements et de reflets.

Tout à coup, la nageuse se dirigea vers la terre, parut prendre pied, et, élevant un bras hors de l’eau, fit à Renaud signe de s’en aller, avec des cris:

—Passe ton chemin!

Mais lui qui, jusque-là , regardait avec curiosité, sans colère aucune, fut, à ce mot, pris d’irritation. Il n’avait rien oublié, certes, des plaintes de Livette contre la bohémienne. Il n’y avait pas huit jours que la tzigane avait rendu au Château d’Avignon sa visite menaçante. Seulement, dans cette lumière, dans cette beauté du soir, Renaud s’était senti le cœur paisible, et il avait reconnu la reine bohême sans émotion. Peut-être une curiosité dominait-elle en lui, qui le poussait vers cet être étranger, mystérieux, surpris au bain, dans la grande solitude du désert et du soir; une curiosité de voyageur pour un animal inattendu et de chrétien pour une femme païenne. «Passe ton chemin!» Cette injonction qu’une voix de femme lui lançait de loin, le blessa tout à coup, à l’endroit de son cœur où était le souvenir de Livette menacée par la tzigane.

—Ah! c’est toi, cria-t-il, c’est toi qui vas au seuil des portes faire peur aux filles qui restent seules! qui fais des menteries et des singeries pour les forcer à te donner ce qu’elles te refusent! Que cela ne t’arrive plus, voleuse! ou tu sentiras le bois des fourches à foin et celui des tridents à vaches!

La reine, insultée, eut dans tout son être un sursaut de rage folle.... Si elle eût été près du gardian, elle eût sauté à sa gorge tout droit, comme un serpent qui se détend en flèche et se fixe à sa proie. Elle se sentit pâlir, eut un redressement de tout son corps, et, cambrée, comme la couleuvre qui menace, la tête un peu en arrière, elle avança vers le cavalier... mais qu’elle en était loin!

—Ah! ah! lui cria-t-il, tu t’approches pour mieux entendre! Viens donc, païenne, viens! on s’expliquera! Au souvenir de Livette menacée par cette femme, la colère le prenait.... Ce n’étaient pas des chrétiens, ces gens de Bohême, mais tous des voleurs, des bandits.... On raconte qu’aussi bien ils mangent de la chair humaine, de la chair d’enfant, lorsqu’ils n’en trouvent point d’autre. Comment auraient-ils, si souvent, sans cela, des quartiers de chair saignante dans la marmite?... Ah! race de loups! race de renards maudits!

—Avance! cria-t-il encore.

Elle avançait en effet, mais péniblement, ayant à repousser l’eau pesante devant elle, à chaque pas. Elle n’avait pas encore les épaules hors de l’eau; et—sous l’eau—elle aidait sa marche en ramant des deux bras. Si elle se fût mise à la nage, elle eût fait plus vite le même chemin, mais elle n’y pensait même pas. Elle songeait à bien autre chose!

Renaud, machinalement, jeta un coup d’œil sur le rivage, derrière lui, et aperçut à quelques pas, hors des atteintes de la vague, en tas,—et son tambour de basque jeté dessus,—les hardes de la bohémienne; puis il reporta ses regards vers la femme qui s’avançait contre lui. Elle avait maintenant de l’eau jusqu’aux aisselles, et il vit, alors seulement, qu’elle se baignait toute nue.

Son buste, lentement, émergeait. A cent pas du rivage, elle n’eut plus de l’eau que jusqu’aux genoux. Elle était belle. Son corps, ferme et svelte, était bien jeune. Très cambrée, elle semblait marcher au combat sans aucune idée de pudeur. On l’attaquait: elle courait à l’agresseur, voilà tout. Ses poings étaient fermés, ses bras légèrement repliés, sa tête toujours un peu en arrière. Toute sa démarche était menaçante. L’eau roulait en perles brillantes de sa nuque à ses pieds, sur tout son corps bronzé, d’un fauve sombre. Sa poitrine, bombée, tendue en avant et comme offerte, semblait prête à recevoir, telle qu’un bouclier magique, des coups qui resteraient impuissants.

Le gardian demeurait immobile d’étonnement. Il regardait venir à lui cette femme qui, ainsi vue, jaillissant hors de l’eau, entourée de blancheurs d’écume, avec sa couleur étrange, lui paraissait un être surnaturel.

Que venait-elle faire? Elle avançait, hardiment agressive, et, dans son esprit de sorcière, il y avait sans doute bien des ruses méchantes.

Ne s’était-elle pas courbée un instant, comme pour ramasser, au fond de l’eau, des cailloux à lapider son ennemi? En avait-elle dans ses deux poings qu’elle tenait crispés? Non, les sables de la Camargue vont très loin sous l’eau, s’abaissant en pentes très douces, sans que le pied nu du nageur y puisse rencontrer le moindre galet.