JEAN AJALBERT
de l’Académie Goncourt

Au cœur
de l’Auvergne

PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, Rue Racine, 26

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur :

  • DIX ANNÉES A MALMAISON.
  • LE BOUQUET DE BEAUVAIS.
  • RAFFIN-SU-SU.
  • SAO-VAN-DI, roman.
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Chez d’autres éditeurs :

ROMANS ET NOUVELLES

  • EN AMOUR, épuisé.
  • LA TOURNÉE.
  • LE P’TIT, épuisé.
  • LE CŒUR GROS, épuisé.
  • CELLES QUI PASSENT, épuisé.
  • BAS DE SOIE ET PIEDS NUS, épuisé.

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  • FEMMES ET PAYSAGES, épuisé.

THÉATRE

  • LA FILLE ÉLISA, pièce en 4 actes, tirée du roman de E. de Goncourt.
  • A FLEUR DE PEAU, 1 acte, en vers.

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  • L’AUVERGNE, couronné par l’Académie française, épuisé.
  • VEILLÉES D’AUVERGNE, épuisé.
  • NOTES SUR BERLIN, épuisé.
  • LES DESTINÉES DE L’INDOCHINE.
  • LES NUAGES SUR L’INDOCHINE.
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  • LA FORÊT NOIRE, épuisé.
  • QUELQUES DESSOUS DU PROCÈS DE RENNES, épuisé.

Il a été tiré de cet ouvrage :
Trois exemplaires sur papier du Japon et trois exemplaires
sur papier de Hollande non numérotés
et dix exemplaires sur papier du Marais
numérotés de 1 à 10

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1922, by Ernest Flammarion.

A CHARLES-JEAN AJALBERT

à un fils de l’Auvergne
engagé volontaire
tué à Vauquois
le 26 novembre 1914

Au cœur de l’Auvergne

CHAPITRE PREMIER

Une enfance auvergnate : Du mont Valérien au Plomb du Cantal. — Les colonies « de patois ». — La malle à musique : cabrette et bourrée. — La mort de l’habillé de soie. — Le « siège de Paris » ; du baraquement à la cave. — Au « pays ».

C’est presque des mémoires !

Déjà !

Pourtant les souvenirs qui dévalent vers moi, de la Montagne natale, ont des visages de jeunesse sans rides ! Cela date tout de même de vingt, trente, quarante ans, — de toujours ? Non, de tout à l’heure, de tout de suite ! Comment situer au passé la floraison d’enthousiasmes et d’admirations dont le temps n’a pu tarir le parfum ni crisper les pétales…

Oui, je m’en souviens comme d’hier, de notre première rencontre avec l’Auvergne…

Car, je n’y suis pas né, dans la montagne que je proclame natale ! J’ai dû aller à elle, — après avoir vu le jour, le demi-jour, plutôt, sous le plus morne ciel de banlieue, à Levallois-Perret ! Encore, je me vante ! Cette commune n’existait pas, en 1863. Ses terrains vagues dépendaient de Clichy-la-Garenne, dont la Mairie eut la charge de recevoir les déclarations relatives à mon humble état-civil…

J’entends bien, tout de même, être assez pur Auvergnat. Mes parents descendaient, c’est le cas de le dire, du plus haut du Plateau Central, de Brezons, de Cézens, à l’épaulement du Plomb, — et n’avaient quitté le pays qu’après leur mariage. De pauvre origine, ils n’avaient point assez fréquenté la courte école de village pour y perdre le patois ! A Paris, à mesure qu’ils prospéraient dans leurs entreprises, c’étaient des parents, des amis, que les Auvergnats faisaient venir à leur service. Métiers et professions se monopolisaient, spécialisés aux cantons dont les originaires s’y étaient adonnés d’abord. Par ici, se dirigèrent les ferrailleurs ou les marchands de chiffons. Par là, s’accoutuma l’exode des frotteurs ou des hôteliers. Les nourrisseurs s’espaçaient aux barrières. Un peu partout, si j’ose cette image, les charbonniers faisaient la boule de neige. Autant de colonies où se perpétuait le patois, où il se localisait avec ses prononciations et ses variantes d’Aurillac, de Murat, de Saint-Flour. Dans nombre de commerces, les compatriotes formaient souvent toutes les relations et la clientèle. Aussi le patois était-il pratiqué autant que dans les hameaux délaissés. A cette persistance fidèle de la langue première apprise, il y avait sans doute d’autres raisons que la commodité de l’habitude, et la défiance du français moins familier : la tâche allégée aux accents de la race, l’exil engourdi à l’haleine du terroir. Les mots étrangers ne sont que des signes sonores des lèvres. Il sourd une âme vivante et profonde de la syllabe jaillie au berceau.

Ma mère ne me parlait jamais autrement…

Puis, à maintes occasions, il y avait table commune, et la fête n’aurait pas été réussie, sans accompagnement de la cabrette, toujours prête à mener le bal. Dans bien des malles à couvercles de poil, la musette faisait partie du bagage du montagnard dont elle constituait, avec le couteau de poche, les plus chères reliques ! Qu’elle m’en imposait, à se gonfler, l’outre mystérieuse, dans son magnifique corsage de velours rouge ! La musique n’en est point des plus suaves. Pourtant, aiguë et chevrotante, il n’y a que cette voix d’en haut pour détourner les convives des formidables festins où défilaient à peu près exclusivement farinades, salaisons et fromages de là-bas ! Certes, il fallait bien « la bourrée », pour leur faire laisser le boire et le manger ! Mais que la cabrette attaquât « la Marianne » et le silence s’imposait comme à la célébration d’un rite, et toutes les jambes étaient debout à l’appel de la danse atavique…

Ce patois hirsute, cette musiquette primitive, je n’entends que cela autour des Saint-Jean et des Saint-Pierre, qui étaient les prénoms des trois quarts de nous tous, ou des réveillons dont, gamin, je ne voyais guère que les préparatifs ; mais quelle fête déjà ! Aux approches de la Noël, grand arrivage de farine de blé noir, pour les bourriols, de tome fraîche pour la truffado, de noix, de châtaignes.

Le spectacle espéré, c’était l’égorgement d’un porc, engraissé depuis des mois. Car, l’on « tuait » et l’on « salait » à la maison, étant assez nombreux pour venir à bout d’un habillé de soie, sans que le lard eût le temps de rancir ! Cela me faisait peur et pitié, la bête bien lavée, rose et blonde, les pattes ligotées, maintenue par deux hommes dont les genoux l’écrasaient et l’immobilisaient, pendant que le tueur lui plongeait le coutelas dans la gorge. Après les hurlements terribles, les grognements, puis les râles avaient cessé ! Le sang cramoisi giclait dans une terrine inclinée par une servante. Je ne comprenais pas qu’une telle fontaine rouge pût jaillir et couler autant de cette panse inerte, sur la jonchée de paille, bientôt enflammée. On flambait longuement l’animal, je ne perdais pas un détail de la truculente opération, et, plus d’une fois, je rêvais de ces scènes de meurtre, d’incendie et de ripailles. Deux ou trois jours, la cuisine était décorée de guirlandes de boudins, de saucisses, d’andouillettes, pendant que l’on descendait à la cave les quartiers de viande, qui s’empilaient dans la saumure d’une cuve au couvercle pressé de lourds pavés.

Ces chants, ces danses, ces agapes au « vin du pays », je ne devais pas leur trouver plus de couleur locale, par la suite, aux lieux mêmes d’origine. Certes, je n’étais guère en âge d’apprécier ces puissantes victuailles, et le « blanc » ou le « rouge » dont on les arrosait ! Le fumet seul en passait sur mon assiette d’enfant, encore aux soupes légères et aux plats moins massifs ! Et c’est de mon lit, le plus souvent, que j’entendais, en m’endormant à sa cadence martelée, danser la bourrée.


Voilà des peintures qui pourront sembler puériles et qui devraient s’être quelque peu atténuées à la longue ? On comprendra qu’elles aient gardé, chez les bambins de cette époque, toute leur fraîcheur, par contraste avec d’autres visions d’une implacable netteté. Après ces gras et joyeux réveillons de mes cinq et sixième années, qu’il fut désolé celui de 1870, où les suburbains avaient dû rentrer dans Paris, pour le Siège ! Ah ! dans les baraquements qui nous servirent d’abord de refuge, au Champ-de-Mars, on ne tua pas de cochons, cet hiver cruel et froid, de famine et de mitraille, dont je me rappelle l’affreux pain qui se délayait en sable et en issues, et sentait le paillasson ! En guise de cornemuse, c’est le canon prussien qui menait la danse, — et la première fois que l’on me conduisit aux Champs-Élysées, cent mille hommes y parlaient allemand sous le casque à pointe…

Mais ce serait tout un volume de sensations qui ne me seraient guère personnelles, — la guerre ! et puis, la Commune ! A peine avions-nous réintégré notre demeure de l’autre côté des fortifications, que la bataille tonna entre Versailles et Paris, par-dessus nos têtes. Il fallut loger dans les caves, où nous jouions aux billes avec des biscaïens, dont il n’était pas difficile de s’approvisionner. Le Mont-Valérien dominait la bataille de ses éruptions meurtrières. Quand on me montrait et m’expliquait les volcans éteints de notre province qui, dans la nuit des temps, avaient jeté feu et flamme, ils ne s’emparaient pas de mon imagination. Je les tenais pour des « Mont-Valérien » hors d’usage. La montagne, comme la vie de la montagne, cela m’était familier. Je n’eus point d’étonnement au patois, à la cabrette, à la bourrée, aux assiettées de choux et de lard fumant ; quand, aux dernières semaines sanglantes, mes parents remontèrent au pays, je n’y fus pas dépaysé.

A Brezons, que je n’avais jamais vu, je me sentais, enfin ! chez nous…

CHAPITRE II

Les émigrants d’Auvergne : La terre quittée. — La route d’Espagne. — Le pâtre Gerbert. — Les Pèlerins de Saint-Jacques. — « Chineurs et roulants », d’Arsène Vermenouze. — « L’air » d’Auvergne.

Quand je vous dis que je suis Auvergnat !

L’Auvergnat authentique n’a rien de plus pressé que d’émigrer…

Aussi, ne m’en suis-je pas privé. Dans la fougue de la jeunesse, j’aurais voulu parcourir l’univers d’une traite… Ah ! les folles et généreuses impatiences, où l’on se jette à toutes les extrémités de l’espoir ou du découragement ! Quelles tempêtes où se meurtrissaient mes rêves, parce que la France n’était pas aussi radieusement grande, la République aussi hautement intégrale, les hommes aussi purement désintéressés que pouvait le souhaiter un idéal en partance pour l’absolu. A des heures troubles, la patrie m’était irrespirable. Je ne me sentais libre qu’aux rivages imprévus où rien ne me rappelait la terre quittée comme un esclavage aux fers étroits. Délibérément, j’aurais accepté — pour combien de temps ! — l’existence primitive du fleuve et de la forêt, le cœur neuf, l’esprit raclé des enduits de la civilisation. Sous l’éblouissement du soleil tropical au milieu d’une peuplade douce et belle, je me disais : Pourquoi pas ici ? Et, sans doute, j’étais sincère, à telle minute, malgré ce qu’il entrait inévitablement de littérature dans mon nihilisme nomade…


Cette manière d’émigrer, dans les nuages, n’est point celle ordinaire de nos compatriotes. Ils ont l’émigration plus pratique, s’expatriant de par la force des choses, le climat hostile, le sol récalcitrant, le penchant au gain, — non pour les joies de l’aventure.

Où va l’Auvergnat, le travail l’enchaîne. Naguère il ne s’en distrayait qu’avec ses frères d’exode, échappant aux tentatives étrangères, à l’influence des villes. De Paris, de Madrid, il ne connaissait que sa boutique, les trajets de son négoce. Il épousait une Auvergnate. Absorbés dans la tâche commune, ils envoyaient les enfants à élever aux grands-parents, au village où ils projetaient de retourner eux-mêmes plus tard, souvent trop tard…


L’émigration continue ; la descente s’est multipliée. Mais, petits ou grands, l’on ne se soucie plus de remonter… Ceux qui s’enrichissent s’implantent aux lieux de leur fortune et de leurs intérêts. Quant aux autres, les difficultés matérielles les retiennent, et ils ont vite fait d’être prisonniers à jamais du salariat absorbant des vastes agglomérations. Il n’y a plus qu’une toute petite moyenne aisée pour revenir se fixer au pays. Et le moraliste et le régionaliste se lamentent de l’abandon des campagnes simples et saines pour les capitales dévorantes.

La route d’Espagne fut une des plus anciennement suivies par nos compatriotes. L’émigration date de loin et se réclame de devanciers illustres : sur la fin du Xe siècle, Gerbert, élevé au monastère de Saint-Géraud d’Aurillac, se rendait à Cordoue, Gerbert dont le génie précurseur s’empara, pour l’augmenter prodigieusement, de tant de découvertes personnelles, du trésor de sciences révélées au delà des Pyrénées, Gerbert, le pâtre de Belliac qui deviendra Sylvestre II, Gerbert dont Jean-Baptiste Veyre a chanté la rustique et précoce enfance, l’immense destinée :

Au pied d’un monticule[1]

Était une maisonnette ;

Là, dans l’indigence

Un enfançon naquit.

On dit qu’à sa naissance

En signe de puissance

Trois fois le coq chanta…

Et Rome l’entendit…

[1] Ol pèd d’un putchotel…

(J.-B. Veyre, Piaoulats d’un reipetit).

Quel trajet de l’humble naissance au plus vaste savoir d’alors, de la baguette du pastour à la crosse pontificale, après ce départ où le jeune voyageur doit improviser un pont avec son bouclier pour faire passer son cheval sur une passerelle disjointe. Car, l’expédition ne se faisait pas sans encombres, à entendre la complainte romane des Pèlerins que la Confrérie de Saint-Jacques dirigeait annuellement d’Aurillac vers Compostelle de Galice, où l’abbaye Saint-Géraud entretenait l’église, le prieuré, un hôpital de la Vierge Marie au Mont Ebroarinus :

CHANSON DES PÈLERINS DE SAINT-JACQUES[2]

[2] Canso dels Pelegrins de San Jac

Sem pelegrins de vila aicela

Que Orlhac proch Jordan s’apela :

Avem laissatz nostres parens,

Nostra molhers et nostras gens,…

« Nous sommes des pèlerins de la ville — qu’on nomme Aurillac près Jordanne ; — nous avons laissé nos parents, nos épouses et tous nos gens,

Pour aller en plus grande troupe — voir Saint Jacques de Compostelle. — Le Christ qui de droit fait envers — veuille enrichir beaucoup mes vers !

De notre ruelle et maison — près du moûtier de Saint Géraud — nous fûmes tous à la paroisse — afin d’y prendre nos coquilles.

Nous y priâmes dame la Vierge — de nous mettre en son paradis — et nous exempter du péage — pour bien faire le saint voyage.

Quand nous fûmes là-bas, à Bayonne, — tout près des pays espagnols — il fallut changer bel argent — pour écus et monnaie grossière.

Quand nous fûmes à Vittoria, — nous vîmes la verdure en fleurs : — joyeux, nous cueillîmes lavande, — thym en un pré, et romarin.

Quand nous fûmes sur les ponceaux, — comme ils tremblèrent, au passage qu’on fit ! — Nous croyions mourir : « Paix ! Ah ! paix ! — Sauve les pèlerins, saint Jacques ! »

A Burgos, une confrérie — merveille étrange nous montra : — dans son église, à grands frissons, — un crucifix suait sa sueur.

En pleine ville de Léon, — nous chantâmes une chanson, — et les dames en abondance — venaient ouïr les fils de France.

Arrivés aux monts Asturiens, — les pèlerins eurent grand froid ; — à Salvador, nous adorâmes — jour et nuit un clou de la croix.

Quand nous fûmes à Rivédièr — des sergents voulurent mettre en prison — jeunes et vieux ; mais les Auvergnats firent : — nous sommes pour Géraud et pour l’Abbé !

Devant le juge, nous le dîmes — que pour prier Dieu nous venions, — non pour faire mal ni dommage. — Le juge dit — « Paix ! bon voyage ! »

Nous sommes en Galice. O Saint Jacques, — garde les pèlerins des péchés. — Et donne-leur fromage et blé — pour qu’ils en fassent force deniers.

Prions pour Monseigneur l’Abbé — qui nous a tous réconfortés — Dans la maison sur la montagne — De pain, de vin et de provisions[3].

[3] Selon le texte de M. René Lavaud, dans les Troubadours cantaliens, qui juge cette version la meilleure de toutes et la plus ancienne.

« A quelle époque remonte cette chanson ? La version imprimée ici paraît être du XIVe ou du XVe siècle. Mais il est très possible que le premier texte ait été beaucoup plus ancien.

« Le texte actuel est presque partout d’une langue très pure et très classique ; et il est très facile de faire réapparaître çà et là, sous la graphie modernisée, la forme ancienne.

« Pour le fond, s’il conserve une grande naïveté d’inspiration, il témoigne aussi d’une certaine maîtrise. Populaire par destination, cette pièce a dû être composée par un des clercs ou des prêtres qui faisaient partie du pèlerinage. Les pèlerins avaient l’habitude de chanter, aux étapes, des chansons destinées à leur attirer la bienveillance et les largesses des auditeurs. Ainsi firent-ils dans la ville de « Léon » devant de nombreuses dames (strophe X). La chanson chantée à Léon n’était pas la nôtre, puisque le voyage n’était pas terminé, et ne pouvait encore être narré jusqu’au bout, comme il est fait ici. La chanson actuelle comprend l’entrée à Saint-Jacques et l’accueil généreux fait par « Mgr l’Abbé ». Elle a dû être chantée à Saint-Jacques même, et pendant les étapes du retour à Aurillac. »

Il n’y a guère qu’un demi-siècle que le trajet s’accomplit plus aisément. Arsène Vermenouze a fixé en traits expressifs la peinture de ces chevauchées d’autrefois où nos cadets cantaliens ignoraient le chemin de fer :

L’ESPAGNE[4]

[4] En plein vent (Sonnets d’Auvergne), 8 v. Stock, éditeur, 1900.

Nos émigrants d’antan étaient de fameux hommes.

Ils allaient en Espagne à pied : les plus cossus

S’achetaient un cheval barbe, montaient dessus

Et partaient. Travailleurs, ardemment économes.

La plupart, au retour, rapportaient quelques sommes

Quadruples et ducats, dans la veste cousus

Et qui, par la famille, étaient les bien reçus.

Alors, on n’était pas douillet comme nous sommes

Après tout un long jour de fatigue, on avait

La selle du cheval pour unique chevet ;

On partageait un lit de paille rêche et rare

Avec des muletiers, grands racleurs de guitare

Des arrieros, nourris de fèves et d’oignons

Et l’on dînait avec ces frustes compagnons

II

Le même plat pour tous, pour tous la même gourde

Pleine d’un vin épais qui sentait le goudron

Et, tous, l’on s’empiffrait à même le chaudron

De pois chiches très durs et de soupe très lourde.

Autour du puchero l’on s’asseyait en rond

Et chacun racontait son histoire ou sa bourde,

Trop heureux quand un merle, une alouette, un tourde

Venait corser un peu le menu du patron.

L’escopette pendue à l’arçon de la selle

Et fiers de n’avoir guère allégé l’escarcelle,

Les émigrants étaient dehors au point du jour.

Par des sentiers poudreux, ou des routes fangeuses

Contemplant les sierras lointaines et neigeuses

Et vibrants sous la joie immense du retour.

III

Par les grands steppes nus de la Castille plate,

Ils allaient, sans jamais regarder l’Occident,

Même à l’heure sublime où le soleil ardent

S’y noie, en une mer de pourpre et d’écarlate.

Car ce n’est pas là-bas qu’est la terre Auvergnate,

C’est vers le nord ; là-haut, l’Auvergne les attend :

L’Auvergne !… A leur regard avide et persistant

Le vert frais et riant du doux pays éclate.

Eh ! que leur font Madrid, Burgos, Valladolid ?

Ils y passent, sans même y coucher dans un lit

Et chevauchent, des jours entiers, sans voir un arbre,

Sous un soleil de feu, — des montagnes de marbre

Où l’aigle plane au fond d’un ciel d’azur et d’or

Et toujours leur regard se tourne vers le Nord.

IV

Enfin, ils vont toucher la côte cantabrique

Et voici les versants pyrénéens français ;

Tout poudreux et tannés par le vent, harassés,

Ils ont, sous leur chapeau, des teints couleur de brique.

Mais un léger zéphir, venu de l’Atlantique,

Leur apporte une odeur de France : c’est assez !

Oubliant la misère et les labeurs passés,

Ils s’enivrent, joyeux, du parfum balsamique.

Et bien que n’étant pas, certes, de très grands clercs,

Ils ont de jolis mots, des mots naïfs et clairs,

Pour exprimer leur sentiment en l’occurrence.

C’est égal, dit l’un d’eux, je ne sais d’où ça vient,

Mais il n’est nul pays, dans le monde chrétien,

Non, nul pays, qui sente aussi bon que la France.

V

Or, un matin, le chef du groupe, un vieux barbu

S’arrête : à l’horizon, dans le ciel doux et pâle,

La chaîne du Cantal, toute entière, s’étale ;

Voici la dent du plomb, ce colosse trapu,

La corne du Griou, le pic svelte et pointu,

Le puy-Mary… C’est bien la montagne natale

Et ces gens, de nature un peu fruste et brutale,

Ces Arvernes, au front volontaire et têtu,

Ces âpres « chineurs », ces « roulants » aux dures âmes,

Se mettent à pleurer soudain comme des femmes,

Sans se cacher, leurs pleurs s’écrasant sous leurs doigts.

Oubliant l’espagnol, ils clament en patois :

« Quoi l’Ouvernho ; li som ![5] » et tous, à perdre haleine,

Brandissant leurs chapeaux, galopent dans la plaine.

[5] C’est l’Auvergne ; nous y sommes !

Nul pays qui sente aussi bon que la France, disait Vermenouze, pour la rime ; car il voulait dire l’Auvergne. Ainsi humait l’air natal le troubadour Pierre Vidal :

Ab l’alen tir ves me l’aire

Qu’en sent venir de Proenza.

(Avec l’haleine, j’attire à moi l’air que je sens venir de Provence.)


Aux forêts de l’Asie paradisiaque, j’ai respiré les essences triomphales, après quoi nos fleurettes des champs ne devraient plus rien sentir ?

Dès Eygurande, à travers les stores baissés et les vitres closes, quand le train roule à travers le vent cantalien, j’ai toujours été réveillé par l’odeur distincte du pays, les poumons soudain dilatés d’une avidité d’absorber l’espace ! Ce ne sont plus les parfums qui violentent, les aromes qui étourdissent, rien que l’air net et pur avec le goût de l’eau vaporisée aux cascades, et de l’herbe fauve sur le basalte et, près des villages, quelque fumée au toit matinal, des bouffées de l’étable qui s’ouvre, le pain sortant du four, qui ne sont pas du même bois, des mêmes bêtes, de la même pâte qu’ailleurs et dont nous démêlerions la saveur à travers le bouleversement d’une fin du monde et d’une nouvelle création :

C’est l’Auvergne, nous y sommes !

CHAPITRE III

Le premier voyage. — Pendant la Commune. — Le retour au Village : à l’aube de la mémoire. — Le ruisseau de Brezons.

Je n’ai pas souvenance de mon arrivée à Brezons. J’ai dû y tomber endormi. Lorsque je fus réveillé, c’est comme si j’en avais toujours été, familier avec les grands parents dont j’entendais la langue, avec les montagnards pareils aux émigrants qui, à chaque automne, entraient chez nous, remplaçaient les gars partant pour le régiment.

Je ne me rappelle pas mon arrivée…

Mais la fuite de Paris, aux derniers jours de la Commune, comment l’oublier !

Mon père, — de la Garde nationale pendant le siège, — ne s’était pas enrôlé parmi les fédérés. Aux réquisitions, il prêtait chevaux, voitures, tout le matériel commercial dont il disposait ; mais il ne donnait point de sa personne. On exigea qu’il endossât la vareuse insurrectionnelle, qu’il prît le chassepot. Il s’y refusa. Il échappa à la perquisition de nuit dans les caves transformées en logements, où je fus dressé de terreur, à des lueurs farouches de lanternes, à des voix menaçantes, à des baïonnettes éventrant les lits, fouillant dans tous les coins ; ma mère devait guider la sombre horde, aux commandements avinés du forgeron, du blanchisseur, qui avaient dénoncé le voisin comme pactisant avec Versailles. C’était faux. Mais, à la vérité, nous avions favorisé le départ des gendarmes qui habitaient l’immeuble contigu, dont les jardins étaient ouverts aux jeux de tous les gamins du quartier. Ne voulant point abandonner leurs armes et leurs uniformes, ils les avaient enfouis dans notre cour, dépavée et repavée, sous les fumiers ! Mais le grief du blanchisseur et du forgeron était plutôt que l’on faisait ferrer les chevaux et laver le linge ailleurs que chez eux. Naturellement, je ne sus ces choses que plus tard ! Ce que j’ai retenu, de moi-même, c’est la journée d’angoisse où, mon père accoutré en déménageur, dans une voiture de meubles, nous franchissions à Saint-Denis les lignes prussiennes.

Puis, le chemin de fer, le compartiment qui emportait les rescapés du siège, et de la Commune.

Et, c’est l’Auvergne, et je suis à Brezons…


Dès lors, où que je sois dérivé par les courants de l’existence, j’ai un pays, — le patrimoine intangible où ne mordront pas les plus cruelles vicissitudes… J’en ai quitté, après quinze, vingt mois de premier séjour, et n’y suis retourné qu’à deux étés de vacances scolaires ; depuis un quart de siècle, plus une fois, alors que je ne cessais de parcourir le Cantal.

Voici que, revenu de loin et de presque tout, j’ai voulu revoir Brezons… J’ai voulu ? Non, j’y ai été ramené par la force de l’attache jamais rompue…

Le patois, qui ne m’a pas coûté une leçon, appris avec les pâtres, en grimpant lever des nids aux branches périlleuses, ou traquant la truite imprenable de nos mains d’enfants, écorchées aux pierres du ruisseau ;

Les cerises mangées à l’arbre, dans le pré tout enflammé de canicule, les airelles bleues frissonnant dans le mystère des sous-bois ;

La vipère, détendue comme un ressort, debout et sifflante, à travers les pierrailles et la bruyère ;

Le clocher de rouille et de mousse où, par l’escalier disloqué, le sonneur nous laissait suivre et prendre le bout de la corde traînante, à la fin des sonneries…

La jument docile à nos plus turbulentes équitations ;

Les tranches de pain noir, l’écuelle de lait caillé sur les marches de l’oustau, à la rampe de bois vermoulu…

Que de puérils souvenirs, demeurés avec toute leur fraîcheur, à l’aube de la mémoire…

En vérité, le passé ne nous lâche pas. On ne déracine pas le piquet où nous sommes noués comme des chèvres par une corde plus ou moins longue, plus ou moins lisse, qui prête quelque temps, et quand nous sommes au bout, croyant encore dévider de la bobine, a cessé déjà de s’allonger et se renroule par le même manège, de plus en plus réduit, pour nous ramener au point de départ, au centre du néant…

Brezons ! Oui, je suis Auvergnat, puisque l’ayant délaissé toute la vie, il me semble qu’après je ne saurais être bien qu’ici, à l’angle du verger, sur ce quartier de roc où s’adossait la grange, au bord de la route qui, du fond de la commune, à l’étranglement de la vallée, ne conduit plus nulle part ; elle s’arrête, comme à bout de souffle, d’avoir tant monté à la poursuite de cimes qui, toujours, se reculent…

Sur ce chemin des nuages, dans ce paysage tourmenté, aux gestes tendus vers les sommets, où j’essayais mes premières escalades, je souhaiterais boucler la boucle de mon circuit terrestre. Cette fois, ce serait vraiment les grandes vacances…

Oui, une borne, mon nom, et rien qu’une ligne :

Il aima le ruisseau de Brezons.

CHAPITRE IV

L’enfant pâle : De J. F. Raffaëlli à F. Coppée. — Paysages « impressionnistes ». — La montagne retrouvée. — La « grammaire » de Bancharel. — Les précurseurs de « l’École Auvergnate ».

Il y a trente ans, sur la fin de mes études à Condorcet, j’obtins d’aller me soigner en Auvergne.

J’étais pâle, le cœur à soubresauts, hanté profondément d’une phrase trop souvent entendue : « Les jumeaux, ça ne va pas loin, ça reste toujours fragile… » Or, j’avais survécu au frère mort tout jeune, — mais je croyais peu à une longue durée…

Cependant, d’instinct, j’avais choisi le remède. Aux falaises basaltiques de Vic-sur-Cère, le vent du haut ramonait mes poumons encrassés de banlieue. Les courses en montagne fortifiaient les muscles paresseux, vivifiaient le sang pauvre. Mais, surtout, je fixais, solidement, mon statut moral auvergnat.

Pour beaucoup j’ai quitté le pays, je suis descendu vers Paris. C’est le contraire : né loin de mon village natal, il m’a fallu remonter…


Eh ! oui, j’ai d’abord « chanté » les plaines de détritus et de gadoue, les arbres de fil de fer, les horizons fuligineux chers à Jean-François Raffaëlli, mon voisin des berges d’Asnières, l’accueillant ami des débuts. A petites touches impressionnistes, en vers démesurément libres, — c’était vers 1880, où commençait de se dilater l’alexandrin aux premiers feux du symbolisme, — je m’efforçais d’annexer à la poésie française, — pas plus ! — la contrée où régnait l’admirable peintre de ces ciels souffreteux sous lesquels ahane le travailleur des usines, et trône le rôdeur des fortifs et des terrains vagues ! La banlieue à la mode des Goncourt, de J.-K. Huysmans, de François Coppée, où, par la campagne élimée, jonchée de vieux chiffons et de tessons de bouteille, grouille une humanité de misère, de rebut, et de vice ! Parfois, une bouffée de jeunesse, une volée d’ouvrières avec des rires et la romance du jour ; mais la cloche appelle, et les prisonnières ont disparu, derrière les lourdes portes de la fabrique…


Comme ce décor de barrière se retire vite de ma vie, à l’éblouissement des sublimes aspects de la montagne, — de mon cœur gagné à la haute nature…


(Des yeux charmants s’entr’ouvrent du lointain passé, graves de mélancolie et de reproche : n’ai-je pas connu, par ces guinguettes à canotiers, la première aventure ? par ces ruelles de faubourg, la marche triomphale de la vingtième année, accompagnée d’orgues de Barbarie sous les fenêtres, de clairons et de cors de chasse par les glacis et les fossés ! Soirs divins où l’on se moque bien que ce soit le cornet d’un tramway qui scande les aveux impérissables ! Non, je ne vais pas renier les heures enchantées, — il n’en sonne pas tant à l’horloge inflexible dont l’aiguille ne retourne jamais en arrière, — là-bas, au fond de ma mémoire encombrée, au bout du jardin où il a poussé de tout, ah ! s’il était permis de revenir sur ses pas, que j’irais droit sans me tromper, au mur de lierre, à la haie d’épine-vinette, à la tonnelle de chèvrefeuille, d’où mes plus chers souvenirs se penchent sur les mille miroirs brisés de l’eau du fleuve…)


J’en devenais injuste, détestant tout ce qui n’était pas la montagne retrouvée, délaissant mes poètes et mes maîtres d’hier, et tirant une révérence aux camarades de la génération symboliste et décadente. Désormais, j’escaladais et dévalais par les puys et les plombs, et le patois des bouviers me tenait lieu de littérature ; la plus traînante banalité reprenait un goût d’inédit, en passant dans une locution indigène. Enfin, ce fut par les dialectes cantaliens que je parvins aux grands félibres du Languedoc, de Gascogne et de Provence, et c’est par Aurillac que je m’acheminai vers Maillane…


Comment pourrais-je omettre d’en noter ma reconnaissance à ce brave petit livre d’Auguste Bancharel : La Grammaire et les Poètes de la langue patoise d’Auvergne !

L’ouvrage vaut surtout par la bonne volonté et par la foi aux destinées de la race, — une foi pratique et agissante…

Car, les considérations linguistiques de l’auteur sont des plus aventurées ; pour lui, la langue auvergnate et la celtique, c’est tout un : voilà pour les origines. Sans doute notre téméraire philologue admettra que, par la suite, le latin et le germain influencèrent le patois, mais sans le corrompre :

De tous les dialectes divers de la langue romane, le patois seul a conservé sa pureté, sa vie. C’est encore la langue que parlaient les troubadours, les maîtres de la sobregayo companhia. Le patois a la souplesse de l’italien, la majesté retentissante de l’espagnol, l’énergie et la concision du latin, avec le molle atque facetum, le dolce de l’Ionie qu’il hérita des Phocéens de Marseille, et l’imagination de la Gascogne qui lui a donné et lui conserve ses autres richesses.

Pauvre parler de nos montagnards ! Ah ! Auguste Bancharel lui faisait la part belle. Évidemment, il exagérait ! Mais que de gratitude ne faut-il pas garder pour cette exaltation passionnée, en regard du mépris où la bourgeoisie tenait le vocabulaire du peuple qui, lui aussi, d’ailleurs, en usait « sans l’estimer ». Tournons les pages de linguistiques contestables, et voici le chapitre savoureux où sont recueillis nombre de proverbes ruraux, rudes et précis[6]. Plus loin, des chants du pays, malheureusement présentés sans ordre, alors que l’auteur était si bien désigné pour une compilation plus méthodique et définitive du folklore déjà rassemblé en maints guides et dictionnaires. Du moins, devons-nous à Auguste Bancharel un florilège local qui jalonne utilement les étapes de notre chère petite renaissance auvergnate. Grâce à cette anthologie des précurseurs patoisants de l’École auvergnate, j’ai connu Jean-Baptiste Brayat, l’abbé Bouquier, Dupuy-Granval, Jean-Baptiste Veyre. Ainsi, le médecin, le prêtre, le gentilhomme, l’instituteur, pour traduire leurs sentiments intimes et leurs impressions du terroir, avaient préféré au français de leurs diplômes officiels l’idiome de leur enfance et de leur village, spontanément, avant d’y être incités par le grand mouvement de rénovation méridionale. Ce n’étaient là que des essais modestes, d’innocentes distractions, le jeu d’amateurs s’ingéniant à tirer quelques sons d’un instrument démodé. Cependant, ces accents ne devaient pas rester inentendus. Ils frappaient des oreilles attentives, parvenaient aux abbés Géraud, Fau, Courchinoux, à Arsène Vermenouze, de qui Auguste Bancharel, leur aîné, encourageait les tentatives, par ses articles de l’Avenir du Cantal, dès 1880, par ses brochures, par les fêtes dues à son initiative, les concours de cabrette, dont il était le promoteur et où il avait imposé que les discours d’usage fussent prononcés en patois.

[6] La Grammaire et les Poètes de la Langue patoise d’Auvergne, par A. Bancharel (Aurillac, 1882).

Donc, par son action personnelle, par l’exemple de sa vie obstinée au sol natal, par sa propagande décentralisatrice, Auguste Bancharel ouvrait et facilitait la voie au félibrige cantalien. Son influence a pu orienter un Vermenouze qui hésitait et, à sa vingtième année, alignait des alexandrins romantiques à la gloire de « Surcouf » ! Que pouvait rêver de plus, dans sa casa de commercio d’Illescas, le jeune émigrant, que d’être imprimé à l’Avenir du Cantal, de collaborer avec son Directeur, leurs Rimes Patoises paraissant sous même couverture ? Ce n’est pas de ses âpres compagnons de négoce qu’il pouvait être compris ! Entre deux voyages en Espagne, de retour au pays, il tombait dans un renouveau de poésie patoisante, et il était vite gagné à la cause ! Ah ! de ce Bancharel, — qui avait assisté à la descente de Jasmin en Aurillac, vingt-cinq ans auparavant ! N’était-il pas le confident tout indiqué des inspirations littéraires du jeune compatriote. Comment « le grammairien » même n’en eût-il pas imposé à l’élève sorti des « Frères » avec un petit bagage rudimentaire. Mais il s’agit bien de controverse dialectologique pour qui portait en soi toute poésie, avec le don le plus sûr de l’expression juste, puissante et pittoresque. Le sculpteur a-t-il besoin de connaître la genèse géologique des carrières du marbre qu’il taille, l’architecte de savoir l’historique de tant de matériaux qu’il assemble ? Arsène Vermenouze ne se préoccupait guère de la filiation des mots asservis du premier coup à sa pensée ; il lui suffisait qu’ils en suivissent le jet impétueux et le rythme souple et large…

Ce n’est point un chétif honneur qui rejaillit à Auguste Bancharel, d’avoir peut-être révélé Vermenouze à Vermenouze ; en tout cas, de l’avoir, dès les premiers vers, reconnu et signalé comme un maître à ses concitoyens, plutôt indifférents et sceptiques…

CHAPITRE V

Le patois de circonstance. — Curés, médecins, instituteurs : L’abbé Bouquier ; l’abbé Jean Labouderie. Frédéric Dupuy de Grandval, chansonnier bachique. J.-B. Brayat, officier de santé. J.-B. Veyre, instituteur. — Statues et pavés de l’ours.

Des poètes de la langue patoise, écrivait Auguste Bancharel…

Des poètes ?

La langue patoise ?

C’est beaucoup dire…

En vérité, ils n’étaient pas poètes, ces médecins, abbés, instituteurs, — et très éloignés du patois authentique, par les études mêmes qui les avaient appelés tout jeunes à la ville, et confinés dans les collèges. On ne voit pas qu’ils se soient voués à la poésie, sous le feu de l’inspiration dévorante. Dans leur vocabulaire apprêté et composite, l’expression ne jaillit pas des sources de la roche ancestrale. Ils pensent en français, et ne traduisent même pas ; ils transposent. Car, traduire, c’est traire, à l’étymologie, tirer… La traduction exige une recherche d’esprit, qui amène des trouvailles. Il ne s’agit pas seulement de rendre le sens littéral des mots, mais de restituer la phrase, la locution, par des équivalences, de répondre, quand faire se peut, par les idiotismes correspondant aux gallicismes, qui sont le propre de chaque langue. Tandis que nos citadins ne font guère qu’affubler le vocable français d’une désinence patoise. Non, ni poètes, ni artistes. Ils n’eurent pas la curiosité des vieilles formes du langage traditionnel, qu’ils dédaignaient, en parvenus, du haut de leur savoir à diplômes officiels. Du parler du terroir, ils ne goûtaient plus la saveur intime. Mais, vivant au village, de par leurs professions, il leur fallait se remettre à l’unisson avec le paysan, le client, l’écolier, le fidèle. De là, ce français qui prend un pli rustique, comme la jaquette coupée par le tailleur du bourg. Ainsi, ce patois occasionnel n’apparaît-il guère qu’en des pièces de circonstances. Ce n’était là que jeux d’amateur, qu’il était excellent de rappeler, de sauver du temps, mais il ne convient pas d’accorder à ces exercices de prosodie champêtre des mérites, même locaux, qui leur manquent… C’est une erreur que de les prendre pour les représentants du patois, qui se maintenait si vigoureux et dru par toutes nos campagnes ! du patois parlé, dont on ne retrouve pas plus l’écho véridique dans leurs alexandrins de bonne volonté qu’on n’y rencontre le sentiment de la nature auvergnate, — on pourrait dire de la Nature tout court. Sans doute, ils aimaient le pays, le clocher natal, mais, littérairement ; ils ne l’ont pas vu. Leur esprit était resté ailleurs, aux dictionnaires du Collège. De la petite patrie, nous ne saurons rien par eux, ni de ses beautés naturelles, ni de son histoire, ni de son folklore.

Cependant, ces échantillons seront utiles et curieux, pour la comparaison avec une œuvre pleinement patoise et auvergnate comme celle de Vermenouze, jaillie à grand flot du sol, de la race, de la langue populaire. Nous ne les rapportons qu’à titre documentaire. Leurs auteurs ne sont pas plus des précurseurs du félibrige auvergnat qu’ils ne sont des continuateurs des troubadours. De ce que, de temps à autre, quelqu’un a discouru en fin de banquet sur le mode villageois, et que les journaux de chef-lieu ont sympathiquement reproduit cette amusette, il ne faut pas que cela prête à croire à une littérature écrite et suivie, d’une école auvergnate !


Cependant, un trait commun caractérise tous ces fragments où se retrouvent les tendances réalistes de nos montagnards, observateurs et narquois ; ce sont des moralistes pratiques.


Voici un abbé Bouquier, curé d’Ytrac et de Leynhac, dont il ne reste qu’une composition, les autres égarées par sa famille, à Calvinet, ou emportées par lui à la Martinique, où, sexagénaire, il serait allé mourir chez un neveu. Le morceau conservé, à défaut d’autres mérites, ne manque pas d’étrangeté. Le titre est en français :

Dialogue d’un curé qui personnellement

Pour gagner un procès a fait un faux serment

En dépit de son seing et de sa conscience

Et se croit dispensé d’en faire pénitence.

Si mon style trop plat dégoûte le lecteur

Qu’il corrige l’ouvrage et le rende à l’auteur.

Le Dialogue annoncé est toute une pièce, la moralité du moyen âge, à nombreux personnages réels ou symboliques, l’Ange Gardien, le Juge, le Curé, le Démon, l’archange saint Michel, qui arrive trop tard pour porter secours à l’âme en perdition, et ne s’émeut pas autrement de la victoire de Satan :

Counsoloté, moun cher counfrairé,

Bouto qué n’oben pas perdut gairé

(Console-toi, mon cher Confrère, dit-il à l’ange gardien ! Et mets que nous n’avons pas perdu beaucoup.)

En effet, le Curé n’hésite guère à jurer que par peur de l’Enfer. Les scrupules ne l’encombrent pas !

Yeou jurorio bé prou, mais l’ifer ! Malopesto !

(Je jurerai bien assez, mais l’enfer ! Malepeste !)

La Conscience apparaît, mais sans confiance. Elle a essayé d’intervenir d’autres fois. On lui a dit : Chut ! Elle n’a qu’à se taire, dorénavant.

C’est l’ambition, invoquant la sagesse de Sénèque, qu’on ne s’attendait pas à trouver dans cette affaire, qui décide le Curé à lever la main :

Le péché est ce qu’il paraît — au pécheur qui le commet ; — car, selon le sage Sénèque, comme l’on croit pécher l’on pèche.

Il n’en faut pas plus pour que le Curé s’exécute :

Eh bien ! donc, je m’en vais jurer, quitte après pour m’en confesser !

Et Satan félicite le déchu, sur un ton gouailleur :

Regarde, mon ami, que tu as fait une bonne affaire, — Au moins, quand tu mourras, tu sauras où aller coucher — Et où aller passer toute l’éternité…

Puis, en bon diable, il indique à son nouveau sujet que, pour être bien placé, il lui suffit de parler à Pluton et à Proserpine, sa femme, qui dirige les enfers et lui fait la cuisine. En tout cas, le Curé peut être assuré qu’il n’a pas à craindre le froid…


A Frédéric Dupuy de Grandval, on n’attribue rien moins que des chefs-d’œuvre, dont les manuscrits remplissaient une bibliothèque entière ! Il ne se retrouve que quelques lambeaux, et mal authentiques, dont l’un pourtant, ne semble pas devoir être apocryphe, tant le portrait de l’auteur offre une complète ressemblance avec l’image de celui dont la vie et les écrits scandalisèrent Aurillac. Il aurait été en rapport avec Béranger, à qui il soumettait parfois ses travaux, et qui le conseillait. Mais le chantre de Lisette ne le corrigea pas de boire. Ce sont les Mauvais Garçons de Villon qu’il rappelle :

Le vin nouveau à la tête me monte ; — pour me guérir, demain, je ferai le lundi, — de bon matin, la goutte me remonte, — mais tout le jour, je reste fidèle au (vin) bleu. — Quand la nuit vient, pour passer la veillée, — près d’un bon feu, je m’assieds sur un banc. — Et tout en fumant et mangeant la grillée (de châtaignes) — à tout hasard, je bois un litre de blanc.

Puis au café, je vais prendre une demi-tasse ; — cela me ferait mal sans trois sous d’eau-de-vie. — Je trouve un ami, nous faisons la petite partie, — et deux cruchons (de bière) y passent rondement. — Ils sont nettoyés, il faut quitter la place.

Je vais prendre l’air, je hasarde une chanson ; — j’en ai bien assez fait, la patrouille me ramasse — sans que je résiste et me met en prison. »

Rien d’étonnant à ce qu’un tel intrépide vide-bouteilles ait laissé une réputation d’originalité que n’était pas pour démentir son esprit caustique. Écoutez cette répartie :

— Comment se fait-il que je n’aie pas d’enfants, disait une dévote à M. Dupuy de Grandval. J’en désire tellement un ! Et voyez « la cafetière du coin », cette effrontée d’Irma. Elle en a quatre, qui sont magnifiques. Pourquoi tant à elle, quand j’en suis privée ? Moi qui en demande chaque jour au Bon Dieu !

— Elle s’y prend autrement, fit le poète cantalien.

— Et comment fait-elle.

Eh ! elle ne les demande pas au Bon Dieu mais aux hommes…

Plus important est le bagage de Jean-Baptiste Brayat (1779-1838) de Boisset où, en 1907, lui fut élevé un buste. La purge, la saignée, et la lecture de sa plaquette étaient les remèdes ordonnés habituellement par le pauvre officier de santé. Ces pratiques familières, un estomac complaisant qui ne refusait jamais un verre de vin, la bonne humeur et le désintéressement lui valaient de la popularité. Ce sont les qualités — autant que les défauts — domestiques de Brayat, plus que ses poèmes, je pense, qui provoquaient l’admiration et la reconnaissance de ses malades. Comment ne pas aimer un médecin qui ajoutait les médicaments à l’ordonnance, et, sur son calepin de visites, inscrivait :

« Pierré me pogoro si los costognon se bendou.

(Pierre me paiera si les châtaignes se vendent.)

On devine que le brave homme ne s’enrichissait pas à cette façon de traiter la clientèle !

Dès lors que Boisset dressait un buste de bronze au poète-médecin J.-B. Brayat, pourquoi J.-B. Veyre, le poète instituteur, n’aurait-il pas eu son monument à Saint-Simon ! Le Comité est formé, la souscription ouverte, bien que les promoteurs, MM. Armand Delmas, le Dr Vaquier ne prêtent pas « aux pépiements d’un roitelet » la voix du rossignol, comme galamment fit un soir Jasmin à l’auteur des Piaoulats d’un reipetit, qui le recevait, le 23 février 1854, à Aurillac, où le poète agenais était de passage, en tournée pour les pauvres :

Pâtre de Saint-Simon, j’ai quitté mon troupeau, — j’ai pris ma veste neuve et mon joli chapeau pour venir fêter ta grande renommée, — de couronnes de fleurs chaque jour parfumée… Auprès du rossignol, piaille le roitelet.

A quoi Jasmin répliquait :

Je m’y connais, Monsieur, cet oiseau chanteur a le chant harmonieux. — C’est un rossignol qui, par jeu, s’est vêtu — de la plume d’un roitelet.

De Jasmin, il n’y avait là qu’une gentillesse d’usage, envers qui lui rimait la bienvenue au chef-lieu du département.

Mais que dire des opinions portées, la plume à la main, par des compatriotes lettrés et qui devaient avoir l’ouvrage de J.-B. Veyre sous les yeux ! Je n’en citerai qu’un, le plus important, et le grand responsable, puisqu’il fit la préface des Piaoulats en 1860. Or, M. de Lescure n’hésite pas entre J.-B. Veyre et Frédéric Mistral :

Un avocat… Un riche propriétaire provençal, un homme du monde,… que j’ai vu moi-même à Paris colporter dans les bureaux d’un journal au sortir d’un élégant coupé, les produits d’une inspiration artificielle et savante… Les pâtres n’ont pas lu Mireille ; ils ne le comprendraient pas… Mais les pâtres comprendront Veyre, et Veyre sera chanté aux veillées ; et, dans sa hutte roulante, le pauvre gardeur de bestiaux fredonnera ses vers sur la montagne.

Ce n’est pas le pavé de l’ours. C’est une avalanche de basalte qu’une pareille présentation fait crouler sur une innocente victime !

CHAPITRE VI

Auguste Bancharel, un précurseur : Professeur, auteur, imprimeur comme Roumanille. — Le progrès dans la tradition. — Rimes Patoises et Grammaire. — Les veillées auvergnates. — L’abbé F. Courchinoux.

Poètes, et poètes de terroir, — on a vu qu’il y avait à hésiter sur le mérite des auteurs présentés par Auguste Bancharel comme des restaurateurs du patois, et des annonciateurs d’une renaissance auvergnate…

S’il y a eu quelque précurseur, — c’est Auguste Bancharel lui-même, à qui l’on doit l’initiation précieuse d’Arsène Vermenouze.

Toutes distances gardées pour tous quatre, il aura été à Vermenouze ce que fut Roumanille pour Mistral. Sa vie et son œuvre ne sont pas sans analogies avec celles du Créateur des Provençales, qui réunissait sous la même couverture Mistral, Aubanel, etc., et servit de tribune aux nouveaux poètes. Ainsi, dans les Rimes Patoises et dans La Grammaire, Auguste Bancharel recueillait les anciens, groupait les nouveaux venus. Tous deux sortaient de l’enseignement pour devenir auteurs-imprimeurs. On trouverait d’autres points de comparaison, quant à leur gaie tournure d’esprit, à leur sentiment du terroir, à leurs tendances combatives et politiques, l’un, pamphlétaire des Enterre-chiens, les enterrements civils, — ultra-catholique et conservateur, — l’autre, satiriste matois de la réaction de l’Ordre Moral et du Seize Mai. Mais il ne faudrait pas prolonger le parallèle, où les quelques essais de notre compatriote ne sauraient être mis en regard d’une production considérable, sous tous les rapports.


Or, c’est d’Auguste Bancharel qu’il est le moins parlé dans ses brochures de propagande où, tout occupé à découvrir les autres, il ne se présente guère que comme éditeur et directeur de l’Avenir du Cantal. Il ne serait que juste de lui rendre justice, sinon comme poète, du moins comme patoisant, après l’avoir salué comme le promoteur du mouvement qui devait faire entrer l’Auvergne dans l’orbe du système félibréen…


Auguste Bancharel naquit le 15 septembre 1832, à Reilhac, à quelques kilomètres d’Aurillac, où il devait professer au Collège, avant de passer, comme percepteur, à Pleaux et, presque à l’âge de la retraite, sur la cinquantaine, de fonder imprimerie et journal au chef-lieu… Tempérament d’artiste, rêvant de peindre et d’écrire, il suivait d’une curiosité passionnée le rayonnement de l’idée félibréenne. Il n’admettait pas que l’Auvergne, d’où étaient issus de fameux troubadours, restât en arrière de la vaste ambition méridionale. Il approuvait de tout cœur les revendications décentralisatrices. Le patois était pour lui langue vivante, — seule capable de traduire les aspirations, les sentiments, les besoins de la race. Lui, aussi, aurait voulu maintenir du passé tout ce qui, sans retarder le progrès, faisait la joie, le charme et la beauté de la vie locale, les fêtes, les danses, les chants, les costumes, dont le pittoresque et le goût s’en vont, que ne remplacent pas de banales et laides importations. Il n’était pas un vain regretteur d’autrefois. Au contraire. Mais c’est de l’exaltation de la race, dans le sens traditionaliste, qu’il espérait de la grandeur et du bonheur à venir, — plus que de l’effacement de l’individu dans la foule incolore, et dans l’écrasement, par le rouleau administratif, de tout relief provincial. De là, son apostolat. De là, soutenant la thèse, au moins téméraire, d’une littérature « de langue patoise », son enthousiasme sans critique pour quiconque patoisait. De là, que chaque bonne volonté lui était sacrée. Mais quoi ! Sa foi communicative, en s’abusant et nous abusant sur quelques-uns, en ne décourageant personne, — aura frayé la route… Qu’importe si, au départ, il y eut quelque désordre ; le tout était de partir…

Mais il convient de ne pas sacrifier l’auteur des Rimes Patoises et des Veillées Auvergnates à l’entraîneur de la petite cohorte cantalienne. Auguste Bancharel, contestable philologue et technicien hasardeux, vaut surtout par sa pratique profonde du parler populaire. A lui, non plus, je ne décernerai pas le laurier du poète, du poète au souffle puissant, comme dit une biographie. Lui, aussi, ne composa guère que des vers de circonstance ! Mais de quelle manière élargie, en quel langage savoureux, intraduisible. Il ne se mêlait pas de châtrer l’expression, de rejeter le mot trop vif aux oreilles citadines. Il recherchait, au contraire, le vocabulaire le plus gonflé de sève originelle. Et, voici qu’au point de vue du patois, ses écrits offrent une rare valeur documentaire. Ils ont un autre mérite, nouveau, qui faisait défaut à ses devanciers. Ils nous évoquent, en relief vigoureux, le paysan de chez nous, pratique, réfléchi, jovial, très avisé sous de rudes dehors. Auguste Bancharel n’enfourche pas un morne Pégase de bois pour gravir un Parnasse desséché. Il reste de son temps et de son pays, — et par un réalisme de bon aloi, la franchise et la finesse de l’observation, la verve du récit, la pratique du patois dans son tréfonds proverbial, il assure à de simples chroniques versifiées la survie de peintures de mœurs d’une exactitude et d’une ironie durables.


Avec Auguste Bancharel, l’Abbé François Courchinoux partage l’honneur d’avoir éclairé le chemin de Vermenouze. On doit à F. Courchinoux, au prêtre et au félibre, l’admiration la plus reconnaissante. L’Abbé aurait pu s’effaroucher, comme d’autres firent niaisement plus tard, devant quelque phrase gaillarde, jugée irrévérencieuse. Il eût suffi d’un doute du confident de sa pensée religieuse, de l’ami le plus près de son esprit et de son cœur, pour entraver la libre inspiration du poète des Menettes, de Magne, etc. Il faut donc savoir gré au directeur de conscience de Vermenouze de n’avoir pas éveillé en lui pareils scrupules sur l’orthodoxie de tel ou tel chant. Mais une robuste et claire intelligence brillait dans la foi, pourtant si combative, du fondateur de la Croix du Cantal, — pour lui éviter pareille erreur. Aussi, F. Courchinoux était poète. Grâce à quoi, peut-on penser, il était mieux préparé que d’autres confesseurs à comprendre un tempérament de poète. Au contraire ; il se présentait un autre danger, et il faut louer l’auteur de la Pousco d’or d’avoir humblement oublié qu’il était poète, lui aussi, devant l’écrivain de Flour de Brousso. Celui-ci était un primaire, sorti jeune de l’école des Frères, tandis que l’autre avait fait des classes complètes, jusqu’à l’École des Hautes-Études de Paris, enseigné l’Histoire au Petit-Séminaire de Saint-Flour, voyagé en Terre Sainte, et, licencié en philosophie, dirigé l’École Gerson.

Sa manière, toute de culture littéraire, était à l’opposé du réalisme spontané des débuts de Vermenouze. Il eût pu se tromper sur le génie fruste, et, avec l’ascendant de la situation et de l’instruction, s’ingénier à discipliner, à adoucir la personnalité violente selon ses vues propres. Non. F. Courchinoux, prêtre et poète, s’est contenté de comprendre et d’admirer le chrétien et l’écrivain d’essence supérieure. Cela valait d’être noté.

Comme Roumanille et A. Bancharel, F. Courchinoux (1859-1902) fut professeur, imprimeur, journaliste. De tous partis, on a rendu justice à la bravoure, à la droiture, au talent alerte, sobre et précis du polémiste ecclésiastique. On lui doit nombre de variétés humouristiques, dispersées sous le pseudonyme de Pierrou L’Escorbillat. Il reste de lui, qui nous touche plus particulièrement, un volume de vers d’une centaine de pages, la Pousco d’or[7], en dialecte du Cantal, dit le sous-titre. En dialecte pâle, filtré, tout clarifié, — en dialecte lavé, passé au crible fin, pour n’en retenir que la plus souple poussière. F. Courchinoux avait étudié la renaissance provençale. Il cherchait le rythme et l’harmonie. Il connaissait la prosodie, les maîtres savants. Il a écrit, chanté en mesure ! C’est une délicate tentative que celle de l’abbé Courchinoux, mais dont les résultats ne pouvaient être que très minces. Sans doute, à travers ce langage expurgé, une âme charmante se révèle, pure et sensible. Comment ne pas goûter Lou Roussignoou, — le rossignol que ne veut pas écouter la rivière, et qui la poursuit jusqu’à la mort :

[7] La Poussière d’or, qu’un universitaire, M. L. Bréhier a simplement traduit : La Poule d’or, dans un volume grotesque à souhait, un monument d’inconvenance et de sabotage comme il s’en dresse trop souvent dans les collections de littérature en série.

O Jordanne, voyons[8],

Marche doucement,

Et, gentille, écoute

Mon chant, un moment.

Dieu nous fait chanteurs,

Nous autres rossignols.

— Oiselet, mon pauvre petit,

Quelque chose d’autre me point.

Dieu m’a fait voyageuse,

Chante, moi je m’en vais ;

De ta voix priante,

Je n’ai souci ni goût.

La jolie musique

De ton gosier

Sort pour le roi de pique

Ou le roi de carreau.

Et triste et pleurant

L’oiseau la suivit,

L’oiselet chanteur,

Aussi loin qu’il put.

Mais, de lassitude,

Et de chagrin,

La petite bête muette

Ne put pas longtemps,

Et, comme une étoile

Tombe dans la nuit

Dans l’eau meurtrière,

L’oiselet tomba.

Depuis, la rivière

De l’oiselet mort,

Parmi ses cailloux,