L’AUVERGNE
Droits de traduction et de reproduction entièrement réservés pour tous pays,
Suède et Norvège compris.
J. AJALBERT
L’AUVERGNE
ILLUSTRATIONS
DE
A. MONTADER
ANCIENNE MAISON QUANTIN
LIBRAIRIES-IMPRIMERIES RÉUNIES
May & Motteroz, Directeurs
PARIS
A Madame MENARD-DORIAN
En témoignage de mon affection.
J. A.
Dans la vallée de l’Alagnon.—Léotoing.
NOTE
Je dois ici adresser tous mes remerciements à MM. Marcellin Boule et Louis Farges, qui ont bien voulu l’un et l’autre se déranger de leurs travaux personnels pour m’aider dans la correction des épreuves de ce livre.
Il serait fastidieux, je pense, pour le lecteur, de donner la liste complète des trois ou quatre cents ouvrages, sans compter les statistiques, bulletins, annuaires, cahiers, mémoires, monographies, guides, consultés pour écrire l’Auvergne. Voici seulement l’énumération des auteurs qui ont surtout été mis à contribution:
Allard, Arnaud, Jean Banc, de Barante, Berthoule, Barron, Bardoux, Élie de Beaumont, Michel Bertrand, Bettencourt, Bielawski, de Bonald, Marcelin Boudet, Marcellin Boule, Bouillet, J. et D. Branche, Chabory-Bertrand, Chabrol, Delarbre, Desistrière-Murat, Deribier de Cheissac, Deribier du Chastelet, H. Doniol, Duclos, Dulaure, Durif, abbé Faydit, de la Faye, Fléchier, Froissart, Gaillard, H. Gomot, B. Gonod, Imberdis, Joanne, H. Lecoq, Legrand d’Aussy, A. Mallay, Malègue, P.-P. Mathieu, Fr. Mège, Mérimée, E. Montégut, Élisée Reclus, Nodier et Taylor, Piganiol de La Force, A. Tardieu, Émile Thibaud, Antoine Vernière, Viollet-le-Duc, etc., etc.
Combraille.—Chambon-sur-Voueyze.
PRÉFACE
Mon pays est mon pays, c’est-à-dire le plus beau de tous les pays, voilà ce que je pense de l’Auvergne, tout de suite...
L’Auvergne est un beau pays pour d’autres raisons, aussi!
L’Auvergne est l’Auvergne, d’abord, une région dont on peut affirmer qu’elle ne ressemble à aucune autre, qu’elle est bien elle-même, avec un caractère propre, absolument.
L’Auvergne est l’Auvergne.
On ne saurait éprouver autre part la même impression poignante que l’on ressent aux tragiques paysages de lave, aux cheyres hirsutes, aux noirs et verts cratères, aux lacs farouches qu’enferme la chaîne de nos Plombs et de nos Puys.
Il est des visages intenses que, pour les avoir aperçus une fois, l’on revoit toute sa vie: ainsi, je ne crois pas que l’on puisse perdre du souvenir la face sublime, imprévue, avec laquelle, au milieu de notre France, se dresse l’Auvergne,—cette figure, brusque et grandiose, de cataclysmes, de convulsions et de tourmentes, pétrifiée, calcinée, morte... d’où continuent à rouler, furieuses et vertigineuses, les larmes éternelles des torrents angoissés...
Mais un pays n’existe pas que par la matière de son sol, le tumulte innombrable du terrain, les lignes déchiquetées de ses horizons, la course éplorée de ses ruisseaux, la mélancolie fantasque et bourrue de son ciel.
Il faut plus, et l’Auvergne nous l’offre.
D’autres provinces peuvent vanter leurs fières origines, leurs délicates civilisations, des cités d’art, des monuments, des musées, mille merveilles qui manquent ici...
Cependant, nulle n’est plus saturée de passé.
De l’Arvernie de Vercingétorix à l’Auvergne de Pascal, du plateau de Gergovie, où le chef gaulois énervait la fortune de César, jusqu’au sommet du Puy de Dôme, à quelques kilomètres de là, où le futur auteur des Pensées faisait exécuter ses fameuses expériences, dans cet étroit espace seulement, que de choses pour toucher à jamais l’esprit et le cœur!
L’Auvergne!
Le bâton ferré de l’ascensionniste n’y peut frapper le roc, sans qu’il en jaillisse, vigoureuse et drue, quelque source d’émotion et de pensée.
Sur ces granits et ces basaltes héroïques, où s’est inscrit de l’histoire, le génie puissant de la race s’est marqué encore dans l’œuvre incomparable, indestructible aussi, du philosophe, du savant, de l’écrivain.
Et les territoires ne doivent pas leur physionomie qu’à des conflagrations de matière et d’éléments; ce n’est point que la collaboration paradoxale du feu et de l’eau, l’antagonisme des volcans et des glaciers, qui a modelé l’Auvergne actuelle...
Comment traverser une contrée en faisant abstraction des événements qui s’y accomplirent au long des âges! Je ne parle pas que des dates exactes des livres, mais encore de l’empreinte des humanités successives dans l’air, sur le ciel, où sans marquer de trace, pourtant, tout ce qui fut demeure...
«Le moindre mouvement importe à toute la nature, la mer change pour une pierre, écrit Pascal.»
La moindre pensée importe à l’univers; la montagne change pour un souffle d’homme... aussi...
L’Auvergne ne présente pas que le chaos roide de ses roches, la fougue éteinte ou gelée de ses perspectives, les tempêtes immobiles du néant; un frisson court au dos des pierres; des formes palpitent dans le contour du vent; des voix frémissent dans les pinèdes et les châtaigneraies; aux scories et aux pouzzolanes inertes du volcan, c’est comme s’il s’était mêlé une vivante poussière d’âme...
Et c’est cela, sans doute, mystérieux et magique, qui hante le cœur obscur de nos vachers et de nos pâtres.
Chassés par le froid et la faim, obligés d’émigrer aux grandes villes d’Espagne et de France, par milliers, ce n’est pas vers la plaine, les vallées fertiles, les plateaux où s’installent grasses prairies, vergers opulents, vignes généreuses, riches forêts, abondants pâturages, que retourne la nostalgie de nos compatriotes, mais au pays pauvre, sombre et rude, battu d’implacable hiver, huit mois de l’année, accablé de brutal soleil, ensuite, à l’Auvergne des crêtes démantelées, des cimes pelées, du désert, du silence, de la solitude, où ne planent que le nuage maussade ou l’oiseau vorace; à travers le travail et la fortune, joyeux et vaillants, insensibles au sort comme ces vieux monts qui supportent sans fléchir, d’une épaule si robuste, leur destinée, c’est à la morne terre qui ne pouvait les nourrir, au pain grossier de leur enfance, au mazut sordide, à leur ciel trouble et traître que leurs regrets s’obstinent.
Noble ténacité, âpre fidélité flagrante chez tous, depuis ceux dont le sentiment s’exalte par la culture et la science, jusqu’au charbonnier de qui l’on peut douter que son imagination soit soulevée et soutenue par l’étude des Commentaires ou des Lettres provinciales!
Il faut bien qu’il y ait quelque chose, pour que ce là-haut où il n’y a rien soit tant, soit tout pour nous!
A l’extrémité du jour, lorsque l’ombre comble déjà les profondeurs, escalade les pentes jusqu’aux arêtes, il est une seconde de soleil couchant où il ne reste de rose, de clair que la pointe d’aiguille d’une herbe qui tremble au soir... et tout notre être vibre avec!
Il ne s’épanouit là-haut que des petits œillets sauvages, des sauvages petites pensées; cependant de telles fleurettes un simple facteur me dit une fois:
—«Je suis en retard... il y en a de ces violettes, il y en a, que ça me fait faire des détours du diable... Vous rirez de moi... mais je ne passe jamais dessus... il me semble que ça leur ferait mal...»
Pourvu que ce quelque chose qui est au fil de l’herbe, à la corolle de l’humble fleur de mon pays, pourvu que ce quelque chose qui est tant, qui est tout pour nous, ne soit pas rien... pour le lecteur...
L’Allier au pont de Parentignat.
La tour de la Boulade.
Vue générale de Clermont.
CHAPITRE PREMIER
Clermont-Ferrand.—L’idée que l’on s’en fait; les volcans, Bituitus et ses chiens, César, Vercingétorix, saint Austremoine, Crocus, Honorius, Evarix, Pépin le Bref, les Normands, Urbain II et la première Croisade, les seigneurs et les évêques, les Anglais, les Huguenots, les «Grands-Jours», etc.—Visiteurs illustres; ce que pensent Sidoine Apollinaire, Fléchier, Legrand d’Aussy, Chateaubriand.—Le Puy-de-Dôme à tous bouts de rues; la Cathédrale et Notre-Dame-du-Port; l’évêque saint Gal et les hirondelles inciviles; le «roman» auvergnat; les logeurs du bon Dieu.—La maison de Blaise Pascal, la fontaine Saint-Allyre et les autres, les squares, les places, les rues, la statue de Desaix.—Pourquoi Clermont manque d’alignement; malice de Riom.—Splendeur et décadence de Montferrand; une garde nationale féminine.—La population; fécondité proverbiale des Clermontoises; les nombreuses familles; encore Fléchier et Chateaubriand.
Me voici au berceau de Pascal et au tombeau de Massillon. Que de souvenirs! les anciens rois d’Auvergne et l’invasion des Romains, César et ses légions, Vercingétorix, les derniers efforts de la liberté des Gaules contre un tyran étranger, puis les Wisigoths, puis les Francs, puis les évêques, puis les comtes et les dauphins d’Auvergne, etc.»
Ainsi s’exclame Chateaubriand, lorsqu’il veut, «avant de mourir, jeter un regard sur l’Auvergne, en souvenance des impressions de sa jeunesse», lorsque, enfant, dans les bruyères de la Bretagne, entendant parler de l’Auvergne et des petits Auvergnats, «il se figurait que l’Auvergne était un pays bien loin, bien loin, où l’on voyait des choses étranges, où l’on ne pouvait aller qu’avec de grands périls...»
Ainsi je pensais aussi, tout petit enfant, alors que dans notre maison de la plate banlieue parisienne où le Mont Valérien joue les sommets, mes parents, en patois du pays, se souvenaient, racontaient les choses de là-bas et de là-haut,—pendant qu’à l’école l’histoire de France que l’on m’enseignait était de l’histoire d’Auvergne, si souvent, où ce qui me plaisait singulièrement, c’était que mes ancêtres s’appelaient Arvernes: cela suffisait à me consoler des moqueries habituelles à l’adresse des Auvergnats, fouchtra!
Clermont-Ferrand.—Rue des Notaires.
Comme les miens parlaient, par exemple, de terribles hivers, de telles années où les loups s’étaient avancés jusqu’au village, lorsque, le lendemain, en classe, on m’apprenait que les Arvernes enrégimentaient des chiens qui manœuvraient comme des troupes régulières, et que Bituitus en commandait un assez grand nombre pour ne faire qu’une bouchée de toute une armée romaine, facilement, je mêlais tout cela, le présent et le passé, de façon à éprouver la plus grosse désillusion, quand, sur les dix ans, arrivant place de Jaude, je ne trouvais pas les gens vêtus de peaux de bêtes, des régiments de molosses et les volcans en éruption.
Clermont-Ferrand.—Rue des Notaires.
J’en gardais longtemps rancune au chef-lieu du Puy-de-Dôme, et je crois bien que plus d’un voyageur n’est pas déçu,—comme j’en ai vu qui l’étaient,—pour d’autres raisons: car la position de Clermont-Ferrand, bâti sur un monticule, en amphithéâtre, comme une île au-dessus de la plaine, est une des plus belles du monde, juge encore Chateaubriand et jugeait Sidoine Apollinaire!
Il est vrai que Fléchier prononce «qu’il n’y a guère de ville en France plus désagréable, la situation n’en est pas fort commode, à cause qu’elle est au pied des montagnes».
Clermont-Ferrand.—Notre-Dame-du-Port.
N’essayons pas d’accorder ces opinions disparates. Mais insistons sur ce point que si la curiosité n’est pas toujours satisfaite, cela tient beaucoup aux imaginations, qui espéraient plus de l’Auvergne qu’elle ne peut donner. On a toute l’histoire en tête, après la légende, et ces druides, si vagues, qui faisaient descendre les Arvernes de Pluton.
Dans la crypte de Notre-Dame-du-Port.
On sait les campagnes des Gaules, la période gallo-romaine, la splendeur d’Augustonemetum, avec «un capitole, un amphithéâtre, un temple de Vasso-Caleti, un colosse qui égalait presque celui de Rhodes;... des sculpteurs dont parle Pline, une école célèbre d’où sortit le rhéteur Fronton, maître de Marc-Aurèle; des temples de Bacchus, de Jupiter, de Mercure à Champturgues, à Montjuset, au Puy de Montaudon. Puis, les riches annales de l’Église, de saint Austremoine, premier apôtre de l’Auvergne, jusqu’à Massillon: «trente et un ou trente-deux de ces évêques ont été reconnus pour saints; un d’entre eux a été pape sous le nom d’Innocent VI». Et la première croisade, prêchée au concile de Clermont par Urbain II. Et toute l’ère féodale. On sait Turenne (de la famille de la Tour d’Auvergne) et Desaix (né à Saint-Hilaire-d’Ayat). On sait Blaise Pascal et Michel de l’Hospital. Bref, on rêve de l’Auvergne rouge et noire, qui jeta feu et flammes avec ses volcans, de l’Auvergne pâle sous les glaciers, de l’Auvergne historique, terre d’héroïsme et de génie,... et l’on se trouve dans une paisible préfecture de cinquante mille habitants, vaquant à leurs affaires le plus ordinairement du monde, seulement inquiets du Puy de Dôme, s’il est calme ou menaçant, clair ou crasse; silhouette colossale, dressée à tous bouts de rue, inévitable, qui commande désormais le regard et la pensée, de la terre au ciel, de sa masse, aperçue de toute la Limagne, et, pourtant, comme soudaine, dressée brusquement, de 1,465 mètres au-dessus du niveau de la mer, de 1,000 mètres au-dessus de Clermont-Ferrand!
A Clermont-Ferrand.—Le jardin Lecoq.
Oui, tout enfant, par ces rues tranquilles où erraient des citadins en costumes de tout le monde, sans même le chapeau que j’avais vu aux charbonniers et porteurs d’eau auvergnats de Paris, devant la montagne morte, je fis la moue! Que de touristes pareillement puérils! C’est aussi que la montagne ne vient pas à vous, comme la mer. Il faut aller à elle. Et, alors, que de gens de l’avis de Chateaubriand: «Que les lourdes masses des montagnes ne sont point en harmonie avec les facultés de l’homme et la faiblesse de ses organes... que cette grandeur, dont on fait tant de bruit, n’est réelle que par la fatigue qu’elle vous donne... que ces monts qui perdent leur grandeur apparente quand ils sont trop rapprochés du spectateur sont toutefois si gigantesques qu’ils écrasent ce qui pourrait leur servir d’ornement...» Et Chateaubriand, en un réquisitoire impitoyable, continue d’abaisser les montagnes qui s’élèvent, de réclamer leurs têtes comme celles de criminels avérés. Les forêts, les lacs, les ruisseaux n’obtiennent pas grâce devant son apostrophe. Mais quelle éloquente défense présente Michelet, qu’il faudrait citer tout! Et laissons la montagne plaider elle-même; elle n’est pas en peine de gagner sa cause: elle n’a qu’à se montrer pour cela; le plus insensible n’échappera pas à son despotique attrait, au vertige des sommets inéluctables autant que celui du gouffre, et qui nulle part n’est éprouvé plus fatalement qu’ici; une tentation de toutes les secondes; impossible d’y échapper; de toutes les places, de toutes les avenues, la vue débouche sur le Puy de Dôme; dès que l’on quitte des yeux les choses de la ville, c’est sur les flancs blanchâtres du mont qu’ils vont, qu’ils montent et descendent, de la large base jusqu’à l’extrémité pointue du cône...
Le square Pascal.
Et peut-être les yeux fascinés au lointain n’accordent-ils plus l’attention qu’il faudrait à Clermont-Ferrand,—où divers édifices méritent d’être visités, entre autres la Cathédrale, construite en lave de Volvic, et l’église de Notre-Dame-du-Port. La Cathédrale est un monument gothique qui ne fut jamais achevé. Chateaubriand écrit: «La voûte en ogive est soutenue par des piliers si déliés qu’ils sont effrayants à l’œil; c’est à croire que la voûte va fondre sur votre tête. L’église, sombre et religieuse, est assez bien ornée pour la pauvreté actuelle du culte. On y voyait autrefois le tableau de la Conversion de saint Paul, un des meilleurs de Le Brun; on l’a ratissé avec la lame d’un sabre: turba ruit. Le tombeau de Massillon était aussi dans cette église; on l’en a fait disparaître, dans un temps où rien n’était à sa place, pas même la mort.» Avant ce temps, le citoyen Legrand rapporte ceci:
Clermont-Ferrand.—Fontaine d’Amboise.
«On tient par tradition, dit le chanoine du Fraisse, que saint Gal, l’un des évêques, offrant à Dieu, un jour, sur le maistre-autel de la cathédrale le saint corps de Jésus-Christ, une hirondelle, traversant l’église, laissa tomber son fient sur les saintes espèces; qu’au même instant, ce saint, les ayant accusées et reprises d’incivilité, leur commanda de sortir de l’église avec défense de n’y entrer plus; que ces oiseaux obéirent à sa voix. Ce miracle dure encore; et, depuis ce moment, on ne les a plus vues voltiger dans notre mère église, sur nos clochers, ni dans les collégiales et paroissiales de la ville, tandis que les maisons des particuliers, églises et monastères des mendiants et religieuses en sont beaucoup incommodés, durant le printemps, l’été et l’automne. Messieurs de la prétendue religion réformée, qui disent que Dieu n’écoute pas les prières de ses serviteurs, peuvent, si bon leur semble, être les témoins et les spectateurs de ce prodige que plusieurs millions de personnes ont vu depuis onze cents et tant d’années, et pourront voir, s’il plaît à Dieu, jusqu’à la fin des siècles.»
«J’ignore si, après onze cents et tant d’années, ajoute le citoyen Legrand, les hirondelles de Clermont se souvenaient encore qu’autrefois leurs mères avaient été reprises d’incivilité; mais ce que je puis assurer, c’est que maintenant leur postérité n’est plus sensible à ce reproche et que, toutes les fois que j’ai passé auprès de la cathédrale, j’en ai toujours vu des centaines voltiger très gaiement autour des clochers...»
Clermont-Ferrand.
Je ne trancherai point de mon témoignage entre le chanoine du Fraisse et le citoyen Legrand; il peut loger des hirondelles à la cathédrale, sans qu’on les aperçoive—de la même couleur que la pierre, si brune! Je ne connaissais pas l’anecdote, non plus, qui excite la verve du citoyen Legrand contre la foi au miracle du chanoine, sans quoi j’eusse observé; mais aussi, si remarquable que soit la cathédrale gothique, je ne m’y suis jamais attardé, ne la considérant point comme le monument principal de Clermont, alors que la ville possède Notre-Dame-du-Port, un modèle parfait du roman auvergnat, œuvre des «logeurs du bon Dieu», comme se seraient appelés ceux qui y travaillèrent, collèges d’architectes, producteurs de tant de merveilles. Viollet-le-Duc jugeait que «l’école auvergnate peut passer pour la plus belle des écoles romanes». Son influence est marquée à Saint-Étienne, de Nevers; à Saint-Sernin, de Toulouse, et à Saint-Papoul. Notre-Dame-du-Port serait le type primordial de notre roman, le monument le plus ancien de ce style; elle daterait du Xe siècle, d’après M. Paul du Ranquet, qui croit avoir découvert le nom de son fondateur sur un chapiteau. Située dans une rue, entre des maisons, avec un porche en contre-bas, que de passants, comme Chateaubriand, ne furent pas avertis que ce trésor était enfoui là! à moins qu’habitué aux longs et fins clochers à jour, aux flèches effilées, aux dentelles de granit des églises de sa Bretagne, il n’ait pas goûté les proportions solides, les lignes robustes, le charme trapu, bien auvergnat, de Notre-Dame-du-Port; mais il n’aurait pas tenu sous silence les images de pierre de la porte ou de l’intérieur, d’une facture inégale, tantôt barbare, tantôt habile et méticuleuse, mais toujours intéressante; il est un Adam, après le péché originel, tiré par la barbe hors du paradis terrestre, qui marche sur le corps d’Ève tombée à terre, du plus saisissant effet. Jadis, un privilège du chapitre de Notre-Dame-du-Port donnait le droit au doyen «d’assister au chœur et d’officier en tenant sur son poing un épervier ou un autre oiseau de chasse; de se faire précéder, dans les processions, d’un piqueur tenant ses chiens en laisse; d’avoir, pendant la messe, son épervier sur une perche près de l’autel, et sur l’autel même un heaume et une cuirasse; enfin, pendant le chant de l’évangile par le diacre, de se tenir tourné vers le peuple avec une hallebarde dans la main droite et son épervier sur la main gauche».
Clermont vu des Buges.
Dans les rues, à travers le va-et-vient de la vie locale, au hasard de la flânerie, nous nous arrêtons à des maisons anciennes, à la maison de Pascal, à des façades ornées de modillons, à des noms de rues, rue des Chaussetiers, rue des Gras, à des marchés, au jardin Lecocq, à des squares, le square Pascal, à des statues, la statue de Pascal, la statue de Desaix, le Sultan juste de la campagne d’Égypte, le vrai vainqueur de Marengo qui, consultant sa montre à l’heure où le gros de l’armée fléchissait, se serait écrié: «la bataille est perdue, mais nous avons le temps d’en gagner une autre.» Ce qu’il fit, avec sa réserve—mais en y laissant la vie. Nous expédions les hôpitaux, casernes, théâtres, évêché, lycée, le lycée Pascal, palais des Facultés, la plupart de pierre de Volvic; aussi l’ensemble est-il assez chagrin, comme s’il tombait de la cendre, perpétuellement! Et pour cette raison, tant de fontaines d’eau admirable, qui devraient fournir l’agrément des places, des jardins, des avenues, si l’on avait employé granits ou porphyres, n’y mettent qu’une monotone ornementation; magnifiques eaux si limpides et fraîches, dont les jets de cristal, dans toute la joie de la lumière, ne s’élancent, retombent, s’éparpillent que comme des larmes brillantes, mais tristes, dans ces vasques de deuil, couleur de crêpe!
Il est banal d’établir des analogies entre les êtres et les choses, entre l’homme et son endroit de naissance et de vie. Mais comment résister pour Clermont et Pascal à confronter cet homme ci avec cette cité là, cette âme de lave ardente avec ce sol de volcans. En quel autre lieu d’origine se représenter mieux qu’ici, sous ce ciel éperdu, avec les horizons érodés du cratère, le génie précipité et brûlant du savant, de l’écrivain des Lettres Provinciales et des Pensées, du janséniste rigoureux et intransigeant de Port-Royal...
A Montferrand.
Par contre, je n’aperçois pas que Jacques Delille, de Clermont, aussi, mais clandestinement, puisse prêter à aucune comparaison de la sorte; il ne semble pas que le poète didactique des Jardins et le traducteur de vers de Virgile ait bénéficié en rien des énergies du terroir... Jean Domat, avocat du roi au présidial (grâce à qui des commissions furent nommées pour aller tenir les Grands Jours), contemporain et ami de Pascal, et fervent janséniste «prince des juristes modernes» qui a presque formé d’Aguesseau, inspiré Pothier, et quelquefois prévenu Montesquieu, est une autre célébrité de Clermont, dont les austères travaux sont plus «couleur locale» d’ici que les versifications de l’abbé...
Par exception à tant d’édifices de ténèbre, la fontaine incrustante de Saint-Allyre compose une petite île toute blanche, avec ses dépôts de matières calcaires, au-dessus du ruisseau par où elle s’échappe, où ils ont formé deux ponts. Un propriétaire exploite une grotte, où il soumet à la pétrification mille animaux, plantes, objets, auxquels, en un certain temps, les matières calcaires en dissolution dans l’eau, se précipitant, font des carapaces, des enveloppes blanches; dans le jardin, voici les chefs-d’œuvre du genre: vache blanche, tigre blanc, personnages blancs dansant la bourrée, un tapir blanc, un tigre blanc, des oiseaux blancs!
Dans la campagne clermontoise.—Faucheurs.
On devine quelles superstitions devaient entourer cette fontaine blanchisseuse!
Retournons dans la ville, par les vieux quartiers assez grouillants, dont les habitants expliquent la tortuosité d’une façon amusante:
«Il y a peu de villes en France, qui aient des rues aussi gauches, aussi ridicules, aussi bizarrement contournées. Il faut les avoir vues pour s’en former une idée, et à moins d’imaginer, à plaisir, des cornes, des enfoncements, des saillies, enfin des contours et étranglements continus, je ne crois pas qu’il soit possible à un architecte de former un pareil chaos. Aussi les Clermontois prétendent-ils que c’était une malice du bureau des finances, qui, étant établi à Riom, petite ville très bien percée et bâtie agréablement, voulait, par jalousie, conserver à son chef-lieu une prééminence sur Clermont, et, dans ce dessein, non seulement laissait prendre ici, pour les bâtiments, tous les arrangements biscornus que pouvait dicter le caprice, mais quelquefois, dit-on, en ordonnait lui-même de plus bizarres encore.»
Toutefois, c’est grâce à ce désordre que le promeneur est surpris si singulièrement par tant de rencontres fortuites de la montagne toujours là, soudain, à des coudes de rues, à tant de circuits et de zigzags, le Puy de Dôme, dans sa robe changeante sans cesse, au long de la journée.
A Montferrand.—Le Chapitre.
Mais, peut-être, l’orientation défectueuse de Clermont, où l’absence de plan semble une gageure, en effet, devrait-elle être attribuée aussi à tant de dévastations dont la cité ne se relevait que pour être rejetée bas, redétruite aussitôt que reconstruite. En 408, Crocus la ruine, à la tête d’une troupe de Vandales. En 412, ce sont les capitaines d’Honorius. En 471, Evarix, roi des Goths. En 761, Pépin le Bref n’en laisse pas pierre sur pierre. En 853, les Normands; en 916, les Danois et les Normands. Voilà bien assez pour expliquer le manque de symétrie sans préméditations, dans une ville qui n’a pas achevé d’être robée, arse et courrue! Car, la paix n’est que précaire: Clermont pâtira encore des querelles des seigneurs et des évêques; puis des luttes de rivalité constante avec Montferrand, avec Riom...
Le pape Urbain II prêche la première Croisade à Clermont, et pousse là le cri de Deu lo wolt (Dieu le veult), auquel répond toute la chrétienté; nombre de conciles s’y succèdent.
Mais Clermont ne tarde pas à subir l’humiliation d’être quitté pour Montferrand, qu’achète Philippe le Bel, et qui devient la ville du roi.
Puis la guerre de Cent Ans, les Anglais, les Compagnons, les Routiers!
Et les deux rivales éprouvent assez de désastres chacune pour pouvoir souscrire, avec toute la province, à la phrase de Froissart: «Ceulx de Hovergnes ne sauroient aymer les Anglois.»
Ni l’une ni l’autre, ensuite, n’échappent aux fureurs de la Réforme et de la Ligue.
Montferrand pendant la nuit.
Mais, dorénavant, Clermont triomphe.
Contre Riom, Clermont obtient d’hospitaliser les Grands Jours.
Et c’est la suprématie définitive, lorsque Clermont englobe Montferrand, administrativement, en 1731, Montferrand qui avait été Montferrand-le-Fort:
Or, en ce temps de discordes civiles,
Où sans remparts, il n’était point de villes
Ni de rocher sans donjon, sans brigand,
Il fallait voir les murs de Montferrand!
Montferrand! qui pouvait s’enorgueillir non seulement du courage de ses hommes, combattants réputés, mais de la mâle valeur de ses femmes: «En 1793, tous les hommes de Montferrand, capables de porter les armes, étant partis pour le siège de Lyon, les femmes, afin de veiller à la sûreté de la ville, s’organisèrent en bataillons de la Garde nationale féminine, composée de quatre compagnies ayant chacune capitaine, officier, sous-officiers, caporaux et tambours. Elles étaient armées de piques, et le service fut fait avec une exactitude exemplaire. Il consistait en factions, tant la nuit que le jour, aux portes de la ville, pour arrêter les malfaiteurs, et le capitaine de garde visait même les passe-ports des voyageurs.»
Montferrand! qui avait pu être qualifiée ville de grands trésors et de pillage, riche de soi, et bien marchande où il y avoit de riches vilains à grand foison, n’est plus qu’un médiocre faubourg; splendeur en poussière, dont le passé ne s’atteste qu’à des reliefs de sculpture aux maisons, à l’église, à de maigres vestiges de pierre ou de bois du XVe siècle, la maison de l’Apothicaire, la maison de l’Éléphant; les riches vilains ne sont guère plus que les patrons de guinguettes où la garnison de Clermont s’attable les dimanches.
Chateaubriand et Fléchier différaient singulièrement d’avis sur Clermont, qui n’avait pas dû changer beaucoup de celui-ci à celui-là; leur manière de voir est plus divergente encore en ce qui concerne la population.
Femmes revenant du marché.
Écoutez Fléchier:
«Si les femmes y sont laides, on peut dire qu’elles y sont bien fécondes. C’est une vérité constante qu’une dame qui mourut il y a quelques années, âgée de quatre-vingts ans, fit le dénombrement de ses neveux et nièces, en compta jusqu’au nombre de quatre cent soixante-neuf vivants, et plus de mille autres morts, qu’elle avait vus durant sa vie. J’en ai vu la table généalogique que M. Blaise Pascal, son fils, en a fait dresser pour la rareté du fait...»
Et Fléchier, longtemps, plaisante sur ce thème qu’ici «les femmes ne seraient stériles que longtemps après les autres, et que le jour du jugement n’arriverait chez eux que longtemps après qu’il aurait passé par tout le reste du monde. Cette grande bénédiction continue, et deux ou trois dames que nous avons vues, et qui paraissaient encore bien fraîches, comptent le dix-huitième de leurs enfants, et quelques autres, que l’on prenait pour jeunes, ne comptaient pour rien de n’avoir eu que dix garçons. Aussi la vérole, qui est la contagion des enfants, s’étant répandue, s’est enfin lassée dans la ville, et, après en avoir emporté plus de mille, elle s’est retirée de dépit qu’elle a eu qu’il n’y parut pas.»
Je crois bien que cette vertu ne s’est pas tarie de nos jours encore, d’après les statistiques, et il suffit quelque dimanche d’été de se mêler à la foule qui se répand dans les environs de Clermont pour assister au défilé de copieuses familles.
Avec l’habitude maternelle d’habiller les enfants pareil, cela fait de chaque groupe une tribu aux mêmes couleurs d’aspect bien particulier. En un séjour ici, je ne me rassasiais pas de voir passer les sœurs, des compagnies sans fin se suivant, en promenade de Clermont à Fontanat, de jeunes filles, vêtues semblablement par trois, quatre, cinq, rouges et fortes, promettant, elles aussi, de superbes lignées.
Mais sont-elles jolies ou pas?
Je voudrais bien laisser la responsabilité de ce jugement à d’autres. J’ai noté comment les goûts sont partagés.
Fléchier dit non.
Chateaubriand, lui, consigne que «les femmes ont les traits délicats, la taille légère et déliée».
A qui s’en rapporter!
La population a pu s’affiner en un siècle et demi; cependant elle est restée plus solide qu’elle n’est devenue svelte ou élégante; mais, trop souvent, ceci ne s’accomplit qu’au détriment de cela; et il faut souhaiter que l’Auvergne, plutôt que de s’émacier, de gagner en grâce et en charme, ne perde pas en force et en vigueur, continue de demeurer puissante et féconde...
Clermont-Ferrand.—Place de Jaude.
Dans les Monts Dômes.—Le col des Goules.
CHAPITRE II
Le Puy de Dôme.—La Fontaine du Berger; le Temple et l’Observatoire, la Foi et la Science; le dieu Lug, les expériences de Pascal, le Sabbat et la Saint-Jean.—Les cratères, les cheyres, les coulées du Puy de Côme et du Puy de la Nugère, glaciers d’Auvergne.—Les carrières de Volvic; Pontgibaud, la chartreuse de Port-Sainte-Marie, la cité des Chazaloux.—Le lac d’Aydat, la champignonnière des puys.—Le soir au Puy de Dôme; la descente; nouveau métier des bergères.
Tandis que l’on va et vient, monte, tourne, zigzague, descend par les déroutants quartiers de Clermont, à tous les bouts de rues et de ruelles, c’est l’invasion du Puy de Dôme, pénétrant par chaque issue.
La montagne vous part aux yeux, pour ainsi dire.
Le Puy de Dôme, comme un boulet prodigieux lancé des forges intérieures du globe, a troué l’écorce terrestre, mais s’est arrêté là, sans plus de force pour passer tout, demeuré prisonnier par la base, son cône obtus, seul, libre vers le ciel, debout, dans le vide... Un fameux boulet, que ce boulet mort, que les hommes de toutes les époques ont fait servir à leur agrément et à leur utilité, naturellement,—comme ces obus où, après la guerre, l’on emboîtait des pendules ou encadrait des portraits.
Le Puy de Dôme, ainsi, a été agencé à plus d’une fin.
Vu de certains endroits, avec les ruines du Temple et les bâtiments de l’Observatoire, il se rapetisse un peu à l’image que je viens de constater; mais, pas longtemps: il a vite fait de se redresser de toute sa taille, de tout son grave orgueil de sommet. A mesure qu’on le contemple, que la hantise inéluctable d’y gravir se fait plus pressante, l’humeur de plaisanter s’éloigne, et le jeu ingénieux des comparaisons, dans l’esprit le plus gouailleur, cesse vite.
Le Puy de Dôme.
Quelque souvenir qu’on ait d’Alpes ou de Pyrénées plus enchanteresses, mystérieuses ou émouvantes, on ne peut dénier à la cime arverne, si fièrement solitaire, qui se montre sans ruses ni détours, d’un bloc, l’ampleur et la netteté des lignes, le charme vigoureux d’une beauté franche, loyale et brave.
Mais allons.
Quelques heures, fort courtes, tant la route offre de spectacles sans cesse variés, à mesure que l’on s’élève, soit par la Baraque, soit par Villars, soit par Fontanat, à moins de halte forcée: car l’ascension ne s’effectue pas toujours dans les délais calculés.
Voici qu’à certaine distance de la montagne, des cavaliers du train des équipages barrent le passage, à cause des exercices de tir au canon de l’artillerie, campée l’été à la Fontaine du Berger.
Par intervalles, des détonations retentissent, se propagent par échos, et, dans la campagne ou sur les flancs du mont, au milieu d’un nuage tourbillonnant, les projectiles éclatent, s’enfouissent.
Au sommet du Puy de Dôme.
Les ruines du Temple.
Lui reste sans broncher à ces coups qui n’entament guère profondément sa carapace de domite.
Une sonnerie de clairons met fin à ces canonnades.
Les cavaliers disparaissent, d’un temps de galop, laissant la voie permise, et l’on peut commencer de monter par un lacet, du col de Ceyssat, à travers l’herbe touffue et les fleurettes, ces œillets et ces pensées dont le vif coloris excite toujours l’étonnement du voyageur: j’ai lu que c’est des simples du Puy de Dôme que l’on fabrique le vulnéraire suisse, ce vinéraire si populaire, en honneur dans nos faubourgs!
Par des sentes ainsi fleuries, l’escalade est rapide! Tout proche, les ruines du Temple et cet Observatoire, qui, de loin, nous firent sourire, comme encastrés au haut d’un boulet, produisent toute autre impression. C’est la foi, c’est la science, qui ont posé ces degrés de pierre ou ces fils d’électricité. A l’une et à l’autre, quel merveilleux autel!
Panorama des Monts Dômes.—La Grande Cheyre.
Le Temple a été exhumé des fouilles nécessitées par la construction de l’Observatoire sur ce plateau célèbre par l’expérience sur la pesanteur de l’atmosphère qu’y exécuta Périer, pour son beau-frère Pascal.
Le Vasso-Caleti, temple des Celtes, suivant les études les plus récentes d’après les assises mises au jour, aurait constitué un monument considérable, des plus riches, dont l’édification fut due à toute la Gaule, non à l’Arvernie seule. Des fragments de marbres rares, de statuettes, de chapiteaux, de masques, des écrins, des médailles ont été déterrés. Par la confrontation des inscriptions et du texte des historiens, on possède la certitude que le dieu Lug des Gaulois, le premier, fut honoré là. A la période gallo-romaine, son culte se confondit avec ceux de l’Hermès grec, du Mercure romain. La puissance du Mercure arverne, des plus vastes, périclita à son tour; les barbares de Germanie dévastèrent l’édifice, tandis que les missionnaires chrétiens chassaient l’antique paganisme. L’ancien dieu, pourtant, ne mourut pas: il devint diable. Lug, après avoir été Mercure, fut Satan. Il présida aux sabbats du moyen âge. Chaque nuit de la Saint-Jean, tout ce qu’il y avait en France de sorciers et de sorcières, possédant un balai, l’enfourchait pour se réunir au Puy de Dôme. Une femme, Jeanne Rosdeau, fut brûlée en 1594 pour avoir assisté à l’une de ces messes noires où elle dut, selon son témoignage, sacrifier ses cheveux au désir d’un bouc noir «qui portait entre les cornes une chandelle noire à laquelle il donnait le feu le tirant de dessous sa queue».
Au sommet du Puy de Dôme.—L’Observatoire.
De tout cela, et d’une chapelle de Saint-Barnabé mentionnée plus tard, il ne reste que les vestiges du Temple découverts en 1875,—et le pèlerinage traditionnel, perpétué jusqu’à nos jours, des villes et des villages environnants, au matin de la Saint-Jean; il pourrait bien tirer son origine de quelque cérémonie de purification, après les offices diaboliques du Sabbat.
Aux hommes que la superstition ou la foi ne transporte plus jusqu’à la montagne, la seule curiosité peut suffire aujourd’hui; l’ascension vaut d’être accomplie,—rien que pour voir:
Si Dôme était sur Dôme
On verrait les portes de Rome,
a rimé en proverbe quelqu’un qui s’est trompé, d’abord, en croyant que le double de 1,465 mètres ferait au Puy de Dôme une altitude sans pareille, ensuite, en pensant que la vue des portes de Rome ajouterait quoi que ce soit à ce panorama sublime!
Qu’il serait fâcheux que cela ne fût pas comme cela est!
En effet, quelles perspectives, Clermont, la Limagne, la chaîne des Puys, les monts Dore, les monts du Velay, le Livradois, le Forez, etc.; cinq départements qui se prêtent à la vue, la plaine étalée sans borne au delà de la ville, les villages, les châteaux, les crêtes qui déchiquètent les lointains!
Et, plus immédiatement, les soixante cratères, isolés ou soudés par la base, la champignonnière volcanique des puys!
Le Puy de Dôme et la chaîne des Puys.
Les volcans! les cratères!
Nous avons beau, tout enfants, avoir eu devant l’esprit, comme cratères, comme volcans, des incendies crachant flammes et fumées, tout de même, le tableau du cataclysme éteint n’est pas décevant, l’imagination n’a pu jamais atteindre à ce paroxysme.
Sur les flancs du Puy de Dôme.
Malgré la végétation qui, çà et là, tranche sur les espaces mâchurés, malgré la vie qui est revenue en villages et troupeaux, çà et là, quelle solitude, quel silence d’après on ne sait quelles dévastations, quelles malédictions, inconcevables à d’autres cerveaux que ceux des géologues. Une tempête figée, ont-ils décrit, devant ces amas de produits de projections ignées, de scories, de cendres, de lave coulant de la lèvre égueulée des cratères, ou du flanc ou de la base des volcans. Une tempête figée de vagues de plomb fondu refroidies, congelées au plus fort de leur échevèlement, de leurs assauts, de leurs conflits, de leurs heurts aux volutes, aux arabesques effroyables. Une tempête enchaînée, le faîte des flots pour éternellement pétrifié, et les gouffres béants à jamais. Une tempête bâillonnée, dont les mugissements se sont tus. Et cela angoisse, ce silence au-dessus de cet océan de fureur et d’épouvante toujours dressées épouvantablement. Et c’est poignant, comme on ne saurait l’exprimer, la paix, l’immobilité de ces étendues, comme toutes secouées encore des convulsions où la mort les a saisies; paysages fantastiques, que l’on doute être réels, alors même qu’ils gisent sous vos yeux, paysages douloureux de cauchemars et d’hallucinations que ces cheyres, paysages effarés et hagards, paysages de délire que l’on ne traverse pas sans trouble et sans détresse...
Coulée de lave de Volvic et Puy de la Nugère.
Ainsi je l’éprouvai, ce désarroi, aux carrières de Volvic, à Pontgibaud, aux ascensions à travers les coulées du Puy de Côme et du Puy de la Nugère,—l’étonnement et l’horreur dont Michelet était saisi devant l’énormité sauvage des glaciers. Comme les glaciers, la cheyre monstrueuse a l’air d’être en marche, de sorte «qu’immobile, elle paraît en mouvement».
Un gué sur la Sioule.
—«Quel spectacle, s’écrie Legrand d’Aussy, de la cime du volcan! L’on voit sous ses pieds naître et descendre cette rivière de pierre, longue de plus d’une lieue, et que Guettard, quoique à tort, appelle le plus horrible et le plus grand amas de lave qui existe dans le monde. Le temps qui, depuis tant de siècles, travaille à la ronger, est parvenu enfin, par un commencement de décomposition, à blanchir un peu la surface par des lichens. Sous cette teinte de vétusté, ses protubérances sans nombre ressemblent à des glaçons charriés par les eaux. On dirait que le fleuve en est couvert dans sa vaste étendue, qu’il les entraîne à travers les deux rangs de montagnes qui forment ses rivages et que, par une pente rapide, il court vers la commune de Volvic, et même par delà, vers celles de Marsat et de Saint-Gènes, pour les renverser et les engloutir.»
Pontgibaud.—Vue panoramique.
Cependant, parmi ces cheyres raboteuses, «ces petits mondrains d’une lave brute et hérissée de pointes sur lesquelles on ne marche que comme sur des bouteilles cassées», des villes achèvent de surprendre: Pontgibaud, avec ses mines et ses fonderies, sur la pente du Puy de Côme, dont une coulée «a rejeté le cours entier de la Sioule d’une lieue dans l’ouest»; la Sioule, à la vallée accidentée où se cachait la Chartreuse de Port-Sainte-Marie, au XIIIe siècle; c’est aussi sur la cheyre, dans la lave, qu’habitèrent ceux qui vécurent au camp des Chazaloux, une soixantaine de cases sèches, remontant aux grandes invasions barbares...
Vallée de la Sioule.—Chartreuse de Port-Sainte-Marie.
Ce même désarroi brutal, comme à la marche immobile du glacier, au mouvement figé des cheyres de Volvic, je l’éprouvai encore au lac d’Aydat, pauvre oasis de ces déserts de mâchefer, une guenille d’eau, qui tremble au vent du soir, là-bas...
Cratère de Lassolas.
D’ici, rien de ce qui réjouit ses bords du peu de campagne où Sidoine Apollinaire s’établissait l’été, du frais fouillis vert dont s’entourent le village, l’église, rien ne s’aperçoit de ce qui sourit et fait ce lac—rébarbatif—pourtant accueillant et doux, après les cheyres de Vichatel, de Lassolas, de la Rodde... D’ici, le lac d’Aydat, dont les déjections du rouge Puy-de-la-Vache ont obstrué le cours, n’ouvre sur toute cette région consternée qu’un œil atone, lugubre...
Les bords de la Sioule.
D’ailleurs, voici le soir, qui, sur nulle autre contrée, ne peut venir plus funèbrement; l’ombre s’entasse dans l’entonnoir des cratères, longtemps, avant de les emplir! Puys de l’Enfer, de la Rodde, de Tressoux, de Gravenoire, de la Taupe, de la Vache, de Lassolas, Puy de Laschamps, Puy de Grosmanaux, Puy de Pariou, Puy de Côme, et le grand Sarcouy ou Chaudron, et le Puy Chopine, et le Puy de la Coquille, et le Puy de Jumes, et le Puy de Louchadière, et le Puy de la Nugère—et bien d’autres que le gardien de l’Observatoire nous cite, tout en nous priant de regarder l’heure, par son télescope, sur la place de Jaude de Clermont, où la foule, aux terrasses de cafés, boit et fume. Comme on ne distingue plus entre les apéritifs des consommateurs, c’est le moment de partir si nous ne voulons être pris par la nuit, tout à fait.
Encore quelques minutes, un coup d’œil vers le petit Puy de Dôme—qui se tient au côté du grand, creusé d’un cratère, le Nid de la Poule, encore un regard vers les hauteurs de Montrognon, qui semble quelque fossile exhumé, avec sa dent colossale, et vers Gravenoire, et vers Gergovie!
Beaumont et Gergovie.
Et comment ne pas retourner un peu à Vercingétorix, à l’aspect de ce plateau, au bas duquel Clermont s’éclaire, petit à petit, comme des feux d’un camp: Vercingétorix, le seul héros—le premier de notre race—qui ne soit point fêté. Ne réclamons pas pour lui des anniversaires, des discours municipaux, des honneurs civils ou militaires; mais, tout de même, tandis que l’on ressuscite tant de ternes mémoires, il faut bien constater un peu la négligence dont est victime le guerrier à la grande moustache, dont une statue s’effrite à Paris, sur les boulevards extérieurs, dans la cour du garde-meuble qu’est devenue la maison du sculpteur! Gergovie, plateau désert depuis tant de siècles, et où le laboureur ne peut charruter un peu profond, sans rencontrer quelques pièces, quelques fragments contemporains des stratégies de César, et de l’indomptable courage des nôtres, ô Vercingétorix...
Gergovie.
C’est le soir, la nuit bientôt, plus de silence, de solitude, de mystère encore, où l’on comprend mieux le passé, les premiers âges se débattant à l’oppression de l’inconnu, le dieu Lug, saint Barnabé, le diable, les sorcières...
La Sioule à Châteauneuf-les-Bains.
La descente est rapide, et nous revoici dans la vallée, à l’obscur...
Un long troupeau de vaches et de bœufs traverse le chemin, poussé par des chiens, des conducteurs à cheval, une longue file de bétail ramenée au parc ou à l’étable, ou en route pour quelque foire, qui passe, s’efface dans un crépuscule biblique, en horde précipitée...
Et puis, çà et là, à mesure que nous rejoignons des fermes et des hameaux, ce sont des fillettes, avec leurs chèvres ou leurs moutons, qui rentrent de garder...
Elles portent péniblement des sacs pesants ou des tabliers gonflés d’éclats d’obus, provenant des bombardements du Puy de Dôme par l’artillerie de la Fontaine du Berger, qu’elles revendront au quintal; tout le jour elles se livrent à ces fouilles; un croc de fer à extraire la mitraille du sol est la houlette de nos pastoures!
La Sioule à Pontgibaud.
Sur le plateau de Châteaugay.
CHAPITRE III
La Limagne; le vin d’Auvergne.—Les gorges d’Enval; la gamine au bouquet.—Riom, la Belle endormie; Grands-Jours et petit jour.—Miracles de saint Amable!—La roue de cire et la roue de fleurs; Marsat; les renombrements.—Le gour de Tanazat; Ennezat, Mozat, Aigueperse, etc.—Les cuisines de Randan et la cuve de Tournoël.—Les chenilles; la grêle; le phylloxera.
Quel riant spectacle de vie se développe, soit de Tournoël, soit de Châteaugay, soit de Randan, soit de Châteldon, sur le bassin de l’Allier, sur deux ou trois cents kilomètres de plaine et de vallée de fertilité telle que certains terrains y valent jusqu’à vingt-cinq mille francs l’hectare, sur cette opulente Limagne, un lac desséché, dont tant de siècles n’ont point fatigué la force ni terni la grâce, depuis que Salvien l’appelait la moèle des Gaules!
De toujours, ce fut l’enchantement de ceux qui vécurent en cette contrée généreuse et prodigue, de ceux qui y passèrent, qui auraient voulu ne plus s’en éloigner.
Sidoine Apollinaire la célèbre dans ses lettres à l’empereur Avitus, son beau-père, né en Auvergne, en vers bucoliques qui ne manquent pas de saveur, même traduits:
«Je tais la particulière beauté de ce territoire, la mer des champs en laquelle on voit ondoyer le sillon d’une riche moisson sans péril de naufrage,... délectable aux voyageurs, profitable aux laboureurs, plaisante aux chasseurs; les dos de ses montagnes entourés de paysages, les pentes, les vignobles, les terrains, de pacages, le découvert, de labourages, les creux, de fontaines, les précipices, de fleuves. Bref, ce pays est si fort agréable, que les étrangers, charmés du seul abord y ont souvent oublié les naturels attraits de leur patrie.»
Panorama de la Limagne.
Mais, sans le secours de ces enthousiastes auteurs, on peut jouir de cette profusion de merveilles. De quel ravissement n’est-on pas empli, lorsqu’on découvre, dans toute son ampleur, ce panorama de montagnes, de vallées, de plaines, de cultures, parmi les arbres, de ruisseaux et de canaux, de châteaux, de villages, de villes, l’un des plus fastueux qu’il soit permis de contempler!
On était parti d’une des stations thermales voisines, dans l’intervalle du traitement du matin et du soir, pour une promenade sans conviction, à des ruines, les sempiternelles ruines des guides, craignait-on. Et voici que, de cette aire toute démantelée, ne comportant plus que traces d’enceintes, lambeaux de murailles, porte aux meurtrières et réduits subsistants, autre porte à mâchicoulis, vestibules, cours, pièces écroulées, un oratoire, une salle des gardes avec sa cheminée, des taches de peinture décelant une décoration, un escalier en hélice, un autre appartement, des oubliettes; voici que, d’entre ces débris féodaux, vestiges suffisant par eux-mêmes à récompenser du trajet escarpé jusqu’à une tour de trente-deux mètres au-dessus du rocher sur lequel elle est bâtie, le rocher lui-même à quatre mètres au-dessus du rez-de-chaussée du château, celui-ci à six cent trois mètres au-dessus du niveau de la mer, voici que la vue tombe, plane, se pose sur des splendeurs... des magnificences de nature incomparables, troublantes jusqu’à l’ivresse... On sourit...
En effet, on ne songe guère jamais, en parlant d’Auvergne, qu’aux sources minérales par quoi on la connaît surtout...
Mais le vin, le vin d’Auvergne, le loyal limagne si rouge, coloré, frais, fruité, on le dédaigne trop, à la légère. Dans le seul département du Puy-de-Dôme, on a récolté, en 1893, un million deux cent mille hectolitres dans les vignes mûrissantes sur les rives de l’Allier, crus cotés de Chanturgues, aux coteaux de Clermont, si près du Puy-de-Dôme, de quoi tourner la tête au grave patriarche, crus de Corent, Buron, Chadebeuf, Havel, le Broc, Saint-Gervasy, toutes ces récoltes à peu près consommées dans le pays, sauf quelques exportations à Saint-Étienne, Lyon, Montluçon, Commentry...
La Limagne, c’est surtout le limagne, pour le montagnard, le vin qui lui vient d’elle, aux altitudes où la vigne s’arrête; le vin des grappes vendangées que les barcelles traînées par des vaches ferrandaises portent aux pressoirs, et le vin de fête, le vin de paille, produit des grains séchés sur une litière!
Dans la Limagne.—Les Vendanges.
Mais la Limagne n’est pas que limagne,—mais riches arbres fruitiers, pommiers, poiriers, pêchers, noyers, abricotiers, amandiers, épis serrés aussi... et cités où il nous faut aller encore... Anin ton que lo fumado del’ bi duro, allons, tant que la fumée du vin dure,... comme ils s’écrient, après boire, pour se remettre à la tâche...
Allons, mais il n’y a pas loin à aller, d’abord.
On ne peut passer sans une halte aux gorges d’Enval, à ce Bout-du-Monde, près de quoi Guy de Maupassant a situé son Mont-Oriol.
Je ne me souviens pas de ce ravin d’Enval sans un petit remords. N’être passé qu’une minute par quelque endroit et y avoir attristé deux yeux bleus de fillette, est-ce excès de sensiblerie, mais cela me reste là! vous savez où! Comme circonstance atténuante, j’en avais une, valable. Ce Bout-du-Monde attire tout le monde de Châtelguyon, de Riom: «La gorge, de plus en plus resserrée et tortueuse, a décrit le romancier, s’enfonce dans la montagne. On franchit des pierres énormes, on passe sur de gros cailloux la petite rivière, et après avoir contourné un roc haut de plus de cinquante mètres qui barre toute l’entaille du ravin, on se trouve enfermé dans une sorte de fosse étroite, entre deux murailles géantes, nues jusqu’au sommet couvert d’arbres et de verdure. Le ruisseau forme un lac grand comme une cuvette, et c’est là vraiment un trou sauvage, étrange, inattendu, comme on en rencontre plus souvent dans les récits que dans la nature...» Après la haute marche de rocher qui barre le chemin à l’endroit où s’arrêtent tous les promeneurs, «la terre tombée du sommet avait formé sur ce gradin un jardinet sauvage et touffu où le ruisseau courait à travers les racines. Une autre marche un peu plus loin barrait de nouveau ce couloir de granit... puis une troisième... au pied d’un mur infranchissable d’où tombait, droite et claire, une cascade de vingt mètres dans un bassin profond, creusé par elle et enfoui sous des lianes et des branches... L’entaille de la montagne était devenue si étroite que... deux hommes se tenant par la main en pouvaient toucher les côtés. On ne voyait plus qu’une ligne de ciel; on n’entendait que le bruit de l’eau; on eût dit une de ces introuvables retraites où les poètes latins cachaient les nymphes antiques...»
L’attelage ferrandais.
Donc, nous sautions de voiture. Tout de suite, des vieilles femmes, tricotant, des gamins, pieds nus, vous entourent, vous précèdent, vous escortent, vous suivent, avec la prétention assez excessive de vous guider dans cette impasse où, pour se tromper, il faudrait des ailes; il n’y a d’ouverture que par en haut.
Impénétrable solitude, semble-t-il... soudain peuplée, aux grelots des chevaux, d’une foule surgie d’on ne sait où, fâcheux et harcelants génies de la montagne; donnez-vous aux mains tendues, la bande ne fait que se renouveler et grossir, sourde à la colère, nul moyen d’obtenir la paix...
«Il y a deux choses opiniâtres en Auvergne, les hommes et les mulets», a proféré quelqu’un, qui n’a oublié que la troisième: les femmes.
Enval.—Le Bout du monde.
Oh! cette vieille obstinée, implacable, qui ne céda que devant les injures que nous finîmes par hurler, de guerre lasse, à bout de patience...
Fini? Oh! bien, non...
Une fillette, maintenant, encore, après les vingt autres, qui nous offrait quelques brindilles arrachées en courant...
Nous la récompensâmes d’une menue pièce,—si jolie, rouge d’avoir couru, et nous offrant si gentiment sa cueillette... qu’à trois pas de là nous lançâmes au ruisseau, embarrassés de ces fleurettes...
Riom.—Fontaine d’Adam et Ève.
Quelle tristesse, quel front froissé, quelle bouche humiliée, quel visage confus et peiné fut le vôtre, petite fille inconnue, si affectée de cette humeur qui nous fit déchirer et jeter votre tortillon d’herbe et de fleurs!
Si facilement, d’une tapote sur les joues, avec quelques sous, nous pouvions vous créer une journée si belle! Dix centimes et une bonne parole, tout ce que cela nous eût coûté! Nous donnâmes les deux sous, mais pas le reste!
Et, aujourd’hui, devant ce ruisseau chaotique, où il nous a fallu revenir en écrivant, nous n’aurions pas vu ces pauvres yeux troubles d’enfant prête à pleurer à cause des méchants qui avaient dédaigné son humble bouquet...
Riom.—Porte de Mozat.
Cependant, le regret de notre brutalité, le regret tenace d’aujourd’hui, d’avoir occasionné de tristes fronces à ce lisse visage de gamine, fut bref alors, tant, de nouveau, la présence au retour de toutes les vieilles de l’arrivée nous exaspéra; la voiture ne pouvait démarrer, risquait d’écraser... et nous voulions arriver à Riom, ci-devant siège de la sénéchaussée d’Auvergne, ancienne capitale du duché constitué en apanage au prince Jean, son fils, par le roi Jean, en 1350; Riom, jadis rivale de Clermont, jalouse du premier rang,—leur inimitié d’autant plus grande «qu’étant très voisins, les causes de dissension et d’animosité y sont plus fréquentes».
Riom.
Maison des Consuls.
Le discord se manifeste avec une rare vivacité aux Grands-Jours! «Les Riomois, dit Fléchier, avaient employé toute sorte de sollicitations à la cour pour faire tenir les Grands-Jours dans leur ville, afin de faire valoir cette marque de préférence; et le premier échevin, dans la harangue qu’il fit à la cour, ne put point s’empêcher de témoigner son ressentiment et finit avec quelque malignité, disant qu’enfin ils avaient reconnu qu’il était juste que les Grands-Jours fussent arrêtés à Clermont, parce que, venant pour faire justice, ils y trouveraient beaucoup de matière, et que c’était un coup de prudence du roi d’appliquer les remèdes où les maux étaient les plus pressants».
«Leur grande ambition est de faire passer leur ville pour la capitale de la province, et comme ils ne trouvent pas leur compte dans les anciennes histoires, ils se font fort de l’autorité de M. Chapelain dans sa Pucelle, et ils savent tous en naissant ces vers:
Riom, chef glorieux de cette terre grasse
Que l’on nomme Limagne, au lieu d’Auvergne basse, etc.»
Je ne crois pas que l’on continue de répéter aux berceaux les vers par quoi Chapelain prêtait à accabler l’Auvergne basse au profit du chef glorieux de cette terre grasse de Limagne,—d’autant plus qu’aujourd’hui, si Riom ne vient qu’en troisième dans le Puy-de-Dôme, après Clermont et Thiers, à un autre point de vue, elle se place en tête—par les têtes coupées, ayant désormais les Grands-Jours,—les «petits jours» de guillotine: cour d’appel et sessions d’assises...
A Riom.—Une cour près de la tour de l’Horloge.
Oui, cette Belle endormie, comme nomme Riom l’un de ses chroniqueurs, cette belle au sein plantureux endormie au bord de l’Ambène, a de ces réveils sanguinaires; à quelque «petit jour» aigre une tête tombe, et non loin de ce joli Pré-Madame, où l’on vient s’asseoir et deviser sur la murette, c’est le lieu des exécutions capitales...
Il semble que c’est de cela que soit sombre la ville, et de la chicane permanente... depuis les temps de la coutume et de la loi écrite «enchevêtrées comme les justices seigneuriales», depuis les connétables, les baillis d’Auvergne et les baillis des montagnes, les prévôtés, les sénéchaussées, les présidiaux, jusqu’à nos jours...
A Riom.
Aller à Riom, la dernière carte des demandeurs ou défendeurs, battus et mécontents, de toute la région, Riom, dernier espoir, suprême refuge du plaideur auvergnat! Aussi Riom, qui devrait être une si «belle endormie», aimable et sereine parmi ses eaux nombreuses, ses champs drus, ses arbres lourds, ne vit-elle que pour la consulte, ne semble-t-elle dormir que d’un sommeil de juge, haché par des arrêts; Riom, que l’on rêverait en paysanne accorte, aux ornements champêtres et cossus, se présente comme un procureur en toge, plutôt. «On ne saurait concevoir Riom sans ses tribunaux, écrit M. de Barante; elle a conservé l’esprit de société plus que beaucoup de villes de province; mais l’intérêt de cette société, ce sont les affaires, les plaidoiries, les succès du parquet et du barreau; dans toutes les classes, on s’en occupe, on en parle; lorsque les servantes vont chercher de l’eau à la fontaine, pendant que les cruches s’emplissent, elles s’entretiennent de la Cour d’assises et de l’avocat qui a plaidé.» Riom fait, sur la claire Limagne, comme un noir pâté, une grosse tache d’encre.
Costume des environs de Riom.
En Limagne.—Les «Brayaudes».
N’empêche que pour les baabies, sobriquet par lequel on désignait les Riomois (baabie, corruption d’Amable, prénom d’un grand nombre, en souvenir du patron de la ville); n’empêche que pour les brayauds et brayaudes, nom donné aux habitants des communes voisines de Riom et de Combronde qui, les derniers en Auvergne, avaient conservé les costumes primitifs, à cause de la braye, la large culotte d’autrefois, n’empêche que pour ceux-ci et ceux-là, Riom constitue une ville dont il ne faudrait pas médire devant eux, ce qui n’est pas en mon intention; car, le chef-lieu judiciaire de l’Auvergne, qui a compté d’Aguesseau, Arnaud, Étienne Pascal, Laubespin parmi ses magistrats, et où naquirent Antoine Dubourg et Anne Dubourg, Chabrol et Barante, tous esprits doctes et sévères, Riom n’est pas dénué d’apparence, avec une voirie excellente, un tour de ville en boulevards fort agréables, des rues, des avenues bien percées, des maisons, des hôtels du meilleur air, enfin des monuments, une tour de l’Horloge, une Sainte-Chapelle, une Notre-Dame-du-Marthuret, surtout l’Église Saint-Amable,—plus notable par les souvenirs qui s’y relient que par ses architecture et sculpture!
Saint Amable, natif de Riom, fut curé du lieu.
Aux environs de Riom.
Riom.—La tour de l’Horloge.
Riom.—La Sainte-Chapelle.
Extrémité de la Limagne.—Châteldon.
Son biographe Faydit atteste avoir été témoin de nombre de miracles dont il cite le suivant: «J’ai vu fuir les serpents; j’ai vu couler le venin du corps de ceux qui avaient été mordus, à mesure que la relique du saint passait sur leurs membres, qui en étaient tous bouffis et enflés. J’ai vu et entendu crier et hurler les démons par l’organe de ceux qu’ils possédaient, et se plaindre tout haut qu’ils étaient forcés par ce grand saint de sortir du corps de ceux qu’ils agitaient d’une étrange manière.—Un fameux opérateur et charlatan, vendeur de thériaque, se vantait que son remède était si souverain contre toute sorte de morsures de serpents, qu’il en nourrissait toujours chez lui un plein coffre, et les lâchait ensuite sur des chiens et autres vils animaux qu’on lui apportait, et même contre des pauvres malheureux, à qui, pour de l’argent, il persuadait de se laisser piquer par ses serpents et leur en donnait l’exemple sur lui-même. Un jour qu’il prétendait faire l’épreuve de son remède en présence d’une infinité de gens, il se coula dans la foule un homme qui avait dans sa poche du ruban de saint Amable, ainsi appelé parce qu’il avait touché à ses ossements sacrés. L’opérateur fut fort étonné, quand ayant ouvert son coffre, il vit qu’au lieu que, les serpents avaient accoutumé dans d’autres pays de lever la tête, de siffler et de s’élancer contre les gens qui étaient autour pour les mordre et les infecter de leur venin, ils se cachaient au contraire dans le coffre et s’allongeaient couchés les uns sur les autres comme s’ils fussent morts ou endormis. Il les fouette et les agace, pour les obliger de mordre et d’empoisonner un bras qu’il leur présente; mais bien loin de mordre personne, ils s’enfuient tous généralement, et s’allèrent cacher dans des trous et dans des lits qui étaient dans la chambre, où quelques-uns crevèrent. L’opérateur, surpris, s’écrie qu’il y a quelque enchanteur dans la compagnie: et, craignant que tous ses serpents crevassent, oblige tout le monde de sortir. Alors, l’homme qui avait le ruban de saint Amable à la main s’écria: «Voilà le thériaque qui guérit de la morsure des serpents; voilà le souverain antidote contre leur venin; voilà ce qui les fait fuir et crever...»
On comprend que les Riomois aient été attachés au culte d’Amable,—dont les ossements pouvaient communiquer une telle vertu à du simple ruban,—comme ils n’en ont point de pareil à Clermont: aussi Riom trembla-t-il souvent de se voir disputer ces pieuses reliques. On refusa de les montrer à Massillon, évêque de Clermont, de crainte qu’il ne voulût s’en emparer, à l’une de ses visites diocésaines; on sonna le tocsin... et Massillon insulté, poursuivi, houspillé, n’échappa pas sans peine aux horions, dont il reçut quelques-uns...
Route d’Auvergne.
M. Gomot rapporte, à propos de saint Amable, un vœu dont les origines sont inconnues, fait par la ville de Riom, d’aller à Marsat chaque année en procession, et qui s’acquittait de la manière suivante:
«Les marguilliers de saint Amable faisaient couler un fil de cire dont la longueur mesurait la circonférence de la ville de Riom. Ce fil, roulé en forme de roue, était porté à la procession solennelle de saint Amable. Le dimanche suivant, les marguilliers conduisaient la roue à Marsat et la déposaient à l’entrée du bourg, sur deux grandes pierres spécialement destinées à cet usage. Le curé et les consuls de Marsat, accompagnés des bailes de la confrérie de Notre-Dame, venaient en procession pour la recevoir, et les marguilliers de saint Amable la leur remettaient «comme estant offerte au nom de la ville de Riom, pour la conservation d’icelle et à l’honneur de la sainte Vierge Marie, mère de Jésus, vénérée particulièrement en la chapelle de Notre-Dame de Marsat». Après quoi, les consuls donnaient à dîner aux marguilliers de saint Amable et à tous ceux qui avaient aidé à conduire la roue... La ville de Riom entrait pour une partie seulement dans l’acquisition de la cire de cette roue; la confrérie de saint Amable et les marguilliers y contribuaient, mais la plus grosse somme était fournie par une association fort ancienne connue sous le nom de Confrérie de la Chandelle de Marsat, qui devait fournir tout le luminaire de cette église... Depuis la Révolution, ce vœu a cessé d’être rempli. Néanmoins, on porte chaque année, à la procession de saint Amable, une roue de fleurs, commémorative de la roue de cire.»