JEAN AJALBERT
DE L’ACADÉMIE GONCOURT

Veillées
d’Auvergne

ÉDITION DÉFINITIVE

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PARIS

Tous droits réservés.

DU MÊME AUTEUR

Chez le même éditeur :

  • L’AUVERGNE.
  • AU CŒUR DE L’AUVERGNE.
  • DIX ANNÉES A MALMAISON.
  • LE BOUQUET DE BEAUVAIS.
  • RAFFIN-SU-SU, roman.
  • SAO-VAN-DI, roman.
  • LETTRES DE WIESBADEN.

Chez d’autres éditeurs :

ROMANS ET NOUVELLES

  • EN AMOUR, épuisé.
  • LA TOURNÉE.
  • LE P’TIT, épuisé.
  • LE CŒUR GROS, épuisé.
  • CELLES QUI PASSENT, épuisé.
  • BAS DE SOIE ET PIEDS NUS, épuisé.

VERS

  • FEMMES ET PAYSAGES, épuisé.

THÉATRE

  • LA FILLE ÉLISA, pièce en 4 actes, tirée du roman de E. de Goncourt.
  • A FLEUR DE PEAU, 1 acte, en vers.

VOYAGES

  • NOTES SUR BERLIN, épuisé.
  • LES DESTINÉES DE L’INDOCHINE.
  • LES NUAGES SUR L’INDOCHINE.
  • DANS PARIS LA GRAND’VILLE.
  • L’HEURE DE L’ITALIE.
  • LE MAROC SANS LES BOCHES.

QUESTIONS D’ACTUALITÉ

  • L’AVIATION AU-DESSUS DE TOUT.
  • COMMENT GLORIFIER LES MORTS POUR LA PATRIE !
  • UNE ENQUÊTE SUR LES DROITS DE L’ARTISTE.
  • SOUS LE SABRE, épuisé.
  • LES DEUX JUSTICES, épuisé.
  • LA FORÊT NOIRE, épuisé.
  • QUELQUES DESSOUS DU PROCÈS DE RENNES, épuisé.
  • PROPOS DE RHÉNANIE.
  • LES CARTONS DE BEAUVAIS.

En préparation :

  • LA PASSION DE ROLAND GARROS.

Il a été tiré de cet ouvrage :
trois exemplaires sur papier du Japon non numérotés
dix exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 10
et vingt-cinq exemplaires sur papier du Marais
numérotés de 11 à 35

A HENRI DELTEIL

En souvenir de nos courses joyeuses, par les libres espaces et les hautes solitudes de la montagne.

son ami,
J. A.

PRÉFACE

En 1905, au seuil d’une réédition de ce livre paru en 1894, j’écrivais :

*
* *

Ma chère Auvergne !

Mon Auvergne !

Car, il y a vingt ans, j’étais bien à peu près seul à l’aimer, dans sa solitude… Ce n’est pas sans difficulté que je publiais, çà et là, mes premiers essais sur ma rude et lointaine petite patrie : la Mode n’avait pas encore passé sa main gantée à travers la crinière hirsute de nos montagnes ; c’étaient les époques préhistoriques où l’automobile n’avait pas encore pénétré, comme la foudre, dans mon pays vierge, et le déluge de la carte postale n’avait pas submergé non plus nos cimes altières…

Les temps ont changé, l’Auvergne aussi, mais pas autant que l’on pourrait craindre… Le vent qui souffle à travers nos puys et nos plombs a vite fait de chasser l’odeur des machines vertigineuses… Pour quelques semaines bruyantes de la belle saison pour quelques pianos dans un casino, pour quelques « cornes » effarantes sur les routes, le grandiose silence de la vallée, l’immense paix de l’étendue déserte ne sont pas plus emportés par un tour de valse que par une course de cent vingt à l’heure…

L’Auvergne est défiante et récalcitrante aux nouveautés.

Au centre de la France, l’Auvergne est comme un gigantesque chien de berger qui garde, au milieu du troupeau… Elle garde trop bien… Elle empêche d’approcher, comme au temps de Vercingétorix… Depuis, les Auvergnats n’ont pas déserté le combat contre l’étranger, ni contre les Français même… Avec quelle ardeur n’ont-ils pas repoussé toutes les tentatives des visiteurs et des touristes !… Les Anglais, les Allemands qui ont domestiqué les Vosges, les Alpes, les Pyrénées ont longtemps hésité devant la gueule béante de nos cratères, le poil hérissé de nos sommets…

Les Auvergnats avaient des volcans, qu’ils ont laissés s’éteindre, a-t-on plaisanté. Ce n’est point de leur faute, s’ils n’ont pas laissé tarir les sources fameuses, qui redonnent la santé et la vie, chaque année, à des milliers de malades… Car, à part les grandes stations thermales, qui se sont tenues au courant des progrès de la science et du confort, l’Auvergne intime n’a pas été parcourue ; on n’a pas bouleversé la région pour attirer, retenir le voyageur ; que les amateurs de la Nature nature ne se lamentent pas sur la fin de nos sites et de nos paysages : l’Auvergne est toujours l’Auvergne ; elle n’a pas succombé sous les automobiles et les petits-chevaux

Au moment de rassembler ces pages anciennes, j’ai pu redouter qu’elles eussent vieilli, d’autant plus que l’Auvergne rajeunissait… Mais un ruban rose ou bleu dans le bonnet de la grand’mère ne lui rend pas ses jambes et n’efface pas les rides… J’ai retrouvé l’Auvergne, toujours la même…


J’ai revu l’Auvergne, comme l’aïeule dressée au haut de la France, qu’elle domine toute de son front de basalte, qui heurte le ciel…


Les Celtes impavides ne craignaient rien de l’Univers que la chute du firmament… Ils avaient bien tort… L’Auvergne est de force à soulever le monde sur ses formidables épaules… Quels sommets portent ainsi le poids d’une Patrie, avec Vercingétorix ! Quelles cimes se couronnent aussi lumineusement de Génie, avec Pascal !


Au-dessous de ces pics glorieux de la Force et de la Pensée s’élancent, en blocs de scories et de lave, en statues informes coulées au feu du volcan, les spectres pétrifiés de la création, les fantômes surgis et demeurés de la nuit des temps… Des lacs immobiles reflètent dans leur coupe de basalte le vol d’un rapace, la colonne svelte d’un pin, la bave d’argent au mufle d’un taureau qui s’abreuve, et tout ce qui se dispute le ciel, d’ombre et de lumière… Aux flancs des monts, sur leurs aires tragiques, se profile le squelette du moyen âge, la carcasse, usée par les siècles et les batailles, des châteaux, des tours, des murs, le cadre déchiqueté des fenêtres dans le vide, par où le vent de toutes saisons chasse, sans trêve, le jour, la nuit, les bourrasques, la neige, les étoiles, le silence, la solitude, tout ce qui passe, tout ce qui ne meurt pas…


Puis, ce sont les hameaux, les villages, les villes, fantasques comme des chèvres, perchés sur des rocs, dégringolés dans les creux, pressés le long de tant de rivières et de ruisseaux, qui dévalent, roulent, cascadent, tout gonflés par l’hiver, taris d’un coup de soleil…


Rude pays, exigeant, où la ténacité seule de l’habitant arrache du sol hostile quelques produits… Mais l’homme s’y trempe, robuste et vaillant… Même, une joie forte monte de ces âpres cultures, de ces logis battus par huit mois de froid, de ces pauvres églises aux clochers en dents de peigne, de ces auberges où la cabrette chevrote ses montagnardes et ses regrets, où la bourrée ébranle le sol, où fume la soupe de lard et de pain sombre ; où le vin rouge, à pleins bords, arrose la fourme blonde, le fromage vaste comme une demi-barrique.

Rude pays, d’où beaucoup doivent émigrer pour des métiers lointains… Mais sans oublier, — tant reste chaud à leur cœur le souvenir de l’horizon nostalgique…


Ma chère Auvergne !


Mon Auvergne ! — souvent délaissée, — où je reviens toujours… Les morts se lèvent de toutes parts, et les rocs et les hêtres sont autant de formes que je crois reconnaître sous la brume qui les enlinceule… Là, j’ai promené mon enfance et ma jeunesse… Là, planèrent mes espoirs… Là, passèrent celles qui passent… Et ces petits œillets sauvages, décolorés par la saison, à peine plus gros qu’une goutte de sang, n’est-ce pas autant d’illusions fanées, qui ne refleuriront pas ?

La vie peut vous tresser les plus merveilleux bouquets — aucun ne vaudra la gerbe claire des vingt ans !

Bien des fois, dans une existence nomade, au Nord, j’ai cueilli le doux vergissmeinnicht ; au Sud, j’ai respiré les orangers de l’Espagne andalouse, et par l’Extrême Asie, à travers la forêt tropicale, les plus somptueuses orchidées lançaient leurs fusées de fleurs au-dessus de ma tête.

Mais qu’est-ce que les merveilles de l’Univers auprès des genêts les plus communs de la terre d’où l’on est sorti !

*
* *

Ainsi, j’écrivais, il y a vingt ans, — à quoi il y aurait trop à reprendre, aujourd’hui. J’ai changé, évidemment ; et l’Auvergne aussi ! Vingt années de plus vous mènent un homme aux confins de la vie. Et vingt printemps « de progrès » pèsent sur les épaules des Puys et des Plombs, contemporains de la création. J’ai changé ! Pas tellement, peut-être. Des pays encore ont passé devant mes yeux, des douleurs se sont entassées sur les joies, l’histoire du monde en folie s’est épaissie de sang, d’héroïsme et de deuil, — et, par les paysages de lave et de châtaigniers, me revoilà, avec le même regard, rajeuni, la même âme, reverdie, des rives de la Dore aux sources de la Jordanne…

Il y a seulement cette petite phrase : « Là, j’ai promené mon enfance et ma jeunesse » qui me taquine. J’abandonne « mon enfance », oui mais « la jeunesse » ! que j’enterrais, il y a vingt ans… Non, non, je n’efface rien. Je garde l’illusion rétrospective d’avoir été jeune, vingt ans de plus — où j’ai ajouté l’Auvergne et Au cœur de l’Auvergne, à la littérature régionaliste, — quitte à faire sourire, comme je l’éprouvai, respectueusement, ce jour de 1912, à Maillane, où Frédéric Mistral me dédicaçait une rare photographie :

« Avec Alphonse Daudet, en 1885, au Mas de Vers, dans une prairie de Camargue… à mon ami Jean Ajalbert, en souvenir de ma jeunesse…

qu’il situait donc à cinquante ans : il en avait quatre-vingts. Quel exemple, que la jeunesse n’a pas qu’un temps…

Quand même, je doute vraiment d’avoir à remanier cette préface, pour une réimpression qui se ferait désirer, comme celle-ci, près d’un quart de siècle encore.

J. A. — 1926


P.-S. — C’est ici, un livre qui date ; à travers une Haute-Auvergne d’il y a près d’un demi-siècle, — où l’on ne connaissait pas les autos, les bas de soie ni les cheveux coupés, dans les villes de progrès et d’usines.

Veillées d’Auvergne

Dans la nuit des temps…

C’est à Aurillac, dans l’étroite rue du Rieu, une boutique de pharmacien.

Au-dessus de la porte, le nom du propriétaire : RAMES, le bon géologue de la terre cantalienne.

Je ne l’aperçois pas, tout d’abord, dans la demi-obscurité, assis derrière son bureau-caisse, courbé sur des paperasses.

Un marteau, des fragments de pierre, des débris d’ossements, sur une tablette à portée de sa main, témoignent des occupations et préoccupations du savant, tout à la minéralogie, et ne s’en distrayant qu’avec chagrin, pour la préparation des ordonnances.

— On est trop tenu, dans la pharmacie, murmure-t-il. Je ne sors plus…

Juste, la porte sonne, un client pénètre !

— C’est tout le jour ainsi… Dérangé à chaque seconde ! Et si vous saviez pourquoi ! Un sou de boules de gomme ! Et souvent pour rien ! Des renseignements à n’en pas finir ! Mille questions auxquelles il faut bien répondre ! Ça vous mange la vie ! Nous allons monter. Nous ne serions pas tranquilles ici. Ma femme gardera la boutique.


Deux étages au-dessus.

M. Rames m’introduit dans sa retraite, deux chambres qu’on devine jalousement réservées, interdites, qui tiennent du musée et du laboratoire, du musée par les collections alignées, du laboratoire et du cabinet de travail, avec ces brochures ouvertes aux feuillets fatigués, aux marges mangées de corrections, et ces godets où de la couleur est délayée, où trempent des pinceaux. Des cartes du sol et du sous-sol auvergnat sont étalées, saignantes comme des entrailles, aux gisements marqués de taches violentes, fraîches, des cartes que complète et modifie un minutieux et incessant labeur de découvertes.

A un clou, la gourde, le bâton, la blouse du chasseur de pierres.

Après avoir ramené un peu d’ordre sur sa table en désarroi, mon hôte, complaisamment, se prête à ma curiosité, décroche la faïence ancienne, les épées formidables, les lances ajourées comme la dentelle des fougères, me conte l’histoire de ses heureuses trouvailles de meubles, de bibelots, au hasard de vingt années de courses à travers le haut pays…

Puis notre attention va aux squelettes, aux petits blocs rangés sur la cheminée, sur les armoires, sur toutes les saillies, sur tous les rebords. Et comme, de roche en roche, on franchit une rivière, de l’un à l’autre des cailloux, exposés dans cet appartement, notre pensée passe à gué les âges et les mondes, jusqu’au bord du chaos, dans la nuit des temps…

— Dans la nuit des temps, a dit M. Rames, agenouillé devant les tiroirs où il conserve, soigneusement cataloguées, les archives de la création…

Je suis là, en écolier attentif, tout yeux et tout oreilles…

Mais aussi quelle leçon !…

Avec quelle clarté et quelle méthode, quelle éloquence précise, M. Rames expose les choses, résume tant et tant de livres écrits sur le sujet — en quelques courtes phrases…

— Dans la nuit des temps, nos montagnes n’étaient qu’un plateau… une île à peine émergée de l’Océan préhistorique…

J’écoute, et M. Rames me dit le terrain primitif, le terrain houiller, et l’époque tertiaire où commence à grouiller la vie, avec les lacs d’eau douce et tiède, qui se sont creusés dans le plateau émergé, bordés de palmiers et de palétuviers, fréquentés de gros reptiles…

J’écoute, mais, surtout, je regarde tout cela qui luit, mystérieusement, qui s’allume et qui s’éteint, dans la profondeur de ces tiroirs…

Ce ne sont que des pierres et toujours des pierres, claires ou sombres, mais avec toutes les nuances les plus délicates et les plus changeantes du ciel et de l’eau. Il en est de noires, de vertes, de rouges, de roses comme le matin, de fauves comme le couchant ; en voici de truitées comme des écailles de poisson, en voilà de veinées comme une chair. J’en vois dont les teintes sont si fragiles qu’elles ne semblent être que le reflet d’une fleur ou d’une aile de papillon. Et d’autres recèlent je ne sais quels souvenirs d’étoiles inconnues, d’aubes perdues, de crépuscules oubliés…


Je regarde, les yeux éblouis de la lueur éternelle de ces fossiles, et, tout d’un coup, comme un élève en faute, je m’aperçois que je perds la moitié de la leçon.

M. Rames a dépassé les époques où, sur le plateau central, rien n’avait encore vécu.

Il me fait remarquer un morceau de carapace de tortue, un morceau large comme un bouclier.

— Cette tortue géante fréquenta les rives des lacs tièdes, tributaires de la mer d’où sont venus, par exodes inouïs, tous ces coquillages incrustés sous l’argile…

Des tiroirs, sortent des gâteaux de calcaire, saupoudrés de cérithes et de cypris.

M. Rames continue :

— Ensuite, les lacs, les lagunes se comblent, les plantes s’élèvent hors des eaux. Bientôt le marais est comblé. Alors…

Tout d’un coup la voix change. Je devine que nous touchons à quelque période fameuse.

— Alors se produit le premier épisode volcanique !


Maintenant, M. Rames est dans son élément.

Il parle du volcan !

Dès lors, sa physionomie s’anime, sa voix s’amplifie, et c’est avec passion qu’il explique et qu’il décrit.

Un à un, il me dit les tremblements de terre, les secousses préliminaires, les crevasses d’où sourdent les jets de basalte, et l’apaisement qui succède, pendant lequel un fleuve coule, aux rives habitées de mastodontes, de dinotherium, de gazella deperdita — qui ne saurait durer dans un pays accidenté.

— La contrée était donc en plaine !

Et, comme après chaque assertion, la preuve, M. Rames brandit un quartier de mâchoire monstrueuse, ou bien extrait, d’une boîte garnie de coton, une dent d’hipparion, l’ancêtre de notre cheval.

— Encore un coup, tout va changer… Le fleuve se tarit… Il y a des tiraillements du sol… L’ère des grands volcans s’inaugure… Le Cantal se troue, vomit des flots de trachyte, comme une fonte en fusion, avec des trombes de scories, ici, denses, là, légères et spumeuses…

J’écoute toujours.

Au dehors, l’averse tombe ; dans la pièce, les ténèbres s’amassent ; je marche, la pensée chancelante, à travers des catacombes où me guide quelque fabuleux génie.

Désormais je ne sais si je dors ou si je veille… J’assiste aux crises ardentes de la matière, je traverse la fournaise des volcans, je suis dans le cratère, avec un compagnon bizarre, qui porte une simple calotte bourgeoise. Un seul œil brille derrière de vastes lunettes d’alchimiste, l’autre mort — sans doute la Terre qui s’est vengée, avec un éclat de pierre, du téméraire qui travaille à lui ravir ses secrets… Un compagnon étrange et fantastique, que ce cyclope bienveillant, dont la moustache pend, maigre et sèche comme une herbe de muraille, et qui a le rouge d’une décoration sur sa veste… Nous allons, et son marteau prestigieux abat devant mes pas les parois du monde souterrain… Un à un, les murs s’écroulent, et je sens que nous escaladons vers la lumière, que nous y atteignons…

Encore, seulement, à patienter quelques millions de siècles !…


A présent, je vis à l’époque pliocène où les animaux ont des ressemblances avec ceux d’aujourd’hui, mais dans un climat plus chaud que le vôtre, ô montagnes refroidies et chauves d’à présent ! Oui, je me promène à l’orée de forêts vierges, parmi les flores tropicales dont on a retrouvé les traces silicifiées !…

— Quand la forêt eut fleuri des milliers de siècles, une éruption éclata, la plus terrible de toutes, qui ensevelit la contrée sous un linceul de cendres… On a déterminé la saison, la minute exacte où la sylve fut surprise… Nous possédons le moulage de sa vie gardée dans la poussière… On sait d’où soufflait le vent par l’inclinaison des feuilles saisies frissonnantes… C’était au printemps, en pleine vernation, comme l’indiquent les feuilles, toutes jeunes, encore plissées !… Regardez ces empreintes des boutons les plus frais, des baies les plus tendres, des insectes morts sur le cœur des fleurs… Et puis cela recommence, d’autres péripéties du feu… L’effroyable chaudière plutonienne soulève bien des fois encore l’écorce terrestre, cuite et recuite… Les laves débordent, montent en tempêtes de flammes, en incendies qui lèchent les voûtes du ciel…

Puis, c’est la neige, la blanche neige qui tombe, qui tombe ; les glaciers qui se forment, et puis la fonte des névés, qui creusent, par leurs torrents, les vallées, et déchirent et dentellent le volcan ; les basaltes et les trachytes se cassent, s’effondrent, sont roulés sur les pentes, haussés sur les sommets ou entraînés dans les fonds, et les puys, les plombs, les cônes, les dômes, les sucs, les pitons s’érigent, se modèlent…

Et puis… et puis… la vie est trahie, nous est révélée par l’ours des cavernes, le mammouth velu, et le renne, — et l’homme…

Nous sommes sortis de la nuit des temps…


— Monsieur… monsieur…

Nous nous levons, comme en sursaut, tous les deux…

— Monsieur, on vous demande, c’est pressé ! crie la servante, heurtant à la porte.

Hélas ! le charme est rompu !

— Diable de pharmacie ! murmure M. Rames, et nous descendons.

Lui retourne à ses drogues, derrière ses balances, et je me retrouve dans la rue maussade, sous la pluie qui n’a pas cessé ; et je regagne mon hôtel, avec, dans les yeux, la vision des grands volcans, flambant jusqu’au ciel, avec, à l’oreille, la phrase du géologue : « Dans la nuit des temps… »

Sensations d’Aurillac…

Donec optata veniat…

Jusqu’à ce que la mort désirée vienne.

J’imagine qu’il n’y avait, dans ce souhait inscrit au portail sculpté d’un hôtel de la rue d’Aurinques, où la mort est ainsi sollicitée de pénétrer, qu’une passagère bravade — comme tout le monde se donne au diable à de certains jours — un de ces inutiles défis que l’Inexorable ne relève qu’à son heure, toujours sûre du dernier mot. Je croirais même que celui qui avait proféré cet appel — des choses qui se disent, mais qu’on ne pense guère — et l’avait fait marquer dans la pierre, au fronton de sa demeure, ne tarda pas à espérer, dans son for intime, que son invitation ne serait acceptée que le plus tard possible. Le chagrin le plus cuisant se refroidit à la longue. Que de peines mortelles — auxquelles on ne succombe pas ! Et puis, il devait tenir à sa douleur de vivre, le propriétaire qui l’avait si confortablement installée. Il dut vite cesser d’avoir tant de hâte à s’en départir. Comme j’y logerais bien les miennes de peines, pensé-je, devant cette maison, un de ces logis simples d’extérieur, qu’on devine au-dedans spacieux, avec des escaliers aux colossales rampes de chêne, les parquets, les boiseries, tout en chêne, en cœur de chêne, pièces vastes, hauts plafonds de poutres, profondes cheminées, — comme on doit y prolonger jusqu’à l’extrême vieillesse, non sans contentement, les plus rares amertumes ! Que l’on serait bien ici à attendre la noire visiteuse — oh ! sans presse, comme ils disent — derrière cette façade où je me suis arrêté à déchiffrer la phrase, que le temps fort sage a presque effacée, donec… ta veniat…

Donec veniat, en attendant qu’Elle vienne, puisqu’Elle doit venir, oui, je me résignerais bien à dépenser mon lot d’existence dans cet Aurillac, que j’avais jugé plutôt mal, tout d’abord.

Saint Géraud me pardonne !

D’ailleurs, je suis revenu si vite de ce jugement téméraire !

Et puis, nous sommes sujets à l’erreur, tellement ! Ce n’est pas neuf, mais toujours excellent à répéter. Précaution utile entre toutes, surtout au moment de rédiger des notes de voyage. Nos impressions si variables : girouettes au gré du vent qui souffle — et qui souffle pour tout de bon, ici, le vent de la montagne ! — nos sensations si fragiles, modifiées suivant que nous nous levons de table, ou que nous sommes tiraillés par la faim, notre cerveau, l’orgueilleux cerveau, en somme captif de tant de lacets et de cordons, par lesquels il commande, et qui l’enchaînent à l’estomac, notre humeur de tout le jour grevée de ce que nous avons dormi bien ou mal !

Or, je n’avais reposé ni peu ni prou.

Je descendais les membres rompus, courbaturé de tout le corps, du train qui mène d’Arvant à Aurillac, toute une portion de réseau abominablement desservie par la compagnie qui l’exploite…[1] Vieux matériel, wagons de rebut qu’on réserve à cette traversée de l’admirable massif cantalien ! Et l’on s’étonne de la rareté des touristes ! Voyage affreux, qui serait l’un des plus faciles, l’un des plus beaux du monde, avec des voitures proprement suspendues, et de ces compartiments-terrasse, par exemple, comme ceux du Saint-Gothard, balcons vertigineux d’où l’on assiste à cette escalade fantastique de lacs et d’alpes, dont l’âme et les yeux restent pour éternellement enchantés, — d’où les yeux et l’âme les plus épris de la Suisse, des Pyrénées, les plus épris de partout, ne s’abaisseraient pas sans surprise et sans admiration sur tant de merveilles à peu près inédites, ignorées des Français même. Hélas ! au lieu de jouir à l’aise du prodigieux changeant décor où court la voie ferrée (tantôt dans la vallée et le long des rives tourmentées de l’Alagnon ; plus tard par ces défilés abrupts où dévalent ces torrents farouches, par ces couloirs étroits creusés dans le roc, ou bien à travers ces mornes sapins du Lioran) avant de déboucher dans le large de la vallée de la Cère ; au lieu de pouvoir se pencher sur la fuite des paysages sans cesse renouvelés, sur le déroulement des horizons, cueillir au passage la vision des villages, des châteaux, tapis dans les creux, étagés sur les pentes, piqués sur les hauteurs, au lieu de cela il faut tout bêtement se rencoigner, songer à se caler, à se garer de la violence des chocs qui vous ballottent, vous projettent d’une banquette à l’autre : un tangage et un roulis de navire dans la tempête, une trépidation effroyable, à croire que c’est le sol qui s’ébranle, le volcan qui s’étire — et que l’on roule sur un tremblement de terre…

[1] Ceci n’est plus exact. La transformation s’est opérée depuis longtemps. Les trains les plus confortables circulent désormais l’été, avec un wagon-terrasse

— Saint Géraud me pardonne ! implorais-je, ma prime opinion formulée, après tant de secousses et, dès la gare, sur l’aspect maussade et insignifiant de la ville.

Si je m’adressais à saint Géraud, de préférence, vous vous doutez de la raison : je me souvenais que saint Géraud est le patron d’Aurillac[2].

[2] C’est de la fin du neuvième siècle, du commencement du dixième siècle, où naquit le comte Géraud, où fut fondée son abbaye (d’où devait sortir, entre tant d’autres grandes figures, celle de l’universel Gerbert) que date authentiquement la vie de la cité qui s’aggloméra autour du célèbre monastère… Jusque-là, il n’apparaît pas irréfutablement qu’Aurillac ait existé : quelques monnaies rencontrées dans des fouilles peuvent faire présumer une station romaine, sous les empereurs, sous Marc-Aurèle ou Aurélien, d’où l’étymologie… Mais il n’en est question nulle part dans la guerre des Gaules. Quant à l’époque franque, pas d’autres traces que celle-ci : une croix — en face de l’énorme tilleul de Sully — la « Croux Malli » qui indiquerait l’endroit où se tenait le mal ou mallus, sorte d’assemblée judiciaire ! Maigre témoignage ! Mais depuis saint Géraud, le chef-lieu actuel du Cantal peut prouver, par pièces et archives, la suite de ses destinées, ses annales heureuses et non, tour à tour ; splendeur de l’abbaye dont la science brille si puissamment sur la chrétienté ! En effet, le roi Robert, fils de Hugues Capet, s’y rendait en pèlerinage ; le pape Urbain II en consacrait l’église, en revenant de prêcher à Clermont la première croisade ; le souverain pontife Calixte II y séjourna ; au treizième siècle, un couvent des Cordeliers s’y établit, qu’inaugura saint Antoine de Padoue. Mais tout ce puissant éclat s’est terni aux luttes pour les franchises communales, toute cette fortune périclite et s’abîme aux guerres des Anglais, aux pillages qui, longtemps après, continuèrent de désoler le pays, aux guerres de religion enfin : prise et sac de la ville par les huguenots, destruction du monastère et des couvents, effroyable revanche de la Saint-Barthélemy ; désormais, l’histoire d’Aurillac n’a plus guère d’autres éphémérides que celles de la province et du royaume…

Certainement, saint Géraud me pardonne. Il aura compris que c’est un peu la mémoire de sa fameuse abbaye et du passé héroïque d’Aurillac qui contribuèrent à mon désappointement éphémère, devant une ville de bâtisse moderne, qui s’étalait à ma vue sous un ciel bas et sombre, avec des toits monotones, d’où n’émerge que le clocher de Notre-Dame-des-Neiges…

Ville d’aujourd’hui, d’hier, sans relief d’autrefois.

Car, de jadis, il ne demeure pas de vestiges.

Interrogez :

— … Les Anglais… les huguenots…

La réponse ne varie pas, revient devant chaque ruine de l’ancienne Haute-Auvergne ; souvenirs aigus encore, dont il semble qu’à peine la terreur s’efface ; et puis, la Révolution…

Mais surtout les Anglais, les huguenots — les z-huguenots, prononce-t-on…

Cependant, Aurillac n’est rien moins que terne, dans une situation splendide — qui se révèle à présent que le soleil a bien voulu luire, tout d’un coup — à l’entrée de la vallée de Mandailles — abritée des collines du bois de Lafage et du roc Castanet — en face de l’immense plaine mamelonnée, qui propage ses houles de terrain vers le Lot ; et, tournez-vous, c’est le puy Mary, qui, là-bas, là-haut, étage ses plans majestueux, arque sa double cime dans la nue… Et, entre cette plaine immense, comme la mer, d’un côté, à l’opposé la montagne qui se hausse et s’élance, cela ne manque pas de grandeur, cette ville-là, sans faste, prostrée en sujette, à la marge des monts dont l’indicible majesté s’étend sur elle.

Très simplement, en effet, Aurillac ne présente en édifices que des bâtiments officiels exigés d’un chef-lieu de préfecture.

Voici le Palais de Justice, d’architecture sévère, comme il convient à ce genre d’habitation : même, rien qu’à passer devant, tant la façade est revêche, on devinerait, je crois, que la personne qui habite derrière s’appelle la Loi ; elle possède pas mal d’immeubles, en France, où nul n’est censé l’ignorer. Heureux qui n’en franchit jamais le seuil ! Passons. Arrêtons-nous plutôt quelques instants dans le square agréablement planté qui occupe le milieu de la place, d’où nous pouvons examiner le clocher de l’église des Cordeliers, dite Notre-Dame-des-Neiges ; une cloche, sans doute trop grosse pour être suspendue à l’intérieur, était suspendue au dehors, au bout d’une charpente disposée pour ; comment ces messieurs du clergé satisferont-ils à la maligne curiosité des enfants, qui s’étonneront d’apercevoir dans les airs, la semaine sainte où les cloches vont à Rome, cette cloche impie ? Sans doute, ils seront embarrassés, autant que pour me renseigner sur cette Vierge dont s’enorgueillit Notre-Dame-des-Neiges — qui est une Vierge noire, trapue comme un bouddha, véritable idole hindoue, qu’on dirait en charbon. D’où proviennent ces négresses, fréquentes dans le diocèse ? J’ai interrogé quelques prêtres, feuilleté des livres ; ces statues auraient été rapportées de la Terre sainte, voilà toute la réponse.

La série des monuments aurillacois se complète par une église Saint-Géraud, naturellement — un Hôtel de Ville, où a été installé un musée Rames, un Hôtel de la préfecture, un Collège à portail sculpté, et un Lycée, et des Casernes, et un Hospice, et une École normale supérieure primaire, construite sur l’emplacement du château de Saint-Étienne, — plusieurs fois saccagé et restauré, — dont la tour superbe qui subsistait dominant la ville a été conservée et utilisée dans le monument de l’école, de sorte que, dix siècles après le fondateur de la savante abbaye, la science est donnée encore sur cette roche précisément où auraient vécu les ancêtres de Géraud et lui-même…

Quand je disais qu’Aurillac ne possède que les monuments strictement nécessaires, j’omettais l’Hôtel consulaire, la chapelle d’Aurinques et les statues qui décorent ses places. Mais quoi ! l’Hôtel consulaire, tout clinquant neuf, avec sa façade grattée et retaillée, a perdu le charme de vétusté, à quoi s’arrête et se plaît le rêve du passant…

Quelles haltes de pensées, devant le plus pauvre restant de vieilles pierres, survivantes échappées à la destruction des hommes, au désastre des âges, ces vieilles pierres fauves ou mordorées, qui semblent ruminer des choses, des choses, avec tant de joie, au soleil, ou grelottent à la pluie, se renfrognent, comme des personnes…

Certainement, elles respirent, elles palpitent… Certainement, elles sont hantées d’une âme profonde, à qui les générations successives ont légué le mystère de leur fièvre et de leur passion, le secret de leurs joies, de leurs tristesses, de leurs espoirs, de leurs rancœurs ! Sans quoi, comment expliquer sur nous l’attirance des ruines à travers lesquelles nous aimons errer, le cœur serré, devant les rides et les balafres de la matière, prétendue inerte, d’où se dégage une telle poésie de regret et d’irréparable !…

Un bloc couché dans les genêts, parmi la bruyère ou les chardons d’octobre, sous un ciel brumeux d’automne, ah ! quel torrent de mélancolie cela déchaîne en nous ! Il suffit de quelque granit informe dans les brousses pour qu’à notre imagination ressuscite le fantôme des siècles révolus… Au contraire, quelle indifférence est la nôtre devant la pierre récente, si habilement taillée qu’elle soit ; même, au marbre d’art, il faut la lente caresse des soleils et les coups de l’hiver. Comme on passe vite devant toutes ses reconstitutions ; on salue, on s’éloigne, pour courir s’abîmer en contemplation devant un pan de muraille, un lambeau de corniche tout lézardé, fendillé, effrité… Un peu ce que j’ai fait, pour cette Maison des consuls, qui n’est plus la Maison des consuls, mais un logis d’aujourd’hui, comme avec de l’argent je pourrais m’en procurer une copie…

Mais à n’importe quel prix, par exemple, je ne pourrais obtenir le double de cette humble chapelle d’Aurinques (sans doute restaurée plus d’une fois, mais pas d’ensemble) assez flétrie et rongée, tout de même, enfin, pour que j’y sente planer l’ombre chère de celui à qui elle fut dédiée et celle de l’inconsolable amante aux soins de qui elle est due.

C’est à l’extrémité de la ville, à l’endroit où un Guinot de Veyre succomba, la nuit du 4 au 5 août 1581, contre les remparts assaillis par les huguenots, dans une maison où il fut surpris par l’incendie, en se battant. Son cadavre calciné ne fut reconnu qu’à une bague d’or qu’il avait reçue de sa fiancée. Elle, tout de suite, résolut de se retirer du monde, d’entrer au Buis, après avoir fait graver à l’église Saint-Géraud, au-dessus de l’autel des Veuves, un bras passé dans les courroies d’un bouclier, la main fermée laissant voir une bague au quatrième doigt… Touchante image, charmant simulacre qu’il eût fallu précieusement conserver… En revanche, on a gardé, paraît-il, une trompette de cuivre ramassée après la victoire, dans les fossés — par quelque ancêtre de nos âpres ferrailleurs d’aujourd’hui, sans doute.

Mais de causer ferraille, cela nous mène droit à la statue de Gerbert — et nous traverserons la rue des Forgerons.

Auparavant, que je vous dise qu’Aurillac, réputée la patrie des chaudronniers, fut mieux que cela, du dixième au dix-septième et même dix-huitième siècle : la patrie des orpailleurs ; l’orpaillerie consistait à recueillir l’or que la Jordanne roulait dans ses eaux. Une étymologie controuvée, malheureusement, car elle est gracieuse, tirait Aurillac, d’Auri-lacus, lac d’or ! Cette industrie languit peu à peu et s’éteignit, les trop minces parcelles, qu’on extrairait encore, ne devant pas suffire à rémunérer le travail. Cette fabuleuse Jordanne, épuisée d’or, qui va « tarif de son poisson », à présent, si l’on n’y met ordre, avec les « empoisonneurs de rivière » qui foisonnent sur ses bords, et sur toutes les rives des riches ruisseaux de la montagne, d’ailleurs ! Du manque de cet or, probablement, a périclité le travail des orfèvres, dont les boutiques bordaient la rue de ce nom. Qu’elle était jolie, cette « parure d’Auvergne » où figuraient ces croix délicieuses, que les filles d’aujourd’hui ne portent plus ; car je ne vois plus qu’à de vieilles, vieilles femmes « ces tours de cou » qui faisaient je ne sais combien de fois le tour du cou, avant de s’agrafer sur la nuque par une large plaque d’or, — bijoux amples et pesants, qui devenaient un trésor de famille. L’or a disparu ; on se contente du toc et du doublé — à la portée de toutes les bourses. Heureusement, il n’en est point fini du cuivre, de ces chaudrons massifs, d’un usage séculaire, dont Aurillac avait la spécialité, de ces fontaines rouges, d’un modèle vénérable, dont on rencontre la pareille dans toutes les fermes. Les petites forges continuent de flamboyer, les martinets de résonner, derrière les portes basses et cintrées de l’étroite rue des Forgerons, où se pressent chaudronniers, serruriers, couteliers, et surtout dans la rue du Monastère. En outre, Aurillac s’est enrichi d’une industrie nouvelle : maintenant, tout le monde est aux parapluies : Aurillac en fabrique des quantités, ne fabrique plus que cela ; c’est, après le commerce des fromages, l’industrie la plus florissante d’Aurillac.

A propos de l’éblouissant minerai dont la poudre était mêlée aux sables fins de la Jordanne, circulent vingt légendes, dont la plus accréditée est celle qui fait couler cet or d’un miracle de Gerbert, devant la statue de qui nous sommes et pourrions si longtemps méditer ! Non pas la statue d’un homme — mais d’une époque[3].

[3] Voir L’Auvergne, pages 143 et suivantes.

La statue de Gerbert, sculptée par David d’Angers, fondue en bronze, et érigée au bout d’une promenade, le Gravier, un rectangle de sol nu et sec. Gerbert peut croire que ses concitoyens, en alignant cette promenade rigide, se souvinrent de ses goûts pour la mathématique : c’est, sous son regard, comme un tableau tel que dans les écoles, comme un vaste tableau d’épure… Le spectacle est aride, mais préférable, après tout, à celui qui s’impose, si l’on fait volte-face et que l’on s’engage sur le cours d’Angoulême.

Ici, la Jordanne reflète, lorsqu’elle n’est pas aux trois quarts desséchée par la canicule, le plus dégoûtant fouillis de masures aux balustrades de bois pourris, où flottent des loques, des guenilles à sécher, comme des drapeaux de misère et de saleté — le derrière de la rue du Buis — immonde — et, aussi, du plus inattendu, du plus pittoresque effet…

Mais, tout cela, dont nous venons de faire le tour en quelques pages, c’est l’Aurillac de tous les jours — dans un assoupissement d’où ne l’éveillent pas le sifflet des trains, le roulement des omnibus de la gare aux hôtels, ou les clairons des casernes — un Aurillac qui va changer d’aspect soudain.

Voici que ses rues s’emplissent d’un tumulte inouï, que sur des placettes, où le seul bruit d’habitude est l’eau de la fontaine dans sa vasque de granit ou de serpentine, grouille une multitude pressée ; les hôtelleries regorgent de voyageurs, les remises de chevaux — et des cabriolets, des jardinières, des tapissières, des « courriers », des véhicules de toutes sortes arrivent sans cesse, détellent en plein air…

C’est foire, demain.

Dès ce soir, la vie afflue, va et vient de la place d’Aurinques au pont Rouge, du faubourg Saint-Étienne au faubourg des Carmes.

Le vieil Aurillac somnolent se réveille ; l’Aurillac neuf, qui gagne chaque jour, s’étale vers la plaine, vers le soleil et la lumière, est empli du mouvement, déborde de foule. De tous les trains, de toutes les diligences, descendent les marchands, la sacoche gonflée gonflant leur blouse… Et toute la nuit, sous les étoiles, ou, à l’obscure, des quatre points cardinaux, c’est la montagne qui dévale, — toute sa richesse, ces troupeaux qui cheminent, que harcèlent les chiens, que poussent les pâtres et les bouviers. De bonne heure, le Champ de foire est envahi, et le cours d’Angoulême, et le Gravier, et la place d’Aurinques, et toutes les placettes, et tous les recoins de toutes les rues… Au Champ de foire, le gros bétail rouge, gloire de Salers ; ailleurs, disséminés, des marchés de moindre importance, les porcs vautrés dans le ruisseau, des lots de moutons, collés, soudés les uns contre les autres, des ânes brayants, des chèvres inquiètes, des veaux ahuris ; sur les bordures des trottoirs, les fermières accroupies derrière leurs mannes de volaille ; l’air retentissant des beuglements, des grognements des animaux, des appels, des jurons des gens, l’atmosphère chargée d’une chaude buée d’étable, d’une lourde odeur de suints et de bouses…

Cependant — avec toutes les ruses et les finesses des marchandages — les affaires se traitent ; les auberges, les hôtels sont assiégés ; on trinque, on boit, on débat des prix, on retrinque, on reboit, et tope là — il n’y a plus à y revenir, marché conclu, mieux que sur le papier… Partout, les voix s’enflent, les têtes s’échauffent, sous les feutres à grands bords, les poings cognent sur les tables, les servantes hélées par ceux-ci, retenues par ceux-là, dont les yeux s’allument, dont les mains se font hardies, ne savent à qui entendre. Partout, dans les salles et dans la rue, une rumeur montante de paroles, de cris, de disputes, de batailles, de chansons comme s’il fallait dépenser là toute la retenue des semaines de silence et de solitude. Les boutiques, aussi, sont bondées, où l’on fait provisions, les filles, de quelque ruban, les garçons, d’une pipe ou d’un couteau. Enfin, sur le crépuscule, la foule diminue, gagne la gare, les chemins de fer, les diligences, les voitures rattelées. Les fouets claquent comme une fusillade, de nouveau les routes sont encombrées de files de bêtes et de gens, les valets chassant leurs troupeaux rouges et jaunes ; bientôt, il ne reste plus en vue que quelques couples de vieux et de vieilles, un cabas sous un bras, un parapluie sous l’autre, embarrassés derrière un porc rebelle, un veau rechignant, qui refuse d’avancer, se couche…


C’était foire, hier…


La ville garde, de cette animation d’un jour, ce caractère qui lui est propre, l’indéfinissable de son atmosphère, un peu de la mélancolie d’un port, aux heures où la mer se retire…

Avec ses foires, ses marchés, Aurillac a ses flux et reflux, toute une vie, à larges flots, qui descend des sommets, la baigne, et puis remonte…

Chez les Ferrailleurs.

… D’Aurillac à Mandailles, çà et là, insolites parmi les hameaux de granit brûlé, des villas apparaissent, coquettes, gracieuses, murailles blanches, tuiles rouges, ardoises bleues, jardins en fleurs ! Claires bâtisses, constructions modernes, qui contrastent fort avec les noirs logis des montagnards, avec les rudes et vieux châteaux en ruines à la pointe des rocs.

Interrogez, et l’on vous répondra invariablement, pour chacune de ces bourgeoises habitations, que le propriétaire est un « Parisien » — un Parisien d’Auvergne — un émigrant — un ferrailleur.

Type curieux que celui de ces anciens tôliers, chaudronniers, entrepreneurs de démolitions, brocanteurs du cuivre et du fer, trafiquants de la rouille, partis en sabots du masut, avec tout leur avoir — quelques pièces blanches de leurs gages de bergers — nouées dans le coin d’un mouchoir à carreaux, partis sans savoir lire ni écrire, et revenus millionnaires, ne sachant que tracer une lourde croix au-dessous de la mention « a déclaré ne pas savoir signer », lorsqu’ils achètent, par-devant notaire, en belles espèces sonnantes, les biens où ils furent pâtres ou bouviers.

— J’avais treize ans, lorsque je dévalai de ces bougres de rochers, me crie mon hôte, et mon guide, dans la vallée de la Jordanne, montrant d’un geste le puy Mary, qui découpe sur l’horizon lointain sa double cime fourchue. Ah ! la malle ne pesait pas lourd : un tricot, des chaussettes de laine et des bottes, un sac de noix et un sac de blé noir, pour des parents, tout ça roulé dans une couverture… et pan per la parit ! « pan, dans la muraille ! »…

Et, à ce juron patois, son poing se fermait comme pour abattre, sa jambe se levait comme pour sauter un obstacle. Ce Pan per la parit ! était pour mon homme le Alea jacta est ! le « J’ai franchi le Rubicon ! » de César.

Nous sommes en voiture sur la route de Saint-Simon à Mandailles, dès le « premier matin », comme ils disent. A peine si l’aube débrouille les sommets dans le ciel, pâle du jour proche. Déjà nous avons traversé les champs de Belliac, le vallon fameux où Gerbert, enfant, gardait les brebis, et passé devant la maison endormie qui porte le nom de « maison du pape ».

De temps à autre, aux côtes raides, nous descendons, pour ne pas éreinter les bêtes ; et mon hôte continue de me raconter son histoire, l’histoire de tous ceux du pays que la misère condamne à s’expatrier en grand nombre.

Les hautes terres, tout en pacages, sans culture possible, à cause des hivers précoces, des nuits glacées de la belle saison même, ne peuvent abriter et nourrir que quelques vacheries, aux mois d’été ; et la Jordanne ne roule plus dans ses eaux turbulentes la moindre paillette jaune ; aussi, force est à beaucoup de déserter la montagne, pour Paris ou Madrid, les villes fabuleuses d’où les aînés reviennent avec des chaînes au gilet et des bagues aux doigts, comme des moussurs.

Nous nous arrêtons à Lascelles pour déjeuner ; aux murs de l’auberge, des gravures arrachées d’un catalogue, représentant des modèles de poêles et de machines de l’usine d’un émigrant, remplacent les images de saints, d’autrefois.

Le cimetière que nous visitons, pendant que l’aubergiste apprête les truites, — au milieu de pauvres tombes sans autre ornement qu’une croix, montre soudain quelques dalles aux lettres d’or, quelque riche entourage de fer forgé, surtout un extraordinaire caveau de famille, une chapelle de fonte massive, pièce unique, me dit mon cicerone, par son poids et ses dimensions, dont le transport seul a coûté un prix fou, tombeaux de « Parisiens », de ferrailleurs, dont les demeures dernières, concessions à perpétuité, contrastent aussi violemment avec les humbles fosses éphémères, que leurs pimpantes villas avec les sombres domiciles des paysans.

Pendant le déjeuner, comme au cimetière, comme sur la route, mon homme ne tarit pas de me crier — il a l’oreille dure — son histoire à lui, et à un tel, à qui appartiennent ces prés, et à un tel, de qui est ce domaine.

— Oui, treize ans, quand j’ai dévalé… Ah ! il ne fallait pas avoir froid aux yeux. Mais, baste, je n’avais peur de rien… et pan per la parit !

Je l’écoute, en étudiant sa face, aux larges mâchoires, son front carré, obstiné, ses yeux d’un bleu très frais, le cheveu dru, grisonnant à peine, les oreilles velues, cette carrure d’épaules solides encore, guère plus de cinquante ans, il est vrai, mais après quel travail enragé, des années et des années, sans répit !

Étapes par étapes, couchant dans les granges ou les étables, c’est le voyage jusqu’à Lyon, l’embauchage chez un charron ; au bout de deux ans, l’association avec un « pays », l’achat, sur leurs économies — quatre sous sur vingt qu’ils gagnaient, par jour, — d’une roulotte et d’un âne, et pan per la parit ! de seize à vingt ans, le tour de France, rétameurs ambulants, à travers les campagnes. Pendant ces quatre ans, il a mis de côté les deux mille francs nécessaires pour payer un remplaçant, et, le service militaire esquivé, de quoi s’installer à Paris, dans un de ces lugubres passages de la rue de la Roquette, dans ce faubourg auvergnat, où ils s’entassent tous, ceux de Saint-Simon et ceux de Lascelles, ceux de Saint-Cirgues et ceux de Mandailles, pour vingt ou trente ans de travaux forcés, reclus comme dans un bagne, forçats de l’argent.

— Tenez, quand j’ai eu les démolitions de l’Exposition, j’ai été trois ans sans retourner voir ma femme.

Beaucoup, en effet, ont leur femme là-bas, qu’ils ne voient qu’à de longs intervalles, qu’ils ne font venir qu’au moment de s’établir, amassant pour acheter un fonds, ouvrir un chantier. Elles arrivent, un matin, par « le Lyon » ; le mari les attend à la gare et les conduit à la boutique ou au logement, d’où elles ne sortiront plus une fois l’an. J’en sais, et de fort riches, qui se vantent, venues à l’époque des diligences, de n’avoir pris un train que vingt ans plus tard, pour s’en retourner…

Les hommes, Paris ne les entame pas non plus, indifférents à toutes les tentations du luxe et du bien-être. Il n’est d’autre régal pour eux que le salé, une jambe de porc, un morceau de chèvre et les farinades de blé noir ! Et, rentiers, lorsque les affaires ne les condamnent plus à se chausser et à se vêtir à la façon des villes, ils ne tardent pas à reprendre les vastes galoches et le commode gilet de laine.

D’une âpreté au gain qui ne se dissimule pas, d’une énergie peu commune au travail, avec un mépris absolu pour tout ce qui n’est pas l’argent, ils sont remarquables aussi par leur sang-froid dans la spéculation !

Elle est d’un de ces joueurs imperturbables, cette repartie qui décèle un trait foncier de la race :

Un fondé de pouvoirs partait pour acheter, au nom d’un ferrailleur, un immeuble considérable :

— Poussez jusqu’à cinq cent mille francs.

— Bien. Je vous télégraphierai le résultat.

— Pourquoi dépenser vingt sous… Ça ne changera rien… Écrivez-moi, simplement.

Comment s’étonner qu’ils réussissent, avec un pareil estomac !

Nous traversons des villages, et, dans chacun, se dressent les pompeuses villas des « Parisiens » — d’autant plus nombreuses que la contrée se fait plus morne et désolée, à mesure que la vallée s’élève, se rétrécit et se dénude, de sorte que les habitations les plus cossues semblent se cacher dans les replis les plus tristes de la montagne ; c’est de là, naturellement, que par la force des choses il descend le plus d’émigrants. Et mon cicerone, toujours, m’instruit d’anecdotes locales, mais peu variées, et me conduit aux églises, aux cascades, aux sites changeants, brusques, tour à tour doux et charmants, grandioses et sauvages, calmes ou tourmentés des rives de la Jordanne.

Non loin de Saint-Cirgues, nous percevons comme d’énormes sanglots, dans le ravin où s’encaisse la rivière. Nous approchons du Saut de la Menette ; c’est, dans le gouffre que les eaux ont creusé à travers les laves, un horrible pêle-mêle, un effroyable chaos de rocs chus des hauteurs, au milieu desquels la rivière se débat avec fracas, la petite Jordanne ! furieuse comme un océan aux jours de tempête, contre l’entassement formidable de roches qui lui barrent son cours ; une guerre de milliers de siècles, qui déchire la vallée, comme des coups de tonnerre d’un orage éternel !

Une jolie religieuse, dit la légende, se précipita dans l’abîme pour échapper aux poursuites du diable. Mais la menette ne fut pas broyée. Miraculeusement, ses jupes se gonflèrent en parachute, et, légère, elle descendit sur un bloc où elle put attendre du secours…

Nous remontons en voiture et, par Saint-Julien et Perruchès, nous atteignons Mandailles, au-dessous du cirque de forêts et de prairies qui recouvrent le cratère dont le puy Chavaroche, le puy Mary, le puy de Bataillouze et le col de Cabre dessinent les bords gigantesques. Il suffit de quelques heures, d’Aurillac ici. Nous nous sommes attardés si bien qu’il est soir déjà. Je suis las, un peu ; mais, tandis que le repas se prépare, je ne puis refuser à mon hôte le tour du propriétaire ! Au delà du bourg, dont les chaumières se tassent, comme des moutons peureux, dans un étroit espace, au bord d’un ravin, il m’énumère, de la même voix criarde, les lopins de sa propriété, acquis à telle époque et à tel prix… pan per la parit ! et ceux acquis trois ans après… et pan per la parit ! toujours.

Nous suivons un sentier de beaux arbres comme émus et graves, dans le mystère de l’ombre, et les rocs mêmes semblent frissonner de crépuscule, les rocs mêmes, comme touchés à l’âme par cette petite mort de la nuit qui tombe.

Mon homme, que ne paraît guère impressionner la poignante mélancolie de l’heure, continue de m’énumérer ses gains et ses réussites !

Heureux homme, heureuse âme de négoce et d’usure, solide âme positive, qui ne se pâme qu’au tintement des pièces de cent sous ! Mais alors pourquoi ce retour au pays, cet amour de la montagne, nostalgique et vivace ! N’est-ce pas, chez la plupart, la vanité de se montrer triomphant aux lieux où ils furent misérables ? me demandé-je.

Par intervalles, dans le solennel silence, sonnait la corne d’un chevrier ramenant les troupeaux de tout le village qu’il garde en commun.

Le ferrailleur proposa de rentrer ; l’inspection était finie de tout son domaine !

— Oh !… attendez, lui dis-je ; écoutez… dans ces arbres…

Alors, le ferrailleur, qui depuis le matin ne m’entretenait que de ses spéculations et de ses entreprises, me cria, dans la figure, de sa grosse voix :

— Vous êtes bien heureux, vous, d’entendre !…

Et, secouant, de ses deux mains, ses oreilles velues :

— Voyez-vous, la ferraille, ça casse la tête… J’y ai laissé la moitié de mes oreilles, dans le métier… Au diable, les écus… Il n’en faut pas tant pour vivre, et mes bouviers sont plus heureux que moi. Oui, j’ai de l’argent… mais je n’entends plus la chanson des oiseaux…

La Centenaire.

C’est en haut de l’avenue de la République, qui descend de la gare d’Aurillac vers la ville, sans enthousiasme.


Les chemins ont leur allure, comme les gens. Des sentiers grimpent vifs, fantaisistes, ainsi que des chèvres. Des boulevards se pavanent, lents, orgueilleux d’être regardés par des boutiques riches, des hôtels opulents. Des routes s’allongent souples, harmonieuses, discrètes comme des vierges, ou hardies comme des veuves. Le mystère tourne, s’enchevêtre aux ruelles d’histoire et de passé. Des passages sont visqueux comme des limaces. De glorieux souvenirs parfois moisissent en quelque sombre venelle. Des places meurent de silence et d’oubli, déjà gagnées par l’herbe, comme des tombes. Des faubourgs travaillent, boivent, chantent et dansent. Mais les voies qui desservent des octrois aux localités sont presque toujours indifférentes. C’est à peine si elles participent des cités où elles se traînent. Avenues de la Gare, avenues de la République, boulevards de l’Est, cours du Midi, c’est comme des chemins sans père ni mère, pas reconnus, qui ne rappellent rien ni personne.

Notre avenue de la République aurillacoise est maussade entre toutes les avenues de la sorte, dans les trois quarts de son parcours. Désolée par un bout comme si elle avait manqué le train, elle s’arrête à la rue de la Gare, sans plus, dès qu’elle aperçoit l’horloge, où il n’y a jamais d’heure pour elle de s’évader. Ou navrée, par en bas, de sa malencontreuse destinée qui s’achève précisément où la ville commence, au bord d’un Palais de justice qu’elle semble prendre à témoin de sa détresse, devant un square aimable, plein de bonne volonté, mais ça n’est jamais qu’un square, tandis que… Tandis que, misérable avenue terre à terre, ta perspective s’élance jusqu’au sommet neigeux de Chavaroche, là-bas, là-bas, dans la nue, où tu ne monteras jamais…

Sur le trajet, il n’y a guère, pour forcer le regard du passant, que la « montre » du photographe Parry, où toujours, s’affiche quelque belle épreuve. Bien souvent, je m’étais distrait à contempler un portrait de vieille femme filant sa quenouille, dont l’envie me prit d’acheter un exemplaire.

J’interrogeai l’artiste :

— Cette bonne femme ? mais elle vit encore… Elle a plus de cent ans… Elle habite à côté… Il y a cinq ans qu’elle m’a posé ça… Elle est bien toujours assez gaillarde…

L’image provoqua ma curiosité de connaître le modèle. Je n’avais pas songé qu’il pouvait exister. Cela paraissait plutôt une reproduction de tableau. Non que cet âge soit rare dans nos campagnes. Des « anciens » qui « approchent les cent ans », chaque village en possède quelqu’un ou quelqu’une, cariatides aux cheminées, l’hiver, et l’été, comme des épouvantails — leur raide ossature chargée de haillons fantastiques — immobiles, sur le banc, au seuil de la maison… L’église, aussi, en abrite sous son porche ou contre son bénitier, de ces ruines humaines, sans presque plus rien d’humain. Le long des grand’routes, il en chemine sans cesse, des porte-besaces aux pieds estropiés d’avoir foulé tout un siècle, qui ne savent plus d’où ils viennent, c’est si loin ! qui ne savent pas où ils vont, où ? nulle part ! Misères en marche forcée perpétuelle, ou décrépitudes scellées au pas des portes, survivants que la Faux oublie contre les murailles dont ils ont la rigidité, entre les arbres dont ils semblent quelqu’un, rabougris, la peau rêche et fendillée comme une écorce, — solitaires épis debout après la moisson…

Mais cette vieille-là, dont le portrait excite mes réflexions, c’était une vieille à part. Le pittoresque de sa mise n’offrait rien d’hétéroclite. — Il était nature. Il n’avait pas été composé de hardes théâtrales pour satisfaire l’œil du touriste. La coiffe pendante était la coiffe commune du pays — jadis — quand se portait la coiffe, au lieu de ces hideux chapeaux d’à présent. Les pointes de son fichu de laine tombaient se croiser dans le babarel traditionnel, sorte de corset extérieur, superposé et cousu au corsage sur les côtés, mais libre par devant, formant soufflet, dans lequel on peut fourrer maints objets, porte-monnaie, mouchoir, livre de messe, ou planter le bâton de la quenouille… La boîte aux lettres, encore ! l’appelait-on. Et il dut bien servir aussi, ce babarel, à contenir le double trésor de jeunesse et de maternité qui ne le gonfle plus aujourd’hui, mère-grand ? Il est bien plat, le babarel, et l’on compte, à l’échancrure du fichu, les cordes du cou, sous la peau distendue. Le visage, non plus, ne ressemblait pas à ces visages qui se ressemblent tous, creusés et défoncés par les rides, comme des chemins disparus sous les ornières. Dans ce rude costume, sans nul ornement, la figure, solide encore, sous les entailles des années, semblait me reprocher : « Tu ne me reconnais pas ! Regarde-moi bien…? Je te touche de près, pourtant ? » Mais oui, je la reconnaissais, dans son fruste vêtement, je la reconnaissais bien, et cette icône de papier, c’était la vigoureuse ancêtre, c’était l’Auvergne, si vieille et si vivace, dont les mains laborieuses filaient une grosse quenouillée, encore, et promettaient d’en filer bien d’autres…

Mais elle ne devait guère parler français et je craignais de ne pas assez me faire entendre… Heureusement, près du Square, je rencontrai mon ami Armand Delmas, un fervent du patois, et que sa profession d’avocat met à même de « pratiquer » chaque jour avec les clients campagnards.

— Allons voir la Centenaire…

— Où demeure-t-elle ?

— 81, avenue de la République…

— Oh ! mais c’est tout en haut, c’est à la gare.

Il se serait agi de l’ascension du Plomb que Delmas n’aurait pas opposé tant de résistance, par ma foi ! Delmas est un intrépide marcheur : il ne s’assied jamais. Il n’est pas plutôt assis qu’il se rappelle une visite, une course oubliées ! Cependant, de monter là-haut, ça ne lui disait pas, non. Mais je ne le lâchais pas.

— Nous ne resterons pas longtemps, au moins ?

Je le rassurai et nous rebroussâmes.

Le 81 de l’avenue de la République… Au coin de la rue du Général-Destaing… Une cour avec cinq ou six misérables logis, tous pareils, de plâtras et de tuiles rouges, comme une rue de village en miniature… Dans le jour blême, ces cases fermées contre le froid sont assez mystérieuses… Personne… Mais une ombre, bien incapable d’en tirer de l’eau, est accotée au puits :

— Mme veuve Lascombes ?

C’est peut-être elle, au fait… Non, elle nous enseigne une des masures… Nous cognons à la porte vitrée de l’humble case. On vient.

C’est encore une vieille femme, elle peut-être !

— Mme veuve Lascombes ?

Non, mais sa fille. Décidément, on vit vieux, ici ; c’est le hameau des Parques.

— Mme Lascombes ? la voilà…

Nous l’apercevons assise — à moitié, sous une cheminée large, en disproportion avec la pièce étroite, contre le feu allumé où chauffe l’ouo, la marmite locale…

Deux lits de bois occupent le fond de la chambre, bout à bout, égayés de courtines de reps rouge et couverts d’indienne à fleurs. Une table, des chaises rempaillées, un buffet, quelques ustensiles, le tout extrêmement propre, bien en ordre. Sur un fauteuil de paille bas, c’est bien notre centenaire, telle que sur la photographie, avec la coiffe longue, et ce fichu de tricot marron, qui couvre les épaules, croisé dans le babarel, laissant nu, à l’échancrure, ce cou vide, à la peau déprimée, affaissée entre les cordes dures comme des piquets sur lesquels semble fichée la tête…

Mais, depuis ce portrait d’il y a cinq ans, il semble que la face se soit fendillée encore, que d’autres haches se soient plantées dans cette écorce, que le labour de la vie ait creusé plus avant ses sillons dans ce front résistant et ces joues flasques ; il semble que les yeux se soient renfoncés et taris sous les cils et les sourcils — comme les étangs desséchés sous les mousses et les roseaux.

Nous nous approchons, et Delmas ouvre la conversation. La bonne femme n’a pas bougé à notre entrée. Elle n’a pas répondu à nos :

— Bonjour, en français.

Sourde, aveugle ? Je me reproche déjà cette vaine curiosité ! mais Delmas apostrophe en patois.

— Nous avons vu dans un journal, que vous aviez passé les cent ans ?

Oh ! alors, elle n’est plus sourde, la maman Lascombes…

Cent ans… cent ans… mais j’ai bien plus de cent ans !…

Voici qu’elle se démène sur son fauteuil et qu’elle proteste, secouée de colère et comme d’indignation devant un pareil déni de vérité. Ses lèvres molles, comme soudées tout à l’heure, se sont violemment écartées et laissent voir, dans le trou de sa bouche, deux crochets pointus : l’un en haut, l’autre en bas, l’un à droite, l’autre à gauche, tout ce qui reste de dents…

Oh ! que non, pas sourde et pas muette…

— Elle ne veut pas qu’on la chicane là-dessus, explique sa fille. Si elle n’a pas les cent ans, elle n’en est pas loin… Elle en aurait bien davantage, si elle avait vu tout ce qu’elle raconte…

— Mais l’acte de naissance ? hasarde Delmas ; elle a bien été enregistrée ?

— Enregistrée ? se rebelle encore la centenaire malgré tout, envers et contre tous… Non je n’ai pas été enregistrée… D’oquesto tems u érou pas to fi… De ce temps-là, on n’était pas si fins, si avancés, fait-elle ironiquement… J’ai cent quatre ans et même plus…

En effet, elle aurait bien plus de cent quatre ans, elle en aurait près de cent vingt, si elle avait été présente à tout ce qu’elle répète, car il n’est pas besoin de l’interroger, elle discourt bien toute seule.

— Qu’aï pas iou bist ! Que n’ai-je pas vu ! Les capelots et les moussurs, les curés et les messieurs ; qu’on leur coupait la tête !… Et les cloches qu’on jetait à la rivière, et la messe qu’on célébrait dans les granges et dans les caves !

Ceci la ferait contemporaine de la Terreur, où elle aurait dû avoir de cinq à dix ans pour se souvenir. Donc, dans les cent quinze, cent vingt ans, aujourd’hui.

— Mère, vous n’avez pas vu tout ça, on vous l’a raconté ! insinue sa fille aux cheveux blancs.

Cette fois, ce sont des trépignements, des éclats de rire :

— Pourtant, repopio pas… je ne divague pas… je sais bien ce que je dis… Oh ! qu’aï pas iou bist !

La face crevassée oscille sur les cordes durcies de la gorge, en affirmations silencieuses. Puis, la voix reprend :

— J’ai bien vu M. de Niocelles…

— Mère, tu n’as pas vu M. de Niocelles !

— Mais si, je te dis que j’ai vu sa tête… Oh ! que io pas viste.

Et, comme pour cesser de voir l’abominable spectacle, elle gare son visage avec ses mains ossifiées.

M. de Niocelles, c’est, par ici, une des journées sanglantes de la Révolution… Tous les Arpajonnois vous le répètent comme la mère Lascombes, comme s’ils y avaient assisté… Il entre un voisin, au moment où j’écrivais cette page ; à mon interrogation, il répond tout de suite :

— M. de Niocelles… C’était un grand… un maître de la vallée… qui avait dû en faire aux petits… Je me rappelle pas ce qu’il était… Enfin, il s’était caché dans un grenier, dans les genêts, où on l’a découvert… On lui fit descendre les escaliers en le tirant par les jambes, que sa tête sonnait à toutes les marches… En bas, il y avait lou fabre do l’aigé, le forgeron de l’eau… on l’appelait ainsi, parce que sa forge était contre la rivière, là près du pont… Il lui trancha la gorge avec une hache… Puis, il lui piqua une fourche à deux dents dans les yeux, et on promena la tête à travers Arpajon et jusqu’à Aurillac… Et il y avait Milhaud, dans le tas, le fils du menuisier, qui est devenu général…

D’avoir entendu ce récit en sa toute enfance, la Centenaire peut facilement confondre, mêler les choses vues et les choses racontées !

Tout de même, que de choses, que de choses, elle a pu voir qu’elle ne dit pas, qu’elle ne sait plus, qu’elle englobe ainsi !

— Bien de la misère… Bien de la misère…

Elle est née à Marmanhac… Elle a travaillé aux champs…

Et ce sont les grandes dates des existences campagnardes… le mariage… surtout les enfants :

— Huit garçons qui sont allés à la guerre…

C’est vague et tout de même, comme nous les voyons… au temps des longs services de sept ans… Tout le sang de la vieille mère Lascombes, qui a pu couler sur tous les champs de bataille d’Europe et d’Afrique…

— Ils sont morts ?

— Eh ! pas tous… Il y en a deux qui travaillent dans la Champagne… qui sont venus l’année dernière…

Cela nous explique la présence d’une bouteille vide, avec son gros bouchon enflé, posé sur le goulot, pieusement conservée, sur le buffet, en vis-à-vis des objets de piété ou de cire, des chandeliers de verre, des bougies de couleur, alignés sur la planchette de la cheminée.

— Oh ! qu’aï pas iou bist !

Mais tant de choses qu’elle a vues n’ont pu assombrir la Centenaire. La joie de vivre, de survivre, en elle, domine tout. Elle ne demande qu’à durer ainsi, ses quatre sous de café le matin, la soupe, le soir. Oh ! et si elle pouvait dormir la nuit ! le jour, ça passe encore. Mais la nuit elle ne dort pas…

Or Delmas achève tout à fait sa conquête en citant le proverbe en patois :

Jeune qui veille et vieux qui dort

sont signe de mort.

— Je sais bien… Je sais bien… Ah ! vous êtes gentils, au moins, vous autres, vous parlez… Ce n’est pas comme l’autre, qui ne disait rien…

— L’autre, explique la fille, c’est un journaliste qui est venu interroger la Centenaire… Mais comme il ne savait pas le patois, ils ne se sont rien dit.

Lui est reparti, convaincu que la vieille était sourde, et elle est presque persuadée que lui était muet.

Or, elle n’est pas sourde, que non, ni muette, mais les yeux ne vont guère. Comme elle veut remercier Delmas qui parle, c’est ma main qu’elle agrippe, qu’elle enserre, qu’elle ne lâche plus, d’une étreinte vigoureuse. Plus elle se trémousse aux propos de Delmas, plus elle me secoue de reconnaissance.

Ah ! le journaliste l’a jugée cacochyme ! Eh bien, s’il l’entendait, maintenant, toute rajeunie !

— Cent quatre ans ? Pourquoi est-ce que je n’aurais pas cent quatre ans ? Eh ! je suis la nièce de Tonton de Marzes…

Et elle nous parle, juvénilement, de ce Tonton de Marzes, comme d’un vrai vieux de la vieille, celui-ci !

Tonton de Marzes avait plus de cent vingt ans quand il mourut… Nous devons bien connaître son histoire… Il habitait Saint-Cernin. Les moussurs ne pouvaient se passer de lui, tant il était gai, boute-en-train… Toute sa vie, Baptistan, on l’avait appelé Tonton… Il avait fait la guerre contre les Anglais, à Fontenoy. (Tout le Cantal, alors, y était, avec Auteroche de Murat, qui avait jeté le fameux : « Tirez les premiers, messieurs les Anglais ! ») Oui, Tonton était de toutes les fêtes… Le préfet, une fois l’an, l’invitait à dîner… Et à cent vingt ans, on le fit retirer au sort… Après les cent ans, on reprend la file… Et devinez quel numéro il rapporta, Tonton de Marzes. Eh bien, le même numéro que cent ans avant !

Notre Centenaire ne se tient plus de joie… Oui, après cent ans, on recommence son âge… Ainsi à elle, les gens lui disent en lui donnant des sous : La fillota de quatre ans vai pas croumpa un poumpou ? La petite fille de quatre ans ne va pas acheter un gâteau ?

Oh ! sans doute, quand l’aïeule songe à l’oncle Tonton, elle doit se trouver très jeune, comme vieille… C’est qu’elle n’est pas seulement causante et lucide, la voici debout, prête à nous embrasser pour les pièces blanches que nous lui mettons dans la paume. Si elle ne distingue pas les gens, elle connaît bien les sous des pièces — et nous manifeste son allégresse. Comme, enfin, je retire ma main de son étreinte, elle la ressaisit et, fière de sa santé :

— Sabes, vous cargarai pas res… Vous savez, je ne vous chargerai rien — je ne vous communiquerai aucun mal. La misera se carga pas. La misère ne s’attrape pas…

L’heure s’est écoulée très vite. Dehors, ce jour d’hiver tourne au soir, le village minuscule s’est rapetissé dans l’ombre, et quand les vieilles Lascombes ferment leur porte, c’est comme si quelques marionnettes rentraient dans une boîte de jouets. Dehors, il pleut, et l’avenue de la République continue lugubrement son métier boueux, entre des immeubles sans cour, où des parapluies de tôle peinte aux façades indiquent des fabriques de parapluies. L’avenue se détrempe, immonde, infréquentable, entre des milliers, des milliers de parapluies ironiques, bien au chaud, bien au sec.

La Reine des vallées.

C’est bien le moins que je m’arrête à Vic-sur-Cère[4] boire une gorgée de l’eau fameuse à laquelle la France devrait Louis XIV — à laquelle, moi (ce qui pour offrir moins d’importance historique m’intéresse fortement tout de même), je dois, peut-être, de vivre encore ! Et c’est une page d’histoire qui vaut bien l’autre, — à mes yeux !

[4] Vic-sur-Cère est maintenant une coquette station d’été, un centre d’excursions recherché des touristes. La clientèle s’est faite plus élégante. Un Grand Hôtel de la Compagnie d’Orléans s’est élevé… mais quelques milliers de personnes à la belle saison ne suffisent pas à déranger la sérénité impassible de la montagne…

Oh ! mon voyage ici s’effectua sans rien de la pompe avec laquelle la future mère du futur roi Soleil, Anne d’Autriche, et son cortège débouchèrent un jour dans la campagne où jaillissait la font salée, fréquentée des Romains, — on a déterré des monnaies, des médailles, des poteries, qui font preuve, — mais depuis des siècles perdue sous la prairie, enfin retrouvée par un pâtre à qui ses vaches en dénoncèrent l’existence par leur entêtement à toujours retourner là lécher ces pierres où suintait l’eau minérale…

Ce fut cet entêtement aussi à aller là, et à n’aller que là, ma foi dans la montagne jadis entrevue et clichée dans ma mémoire d’enfant qui me sauvèrent, peut-être… Et il y avait fort à faire… Profondément anémié, débile, un dépérissement général, l’idée me hanta que, par la montagne, je pouvais être guéri — l’idée fixe désormais. Est-ce que tout de suite, au premier malaise, ces Auvergnats, dont je connaissais un grand nombre, ne partaient pas, confiants, pour un tour au pays, quelques semaines là-bas ! Et comme ils revenaient solides, retrempés, renouvelés ! Il leur suffisait de toucher terre — sur la terre natale — pour ranimer leur vigueur épuisée. Ce que la montagne accomplissait pour ses fils, ne le ferait-elle pas pour un de ses petits-enfants ? Je résolus d’essayer : que m’en coûterait-il ? J’usai de ce qui persistait de volonté, dans l’affaiblissement de tout mon être, pour me faire expédier à Vic — assez volontairement ignoré du médecin qui me conseillait bien les eaux, mais ses eaux, lorsque la seule perspective d’un séjour dans une station en vogue, d’une saison dans une ville d’eaux à la mode me navrait ! Enfin, je partis. Avec la foi qui me conduisit jusqu’au robinet où se débitait l’eau — j’étais sauvé ! — dans cette cave d’alors, où l’on descendait par quelques marches, qui était tout l’établissement thermal, où je bus de la santé, de la vie, un peu, pour jusqu’à présent…

Au début, mes promenades étaient courtes, juste le chemin de l’auberge — car, on ne pouvait guère décerner le titre d’hôtel à l’estimable maison Vialette que par comparaison avec les hôtelleries concurrentes — juste le trajet de l’auberge à la source, où le propriétaire lui-même, toujours là à remplir des bouteilles, tirait leur verre aux buveurs… Je m’y rendais tout au matin. Dix minutes de marche, à peine. Mais combien il m’a fallu toujours davantage — à chaque pas arrêté par l’incessante nouveauté du spectacle qui sollicite la vue. Les premiers jours, rien qu’un tableau confus, dont je ne débrouillais que les grandes lignes : la vallée large et profonde, entre de hautes falaises boisées, qui se rapprochent à mesure qu’elles s’élèvent, vont se souder, au Lioran — la vallée, berceau de verdure où Vic, posé, pelotonné, se dorlote, avec, pour chevet, des jardins et des bois, avec, pour draps et couvertures, la riche prairie brochée de peupliers et de coudriers, ourlée d’argent par la rivière… Tout cela, sous des ciels du matin, où chantaient tous les nids du printemps, où glissaient au-dessus de la campagne de molles vapeurs, tout à l’heure dispersées, comme des cygnes de rêve…

Puis, je commençais de muser aux détails. Dans le Communal, c’étaient les oies, qui venaient du village par troupes, se reconnaissaient, se saluaient de loin, par de joyeux coin-coin. Sans doute, qu’elles avaient bien des choses à se dire, depuis la veille ! Mais que leur tapage était faible à côté du bavardage des laveuses, là-bas, les jacasses qui donnaient certainement plus de coups de langue que de coups de battoir…

Passé le Communal, je m’accoudais au pont qui franchit la Cère, la regarder tout bêtement couler, ravi de rien, d’un remous autour d’un caillou, de l’image renversée de la rive et des arbres comme un doux paysage d’ombre ou de fumée sous le courant, d’une bestiole sur une feuille, d’un vol de libellules — avec, seulement, dans l’esprit, la banale, mais tout de même charmante et éternelle analogie de l’eau fugitive, et de la fugitive vie…

Et de rêvasser ainsi, j’en oubliais le traitement.

Très peu compliqué, d’ailleurs, le traitement : de quart d’heure en quart d’heure, un verre d’eau, et, entre chaque verre, une promenade sous les magnifiques tilleuls, ou dans le bois, voilà tout. Rares étaient les buveurs encore, aux premières semaines de juin ! Mais leur nombre augmenta de jour en jour : ils viennent assez tôt et la colonie se renouvelle jusqu’à l’extrémité de l’automne.

Les étrangers, les Parisiens, comme on les appelle ici, les Parisiens d’Auvergne, des émigrants, qui, au moindre malaise, sautent dans le train, remontent à la montagne. Pour les autres, les bien portants, c’est une saison préventive, des vacances. Des commerçants, qui ont vendu un fonds, se reposent quelques mois, réfléchissent avant d’en acheter un autre, ou bien des jeunes gens cherchant à se marier au pays, ou des rentiers définitifs, en villégiature… Public pittoresque, tous, presque, des connaissances, à l’aise, là, comme chez eux, en pantoufles, en casquettes, en gilets ou blouses de travail — beaucoup de charbonniers, de marchands de vin, qui se remarquent à la tasse d’argent, la tasse à déguster, dans laquelle ils prennent l’eau… Les femmes tricotent, assises, par groupes, dans l’herbe ou sur les bancs… Les buveurs, sérieux, vont et viennent, une bouteille pleine sous le bras, pour s’éviter de descendre puiser trop souvent, ou pour chauffer l’eau un peu au soleil ; d’autres s’acharnent au jeu de quilles ; — après quoi ils vont s’installer à l’auberge devant quelques fioles de vin blanc et des bourrioles, des piscajous, des crêpes massives de sarrasin : ce qui ne les empêchera pas tout à l’heure de déjeuner fortement — et, après, d’en virer une !…


La bourrée !