JEAN BALDE
LA SURVIVANTE
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e
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Il a été tiré de cet ouvrage :
20 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 20.
L’édition originale a été tirée sur papier de fil.
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Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1923.
Copyright 1923 by Plon-Nourrit et Cie.
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LA SURVIVANTE
Nous naissons avec un caractère d’amour dans nos cœurs, qui se développe à mesure que l’esprit se perfectionne, et qui nous porte à aimer ce qui nous paroît beau sans que l’on nous ait jamais dit ce que c’est.
....... .......... ...
Dans les choses mêmes où il semble que l’on ait séparé l’amour, il s’y trouve secrètement et en cachette, et il n’est pas possible que l’homme puisse vivre un moment sans cela.
Pascal, Discours sur les Passions de l’Amour.
I
L’inauguration du monument aux Morts, dans la commune de la Rébédèche, avait été enfin fixée au 11 novembre 1922.
Il y avait plus de trois ans que l’on discutait sur ce monument, dans les maisons égrenées au flanc du coteau bombé dont l’ondoyant vêtement de prés, de bois et de vignes se déchire sur de grandes falaises calcaires, d’une ocre éclatante, au-dessus d’un « estey » vaseux qui forme un petit port sur la rive droite de la Garonne.
Les pois de senteur trois fois avaient refleuri, autour des profondes carrières qui ouvrent dans le roc leurs bouches noires de catacombes ; trois fois l’été avait soufflé son crépitement d’étincelles sur les vignes accablées et vertes, qu’éblouit la couleuvre engourdie du fleuve ; les bonnes et les mauvaises récoltes s’étaient succédé, et les fêtes de toutes sortes : le monument ne paraissait pas.
Le Conseil municipal était critiqué. Les mots malsonnants, si riches de sens, qui abondent dans ce petit pays, semblaient sortir un peu de partout : des gabares brûlantes de soleil, amarrées le long de « l’estey » ; de la grande tonnellerie, en face de l’église, où les coups pleuvent sur les douelles et les cercles neufs, assourdissant les maisons blanches, autour de la place où règne la paix des platanes. Les bateliers, vignerons, petits artisans, qui soulevaient devant le maire un béret bleu sombre, avaient depuis longtemps leur opinion faite : toutes les communes de la Gironde auraient leur monument, avant qu’on eût posé une seule pierre à celui de la Rébédèche.
Le maire, Aristide Brun, était un solide paysan, propriétaire d’une jolie vigne à flanc de coteau. Il avait amassé une fortune en y plantant des arbres fruitiers. Son domaine, bien exposé au midi et enclos de haies, semblait au printemps une petite Provence. Ses pêchers et ses pruniers, éclatants de fleurs, posaient un nuage rose et blanc en haut du vallon. Leur taille n’avait pas de secrets pour lui. Pendant l’hiver, monté sur une chaise de cuisine ou sur une échelle, il plongeait au milieu des ramilles noires sa grosse tête sur laquelle une casquette à oreilles était rabattue. Mais la question du monument le passait un peu.
Tout d’abord, on avait décidé de « ramasser l’argent ». Aristide Brun, après bien des hésitations, s’inscrivit péniblement pour cinquante francs, en tête d’une liste à laquelle un crayon était attaché. Le garde champêtre, en vieux képi galonné d’argent, la présenta de porte en porte. Dans les maisons où il y avait eu des morts, on pleura beaucoup : « Lou praoube, lou praoube », disaient les mères, la figure ruisselante sous leur foulard. Les hommes, avant de signer, regardaient ce qu’avaient donné leurs voisins.
Les souscriptions des grands propriétaires étaient commentées. M. Auguste Virelade, qui avait, dans la palud le beau domaine de la Flaütat, et une île au milieu du fleuve, versa mille francs. Tout le petit pays le sut le soir même. « Il peut bien le faire, puisqu’il est riche », dirent les envieux. Mais d’autres allaient déjà de porte en porte, répétant que M. Auguste était un orgueilleux, qui se ruinerait. L’occasion fut belle pour récapituler ce qu’il avait gâché d’argent en entreprises extraordinaires. Seules, les bonnes âmes, et il s’en trouva au moins deux ou trois, vantèrent sa générosité et rappelèrent qu’il avait perdu à la guerre le mari de sa fille unique.
Tout le monde connaissait bien ce Georges Borderie, né et élevé à la Rébédèche, dans une autre propriété sur le bord du fleuve, et qui laissait un souvenir assez mystérieux parce qu’il était peintre et parlait très peu. Pendant les années d’avant-guerre, il avait habité Paris. Depuis son veuvage, la jeune femme était revenue vivre à la Flaütat, chez ses parents. On la saluait avec respect quand elle passait, belle, affable et toujours en deuil. Les paysans qui travaillaient sur le domaine l’appelaient Mme Élisabeth.
Personne ne se montra plus irrité que sa belle-mère, Mme Anselme Borderie, lorsque la liste lui fut présentée : bien inscrit à l’encre noire, au milieu d’une page, le fameux mille sautait à l’œil, comme le numéro du gros lot dans une tombola, et les autres dons à côté se rapetissaient, chétifs, piteux et dérisoires.
Mme Borderie, posant ses lunettes rondes cerclées d’écaille sur un guéridon, sentit une terrible colère bourgeoise gonfler son cerveau. Donner mille francs, c’était de la folie ! Auguste Virelade mourrait sur la paille. La vision de cette fin misérable la réconforta. Mais, en attendant que la justice immanente eût remis l’ordre dans les choses, la situation créée ne laissait pas d’être embarrassante : Mme Borderie ne voulait faire ni trop ni trop peu. En quelques secondes, elle envisagea son budget, sa situation et se décida :
— Une année où ma toiture a besoin d’être réparée, je ne peux pas donner plus de trois cents francs.
Encore les inscrivit-elle à regret, avec le sentiment qu’Auguste Virelade l’obligeait à une prodigalité déraisonnable, dont personne ne lui saurait peut-être un gré suffisant.
— J’ai donné ce qui m’a semblé convenable, proclama-t-elle par la suite à plusieurs reprises, bien résolue à provoquer l’approbation. Cette femme courte, aux hanches ballonnées sur des jambes basses, et qui se dandinait un peu en marchant, ne souffrait pas d’être contredite. Dans sa figure carrée, aux bajoues pendantes, qui avaient été jadis pétries de lis et de roses, ses yeux bleus brillants dardaient soudain de fulgurants regards qui faisaient céder chacun à sa volonté. Sa manie d’orgueil était si forte qu’elle accueillit avec une égale satisfaction les compliments que les uns lui adressèrent sur sa générosité et les autres sur sa sagesse. Seule, sa belle-fille, la triste et grave Élisabeth, l’écouta silencieusement.
— Votre père a voulu se distinguer, lança enfin Mme Borderie, en l’enveloppant d’un regard de réprobation.
— Chacun est libre de donner, répondit la jeune femme, avec une expression qui montrait que ce débat lui faisait horreur.
La collecte prit beaucoup de temps. Le garde, intimement flatté de son rôle, ne se pressait pas. Chacun, d’ailleurs, lui offrait à boire. Quand il eut vidé des verres dans toutes les cuisines du village et de la palud, il remonta la route ombragée qui s’enfonce dans un étroit vallon, au bord de « l’estey » ; puis il gravit les pentes du coteau. A Gueyte-lou, grand et beau domaine, dont le péristyle Louis-Philippe regarde en face la vallée du fleuve brillante à ses pieds, Mlle de Lagarette l’accueillit avec enthousiasme :
— Un monument pour nos pauvres morts ! Je sais, mon ami, M. le curé nous en a parlé.
C’était une spirituelle et aimable femme de soixante ans, alerte, les mains fines et le regard vif. Les grâces du dix-huitième siècle semblaient avoir ciselé son visage de jolie laide. Elle et son frère, qui n’avait jamais non plus voulu se marier, formaient une sorte de vieux ménage, admirable de délicatesse, de bonté touchante et de prévenances.
Bien avant que le garde, transpirant sous le soleil d’août, n’eût fait chez eux cette démarche officielle, M. et Mlle de Lagarette s’étaient inquiétés du monument. L’un et l’autre redoutaient, en matière d’art, la balourdise du pauvre maire.
— Il faudra que nous en parlions à Élisabeth, avaient-ils conclu.
Il eût été raisonnable, en effet, de consulter la jeune femme qui avait vécu à Paris, parmi des artistes, et devait garder au moins quelques-unes des relations de son mari. Mais le Conseil s’inquiétait surtout de choisir un emplacement : dans la commune, où chacun donnait son avis, les uns en tenaient pour la petite place plantée de platanes qui borde l’église ; certains plaidaient pour le cimetière, d’autres encore pour la croisée d’un chemin creux et de la grande route, endroit consacré par la feuillée ronde du « chêne de la Liberté ». Une année passa, pendant laquelle les décisions prises furent à chaque séance remises en question. Les vieilles querelles qui divisent les gens du coteau et ceux de la palud s’étaient ranimées ; le maire, bonasse, et qui ne voulait surtout « pas d’histoire », prodiguait des promesses à tout le monde, et d’autant plus facilement qu’il n’avait lui-même aucune opinion.
Une autre année s’étant écoulée, et la risée publique croissant peu à peu, le secrétaire de la mairie fit un coup d’éclat en découvrant un architecte. C’était un vieux maître, doux et effacé, qui s’était retiré pour finir ses jours dans une petite propriété et y vivait en philosophe, au milieu de ses livres et de beaux dessins, se délectant de rouvrir, l’été, sous une treille, un traité de Philibert de L’Orme relié en veau brun, qu’il avait acheté jadis sur les quais. Le garde le trouva assis sur une chaise pliante, à côté d’un pied de dahlia. Le vieux maître fut sensible à cette idée de clore par un pieux monument à de jeunes morts une vie chargée d’œuvres. Dans sa chambre, où l’ombre de la treille versait un jour vert, il accumula des dessins patients, envisagea tous les emplacements, et se montra d’une complaisance inépuisable.
— On voit bien qu’il n’a rien à faire, disaient les commerçants du village qui le voyaient passer, modeste et voûté, s’abritant du soleil sous un parapluie, et son soulier fendu sur un pied goutteux.
Il y eut grande séance le jour où il vint, un rouleau pressé sous son bras, présenter ses projets au Conseil réuni pour la circonstance. C’était par une matinée de dimanche toute vibrante du son des cloches. La salle de la mairie, qui ouvrait sur la cour de l’école par ses deux fenêtres, se remplit peu à peu de gens endimanchés, méfiants et sceptiques, devant lesquels les projets furent étalés sur la grande table et qui hochaient la tête en face des lavis, ne comprenant point ce qu’est un plan ni une coupe, mais voulant savoir d’abord ce qui serait le meilleur marché. Les plus dégourdis trouvaient qu’un bout de colonne sur un piédestal ne faisait pas beaucoup d’effet. Aristide Brun, tout en reconnaissant que c’était très bien dessiné, déchaîna un gros rire en disant que ce monument ressemblait à un chandelier.
M. Justin Videau, l’architecte, écoutait en homme qui a entendu beaucoup de sottises et plaidé toute sa vie dans le désert la cause de l’art. Il développa patiemment ses explications. Mais le secrétaire de la mairie lui en remontra. C’était M. Clastre, instituteur en retraite, un petit homme qui ne perdait pas un pouce de sa taille, solennel, en jaquette grise, pinçant une bouche de pédant de village sur son impériale blanche. Trente ans d’école lui avaient donné le pli des sentences et des remontrances : il parla de la Justice, de la Liberté et de la République, pour réclamer un coq gaulois. L’adjoint, qui avait de grandes idées, aurait préféré un poilu casqué et la croix de guerre. Puis la séance finit dans le brouhaha et la confusion.
Cependant, après bien d’autres hésitations, une stèle blanche finit par s’élever, à droite de l’église, entourée par la sollicitude de Mlle de Lagarette qui planta tout autour de petits cyprès. Pour donner au goût public une satisfaction, le vieil architecte, las de disputer, permit qu’on l’encageât dans des barres de fer, reliées aux angles par de gros obus.
Ce 11 novembre, la commune fut donc réveillée par les décharges répétées d’un petit canon villageois qui tirait ses pétards dans toutes les fêtes.
Ces détonations avaient pour effet d’exaspérer M. Virelade. Chaque fois, ses éclats de colère leur faisaient écho. Il éprouvait pour ce qui est bruit et manifestation populaire une mauvaise humeur agressive. C’était aussi pour sa femme, excellente, empressée autour de lui, mais qui ne l’avait jamais compris, l’occasion de dire précisément ce qui pouvait le mieux l’irriter.
Élisabeth, à travers une cloison, entendait leurs voix. Pourquoi sa mère reprochait-elle si naïvement à son mari, en un jour pareil, d’avoir de l’humeur ? La jeune femme, debout, en peignoir, tout en continuant de se coiffer devant une grande glace au cadre perlé, soupira à plusieurs reprises.
Cette scène durerait sans doute jusqu’au moment d’aller à l’église. Sa mère alors viendrait la chercher, avec un air d’attendrissement, prête à ces larmes qui glissaient de ses yeux si facilement. Le visage d’Élisabeth, dans la glace trouble, par-dessus une grande commode un peu cussonnée, sembla se défaire dans une expression d’amertume.
Il y avait dans sa chambre, exposée aux brouillards du fleuve, une odeur de moisissure et d’humidité. La jeune femme pencha la tête vers la lumière. Ses cheveux séparés coulaient sur ses joues.
Dehors, dans le jardin que les pluies de novembre avaient détrempé, c’étaient toujours les mêmes magnolias aux feuilles vernies doublées de cuir fauve, et au delà le fleuve brumeux où glissait un train de « sapines ». Elle s’approcha d’une des fenêtres. Combien cette journée grise lui jetait au visage le relent mélancolique des choses passées ! Elle s’enivrait comme d’une volupté déchirante de ces sensations qui lui faisaient mal. Des nuages couleur de plomb épaississaient un ciel de céruse. Un vol d’oiseaux se perdait là-bas, collier dénoué qui laisse fuir ses grains. Et elle revoyait un des petits tableaux préférés de Georges : la même atmosphère un peu hollandaise baignait les rives du fleuve bordées de roseaux. Il aimait ces études modelées dans le gris, qu’éclairaient seules quelques taches fines et précieuses, une voile rousse sur l’eau assombrie. C’était sa manière de se révéler, lui dont la sincérité n’apparaissait que lentement, à travers ses rêves, comme si les choses profondes de son âme ne pouvaient que dans le demi-jour affleurer enfin.
Un pas ferme descendait l’escalier. Son père sortait. Au dehors, les cloches sonnaient, sonnaient, comme pour hâter la fuite éperdue des goélands chassés de l’océan par le grand vent d’ouest. Il n’était que neuf heures et Élisabeth alla s’asseoir dans la galerie du premier étage. Deux portes-fenêtres ouvraient sur la terrasse mouillée, bordée de balustres, que supportait un petit péristyle. Des banquettes crevées se nichaient dans l’enfoncement des croisées. La jeune femme s’allongea contre une embrasure, son paroissien et ses gants posés sur sa robe. Son chapeau rassemblait de l’ombre sur son visage. Elle ferma les yeux et les rouvrit après un moment.
Son regard parcourait maintenant le large couloir tapissé de tableaux et de dessins, en face des fenêtres. Tout était pour elle souvenirs dans cette galerie. Les portraits rassemblés couvraient deux panneaux. Elle revoyait d’une part la famille de son père : des têtes brunes et énergiques, aux yeux d’ébène, engoncées dans des cols du temps de Louis-Philippe et de Napoléon III. Une belle jeune femme, à la figure de madone, avec sa longue boucle noire glissant sur le cou, était cette Italienne que le grand-père Virelade, alors armateur à Marseille, rencontra dans un de ses voyages, aima, épousa, pour la tourmenter jusqu’à sa mort par sa jalousie passionnée. Par elle, du sang milanais s’était mêlé à ce sang de Gascogne, déjà si chaud, qui brûlait leurs veines. Toute enfant encore, Élisabeth s’arrêtait souvent pour la regarder, attirée peut-être par l’aimant d’un secret amour, prise jusque dans l’âme, ne se lassant pas d’interroger ce beau visage qui, disait-on, rappelait le sien.
Bien différent apparaissait le panneau consacré à la famille maternelle — médiocres toiles, yeux incolores — où les daguerréotypes piqués voisinaient avec une sainte Geneviève brodée au passé. Cependant Georges leur accordait une préférence à peine ironique. Le portrait d’une vieille dame à lunettes, coiffée de rubans jaunes, le faisait sourire. C’était près de ces gens tranquilles qu’il aimait se réfugier, sur un fauteuil bas, comme si les terribles Virelade l’eussent heurté et inquiété. Que de fois, au crépuscule, elle l’avait trouvé, accoudé, tenant dans ses mains un livre entr’ouvert. Elle entrait, étouffant ses pas, se penchait par-dessus sa tête… Ses lèvres touchaient le beau front massif. Il avait parfois un violent sursaut de frayeur, étant sujet à des craintes étranges… Puis ses traits s’apaisaient et se détendaient. Quel charme émanait de lui, à ces heures-là, libérant une expression douce et heureuse qui montait du fond de sa vie ! Sa physionomie un peu terne semblait transformée et renouvelée. C’était à ces moments qu’elle prenait conscience d’une qualité d’âme qui la ravissait. Maintenant, après quatre années, combien d’images laissées par Georges fondaient peu à peu, sacrifiées à celle-là dont reparaissaient toujours les empreintes, fleur de douceur, de recueillement, respirée jusqu’au plus intime du cœur. Le temps, qui dissipe de si fortes fièvres, n’atténuait même pas cette chose impalpable… le rayonnement d’une beauté secrète baignant les traits qu’elle avait aimés.
Les cloches sonnent, sonnent largement. Mon Dieu, elle n’a pas besoin de cette clameur pour se souvenir. Mais une voix l’appelle, des portes battent précipitamment :
— Je te croyais partie. Ton père, où est-il ?
Il brume un peu sur l’auto grise encroûtée de boue qui les emporte vers l’église. Mme Virelade baisse la glace pour demander et le panier aux provisions n’est pas oublié. Puis elle se désole parce que son mari refuse de mettre ses gants. Les roues font jaillir une boue jaune, dans un chemin de propriété défoncé par le pas des vaches ; les fossés débordés baignent les vignes basses ; des gouttes d’eau emperlent les fils de fer. Les coteaux, sous leur manteau de bois presque dépouillés, sont ce matin d’un gris noir de fer tout taché de rouille.
L’auto dépasse des groupes de gens endimanchés. Il y a, sur la terrasse du presbytère, quatre petits drapeaux que le curé lui-même a dû attacher. Encore une détonation, et voici la place noire de monde, le monument enveloppé d’étoffe tricolore entre les cyprès minuscules. Dans le porche ouvert se creuse l’église, pareille à une grotte obscure étoilée de cierges.
Il en était dans cette commune de France comme dans beaucoup d’autres : depuis quatre ans que l’armistice avait fait éclater son feu de joie, dans un ciel d’azur miraculeux, la vie s’était reformée comme se cicatrisent les plaies. Les cellules vivantes se multipliaient fiévreusement pour dévorer les cellules mortes. Bien des veuves n’avaient même pas attendu ce signal pour « reprendre un homme » ; les jeunes filles pour renouer, en robe du dimanche, ces guirlandes claires d’amoureux que les autos disloquent en travers des routes. S’ils étaient revenus inopinément, les jeunes Girondins pour lesquels on avait tant pleuré, gémi, harcelé le facteur, interrogé mystérieusement les somnambules, combien auraient pu reprendre leurs espadrilles et leur vieux béret sans bouleverser les petites maisons tapissées de vigne ?
Les grands événements étaient redevenus les gelées du printemps, les invasions de l’oïdium qui blanchit les mannes, du mildiou qui sèche la feuille, de la cochylis qui troue le grain vert, décharne le grain mûr, laissant flétrie la grappe dégonflée dans la guirlande indigo des astes. Il était parlé comme par le passé des vins réussis et des « petits vins ». Chacun connaissait le chai de son voisin. On s’abordait toujours en se racontant qui a vu le lièvre, dans ce pays sans gibier où chaque vigneron a son chien de chasse, bâtard noir ou jaune qui se traîne sur ses talons par les soirs d’août, les flancs battants et la queue basse, tout vaseux d’avoir cherché à boire dans les fossés vides.
Il n’y avait rien de changé que le prix des choses et les exigences des épiciers. Les plus petits boutiquiers, charcutiers et autres, filaient bien entendu dans des autos neuves, sur les belles routes ombragées d’ormeaux. Les temps nouveaux, c’était aussi le syndicat des ouvriers agricoles qui sortit un jour de l’auberge, sans qu’on sût comment, et cet autre syndicat des propriétaires, formé à grand’peine, laborieusement réuni pour décider du prix des journées, après quoi chacun avait fait de son mieux selon son humeur, sa récolte et les circonstances.
Dans la foule noire agglutinée autour de l’église, déjà larmoyaient plusieurs de ces femmes qui ne finissent jamais l’année sans avoir brouillé deux ou trois ménages. Combien dissimulaient, dans un coin d’armoire, tout un dossier de lettres anonymes sur petit papier quadrillé ! On voyait aussi, sous leur feutre, quelques exemplaires de ces vieux avares, tannés et recuits comme des loups de mer, qui gardent sur une poutre de leur grenier, dans un cocon de toiles d’araignées, un pot de jardinage plein de pièces d’or. Mais un sérieux extraordinaire changeait les visages. Chacun s’abordait avec un air de cérémonie. Les regards se portaient vers les femmes qui fendaient les groupes, leur mouchoir aux yeux, tirant par la main un petit enfant. Une considération particulière les enveloppait. L’heure était venue de reconnaître, dans leur malheur, le titre de noblesse qui met sa marque sacrée sur une famille. Les plus frustes et ceux-là mêmes dont l’âme disparaissait dans une chair épaisse, sentaient en eux une vague lueur de cette grande idée.
Les familles bourgeoises, qui arrivaient en voiture, retenaient l’attention. M. et Mlle de Lagarette étaient descendus d’une petite victoria d’osier. Ils venaient d’entrer dans l’église, après avoir salué beaucoup de gens et serré des mains ; Mlle de Lagarette s’était arrêtée pour embrasser une femme en larmes. Un jeune curé du voisinage, éclaboussé de boue, poussait sa bicyclette devant la porte de la sacristie ; les enfants de chœur, en soutane noire et surplis, entraient et sortaient.
Un omnibus avança devant le porche, refoulant les groupes. Mme Borderie en descendit : l’ostentation de la douleur maternelle éclatait dans toute sa personne. La sacristine la conduisit à un rang de chaises, embroussaillé de ficelles, qui lui avait été réservé. Mais la petite auto grise des Virelade ayant débouché, la sympathie se portait vers Élisabeth.
D’autres jeunes veuves ne s’étaient pas encore remariées. Mais aucune ne donnait à la fidélité un attrait si sensible. Bien qu’elle fût parfaitement simple, et d’un naturel qui charmait, il apparaissait aux plus bornés que cette femme de trente ans à peine était belle et faite pour l’amour. Tout semblait mystérieux en elle : son mariage avec ce jeune peintre qui parlait si peu, sa pâleur au lendemain du deuil qui la pétrifia, et à ce moment encore, après quatre années, une dignité frappante et cet éclat de lampe voilée. Quelque chose frémit le long de la nef quand elle passa.
La pluie maintenant battait les vitres de l’église sombre malgré les lumières. Un porte-drapeau, traversant le chœur, empêtrait dans le lustre de cristal la lance d’une hampe cravatée de crêpe. Les pendeloques emportées dans un mouvement giratoire tintèrent longuement. Un jeune prêtre, accablé par le poids de sa chape noire, se prosternait devant l’autel incendié. Dans les bas côtés, presque déserts chaque dimanche, se touchaient les têtes découvertes : on n’aurait pas imaginé qu’il y eût tant d’hommes dans la commune.
Élisabeth, agenouillée au bas de la chaire, sentait s’exalter dans son âme l’émotion profonde de cette journée. Comme tant de fois, mais avec une fièvre d’orgueil plus intense, se brisait sur les pieds divins sa douleur d’épouse.
Un aumônier militaire, loquace et barbu, couvert de médailles, sa croix suspendue à un ruban tressé noir et vert, lança du haut de la chaire un discours rempli de fusées, de grenades et de trous d’obus. La jeune femme, ses longues paupières brunes baissées sur ses yeux, regardait dans le monde immense de son cœur. Pourquoi disait-on autour d’elle : « Pauvre Élisabeth ! » Le pire malheur eût été de ne pas épouser celui qu’elle avait aimé. La détresse la plus profonde devait être de ne pas connaître l’amour. La mort, malgré son avidité de tout prendre, lui laissait le nom qu’elle portait, et tant de choses mêlées à sa chair, incorporées à sa vie intime, dont ne s’épuiserait jamais la chaleur cachée. Ce moment effaçait les longues périodes de désœuvrement taciturne et d’aridité. Tant qu’elle vivrait, Georges Borderie revivrait en elle. Son œuvre aussi lui appartenait, ces toiles d’un sentiment délicat et rare, appréciées seulement de quelques amis. Dans son désastre, il lui restait encore cela qu’un artiste ne meurt jamais tout à fait. Ah ! qu’elle avait hâte d’accomplir maintenant ce qu’elle différait depuis si longtemps.
Il n’y avait pas moins de cinq discours prêts. La foule, que l’église dégorgeait peu à peu sur la place, se couvrit de parapluies pour les écouter. Un photographe, sur une grande échelle ouverte, prenait des clichés.
Élisabeth, au plus épais du rassemblement, regardait devant elle un petit vieillard : l’architecte sans doute. Son nez en faucille plongeait dans une barbe blanche, son cou flottait dans un col trop grand. Ses voisins, qui le bousculaient, prétendirent être gênés par son parapluie : il le ferma docilement.
La stèle, maintenant découverte, éclairait de sa blancheur neuve ce jour ruisselant. L’adjoint, très croque-mort, avec ses gants noirs, commença l’appel émouvant. Les enfants des écoles, sous leurs petits capuchons, bien alignés contre la cage du monument, répondaient ensemble :
— Mort pour la France.
Ils étaient dix-sept, hommes de la classe, de la réserve, territoriaux même, dont les noms tombaient, chacun dans la nudité de quelques syllabes. Georges Borderie… Ce nom-là n’a-t-il pas pénétré dans la masse humaine plus profondément ? Mais non, sauf la jeune femme aux paupières bistrées, dont se crispe un peu la bouche de madone, personne ne sait ! Le maire, entravé dans ses phrases, n’a pas eu un mot pour cette jeune gloire ; ni le conseiller général en cravate blanche ; ni le sénateur, M. Lopès-Welsch, qui le reçut autrefois à Paris et acheta deux petites toiles. Tous ont oublié que ce peintre tombé à trente-deux ans était un grand peintre. Plutôt personne, sauf Élisabeth, ne l’a jamais compris. On ne croit pas si facilement que l’enfant grandi sous vos yeux, un peu timide et réservé, puisse porter en soi le trésor d’un Corot ou d’un Daubigny ; on ne devine guère que le génie n’est pas, dès la vingtième année, un don fulgurant, et que les plus grands maîtres furent d’abord de jeunes hommes en apparence semblables aux autres. Dans l’esprit fortement positif de Mme Borderie, qui donc déracinera jamais cette opinion que son pauvre fils était paresseux ? Quant à M. Virelade, dont se détache la tête bourrue de barbe, pas une fois il n’a convenu que la peinture de son gendre pût être autre chose qu’une insanité. Ce n’était pas ainsi qu’il peignait lui-même, dans sa jeunesse, au temps où il touchait un peu tous les arts.
Pourtant, Élisabeth s’est juré d’en faire la preuve éclatante, Georges Borderie, âme imprégnée de la lumière de la Gironde, était un grand peintre.
II
Pour les gens du pays, ce qui se passait dans le domaine de la Flaütat semblait extraordinaire et presque incroyable. C’était un proverbe que « rien ne s’y faisait comme nulle part ailleurs ».
Entre toutes les maisons qui ornent les coteaux sur la rive droite de la Garonne, ou se disséminent parmi les arbres le long du fleuve, cette grande et ancienne demeure paraissait pourtant bien paisible. Sa façade basse, à un seul étage, décorée d’un petit péristyle, s’ouvrait au milieu d’un jardin humide et feuillu en face de l’eau.
Novembre, dépouillant les tilleuls et les marronniers, avait jonché de feuilles rousses les pelouses claires. Mais les hautes sapinettes de velours noir montaient au milieu des ramures nues. Il y avait près de la berge un grand peuplier envahi de lierre.
Les journées glissaient, silencieuses, dans ce jardin. S’il arrivait qu’une voiture s’arrêtât devant le péristyle, les ornières creusées par les roues restaient longtemps marquées dans les allées assez négligées. Un de ces domaines trop imprégnés par le passé, sans cris d’enfants, où l’on s’est lassé peu à peu de relever les choses qui tombent et de semer des fleurs.
Les paysans ne passaient guère dans ces allées, ni chaque matin la carriole du boulanger. Toute l’animation campagnarde se donnait rendez-vous de l’autre côté, où les écuries, la remise et les chais, encadrant la maison de deux ailes basses, formaient une de ces cours pittoresques comme on en voit tant au pays gascon. Des treilles couraient sous la pente des longs toits de tuile. Un rosier tapissait le mur de la cuisine. Des poules noires, ornées d’une crête en émail rouge, montaient à leur poulailler par une mince échelle ; quelques-unes se juchaient le soir en fraude, au-dessus du puits couvert d’un auvent, sur la tête torse d’un cognassier. La porte du bûcher restait ouverte toute la journée, et aussi celle de la tonnellerie. Dans un angle, une cloche rouillée à laquelle pendait une chaîne… Quand elle sursautait, dans la paix morne du domaine, des aboiements éperdus de chiens éclataient soudain.
Chaque matin, M. Virelade, réveillé à cinq heures, levé à six, allumait sa lampe à pétrole et poussait dans la nuit ses volets humides sur lesquels étaient cloués des fers à cheval. C’était un souvenir de sa jument Bécasse, une fine tarbaise couleur pain brûlé, aux paturons blancs, qu’il couronna un dimanche soir à la descente d’une côte et vendit dès le lendemain, par chagrin de voir dégradée la bête qu’il aimait.
Auguste Virelade était un homme de soixante ans, grand et fort, d’une santé de fer. Au premier coup d’œil, il pouvait paraître négligé et rustre, avec son air de paysan du Danube, sa barbe inculte et les vieux habits verdis par la pluie, roussis par l’air et par le soleil, qu’il affectionnait. Les dames de la famille ne se privaient pas de dire qu’il était un ours. Malgré les supplications de sa femme, il entrait dans la maison avec ses gros souliers empâtés de boue et ses chiens mouillés. Il fumait jusque dans le salon sa courte pipe en bois de bruyère, au fourneau brûlé, dont il renversait la cendre sur un coin de la cheminée. Le marbre blanc gardait une tache couleur de rouille. Mais, sous ces apparences de rusticité, les façons du grand bourgeois ressortaient en lui, et il fallait bien découvrir peu à peu la finesse des traits, et une sorte d’aisance supérieure qui en imposait. La grande beauté de ce visage était dans les yeux, bruns et magnifiques, alourdis de poches, mais baignés de cette jeunesse qui est le signe des âmes passionnées.
La manie qu’avait M. Virelade de se lever aux étoiles était dans la maison un sujet de désolation. La cuisinière, Seconde, tirée de sa paillasse, soufflait en maugréant un feu de sarments. Le branle-bas gagnait l’étable. Une lanterne, accrochée parmi les toiles d’araignées, faisait surgir de l’ombre une rangée de bat-flancs, autrefois vernis, maintenant délabrés, entre lesquels haletaient de chaleur les belles hollandaises, rondes comme des mappemondes et largement souillées de purin. Un grand Landais, à la silhouette d’oiseau de proie, dégonflait les pis. Il était sourd, sentait le lait aigre, laissait au fond des filtres une couche de poils et avait toujours vécu dans la crasse. L’abrutissement des vachers dégoûtait de son troupeau M. Virelade. Le temps n’était plus où il allait, le fameux traité de Guenon au fond de sa valise, chercher en Hollande même de grandes laitières. C’était le drame de sa vie que le goût des choses belles et parfaites. L’impossibilité de les maintenir dans cet état lui faisait prendre en grippe l’univers.
Il avait toujours eu, dans son entourage, la réputation d’être original. Chacun sait avec quelle intonation de pitié et de blâme les lèvres bourgeoises prononcent ce mot. Beaucoup insinuaient, avec un fond caché d’amertume, que ses entreprises l’auraient dû déjà réduire à la pauvreté. Quelle fortune avait donc laissée son grand-père ! Et l’on rappelait la vie singulière de ce Léonce Virelade, qui débuta comme capitaine de navire ; puis entrepositaire, armateur, installant ses frères et ses cousins à Maurice et à la Réunion, achetant des bois de plus près de Langon, des vignes sur le bord de la Garonne et enfin une île au milieu du fleuve… A sa mort, toute une famille s’était partagé ses dépouilles.
Il y avait évidemment, en ces Virelade, une sorte de démon qui ne leur permettait pas de rester en paix. Le même génie, qui souleva si haut le grand-père, semblait prendre un cynique plaisir à détruire son œuvre en ses descendants. Parfois, dans un de ses accès d’humeur noire, Auguste Virelade récapitulait ses mécomptes : la batellerie à vapeur, qui avait été la grande affaire de sa jeunesse, déclinait chaque jour. Le long du fleuve, tous les cinq cents mètres, des passerelles en fer relevées marquaient seules l’emplacement des anciens pontons où depuis la guerre les gondoles ne s’arrêtaient plus. Le charbon était cher. Un petit train, établi au pied des coteaux, drainait le long de la route la clientèle paysanne. Les autobus mêmes s’en étaient mêlés. M. Auguste leur vouait une haine particulière. De sa petite flotte, qui s’amarrait à Bordeaux au quai de la Monnaie, seuls naviguaient encore quelques remorqueurs et aussi deux bateaux à aubes qui ne servaient qu’aux pèlerinages. On les voyait revenir, par les soirs d’été, sur le fond enflammé du ciel, le pont noir de foule, battant de leurs roues l’eau écumeuse et traînant des refrains d’Ave Maria…
Parfois, dans ses crises d’humeur, M. Auguste parlait de tout vendre. Quand pourrait-il vivre enfin en paix ? Ses vignes aussi lui faisaient horreur. Que ne lui avaient-elles pas coûté, depuis ces temps dramatiques du phylloxera où, jeune homme et organisant la bataille, il installait une pompe à vapeur sur le bord du fleuve. Un savant préconisait d’inonder les terres. Il s’agissait de noyer l’insecte logé comme un chancre dans la racine. Pendant quarante jours, la machine pompant infatigablement couvrit d’eau les pièces de terre, dont on avait fait de vastes réservoirs en les entourant de digues. Les paysans, qui installaient un grillage au bout de la dalle, remplissaient des paniers d’anguilles. La nappe boueuse monta jusqu’au haut des ceps. On se promenait en barque dans les allées. Puis l’eau s’étant écoulée, les règes reparurent laquées de vase, et la vigne de nouveau florissante se couvrit d’une verdure de forêt vierge. Il fallait entendre M. Virelade, après tant d’années, énumérer quelles calamités s’étaient succédé : les « flages » passaient par-dessus les carassonnes et les fils de fer, il fallut les moucher six fois ; l’humidité fut fatale aux mannes qui coulèrent, et seule resta la queue de la grappe dans des feuilles larges comme des assiettes. Puis chacun replanta des américains que l’on dut défendre à leur tour contre un défilé de nouveaux fléaux.
Pourtant dans cette commune de la Rébédèche, comme dans la Gironde entière, il n’était guère de propriétaires dont le vignoble ne fût la vie même. M. Virelade prophétisait en vain qu’« ils en reviendraient ».
Et maintenant, il y avait encore cette affaire de l’île dont les gens n’arrêtaient pas de dire qu’elle coûterait plus de trois cent mille francs.
Ce lundi matin, Élisabeth, réveillée par un bruit de pas précipités, savait que son père s’apprêtait à partir pour l’île. Tout un pan de berge rongé par les mascarets s’étant éboulé, il dirigeait de grands travaux de terrassement.
Mme Virelade, descendue à la cuisine en robe de chambre, préparait elle-même, dans un panier fermé, le déjeuner que la femme du régisseur ferait réchauffer. Elle insistait pour que son mari se chargeât de sa pèlerine. On entendait M. Auguste qui s’impatientait. Lui parti, un grand vide envahissait la maison entière.
Ce matin-là, un orage éclata au dernier moment. Cadiche Rouquey, le batelier, était en retard. Alors qu’on le croyait sur le petit port, occupé à passer son faubert de laine mouillée au fond de la yole ou à vider l’eau avec un sabot, il était allé au village. Sa femme, dans des flots de paroles, jurait ses grands dieux qu’elle ne savait où il pouvait être. Mais, par la petite porte de sa maison, elle avait déjà expédié son « drôle » qui courait à toutes jambes vers le café-buvette tenu par le buraliste. Chacun savait que c’était l’heure du vin blanc : « Un ivrogne, un f… ivrogne comme les autres », criait à sa femme désolée M. Virelade. Puis on entendit claquer la porte.
Élisabeth allait et venait lentement dans sa chambre. Elle demeurait parfois, un objet à la main, sans penser à rien. Ou bien elle se retrouvait devant un tiroir ouvert, ne sachant plus ce qu’elle y cherchait. Par la fenêtre, elle aperçut son père, dans le jardin, faisant les cent pas. Un moment après, sans qu’elle ait eu conscience du temps écoulé, elle vit sur l’eau gris de perle passer enfin la petite yole.
Il lui fallait toujours des heures pour s’habiller, tant étaient longs ses oublis des choses présentes. Parfois elle s’arrêtait, fatiguée d’être restée si longtemps debout ; elle se laissait aller au creux d’un voltaire, amollie par l’intime jouissance de s’appartenir, d’être bien seule, seule avec sa vie.
« Qu’est-ce que tu peux faire dans ta chambre jusqu’à midi ? » lui demandait Mme Virelade. C’était d’ailleurs le refrain de tous : Que faisait-elle ? Comment pouvait-elle, si jeune, à la campagne, passer ses journées ? On déplorait qu’elle n’eût pas d’enfant. Et ce n’était pas le moindre de ses ennuis que d’être « la pauvre Élisabeth », que chacun prétendait à sa manière plaindre et diriger.
Le rayon de soleil qui, à onze heures, toucha sa fenêtre, la trouva assise, des lettres ouvertes sur ses genoux. La lumière semblait prendre un plaisir divin à baigner son visage revêtu d’une expression de gravité et d’enthousiasme. C’était à ces moments, où nul ne la voyait, que ses traits s’éclairaient d’une ardente et tendre beauté. Ses cheveux noirs tordus sur le cou découvraient son front. L’ombre de ses cils glissait sur ses joues un peu amaigries.
Elle remua les lettres, en cherchant une : « Il faut que vous reveniez à Paris, lui écrivait Lucien Portets. Vous devez à celui qui nous fut si cher de ne pas laisser son œuvre dans l’ombre. Lui-même, pour s’être trop désintéressé du succès, n’a pas eu la place que son talent lui aurait faite. Peut-être le pressentiment de sa mort prochaine l’agitait-il d’une inquiétude secrète : les êtres infiniment sensibles frémissent d’avance sous leur destin. Il appréhendait aussi, pour ses petites toiles à la fois solides et précieuses, le jour vif des expositions et le contact brutal du public. Nous sommes tous ainsi, le cœur faible devant notre œuvre. Du moins nous l’étions, car les générations d’après-guerre sont autrement pressées et voraces. Combien, à trente-cinq ans, je leur parais déjà démodé, avec mes hésitations, mes scrupules, mon éternel recommencement de la page jamais finie ! Vous-même, qui m’avez si souvent reproché ces dispositions d’esprit maladives, vous laisserez-vous décourager ? Je désespérerais alors de tout. Quoi qu’il vous en coûte de rouvrir l’atelier de Georges, de rentrer seule dans l’appartement où vous fûtes deux, où le rayonnement de votre foyer nous pénétrait tous, je ne doute pas de vous revoir bientôt. Vous avez une si grande foi, vous êtes la seule, mon amie, que je n’aie jamais vue douter. Venez, nous organiserons cette exposition des œuvres de Georges dont vous me parlez depuis si longtemps… Tous ses amis vous entoureront. Ne renoncez pas à sa jeune gloire. Quant à moi, sans vous, je n’aurai pas la force ; quoi que j’entreprenne, je me sens sombrer dans le désordre et dans le néant… »
Élisabeth replia la lettre, demeura un instant pensive, les paupières mi-closes, goûtant profondément cette joie de sentir que sa vie n’était pas finie. Celui-là du moins la connaissait qui ne lui parlait que de son amour.
L’image qu’un autre se fait de nous, quand elle est belle, produit toujours une exaltation secrète de nos qualités. C’est comme si l’on apercevait la figure idéale vers laquelle on tend. Élisabeth sentait affluer cette force généreuse qui était une réapparition de son âme ancienne. Tout en achevant de s’habiller, elle regardait sur la cheminée, à côté de la pendule en marbre blanc, une photographie : c’était, sous les marronniers de Versailles, un groupe d’amis entourant Georges assis sur un banc de pierre, son album ouvert ; une seule femme, elle, le visage barré par un grand chapeau ; et Lucien, un peu en arrière, accoudé à une vasque. Elle revoyait l’après-midi qu’ils avaient passée, les nefs vert tendre amincissant un fuseau de ciel orageux. Mais, malgré cette fraîcheur si douce à son âme, elle se sentait malheureuse et humiliée…
Elle se rappela ces premiers temps de leur mariage : les amis de Georges éveillaient en elle une jalousie intolérable, et qu’elle lui cachait ; Lucien surtout lui inspirait de l’éloignement, parce que son regard de myope appuyé sur eux se dilatait à certains moments, singulièrement aigu et fouilleur, lui donnant la sensation de pénétrer ce qu’elle-même se dissimulait.
Mais à travers son ressentiment perçait une sorte de pitié, parce qu’elle savait Lucien malheureux : du même âge que Georges, petit et nerveux, ses cheveux rabattus sur une tempe jaune, il déplaisait souvent dans le monde par une disposition à critiquer et à contredire. Ses amis assuraient que ces dehors cachaient une sensibilité maladive. Élisabeth voulait bien le croire, tout en n’allant pas jusqu’à accepter sans contrôle certains jugements ; les plus bienveillants étaient ceux de Mlle de Lagarette, la mère de Lucien, morte prématurément, ayant été sa meilleure amie : le pauvre enfant, disait-elle, avait été abandonné. Il fallait entendre par là que M. Portets, trop vite consolé, se trouvait réduit en esclavage par une seconde femme sur qui la faute était rejetée. Peut-être l’opinion publique était-elle portée à exagérer ? Toujours était-il que l’enfant, éloigné des siens, interne à Paris, n’avait guère connu la vie de famille ; Mlle de Lagarette, seule, en souvenir du passé, le faisait venir aux vacances. Son entourage prenait en pitié cette affection dépensée, qui semblait bien l’avoir été en pure perte ; depuis plusieurs années, Lucien, répondant à peine à ses instances, ne paraissait plus. Mais Mlle de Lagarette trouvait à tout de bonnes raisons : il fallait attendre… Le plus grand chagrin de ce cœur excellent était que son protégé eût perdu la foi.
Élisabeth parcourut d’un regard ce qu’elle savait de cette destinée. Oui, elle convenait que Lucien avait dû souffrir, mais autrement que ses amis l’imaginaient, d’une manière plus subtile, plus aiguë aussi. Les choses n’avaient pas le même sens pour lui et pour eux. La preuve de ses erreurs n’était pas tant dans sa conduite, son insuccès même, que dans un certain désaccord de ses aspirations et de sa vie qui se traduisait par un état de mécontentement. Il était fait, disait-il souvent, pour quelque chose de mieux. Mais pour quelle chose ?
Que de fois elle avait été frappée par l’idée que leur vie, à eux, celle de Georges, des jeunes gens qui les entouraient, était infiniment plus hasardeuse et plus complexe que ne pouvaient l’imaginer des natures paisibles et pondérées, comme celle de sa mère, de Mlle de Lagarette ou de leurs amis. Des états d’âme dont on eût souri, qu’on n’aurait pas même imaginés, jetaient sur l’existence une telle variété de lumière et d’ombre ; surtout ils laissaient surgir des souffrances et des joies presque inépuisables. Et il lui semblait que c’étaient eux, les jeunes, qui avaient de la vie l’expérience la plus riche et la plus profonde. Ni sa mère, ni son père, d’une intelligence pourtant si forte, ne l’avaient préparée à rien. Maintenant même sa vie de femme leur restait cachée : à peine en avaient-ils entrevu les premiers moments, l’île d’or de certaines heures. Elle revit brusquement ce qu’ils ne savaient pas, son espèce de terreur devant l’inconnu, ce sentiment de honte parce que tout avait été donné, consommé, et jusqu’à son nom ; mais, au-dessus de ces bas-fonds, l’envahissement d’une joie si puissante, l’ivresse d’être deux êtres qui n’en font plus qu’un, l’homme et la femme qui se sont choisis, qui s’attendent à voir dans tous les regards l’émerveillement…
Non, vraiment, elle n’avait pas imaginé ce qu’est le mariage. Peut-être Georges non plus ne le savait-il pas ? Et elle revivait l’apprentissage difficile de leur vie commune, cette sensation qu’il se repliait, qu’il fermait son âme, inquiet de lui-même, craignant pour son art, et se ménageant une retraite inaccessible. Combien elle était exigeante alors et inconsciemment maladroite !
Un désir d’épanchement se glissait en elle, avec l’impression que Lucien était le seul à qui pût être fait l’aveu de ces choses ; le seul aussi qui fût capable de l’éclairer, de l’aider à comprendre ce qui lui échappait. C’était encore une des déceptions du mariage que l’on se possédât sans se connaître !
Élisabeth ouvrit ses fenêtres et commença de mettre un peu d’ordre. La brise qui gonflait sur le fleuve une grande voile rapiécée secoua ses rideaux. Les lettres s’envolèrent jusque sous le lit. Après s’être agenouillée pour les rechercher, elle se releva et regarda encore longuement sa vie. Combien elle avait eu raison de toujours se taire : ses parents, s’ils avaient connu ses angoisses, ses crises de doute, auraient pu croire que Georges et elle ne s’étaient pas vraiment aimés. Et leur amour restait un si grand amour ! Il fallait comprendre la vie, qui n’est point comme on le croit sûre et uniforme ; il fallait admettre qu’un peintre, plus encore qu’à son amour, serait à son art. Maintenant que son cœur n’était plus tiraillé par tant de souffrances déraisonnables, mais ramassé sur le sentiment affreux de la mort, tout cela semblait si facile. On ne se marie pas pour être heureux, on se marie pour être, pour vivre avec celui qui est le souffle de votre souffle… C’était cela qu’elle devait toujours continuer. Mais quelle douleur aiguë de penser que peut-être maintenant il l’eût mieux aimée ! Le chagrin, les longues réflexions solitaires, les contraintes terribles de la mort lui avaient tellement appris sur l’amour !
Midi sonnait. Élisabeth ferma ses fenêtres. Une vache échappée broutait les rosiers. Sur le petit port, deux hommes vidaient une gabare chargée de grave. Elle les voyait aller et venir, portant la charge sur une sorte de brancard, et faisant fléchir sous leurs espadrilles une planche jetée du pont à la cale.
Élisabeth achevait de ranger sa chambre. Sur une étagère, à côté d’un prie-Dieu en tapisserie, elle prit un à un, pour les essuyer, quelques livres qui formaient la bibliothèque préférée de Georges. Elle les replaçait… Le Rouge et le Noir, le Cousin Pons… Un petit volume s’ouvrit tout seul sur un brin de menthe roussie : c’étaient les Rêveries d’un promeneur solitaire. Élisabeth le referma, le rouvrit encore… d’autres fleurs… une feuille de vigne vierge nuancée du rouge-brun au jaune, comme une grande étoile d’automne. Ah ! ce petit livre plein de Georges ! Cette sensation que les empreintes de ses mains y étaient encore fraîches !
Il était trop tard pour qu’elle commençât de répondre à Lucien. Elle s’assit pourtant devant sa table. Une phrase au premier moment l’avait fait frémir : Quoi qu’il vous en coûte de rouvrir l’atelier de Georges, de rentrer seule dans l’appartement où vous fûtes deux… Mais elle sentait qu’elle aurait la force. Les premiers temps, sa chair souffrant trop, elle n’aurait pas pu. Seuls l’obsédaient les plus sensuels de ses souvenirs. Ce visage dont le sien se détachait avec tant de peine, où était-il ? Dans quel état ? Qu’est-ce qui pouvait égaler l’horreur de se réveiller, en pleine jeunesse, une femme seule ? Ah ! s’il n’était que disparu ! Elle aurait usé sa vie sur les routes. Mais elle avait ramené jusqu’au cimetière la boîte de chêne ; sur la croix de bois déracinée, le nom peint en noir n’était pas encore effacé. Il était bien mort. Mais qu’avaient-ils donc, sauf un seul, à lui dire que c’était fini ? Elle-même oubliait combien de fois, la tête envahie par une nuit profonde, elle avait de ces mots désespérés martelé son cœur. Non, non, elle était toujours la femme de Georges Borderie. Ce nom rayonnant de beauté profonde la revêtait entièrement. Elle était seule à le porter. C’était sa part dans ces grandes choses qu’on rêve à vingt ans. Même dépouillée de lui, elle restait si riche : voici qu’elle revoyait son petit appartement, si longtemps fermé, avec quatre pièces tapissées en gris, qui lui semblaient les cabines d’un grand navire ; et tout en haut, lanterne au front de la vieille maison parisienne, l’atelier de Georges. Non, elle n’avait pas peur d’y revenir. Elle y rentrerait, en survivante, tellement sûre de l’y retrouver. La plupart de ses œuvres y étalent restées, et cette quantité de toiles, de dessins, à la veille de reparaître sous ses yeux chauds, prenaient de loin une beauté de terre promise.
En vérité, jamais la Gironde n’avait été peinte avec cette délicatesse. Il y avait de vieux jardins, avec des perrons envahis de jasmins, serrant contre des marches usées leurs rampes de fer ; et aussi, sous le pont de bois en dos d’âne, « l’estey » envasé où dort au soleil la barque échouée, toute cette vie puissante du fleuve, rose les matins d’été dans les brouillards gris, jaune et plombé sous les ciels d’orage, coulant à pleins bords dans les roseaux que le courant rebrousse ou découvrant des bures de vases. Il y avait de petites grèves raclées par le tresson des pêcheurs d’aloses, où l’eau allongeait son ourlet d’écume en ces jours de brises rapides qui courbent la tête des jeunes peupliers. Tout ce pays, avec ses rectangles de vignes, ses cuviers sombres et comme un parfum de vendanges imprégnant les « rapes » violettes. Les soirs y exhalaient un charme infini. Jamais elle n’avait senti, comme en face de ces toiles pénétrées de clarté nocturne, le mystère d’une fenêtre ouverte sur une chambre sombre… ou encore la douceur d’une petite lumière flottante, faible et balancée, au bout d’un filet.
C’était cela qu’il lui laissait. La Gironde, qu’elle aimait si passionnément, l’attendait baignée d’une ineffable poésie. Mais il en est des œuvres comme des enfants, qui ne vivent, et se développent, et s’embellissent que sous des regards pénétrés d’amour. Elle viendrait, et après elle ces esprits d’élite qui font la vraie gloire. Peu à peu se révéleraient les trésors cachés. Et Georges vivrait, de cette autre vie vers laquelle un artiste tend, avec une grande faim obscure de son être. Qu’importait qu’elle eût à souffrir et qu’elle pleurât de solitude le soir, la tête enfouie dans le grand divan…
Au déjeuner, elle parut si distraite que Mme Virelade répétait chacune de ses phrases, avec un son de voix désolé, sans pouvoir la tirer de sa rêverie. Elle avait une grande facilité de parole et l’habitude de se lamenter. Dans quel état reviendrait le soir son mari ? A son âge, passer ses journées dans l’humidité, c’était de la folie ! Il avait trois paires de bottes qui ne séchaient pas. Pendant ce temps, dans la propriété, personne n’était surveillé. On la dérangeait à toute minute.
Seconde, précisément, poussant avec peine la porte gonflée, passait dans l’entre-bâillement sa tête de Parque ceinte d’un foulard.
— Madame, Élie demande la clé du chai.
Mme Virelade se leva en gémissant pour l’aller chercher, cette grosse clé, qui faisait dans la serrure un bruit de mâchoire, et qu’on voyait si souvent traîner au coin du buffet ou sur la table de la cuisine. A chaque instant, il était d’ailleurs question de rouvrir ce beau grand chai, à droite de la cour, embaumé par le vin nouveau, et où l’on mettait deux ou trois fois plus de temps que partout ailleurs pour ouiller ou pour soutirer.
Élisabeth traversa le vestibule carrelé, décrocha une veste de laine à un portemanteau surchargé de châles et de pèlerines, et ouvrit la porte vitrée. L’après-midi était assez beau. Le ciel s’étendait d’un gris lumineux sur le paysage éclairé par une eau glissante. Les arbres dépouillés semblaient tracés à la sépia sur un fond fumeux. C’était une de ces calmes journées de novembre où tremble encore de loin en loin quelque feuille d’or oubliée. Élisabeth aimait ces belles harmonies où chante dans une atmosphère voilée la gamme des ocres, des bruns et des rouilles. La terre était encore tout imbibée d’eau. Elle respira profondément le bon air humide. Sur le chemin de halage s’y mêlaient des odeurs marines, cette senteur si particulière de varech et de bois pourri qui monte des berges.
Le petit port était désert, avec deux barques hissées sur la route. Il y avait aussi, ses moignons en l’air, une souche d’aubier déracinée, qu’une inondation entraîna, et qu’un marin avait pêchée la veille dans les eaux gonflées, la prenant dans une corde comme au lasso, la tirant à terre, pour l’amarrer enfin à une des bornes de pierre verdie plantées sur le port.
Combien Élisabeth aimait ce chemin dévoré d’herbe que tous appelaient « le bord de l’eau » ! Les grandes marées, en le couvrant, le feutraient de débris d’écorce et de paille, maintenant brisés, émiettés, tapis élastique d’épaisse poudre brune. A certains endroits, des plantations d’aubiers avaient été faites, les vases retenues par des piquets pour défendre la rive creusée en dessous par les courants. Tout racontait la longue lutte contre le fleuve ; au-dessus des terres, ainsi que de larges jetées herbeuses, s’allongeaient les digues sur lesquelles de grosses haies d’épines criblées de baies rouges étaient cramponnées.
Élisabeth regardait en marchant les propriétés, bien abritées derrière le double rempart des oseraies et de leurs talus. A certains endroits, les fourrés, en ces dernières années, s’étaient épaissis. La vue était plus dégagée au temps où enfant, puis jeune fille, elle rencontrait Georges sur ce petit chemin ; ou bien elle savait qu’il était parti en bateau, avec la marée, emportant ses toiles et son chevalet et elle attendait de voir reparaître son embarcation qui longeait la berge. Il débarquait presque en face de chez lui, au bas d’un « peyrat » qui formait une petite presqu’île feuillue dans laquelle tâtonnait la gaffe. Parfois il lui jetait, pour qu’elle le halât jusqu’à terre, une grosse corde de chanvre qui l’éclaboussait… Plus tard, que de fois ils étaient partis tous les deux, dans les brumes glacées du matin, suivant les contours sinueux du fleuve et reconnaissant au passage les petits ports égrenés au pied des coteaux. Les panaches mouillés des roseaux balayaient parfois sa figure. Le soleil d’été perçait le brouillard ; les étincelles d’argent vif commençaient de courir sur l’eau soyeuse battue par les rames. Et c’était la recherche, pour la sieste de l’après-midi, d’un coin ombreux. Parfois ils remontaient aussi loin que possible, à la marée haute, un « estey » couvert par les arbres. Des demoiselles d’émail vert et bleu se posaient sur le livre qu’elle ne lisait pas. Son visage riait au fond de l’eau, dans le tremblant paysage de ciel et de feuilles sur lequel sa joie se penchait. Puis le retour dans une impression de torpeur heureuse, la tête lourde d’avoir bu tant d’air et tant de soleil, les yeux qui se ferment.
Que de fois aussi, depuis son deuil, elle était venue, seule, le soir, pour réciter son chapelet devant l’eau dorée et rougie qui se décolorait lentement comme de somptueuses soies anciennes. Les flammes du couchant s’étaient effacées que leur reflet vivait encore. De ce double miroir, le ciel et le fleuve, c’était celui-ci qui retenait le plus longuement les couleurs fuyantes. A peine le globe de braise s’était-il enfoncé derrière l’autre berge que commençait la fête étrange des verts, des roses, des aigues-marines, évoquant pour elle l’amour dont les mirages persistent après la mort même. Son esprit, plus encore que ses yeux, suivait le drame mélancolique qui se joue chaque soir au seuil de l’ombre.
Tout occupée de ses souvenirs, elle était presque arrivée, sans l’apercevoir, devant un portail bien repeint, entre deux haies taillées au cordeau. Mais un instinct l’avertit et elle revint sur ses pas d’un mouvement rapide. Il lui eût été insupportable d’entrer ce jour-là chez sa belle-mère. Demain, sans doute, quand elle devrait lui annoncer sa décision, son ardeur se heurterait aux arguments les plus vulgaires. Aujourd’hui elle voulait garder, comme une joie grave qui l’oppressait, ce sentiment si beau de sa mission. C’était un secret entre Dieu et elle. Puis elle imagina, tout en marchant, ce qu’elle ferait : il faudrait trouver une salle d’exposition, susciter l’intérêt et la sympathie, tant de choses qu’elle ne voyait pas très clairement mais vers lesquelles sa volonté passionnée se tendait d’avance.
— A quoi penses-tu, que dira ton père, commença précipitamment Mme Virelade, le soir où sa fille s’ouvrit à elle de ses intentions. Dès le premier moment, elle entrevit une ère de difficultés qui l’épouvanta. C’était une femme excellente et faible, sans initiative, dominée depuis sa jeunesse par son mari et qui consumait sa vie à chercher la paix.
— Tu t’ennuies ici, tu ne veux plus rester avec nous ?
Ceci se passait dans un petit salon meublé de chaises italiennes, en ébène et ivoire comme des dominos. Le soir tombait, un de ces crépuscules rapides et humides qui font si tristes les vieux jardins. Élisabeth, assise, la tête appuyée à un haut dossier, regardait pâlir au-dessus du fleuve la longue bande orange du ciel. L’angoisse de sa mère lui serrait le cœur. Elle sentait bien que tout serait tenté pour la retenir, supplications, larmes et colères. Son âme ardente souffrait d’avance les peines aiguës qu’elle allait causer ; mais de céder, de renoncer à son projet, la pensée ne la touchait pas.
— Il faut que je parte, dit-elle doucement.
Elle se rapprocha un peu de sa mère. Brièvement, de sa belle voix grave et triste, elle lui expliqua comment cette idée de faire une exposition des œuvres de son mari lui était venue : quand il avait été tué, dans la dernière année de la guerre, elle ne s’était occupée de rien. Elle ne voulait que se noyer dans ses souvenirs. Maintenant, elle se reprochait de rester oisive :
— Un ami de Georges m’a écrit. Vous vous souvenez bien de Lucien Portets qui venait aux vacances chez les de Lagarette. Nous l’avions vu souvent à Paris. C’est un esprit très délicat, difficile à satisfaire, et que Georges estimait beaucoup. Lui aussi trouve que tant d’études, d’une qualité si belle et si rare, ne devraient pas être oubliées.
Elle ajouta d’une voix plus basse et un peu meurtrie :
— Je ne sais pas si vous avez jamais bien compris ce que Georges était…
Mme Virelade soupire à plusieurs reprises. La pénombre dissimule quelle compassion vague se peint sur son visage aux traits fatigués. Mais Élisabeth a le sentiment que ses paroles sont inutiles. Jamais, jamais, elle ne pourra faire jaillir jusque dans le cœur de sa mère cette flamme profonde qui est dans sa vie et, comme tant de fois, elle arrête la voix intérieure qui s’élève dans sa solitude :
— Non, vous n’avez pas senti, ni vous ni mon père, quelle âme se cachait sous ses apparences modestes. D’autres, à Paris, l’ont admiré. Vous, vous n’avez pas compris que son être était pénétré de ce qu’il y a chez nous de plus précieux, et que Dieu ne recomposera peut-être jamais une âme pareille. Moi, je jouissais en lui de ce qui m’a le plus intimement charmée dans ce pays que nous aimions tant. Il suffit d’un dessin, de quelques touches sur une toile pour que je le retrouve. Et moi aussi, qui vous aime tant, je sens que vous me regardez comme des aveugles. Vous ne voyez pas la femme que je suis et combien je souffre d’être prisonnière ! Votre amour jaloux est une prison. Pourquoi suis-je ici, inutile, alors que d’autres femmes agissent et luttent pour continuer ceux qu’elles ont perdus ?
Elle avait pris la main de sa mère, cette main un peu forte et gonflée de veines, et la pressait contre sa bouche. Quoi qu’on pût tenter pour la retenir, elle repartirait. Après avoir tant attendu quelque chose à faire, elle voyait enfin l’emploi de sa vie, un dernier chaînon brillant de bonheur.
Le ciel était maintenant derrière les arbres noirs d’un bleu enfumé. Mais que lui importait l’obscurité, le silence des choses dans son avenir ! Elle avait la foi. Celui qu’elle avait aimé lui laissait ses œuvres, pauvres parcelles de beauté, obscures pour les autres, mais à ses yeux plus éblouissantes que des diamants. C’était le trésor de son amour. Et elle espérait comme on aime, avec un entêtement illuminé, que sur cette œuvre un jour merveilleux allait se lever.
III
Le soir même, au visage irrité de son père, Élisabeth sut que sa mère lui avait parlé. Mme Virelade, gémissante, venait d’essuyer les premiers feux de sa colère : quelle était cette nouvelle folie de prétendre faire une exposition ? Ce n’était un mystère pour personne que le pauvre Georges n’avait jamais eu le moindre succès. Maintenant qu’il était mort, on voulait qu’il eût du génie. Élisabeth, avec ses idées fixes, finirait par devenir folle.
— Parle-lui toi-même, répétait sa femme, en le suivant d’une pièce à l’autre. Mais il tempêta que tout cela ne le regardait pas et qu’elle pouvait bien agir comme elle l’entendrait.
Le lendemain matin, il se leva très sombre et n’en parla plus. Élisabeth s’était habillée plus tôt que de coutume pour passer avec lui dans l’île. Mais elle hésitait à le lui proposer. Neuf heures sonnèrent. Elle allait et venait dans le vestibule aux carreaux humides, autour du billard houssé de toile grise. Au même moment, devant le chai ouvert, M. Auguste refusait d’une voix violente à un courtier, survenu en automobile, de goûter son vin : « Je le vendrai, monsieur, quand il me plaira. » Les domestiques filaient de tous les côtés.
Mme Virelade, entrée précipitamment dans le vestibule, racontait déjà la scène à sa fille. Elle tremblait aussi que son mari réclamât un des paysans, Élie Couture, dont elle venait d’apprendre qu’il était parti au petit jour pour chercher des cèpes. Élisabeth, découragée, remonta dans sa chambre.
Elle comprenait, elle, tout ce qui se cachait de sensibilité blessée dans la nature de son père. Personne plus que lui ne l’avait aimée, d’un sentiment profond, orgueilleux, qui se refusait au partage. Quoi qu’elle pût dire, il était jaloux. Il l’avait été de son gendre. Les Borderie lui paraissaient d’une autre race, mesquine, égoïste, dénuée de cet instinct de grandeur qu’il sentait en lui et chez les siens. Lorsqu’il se heurtait aux droits de ces « gens-là » sur Élisabeth, son cœur se cabrait. Il ne pouvait supporter qu’elle leur appartînt. Pourquoi avait-elle fait ce mariage ? Néanmoins, entre sa fille et lui, un flot de tendresse rejaillissait sans cesse qui emportait tout.
La nouvelle du prochain départ d’Élisabeth ayant commencé à se répandre, Mme Borderie accourut. Le dépit de n’avoir pas été prévenue la première enflait sa personne courte, ronde et roulante, engoncée dans une de ces toilettes qui font de l’effet à la campagne.
Les petits froissements qui entretenaient quelque excitation entre les Virelade et les Borderie ne pouvaient surprendre personne. Il n’était pas possible de trouver des gens plus différents dans les goûts et les habitudes. C’est ainsi que M. Auguste donnait libéralement à ses paysans son vin le meilleur. Mme Borderie, au contraire, ne leur accordait par an qu’une ou deux barriques, et encore prises dans le vin de presse. Les années passaient sans étouffer le souvenir d’un après-midi de septembre, où ses vendangeurs assis sur leurs paniers et bastes renversés au bout d’une vigne, lui envoyèrent une délégation pour des affaires de piquette tournée et de soupe claire.
Mme Borderie répétait chaque jour qu’elle entendait être maîtresse dans sa maison. Son mari même ne s’était jamais hasardé à lui disputer cette autorité. Tous deux d’ailleurs se ressemblaient par le goût de l’ordre : leur idéal était de s’assurer dans les meilleures conditions une vie confortable. M. Borderie, comme les Eyquem qu’illustra Montaigne, s’était patiemment enrichi dans le commerce des morues. Son esprit de prudence était renommé : jusqu’à sa mort survenue quelques mois avant la guerre, il n’avait jamais manqué d’examiner toutes choses à tête reposée, ne se décidant qu’avec la plus extrême circonspection. De même, il entretenait sa maison et ses vignes avec une application scrupuleuse. Son grand souci était de drainer l’humide palud. Nulle part les canalisations n’étaient si bien entretenues, les fossés si larges. Au moment du phylloxera, quand M. Virelade, surexcité, vint lui proposer d’inonder, il le regarda avec une sorte de pitié glacée et lui répondit : « Non, monsieur, je ne mettrai jamais l’eau chez moi. J’ai passé ma vie à l’en faire sortir. »
Qu’un artiste naquît, sensible et rêveur, dans ce milieu de vieille bourgeoisie admirablement solide et équilibré, cela avait été une singulière fantaisie de la Providence. Sans doute fallait-il que fût humilié, par cette extraordinaire aventure, l’orgueil de ce ménage qui se flattait d’avoir tout prévu. M. Borderie, avec ses yeux peu animés dans un visage rasé, ne comprit jamais. Il opposa à son fils un entêtement qui fut approuvé par son entourage.
M. Auguste allait chez ses voisins de mauvaise grâce, Mme Borderie ne découpant pas une volaille sans lui dire qu’il n’en mangeait point chez lui d’aussi bonne. Et ainsi de tout. Quant à Élisabeth, elle avait conscience qu’il n’était rien dans sa personne qui ne parût mauvais à sa belle-mère. A peine était-elle entrée dans cette grande maison carrée, astiquée et nette, qu’elle s’y sentait une étrangère. Cette sensation de déplaire l’accablait vraiment. Partout où elle était passée, avec son regard chaud, son intelligence vive et attrayante, elle réussissait si vite à prendre les cœurs : au temps où elle faisait ses études, dans un cours de Bordeaux, les professeurs ne s’étaient jamais lassés de la préférer ; à Paris, les amitiés l’avaient entourée. C’était alors que s’épanouissait sa beauté marquée surtout de sensibilité et d’intelligence. Mais, dans ce milieu hostile, sa physionomie se fermait : que répondre quand sa belle-mère en revenait toujours aux tracas quotidiens et au prix des choses ; et si quelquefois elle essayait de ramener l’entretien vers Georges, il lui semblait que le cher visage se détruisait peu à peu dans l’ombre.
Mme Borderie, apparaissant à la Flaütat, causait un peu de saisissement. Chacun se sentait vaguement en faute. La cuisinière, Seconde, qui la vit venir, retourna d’un geste rapide son tablier bleu. Dans le vestibule, sur les grands fauteuils Louis XIII à verdures et sur le billard, le linge de la dernière lessive était entassé. Elle s’en excusa avec toutes sortes de considérations paysannes sur la difficulté de « faire sécher » et le mauvais temps.
Cependant Mme Borderie montait d’un pas lourd l’escalier un peu délabré, parcourait la galerie dans toute sa longueur, entrait dans le grand salon dont Seconde, allant vivement d’une fenêtre à l’autre, ouvrait les volets.
Un moment s’écoula. Mme Virelade, que les visites surprenaient toujours, se faisait attendre. Élisabeth avait été porter des lettres à la poste. Mme Borderie, installée dans une bergère, eut le temps de braquer son face-à-main sur toutes les choses. Ce grand salon avait bien du charme, avec ses fenêtres claires sur le jardin et tant de meubles très divers, mais d’un caractère noble et délicat, et qui semblaient associés par une longue et douce habitude. Il y avait, au-dessous d’une glace vénitienne, une table massive. Des feuillages d’automne, mêlés de perles vermillon, débordaient d’une coupe japonaise. Sans doute était-elle venue autrefois par la malle des Indes, avec d’autres porcelaines parfumées de thé. Dans une encoignure, sur un petit guéridon en marqueterie, une touffe de roses d’arrière-saison — neige et soie flammée, grenats presque noirs — avaient laissé choir deux ou trois pétales. Mme Borderie, en chapeau rond, ses vieux diamants jaunes aux oreilles, leur jeta un coup d’œil sévère. Son regard inquisiteur dénombra aussi les lézardes de la corniche ; sur le papier gris salpêtré, une bordure décollée pendait.
Mme Virelade, entrée enfin, s’excusait sur un ton aimable et peiné, avec une grande facilité de parole : c’était à ces moments qu’elle aussi prenait conscience de tout ce qu’il y avait dans la maison d’un peu négligé. Ses yeux allaient, avec une sorte de surprise désolée, de la rosace délabrée aux grandes taches d’humidité : « Sur cette palud mouvante, les vieilles demeures s’affaissaient peu à peu… Le piano aussi s’abîmait. » Mais Mme Borderie, interrompant ses lamentations sur l’hiver proche, la pressait déjà de questions nettes et coupantes.
Au dehors, le ciel était doux avec de grands nuages déchirés sur du bleu de lin. Une charrette chargée de barriques passait sur la route. C’était l’heure où Mme Virelade, un léger fichu sur ses cheveux gris, commençait chaque après-midi sa promenade autour du jardin, s’arrêtant dans le potager devant les plates-bandes fraîchement remuées, et considérant avec plaisir les petits semis. Mais ce jour-là, prisonnière dans son grand salon, elle attendait avec angoisse qu’Élisabeth vînt la délivrer.
Dès les premiers mots, quand sa visiteuse avait fait au départ projeté une allusion assez acerbe, elle avait cru qu’il s’agissait d’un simple froissement d’amour-propre, que quelques explications sauraient apaiser. Mais, de phrase en phrase, par une progression implacable, Mme Borderie révélait des pensées que l’indulgente mère n’aurait même jamais soupçonnées. Ses yeux un peu somnolents, qui ne voyaient le mal nulle part, s’ouvraient effarés :
— Personne n’imaginera des choses pareilles.
Dans l’atmosphère paisible de ce grand salon campagnard, les deux voix se heurtaient : l’une, aiguë, harcelante, l’autre un peu voilée, venue du cœur, impuissante à rien refouler par longue habitude de se répandre comme sur le rivage une eau molle et douce.
Mme Virelade s’enveloppait dans un châle noir. Sa figure un peu effacée, toute marquée de petites rides, paraissait vieillie, fatiguée par des pensées incompréhensibles. Ainsi, parce qu’Élisabeth voulait se consacrer à la mémoire de son mari, le monde se dresserait pour la suspecter dans ses intentions ! Les mots de scandale et d’aventure, résonnant durement dans son cœur faible, la bouleversaient :
— Peut-être pourrait-on penser cela d’une jeune femme coquette et frivole, comme on en voit tant… Mais Élisabeth !
Dans ce nom, prononcé avec une sorte de culte attendri, elle mettait toute son admiration pour l’enfant grandie sous ses yeux, d’un caractère parfaitement élevé et noble ; pour la jeune femme qui, depuis quatre ans, vivait isolée dans cette maison, brûlée par sa peine, à qui l’on pouvait bien reprocher parfois d’être singulière et trop concentrée, mais dont la dignité, les manières, la personne entière semblait porter la marque d’un monde supérieur. Comment, la voyant, pourrait-on lui prêter d’autres sentiments que ceux de son âme ? La mère, sans avoir jamais pénétré sa fille, sentait dans sa tendresse la force mystérieuse de la vérité :
— C’est pour Georges qu’elle veut le faire.
Mme Borderie, dans un geste de pitié feinte, élevait ses deux mains gonflées. Un gros bracelet d’or enserrait son gant. Si Élisabeth voulait vendre les tableaux de son mari, comme c’était son droit, puisqu’un testament — bien hâtivement rédigé d’ailleurs — l’instituait l’unique héritière, il y avait des marchands qui s’en chargeraient. Ce n’était point l’affaire d’une jeune femme de s’en occuper. Tout ce qu’on avait pu lui dire sur le monde des artistes ne réussissait donc pas à la mettre en garde !
Dans ces derniers mots, par une intonation méprisante, Mme Borderie trahissait sa longue rancune pour cette société où elle n’avait jamais pénétré, mais qu’elle voyait à distance composée de bohèmes, de gens aux mauvaises mœurs, et contre laquelle son esprit d’autorité avait échoué. Pendant dix ans, inattentive aux éclaircissements que Georges s’efforçait de lui donner, elle n’avait eu d’autre volonté que de l’en retirer. Qu’Élisabeth y revînt seule, c’était révéler un goût de l’imprudence, du désordre peut-être, que sa famille serait bien coupable de ne pas combattre.
— Il vaudrait mieux qu’elle se remariât, conclut Mme Borderie, d’un ton péremptoire.
— Ma bonne amie, comment pouvez-vous dire ? Vous savez bien que jamais elle ne consentira…
Berthe Virelade, les épaules courbées sous son châle, sentait monter dans toute sa personne une révolte de mouton qu’affole la plus injuste persécution :
— D’autres sans doute se remarient, mais qui n’avaient pas aimé de cette façon…
Elle-même s’étonnait de ces paroles qui l’entraînaient au bord d’un monde inconnu. Sa naïveté aussi s’émouvait, cet incurable optimisme de la femme mariée de bonne heure, par un arrangement de famille, et qui approche de la soixantaine sans avoir connu les angoisses brûlantes de la chair. Il lui paraissait naturel que sa fille vécût d’un souvenir. Tant d’autres veuves, jeunes comme Élisabeth, s’étaient résignées ! C’était la conception paisible des vieilles familles, à laquelle son esprit un peu distrait mêlait un charme d’idéalisme. Toute la douceur de la vie tenait pour elle dans les affections familiales. Sa nature, portée aussi à tirer du plaisir des petites choses, imaginait aisément les moyens d’occuper les jours : Élisabeth finirait par s’intéresser à la Flaütat, comme elle-même s’y était attachée, et peu à peu s’apaiserait ce sentiment encore si ardent qui l’occupait exclusivement.
— Vous ne vivez que d’illusions, affirmait Mme Borderie, acharnée à déchirer ce tissu de rêves qui l’exaspérait. Votre fille a passé sa jeunesse à lire. C’est un caractère romanesque qui n’a point de goût aux choses utiles…
C’était le grand grief de Mme Borderie que ces longues promenades solitaires de la jeune femme pendant lesquelles on l’apercevait, lisant en marchant, ou assise au bord d’un talus herbeux, les yeux fixés sur un point vague de l’horizon. Qu’elle eût cherché des distractions, ou passé ses journées à parler de choses futiles avec des amies, même les moins sérieuses, tous l’auraient trouvé naturel ! Mais ce silence, ce rayonnement d’une vie intérieure…
Quand Élisabeth rentra, un quart d’heure après que Mme Borderie, triomphante, se fut retirée, elle trouva la porte du salon ouverte et sa mère en larmes.
Sans doute, Mme Virelade, pour la ménager, ne fit-elle des propos tenus en des matières si délicates qu’un récit très atténué. Mais, si éloignée que fût la jeune femme de la mesquinerie humaine en général, et campagnarde en particulier, elle comprit : un peu de sang brunit son nerveux visage que le grand air humide avait rafraîchi :
— Ne vous inquiétez pas, dit-elle seulement, vous savez bien qu’on ne doit donner à ces choses aucune importance.
Elle ôta son chapeau et alluma, avec des gestes qui s’efforçaient de rester paisibles, une petite lampe sous la bouilloire en cuivre rouge. Elle-même, chaque jour, préparait le thé que Seconde n’avait jamais su faire. Mme Virelade, rassérénée par son air calme, la regardait disposer sur le napperon d’un plateau de laque les tasses minuscules, les petites cuillers, la théière chinoise dont l’anse était formée par un brin de jonc. L’eau ayant commencé de chanter, elle rapprocha un peu son fauteuil :
— Je lui ai bien dit, commença-t-elle…
Et elle reprit, avec plus d’abandon cette fois, le compte rendu de la conversation, donnant des détails et développant ses moindres réponses avec complaisance. Au premier moment, le trouble que toute sa personne avait avoué lui donnait un peu d’inquiétude ; maintenant qu’Élisabeth était là, avec son beau regard, ce port de tête si doux et si fier qui la ravissait, il lui semblait que sa seule présence dissipait les miasmes.
Combien elle avait eu raison de dire que sa fille ne ressemblait pas à tant d’autres femmes ! Quelle différence entre ce sérieux, cette gravité tendre, et la folie de plaisir qui s’était emparée du monde ! La calomnie même ne l’atteignait pas. Et elle la regardait, par-dessus la table couverte d’un tapis de laine où les tasses veinées de bleu s’embuaient de fumée légère. Le ciel de quatre heures pâlissait entre les nuages ballonnés de pluie qui montaient de l’ouest. Comme elles étaient bien, toutes les deux, se comprenant si parfaitement ! Dans l’auréole des petites rides, les doux yeux couleur d’amande brûlée s’éclairaient d’amour :
— Nous n’en parlerons pas à ton père, ajouta-t-elle, tandis qu’Élisabeth, de ses longues mains brunes, ramassait les miettes. Tu penses bien que lui, ne supporterait pas…
— Certainement, avait répondu la jeune femme, d’une voix un peu sourde, et elle était passée dans la galerie où sa mère un moment l’avait entendue aller et venir, sans pressentir quelle révolte profonde ne lui permettait pas de rester en place.
La pluie tombait quand M. Virelade, dans sa vieille peau de bique rousse marbrée d’un cuir noir, débarqua au bas de la cale. L’eau d’un gris fouetté était basse. Il remonta d’un pas ferme la pente pierreuse, et appela deux ou trois fois son grand épagneul qui se coulait entre les aubiers envahis d’ombre, flairant dans la vase des odeurs suspectes.
D’un doigt impatient, il frappa à la porte de la cuisine que l’on tenait fermée le soir par crainte des rôdeurs. Dans la cheminée veloutée de suie, un feu de vigne allongeait au-dessous de la crémaillère ses langues de flammes. Tout à côté, dans un coin d’ombre, au hublot d’une haute horloge gainée de bois, un balancier allait et venait, pareil à un rond bouclier de cuivre.
Le premier coup d’œil jeté sur le maître révéla que son mécontentement semblait dissipé. Seconde, empressée, ouvrit sous ses yeux une casserole de terre où de gros cèpes, couleur de tabac, rissolaient dans l’huile. Le hachis d’ail était déjà préparé, au coin de la table, sur une épaisse planche brune que tous les couteaux, en débandade au fond des tiroirs, avaient entaillée. Un grand garçon de vingt ans, la figure rouge sous des mèches collées de cheveux noirs, se trouvait assis sur la plaque du foyer, fendant du vime. Une botte déliée couvrait ses sabots. Quand M. Virelade, sans demander d’explications, félicita Seconde sur le plat de cèpes, un sourire silencieux fendit son visage.
Dans le vestibule, une petite lampe Pigeon tremblotait au bord du billard. L’odeur du vin nouveau remplissait la maison. M. Virelade accrocha au portemanteau sa pelisse mouillée, s’ébroua, essuya son front et se dirigea vers l’escalier. Après toute une journée passée dans l’île, à surveiller des équipes de terrassiers et de charpentiers qui enfonçaient le long de la berge ravagée par les mascarets des poteaux de mine, il se sentait mieux, les nerfs détendus. Le projet d’Élisabeth, s’il lui était pénible, touchait cependant son cœur toujours jeune, dans lequel jamais sa manie de pessimisme n’était descendue.
Mme Virelade s’était promis de ne rien lui dire des événements de l’après-midi, mais à peine eut-il pénétré dans le petit salon, au visage contraint de sa femme, il eut l’impression que quelque chose s’était passé et qu’on lui cachait.
Après le dîner, tous trois s’installèrent, comme chaque soir, autour de la lampe de porcelaine à filets dorés. Au bord du cercle lumineux luisaient les meubles noirs marquetés d’ivoire et les vitres d’une petite armoire. M. Virelade, enfoncé dans un grand fauteuil aux ressorts cassés, à côté d’un amas croulant de volumes, laissait en lisant s’éteindre sa pipe. Sa femme, fatiguée par les émotions de la journée, luttait en vain contre le sommeil. De temps en temps, elle avait de brusques mouvements de tête qui la réveillaient.
La pluie ruisselait au dehors. C’était une de ces soirées d’automne où Élisabeth avait l’impression que la maison entière frémissait, arche perdue, au milieu du jardin submergé et des terres grasses. Mais jamais, aussi profondément que ce soir, elle n’avait pénétré l’âme de son foyer, cette atmosphère de confiance totale qui la remplissait de tendresse et de gratitude. Les siens, du moins, s’ils ne la comprenaient pas jusqu’au fond, avaient en elle une foi absolue. Qu’importaient les autres… Un moment, sentant les larmes prêtes à l’envahir, elle ferma les yeux : une humiliation infinie lui noyait le cœur.
Bien qu’elle se refusât à faire des visites, Élisabeth promit à sa vieille amie, Mlle de Lagarette, de déjeuner à Gueyte-lou avant son départ.
A la fin de novembre, la lune nouvelle éclaircit le ciel, et le soleil rose, apparu après sept heures derrière le coteau, éclaira la palud fumante de brumes légères à travers lesquelles brillaient des perles de gel.
Dans les règes de vignes, tapissées d’herbe dure et de seneçon, les paysans commençaient la taille. Leur sécateur au-dessus des ceps d’un noir de suie semblait hésiter, puis tombait la chevelure emmêlée des astes. A tout instant, ils s’interrompaient pour détacher de leurs sabots, avec une « curette » en bois, des boulets de glaise et racler aux chevilles leurs bas tricotés. Derrière eux, des femmes courbées, ramassant la jonchée de sarments dans leur tablier, faisaient des fagots.
Élisabeth, le cœur plein d’adieux muets, entrait et sortait, regardait vaguement, cueillait dans un massif de rosiers bas tout embroussaillés la dernière petite rose striée de carmin, à peine grosse comme une noisette. Sa mère la rappelait. Mme Virelade n’en finissait pas de rassembler quantité d’objets. Un matin, il fallut rechercher les malles, dans une grande pièce qui servait de débarras derrière la cuisine. La porte de bois, péniblement poussée, éclaira des barriques remplies de cendre et le plus bizarre bric-à-brac, M. Virelade achetant aux expositions toutes les machines possibles que l’on rebutait pour n’avoir pas su s’en servir. Cadiche et Seconde, se frayant un passage au milieu des sulfateuses, dressèrent contre le mur la broche spéciale qui servait à rôtir les dindes. Un vinaigrier gouttait dans l’ombre, élargissant sur le carreau une tache bordée de moisissures.
Ces derniers jours laissaient à Élisabeth une impression de fatigue extrême. Combien elle avait hâte de s’en délivrer ! Sa mère, toujours conciliante et illusionnée, s’était promis de ne rien dire à son mari des propos qui l’avaient troublée. Mais M. Virelade possédait un flair infaillible pour dépister ce qu’elle lui cachait. En une soirée, et aussi sûrement que l’aurait pu faire le juge d’instruction le plus exercé, il lui avait arraché une partie de la vérité, rétabli le reste, et passé par les sentiments de mépris, de fierté blessée et d’exaspération qu’elle redoutait plus que tout au monde. Il lui paraissait monstrueux que Mme Borderie prétendît dicter sa conduite à Élisabeth.
— De quoi se mêle-t-elle ?
Lui-même se proposait de dire, immédiatement, et de la manière la plus péremptoire, que sa fille était maîtresse d’elle-même, au-dessus des critiques, et qu’il l’approuvait. La jeune femme avait eu beaucoup de peine à le retenir.
Le piétinement des préparatifs rendant la conversation impossible, Élisabeth se tait. Elle ne redoute pas sa belle-mère, majestueusement retirée sur ses positions, et qui l’a reçue avec cette diplomatie que possède à fond toute forte personnalité formée en province. Elle appréhende les derniers jours, l’attendrissement. Il y a une grande tristesse à être aimée uniquement, aimée à l’excès ! Son père lui dira peut-être au dernier moment : « Pars, si tu le veux, mais je n’ai pas encore compris ce que tu vas faire. » Il croit donc que c’est fini pour elle d’espérer, d’attendre, de respirer passionnément l’atmosphère de l’amour, l’orgueil de l’amour, à la manière des solitaires qui tirent leur vie d’un inépuisable secret de leur âme.
A Gueyte-lou, la veille du départ, son cœur étant prêt à s’ouvrir, elle a senti le violent et délicieux désir de parler de Georges.
Elle avait traversé à pied la palud fumante et monté la route en lacets taillée dans le roc. La lumière argentait le bonnet de fourrure baissé sur ses yeux. Il avait gelé le matin et de vertes plaques de glace fondaient dans les herbes au bord des fossés. C’était une de ces journées où s’effacent les premières rides. Quelques nuages impalpables comme une haleine se diluaient dans un ciel d’azur transparent. Combien elle aimait cette atmosphère girondine qui baigne d’un éclat riant les petites maisons, les garennes grandes comme un mouchoir à flanc de coteau. Mais ces bouquets d’arbres, ces pruniers marbrés de lichen, cette campagne gonflée, vallonnée, qui regarde par toutes ses pentes la chenille d’argent de la Garonne, qu’est-ce que cela eût été pour elle si elle ne l’avait pas possédé plus intimement dans l’œuvre de Georges ? Cette beauté, elle l’avait respirée dans ses mains, sur son épaule, tout contre ce cœur dont le battement ralentissait peu à peu le sien. Maintenant encore, après quatre années, chaque gorgée d’air semblait nourrir au fond de son âme cette royale substance d’un secret d’amour.
— A table, lui dit M. de Lagarette, venu vers elle dans l’allée d’ormeaux.
Le sourire de l’accueil plissait sa figure qu’une sagesse aimable avait affinée. Depuis le matin, sa sœur et lui se réjouissaient du beau temps. Tous deux avaient un amour extrême pour le magnifique panorama que fonce à l’horizon l’indigo des Landes.
Leur longue maison tournée vers le couchant, vitrée et claire comme un belvédère, avec son péristyle monté sur un haut perron, ne semblait faite que pour absorber du matin au soir cette vue nuancée.
Pendant le déjeuner, dans la salle à manger qui sentait la pomme Calville, Élisabeth fut la première à parler de Georges. Ses vieux amis, qui les avaient l’un et l’autre connus enfants, admiraient ingénument que deux natures d’élite se fussent ainsi rapprochées, liées, dans un de ces sentiments invincibles qui se dénouent en longs souvenirs. Élisabeth, pour avoir bu le philtre d’un grand amour, leur semblait revêtue d’une ardente et chaste beauté. Leurs yeux délicats et pâlis par l’âge s’éclairaient en la regardant. Nulle part, la jeune femme n’avait senti tant de respect, de soins attentifs, comme si ces deux célibataires tendrement unis honoraient en elle un mystère que leur vie ne connaîtrait pas.
Le déjeuner fut long et tranquille, avec la succession de ces plats onctueux, parfumés, dans lesquels se fondent les volailles engraissées à l’ombre de la maison, les légumes arrachés le matin même, trempés de rosée, dans le potager. Le vin rouge, d’un rubis fané, décanté une heure avant par M. de Lagarette, avait tiédi sur la cheminée. Une autre bouteille, toute sirupeuse d’un vin d’or, fut au contraire retirée au dernier moment d’un cellier obscur. Quand on le versa, les verres s’embrumèrent. M. de Lagarette remua lentement cette liqueur glacée, chaude d’un feu secret, ramassée chez lui graine à graine, vieillie dans son chai, et d’où montait l’arome de tout ce qu’il aimait. Lui aussi était un vrai Girondin. Il avait voyagé dans l’Europe entière pour placer des vins, prêché avec son léger accent bordelais des Anglais, des Russes et des Hollandais, rapporté des cigarettes à bout doré de Saint-Pétersbourg, des cigares belges, toujours désolé et scandalisé de ne voir nulle part les grande crus traités comme il le faudrait. Personne ne voulait savoir comment on doit laisser « reposer » le vin, le fouetter, le soutirer, le mettre en bouteilles. Lui, au contraire, avec l’amour de l’artiste qui offre son chef-d’œuvre, du connaisseur qui dispose le meilleur jour, entourait ses bouteilles de soins infinis.
Mlle de Lagarette, fine, distinguée, en robe montante, le visage bistré et vif sous ses cheveux gris, présenta à Élisabeth de tremblants chasselas, conservés en poches, dont se détachaient seules les graines flétries. Tous trois parlèrent de ces beaux fruits d’arrière-saison, tachés de rousseur, que Georges disposait pour les peindre dans un compotier. Il n’était rien, dans cette transparente et tendre journée, qui ne semblât vu à travers son âme.
Après le déjeuner, sur le péristyle, un peu écrasé par un vieux manteau à pèlerine dans lequel sa personne semblait se réduire à rien, M. de Lagarette demanda à Élisabeth comment l’exposition s’organiserait. Il ne doutait pas qu’elle trouvât beaucoup d’appui chez les Bordelais et leurs amis fixés à Paris dont il repêchait un à un les noms. Le plus éclatant était celui de M. Lopès-Welsch, le sénateur, qui ne résidait pas beaucoup en Gironde, mais qui y était propriétaire d’un cru célèbre devenu pour lui une sorte de fief électoral. Il appartenait à ce clan de grands financiers étrangers à la région, qui ont dans leur château un administrateur choisi dans les meilleures familles du pays ; les négociants des Chartrons, quand ils venaient à Paris, étaient reçus chez lui, et aussi les écrivains, les jeunes artistes qu’éblouissait un peu son luxe et charmaient ses manières affables de politicien. M. de Lagarette, qui dînait dans son hôtel du faubourg Saint-Honoré deux ou trois fois par an, vanta l’agrément de ces réceptions où des personnalités de toutes sortes, d’une grande ouverture d’esprit, se trouvaient réunies. Les jeunes gens surtout étaient portés à le considérer comme un protecteur magnifique, allié à la plupart de ceux qui détiennent pouvoir et fortune, si bien qu’un mot de lui avait le don de faire ouvrir instantanément les portes fermées. Tout cela était vrai, sans doute, mais il semblait à Élisabeth que M. de Lagarette jugeait de ces choses avec un optimisme trop généreux, sans démêler des dessous plus complexes, et un noyau de dureté et d’égoïsme qui lui répugnait.
Il cita aussi des peintres, des écrivains : tous, certainement, ne demanderaient qu’à faire sur le nom de Georges une manifestation d’amitié et de souvenir.
Sa sœur, qui déplaçait son fauteuil d’osier, déroulait un store pour se garantir d’un petit vent du nord, parla la première de Lucien Portets.
— Lui aussi, Élisabeth, aimait beaucoup Georges, et vous secondera mieux peut-être que vous ne croyez.
M. de Lagarette s’excusa affectueusement de la contredire : elle s’obstinait, affirmait-il, dans des illusions. Si Lucien avait, comme M. Lopès-Welsch lui-même l’assurait, des dons remarquables, sa sauvagerie le condamnait à n’être jamais qu’un mécontent et un isolé. Sous des apparences de timidité, il cachait une indépendance obstinée, la crainte de s’ennuyer au milieu du monde, et un orgueil extrême qui l’éloignait même de ses meilleurs amis. Chez M. Lopès-Welsch, où il avait débuté comme secrétaire pour n’y demeurer que quatre ou cinq mois, tout cela était apparu ; et son protecteur, en lui trouvant une vague situation dans une Revue, avait montré la plus grande longanimité en même temps qu’un assez vif désir de s’en débarrasser.
Élisabeth, assise au soleil sur une marche de l’escalier, songeait à certaines lettres de Lucien ; mais, de leur correspondance, elle n’avait jamais parlé, et un sentiment mal défini lui faisait taire tout ce qui était lié à cette amitié. Mlle de Lagarette, seule, approuvée cette fois par son frère et prétendant connaître « le vrai Lucien », parla des études brillantes de leur protégé : un petit roman d’analyse, Alphonse, publié sous son pseudonyme l’année précédente, leur avait assurément déplu à tous deux par l’âpreté du ton et aussi la totale amoralité. Mais la littérature moderne semblait on ne peut plus singulière et les bons esprits mêmes, ou ceux qui avaient longtemps paru l’être, en venaient à favoriser ce qui était hors du sens commun ; la veille encore, dans son journal d’opinion pourtant modérée, M. de Lagarette avait lu des insanités : un jeune homme, dont on ne connaissait pas même le nom, était appelé un nouveau Flaubert ; le même critique, la semaine précédente, avait prétendu que Balzac était un bon travailleur, peu intelligent. De tels jugements, qui font couler l’encre à Paris, tombent en province sous le mépris.
— La bourgeoisie doit être un rempart, déclara M. de Lagarette, qui entendait par là qu’il fallait résister de toutes ses forces au flot montant des idées absurdes.
A plusieurs reprises, pendant l’après-midi, comme l’une et l’autre se promenaient au soleil dans les lacets de la garenne où leurs pas s’imprimaient sur le tapis poisseux des feuilles de chênes, Mlle de Lagarette reparla à Élisabeth de son jeune ami. Dans la manière dont les choses se présentaient à son esprit, un garçon comme Lucien, assez riche, rétif, d’un caractère malheureux, devait finir par tomber dans les pires mains ; les plus dangereuses étaient assurément celles de ces dames aux dehors brillants, cauchemar des familles et des vieux amis. Ah ! si elle avait pu le marier ! L’admiration qu’elle éprouvait pour la jeune femme, sa confiance dans la beauté absolue d’une âme si haute, la lui faisait voir opérant en quelque sorte le sauvetage de Lucien.
Elle en parlait encore, à quatre heures, devant le mur fendu de la terrasse, au bas duquel une petite serre, délicat champignon de verre ombré de paillons, recélait des feuillages immergés dans ses transparences.
Élisabeth, tête nue, le cou libre dans le chinchilla de son long manteau, ne répondait rien. Un sourire flottait sur sa bouche.
IV
Le petit train qui se traîne au bas des coteaux passait à six heures. Une lampe à pétrole souffletée par les courants d’air éclairait faiblement la gare ; des portes battaient. Élisabeth allait et venait dans la salle tapissée d’affiches qui sentait le tabac refroidi et le poulailler. Son père, qui avait horreur de s’attendrir, fumait sur le quai.
Depuis trois jours, M. Virelade lui avait à peine parlé. C’était sa manière de se faire mal, intérieurement, dans les moments où son cœur violent et exclusif était contrarié. Tous deux, retenus par la pudeur des natures profondes et solitaires, ne savaient comment s’aborder. Cependant le petit train soufflait au détour du coteau une fumée mêlée d’étincelles. Élisabeth se trouva soudain à côté de son père. Devant la portière ouverte, il enleva pour l’embrasser son vieux chapeau mou, la regarda enfin dans les yeux, et l’étreignit de toutes ses forces.
Dans la boîte cahotée du wagon, où elle était seule, la courbature de ce baiser passionné lui serrait le cœur. Il lui eût fallu une épaule où poser sa tête pour pleurer de fatigue et de solitude. Un moment avant, sur le visage vieilli de sa mère, doux et comme usé par les baisers de toute sa vie, elle avait aussi senti le sel chaud des larmes. Et elle éprouvait cette détresse obscure du départ, douloureuse comme le péché, parce que les âmes tendres souffrent avec toutes leurs craintes, tous leurs scrupules, dans la désolation muette de n’avoir peut-être pas su assez bien aimer.
Derrière les vitres, la palud embrumée fuyait. Les lumières de Bordeaux tremblaient sur le fleuve. A une station, un voyageur entra, puis deux autres. Élisabeth se redressa. Sur son visage, voilé de dentelle, s’effaçaient les stigmates amers du départ. Ses yeux avaient repris leur éclat d’étoiles. Elle n’était plus que la voyageuse anonyme, en long manteau noir, son sac à la main, que personne n’aidera à descendre et qu’entraînera la cohue du quai.
Dans le rapide de Paris, elle enleva sa toque, passa dans ses cheveux sa main dégantée, et respira profondément. Tout à l’heure, elle avait été comme vaincue par la bête obscure qui est dans la femme, cette chienne de tristesse qui lèche longuement les plaies invisibles et dissimulées. Que de fois s’était élevée en elle la tragique lamentation de la femme seule : Pourquoi partir, si nul ne m’attend ; pourquoi espérer, puisque nulle force humaine, ni divine même, ne me rendra dès ici-bas celui qui était la chair de ma chair !
Maintenant le mouvement du train lancé dans la nuit lui faisait du bien. Une coiffe bleue voilait la lumière. En face d’elle, la tête cahotée, la bouche entr’ouverte, un jeune homme s’était endormi. Quelque chose dans son front lui rappelait Georges. Élisabeth se rapprocha un peu de la portière pour qu’une de ses jambes étendues ne la touchât pas. Dans l’autre encoignure, sur le veston de son compagnon, une nuque de femme s’abandonnait.
La trépidation écrasait contre le rideau les cheveux obscurs d’Élisabeth. De temps en temps, sous le voile de sommeil qui l’engourdissait, un ralentissement du train suspendait sa respiration. Dans une demi-conscience, elle lui résistait, s’opposant de toutes ses forces aux soubresauts diminués des roues. Pourquoi cette hâte d’être emportée vers une autre vie ? Elle avait dans la gorge un appel muet, dans ses nerfs une telle fièvre de désir que la vitesse seule la soulageait, poursuivant comme dans une chasse vertigineuse cette chose lointaine qui l’attirait et dont elle ne pouvait plus supporter d’être séparée.
Après chaque arrêt, quelle volupté de sentir s’accélérer le glissement qui l’emporte vers l’inconnu. Mais sa tempe nue tâtonne dans l’encoignure, jetée à droite, jetée à gauche, comme à la recherche d’un creux, d’une empreinte vivante qui la recevra. Une grande nuit lourde est dans son âme que déchirent les éclairs de pensées étranges. Ce n’est pas la première fois qu’elle est ainsi seule, dans les demi-ténèbres étouffantes d’un compartiment aveuglé d’étoffes. Un autre soir, elle s’en souvient bien, c’était dans la première année de son mariage, sa tête pesait sur l’épaule de Georges endormi, une grande détresse de solitude s’est aussi abattue sur elle. Comme il était loin, quoique contre sa joue, tout entier plongé dans ces mystérieuses régions du sommeil où ceux qui s’aiment doivent se perdre, pour un oubli qui est une mort brève, une effrayante suspension de ce qui vous lie !
Dans ses bras mêmes, n’a-t-elle pas entrevu que toujours il lui échappait, et que quelque chose, le plus profond et le plus beau, ce qu’elle eût voulu respirer comme on plonge ses lèvres au fond du calice, lui demeurait insaisissable ? Elle qui se sent, aux yeux du monde, tout enveloppée par la parure d’un grand amour, est-elle sûre qu’il l’ait aimée ?
La portière s’ouvre, jetant une ondée d’air glacé nocturne. Des gens passent, qui la heurtent de leurs valises, s’installent en soufflant. Puis le train relancé tasse peu à peu, entre les dormeurs, ces arrivants d’abord suffoqués qui s’habituent insensiblement à la demi-obscurité, à l’atmosphère lourde, et s’abandonnent au bercement infatigable. Il faut courir. Il faut jeter au petit jour, dans la gare immense et retentissante, tout ensemencée de lumières, ces voyageurs blêmes, enlaidis de mauvais sommeil, qui se plaignent et se retournent sur l’oreiller fripé pour changer de courbature et de cauchemar. Le jeune homme, allongé en face d’Élisabeth, ouvrant ses yeux las, regarde seul cette femme qui semble endormie. Comme elle est belle, avec ses cheveux collés sur le front, ses longues paupières dans un masque pâle, et cette gorge obscure qui se perd dans le col de fourrure ouvert ! Une expression admirable entr’ouvre sa bouche, un air de défaite et de mélancolie qui avoue son âme. Elle ne sent pas ce regard anonyme qui boit sa tristesse. Une jeune femme aux yeux clos est toute revêtue de ses pensées secrètes. Mais sans doute ne sait-il pas lire, cet inconnu qui vient d’entrevoir une si pathétique et tendre beauté, puisque le reprend l’abêtissement du sommeil.
Dort-elle aussi ? Serait-ce un cauchemar, ces pensées désordonnées qui s’acharnent sur ses fibres les plus délicates et les plus blessées ? L’a-t-elle connu ? L’a-t-il aimée ? Non point sans doute de cet amour qui voue un être à un autre être, exclusivement, faisant de lui le seul intérêt poignant de la vie, le centre du monde, celui qui colore les choses ou les assombrit, les détruit ou les ressuscite. Ceux qui aiment ainsi rassemblent toute la beauté de la terre sur la seule personne de la femme aimée. Ils s’en nourrissent et s’en désaltèrent. Ils en vivent dans une joie exaltée d’orgueil, mais aussi dans les troubles et les angoisses, frissonnant du tremblement inexprimable de l’être qui au fond se sait misérable, et n’est jamais complètement sûr d’un autre cœur et d’une autre chair.
L’a-t-il aimée ? Oui, sans doute, mais en n’accordant qu’une part de lui-même, ce que peut donner un artiste qui, en réalité, ne vit que pour son art. Elle le savait. Elle croyait pouvoir l’accepter. Mais qu’elle a souffert ! Avant les fiançailles, avant leur union, elle s’imaginait qu’il lui suffirait de se taire, épouse, à son côté. Son désir avait l’humilité de tous les grands désirs qui ne réclament que d’être admis, soufferts, tolérés, dévorant les miettes. Mais, vraiment humble, elle ne l’était pas. Elle s’était trompée sur son cœur. Il y avait au fond de ses veines, insatiables et passionnés, son orgueil d’enfance, toutes les humeurs des Virelade. Elle ne savait pas que c’était si dur de se renoncer, de vivre sous un regard qui ne vous voit pas. C’était aussi que le temps leur avait manqué. Oui, Georges l’aimait… Elle revoyait des moments heureux, cette expression de repos profond qu’il avait parfois en la regardant pendant les heures si douces du soir. Des mystérieuses régions de son âme, un peu de leur bonheur affleurait enfin. Elle en respirait les effluves secrets qui la ravissaient.
Il l’avait aimée… Mais ses tristesses, ses soucis, ce n’était jamais à cause d’elle ! Il n’avait rien cherché, rien vaincu qu’au fond de lui-même, dans ces ténèbres où l’artiste explore et désire, le visage penché sur sa propre source, se buvant et se reflétant, hypnotisé par l’image renversée du monde. Aucune autre joie ne l’avait vraiment exalté. Elle le savait. Elle le sentait. Parfois même elle l’avait haï, avec le sombre déchaînement d’un cœur refusé. Et cependant cette œuvre qui naissait lentement sous son front penché, toutes ces toiles, comme autant de miroirs qui le révélaient et qui l’expliquaient, elle en avait l’orgueil passionné. Au bout de son voyage, c’était cela qu’elle allait trouver. Même après la mort, Georges avait à vivre cette vie d’une œuvre dont on ne sait jamais ce qu’elle pourra être dans le monde, et jusqu’où s’étendra son rayonnement. Le chaos étrange du sommeil enfiévrait encore ces germes d’idées : par un dédoublement mystérieux, au delà de ce projet en apparence si ordinaire, une exposition, elle attendait quelque chose d’autre, de plus merveilleux que la gloire même, peut-être une connaissance nouvelle de celui qu’elle avait perdu.
Le train de Bordeaux était annoncé. Une vingtaine de personnes, le visage gris et marqué par un réveil précipité, se serraient contre les barrières. Les regards se fixaient sur l’escalier vide. Un jeune homme, arrivé le premier, dans le petit jour, regardait sa montre. Depuis une demi-heure, il piétinait dans le hall désert. La fatigue de l’attente avait peu à peu creusé son masque chétif d’intellectuel, aux beaux yeux brillants et sensibles dans des orbites aux arêtes dures. Il mit son lorgnon et le retira. Un tic crispa sa bouche délicate et douce.
L’heure de l’arrivée, Lucien Portets l’avait vue venir sur toutes les horloges. Depuis deux jours, il avait épuisé son esprit à l’imaginer. Elle rentrait à Paris, cette Élisabeth qui l’attirait invinciblement…
Lui qui s’était tant méfié de l’amour, comme il se sentait pris ! Cela s’était fait sans qu’il sût comment, pendant la guerre, au fond du camp de Bavière où il avait échoué avec beaucoup d’autres, dans un ennui que ceux qui n’ont pas été prisonniers ne sauraient même pas concevoir. Jusque-là, dans deux ou trois brèves expériences, il avait eu à souffrir des femmes et le leur rendait en mépris. Et voilà que dans ce troupeau misérable, alors que chacun était ramené à l’essentiel, aux besoins vitaux, un instinct de tendresse l’avait tourmenté. Autour de lui, tous écrivaient. On leur répondait. Les lettres gonflaient les capotes sordides. Mais lui, lui, pour fixer ses facultés de rêve et de désir, ne pouvait pas trouver un visage. C’était alors qu’il avait appris, par quelques lignes d’Élisabeth, que Georges était mort. A partir de ce moment, la figure qu’il cherchait ne l’avait plus quitté. Il avait vécu avec elle pendant cette dernière année de l’exil. Il lui écrivait sur un cahier des lettres passionnées qu’il n’envoyait pas, mais dont il détachait, aussi souvent que le permettaient les règlements, quelques passages revus avec soin…
Le souvenir de Georges… c’était entre eux le thème inépuisable qu’il ne s’était pas lassé d’exploiter, avec un mélange de respect, d’affection vraie, et de rouerie presque inconsciente. Georges avait bien été son ami, mais, en vérité, il eût fallu entendre par là qu’ils s’étaient rencontrés enfants, qu’ils avaient plus tard continué de se voir, sans beaucoup de suite, avec des alternatives d’oubli et d’intimité.
Leur vie d’étudiant, le mariage d’Élisabeth, comme c’était loin ! Et aussi l’hostilité de la jeune femme, au temps où il venait le soir, en familier qui garde sa place. Déjà, sans qu’il se l’avouât, le charme de cette figure agissait sur lui, et aussi ce qu’il sentait en elle de tendresse exigeante et de jalousie. Il eût voulu comprendre, savoir… Mais elle se taisait. Il avait fallu le miracle de la douleur pour qu’elle lui revînt, cette fois confiante, tout enveloppée de ses secrets d’angoisse et de passion. Il allait être, pendant plusieurs mois, son conseiller et peut-être son confident.
Elle le lui avait écrit simplement, comme à son meilleur et plus sûr ami. D’autres femmes, sans doute, n’auraient pas osé. Et lui-même se serait mépris. Mais en elle, qui s’absorbait dans son projet, les mouvements d’un esprit élevé passaient au-dessus des idées communes. Était-elle donc si assurée de se posséder tout entière ! Non, ce n’était pas cela… Devant ses yeux remplis de rêve, Lucien Portets n’existait pas mais seulement l’ami de Georges. Il le sentait. Son être nerveux, tiraillé de scrupules et d’inquiétudes, se contractait sous cette pensée.
Il avait le geste machinal de passer souvent sa main sur son front. Un de ses gants tomba. Depuis la veille, pendant cette nuit si longue et si douce, oppressé d’attente, il n’espérait rien, ne désirait rien que l’entrée dans sa vie de cet inconnu. Il s’abandonnait en aveugle à la sensation d’être entraîné vers un grand bonheur. Qu’adviendrait-il ? Elle allait venir. Il ne voulait pas penser plus avant.
Pourquoi, eussent dit des gens d’un jugement simple et trop pressés aussi de conclure, n’avait-il pas, ces dernières années, été en Gironde ? Sa venue aurait comblé les vœux de ses vieux amis. C’était cela qui l’effarouchait. Il ne voulait pas revoir Élisabeth ainsi encadrée mais la retrouver seule, véritablement elle-même, hors de son milieu. Il nourrissait cette opinion qu’une jeune veuve est toujours plus ou moins victime de son entourage. Il y avait aussi, pour le retenir, sa sauvagerie instinctive et son horreur de prendre un parti. La seule atmosphère dans laquelle il pouvait vivre était celle de la solitude. Maintenant même que le moment attendu accourait vers lui, et le touchait presque, il n’éprouvait plus qu’une immense timidité et l’envie de fuir.
Le bruit d’un piétinement s’éleva soudain. L’escalier précipitait dans le hall la foule trépidante et hagarde des arrivées. Des gens s’embrassaient. Lucien, les yeux clignotants derrière son lorgnon, avait l’impression que lui échappaient, comme au cinéma, les visages à peine entrevus. Ses regards sautaient d’une barrière à l’autre. Peut-être Élisabeth, sans qu’il l’aperçût, était-elle déjà passée ? Peut-être aussi ne viendrait-elle pas ? Il souhaitait qu’elle eût renoncé au dernier moment ; qu’elle ne montât pas, figure éblouissante, dans le flot humain.
L’audace qu’il avait eue de venir au-devant d’elle le remplissait de crainte et de honte. Si quelqu’un les reconnaissait, que penserait-on ? Mais sans doute, si elle se montrait, son premier regard serait pour le repousser ; son premier mot pour lui reprocher de l’attendre, aux yeux de tous, sans qu’elle l’ait permis, par un excès de zèle ridicule, comme eût fait un enfant ou un sot ami. Il s’excuserait, il disparaîtrait. Peut-être, avant qu’elle l’eût aperçu, avait-il le temps… Mais une angoisse le rivait à cette barrière. Son regard aigu, insistant, ne parvenait pas à se détacher de la foule montante qui entraînait, trésor caché et incomparable, celle qu’il attendait.
Une main toucha doucement son épaule. Il se retourna : Élisabeth était devant lui, non point telle qu’il la voyait dans ses rêveries, moins grande, vieille, les yeux enfoncés et graves, son sac à la main. Elle ne lui adressait pas de reproches, elle le regardait avec une expression d’amitié et de tristesse affectueuse qui le pénétra entièrement. Il lui prit la main :
— Par où êtes-vous montée ?… Je ne vous voyais pas.
Dans la voiture, quand il eut bien compris qu’elle ne le chassait pas, qu’elle était même touchée et heureuse de l’avoir trouvé, une joie profonde le délivra. Ils ne parlaient que par petites phrases, comme les gens qui ne se sont pas vus depuis très longtemps, qui ont trop à dire, et se comprennent plutôt par les yeux et par le silence.
Il y avait eu tant de choses en ces années dont le fantôme s’élevait entre eux : la guerre, l’arrachement à la vie ancienne, la mort de Georges. La première fois qu’il osa murmurer ce nom, il reprit la main d’Élisabeth.
Les quais passaient dans la portière, un Paris du matin gris et triste, tout voilé d’hiver et de brumes. Élisabeth se taisait. Quand elle releva un peu son visage, il vit près de lui ses yeux graves, brillants de larmes contenues. Mais sur la bouche qui étouffait les mots douloureux, un sourire peu à peu montait, beau et radieux comme la vie, qui le remerciait de son amitié.
La maison, rue de Seine, n’avait pas changé. Il y avait toujours, à droite de la porte, le magasin poussiéreux d’un marchand d’estampes, avec son entrée ouverte, des lithographies retenues par des pinces en bois, et des cartons poussés sur le trottoir même. Élisabeth s’engagea sous la voûte où, dix ans avant, jeune épousée, par un soir de mai, elle s’était avec Georges enfoncée dans l’ombre. La concierge, sortie de sa cage vitrée, prenait les paquets. Le chauffeur de l’auto, écrasé sous le poids d’une grande malle noire, traversait la cour.
Lucien, qui aurait voulu accompagner la jeune femme, monter derrière elle, la réintroduire avec douceur au milieu des choses, n’avait pas osé. Il s’était arrêté sur le trottoir, anxieux et gêné, et l’avait quittée brusquement. Elle cherchait de l’argent dans son sac et ne comprit pas ce qu’il lui disait.
Un jour blême éclairait l’escalier de pierre sans tapis, aux marches usées ; à chaque étage, le long des portes couleur chocolat, pendait un cordon à l’ancienne mode. Une petite fille descendait précipitamment en balançant son sac d’écolière. La concierge, ceinte d’un large tablier bleu, les paquets pressés sur ses hanches, se vantait d’avoir aéré l’appartement et frotté les meubles.
La porte s’ouvrit. Élisabeth était chez elle. Quatre pièces au plafond bas, que sa famille bordelaise eût prises en pitié. L’atelier était au-dessus. Elle s’arrêta dans la salle à manger, posa son sac sur la table et releva son voile de dentelle. La porte du petit salon était entr’ouverte. Ses yeux parcoururent les choses, le buffet enseveli sous un drap blanc, les fauteuils qu’engonçaient les housses. Tout cela tellement silencieux et grave ! Elle eut l’impression qu’un linceul recouvrait sa vie ancienne. Sa main hésitait à le soulever : qu’allait-elle trouver ? Quelle détresse intime s’élevait chancelante à côté du vide ?
C’est parfois une volupté triste de répandre des larmes sur sa jeunesse et sur son amour. Il semble que soit baisée dans l’ombre une face invisible. Et quelle douceur, dont l’âme jouit comme d’une noblesse, d’aimer encore, d’aimer toujours dans l’apaisement si vaste de la mort ! A cette même place, sur le divan drapé d’un châle de l’Inde orange et noir, Élisabeth se rapprochait autrefois peu à peu de Georges. L’un et l’autre, leurs bras se resserrant, sombraient dans une obscure et muette joie qui laisse aux lèvres un goût de néant. Qu’était-ce donc que cette poursuite intime qui avait quelque chose de désespéré ? Que de fois aussi, solitaire et impatiente, le visage dans ses mains, elle l’avait attendu le soir. Il n’aimait pas qu’elle montât à son atelier. Combien elle sentait alors, dans toute sa chair, que l’homme et la femme liés d’amour se trouvent engagés malgré eux dans un perpétuel et obscur combat, où l’un se dérobe et l’autre s’épuise.
Maintenant, entre son amour et le souvenir insaisissable que modifient mystérieusement l’instant et l’humeur, la lutte continuait. Il lui fallait, à travers l’œuvre de Georges, le chercher encore. Élisabeth se releva, le regard brillant. En face d’elle, sur le fond uni d’un papier gris de cendre, une aquarelle se détachait. Les eaux girondines glissaient sous un ciel d’automne, éclairées par le liséré jaune des roseaux secs. Un souffle de grand air humide passa sur sa face.
Une heure après, dans l’atelier, agenouillée entre les cartons, elle penchait sur les pages feuilletées son front découvert. Les visions se succédaient, trempées de rosée ou de clair-obscur, merveilleusement limpides et fraîches, comme au fond de la tombe les trésors intacts des pharaons. Tout son pays, à travers son amour, remontait vers elle, plus nuancé que jamais elle ne l’avait vu, touché par la métamorphose secrète de l’art et regardé dans la lumière intime d’une âme. Elle se courbait pour le respirer, se remplissant le cœur de ces jours d’or et de turquoise, de ces joyaux crépusculaires s’éteignant sur l’eau assombrie.
La fatigue l’envahissait. Elle s’allongea sur le parquet, un coude appuyé. Autour d’elle s’entassaient les cartons gonflés. Sur le vitrage, d’où tombait un jour tempéré, un seul store de toile était relevé, découvrant une étroite bande à moitié remplie par les cassures compliquées des toits.
Son regard brillant se fixa au fond de l’atelier. Il y avait, sur un lambeau de vieux damas violet-évêque, un grand Christ en bois tordu de douleur, le côté ouvert. Georges, un matin où il partait en permission, l’avait trouvé renversé, un bras arraché, sur le piédestal d’un calvaire. Il l’avait ficelé dans une couverture, rapporté et accroché au-dessus des toiles. C’était une chose oubliée dont elle se souvenait progressivement.
Elle regardait le corps convulsé, manchot, sur lequel régnait une face de tristesse. Il semblait que sur la bouche saignât un sourire.
Son visage s’abattant soudain dans ses mains, elle pleura longtemps, les épaules courbées sur ses genoux joints.
V
Lucien Portets venait de rallumer son feu. La flamme, derrière le tablier de tôle baissé, ronflait dans la grille. Il ramassa délicatement, du bout de ses doigts, les débris de coke.
Il faisait si sombre, à trois heures de l’après-midi, que l’on n’aurait pas pu lire loin de la fenêtre. Le divan qu’écrasait une fourrure noire était mal placé, à contre-jour, à côté d’une table basse surchargée de livres. Un tapis étouffait les pas. Cette petite pièce semblait installée pour que la vie du dehors y fût oubliée. Des bibliothèques remplies de reliures la tapissaient à hauteur d’appui. Il y avait aux murs quelques gravures ; sur un chevalet, la Mélancolie de Dürer.
Mais toutes les choses, belles cependant, choisies avec soin, avaient cet air de négligence et d’abandon qui est comme le reflet de la vie du maître. Quand Lucien, pressé, bouleversait un tiroir en une minute, les objets ainsi bousculés n’avaient qu’une faible chance de recouvrer jamais leur place. C’est qu’il éprouvait cette répugnance à mettre de l’ordre particulière aux intellectuels, pour lesquels le temps consacré aux choses matérielles est du temps perdu.
Ce jour-là, ayant cherché quelques lettres qu’il ne retrouva pas, son parti fut vite pris de n’y pas répondre. Il écarta aussi la traduction, à moitié faite, d’un roman italien. Pourquoi cette tentation, à laquelle il avait si souvent cédé, d’exprimer la pensée des autres ? La tête entre ses mains, Lucien songeait au temps écoulé, quatre années déjà depuis la guerre, tant de travail intérieur qui ne laissait que de faibles traces.
« Il faut produire, » lui disaient parfois ses amis. Quand donnerait-il enfin « quelque chose » ? Mais le goût d’écrire tournait chez lui en volupté. Le regard fixé sur son « moi », respirant un air raréfié, il n’en finissait pas de s’étudier, de se contrôler, la plume à la main. Son œuvre, c’était pour le moment un seul petit livre. Le héros, tel qu’il l’avait peint, présentait une déformation assez vaniteuse de son propre esprit. A feuilleter ce roman d’analyse, Alphonse, il s’inquiétait de savoir ce qu’Élisabeth en pouvait penser, incapable de décider s’il devait désirer ou non qu’elle ne l’eût point lu.
Par moments, il se reprochait ses longues périodes d’inaction et se jetait dans le travail. Mais bientôt la peur le prenait de se dessécher le cœur et l’esprit — de se retrouver un jour plus misérable et isolé qu’avant. La pensée d’Élisabeth le gênait aussi. Que penserait-elle de ce qu’il écrivait ? Elle ne devait pas aimer les sceptiques. Toute la vie de Georges n’avait-elle pas été un acte de foi ? Il chercha, dans une liasse de feuillets, le prologue d’un essai psychologique : Ceux qui sont sincères. A revoir ces pages, il n’avait plus envie de les lui lire : « Ce n’était pas assez large, cela manquait d’air, de tempérament. Il fallait attendre des souffles. »
« J’espère, pensa-t-il, puis je doute et me détache tout à fait. Il faudrait créer plus vite, dans un moment de fièvre, de joie… »
Les boulets rougissaient dans la grille comme des œufs de braise, avec de courtes flammes bleues, dansantes, légères qui rappelaient des contes qu’on lit aux enfants. Il faisait tiède et calme dans la petite pièce. A travers le tulle de la fenêtre, au-dessus d’un mur, Lucien apercevait le grand bouquet sec et noir d’un arbre. Non loin grondait, avec son fracas d’autobus, la rue des Saints-Pères ; mais sa rue, à lui, vide de bruit et d’animation, à la lisière d’un monde trépidant, exhalait une sérénité provinciale.
Il y avait, en face de sa maison, un petit restaurant. Le patron, énorme et joyeux comme un Bacchus, la figure vernissée de rouge, servait sur des tables grossières des plats auvergnats. Pendant les années d’avant-guerre, dans les milieux de jeunes gens, une sorte de réputation lui était venue. Quelques étudiants, des avocats et des artistes y mangeaient régulièrement. Mais la tourmente de 1914 avait balayé ce petit monde. Le cyclone passé, quelques-uns s’étaient mariés ou avaient émigré dans d’autres quartiers ; plusieurs étaient revenus en province, fatigués de mauvaise cuisine et d’amours faciles. D’autres, les morts, avaient sombré dans les régions désolées du front comme se perdent corps et biens, pendant la tempête, de petites barques, dont la mer redevenue lisse et brillante semble ignorer même qu’elle les engloutit.
Lucien y pensait avec une muette répulsion d’horreur. Mourir en pleine jeunesse, à l’âge de l’amour, sans avoir tiré de soi tout ce qu’on peut extraire ! Lui aussi, prisonnier et blessé au début de la guerre, aurait pu sombrer. Et rien n’eût subsisté de lui, pas une ligne qui valût la peine de s’en souvenir, pas une vraie douleur. Aucune femme ne se fût consumée à le regretter. Son père, établi à Londres, remarié et tyrannisé, n’aurait pas osé montrer beaucoup de chagrin. L’aimait-il seulement ? Les difficultés qu’avait eues Lucien, pour lui arracher l’argent de sa mère, le laissaient hostile et sceptique. Non, personne ne tenait à lui, par l’âme et la chair, d’un amour où il y eût de l’entêtement, du sang et des larmes ; s’il était mort, sa vie se serait effacée instantanément, une bulle crevée.
Le feu s’éteignait. Lucien rapprocha son fauteuil de la cheminée. Combien la maison lui semblait ce jour-là muette et indifférente ! Y avait-il des gens à côté, des gens au-dessus ? On n’entendait rien. Cette solitude, volupté et souffrance, la seule maîtresse qui ne vous lâche pas, à laquelle on n’échappe que pour revenir, assoiffé de joie taciturne, en avait-il peur ? Était-ce à cause de ces idées d’amour et de mort qui travaillaient sourdement son être ? Un mirage de poésie s’élevait en lui, enveloppant l’image de Georges. Le miracle continuait qui l’avait voulu aimé et comblé de dons ; dans sa course brève, les joies s’étaient accumulées, comme les pétales de roses dans ces rapides journées de printemps où l’on n’a même pas le temps de choisir et de respirer.
— Non, protesta-t-il soudain, en passant la main sur son front. Et il marcha un moment, allant et venant entre le divan et la fenêtre…
Toutes ces impressions de bonheur dont l’esprit pare une jeune vie brisée, qu’était-ce au fond qu’une duperie ? Ah ! il n’aimait pas penser à l’inconnu de cette minute où Georges peut-être s’était débattu. Lui aussi devait avoir horreur de la mort. On ne sait pas assez, on ne peut pas savoir la répulsion terrible de l’artiste qui résiste, qui demande grâce, non pas pour lui mais pour ce qu’il veut faire, parce que son œuvre toujours commence demain…
Lucien revoyait les yeux de Georges, ces yeux de peintre gris et brillants, à la pupille un peu dilatée, qui scrutaient avec délectation la beauté des choses. Peindre, pouvoir peindre, c’était pour lui la seule réalité qui valût la peine de vivre, l’oubli de tout, d’Élisabeth même… Le savait-elle, qu’il se fût épanoui sans son amour et que son art lui aurait suffi ? L’idée le frappa que ce secret lui appartenait. Lui seul avait été assez attentif pour pressentir le conflit qui couvait entre eux ; ce réveil, au lendemain du mariage, de l’homme qui prend peur de la femme aimée. Georges avait beau vouloir se taire, son inquiétude remontait en lui, une sourde révolte, mais non point, disait-il, contre Élisabeth.
— Un artiste ne devrait jamais se marier, avait-il un jour laissé échapper.
L’après-midi passait lentement. A quatre heures, la pièce s’assombrit. Lucien fit du thé, alluma une petite lanterne au coin du divan, puis le plafonnier. Une lumière laiteuse tomba de la coupe.
Où était-elle, que devenait-elle, à cette heure dangereuse du crépuscule où la fatigue du jour se fond en un goût de larmes ? N’osant encore sonner chez elle, ce premier soir, il s’enfiévrait de la sentir proche. La chaleur du thé engourdissait son corps au fond du divan. Mais des idées rapides, autour de la mort de Georges, allaient et venaient : avait-il, pendant la longue séparation, coupée de loin en loin par un bref retour, laissé jaillir vers Élisabeth les mots de tendresse que le danger arrache parfois aux plus réservés ? Non, Georges n’était pas de ceux qui écrivent des lettres pathétiques ; du silence plutôt, des apparences de paix, de détachement, avec un grand mystère autour de son cœur.
Il y a, pour une nature restée extrêmement sensible, sous des dehors de scepticisme et de dureté, une douceur infinie à remplir sa solitude d’un énigmatique et tendre visage. Lucien, dans la fin de cet après-midi, savourait les émotions de la matinée. Élisabeth, posant gravement son regard sur lui, avait fait sourdre jusque dans ses veines un courant secret. Il se sentait envahi de pitié et d’admiration pour la femme qui n’avait peut-être étreint que son propre rêve, et qui l’ignorait. Mais il lui épargnerait le mal irréparable de la détromper. Le beau sourire remontait en lui, confiant et mouillé, comme un lever de soleil entre les nuages.
Le lendemain, à l’heure du thé, il se décida. Un brouillard glacé pesait sur la ville. Les réverbères, dans une auréole trouble, semblaient grelotter. En face de la maison d’Élisabeth, dans une fissure, la rue Visconti, les ténèbres s’accumulaient.
Une femme de ménage lui ouvrit la porte. « Madame » l’attendait. Le matin, il avait déposé une lettre l’avertissant qu’il viendrait la voir. La salle à manger était obscure et le petit salon éclairé.
Le premier coup d’œil jeté sur Élisabeth lui apprit que sa crise de découragement était surmontée. Les fauteuils avaient été débarrassés de leurs housses, le feu allumé. Un mouchoir de soie voilait l’ampoule électrique pendue au plafond. Elle le reçut debout, devant la cheminée, les cheveux cernés par la lumière. Lucien, très ému, reconnaissant les meubles, les choses, lui rendait grâces de ne pas s’attendrir. La banalité des condoléances lui paraissait indigne d’elle.
La simplicité de cet accueil ne permettant aucun embarras, ils causèrent avec calme, puis avec douceur, par petites phrases qui peu à peu s’approfondissaient. Élisabeth sonna, demanda du bois, et s’installa comme pour un long tête-à-tête. La gravité émanait de ses grands yeux chauds. Lucien, qui avait redouté des silences, se rassérénait.
Dans les premiers temps du mariage de Georges et d’Élisabeth, il lui était arrivé d’être reçu seul par la jeune femme. Mais il avait l’impression d’être toléré plutôt qu’admis. Les tentatives qu’il pouvait faire pour l’intéresser, les plus fines même, semblaient passer en dehors du champ de son esprit. Le fait qu’elle s’adressait maintenant à lui avec considération, avec une sorte d’amitié triste, lui donnait la mesure du temps écoulé. La mort de Georges, le tirant de son obscurité, lui conférait une valeur nouvelle.
C’était, pour ce garçon dénué de famille et d’affections, un bienfait extraordinaire et inattendu — d’autant plus vivement senti que la crainte presque maladive d’être dédaigné dénaturait dans son caractère les traits véritables. Que de fois il avait eu l’impression que des égards vrais, venant de quelqu’un dont il eût placé très haut l’estime, auraient suscité en lui un homme différent, renouvelé par la confiance, capable de désintéressement et de sacrifice. Rien qu’en lui disant : « vous êtes bon, » Élisabeth le rendait meilleur. La crainte seule de la décevoir continuant de le tourmenter, il cherchait pour s’associer à ses sentiments les expressions les plus délicates et les plus discrètes.
Elle lui disait son enchantement d’avoir retrouvé, limpides et brillantes de leur vie intacte, les études de Georges. En vérité, cette peinture était unique, avec ses rapports de tons si justes et si rares, et cette atmosphère de beauté qui l’enveloppait. La ferveur de son sourire rayonnait à travers ses mots.
— Nous ne pouvons pas monter aujourd’hui, lui dit-elle, il est trop tard. Il faudra venir un matin…
— N’est-ce pas que c’est beau, continua-t-elle, en ouvrant un des albums posés sur une petite table. Il y a tant de recherches dans le moindre croquis, et un effacement si rigoureux de tout ce qui ne compte pas. Le caractère, c’est cela seulement qui a de l’importance.
Debout, la nuque un peu penchée, sa tunique noire ruisselante de reflets soyeux, elle tournait lentement les pages. Une émeraude brillait sur sa main.
Lucien, le regard attentif, la laissait parler. Il était frappé qu’elle distinguât avec sûreté le mérite réel de chaque esquisse. « Ces quelques lignes de coteaux, comme c’est délicat… Vous vous souvenez du grand cèdre, chez les de Lagarette… N’est-ce pas qu’il prend une valeur extraordinaire… » Il était si rare qu’une femme parlât des choses de l’art, avec cette intelligence supérieure, et aussi avec cette aisance, ce naturel, non point pour faire montre de son savoir, mais seulement pour retenir l’attention sur la beauté de ce qu’elle aimait. Sa voix un peu grave et comme veloutée semblait avoir le timbre de son âme.
Un instant, elle se pencha pour lire au coin d’une feuille une date minuscule. Puis elle releva ses paupières avec un sourire plein de mystère, comme si cette date lui rappelait un temps ineffablement beau et heureux, conservé au fond d’elle-même. La lumière de l’ampoule, suspendue au-dessus de sa tête, creusait les ondes de ses cheveux. L’animation colorait un peu son visage, dans ses yeux brillait, reflet de son cœur, la satisfaction de parler sa vraie langue et d’être comprise.
« Comme elle est belle », pensait Lucien. C’était lui maintenant qui tournait les pages. La lampe éclairait son front et ses mains veinées.
Une profonde tristesse précède souvent les mouvements plus violents du cœur. Cette pièce pleine d’une présence invisible oppressait Lucien, lui faisant sentir avec une acuité intolérable quelle comparaison s’imposait entre lui et Georges. Une sensation de trouble voilait son esprit. Il cherchait les défauts de chaque dessin, non pour les signaler, mais pour se rassurer sur sa valeur propre. Il lui semblait être venu au-devant d’une humiliation : « que savez-vous de moi, qu’avez-vous cherché à savoir, » était-il déjà prêt à dire, comme si Élisabeth s’était permis quelque allusion à son état d’infériorité.
Il était près de huit heures sans que l’un ou l’autre s’en fût aperçu.
— Vous croyez, lui demanda-t-elle, quand il se leva, que cette exposition réussira…
Son visage, à ces derniers mots, se couvrit d’une rougeur ardente. Lucien eut l’impression qu’une lueur d’incendie rayonnait de toute sa personne. En était-elle donc à ce moment de l’amour où un élément nouveau, l’ambition, introduit dans un cœur toujours avide d’inconnu et de mouvement, y fait éclater une plus haute flamme ? Que lui fallait-il pour la satisfaire, quelle pâture d’honneurs et d’admirations ?
Une rancune obscure faussant en lui le sens véritable de la pensée d’Élisabeth, il s’en prenait à l’exigence terrible des femmes vis-à-vis de l’homme.
« Jamais, pensa-t-il, on ne leur donne jamais assez. Elles sont insatiables. Celle-là même… »
Sa physionomie, un instant avant tout éclairée de sympathie, se resserrait dans une expression de souffrance.
« Que vous importe, faillit-il dire, la beauté que vous voyez dans cette œuvre devrait vous suffire. Quand on aime, le jugement des autres n’est rien. En êtes-vous réduite à chercher au dehors des aliments que vous aviez jusqu’ici trouvés en vous seule ? C’est donc que vous n’aimez plus comme au premier jour, que sans le savoir vous vous débattez. »
Un esprit mauvais de violence soufflait sur Lucien. Il eût voulu presser Élisabeth de questions précises, lui arracher des aveux, des larmes, mettre la main sur son orgueil même : « Convenez, lui criait une voix intérieure, que votre cœur sent un espace vide et ne s’agite que pour le remplir. On ne travaille pas pour les morts. Le temps seul, cadran solaire impitoyable, allonge ou réduit la place de leur ombre… »
Il pensait confusément tout cela, les paupières battantes, contredisant ce qu’il avait lui-même écrit pour la rappeler.
— Le succès, dit-il brusquement, qu’est-ce que le succès ? L’admiration de la foule ou seulement de quelques-uns… pourquoi pas le témoignage d’un seul, le plus capable de juger, le meilleur esprit…
Un silence s’étendait entre eux, un grand espace merveilleux de pensée et de recueillement.
— Je crois d’ailleurs, ajouta Lucien, ramené le premier à la réalité, et comme effrayé par ses derniers mots, que l’œuvre de Georges touchera vivement les gens de goût. Tout ce qu’il a fait est tellement sincère !
— N’est-ce pas, approuva-t-elle, en lui jetant un regard qui le pénétra comme un trait de flamme, vous qui étiez son meilleur ami, vous savez qu’il ne s’est jamais trompé sur lui-même. Mais c’était une nature si secrète, qui ne s’ouvrait qu’à certaines heures. Moi-même, il y a des choses que je n’ai jamais sues, que je crains de ne jamais savoir… quand la mort passe, tout devient obscur, on se tourmente, on s’interroge…