[PREMIÈRE PARTIE]: [I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX, ] [X, ] [XI, ] [XII, ] [XIII, ] [XIV. ]
[DEUXIÈME PARTIE: ] [I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII.]
Il a été tiré de cet ouvrage 12 exemplaires sur papier pur fil des papeteries Lafuma, à Voiron,
numérotés de 1 à 12.
LA VIGNE ET LA MAISON
DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE
| Les Ébauches. Roman. | Un vol. in-16. |
| (Prix des Annales: le Jeune Roman, en 1911.) | |
| Madame de Girardin. Textes choisis et commentés, Bibliothèque française. | Un vol. in-16. |
| Mausolées. Poésies. | Un vol. in-16. |
| (Couronné par l’Académie française, Archon-Despérouses.) | |
| Les Liens. Roman. | Un vol. in-16. |
| Chez Sansot, éditeurs. Paris, 1908. | |
|---|---|
| Ames d’artistes. Poésies. | Un vol. in-16. |
| (Couronné par l’Académie française, prix Archon-Despérouses.) | |
Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1922.
JEAN BALDE
——
LA VIGNE
ET
LA MAISON
ROMAN
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cⁱᵉ, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE-6ᵉ
—
Tous droits réservés
Copyright 1922 by Plon-Nourrit et Cⁱᵉ.
Droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.
A MON PÈRE ET A MA MÈRE,
en notre Casin,
ce livre est dédié.
J. B.
LA VIGNE ET LA MAISON
PREMIÈRE PARTIE
«Pour y laisser entrer, avec la tiède aurore,
Les nocturnes parfums de nos vignes en fleur.»
(Lamartine, la Vigne et la Maison.)
I
Il y avait des mois que Mme Dupouy était très malade. Ses robes noires, rétrécies plusieurs fois par la couturière, flottaient autour d’elle. Quand elle descendait la rue du village, allant à la gare pour prendre le train, des regards curieux ou compatissants traversaient les vitres. Il n’était guère de maison où son amaigrissement ne fût commenté. Beaucoup s’indignaient que le médecin ne lui donnât pas l’ordre de rester chez elle et prédisaient qu’elle tomberait morte sur la grand’route; d’autres ressassaient que sa fille ne paraissait s’inquiéter de rien.
Il était vrai que la jeunesse élancée de Paule, à côté du dépérissement de la pauvre femme, créait une opposition dont les esprits chagrins se sentaient choqués. On ne pouvait lui reprocher d’avoir l’éclat de ses vingt et un ans. Il semblait pourtant que la sensibilité et les convenances eussent exigé que cette lumière fût atténuée, filtrée avec soin. On lui aurait su gré de s’apitoyer sur la malade et sur elle-même. On eût aimé l’encourager. Les événements qui se préparaient ne vont pas habituellement sans un prélude d’attendrissement et de bavardage, dont certaines personnes se trouvaient frustrées.
Elle parut plus blâmable encore le jour où sa mère s’éteignit enfin. La famille, prévenue trop tard, arriva à grand’peine pour l’enterrement: un groupe mécontent d’oncles, de tantes et de cousins venus de tous les coins du département. Chacun trouvait quelque chose à redire dans la lettre qu’il avait reçue. Le temps était maussade. Il y avait dans le ciel d’avril un grand mouvement de nuées grises qui par moments se fondaient en pluie. La Garonne souillée par de récentes inondations traînait une eau rouge.
Dans l’omnibus qui la ramenait du cimetière, au trot pesant d’un lourd cheval noir, Paule avait écarté ses voiles de crêpe. La voiture descendit la pente raide du coteau. Elle tourna dans le village adossé au flanc du rocher et prit la route qui conduit au fleuve. La jeune fille avait les yeux fixés sur sa maison qui se rapprochait—une grosse maison de maître, carrée, en belle pierre, entourée d’arbres et de bâtiments d’exploitation. Elle se détachait sur le gris du ciel.
Les yeux de Paule se remplissaient peu à peu de larmes. Qu’elle était vide, cette demeure, et grande, et muette! Il y avait là toute la solitude. Mais elle avait pourtant envie d’y rentrer, de s’y enfoncer, les portes fermées. Un désir lui venait de la presser entre ses bras, comme si la vieille maison était le seul être qui l’aimât vraiment et pût la comprendre!
Il y eut, dans la salle à manger boisée de panneaux peints en couleur brune, un déjeuner improvisé. On parla de la cérémonie, du curé, des chants. Les dames donnèrent des détails sur le voyage qu’elles avaient dû faire et se plaignirent d’être fatiguées. Chacun pensait à repartir. Mais il fallait auparavant régler le sort de la jeune fille. La famille, ainsi réunie en assises exceptionnelles, était pleine du sentiment de son importance. Son désir de tout décider par elle-même éclata enfin: ce fut au salon, dans l’après-midi, comme on finissait de prendre le café. Paule rangeait les tasses sur une console aux pieds cannelés, ornée de guirlandes, qui se trouvait placée entre deux fenêtres; quand elle se retourna, une impression de tristesse se répandit qui fut absorbée par les choses seules:
—Ce que je compte faire, mais rester ici...
Le salon carré était sombre, les volets ayant été presque fermés comme il est d’usage quand la mort est dans la maison ou vient d’en sortir. Tous les regards furent fixés sur la jeune fille. Elle était grande, élancée, flexible. Ainsi debout, dans sa robe noire, seulement parée du double anneau royal de ses tresses, elle était tout enveloppée des ombres que le malheur prête à la jeunesse.
Peu à peu pourtant sa physionomie se détacha mieux. Ses cheveux châtains qui s’ensoleillaient au grand jour paraissaient éteints; leur coiffure extrêmement simple entourait un visage rond, un peu aplati, creusé par les larmes; la bouche forte avait une expression de bonté meurtrie. Le mouvement qu’elle venait de faire présentait de trois quarts les lignes robustes de son cou nu, d’un blanc admirable, et qui empruntait à ce grand deuil une beauté de mélancolie.
—Où voulez-vous que j’aille vivre?
Elle avait parlé gravement. Un reproche s’élevait du fond de son âme. Il n’en fallut pas davantage pour ouvrir la discussion qui se préparait. Les lamentations alternaient avec les conseils: elle ne pouvait pas demeurer seule dans cette maison. Que penserait-on? Que dirait-on dans le pays? Une de ses tantes surtout s’alarmait, partagée entre le désir de ne rien changer à sa propre vie et l’inquiétude d’être critiquée. Elle craignait qu’on lui reprochât de laisser sa nièce abandonnée à elle-même:
—Ce ne serait pas du tout convenable.
Elle soupira deux ou trois fois, se tourna vers la jeune fille qui ne bougeait pas, puis vers son mari:
—Ton oncle d’ailleurs est de mon avis!
Une dame de compagnie lui paraissait indispensable.
Paule se taisait, laissant discuter les uns et les autres. La prétention qu’avait sa famille de la diriger lui paraissait ridicule et inacceptable. Elle en éprouvait du ressentiment et de la révolte. Qui donc, parmi ceux qui se trouvaient là, lui avait jamais montré une affection vraie? Dans les partages, tous ne s’étaient-ils pas efforcés de la dépouiller, profitant des indécisions de sa mère et de ses scrupules. Ils représentaient un égoïsme qu’elle détestait.
Son oncle, Charles Dupouy, dont on demandait l’approbation, parla des affaires. C’était un homme de cinquante ans, fort, coloré, le poil déjà blanc, qui appuyait sur ses deux genoux écartés des mains de campagnard. Il lâcha lentement de lourdes paroles:
—Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes. Tu es trop jeune. Tu seras volée. Les propriétés, c’est une grosse charge pour une femme. Ta pauvre mère aurait fini par se ruiner.
Paule avait eu un tressaillement, mais se ressaisit, cachant ses sentiments véritables sous une apparence de tranquillité. De quoi s’inquiétait-on? Elle ne demandait qu’à rester chez elle. Les affaires, il y avait longtemps qu’elle s’en occupait. Sa mère l’avait mise au courant de tout. Elle avait assez de chagrin sans qu’on lui demandât encore de bouleverser sa façon de vivre. Une dame de compagnie, qu’en ferait-elle à la campagne? Elle en serait bientôt réduite à lui chercher des distractions.
Sa tante insistait, d’un air plein de sous-entendus et de réticences. C’était une femme petite et grasse, dodue, boursouflée, avec un visage insignifiant noyé dans la graisse. Elle avait été de bonne heure informe, sans taille, embarrassée de son embonpoint. Cette obésité était pour elle un sujet de désolation; sans énergie pour l’accepter ni pour la combattre, elle faisait de molles tentatives pour se modérer, essayant d’un régime, de légumes frais, mais toujours prête aux concessions, s’accordant un plat défendu ou un dîner fin. Une femme sotte et empêtrée, sans idée sur la manière de s’habiller, incapable d’accorder une robe avec un chapeau. La digestion congestionnait sa face bouffie; son double menton ressortait sur un col trop haut qui ne lui permettait pas de tourner la tête. Et c’était elle qui répétait, confortablement installée, dans une bergère profonde et basse, qu’une jeune fille a besoin d’être conseillée.
Paule se taisait, indifférente, sa douleur même comme desséchée par les figures de componction qui tournaient vers elle des yeux scrutateurs. De quoi sa tante se mêlait-elle? Pouvait-elle parler de sagesse et d’expérience, elle dont la vie gravitait autour de la table, et dont la conversation s’engraissait des commérages de l’office? Quel rapport y avait-il entre ce caractère engourdi et vide et ses jeunes énergies vaillantes?
Après une averse qui avait longuement battu les volets, le ciel avait dû s’éclaircir et s’ensoleiller. Quelques fils de lumière traversèrent les rideaux empesés de mousseline blanche, relevés par des embrasses sur de gros champignons dorés, de chaque côté des portes-fenêtres. Puis, de nouveau, tout s’assombrit. Les portraits de famille, suspendus aux boiseries par des cordons verts, présidaient cette scène où des sentiments si divers étaient comprimés; le demi-cercle formé par les robes noires et les redingotes se tenait en face de Paule, sur un grand tapis d’Aubusson usé. L’espace qui la séparait de ce concile lui semblait immense.
Sur la cheminée, un balancier en forme de lyre allait et venait, entre les colonnes d’une pendule qui figurait un petit temple en bronze doré. Les regards se tournaient vers le cadran à la dérobée.
L’heure du train approchant enfin, il y eut un grand remue-ménage. Chacun ne parut plus occupé que de trouver ses gants ou son parapluie. Le ton changea, comme si la famille avait eu conscience que son rôle était terminé, qu’elle avait fait tout son devoir, et qu’elle pourrait dorénavant se laver les mains des choses fâcheuses qu’elle avait prédites. Un peu de précipitation abrégea les derniers attendrissements:
—Allons, du courage!
L’omnibus lourdement chargé s’ébranla dans l’allée boueuse que bordaient le chai et les écuries.
Paule resta un moment debout dans l’embrasure de la porte. La vue de la campagne verte la rafraîchissait. Le jardin était détrempé et quelques branches de bois mort jonchaient les pelouses mal entretenues, sur lesquelles un rouleau de pierre et une herse avaient été abandonnés. A travers la grille du portail, elle apercevait la coulée du fleuve et l’autre rive profilée sur les tons ardoisés du ciel. Tout paraissait indifférent. Elle était chez elle. Il n’y avait pas de dangers à craindre. Personne ne l’aimait ni ne la détestait. Les choses resteraient pareilles à ce qu’elles étaient ce soir-là, telles que sa mère les lui laissait. Sa mère, sa mère, elle allait enfin pouvoir la pleurer. Comment eût-elle imaginé que la mort porte en elle d’autres conséquences que le vide, les larmes, le trou béant du premier jour?
II
La propriété de Paule Dupouy, les Tilleuls, s’ouvrait par un portail en face du fleuve. Un autre, simple claire-voie en barreaux de fer, au bout d’un chemin de propriété, donnait sur la route. C’était par là que les voitures entraient et sortaient; les roues y creusaient l’hiver de profondes ornières que l’on remplissait de tuiles cassées.
La façade qui regardait l’eau avait, les jours gris, un air de tristesse. Un cordon de glycine courait au-dessus du rez-de-chaussée. Le jardin, humide, étouffé d’arbres, était séparé du chemin de halage par une haie d’aubépine. Il y avait un décrottoir à côté de la porte, des sabots épars au seuil de la cuisine. Mais, par les mauvais temps, aucune précaution n’empêchait l’entrée de la terrible boue que les pas transportaient dans toutes les pièces.
De l’autre côté, la vue n’était que gaieté et animation. Elle s’étendait au-dessus de la bande verte de la «palud». Les coteaux bleuâtres qui dessinent la rive droite de la Garonne s’abaissaient en face du domaine. Leurs pentes cultivées formaient un vallon, au fond duquel coulait la Pimpine, petit cours d’eau qui faisait marcher deux moulins avant de se perdre dans le fleuve. Un village aux toits roses et violets s’était niché dans cette ouverture parmi les feuillages; ses petites maisons se superposaient au bas du rocher.
Un hospice se dressait sur une des crêtes, grand bâtiment neuf, à demi caché dans un parc touffu, d’où jaillissait un clocher pointu. Les gens du pays l’appelaient la Chapelle. Au-dessus du porche était une horloge qui réglait le travail aussi loin qu’on pouvait l’entendre; ses coups espacés tombaient lentement, comptés un par un au fond des cuisines et dans les vignobles.
Sur l’autre versant, à mi-hauteur dans la verdure, c’était le Château: une construction de style Henri IV qui tournait de ce côté une façade terminée par deux gros pavillons carrés. Les arbres dissimulaient les grandes terrasses, des pièces d’eau, un ensemble presque royal.
Il y avait aussi le bourg en haut de la vallée, invisible dans un repli, avec quelques maisons et de vieilles haines. La possession de l’église paroissiale, qui était pour lui comme un centre de résistance, le défendait de l’oubli total. Les gens «du haut», toujours en conflit avec ceux «du bas», se cramponnaient à sa plate-forme, à ses murs romans, à son cimetière, cependant que la vie glissait vers la gare, le mouvement et l’activité.
Une grand’route suivait le bas de la colline, au-dessus de la ligne du chemin de fer. Les trains ne montaient et redescendaient que trois fois par jour. La campagne souriante les voyait passer. Avril remplissait les petits jardins de giroflées et de myosotis, les lilas débordaient les murs, et un parfum d’amande amère flottait sur les haies.
Le printemps... Paule se refusait à le regarder. Pendant une semaine, elle éprouva de la répugnance à franchir le seuil de sa maison. La grande lumière la blessait de sensations aiguës: il lui semblait qu’au dehors vivait un monde de joie, et devant ce jaillissement de fête, elle se dérobait, fouillant le fond âpre de sa douleur.
Elle pensait à sa mère, avec une obstination cruelle et presque farouche. Elle la revoyait, au fond de sa chambre, abattant le tablier du secrétaire en bois de noyer, et reprenant la besogne ingrate des comptes et des écritures. Mme Dupouy paraissait toujours tourmentée, de cette inquiétude spéciale aux veuves qui sentent sur elles un poids trop lourd et redoutent de ne le pouvoir porter jusqu’au bout. Dépositaire des biens de sa fille, elle avait eu de sa responsabilité un souci qui l’avait minée.
Presque chaque jour, Paule lui disait:
—Ma pauvre maman, vous exagérez!
Son visage alors se rétrécissait, il y avait une rétraction de toute sa personne comme si elle se trouvait attaquée, blessée par la pire des injustices:
—Mais c’est pour toi! C’est ta fortune!
Cette idée la martyrisait, absorbant peu à peu le sang de sa chair, la pulpe de ses os, faisant d’elle cette créature desséchée, blanchie, qui semblait toujours égrener un chapelet d’incertitudes. Sa vie, profondément ancrée dans les tracas de chaque jour, était en même temps troublée par la conviction qu’une femme est faible, impuissante à bien diriger et destinée à être trompée. Cette disposition provoquait en Paule des sentiments tout à fait contraires; et maintenant que le souvenir était sans cesse à son côté, faisant revivre les yeux pâles, la figure à la fin presque transparente, le désespoir encore protestait en elle.
Les choses matérielles lui étaient tellement indifférentes! Depuis la mort de son père, leur intimité s’était resserrée, leurs vies confondues, annihilant tout ce qui eût été banal et superficiel. Elles s’étaient aimées comme on s’aime dans la solitude, la vie soucieuse, où les peines mêmes sont une raison d’aimer davantage. Si Paule n’avait pas eu d’amies, c’était sans doute parce qu’elle avait été élevée aux Tilleuls, tenue à l’écart, mais aussi parce que leur commune tendresse lui avait suffi. Cette mort, qu’elle n’avait pas vu venir, lui paraissait une trahison inexplicable. Comment sa mère n’avait-elle pas su se garder pour elle, ménager ses forces? Et maintenant la vie continuait, indifférente à son absence, comme dans le passé à ses tourments et à ses scrupules.
Paule regardait, par la fenêtre de sa chambre, le dos blanc des bœufs aller et venir dans son vignoble. Les gelées, dont la crainte arrachait de son lit Mme Dupouy plusieurs fois par nuit, n’avaient pas fait de dégâts sensibles. De petites feuilles s’étiraient au-dessus des rangées de ceps. Les pruniers en fleurs pavoisaient la campagne de couronnes immaculées.
Son domaine, ainsi étalé entre le fleuve et le coteau, le long de la route, respirait la paix. Les travaux s’y succédaient dans leur ordre immuable, comme chez tous les autres propriétaires de ces terres grasses, dont elle apercevait les maisons blanches et délicates dans les parterres semblables à de gracieux îlots de verdure. Cette campagne girondine cultivée comme un jardin était lustrée par l’air du printemps. Sur les coteaux poudreux d’ombres violettes pointaient les clochers.
Tout paraissait aimable, facile, enveloppé d’une atmosphère de sécurité.
Elle pensait avec une irritation un peu méprisante aux mots de son oncle:
—Il faut que tu te maries ou bien que tu vendes!
Aucun de ses parents ne la comprenait. Elle en éprouvait une rancune qui n’était au fond qu’un amour trompé: ils avaient déçu ce désir d’entente, d’union familiale que sa mère et elle avaient dans le cœur; toutes les choses, les plus belles même, les plus attachantes, se présentaient à leur esprit sous forme d’affaires ou de tracasseries. «Si ma tante était restée, pensait Paule, elle aurait voulu mettre en ordre les armoires, regardé partout, critiqué. Elle reprochait à maman de ne pas s’occuper assez du ménage. Il aurait fallu que le dîner fût servi à l’heure; Louisa, qui n’accepte pas les observations, m’aurait fait des scènes. Pourquoi supporterais-je d’être tourmentée par des gens qui ne m’aiment pas?»
Chaque jour, dans la cuisine ouverte sur le jardin, le va-et-vient des paysans jetait des nouvelles. Quand elle descendait, elle trouvait des gens attablés; la cuisinière, Louisa, remplissait les verres.
Paule passait vite, pour ne pas les gêner, avec un sourire bienveillant et mélancolique. Elle avait cette délicatesse qui ne veut pas voir ce qui est donné et ceux qui reçoivent. Un jour pourtant, elle se sentit un peu soucieuse:
—Vous donnez donc à boire à tous ceux qui veulent?
La vieille femme mit ses mains sur les hanches:
—Ce serait malheureux tout de même, qu’on ne puisse plus se rafraîchir!
Et méprisante:
—Pour un verre de vin, ça vaut-y la peine?
Paule n’insista pas. Il lui était toujours pénible de refuser, de faire un reproche. La bonté de son cœur, qui lui semblait la chose du monde la plus naturelle, démentait la fermeté de son caractère; la vie lui aurait paru insupportable si les visages n’avaient pas reflété le contentement.
Les pêcheurs d’aloses, qui avaient leur barque dans le petit port, trouvaient des motifs pour venir sans cesse: ils empruntaient un maillet, des clous, une vieille planche. Un matin, Paule s’aperçut qu’ils avaient planté des piquets le long d’une allée et commençaient d’y suspendre leurs filets mouillés; elle eut un mouvement de contrariété et descendit à la cuisine:
—Je ne supporterai pas une chose pareille, déclara-t-elle à Louisa. Allez le leur dire.
La servante, penchée sur le feu, releva vivement sa grande taille osseuse. Sous le foulard serré autour de sa tête, d’où s’échappaient des mèches grises, son visage sec aux lèvres pincées, ses petits yeux noyés de bile exprimèrent la stupéfaction:
—Ces pauvres gens ne font pas de mal! C’est Élie, et puis Augustin, que la pauvre Madame connaissait bien. Sa femme a travaillé dans les vignes, une bien bonne femme!
—Ils auraient pu au moins me demander la permission.
Cette fois, Louisa se lamenta: c’était sa faute: ils l’avaient demandée, la permission; elle avait cru bien faire en disant qu’ils pouvaient planter les piquets. Le long de l’allée, cela ne gênait personne. La pêche d’ailleurs serait bientôt finie.
Le lendemain, Augustin se présenta devant la porte de la cuisine, retira ses pieds de ses sabots et avança la tête avec précaution. Il portait, par un brin d’osier passé dans les ouïes, une alose grasse qui se balançait contre sa jambe.
Paule, appelée, descendit de mauvaise grâce. Elle ne voulait rien accepter, mais Louisa avait déjà couché le poisson sur l’herbe, et en faisait sauter les écailles avec un couteau:
—On la cuira sur le gril avec du laurier.
Et la soupesant:
—Elle pèse bien près de quatre livres.
Le vieux regardait l’alose, un mouchoir noué autour du cou, son béret baissé sur sa peau tannée:
—Peut-être bien même qu’elle en pèse cinq!
A midi, la cuisine était pleine d’une odeur de poisson et de laurier brûlé. Louisa apporta le plat, les deux bras levés. Elle avait un air de triomphe.
Il fallut encore que Paule entendît toute l’histoire du vieil Augustin: sou par sou, il avait amassé de quoi acheter une embarcation, les avirons, le mât et la voile; il en avait maintenant une autre, une grande yole et un hangar sur le bord du fleuve. Paule se rappela cette cabane où s’accumulaient les filets, les planches, les pots de peinture, les chapelets de flotteurs en liège, et ces grandes nasses d’osier, les «bourgnes», qu’on immerge pour pêcher l’anguille dans les trous de vase.
Louisa continuait:
—Si vous voulez qu’il vous promène quelque dimanche, il ne dira pas non, cela vous ferait une sortie.
Paule fut touchée. Cette proposition lui semblait une marque de reconnaissance. Augustin d’ailleurs ne lui en parla pas; jamais plus il ne fut question de remonter le fleuve, par un beau jour, dans une de ces barques qu’elle regardait passer comme des fourmis noires sur l’eau éclatante. Mais elle était contente maintenant de voir les filets suspendus chez elle, et la figure du vieil homme se plisser d’un sourire en l’apercevant.
Elle parlait peu, ne recevait à peu près personne, mais s’intéressait de loin aux gens et aux choses. Elle donnait des légumes, des fleurs par brassées, non seulement aux pauvres mais à ses voisins, avec ce goût de faire plaisir qui couvrait un plus profond désir d’être aimée.
Elle travaillait maintenant, après le dîner, dans le salon dont les portes-fenêtres restaient ouvertes sur le jardin. Une lueur orangée s’éteignait lentement au bas du ciel. Parfois une grande brise se levait avec la marée et lui jetait à la face des odeurs marines mélangées aux parfums de mai. Le jardin s’emplissait de froissements et de murmures qui allaient se perdre dans les roseaux. Paule écoutait, vaguement inquiète, croyant entendre dans les allées des craquements et des bruits de pas. La lampe, posée sur un guéridon, éclairait le bord de la pelouse et un grand massif de rosiers. Au delà de cette tache lumineuse, l’atmosphère nocturne s’approfondissait, avec des silhouettes d’arbres découpées sur la nappe argentée du ciel.
Elle se sentait parfois un peu oppressée. Le sentiment de sa solitude faisait passer dans toute sa chair des frissons dont elle avait honte. Autour d’elle, tout devenait chuchotant, mystérieux, peuplé de présences cachées encore, mais prêtes à paraître. Il lui semblait voir bouger des ombres.
Son cœur avait par moments des battements fous.
III
Une marchande passait tous les jours sur la route, avant le déjeuner, et arrêtait devant le portail sa charrette tirée par un vieil âne mélancolique.
Louisa criait de la cuisine:
—Madame Rose est là.
On l’appelait aussi «la comtesse», pour des raisons dont personne ne se souvenait. Mais qu’on lui donnât un nom ou un autre, elle s’en souciait peu. Elle se moquait de bien d’autres choses:
—Qu’est-ce que cela fait?
Elle avait une tournure de commère, des hanches rebondies, et un tablier taillé dans un vieux sac. Mais la figure riait toujours, fraîche et ouverte, avec deux yeux bleus pétillants de vie et de malice, le nez relevé en pied de chaudière, et une grande bouche encore élargie par un caquet intarissable. Le son de sa voix était clair et gai. On en entendait de loin les éclats.
Elle connaissait à fond la commune, pour en avoir parcouru depuis près de vingt ans toutes les routes du coteau et de la palud, d’abord poussant elle-même une brouette chargée de corbeilles, puis largement assise dans son charreton. Elle excellait à grouper les gens autour de ses paniers. Elle les dominait, de la plate-forme de sa voiture, sordide et joyeuse, comme la reine d’une cour misérable:
—Qu’est-ce que tu veux aujourd’hui, ma jolie, mon cœur?
Aux femmes qui ne bougeaient pas à son approche, elle faisait des gestes:
—Venez toujours voir!
Et elle déballait, avec ses caisses de sardines et ses viandes blanches, toutes sortes d’histoires paysannes. Personne ne l’avait jamais vue à court de réflexions drôles et de reparties. A travers tout cela, elle faisait marcher son commerce, tirant parti des occasions, portant des pots de fleurs pour la Sainte-Marie, des pieds de chrysanthèmes toute la semaine de la Toussaint, donnant des recettes pour le mal de dents et tirant les cartes. Les jours de fête, elle s’installait avec une boîte de madeleines au coin de la place du village, ou devant la salle de danse. Elle mettait en loterie ses plus vieux canards. Partout où elle passait, elle engageait à se réjouir: quand elle apparaissait avec ses hanches balancées, on avait envie de s’approcher d’elle. Des bonnes familles de la contrée, elle ne parlait que pour raconter que l’une lui avait donné du bois, telle autre un jupon, ou encore du foin pour son âne. Elle savait aussi s’apitoyer, quand il le fallait, mais jamais sur elle, trop intelligente pour donner en pâture ses propres ennuis.
A Paule, qui lui demandait parfois des nouvelles de son fils malade, elle glissait tout bas:
—Il ne faut pas se plaindre. A quoi ça sert?
Et sur un autre ton:
—Il y a de la peine pour tout le monde. Votre pauvre mère en a eu sa part. Ah! elle était bonne! En voilà une qui a fait du bien, et en cachette! Elle n’était pas comme ceux qui le mettent au bout du doigt, pour le faire voir.
Le groupe peu à peu se dispersait, elle criait:
—Nous partons, Cadet.
Le vieil âne attendait qu’elle l’eût au moins répété trois fois. Puis les roues grinçaient, et te charreton de la marchande s’éloignait enfin, laissant derrière lui une traînée de vie et de bonne humeur.
Un jour que Paule se trouvait seule à l’écouter, elle lui avait dit:
—Vous allez rire, mais j’ai fait un vœu. Si je devenais quelque jour riche, j’ai promis au bon Dieu de rouler toujours.
Comment serait-elle devenue riche?
Dans ce petit coin de la Gironde, elle perpétuait la verve gasconne, pittoresque et gaie, qui ensoleille les caractères. Paule se sentait raffermie par cette bonne santé morale que la pauvreté n’avait pas gâtée. Mme Rose du moins ne se plaignait pas; elle vivait sa vie au jour le jour, ayant passé avec la Providence un contrat à perpétuité.
Mlle Dumont, au contraire, la décourageait.
C’était une vieille institutrice un peu effacée, qui avait essuyé de la part des siens les pires vilenies, tout accepté, beaucoup pardonné, et continuait de croire aux bonnes intentions. Mme Dupouy était son amie d’enfance. Pendant douze ans, elle avait fait ses délices de passer aux Tilleuls trois jours par semaine pour donner des leçons à Paule. Les examinateurs d’aujourd’hui auraient rejeté avec horreur les méthodes dont elle se servait pour résoudre de bons vieux problèmes et disposer des analyses. Paule n’avait pas passé d’examens: Mme Dupouy pensait qu’une jeune fille doit surtout s’entendre au ménage et cultiver les arts d’agrément. Maintenant, le piano à queue d’acajou luisant était solennellement fermé au fond du salon; mais la vieille demoiselle, par amitié, continuait de venir chaque samedi.
C’était elle qui avait envoyé les lettres de faire-part et rassemblé les cartes de condoléances. Elle regardait Paule avec attendrissement, soupirait souvent et lui répétait:
—Ma petite, il faut vous marier.
Ou encore:
—Votre tante devrait s’occuper de vous.
L’important pour elle était que le jeune homme eût une belle position. Et elle racontait tous les romans de ses élèves, romans bien fades, vus à travers la bienveillance d’une vieille maîtresse de piano: elle parlait de vie sans nuages, de bonheur parfait.
Elle aussi avait eu une lointaine histoire d’amour, confuse, embrouillée, dont le récit paraissait à Paule une pauvre vanité de femme, mesquine comme tout ce qui touchait à cette vie manquée. Pour cette vieille demoiselle, le mariage demeurait ce qu’il était dans sa jeunesse, la carrière féminine la plus facile, la plus confortable, la seule issue. La grande affaire pour elle, c’était de s’établir, affaire qu’elle voyait à la manière d’une installation solide et commode après laquelle on était fixé, accepté définitivement par la société qui rejette les existences flottantes et instables.
Mlle Dumont, petite et soignée, avait pu avoir autrefois un cœur romanesque, mais cette lointaine fleur de poésie s’y était fanée, en même temps que se décolorait le bleu de ses yeux, maintenant passé, qui avait dû être frais et charmant; ses traits aussi s’étaient usés comme s’effacent les effigies des pièces qui ont trop servi, qui n’ont pas connu le repos, les économies, si bien qu’elles ne sont plus qu’une monnaie anonyme et presque hors d’usage. Il n’y avait plus personne pour imaginer que ce visage avait été régulier et fin. Ainsi diminuée, ratatinée, rassemblant de pauvres objets dans son petit sac, elle sacrifiait aisément les rêves à un idéal de sécurité:
—J’ai peur, ma chère enfant, que dans votre situation, vous ne puissiez faire qu’un mariage de convenance.
Paule répondait par des mots très vagues:
—Il faudra voir. On ne sait jamais.
Elle était lasse de heurter l’élan de sa jeunesse à des gens si différents d’elle, qui prétendaient donner à la vie des formes sans âme. Elle savait bien qu’elle devrait se marier. Mais cette idée, elle ne pouvait souffrir que la nécessité la lui imposât.
Que pouvait-on prévoir d’ailleurs quand il y avait dans l’avenir de si merveilleux hasards, un si grand mystère?
IV
Un malheur est comme une pierre jetée dans l’eau. Pendant plusieurs jours, dans le monde des amis et des relations, quelques ondes de sympathie courent à la surface. Mme Dupouy, qui vivait très digne et très retirée, ne donnant grand plaisir à personne depuis des années, ne pouvait laisser de profonds regrets. Néanmoins, pendant la semaine qui suivit sa mort, la société bordelaise répandit sur sa mémoire de justes louanges.
Plusieurs familles, aussi riches que considérées, et qui avaient un domaine sur le bord du fleuve, entretenaient l’été avec elle des rapports de bon voisinage. Dans ce monde de propriétaires et de négociants, quelques jeunes filles formèrent le projet d’aller voir Paule: Mme Lafaurie, avec une certaine pompe dans son obligeance, offrit d’amener un dimanche les bonnes amies en automobile; mais il y eut précisément cette semaine-là un match de tennis, puis ce furent des courses auxquelles on ne pouvait manquer d’assister. Le chagrin attirant peu, Odette Lafaurie se contenta d’écrire une lettre, les autres l’imitèrent. Toute cette jeunesse, se sentant en règle, fut débarrassée d’un malaise et n’y pensa plus.
L’affluence des témoignages de sympathie ne laissait à Paule qu’une impression de banalité et d’indifférence. Les mêmes mots revenaient sous toutes les plumes. Elle démêlait dans ces condoléances quelque chose de faux qui lui répugnait.
Dans le monde, elle paraissait timide et un peu farouche: c’est qu’elle avait souvent comme un don de seconde vue, une intuition immédiate des sentiments véritables. Quand Mme Lafaurie disait: «Vous êtes bien aimables d’être venues», le cher visage de sa mère prenait une expression discrète de contentement; mais elle savait, elle, que Mme Lafaurie se serait passée de leur visite et pousserait même peut-être, quand leur voiture s’éloignerait, un soupir de satisfaction.
Parmi les enfants, elle s’était toujours sentie seule, désorientée, n’ayant ni les mêmes habitudes ni les mêmes jeux. Les grandes personnes ne comprennent pas que le monde des petits a ses froissements, presque ses passions. Il ne pouvait y avoir de rapports entre une petite campagnarde et cette brillante Odette Lafaurie qui parlait anglais à sa gouvernante, changeait de robe pour le dîner, travaillait, sortait, et faisait de la gymnastique à des heures fixes. Elle, elle était une enfant choyée, couvée, qui avait le sentiment que l’essentiel était de s’aimer, de se consoler, de se taire mutuellement les peines.
C’était dans le monde des pauvres gens que son cœur se trouvait à l’aise.
Paule allait à Bordeaux deux fois par semaine pour ses affaires de succession. Ces jours-là, elle déjeunait de bonne heure et prenait le train de midi. Les anciennes locomotives, reléguées sur cette ligne peu importante, parcouraient en trente minutes les dix kilomètres.
L’étude se trouvait au fond d’une cour, dans un vieil hôtel du quartier Saint-Pierre, endormi, plein de silence, où habitaient autrefois près du palais de Lombrière les conseillers et autres robins, gens de savoir, respectés et graves, dont le pas faisait résonner de solennels escaliers de pierre. Leurs grandes maisons, dans lesquelles on ressemelle maintenant d’obscures savates, quand on n’y vend pas du fromage et des toiles à voiles, ont gardé quelque chose de leur majesté.
Les panonceaux de Mᵉ Gratiolet, sur un écusson rongé par les pluies, étaient aussi d’une ancienneté dont l’étude faisait sa gloire. La salle d’attente, enfumée, sombre, où le gaz brûlait du matin au soir, était tapissée de cartonniers verts, étiquetés et sales, dont les plus hautes rangées disparaissaient sous des épaisseurs de poussière. L’odeur de fumée et de vieux papiers soulevait le cœur.
En face de la banquette de crin où Paule s’asseyait, une cage vitrée avait été ménagée pour un caissier toujours absorbé. Des affiches roses, jaunes ou blanches y étaient suspendues, annonçant des ventes volontaires ou judiciaires, toutes consacrant quelque malheur de famille, le désastre d’inconnus qui avaient vu venir, au fond de quelque vieille maison délabrée, le jour où leur ruine serait publique. A côté était accroché un tableau qui donnait la liste des huissiers.
Au fond de la salle s’agitait une nuée de clercs, dissipés, bavards, attablés à des bureaux peints sur lesquels les paperasses étaient entassées. Le caissier, bondissant parfois hors de sa cage comme un forcené, faisait scandale pour imposer silence aux plus facétieux. C’était un petit homme à la face de bouledogue, rouge, coléreux. Sa furie passée, il épongeait longuement son crâne d’ivoire. Quelques houppes blanches y étaient posées comme des flocons d’œufs à la neige. Le premier clerc, au contraire, irréprochable, beau diseur, de mise soignée, semblait revêtu de la tête aux pieds du vernis spécial aux fonctionnaires de la troisième République.
De temps en temps, le notaire entr’ouvrait la porte capitonnée qui retombait après avoir engouffré un des habitués de la banquette noire.
Un jour, sur une affiche récemment posée, un nom la frappa: Château de Valmont. Elle eut une rapide contraction du cœur. Il allait se vendre, le beau domaine si bien placé en haut du coteau. Une figure se leva dans sa mémoire, celle de Mme Seguey, la plus aimable femme qu’elle eût jamais vue, et qui était morte l’année précédente dans cette jolie demeure Louis XVI. C’était une créole de Bourbon, veuve dès sa jeunesse d’un grand armateur, et qui avait gardé dans des jours moins heureux une grâce de fleur, des robes élégantes, un air de gaieté. Il y avait en elle une vivacité d’impressions qui touchait le cœur. Sa disparition laissait dans le pays un vide que personne ne pouvait combler, car nulle autre n’avait son charme, et cette façon de sourire, de marcher et de s’arrêter, de dire les choses ou de les laisser seulement entendre, qui donnait à tout ce qu’elle faisait un prix singulier. Dès qu’elle paraissait, avec ses yeux vifs et ses cheveux tordus sur son cou, il semblait que la vie ne fût plus la même.
Paule allait en visite à Valmont trois ou quatre fois pendant l’été. La voiture montait dans l’allée tournante, bordée de barrières allemandes toujours bien repeintes, entre les beaux arbres de la garenne qui répandaient une odeur de mousse et de champignons. Et tout en haut, derrière un immense cèdre, qui déployait sur une prairie ses éventails sombres, la maison apparaissait, délicate, nette et harmonieuse, avec sa façade renflée et les cinq marches du perron si douces à monter. Paule revoyait aussi le vestibule peint en gris clair, dont une natte recouvrait le frais carrelage, la salle à manger ovale, creusée de niches, dont les courbes dissimulaient de profonds placards remplis de vaisselle. Le salon était tendu de tapisseries dans lesquelles on voyait des princesses vertes aux colliers de perles, allongeant leurs jambes parmi des feuillages et de grands paons bleus. Et quand on regardait du côté des portes-fenêtres, le paysage de lumière était doux et clair, avec la coulée d’argent vif du fleuve et Bordeaux comme une nappe violette voilée de fumées.
Elle allait se vendre, cette maison qui convenait si bien à ses possesseurs. Qui donc avait le courage de s’en séparer? Elle avait le pressentiment que ce ne pouvait être Gérard Seguey. Il tenait de sa mère une appréciation trop juste de ce qui est parfaitement bien pour vouloir cela. Mais peut-être ne pouvait-il pas s’y opposer? Elle se rappela qu’il avait une sœur mariée à un officier de cavalerie qui s’était tué, d’une chute de cheval, dans un concours de sauts d’obstacles. On disait de lui qu’il avait fait de folles dépenses, et que Mme Seguey, à plusieurs reprises, lui avait assuré les moyens de payer ses dettes. Mais personne ne l’avait su de façon certaine: s’il y avait eu des secrets dans cette famille, ils avaient été bien dissimulés sous des apparences d’estime réciproque. Puis, brusquement, après la mort, une fissure se produisait dans cette façade de vie familiale; bien des suppositions pouvaient s’y glisser. Pour une nature comme celle de Gérard Seguey, ce ne devait pas être la moindre épreuve que l’attroupement des curiosités mondaines autour de son sort.
«Château de Valmont.» Ce nom représentait ce qu’elle connaissait dans la vie de plus délicat. Elle l’avait toujours entendu prononcer avec une intonation de respect et d’admiration. Mais, sur ce papier de couleur groseille, il ressortait avec une sorte de brutalité, comme si une grossière réclame en eût aboyé les syllabes et les eût jetées à la face de ceux qui entraient.
Ses réflexions l’absorbaient si profondément qu’elle n’avait pas vu la porte s’ouvrir sur un jeune homme, habillé en noir avec un goût sobre, qui avait fait signe au premier clerc qu’il allait attendre, et s’était assis sur une chaise.
Il pouvait avoir une trentaine d’années. Grand, mince, le visage allongé, les yeux très clairs dans un teint brun, il avait dans toute sa personne un charme de finesse.
Deux ou trois fois, il avait regardé du côté de Paule, cherchant discrètement à la saluer, mais attendant d’être reconnu. Dans le jour poussiéreux de cette salle d’attente, sur le fond chocolat de la boiserie, elle le vit enfin. Sa tête se détachait, découverte, un peu inclinée:
—Gérard Seguey...
Il vint à elle, lui serra la main et prit à son côté une place libre sur la banquette. Elle en éprouvait un sentiment mêlé de trouble et de gêne, peut-être à cause des pensées qu’elle venait d’avoir et aussi de cette affiche qui était maintenant juste devant lui.
Il ne paraissait pas s’en apercevoir et lui parlait de son deuil récent, d’un ton mesuré, choisissant ses termes. Elle aussi essaya de dire quelque chose sur le malheur qui l’avait atteint, prépara une phrase dont elle ne sut que faire et se tournant simplement vers lui:
—Votre mère était une femme délicieuse.
Elle avait appuyé sur le dernier mot, avec une sincérité dont il fut touché. Il ne répondit rien, mais ses paupières se relevèrent un peu sur son regard gris qui sembla contempler une parfaite image.
Ce fut à ce moment qu’elle découvrit qu’il lui ressemblait.
Puis, d’un ton différent, il parla de plusieurs familles qui étaient de leurs relations. Il passait d’une personne à l’autre. Sur un avocat célèbre, M. Peyragay, qui avait une maison au bord du fleuve, il raconta plusieurs anecdotes qui mirent entre eux quelques sourires.
Elle était étonnée qu’il soutînt ainsi leur conversation. Il y avait longtemps qu’elle ne l’avait vu, et c’était la première fois qu’il la traitait en jeune fille. Les paroles les plus simples, lorsqu’il les disait, prenaient une valeur qu’elle ne s’expliquait pas.
Les gens qui attendaient à côté d’eux, avec une expression d’ennui qui pétrifiait peu à peu d’insignifiantes ou lourdes figures, des joues mal rasées, lui paraissaient appartenir à une médiocre humanité: elle et Gérard, seuls, formaient ce jour-là, sur la laide banquette noire, un petit monde privilégié. Elle avait cependant conscience qu’il était d’une race plus fine que la sienne, à la fois forte et délicate, placée aussi par la culture, le milieu mondain, à un degré qui la dépassait.
Elle craignait qu’il la trouvât gauche, ou mal habillée, bien qu’il y eût entre eux un échange de sympathie qui la rassurait.
Il avait huit ans de plus que Paule et ne s’était guère occupé d’elle que pour lui prêter des livres de Jules Verne, quand elle était petite fille. Il semblait pourtant la regarder avec intérêt. Mais peut-être était-ce chez lui une habitude de réfléchir, sans en avoir l’air, chaque fois que reparaissait un visage qu’il avait connu et autour duquel se formait une atmosphère de souvenirs. Il avait le don de ne pas être inattentif et de trouver dans chaque personne plus ou moins mêlée à sa vie le prolongement de beaucoup de choses, bonnes ou mauvaises, qu’il aimait à revoir ou à s’expliquer.
Elle le rencontra à plusieurs reprises de semaine en semaine.
Un jour, il lui parla de la vente qui se préparait: sa sœur était veuve et avait des enfants mineurs. Ainsi présenté, cet événement familial paraissait tout simple, mais Paule sentait confusément que la vérité devait être plus douloureuse.
Tout en parlant, il regardait fréquemment vers la porte. Ses attitudes trahissaient une impatience qu’il réprimait mal. Elle ne savait à quoi attribuer ce regard assombri, cette dureté des traits qui le vieillissait. A plusieurs reprises, il avait tiré sa montre. Un moment, elle eut l’intuition qu’il ne la voyait pas, que sa présence peut-être lui était à charge, et une tristesse infinie accabla son cœur.
Son tour étant venu, elle entra dans le cabinet. Quand elle sortit, elle l’aperçut, assis dans un coin, qui parlait vivement à une jeune femme. Une contraction rapprochait ses sourcils froncés. Près de lui, le visage creusé, élégante toujours mais plus vieillie qu’elle ne l’eût cru possible, Paule, dans un éclair de mémoire, reconnut sa sœur. C’était bien cette séduisante Anna de Pontet! Sa taille amaigrie gardait une grâce indéfinissable, mais qu’étaient devenues sa jeunesse et son assurance? Paule en passant la regarda à peine, assez cependant pour remarquer combien devant son frère elle semblait craintive. Un éclat fiévreux animait ses yeux à la fois humbles et passionnés.
Paule emporta, avec une obscure impression d’angoisse, la vision de Seguey penché, le front sombre et plein de reproches, sur sa sœur muette comme une coupable.
La semaine suivante, comme elle arrivait, elle le trouva sous la voûte qui conduisait dans la cour morose. Il lui parut plus changé encore, contracté, nerveux. Une expression de fatigue modelait étroitement son visage sur son masque osseux:
—Ah! lui dit-il en la saluant, vous venez encore dans cette maison. C’est un ennuyeux endroit pour se rencontrer. Moi, du moins, j’en ai fini pour quelque temps. Vous ne m’y verrez plus.
Elle le regardait, atterrée et désorientée.
—Mais, continua-t-il, sur un ton plus doux, je ne vous y verrai pas non plus, et je le regrette. Mon seul bon souvenir ici, ce sera le vôtre...
«Déjà, pensa-t-elle, c’est déjà fini!» Il lui avait dit, quelques jours avant, qu’il devait partir pour l’Angleterre, mais elle ne croyait pas que ce serait si tôt.
Il paraissait maintenant songeur, lent à la quitter, comme s’il eût entendu les paroles qu’elle ne disait pas:
—Je ne resterai pas très longtemps absent, deux ou trois mois. Cet été, nous nous reverrons peut-être chez les Lafaurie...
Elle restait devant lui, silencieuse, sentant monter une ondée de sang qui se répandit dans le tissu jeune de ses joues.
L’esprit mûri par le chagrin a souvent une sorte de double vue. Paule comprenait avec une étrange force de tendresse que Seguey souffrait, mais aussi qu’il lui appartenait à cette minute comme l’ami est à son ami. Meurtri, malheureux, n’était-il pas un peu son frère? Les droits ineffables de la compassion dilataient son cœur qui aurait voulu s’ouvrir pour qu’il vît en face sa sympathie vraie. Mais elle sentait combien toute manifestation eût été sotte et déplacée.
Il lui serra la main, d’une manière qui lui donna l’impression furtive qu’il la remerciait.
Dans la salle d’attente, l’affiche rose venait d’être ôtée. Le château de Valmont avait été vendu le jour même, sur une mise à prix de trois cent mille francs. Le premier clerc lui apprit le nom de l’acheteur, un grand négociant en grains, qui avait réussi l’année précédente une énorme spéculation.
Son attente dans la pièce obscure lui parut ce jour-là accablante et interminable.
Mᵉ Gratiolet n’était pas un vieux pontife en cravate blanche, mais un petit homme au teint blafard, rondelet, farfouilleur, qui remuait des paperasses du matin au soir. Son œil jaune happait au passage les points litigieux, les vices de forme. Quand il commençait, Paule d’avance demandait grâce: elle se sentait la pauvre souris que le chat mangera quand il lui plaira.
Dès qu’elle fut entrée, il prit un air gracieux et confidentiel; et comme s’il eût trempé ses mots dans du sucre:
—Un de mes clients m’a soumis un projet de mariage qui vous concerne.
Elle le regardait gravement, le cœur étouffé, dans l’attente d’une vérité trop belle et presque impossible dont elle redoutait l’éblouissement.
Mᵉ Gratiolet s’attardait aux préliminaires, important, les yeux sarcastiques, sensible au plaisir de donner à une communication si intéressante un air de mystère. Avec sa figure blanchie par la vie recluse, sa vieille jaquette et ses manières de ronge-papier, il eût entaché de vulgarité les plus belles choses.
Il s’agissait d’un M. Talet.
Elle l’interrompit:
—Je sais, je le connais. C’est-à-dire que je l’ai vu l’année dernière, une ou deux fois. Mais je ne veux pas me marier.
Assurément, elle ne le voulait pas. Comment avait-elle pu imaginer que Gérard Seguey, s’il avait une demande à lui adresser, la lui ferait parvenir de cette façon? Dans le feu de sa déception, c’était une revanche de penser que cela du moins était impossible.
Cependant Mᵉ Gratiolet en venait aux chiffres: cent mille francs de dot, trois cent à attendre, des affaires qui rapportaient environ cinquante mille. Le père, M. Jules Talet, était courtier en même temps que propriétaire en Médoc, du château Caillou, un cinquième cru. Il venait d’associer son fils.
Elle essayait de l’arrêter:
—Ce n’est pas la peine.
Résignée, elle le laissa dire. Elle se rappelait bien ce M. Talet. Chaque année, à l’époque des écoulages, il venait aux Tilleuls goûter le vin nouveau, s’en gargarisait, crachait sur le sable de longues gorgées et faisait tourner longuement dans sa tasse d’argent la belle flamme sombre bordée de rose. A Mme Dupouy, qui attendait son verdict sur le seuil du chai, il confiait toujours que le vin recélait une saveur douteuse, un peu de douceur, «une pointe de verdeur», mais qui passerait. Puis il s’asseyait au salon, son pardessus déboutonné. Paule assistait à cette conférence où l’affaire était bien des fois reprise et abandonnée, parmi des doléances de propriétaire, dont M. Talet répétait qu’elles étaient les siennes. Mme Dupouy espérait-elle que les prix monteraient au printemps prochain, il levait des mains compatissantes et prophétisait d’une voix enrouée une baisse certaine! Le bordereau signé, il restait un moment encore, apaisé, plein de bonhomie. L’année précédente, il avait amené son fils, un grand garçon blond, décoré, de corps un peu massif, qui ressemblait à un Hollandais. Celui-là avait une physionomie sérieuse et laissait tranquillement s’agiter son père. Au moment de la livraison, il était revenu, tout seul cette fois, et avait été très courtois.
Paule se rappela brusquement qu’il l’avait beaucoup regardée. Le ressentiment qu’elle en éprouva lui fit paraître cette scène encore plus pénible. Le désir de s’en aller, de respirer seule et tranquille, délivrée de toutes ces choses, creusait un grand cercle bleu autour de ses yeux. Elle répéta d’une voix ferme:
—Je vous assure que c’est inutile.
Mᵉ Gratiolet lui faisait maintenant les représentations convenables: sa famille se préoccupait; son devoir exigeait qu’il la mît en garde... Puis ils revinrent aux comptes de tutelle et à une autre succession, celle de son grand-père, dont le règlement traînait depuis des années. Il y avait des ventes à effectuer, des remplois de fonds.
Elle l’écoutait, le regard vague, ne comprenant rien, si ce n’est que Mme Dupouy avait perdu beaucoup d’argent.
Ainsi, pendant qu’elles vivaient toutes deux si modestement, calculant les moindres dépenses, dans leur retraite campagnarde, une partie de sa fortune sournoisement s’était échappée, avait fui sans qu’elle s’en doutât, par des fissures invisibles. Était-ce possible?
Le notaire expliquait:
—Les mauvais placements... Des valeurs qui baissent.
On pouvait donc se ruiner de cette manière mystérieuse.
V
Le printemps passait.
Les lauriers étaient défleuris,—ces lauriers qui portent le long de leurs rameaux, entre les bouquets de feuilles luisantes, des fleurs blondes comme des abeilles. Les grappes de la glycine pendaient toutes molles. Leur jonchée traînait au bas des vieux murs.
De la fenêtre de sa chambre, Paule avait suivi les transformations d’un bosquet de boules-de-neige. Les petites têtes vertes, d’abord confondues avec le feuillage, étaient devenues chaque jour plus grosses et plus pâles. Maintenant, elles étaient d’un blanc mat et courbaient les branches; demain, elles s’inclineraient davantage encore, lâches, prêtes à l’éparpillement qui couvrirait la haie d’épine et le morceau de gazon foulé.
Un rossignol invisible chantait le soir et jusqu’au matin. Il lançait deux fois, trois fois, sa note flûtée, puis un trille où sa petite âme délirante se brisait en perles.
Après le départ de Seguey, Paule avait eu des jours de tristesse. Où était-il? Le reverrait-elle? Elle imaginait mal qu’elle pût le retrouver chez les Lafaurie. La pensée d’être avec lui au milieu du monde la remplissait de timidité. Sa solitude développait un de ces sentiments que tout favorise, la beauté, le calme de la campagne. Nul ne peut dire ce qui s’amasse ainsi de rêve dans des vies qu’on croit monotones. Paule songeait qu’elle pourrait toujours l’aimer de loin, l’aimer sans rien dire; ses vingt ans reformaient cet idéal des grandes amours silencieuses qui ne survit guère à la jeunesse.
Devant ses vignes, ses prés où montait la belle herbe verte, des forces profondes la ranimaient. Ses responsabilités nouvelles, toutes les décisions qu’il lui fallait prendre, la changeaient un peu, la faisaient plus réfléchie et plus courageuse. Son esprit travaillait beaucoup. Mlle Dumont, quand elle arrivait, menue et soignée, ses mains gantées de fil gris sur son petit sac, la trouvait entourée de livres et de journaux d’agriculture. Elle lisait le Vieux Vigneron, le Réveil rural, et suivait de mois en mois un calendrier agricole qui était signé: Grand-Père Sylvain.
La vieille demoiselle paraissait troublée:
—Vous devriez continuer de faire comme votre mère a toujours fait. C’était une femme prudente et de bon conseil.
Quand les paysans rentraient du travail, devant la porte de leur maison ou sur le seuil de l’écurie, elle leur parlait longuement de ces choses. Ils hochaient la tête:
—Peut-être bien!
Mais le soir, en mangeant leur soupe, ils reprenaient toutes ses paroles. Ils les commentaient le samedi, dans la boutique du coiffeur, qui est au village le lieu de réunion, presque le club, où se discutent les affaires, la politique, la chasse et les syndicats. Des figures se penchaient, hermétiques et silencieuses, pour mieux entendre.
Les yeux suivaient aussi sa voiture basse, qui avait un coffre jaune entre deux roues bleu-clair.
Cette jeune fille qui allait et venait, presque toujours seule, conduisant elle-même un petit cheval, faisait sur les esprits une impression considérable. Plus d’un ruminait de lui proposer des combinaisons. Un travail de taupe se développait, qui convergeait vers son domaine, enveloppant de galeries souterraines sa vie isolée. L’idée prenait racine dans plusieurs cerveaux qu’il y avait avec elle quelque chose à tenter. Elle devenait une occasion de fortune, une chance à courir, dont on ne savait pas encore la juste valeur, mais qui mériterait d’être étudiée, creusée jusqu’au fond. Dans la vie paysanne, en apparence toujours pareille, il n’est pas un événement qui échappe à la réflexion. Ceux-là seuls réussissent qui s’attachent aux choses avec âpreté, les palpent, les pressent pour en extraire les possibilités qu’elles peuvent renfermer.
Dans presque toutes les petites maisons accrochées au bas du rocher, et au pied desquelles la palud venait s’arrêter, l’opinion était établie que Paule était très riche. Certains bâtissaient sur elle un roman, cette histoire de l’orpheline qui, dans l’imagination populaire, tient toujours un peu du feuilleton et de la littérature à cinquante centimes.
Un après-midi, comme la jeune fille cousait à l’ombre des ormeaux, assise sur un banc, elle aperçut au bout de l’allée un homme portant la longue blouse bleue des maquignons, qui venait vers elle.
Il salua de loin et se rapprocha en saluant encore.
Elle lui demanda, son aiguille en l’air, s’il avait besoin de la voir.
Il ne parut pas avoir entendu, parla du temps qui était beau, remit sa casquette et attaqua enfin la question:
C’était pour les prairies, une idée lui était venue...
Il avait pris un air souriant:
—Je pourrai peut-être vous les louer, ou seulement couper le foin. Chacun en aurait sa moitié: la vôtre, la mienne. Ce serait de l’ennui de moins pour vous. Justement que le travail presse dans les vignes au moment des foins et qu’on n’a jamais assez de personnel. Alors, on attend, le foin se gâte, il devient tout blanc, de la paille quoi...
Il avait, dans sa figure rougeaude, les gouttes claires de deux petits yeux à demi cachés par des paupières plantées de cils roux; et le regard ainsi clignotant, il risquait ses phrases avec précaution, surveillant l’effet qu’elles semblaient produire, ménageant des silences plus ou moins longs, prêt à s’avancer, à laisser entendre quelque chose d’autre, mais non moins capable de recul, d’atténuation, de retraite habile:
—Ce n’est pas que l’herbe soit bien épaisse, mais j’ai des bêtes, cela me ferait toujours de la nourriture.
Louer ses prés, ou en donner la coupe à l’entreprise, elle n’y avait jamais pensé. Enfin, elle verrait, elle réfléchirait.
Il s’en alla, patelin, bonhomme, et revint sur ses pas:
—Vous me connaissez bien... Délicat Pouley.
Il redit son nom deux ou trois fois, en appuyant sur chaque syllabe, pour qu’il entrât dans la mémoire de la jeune fille:
—Allons, au revoir, je repasserai.
Elle le regarda s’éloigner, réfléchit un moment, puis chassa de son esprit ce problème nouveau qui l’embarrassait.
Elle se promena au bord de l’eau. Le ciel était d’un bleu de mois de Marie. Un arôme indéfinissable noyait la campagne, cette pénétrante odeur de la vigne en fleur, que la brise déplace en entraînant comme des écharpes de parfum, que le soleil exalte, et dont les effluves baignent les feuilles de délices subtiles et presque secrètes. Paule avait l’impression d’une jouissance mystérieuse entrée dans sa vie. Le paysage resplendissait, tout trempé de lumière neuve. Il y avait sur le fleuve soyeux des barques menues et de petites voiles; une grande île, dans sa ceinture d’aubiers argentés, semblait un majestueux vaisseau de feuillage ancré au milieu du fleuve. Là-bas, à un détour de la nappe claire, Bordeaux mettait sur la rive gauche un liseré violet brodé de clochers.
Elle croisa des bicyclistes qui portaient sur leur guidon des bouquets de fleurs.
Ses yeux se tournèrent vers le coteau: au milieu des verdures fraîches, elle reconnut le cèdre de Valmont à sa masse sombre; par derrière, le soleil de mai éclairait un morceau de façade blanche.
A partir de ce moment, elle ne vit plus rien. Les allées et venues des promeneurs, l’attroupement d’une vingtaine de personnes sur une petite plage où deux équipes de pêcheurs, tirant à pleins bras, rabattaient le fond d’une seine, tout la laissait indifférente.
Si Gérard avait dû revenir pendant l’été, comme autrefois, dans son beau domaine, quelle douceur elle eût éprouvée à respirer le même air, à le sentir proche! Elle aurait eu l’impression qu’ils étaient ensemble. L’idée qu’elle ne reverrait plus le grand parc ombreux, le perron, lui semblait extraordinaire.
Vendre sa maison, c’était presque aussi affreux que de voir mourir.
Pendant ce temps, Pouley avait longuement fait le tour des prés, les mesurant de ses petits yeux et paraissant établir en silence des combinaisons, des calculs, comme si déjà il en était maître.
Il revint une seconde fois, puis une troisième.
Paule faiblissait, aux prises avec des difficultés qui s’enchevêtraient. Un de ses paysans avait eu le pied écrasé par une charrette. Juin s’annonçait capricieux. La nouvelle lune amenait une pluie fine, qui devenait à certaines heures plus serrée et plus abondante. L’eau ruisselait sur les tilleuls consternés, sur la vigne en fleur. Paule allait dix fois par jour dans le vestibule pour surveiller le baromètre: la colonne de mercure était basse et baissait toujours. Les paysans regardaient du côté de l’ouest, vers le «pied du temps» couleur de plomb; et ils répétaient:
—Cela changera au prochain quartier, ou à la pleine lune.
Mais, au fond, ils ne doutaient pas que tout fût ainsi jusqu’à «l’autre lune».
Paule, enveloppée d’un grand manteau, les cheveux emperlés d’eau sous son capuchon, les interrogeait:
—Vous croyez qu’il n’y aura pas une éclaircie?
Ils ne se prononçaient pas, sans toutefois la décourager:
—A la marée peut-être, si le vent tournait...
On regardait la fumée qui montait des tuyaux d’usine... ouest... toujours. Le vent ne tournait pas. Paule entendait dans le jardin passer les sabots; les pêcheurs mettaient des surouëts jaunes et de grandes bottes en caoutchouc; les poules étaient de lamentables paquets de plume mouillée.
Le journal disait: «Temps incertain. Une dépression qui va s’étendre.»
Le gros souci était qu’il fît beau pour la Saint-Médard: s’il pleuvait, on serait sous l’eau pour quarante jours. Précisément, ce matin-là, ce fut un déluge. Alors on mit son espoir en saint Barnabé. Les travaux étaient en retard, les vignes non liées croulaient dans les rangs, des maladies blanchissaient les grappes, et c’était un cauchemar que celui de la récolte déjà compromise. Il aurait fallu soufrer, sulfater. Les foins se couchaient. Louisa répétait sans cesse à Paule qu’elle allait tout perdre.
Le jour où Délicat Pouley la trouva ainsi lasse, découragée, il vit que l’affaire était à lui.
Elle lui montra les greniers qui s’étendaient au-dessus du chai et lui demanda s’il voudrait bien engranger son foin. Pouley objecta que c’était beaucoup de travail, en homme qui sent la partie gagnée et grossit les difficultés. Il ne cédait que pied à pied, posant sans cesse d’autres conditions, demandant que la charrette lui fût prêtée, puis un câble pour corder les charges, et encore la faucheuse, la faneuse et la ratissoire.
—Mais si vous les cassez?
Il eut un sourire; et prenant l’air que doit avoir un homme capable:
—Il y a beau temps que ça me connaît.
Il insinua:
—Vous me donnerez bien l’hiver le pacage. S’il n’y a pas de bêtes pour tondre l’herbe, elle ne pousse plus. C’est comme cela que les prés se perdent.
Elle hésitait, redoutant la saison pluvieuse où les bêtes s’embourbent dans les terres grasses, et inquiète aussi dans le fond, craignant d’être dupe:
—C’est pour cette année seulement. L’été prochain, je verrai ce que j’ai à faire.
Il partit enfin, la figure dilatée de joie.
VI
Quand on sut que Délicat Pouley avait réussi, la fièvre s’empara de ses concurrents.
Il y avait, en face de la grille qui ouvrait sur la grand-route, quelques maisons groupées sur le port. Un bouvier y occupait deux chambres et une cuisine; par derrière, l’étable donnait sur un pré bordé par des haies. Le soir, un chien au poil fort y gardait les bœufs; un petit cheval y paissait aussi, s’échappant souvent, à la recherche d’une herbe meilleure.
Tout le pays connaissait bien ce bouvier-là qui entreprenait des labours et des transports de bois à droite et à gauche.
Il s’appelait Auguste Crochard, et toute sa personne chétive et noire, infiltrée de bile, était faite en effet pour mordre et pour dévorer. Veuf d’une femme qui chargeait comme rien un quintal de son, et se levait à trois heures pour soigner les bêtes, il entrait en fureur à la pensée qu’il l’avait perdue. Une maladie de foie qui le ravageait aigrissait encore son humeur.
Ses voisins le haïssaient, pour sa cupidité et les querelles qu’il engageait à tout propos. Levé avant le jour, rossant son chien, allongeant de grands coups de fouet aux chats d’alentour, il était rongé de désirs et de convoitises. Il lui fallait se sentir le maître. Mais si âpres que fussent ses ambitions, son commandement ne dépassait pas les trois pièces de son logement et le pâturage qu’il avait loué. Toutes les vignes qui l’entouraient, les pièces de terre, il avait envie de les tondre, de les décharner. Il supputait quelles pouvaient être ses chances de s’y établir. Tous les propriétaires du pays, il les connaissait pour avoir fait des labours chez eux ou leur avoir apporté du bois. Il s’était formé une idée de leur caractère, de leurs ressources. Parfois, un vertige lui prenait l’esprit à la pensée que certaines terres hypothéquées pourraient être vendues pour ce que les paysans appellent un morceau de pain; mais jamais l’occasion d’une grande réussite ne s’était encore présentée.
Lorsqu’il soupçonna la victoire de Pouley, sa petite face terreuse, tourmentée et grimaçante comme une gargouille, devint toute noire.
Cette affaire qui était là, si près, qui lui revenait comme au plus voisin, qu’il avait couvée, elle lui échappait. Et c’était Pouley qui la lui arrachait, l’homme qu’il détestait entre tous les autres pour sa chance, son avancement, sa voiture rapide attelée du meilleur trotteur de la commune. Celui-là gagnait de l’argent, élevant des bêtes, revendant, suivant les foires, constamment heureux, engraissé par sa rapide prospérité. Et il lui enlevait cette occasion! Il venait à deux pas de lui, sous son nez, lui ôter son bien. Car cette affaire qu’il aurait pu avoir, elle était la sienne. Ah! le voleur! mais il se vengerait. Et cette jeune fille qui l’avait joué, elle lui paierait aussi ce tour-là. Une originale qui vous saluait sans vous regarder, juste de la tête. Les pauvres, pour elle, ce n’était rien. On avait beau vivre à sa porte, on n’existait pas.
Il la surveillait maintenant du matin au soir, jaloux de tous, dévoré du désir de s’approcher, de tendre l’oreille quand il la voyait près de la charrette de Mme Rose. Elle se détachait, avec sa sobre robe noire, son teint pur et lisse, sur le groupe des femmes en camisole. Il se demandait ce que la marchande pouvait bien lui dire, penchée ainsi, volumineuse, éclaboussée de rires et de grand soleil, et quel complot se nouait là, contre lui peut-être, quand la jeune fille restait la dernière, s’attardant à écouter les mots chuchotés.
Il se méfiait du charpentier qui raccommodait l’escalier et qu’il apercevait de loin, sciant des planches, derrière la maison. Celui-là était dans la place, et aussi les paysans, les pêcheurs mêmes. Le vieil Augustin avait l’air chez lui, toujours occupé à étendre ses filets ou à les dépendre, quand il n’était pas dans la cuisine à vider un verre. Le bonhomme jouait partie liée avec Louisa; et il haïssait cette femme sèche et dissimulée, qui devait tout gouverner là-bas. Celle-là certainement lui barrait la route, rogue avec lui, remâchant les injures qu’il lui avait crachées un soir de colère, devant les rires des voisins. Il ne lui pardonnait pas cette colère-là, qui empoisonnait ce qu’il méditait, maintenant qu’il aurait eu besoin de voir Louisa, de l’attirer chez lui, de la mettre dans ses intérêts, sans en avoir l’air, comme cela se fait, à demi-mots, quand on est des pauvres et qu’il faut bien se soutenir.
Mlle Dumont même, ne trouvait pas grâce devant lui. Qu’est-ce qu’elle voulait? Une mijaurée, une hypocrite, qui préparait des coups en sourdine!
Chaque propriété est un petit monde. Ses conditions de vie lui sont faites non seulement par le sol, le beau temps, la pluie, mais encore par un organisme plus ou moins solide, dont le maître est la tête, et qu’un rien détraque si la volonté est incertaine, l’outillage défectueux. Nulle part, peut-être, les passions ne sont plus tenaces, longuement couvées, surexcitées par mille piqûres, des affaires de chat et de chien, de poules perdues, de légumes arrachés la nuit dans un potager. Le passant qui regarde de la route ces carrés de terre si bien cultivés, des hommes qui labourent, de bonnes femmes groupées autour d’une lessive ou d’une basse-cour, a l’impression d’une vie monotone et irréprochable. Ah! la paix, l’air pur, l’honnêteté des gens et des choses! Les paysans ont une maison, du vin et du bois, des légumes dans leur jardin, des caisses grillagées bondées de lapins. A la campagne, on est bien heureux! Mais entre ces gens qui vivent porte à porte, ces femmes qui bavardent, quelle activité de soupçons, de jalousies, de pensées longuement conduites à leur but! Chaque famille qui en hait une autre a sa politique, sa manière d’aborder le maître, de semer en lui le mécontentement ou la méfiance. Les paysans entre eux n’en sont jamais dupes. L’un d’eux est-il renvoyé, ou bien va-t-il l’être, chacun dit déjà quel est celui qui le fait partir.
Crochard savait le bénéfice que l’on peut amener à soi en s’insinuant dans ces luttes sourdes. Le génie de Dupleix cajolant les rajahs de l’Inde, le regard double de M. de Talleyrand confiant successivement ses pensées secrètes au gilet de chaque plénipotentaire, dans un congrès célèbre, et faisant les amis de la veille se montrer les dents; tout cela, flair merveilleux et grandes trouvailles, se rencontre parfois en réduction dans le cœur de l’homme le plus inculte quand la passion lui souffle ses étincelles. Et quelle forge que le cerveau d’un illettré! Toutes les forces y sont captées par le maître obscur, l’instinct, qui enseigne les ruses, prévoit les embûches, découvre en chacun le nœud, la fissure et se repaît des crachats mêmes comme de l’aliment amer de la haine. Le temps est à lui.
Il y avait aux Tilleuls un assez nombreux personnel: un laboureur, deux ménages de vignerons gagés à l’année et un vieux bonhomme, le père Pichard, que Mme Dupouy avait gardé par bonté et parce qu’il était sur la propriété depuis sa jeunesse. Pendant les grands travaux du printemps et ceux de l’été, cinq ou six journaliers servaient de renfort.
Mme Dupouy n’était pas enterrée depuis trois semaines que Crochard commençait déjà à faire des avances aux uns et aux autres. Saubat, un petit homme de cinquante ans, trapu, velu, qui avait des épaules épaisses et des bras de phoque, lui montrait une mine assez rechignée. Sa femme aussi, corpulente et courte, la tête serrée dans un madras brun, le rejetait du regard au seuil de la porte. Quand elle le voyait venir, elle remontait ses lunettes sur deux bandeaux de cheveux noirs mélangés de gris:
—Qu’est-ce que vous voulez?
Il faisait l’aimable:
—Michel ne vous a pas dit, Léontine, s’il avait besoin de tabac? Je vais au village.
Elle le rembarrait:
—Du tabac... Ce n’est pas la peine de lui en parler. Il sait bien y penser lui-même. Quand il en voudra, qu’il aille en chercher.
Il se retirait, avec cette politesse excessive des gens qui ne sont au fond que violence:
—Alors, c’est bien. A une autre fois.
Pour Pichard, qui commençait à trembloter, il tirait de son gousset une tabatière à queue de rat. Le bonhomme y plongeait ses doigts rapprochés pour prendre une prise, se mouchait salement, larmoyait un peu. Celui-là l’impatientait:
«Vieux gâteux!» marmottait-il intérieurement.
Mais il cajolait particulièrement un jeune ménage entré depuis peu. L’homme, Octave, se montrait ouvert et un peu bavard. C’était un grand gars osseux, bien planté, la figure maigre et les mains énormes. Le dimanche matin, il l’emmenait dans sa carriole. Devant la maison du buraliste, qui tenait en même temps café et débit, le cheval s’arrêtait; Crochard tapait dans le dos de l’autre:
—Je te paie le vin blanc!
Quand Octave rentrait, il trouvait sa femme qui n’était pas sortie de la cuisine depuis le matin. Elle était tout occupée de son ménage, d’une petite fille qu’elle nourrissait. Il lui racontait que Crochard avait dit ceci et cela. Mais elle ne riait pas:
—Encore un qui veut te monter la tête!
Elle paraissait plus clairvoyante que lui, cette Aurélie, une petite femme brune, de parole vive. On ne lui en aurait pas tant conté:
—Les hommes sont si bêtes!
Crochard pensait: