JEAN BALDE

LE GOÉLAND

PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e

Tous droits réservés

Il a été tiré de cet ouvrage :

3 exemplaires sur papier des manufactures impériales du Japon, numérotés de 1 à 3 ;
25 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 4 à 28.

L’édition originale a été tirée sur papier d’alfa.

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE :

Les Ébauches. RomanUn vol. in-16.
Prix des Annales : Le jeune roman en 1911.
Madame de Girardin.(Bibliothèque française)Un vol. in-16.
Mausolées. PoésiesUn vol. in-16.
(Couronné par l’Académie française, prix Archon-Despérouses.)
Les Liens. RomanUn vol. in-16.
La Vigne et la Maison. Roman. 19e édit.Un vol. in-16.
Prix Northcliffe 1923. (Prix Fémina anglais.)
La Survivante. RomanUn vol. in-16.

A la Librairie Sansot :

Ames d’artistes. PoésiesUn vol. in-16.
(Couronné par l’Académie française, prix Archon-Despérouses.)

Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1926.

Copyright 1926 by Plon-Nourrit et Cie.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

A MON FRÈRE
JACQUES ALLEMAN

au compagnon de toute ma jeunesse et à l’artiste qui sut associer, sous le ciel du Nord, à une noble architecture, la grappe de nos vignes et la pomme de pin de nos pignadas.

Avec ma tendre admiration
J. B.

LE GOÉLAND

« Et j’enviais le sort des oiseaux de passage. »

Jean de la Ville de Mirmont,
L’Horizon chimérique.

I

Le village d’Arès, posé sur le bord du bassin d’Arcachon, entre la grande nappe d’eau et les bois de pins, est habité par des pêcheurs et des résiniers. On y respire une odeur de mer et d’huîtres fraîches. A la marée basse, les longues pinasses des parqueurs jonchent une étendue désolée de vase qui rejoint l’horizon. Le ciel est parcouru de nuages marins et de grands triangles d’oiseaux qui le transpercent comme une flèche. Les couchers de soleil y sont beaux et mystérieux. Le globe rouge tombe derrière les ondulations des dunes boisées, dans l’océan invisible dont retentissent les jours de mauvais temps les coups lents et sourds.

Il y a cinquante ans, autour du château, une demeure massive et carrée, le village n’était qu’un ramassis de cabanes en planches et de miséreux. Aujourd’hui, de petites villas bordent le réseau des routes et des ruelles. Leurs galeries reposent sur des poteaux enguirlandés de glycine et de rosiers. Les maisons des pêcheurs mêmes, sous un toit en vieilles tuiles qu’on toucherait du front, sont d’une blancheur aveuglante au soleil d’été. La coutume veut que chacun les badigeonne à la chaux pour la Saint-Vincent. La parure d’une treille abrite la porte et le banc de bois posé sous un contrevent ; des grillages incrustés de coquilles, qui servaient autrefois dans les parcs aux huîtres, encagent les petits jardins où sèche la lessive et poussent dans un sable couleur de cendre quelques maigres choux.

Dans ce pays, les plus riches exploitations sont recouvertes par la mer. Il y a, au delà du chenal balisé de branches de pin, plus loin que la croix dressée en face du port, les parcs invisibles sur lesquels chacun reprend pied à la marée basse. Les huîtres y sont aussi nombreuses que les grains de blé dans un champ. Les travaux qu’elles réclament mettent en mouvement, d’un bout de l’année à l’autre, la fourmilière affairée des barques. Pour les pêcher, les transporter à terre et les rapporter, après le triage sur les chalands de la plage et dans les hangars, hommes et femmes, pareillement vêtus de vareuses et de caleçons, ne se lassent pas de prendre les rames ou de hisser sur leur pinasse une voile basse et comme besogneuse.

La pluie avait toute la nuit cinglé les maisons du côté de l’ouest et ce matin de février était gris et triste. Sylvain Picquey, sous un hangar, cherchait son ciré.

— Nous embarquons, dit-il à sa femme.

C’était un petit homme, alerte et sec, le fusil en bandoulière, une fourche sur l’épaule, enfoncé jusqu’aux cuisses dans de grandes bottes en caoutchouc. Son béret était baissé sur ses yeux perçants, un mouchoir noué autour de son cou. Il jeta sur son bras des poches en filet.

Devant la porte, sa fille Estelle allait et venait. Sylvain l’appela :

— Dis à ta mère qu’elle « s’en vienne ».

Devant la cheminée, Elvina coulait le café fumant dans une bouteille. Elle ne finissait pas de préparer le panier et tout ce qu’il fallait ; la cuisine était petite et basse, la femme était large, épaissie encore par une triple enveloppe de flanelles et de paletots. Elle glissa au fond de la gamelle un morceau de lard arrosé de graisse chaude que la poêle avait rembrunie.

Elle recommanda :

— Surtout veille que Michel ne s’écarte pas. La sage-femme a écrit dimanche que sa mère viendrait cette semaine. J’ai dans l’idée que ce sera cet après-dîner. Si ton père avait voulu me croire, il m’aurait laissée à la maison… Mais il est si mal raisonnable !

Elle s’éloignait, lourde et geignante, son panier au bras. Près du portillon, elle se retourna vers sa fille debout sur le seuil.

— Commence par laver le carreau, cria-t-elle de sa voix aiguë, que tout soit bien propre.

Dans le petit port, la mer descendante avait découvert une bande de vase. Une charrette entrée dans l’eau était arrêtée près d’une pinasse. Un homme, debout, prenant à deux mains des poches lourdes d’huîtres, les jetait à l’arrière de l’embarcation. Chacune s’écrasait avec un bruit sourd.

Un petit cheval bai, les genoux dans la mer, s’impatientait.

Michel, caché derrière un tas de brandes, regarde le port. Il y a, pour un enfant, une amère tristesse à voir s’apprêter le départ des autres. Ce jour-là précisément, il aurait tant voulu s’en aller. Il voit Sylvain, botté jusqu’au ventre, qui marche dans l’eau. Sa pinasse flotte à quelques mètres de la plage. Il la prend par derrière et la fait virer ; le voici qui glisse contre la jetée.

« Il faut que tu restes, » lui a dit Elvina. Si sa mère vient, pour une de ces mystérieuses visites qui le troublent jusqu’au fond de l’être, il doit se trouver à la maison. Ce sera comme tant d’autres fois : elle arrivera dans l’après-midi pour repartir presque tout de suite. Déjà il se voit, derrière l’église, épiant avec anxiété sur la grand’route cette silhouette dont la vue lui cause un saisissement.

Plusieurs pinasses, noires sur la mer chatoyante d’un clapotis gris, se sont éloignées. Sylvain aménage son embarcation. Le calibre vingt-quatre au canon rouillé est couché à portée de sa main au-dessous du bordage. Elvina, debout sur la jetée, lance de vifs coups d’œil sur le port.

« Si elle me voit, pense Michel, elle me dira de rentrer tout de suite pour aider Estelle. » Et il se dissimule derrière les fagots. Puisqu’on le laisse, il veut être seul ! Il ferme les yeux et imagine la longue journée : le vent de la nuit a dû secouer les pins ; il prendra la brouette sous le hangar et ira dans les bois ramasser les pignes tombées.

Les Picquey partent maintenant, la femme derrière l’homme, chacun sur son banc. Déjà se rapetisse la pinasse ailée d’avirons.

Michel a traversé la terrasse herbeuse où sèchent les filets. Il n’y a personne au-dessous de la tour, devant la petite maison du douanier. C’est l’après-midi, quand le soleil donne, que se chauffent sous sa galerie les vieux et les vieilles.

Il a hâte d’être dans les bois et le voici poussant la brouette sur la grand’route droite que les plus bordent des deux côtés. Estelle, qui lavait le carreau de la cuisine, ne l’a pas vu partir. Mais la chienne Soumise, bondissante, a secoué pour le suivre le portillon.

Parfois, sur sa droite, il aperçoit au bout d’une percée la nappe du bassin.

Il a laissé à la maison, accrochés à un clou, son béret et sa pèlerine. C’est un vigoureux garçon qui paraît au moins seize ans, quoiqu’il en ait seulement quatorze. Tête nue, il marche le front au vent. Sa blouse noire d’écolier, bouclée d’un ceinturon, est souillée de vase. Ses sabots s’impriment sur le dos uni de la route.

Un oiseau qui se lève fait dans les arbres son bruit d’ailes. Michel tourne vivement la tête et le suit des yeux. Trrri… trrri… c’est cette sorte de grive que les paysans appellent une tride.

Les fûts espacés des pins se rapprochent dans les lointains violets du sous-bois que tachent de roux les taillis de chênes. Une odeur de pourriture monte des mousses et des fougères orange froissées par la pluie. Michel ramasse sur le tapis d’aiguilles les pommes de pin. Il en remplit le creux de son tablier relevé dans son ceinturon. Lentement, il avance dans les fourrés d’ajoncs et de genêts tout argentés d’eau, dans les ronces qui raient de filets rouges ses jambes mouillées. Un grand calme imprègne cette solitude où l’on entend à peine, hautbois chuchotant, l’égouttement léger des broussailles ; quelques cloches d’un troupeau épars dans le pignada se sont éloignées, mais le vent venu de l’océan, précipitant par bonds sa course fougueuse, enfle comme un orgue le murmure qui règne dans la cime agitée des pins. Michel lève par moments les yeux, s’arrête et écoute ; c’est tantôt un bruit de vague qui déferle, alternant avec la rumeur décroissante d’un chant qui s’en va. Peut-être aime-t-il mieux encore les voix de la forêt que celles de la mer. Il se sent trempé, rafraîchi, tout abreuvé d’air. Un nuage passe au-dessus de sa tête. Il lui semble que s’agrandit sa joie d’être seul. De temps en temps, il revient vider sa charge dans un sac en toile de marin, percé près de l’ourlet d’œillets en métal. Les gros œufs d’acajou foncé, taillés à facettes, sont enduits de pluie et de sable.

Michel a arrêté sa brouette à côté d’un petit cours d’eau encaissé où traînent des herbes submergées. Il s’est assis sur un tas de bois. Les résiniers ont entaillé ces jours derniers les pins près du pied. La pluie a collé ces copeaux clairs jaspés de cire. L’enfant ne regrette plus la course sur l’eau qui eût été pour lui une fuite. La tentation de ne pas rentrer avant la nuit envahit son cœur : dans cette vie du bois qui le pénètre, fraîcheur, aromes, harmonie plaintive du vent, il sent à nouveau se gonfler sa peine. C’est une poussée de forces obscures. La colère court de fibre en fibre, le faisant, comme un jeune arbre secoué, frémir tout entier. Quelle revanche de se cacher ici jusqu’au soir : ainsi introuvable et inaccessible, si sa mère vient, il ne la verra pas.

Le ciel qui s’assombrit annonce une averse. Il ne craint pas d’être mouillé. Son estomac commence à crier la faim. Mais est-ce la peine de s’être enfui pour céder si vite ? Entêté, cherchant dans sa rancune un surcroît de force, il s’impose de dominer l’appétit qui bâille, bête tapie, au fond de son être.

L’ondée s’abat soudain sur ce pays comme un immense filet tiré jusqu’au sol. Michel s’est réfugié dans une hutte de brande qui semble une rousse pèlerine de berger, abritée de l’ouest. A l’entrée, deux pierres calcinées sont enfoncées dans un tas de cendres ; sous le chuchotement infini de la pluie, seul, assis sur la terre sèche, la tête penchée sur ses genoux joints, il se repaît de son amertume.

Les gens du peuple ne se gênent pas pour tout dire devant un enfant. Jamais Elvina, quand elle raconte l’histoire de son nourrisson, ne s’est demandé s’il pouvait l’entendre. En réalité, sans qu’il comprenne les choses jusqu’au fond, le sentiment qu’il en a est obscur et lourd. A l’école, dans les bousculades de la cour, quand a éclaté pour la première fois à sa face le nom de bâtard, il a seulement senti le feu de l’insulte. Quelle était cette honte ? Il ne savait pas. Mais au lieu de crier : « Ce n’est pas vrai, » il avait foncé et donné des coups comme si seule lui restait la force.

Aujourd’hui, sous le capuchon de brande où il se tapit, c’est tout le bois qui le protège. La longue pluie oblique l’enveloppe d’un cercle infranchissable. Il n’y a eu, pour le rejoindre, que la chienne dont il voit le dos couleur de blaireau aller et venir dans les ajoncs.

— Soumise, appelle-t-il.

Il jette ce nom deux ou trois fois, d’une voix qui s’irrite. La chienne, dressant ses oreilles, plonge dans ses yeux un regard presque humain ; affairée, le museau bas, dans les taillis ruisselants liés par les ronces, elle semble humer une piste invisible.


A cette heure, Estelle inquiète, bravant le grain, le cherche sur le port. C’est son lot d’être tourmentée. Il y a bien, entre ces enfants, une sorte de pacte, d’entente tacite, mais qui n’empêche pas Michel d’être souvent dur et injuste comme s’il prenait sur la petite compagne qu’il s’est asservie une sourde revanche.

Il ne voit pas cette fille de quinze ans, mince et gracieuse, coiffée d’un fichu croisé sur sa gorge, qui court de porte en porte.

— Michel… Michel…

Mais personne ne l’a vu passer.

Elle tourne la tête à droite, à gauche, jette de grands regards sur les prairies fouettées par la pluie :

— Mon Dieu, où est-il ?

Lui, cependant, couché en travers de la hutte, les coudes dans la terre, s’entête de loin dans sa révolte. Le temps s’éclaircit. Dans la céruse enfumée du ciel, une fissure se creuse, grotte d’argent vierge, d’où tombent des rayons blancs comme des feux de phare. Michel a passé sa tête dans l’ouverture de l’abri. Une ondée de vent filtré par les pins rafraîchit sa face. Le sous-bois respire. Mais comment la brise atlantique imprégnée de sel et d’un goût de larmes, passant et repassant sur lui depuis son enfance, n’a-t-elle pas encore lavé son sang de sa souillure !

Une voiture approche sur la route, cette carriole du boulanger qui cahote chaque jour son chargement de miches dans des chemins de sable et de bruyère. Michel, affamé, ne désarme pas. Il y a trop longtemps que sa mère le traite comme un enfant qui ne comprend rien. Il essaie de l’imaginer dans cette ville qu’il ne connaît pas. Où demeure-t-elle ? Comment se représenter sa vie puisqu’elle dissimule avec tant de soin ? Péniblement il rapproche des mots entendus, les bribes tombées sur sa route d’enfant égaré dans ces mystères impénétrables. Mais toutes ces parcelles se défont dans sa tête. L’aime-t-elle ? Ne l’aime-t-elle pas ? A-t-elle honte de lui ? Il sait qu’elle se cache pour le venir voir. Il y a donc une menace qui plane sur leurs têtes comme ces orages que l’on voit fondre, l’été, sur le clapotis moucheté d’écume.

Le ciel se fonce de nouveau au-dessus des cimes tordues par le vent. Il n’entend plus le grondement de la lande tant il est assourdi d’impressions confuses, submergé par des eaux amères qui remontent du fond de sa vie d’enfant, comme si tout ce qu’il a éprouvé, souffert, détesté, à se découvrir différent des autres, marqué d’une peine inexorable, cette âcre injustice déposée en lui s’éclairait d’une lueur d’angoisse. Pourquoi n’a-t-elle pas assez de confiance pour dire son nom ? Un mouvement de haine le soulève contre cette femme qui ne lui a jamais parlé de son père. Qu’est-ce que ces baisers, ces mots fuyants, quand il sent grandir la soif de son cœur ? A quatorze ans, poussé en plein vent, sauvage et épineux comme un chardon de la dune, comment se douterait-il que sa révolte n’est qu’un sursaut d’amour étouffé !

Quand elle est là, il baisse la tête et ne trouve rien à lui dire. Entre elle et lui, il devine tant de gêne, de silence, une convention muette de déguisement. O misère d’un exil obscur ! L’enfant qui n’a pas connu la tiédeur du nid en sent monter dans ses hérédités inconscientes la chaleur lointaine. Cette femme qui vient à de longs intervalles, quand elle l’embrasse, faisant bouger en lui tout un monde enfoui, le laisse agité d’un tumulte sourd qui ne s’apaise que peu à peu comme s’éloigne dans le gémissement des pins l’haleine de la mer.

Son humiliation, c’est aussi la crainte de lui paraître ignorant et mal élevé. A l’école où il s’isolait dans son mutisme, fermant son esprit et son cœur aux cris de la cour, il s’est toujours mis par le travail au-dessus des autres. Il lui semblait se hausser vers elle. Maintenant encore, s’il va chez le curé, l’abbé Danizous, qui lui apprend même le latin, peut-être espère-t-il, à force de savoir, changer quelque chose.

Dans la demi-torpeur qui le gagne, il revoit ce visage velouté de charme. Mais le temps est loin où ces visites lui laissaient une impression d’éblouissement. Il se souvient d’avoir senti à son approche un radieux orgueil, et quand elle l’embrassait, c’était comme une impression très lointaine de bonheur plus profond que toutes les joies.

Ah ! qu’il était alors ignorant, intact ! Les choses qui lui ont fait depuis tant de mal ne l’avaient pas touché. Maintenant encore, à travers ces nuées d’angoisse et de rancune que des jours plus proches ont amassées, il est des moments où le passé remonte, rayonnant, comme si renaissait en lui l’enfant qu’enchantait la grâce de sa mère. Vis-à-vis d’elle, combien les gens qui l’entourent paraissent grossiers ! Quelle différence entre le fausset d’Elvina et sa voix qui vous pénètre comme une musique ! Mais elle est lointaine, inconnue. Il semble que la faute qui l’entache, lui, ne l’ait pas touchée.

A plusieurs reprises, il s’est retourné au fond de l’abri. La faim pâlit un peu sa joue enfoncée dans les feuilles sèches. Le repos de l’enfance entr’ouvre ses lèvres. Soumise, lasse de tourner dans les genêts comme un tourbillon au pied d’une dune, a flairé son visage d’un museau humide. Puis elle s’est couchée en rond à ses pieds.

II

La gare d’Arès approchait. Laure baissa la vitre du compartiment : une rafale d’air pluvieux entra, le train s’arrêtait, ce petit chemin de fer économique qui traîne comme une chenille le long du bassin quatre ou cinq roulottes forées d’étroites fenêtres.

Près du hangar des messageries, aux abords encombrés de poteaux de mine et de futailles de résine, un vieil homme, le menton carré entre deux bajoues, balayait le plancher de sa charrette souillé de coquilles.

Comme la jeune femme passait près de lui, elle s’inclina légèrement.

Le vieux la regardait, les épaules pliées, relevant une tête massive coiffée d’un béret, une face romaine, couleur de cuir, aux orbites mangées par de gros sourcils, où des yeux de gélatine verdâtre étaient embusqués.

Au même instant deux hommes, qui transportaient une cage à claire-voie remplie de brebis, sortirent du hangar. C’était un employé du chemin de fer, marchant à reculons, et Laurent Biscosse qui fit sonner sa voix éclatante :

— Le voilà, ton colis !

La cage embarquée sur la charrette, le vieux tendit une tabatière en corne aussi veinée qu’une agate grise. Tout en parfumant son nez, Laurent pérorait :

— Ah ! bon Dieu, quand j’étais plus jeune !

Les trois hommes regardaient Laure qui s’éloignait sur la route bordée de platanes. Sa toque baissée couvrait ses cheveux. Elle marchait avec précaution, choisissant parmi la boue et les flaques d’eau la place de ses petits souliers qu’aucune tache n’avait maculés.

Laurent, sec et droit, qui avait à soixante-seize ans passés le coffre solide, haussait les épaules en parlant des femmes : « Celle-là, disait-il, était mignonne. » Avec son teint de poire duchesse et sa démarche un peu balancée, elle lui rappelait Fort-de-France, l’escale rêvée, où les belles créoles, une corbeille sur la tête, portaient elles-mêmes le charbon à bord. Le soir, on les revoyait en robe de mousseline blanche, faisant la salade d’ananas avec les marins. Les orangers et les citronniers étaient si épais qu’on ne pouvait les traverser. Ces souvenirs, accompagnés de mille vanteries, rallumaient le feu de ses yeux roux.

— Je disais, moi, à mon commandant, qui était un pauvre malade : tant que je suis bien portant, je veux m’amuser !

Laure n’entendait pas les grossièretés que son passage soulevait parmi les marins. Chaque fois qu’elle croisait quelqu’un, elle saluait avec un sourire. Sous la voilette, son regard rapide et doux surprenait comme une caresse. Il était bien vrai que ses yeux gardaient l’éclat des pays chauds et aussi la pulpe du visage, parsemée de taches duvetées, d’un brun de miel, qui rappelaient des rousseurs de fruit.

— C’est tout de même fort, disaient les gens, qu’on n’ait jamais su qui elle est !

— Moi, renchérissait à chaque occasion le père Milos, son menton de galoche tourné vers Picquey, je t’aurais cru plus fin !

C’était un vieux bonhomme, le béret tiré sur ses besicles, avec un nez de rapace encadré par une paire de favoris blancs. Comme il nourrissait pour Sylvain, soupçonné de lui avoir soustrait jadis une paire d’avirons, et encore une bouée avec sa cloche, de vieilles rancunes, sa bouche incisée sur des gencives dépourvues de dents laissait tomber des mots sarcastiques.

Sylvain faisait virer sa petite tête sur son cou d’oiseau :

— Je sais ce que je sais.

Autant dire qu’il ne savait rien. Curieux, sans doute, mais lâche au fond, et craignant de se compromettre, il n’avait jamais joué serré avec cette femme. Que lui importait ! quant à monter un soir dans le même train que l’inconnue, la suivre et voir où elle habitait, quelqu’un d’habile aurait pu le faire. L’idée en était venue plus d’une fois aux gens avisés ; mais Bordeaux semblait loin, et les marins, fort affairés sur leurs parcs en toutes saisons, ayant aussi en tête la pêche et la chasse, ne perdaient pas de vue leurs pinasses.

Tout le village répétait cent contes sur l’enfant. Ce n’était pas que les bâtards fussent rares dans ce petit pays, mais leur histoire n’intéressait pas : quelque retour de fête, l’aventure brutale que le peuple classe parmi les choses inévitables.

Il en allait tout autrement pour le nourrisson d’Elvina. Chacun flairait un roman d’amour comme on en lit dans les feuilletons. Les précautions de la sage-femme, Mme Chautard, qui pinçait sa bouche à chaque question, il ne faut pas demander si cela fit parler. Cette accoucheuse établie à Bordeaux plaçait des enfants dans le pays. Mais elle ne s’était jamais entourée d’un si grand mystère. Elle-même avait un matin de novembre apporté le petit. On la regarda descendre du train, le paquet blanc couché dans ses bras. Puis le bruit courut que l’épicière, Mme Lalande, l’avait mise en rapport avec Elvina.

C’était, comme chacun s’en souvenait, l’hiver où un terrible raz de marée ravagea la côte. Mais il y eut un malheur pire. Les pluies gonflaient ces filets d’eau douce qui filtrent vers le bassin au milieu des pins. On commença de dire que les « doussains » allaient faire mourir les huîtres. Elles étaient devenues belles et grasses ; puis, tout à coup, les pauvres, les voilà mortes ! Il en périssait des milliers par jour. Les pêcheurs, rassemblés sur le port au retour des parcs, se lamentaient chacun avec ses jurons ; mais, entre tous, Sylvain s’emportait et criait misère comme si on lui eût retiré le pain de la bouche.

Sa femme et lui avaient du mal à élever leurs deux enfants. Quand ils s’étaient mariés, ils n’avaient qu’une pièce d’argent blanc en poche ; et Elvina une seule chemise qu’elle lavait les jours de soleil et faisait sécher sur-le-champ. En ce temps-là, le boulanger inscrivait encore sur son ardoise le pain à crédit. Le monde, disait Elvina, n’était pas dur comme aujourd’hui. Sylvain se fût contenté de se louer au jour le jour pour la pêche et de braconner dans la forêt : il était au fond fantaisiste comme un Gascon. L’âpreté ne lui vint qu’avec les écus.

On disait de lui qu’il savait parler aux « messieurs ». Un jour, à Arcachon, le prince de Monaco le reconnut : Sylvain l’avait un soir servi à table, dix ans avant, alors qu’il achevait son service sur le Travailleur, un vieux bateau venu pour l’inauguration des docks de Bordeaux. Le prince, qui était bel homme, pas plus fier qu’un autre, et ami du peuple, l’avait amené au casino, tout mal ficelé qu’il était, pieds nus, son vieux jersey troué au coude, et avait même exigé que Sylvain fût seul à le servir dans un grand banquet que le Yachting Club lui offrait le soir. « Mais, mon prince, je suis trop sale ! — Cela me plaît comme cela. » Tout au moins Sylvain s’en vantait, et aussi de ne s’être laissé manquer de rien, au point d’avoir bu avant le petit jour quatre ou cinq bouteilles de Cliquot sans se douter qu’il était traître, parce que le champagne n’est pas comme ces vins qui noient l’estomac.

C’était un petit homme desséché, plus vif que le feu, leste d’allure, la bouche insidieuse et tordue comme une vipère, et qui avait autant de tours dans son sac que de vieilles cordes dans sa voilerie. Actif, à la manière des marins qui dorment d’un œil, se règlent sur le ciel et sur la marée, et n’ont jamais deux journées pareilles, il passait volontiers une nuit blanche pour poser un piège. Si une loutre mangeait le poisson dans les réservoirs du château, il était à parier que Sylvain, et seulement en deux ou trois jours, saurait au juste d’où venait la bête et sur quelle écluse il fallait l’attendre : en toutes choses un Gascon renforcé, sec et léger comme un oiseau, la langue dorée, les rancunes longues, flattant les riches et amassant contre eux sa bile et son fiel.

— S’il ne m’avait pas écoutée, nous n’aurions pas de pain à manger, disait Elvina.

Cette grosse femme, la face ronde comme une lune, poussait les affaires. Leur voisin, le père Milos, qui aimait les cartes, le cabaret, et tétait sa pipe sur le port du matin au soir, laissait se perdre deux ou trois parcs. Le meilleur se trouvait à gauche de la croix. Elle lui en avait sous-loué un morceau. Il avait fallu acheter sou par sou les tuiles, la chaux et le matériel. C’était à ce moment qu’Elvina qui nourrissait sa petite Estelle avait pris Michel.

Il y avait quatorze ans que ces choses s’étaient passées. On racontait encore qu’Elvina touchait des mille et des mille. Chacun sait que l’imagination populaire voit souvent des bœufs là où il n’y a pas même un œuf. En réalité, à force de travailler nuit et jour et d’user leurs mains sur les rames, les Picquey s’étaient tirés de la misère. Ils posaient maintenant huit mille tuiles dans le parc qu’ils venaient d’obtenir, près de l’île-aux-Oiseaux ; et ils avaient aussi leur maison, deux embarcations effilées, une vieille et une neuve, passées au goudron, avec le mât, la voile, les grands avirons et le grappin au bout d’un fort câble : tous ces appareils s’accumulant la nuit dans la voilerie, sorte de hangar près du bassin, où les paquets de filets étaient accrochés aux cloisons de planches. Leur fils aîné, Justin, achevait son service sur un croiseur. La petite Estelle, qui avait fait sa communion avec Michel, restait maintenant à la maison. Mais la vie et les choses s’étaient transformées sans qu’Elvina en sût davantage que le premier jour sur la mère de son nourrisson.

— Pourvu qu’elle paie ! disait Sylvain.

Il se moquait pas mal du reste, en homme qui ne voulait connaître, quoi qu’il arrivât, que la figure des pièces de cent sous.


Elle allait, la tête baissée, luttant avec peine contre la bourrasque, un grand vent souple qui l’enlaçait de la tête aux pieds. Des deux côtés de la route, on ne voyait que des pacages et la lisière des bois de pins. Comme elle avait une démarche pleine de grâce, avec des arrêts, des hésitations, il lui fallait deux ou trois fois plus de temps pour arriver jusqu’au village que n’en aurait mis une Arésienne au pas rapide.

Elle avait porté plusieurs fois la main à sa toque, retenu les pans de son long manteau battant les chevilles. Loin de s’alarmer des regards qui, tout à l’heure, la dévisageaient, elle ne pensait qu’à l’averse proche, tournant vers l’ouest, où de grands nuages bas absorbaient le jour, son visage à moitié caché dans les fourrures.

Le charreton du commissionnaire passa près d’elle. L’homme, assis sur la cage à claire-voie, sa blouse blanchie par les lavages pavoisée de pièces gros bleu, conduisait un vieil âne habillé de bourre. Il frappa avec les cordes les reins misérables rayés de la croix :

— Hup, hup…

Un petit trot saccadé secoua dans la charrette le lot de brebis : les unes couchées en travers dont dodelinait la tête busquée ; deux autres debout, écrasées contre les barreaux, leur toison tremblant sur les jambes grêles.

Maintenant elle était de nouveau seule sur la route : « Quel temps ! » pensait-elle. Mais elle n’avait pas le choix des jours. Puisque son mari était à Paris, pour un de ces voyages d’affaires où elle se refusait à l’accompagner, il n’y avait qu’à marcher contre pluie et vent. Aussi allait-elle, poussée par une force que son cœur même ne connaissait pas. Où était la créole indolente qui restait parfois étendue sur un divan des journées entières, et que son mari, quand il rentrait, enveloppait d’un sourire presque paternel comme si elle eût été une enfant. Il y a une honte secrète pour les femmes dans l’aveuglement de ceux qui les aiment. Elle revoyait les yeux de Marc : dans ce visage brûlé par le surmenage, et qui, jeune encore, lui avait toujours paru vieux, la vie du cœur concentrait sa flamme voilée. On lui disait, à l’époque de son mariage, qu’elle avait un bonheur extraordinaire d’épouser un homme d’élite. Elle en était alors excédée. Maintenant l’idée de le perdre faisait courir en elle un frisson. N’était-il pas son refuge et son seul appui ? Elle ne voyait pas la corruption profonde du mensonge. Il n’y avait à ses yeux qu’un mal : celui de souffrir ; elle en avait pour elle et les siens une horreur instinctive qui étouffait toutes les autres voix, lui inspirant des efforts cachés dont personne ne l’eût crue capable. Ce jour-là encore, à mesure qu’elle avançait dans le grand vent, elle avait l’impression confuse d’accroître un mérite qui l’élevait à ses propres yeux.

Tout à l’heure, bercée par les secousses amorties du train, elle avait longuement songé à Michel. Que ce petit était difficile ! Mère, elle entrevoyait l’instant redoutable où l’enfant commence à comprendre. Ce que l’instinct réclamait en elle, c’était une sorte d’union muette ; un amour sans yeux, sans voix, sans oreilles, refoulé dans l’ombre qui lui fut assignée par la destinée. Elle songeait à la petite maison des Picquey ; à la voir si chétive, avec le plafond d’une treille sur sa galerie, qui aurait pu croire que c’était là le but de son voyage, l’asile qui cachait son secret tragique ? Qu’une étincelle s’en fût échappée, l’incendie aurait ravagé sa vie tout entière comme court, dans l’étendue haletante de la lande, le fléau du feu.

Elle se souvint que, toute jeune femme, elle rêvait la nuit de lettre anonyme. Mais, au fond même de ce cauchemar, elle se réfugiait dans un sentiment de confiance étrange. Les illusions d’un esprit puéril répandaient aussi sur l’avenir un jour favorable : le petit grandissait ; il serait un homme. Quelle mère, pensant à son fils, l’admirant d’être grand, fort, beau d’intelligence, ne se sent portée par une foi aveugle en son étoile ? N’était-ce pas un prodige que toutes les circonstances se fussent rencontrées pour le doter d’un fonds de santé et d’instruction ? Elle croyait entendre les recommandations de la sage-femme. « Faites-lui d’abord un tempérament. Les gens qui se portent bien sont toujours heureux. » Cela avait été la chance de Michel, en même temps qu’il grandissait chez de braves gens, d’être pris en affection par le curé, l’abbé Danizous. Que l’enfant fût instruit par ce jeune prêtre, distingué, savant, qui avait montré tant de réserve, n’était-ce pas d’un heureux augure ? Tout en évitant de le rencontrer, parce qu’elle éprouvait vis-à-vis de lui des sentiments mélangés de honte, de pudeur et d’inquiétude, gardant d’ailleurs de l’unique visite qu’elle lui avait faite une impression lourde et pénible, Laure se reposait dans la pensée que l’abbé pousserait son fils. Pourquoi cet enfant, aussi bien qu’un autre, ne pourrait-il atteindre aux places les plus hautes ? Combien d’hommes étaient simplement fils de leurs œuvres, pour reprendre une expression qu’elle méditait naïvement, en tirant la jouissance d’être rassurée. En un temps où il est convenu de dire que l’intelligence peut atteindre à tout, il n’est guère de gens sans expérience, de femmes surtout, qui ne vivent dans l’espoir du miracle ; rien n’étant plus propre d’ailleurs à entretenir cette illusion que l’incertitude même d’une destinée difficile, obscure, dont on ne peut sortir que par un mérite extraordinaire.

Maintenant encore, dans la solitude de cette route vide, des idées heureuses l’accompagnaient. Michel, du moins, n’aurait pas souffert. Quel reproche pourrait-il lui faire, alors qu’elle avait de loin veillé sur lui, le sauvant de l’abandon, de la misère et des duretés qui sont le lot des enfants que nul ne veut reconnaître. Son fils, même sans foyer, exilé de son milieu naturel, était celui qu’elle avait porté ! Il restait au centre de cette vie secrète où sommeillent les tendresses engourdies et les vieux remords. Le sourire au coin de sa bouche s’approfondissait, creusait un pli triste.

— Qu’il réussisse ! qu’il soit heureux !

La demeure des Picquey se trouvait à une centaine de mètres du port, derrière des cabanes entre lesquelles s’enchevêtraient des ruelles et de minces jardins grillagés. La jeune femme chercha le loquet du portillon.

L’endroit formait une cour avec un entour de hangars où l’on rangeait le bois et triait les huîtres. Le figuier d’un jardin voisin penchait par-dessus la clôture un bras vigoureux sur la petite aile en planches où logeait Michel, et qui avait été ajoutée en équerre au bout de la galerie. Une odeur de mer imprégnait le vent. La dépouille rousse d’une macreuse se balançait à un clou contre la maison.

C’était une masure crépie à la chaux, encapuchonnée de son toit de tuiles, rabattu très bas, rapiécé et feutré de mousses, que précédait le plafond ensellé d’une treille posée sur des perches. Quand Laure frappa, Soumise, jaillissant du bûcher avec des bonds, des abois de colère, l’encercla d’une ronde de jeune chienne. Elle se pencha pour la caresser : « Là, là, laisse-moi. » Mais Estelle entr’ouvrait la porte.

— Michel ?

— Il est là, madame, il vient de rentrer.

Comme il ne s’était pas levé tout de suite, elle le surprit, devant la table nappée d’une toile cirée, avalant en hâte une bouchée de pain qui gonflait sa gorge. Il recula sa chaise et se mit debout. Sous le plafond bas, elle eut un léger saisissement à le voir si grand. Il avait maigri. Son visage, creusé par la croissance, rapportait des courses en plein air un reflet de vie sauvage et de liberté. Elle eut l’impression que ses yeux s’étaient élargis.

— Tu ne m’attendais pas ?

Les deux enfants restaient interdits comme si son entrée venait d’interrompre une explication. Estelle, gênée, détournait la tête dans le demi-jour pour cacher ses yeux enfiévrés et ses joues brûlantes. Qu’avait fait Michel ? Pourquoi s’était-il caché dans le bois ? Quand il avait ouvert la porte, à le voir paraître affamé, le visage ruisselant de sueur et de pluie, haletant d’avoir couru deux ou trois kilomètres avec la brouette, elle n’avait pu se contenir. Tout en posant sur la table une soupière couverte qu’elle gardait chaude au milieu des cendres, ses petites mains brunes tremblaient de colère.

— Oui, je le dirai.

— Laisse-moi tranquille.

La mauvaise humeur de Michel ajoutait encore aux griefs accumulés depuis le matin. Adolescente, elle sentait vibrer des nerfs de femme qui a attendu, battu le pays, inventé le pire et qui, prête à sangloter de joie, éclate en reproches. Laure ne paraissait pas s’en apercevoir. Elle avait attiré Michel près de l’humble fenêtre et mis ses deux mains sur ses épaules. Il baissait le front. Elle lui souriait.

— Embrasse-moi.

Elle le regardait avec un mélange de joie, de crainte et d’étonnement. Il avait les cheveux mouillés et sentait le bois. Quand elle le serra dans ses bras, avec son tablier tout souillé de boue, elle crut respirer un âcre parfum de terre et de feuilles mortes.


Comme les Picquey n’étaient pas rentrés, Laure accompagnée de Michel alla sur le port avant de repartir. Le flot approchait, sans qu’on pût distinguer les barques, et le lit du chenal n’était encore qu’un sillon de vase. Un vol de bernaches errait au-dessus de ce désert, volant bas, rasant de leurs ailes les boues irisées. Le ciel gardait la couleur des bourrasques grises. Mais une étroite lagune d’un jaune de soufre, étirée au couchant par-dessus les dunes, glaçait la vase d’un reflet fragile et phosphorescent.

Laure s’arrêta un moment sur le port, pénétrée et comme retrempée par cette haleine de la mer, par ces odeurs de goémons et de coquillages, par cette impression de nature sauvage et solitaire dont l’atmosphère était imprégnée. Ce qu’elle éprouvait ressemblait à la joie d’être transportée dans un monde vierge. Ses yeux cherchaient les yeux de Michel, mais il regardait vers la lisière douteuse de l’eau, les jambes écartées et les mains aux poches, son cache-nez flottant.

— Tu es heureux ici ?

Il fronça ses sourcils et baissa la tête.

— Qu’est-ce que tu as ? reprit-elle de sa voix persuasive qui donnait un accent de douceur aux mots les plus simples. Regarde-moi donc ! Tu ne me réponds pas. Aimerais-tu mieux vivre enfermé dans un collège, comme les enfants qui travaillent du matin au soir ?

— Oh ! non, non.

Il parcourut des yeux avec une sorte de passion violente le ciel et la mer, merveilleuse arène des chasses et des pêches qui était son seul univers.

Sur la route, entre les jardinets serrés devant les maisons, il se tut encore, redoutant d’être entendu par les gens occupés à trier les huîtres. Un énorme chêne-liège, derrière une grille, enténébrait l’angle d’un carrefour. Mais un peu plus loin, dans le découvert d’un chemin de traverse qui filait au milieu des prés et des pins, leurs voix s’élevèrent : celle de Michel, amère et rageuse, coupée de sanglots.

— Si je te promets, suppliait Laure, que je te répondrai plus tard, que tu sauras tout ?

Et en disant ceci, peut-être, comme tant d’autres femmes, cherchait-elle seulement à éluder la difficulté, à gagner du temps.

Mais l’enfant ne voulait rien entendre ; secoué par une explosion de larmes, de colère, il confessait enfin ses rancunes :

— Voici… Tous les gens d’ici ont un nom. Moi, je n’en ai pas. Je suis resté six ans à l’école. Les autres enfants me criaient : bâtard… Je les ai battus. Partout où je vais, chez le boulanger, chez l’épicière, ce sont des mots et des réflexions. Bâtard ! Bâtard ! Ce matin encore… Mais je suis allé dans les bois avec la chienne, pour ne voir personne. Il a plu, j’ai ramassé un sac de pignes. Seulement j’ai eu faim et je suis rentré. Je pensais bien que vous viendriez. Mais il faut me dire mon nom ou m’abandonner tout à fait. Je n’ai plus besoin que l’on paie pour moi. Qu’est-ce que cela me fait ? Je sais ramer. Si Picquey ne veut pas m’emmener aux parcs, il y en a d’autres qui m’embarqueront. J’ai quatorze ans, je peux travailler.

Il marchait vite, le souffle coupé.

Un cheval qui pacageait s’approcha d’une clôture pour les voir passer. Laure, tremblante, regardait Michel. Pour la première fois, il lui montrait un visage où de vraies larmes avaient coulé, le visage d’un enfant qui a reçu et donné des coups, et sur lequel sa propre faute s’inscrivait en marques brûlantes. Ses yeux étaient agrandis et ses joues creusées. Il avait vieilli en quelques minutes.

— Pourquoi venez-vous sans qu’on le sache ? Vous pouvez bien me le dire, à moi !

— Non, répliqua-t-elle, d’un ton de prière, en s’interrompant pour l’embrasser, non, je ne le peux pas. Veux-tu que je sois la plus misérable des femmes à cause de toi ?

— Mais pourquoi… pourquoi ?

Devant ces dangers incompréhensibles, ce monde obscur de gens inconnus qui pesaient de loin sur sa vie, et dont il ne fallait attendre, semblait-il, ni pitié, ni pardon possible, une détresse profonde l’envahit, le sentiment d’être infiniment petit, impuissant, perdu dans ses larmes ; et comme amolli par cette source de souffrance qui coulait au fond de sa poitrine, il se serra contre sa mère et lui prit le bras. Cette pression muette la troubla plus que n’avait fait sa colère.

— Tu te tourmentes, lui dit-elle, d’une voix apitoyée, en posant la main sur sa tête. Il ne faudrait pas tant réfléchir. Plus tard, quand tu sauras ce qu’est la vie…

Ne parlons plus de cela, reprit-elle avec épouvante. J’ai fait pour toi ce que j’ai pu. Ne parle de moi à personne, jamais, je te le demande, jamais !

Il leva vers elle des yeux dilatés.

— A qui voulez-vous…

Sa voix se brisa dans un silence qui était l’aveu désespéré de sa solitude.

— Non, et non, cria-t-il soudain, avec tant de révolte qu’elle mit d’un geste rapide la main sur sa bouche.

C’était la première fois que surgissait entre eux le grondement profond des forces en marche, douleur, remords, revanche mystérieuse de la nature ou de Dieu même qui a longuement attendu son heure. Une ombre de fatalité plana sur le groupe noué de ces deux êtres ; sur la main gantée qui s’efforçait de bâillonner une bouche d’enfant enfiévrée de rage.

Leurs têtes se touchaient dans le crépuscule. « Tais-toi, Michel ! » Mais il continuait de parler d’une voix basse et précipitée, avec ces mots incohérents des enfants qui ne savent pas expliquer leur cœur ; ainsi foncent au hasard, à droite, à gauche, les jeunes bêtes qui se délivrent de leur fougue par des coups de tête.

C’était l’heure où il aurait voulu dire qu’il détestait tous les gens au monde, connus et inconnus, parce que tous l’avaient humilié, et qu’il eût aimé se venger de tous. Il sentait d’une manière confuse qu’elle seule trouvait grâce, comme si elle était une partie de lui-même, la plus chère, la plus précieuse, qu’il aurait défendue jusqu’à en mourir.

— Jamais je n’ai parlé de vous à personne ! protesta-t-il.

Un spasme de colère tordit ses épaules. Mais, comme toujours, les mots se dérobaient, les vrais mots pour dire ce qui était remué au fond de lui-même : pudeur, jalousie, appel obscur vers la vie normale. C’est le grand malheur, quand on souffre, de ne montrer de soi qu’une grossière image. La douleur a des contractions qui déforment la source des larmes.

— Écoute, lui dit-elle, d’une voix pénétrante, en le pressant contre elle, aie confiance en moi, il y a des choses que je ne peux pas dire. Ne t’inquiète pas. Quoi que tu veuilles faire, tu n’auras rien à me reprocher.

Il eut l’impression qu’elle lui échappait. « Ce n’est pas cela ! » pensa-t-il, comme dans un éclair. Mais elle l’entraînait vers la gare, le train arrivait.

Le fuseau de lumière jaune se décolorait au couchant par-dessus les pins. Un timbre vibra. Les talus de fougères s’embrumaient de vapeurs violettes. Sur le quai encombré de fûts et de caisses d’huîtres, des groupes épars dans le crépuscule eurent un mouvement d’attention que Laure ne remarqua pas. Il lui fallait à l’instant de la séparation se convaincre elle-même que l’enfant n’avait pas de raison d’être malheureux. Elle avait pris sa tête dans ses mains. Il fermait les yeux. Et comme il cédait enfin, lui offrant avidement son visage altéré de Tarcisius qui cache une hostie, elle lui souffla dans l’oreille la phrase dérisoire par laquelle s’exprime l’éternelle contradiction de tant d’autres femmes :

— Surtout ne te fais pas de chagrin !

III

— J’ai dans l’idée qu’elle sera venue ! répéta pour la dixième fois Elvina qui s’interrompit de ramer.

— Nage, nage ! riposta son mari assis devant elle, sur le banc de bois qui servait de coffre.

Les deux paires de longs avirons bagués de cuir recommencèrent à battre l’eau grise.

Ils revenaient, à la mer montante, du grand parc qu’ils avaient aménagé près de l’île-aux-Oiseaux. La marée ayant reflué vite, à cause du gros temps sur l’océan, à peine avaient-ils pu pêcher une heure. Tout un voyage, une longue attente sous la pluie pour rapporter quelques milliers d’huîtres : une cinquantaine de poches en filet, les panetières, gonflées de coquilles et entassées toutes vaseuses et barbues d’algues dans l’arrière recourbé de l’embarcation.

L’horizon derrière eux était encore d’un gris de fumée. Une rafale se levait. Les rayures de la pluie s’effacèrent sur le clapotis.

Autour de ce rond miroir d’eau, le bassin d’Arcachon, un cirque sinueux profile ses lisières de pins et de sable, boursouflées de dunes, les unes boisées, d’un vert de bronze, d’autres sauvagement nues, aux crêtes d’argent rose, couleur de désert. Partout un océan de silence et de solitude. Les petits villages de pêcheurs ressemblent à des vols d’oiseaux de mer posés sur la plage.

L’embarcation des Picquey était pareille à toutes celles qui, à cette heure, revenaient des parcs aux huîtres : une longue et étroite pinasse cambrée comme un arc. Ses pointes aiguës rappelaient les pirogues des anciens pirates.

Elvina ramait par petits coups. Ses hanches roulaient entre ses grandes bottes en caoutchouc et le cordon noué autour de sa taille. Sous sa « bénesse » noire, cachant sa tête et ses épaules, ses yeux gris brillants regardaient vers la croix lointaine.

Tout à l’heure, Sylvain et elle s’étaient disputés pour une de ces paires de patins en bois que les pêcheurs chaussent sur le parc et qui avaient été oubliés : l’homme prétendant qu’Elvina devait s’en charger, qu’il lui avait même recommandé de les mettre à bord ; celle-ci, furieuse, ripostant qu’elle était fatiguée « d’avoir de la tête pour tout le monde ».

— Tu aurais bien pu embarquer seul. Il n’y avait pas tant d’huîtres à jeter !

Il ne répondait pas.

— Si elle est venue, et que nous arrivions trop tard pour la voir, ce sera ta faute !

Sylvain se taisait obstinément.

— Tu ne veux pas répondre ?

C’était sa manie de le harceler jusqu’à ce qu’il criât à son tour, plus fort qu’elle, entremêlant à ses propos des grossièretés qu’on n’eût point attendues de ce petit homme qui savait si bien cajoler les riches. Tout en manœuvrant contre son vieux jersey ses longs avirons, Sylvain disait qu’il n’était pas aux ordres de cette femme. Après tout, à bien compter, que gagnait-il à la servir ? Pas même de quoi payer l’usure des sabots. Ne lui avait-il pas fait plus de cadeaux qu’il n’avait reçu de bonnes pièces ? L’autre hiver encore, cette peau de loutre, une si belle peau, et douce, et épaisse, longue comme ça — il s’arrêta de ramer pour étendre le bras — la queue bien fournie, qui valait de l’or, et pour laquelle c’était tout juste si elle lui avait donné cent sous.

— Madame, avait-il failli répliquer, j’aime autant que vous ne me donniez rien.

Qu’on ne lui dise pas qu’elle était bonne ! C’était lui, Sylvain, qui n’avait été que trop généreux. Quand il lui offrait des soles, du gibier, c’était toujours la fleur de beauté. Il ne tarissait pas en descriptions de ces pièces fabuleuses dont il s’était dépouillé pour elle, sur lesquelles sa voix s’attendrissait encore après si longtemps, et qu’un prodige de multiplication lui représentait chaque fois plus grosses, plus nombreuses, et d’un plus grand prix. L’idée qu’il lui avait fait des cadeaux pareils exaltait chez ce petit Gascon sa folle vanité, ce désir de briller qui le faisait haïr des autres pêcheurs, et ce vieil instinct de réclamation qui pousse tout homme satisfait de soi à se plaindre de n’avoir pas reçu en profits ni en reconnaissance la plus petite part même de ce qui lui est dû.

L’ingratitude d’une femme perdue, leur obligée, qui ne savait pas reconnaître leurs inestimables services, était un sujet sur lequel le mari et la femme se trouvaient d’accord, le prétexte favori de leurs doléances. La cupidité de l’un et de l’autre était comme un sol avide où disparaît l’eau. Mais la mauvaise humeur d’Elvina l’emportait sur son sentiment véritable. Tout en ramant, sa « bénesse » baissée contre le vent, elle criait dans son patois qu’il ne s’agissait pas de ces histoires mais des affaires du petit qui ne valaient plus rien. Qui serait capable de les montrer ? Qui penserait à faire le compte des culottes trop courtes, des chaussettes déchirées et des vieux sabots ?

— Si elle est venue, elle va repartir par le train de cinq heures et demie. Nous n’aurons même pas débarqué. Cela ne lui coûterait pas beaucoup d’envoyer une lettre, mais il y a sans doute quelqu’un qui l’espionne.

Un vol de poules d’eau se levait à droite de l’embarcation. Sylvain les suivit de ses petits yeux vifs. Il avait un regard d’oiseau enchâssé dans des plissures malicieuses. Son grand nez humait de loin le vent et la chance. Dans ses sèches joues tannées, au poil fort, l’encoche de deux rides creusait la mâchoire.

Il cracha dans l’eau.

— Ce sont ses affaires !

Son avis était qu’il devait y avoir sous roche quelque grosse anguille. Il le fallait bien pour que la femme-sage ne se décidât pas à ouvrir son bec.

La voix d’Elvina eut un brusque éclat :

— Ces personnes sont payées pour se taire. C’est leur intérêt.

Et d’un ton plus bas :

— Je vois bien, moi, que ce petit souffre. Il y a des jours où il vous regarde comme un innocent. Ce n’est pourtant pas qu’il manque de rien. Mais où qu’il aille, il trouvera toujours des gens pour lui faire affront. Si cette femme avait un vrai cœur de mère, elle ne resterait pas des trois et quatre mois sans donner un signe de vie. Je m’étonne même qu’elle ne l’ait pas mis à l’Assistance. Elle aurait été bien tranquille. Il y a deux ans, quand le petit a été malade de la rougeole, elle n’est pas venue. Moi, si j’avais été à sa place, je n’aurais pas eu honte de mon enfant.

Une barque voilée passait près d’eux dans un bruit d’eau fendue par l’étrave.

— C’est Albin, dit Picquey, il a dû pêcher aux Jacquets.

Mais Elvina, courbée sur les rames, s’entêtait dans son idée fixe :

— Dis, Sylvain, qu’est-ce qu’elle va répondre le jour où le petit lui demandera qui est son père ?

Il haussa les épaules.

— Qu’est-ce que tu veux que cela lui fasse !


Retour des parcs toujours pareil. La fourmilière noire des pinasses a laissé derrière elle la croix dressée en face du port, le pied dans l’eau grise. La marée recouvre lentement les vases. La nappe couleur de nuage s’est insinuée entre les plaques de joncs roussis. Tout à l’heure, une odeur de marais montait de la boue où criaillaient, balles de neige dans la bourre d’herbe, une nuée de mouettes. Maintenant la morne étendue, avec ses barques à sec, ses grappins épars, s’abîme peu à peu dans une vivante métamorphose.

Quelques pétroleuses ronflent et vont décrire avant de mouiller des courbes rapides. Le petit port, avec sa tour, son clocher d’église, et ses cabanes posées sur le sable, aspire de loin tous ceux qui reviennent. Le vent souffle dans les voiles basses. Au milieu des lagunes vaseuses où le couchant allume quelques œillets d’eau, le chenal est une couleuvre d’argent qu’encombre le défilé besogneux des barques. Entre les pinasses et la jetée où la marée jette quelques éponges d’une écume rousse, c’est un va-et-vient continuel de charrettes, de pêcheurs bottés qui marchent dans l’eau.

Sous la galerie du poste de douane, les vieux retraités n’ont pas de plus vif plaisir que de voir passer les femmes qui reviennent, profilées dans le crépuscule sur la longue bande pierreuse ; procession où les plus lourdes, rappelant ces courges rondes et roulantes qui servent de bouées, alternent avec les fines et souples parqueuses. Celles-ci, quand elles surgissent, chargées de leurs paniers, des râteaux de parc, causent une sorte de saisissement, telles de petites déesses marines.

Les nouvelles volent plus vite qu’un oiseau de mer sur ces ports, où l’esplanade plantée de piquets et d’acacias rongés par le sel est une sorte de forum rustique. Elvina, traînant son bagage, n’avait pas fait dix pas sur cette terrasse qu’elle était arrêtée par un vieux bonhomme, son compère habituel, le père Milos, qui, sans cesser de téter sa pipe, et avec un plissement narquois des paupières, se donnait le plaisir savouré à l’avance de lui causer une contrariété : Elle avait eu « de la visite ».

— C’est la faute de Sylvain, j’en étais bien sûre ! commença-t-elle de se lamenter.

Comme Michel rentrait un peu plus tard, hors d’haleine, après une course à travers les prés, il aperçut la grosse femme assise sur son charreton, une guide en corde dans chaque main, descendant vers la plage au trot de son âne. Il fallait encore, avant le souper, ramener sous le hangar le chargement d’huîtres. Quels que fussent les événements et les querelles qu’on aurait ensuite à vider, ceci ne pouvait pas être retardé.

Michel passa en courant devant la cuisine éclairée et entrevit à travers le rideau Estelle penchée, suspendant la bouilloire à la crémaillère. Une lampe de cuivre éclairait la table jonchée de pelures d’ail légères comme des pétales de parchemin. L’enfant se détourna, le souffle court, sans s’arrêter devant la porte.

Sa chambre se trouvait dans la petite aile de la maison, avec une fenêtre qui ouvrait au bout de la galerie. Mais il y avait sur un côté de la cour, adossé au hangar dans lequel on triait les huîtres, un appentis où Sylvain rangeait le bois et la brande. Il s’y jeta comme se cache pour souffrir une bête traquée.

Ce coin obscur sentait la sciure, la forêt, le bois frais coupé. Personne ne songerait à le chercher là. Il s’abattit sur le chevalet qui servait à Sylvain pour scier les souches. Son cœur sautait. Il était malade d’humiliation. Il cachait dans ses mains sa figure brûlante des baisers qu’il avait reçus. Non, il ne pardonnait pas à sa mère ; il lui en voulait pour ses mots vagues, ses fausses promesses, en même temps que le révoltait une injustice contre laquelle il ne pouvait rien. Qu’était-ce que ces dangers dont elle lui parlait ? Quels étaient ces malheurs dont il serait cause ? Il avait la sensation horrible pour un enfant d’être environné d’ennemis et de gens méchants. Lui aussi détestait tous ces inconnus. Il aurait voulu ne plus voir personne. Puis ses pensées se brouillèrent et il pleura sans plus savoir si c’était de rage ou de désespoir, à flots, un déluge, parce qu’il faut bien que la tension du chagrin se brise et que l’orage fonde en pluie bienfaisante.

L’angélus venait de sonner quand passa dans l’entre-bâillement de la porte une lumière dansante : Estelle, abritant des doigts la flamme éventée d’une petite lampe, entrait dans le bûcher.

Dans le même instant, il fut sur pied. Mais elle l’avait entrevu, à demi couché sur le chevalet, la tête enfouie dans ses bras croisés. Et de le trouver là, tout seul, dans ce noir, elle reçut un coup au cœur. Petite fille ignorante, mais non point dure comme le sont tant d’autres enfants et que Sylvain rabrouait souvent à cause des larmes qu’elle versait sur un chien estropié par une auto, sur un chat malade, elle sentit dans l’atmosphère cet âcre arome du chagrin qui ne trompe pas. Ainsi l’odeur de la terre chaude que l’averse ravina sans la rafraîchir reste saturée de l’orage qui vient de s’éloigner.

Il y a dans les sens des adolescentes des divinations mystérieuses. Estelle flairait que Michel était à une de ces heures où il ne fallait pas le pousser à bout. Mais il était là. Elle était venue d’instinct, dans la nuit, jusqu’au gîte où il se terrait. Si Elvina ou Sylvain rentrait — et elle les attendait à toute minute — une scène pénible serait conjurée.

— Il faut venir, dit-elle, sans paraître étonnée, nous allons souper.

La flamme fumeuse d’une lampe à essence éclairait ses cheveux séparés au milieu du front, son cou long et brun, la chaîne d’argent qui glissait sur sa maigre épaule. Elle baissa la mèche sans le regarder. Michel, les paupières lourdes, se sentait ensommeillé et comme hors du temps.

Mais tandis qu’elle levait les yeux sur le visage de son compagnon, elle eut soudain la vision intérieure d’une destinée qui l’écartait d’elle. Cette mère un jour le leur reprendrait. Il s’en irait, il disparaîtrait sans que l’on sût même où trouver sa trace. Elle avait conscience d’une supériorité de race qui faisait de Michel au milieu d’eux un être isolé. Et désarmée devant ces événements au cours implacable, n’ayant que son faible cœur à leur opposer, elle eut du moins l’instinct de se débattre : ainsi ces oiseaux aux ailes trop courtes qui s’essaient précipitamment à frapper le sol.

— Michel, dit-elle en le retenant par le bras, qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu ne t’en iras pas, continua-t-elle, le forçant à s’asseoir près d’elle sur le chevalet. Je t’en prie, je t’en supplie, promets-moi que tu resteras toujours avec nous.

Il la regarda étonné, avec des yeux où se levaient les horizons qu’elle faisait surgir.

A quoi pensait-elle ? Était-ce vrai qu’il dût s’en aller un jour ? Il imagina confusément des pays, des mers, d’autres étendues de pins au bord d’océans traversés par des paquebots. Une nostalgie puissante gonfla son cœur que venait de mordre la grande faim de la solitude.

Un vent noir recommençait de souffler dehors. La petite lampe qu’elle tenait toujours dans ses mains éclairait leurs deux visages rapprochés dans l’ombre. Que vit-elle sur cette face où les yeux encaissés, couleur de mer grise, rayonnaient de vie ? Les pensées courageuses s’y succédaient visibles comme dans une eau nue.

— Promets-le-moi, répéta-t-elle ; puis elle gémit :

— Mon Dieu ! mon Dieu !

Alors il passa son bras autour de ses épaules et trouva à la consoler une jouissance inattendue. Ce n’était pas seulement parce qu’il sentait haleter son souffle. Il n’était plus l’enfant abandonné mais le jeune maître qu’un naïf amour investit de pouvoirs illimités de peine et de joie. Si petit devant la mère qui s’était enfuie, si humilié devant les hommes, il régnait ici. C’était une obscure revanche dont son cœur était attendri. Cependant il ne s’engageait pas.

— Promets-moi, répétait Estelle qui s’apaisait en l’écoutant, attentive au son de sa voix, essayant de rassembler pour s’en souvenir les mots éphémères, comme font les enfants qui dressent en hâte, devant la mer lointaine et grondante, des cordons de sable.

IV

Il y eut à la fin de ce mois une série de matins enfumés par d’épais brouillards. Un froid humide pénétrait les gens jusque dans les os. L’herbe était toute velue de givre. Mais les pêcheurs n’en allaient pas moins sur leurs parcs, à chaque marée.

Dans cette atmosphère nordique, au-dessus des pins estompés, on entrevoyait le soleil blanc comme la lune ; et le long de la plage, des fantômes de barques, de charrettes autour desquelles surgissaient, silhouettes indécises, des hommes et des femmes emmitouflés comme des Esquimaux.

Mais les barques qu’avait de bonne heure englouties la brume revenaient l’après-midi dans une fête d’argent et d’azur. Après ces matinées de morne asphyxie, le bassin avait je ne sais quelle fleur étincelante de lumière sur sa coupe couleur de beau temps.


Dans ces petits villages espacés à la lisière des pignadas, il y a une solitude aussi profonde que celle d’un enfant abandonné : c’est la solitude du prêtre.

L’église, poussée sur des échasses au milieu du troupeau des toits, est en pierre blanche presque neuve, incisée de vitraux jaunes, rouges et verts, comme une image d’Épinal.

C’est dans un espace découvert, découpé par des pacages et des champs de cendre. De quelque côté qu’on se tourne, on ne voit que la lisière vert sombre des pins. La ligne droite règne dans le pignada percé de routes. La plaine d’eau, par contre, est le royaume des courbes. Les bois s’arrondissent autour de son disque, collier nuancé selon les heures d’indigo, de nacre et de rose clair.

Il n’y avait auparavant qu’une pauvre chapelle. Le curé d’une paroisse voisine venait à cheval pour dire la messe. C’était par un de ces chemins de sable où les bêtes halettent presque tout de suite, la foulée pénible et les flancs mouillés. Les morts, portés sur un brancard, s’en allaient par la même piste. Il fallait faire quatre kilomètres, petit point mouvant, entre les rangées immobiles des grands arbres droits. Tout cela est triste, comme l’infini. L’homme se sent chétif et perdu. Dans le vieux cimetière où s’ouvraient les fosses, les os de ces intrus se mêlaient à ceux des marins d’une autre commune. Ce sont des choses qui ne plaisent guère, non plus que de donner son argent à une église qui n’est pas la vôtre. Celle-là, vieux sanctuaire passé à la chaux qui cachait ses rides, se tassait dans une position admirable, sur une terrasse naturelle baignée de grand air au-dessus du bassin comme pour servir de colombier aux oiseaux de mer.

Les gens d’Arès n’aimaient pas ces paroissiens avec lesquels leurs vieux se mettaient peu à peu en cendre pour l’éternité. Depuis plusieurs générations, ils entretenaient avec eux de vives querelles ; la plus âpre au sujet d’une cloche qu’ils avaient autrefois payée de leurs deniers et qu’ils auraient bien voulu décrocher du petit fronton, maintenant qu’ils avaient une église neuve. Cette histoire de cloche volée est devenue proverbe :

— La cloche, la cloche, crient encore de jour et de nuit, en guise d’insulte, d’une pinasse à l’autre, les pêcheurs qui se reconnaissent.

C’est d’hier que date la prospérité de cette côte. Un grand-oncle de Sylvain se rappelait le temps où Arcachon, aujourd’hui reine du bassin, rassemblait à peine cinq ou six maisons. Heri solitudo, hodie civitas, dit la devise inscrite dans ses armes. En 1859, Napoléon III vint visiter la ville naissante. Il n’y avait encore que quelques chalets qui sortaient de terre au milieu d’un bois. Une bonne femme, la mère Fleurette, promena sur son âne le prince impérial. Quelques Landais étaient venus sur leurs échasses : l’un d’eux, qui était de Mios, avait apporté une poule en présent ; il attendit deux heures sous la pluie pour offrir enfin au souverain sa poule trempée.

Tout ce que l’on raconte de ce passé si proche semble sortir des vieilles histoires. Les dames du pays faisaient trente kilomètres à cheval, en robe de bal, d’une commune à l’autre, pour assister à une fête tout comme au pays de Gösta Berling : une vie de chasse et de chevauchées dans l’aboi des chiens. Les trompes sonnaient au fond des forêts. Ceux-là seuls qui montaient à cheval pouvaient connaître leurs propriétés. Ce sont d’immenses domaines que ceux où il faut entretenir cinquante, soixante ou cent kilomètres de fossés pour écouler l’eau, le grand fléau de ce pays pourri par les marécages. Si les fossés sont comblés, et que l’eau envahisse les semis, les petits pins meurent ; s’ils sont plus âgés, et que le sol soit noyé, le vent les déracine.

Il y avait parfois quelque vieille dame pour parcourir ces solitudes en charrette à bœufs ; ce carrosse des temps mérovingiens passait, cahoté sur les racines à fleur de sol, dans les garde-feu débroussaillés ; avenues taillées comme pour un roi où défilaient pendant des heures les rangées de pins interminables. La roue s’enfonçait parfois si profondément dans un trou rempli d’eau qu’on croyait verser. Il arrivait que l’on rencontrât une oasis, une maison basse, dans un rond-point, où une femme perdue dans ce pays sauvage jetait du grain à quelques poules, à côté d’un observatoire pour repérer les incendies.

Puis la charrette s’enfonçait de nouveau dans les solitudes, longeant parfois un bois brûlé, désert jonché de souches noires au milieu duquel, deux ou trois hommes s’agitant comme des fourmis autour d’une butte, s’élevait la fumée d’une charbonnière.


Chez les marins aussi, il y a quelque chose de l’écureuil et du chat sauvage. Le curé, l’abbé Danizous, les connaissait bien. Qui donc, parmi les pêcheurs, allait à la messe ? L’atmosphère qu’il respirait chez ces gens entêtés et durs, tranquillement dénués de toute religion, l’asphyxiait un peu. Gascons, ils avaient la vivacité de l’esprit et cette séduction qui n’est que dans les manières et dans la parole. Il y avait en eux, avec des ruses de pirate, ce fonds de nature irréductible qui porte la marque de la vie libre. Cela du moins restait sans bassesse. C’est un privilège que le contact des grandes choses violentes et fraîches que sont l’air et l’eau. Mais quel profond sentiment païen ! Si Homère passait sur la plage, ne ressusciterait-il pas des rêves oubliés ? Les vieux mythes ne sont peut-être qu’engourdis au cœur du pêcheur. Combien souveraine apparaît la lune, déesse rayonnante, compagne des nuits pures où la pinasse noire suit le filet errant !

« Je les convertirai à la longue… le Christ est toujours au milieu des pauvres, » s’était dit l’abbé. Cinq ans avaient passé. Rien ne le décourageait comme la pensée qu’il n’avait pas touché un seul cœur. Ce n’était pas qu’il doutât de Dieu : « Que suis-je, Seigneur, pour que vous daigniez vous servir de moi ? »

Dans l’église vide, il s’humiliait chaque matin au pied de l’autel. Vers le Père, ses mains ferventes élevaient l’hostie, renouvelant dans le désert des âmes sans foi le geste éternel de réparation et d’apaisement.

Sur le port, à l’heure où les pêcheurs suspendent à des piquets leurs filets mouillés, que de fois il avait rêvé à Jésus entouré par le petit peuple de Galilée. Ces hommes de la mer n’étaient-ils pas la postérité de Jacques et de Pierre ? Ils en avaient les nuques épaisses, gravées de rides noires, les mains crevassées ; quelques-uns, la figure cuivrée, recevaient en face le soleil couchant ; d’autres nettoyaient le fond de leur barque. Mais quelle parole les eût rassemblés ? L’abbé s’éloignait sur la plage. Là-bas où commence le pignada, il s’enfoncerait dans le grand sous-bois murmurant.

L’hiver, les rencontres sont rares sur les routes bordées de fougères rousses et orange comme une plume de bécasse. C’est l’été que l’on voit venir de très loin un point qui grossit. Les mules, accouplées par le cou, vêtues de légers filets aux longs glands flottants, tirent les charrettes chargées de barriques ; non point vin brillant qui rougit la bonde mais résine dont coulent les filets jaunes comme de la cire. Les pots accrochés aux pins étant vidés chaque mois, il faut porter l’« amasse » du bois à l’usine. Les hommes roulent dans la bruyère les fûts que cachettent des plaques de fer-blanc. Dans les chemins de sable noir que creusent les roues des charrettes, la chanson claire des grelots, au collier des mules, fait taire l’été l’immense crépitement d’or qu’est au loin le chant des cigales.

Mais l’hiver, silence et sommeil, pas d’autre bruit que celui du vent dans l’orgue immense de la forêt. L’air est si doux dans le sous-bois que l’abbé Danizous s’asseyait sur une souche. Comme il souffrait de crises d’asthme, le médecin lui avait recommandé de vivre dehors. Ce climat semblait ce qu’il lui fallait. Mon Dieu, était-ce parce que le dur noviciat des Jésuites, qu’il n’avait pas pu supporter, l’avait épuisé ? Il lui en restait un regret, le sentiment de choses manquées qui laissaient un vide dans son âme.

Les gens du pays le regardaient aller et venir, toujours seul, comme un homme qui n’a pas de but. Pendant un temps, il avait emmené Michel ; on les voyait marcher tous les deux, ou assis en haut d’un talus de sable, les jambes pendantes, à un endroit où il y a de beaux pins espacés au bord du bassin.

Cela avait duré quelques mois à peine ; maintenant jamais plus le petit ne l’accompagnait et les gens disaient que les Picquey, par jalousie, le lui défendaient.

L’abbé, assis dans le sous-bois, sa canne creusant le tapis d’aiguilles, se remémorait ce qui s’était passé. Comme cet enfant venu dans le désert de sa destinée lui tenait au cœur ! Ce sont des choses qui ne peuvent pas se dire, ni même se comprendre, quand on n’a pas cette âme assoiffée que dévore en dedans une vie qui fait bien souffrir.

L’abbé y pensait sans cesse sur les routes de ce pays. A quoi servait-il ? Il entrait dans chaque maison avec le sentiment de n’être pas compris. La vie était bien dure pour un curé au milieu des hommes. A ces gens âpres et sans scrupules, qui prenaient le large en pleine nuit pour lever les bourgnes d’un voisin, ou pour visiter en fraude les filets gréés au-dessus de l’eau dans lesquels s’empêtrent les canards, ce prêtre voulait enseigner une langue nouvelle, celle de la justice et de la charité. Au lendemain de son arrivée, le jour de Pâques, quand il avait fait son premier sermon, tout illuminé de flamme intérieure, les bonnes femmes avaient tourné vers lui des yeux stupides. La considération ne va pas non plus à la pauvreté. Son prédécesseur, un bon vivant, qui mangeait bien, riait fort, allait à la chasse, et avait toujours à la bouche quelque plaisanterie de presbytère, plaisait beaucoup plus.

Quand il rentrait, il croisait presque tous les jours au coin de la place Mlle Rescasse, une petite femme remuante, aux yeux vifs, les manières douces, qui avait longtemps régné en despote sur l’église et les catéchismes, et affectait de ne pas le voir. L’abbé ne manquait jamais de la saluer. Depuis le jour où un coup d’État lui avait fermé la sacristie, elle était sa seule ennemie, ne travaillant d’ailleurs que dans l’ombre. C’est un grand malheur que toutes les femmes ne puissent connaître sous leur propre toit une passion qui les détournerait de s’établir dans le destin d’autrui, satisfaisant par des démarches plus ou moins conscientes un besoin d’émotions et de péripéties que l’amour n’a pas absorbé. A cette vieille fille inoccupée, la disgrâce que lui infligeait l’abbé Danizous révélait un ordre nouveau de jouissances : celui de la haine.

Mais, rentré chez lui, s’il fermait les yeux, toutes ces pauvres choses s’effaçaient, et seule montait une lumière, aussi pure que le feu du ciel, qui était son amour pour un enfant. Dans l’abîme de son délaissement, c’était comme une revanche de la Providence !

Cette petite villa avait enseveli des heures qui laissent dans une âme un signe indicible de mélancolie. Il y avait connu des nuits où malade, isolé, il avait cru souffrir un peu de la passion du Christ. Le prélude d’abandon et de trahison, si intimement lié à toute vie humaine, ce pauvre prêtre en avait vécu les sueurs cachées. Non point toute la douleur divine mais une parcelle, une miette de l’hostie amère. Dans sa maison à galerie, en apparence semblable aux autres, combien de fois s’était engagé, entre Dieu et lui, ce colloque désolé dont l’Imitation a recueilli le tragique écho ? Les versets du moine anonyme sont la voix secrète de toutes les âmes. Dure montée vers la perfection ! Angoisse infinie du cœur que la vie a dépouillé, que les efforts intérieurs dénudent ; jusqu’au moment où l’amour changeant tout, les larmes mêlées aux larmes divines ne sont plus qu’une pluie ineffable ; et c’était dans l’humble chambre aux volets ouverts l’abandon total, la respiration apaisée de l’homme marqué pour les grandes choses et qui accepte l’épreuve suprême, celle de ne rien être ici-bas qu’une prière et qu’une douleur.

Infini serait le dénombrement de ces miracles quotidiens qui tirent ainsi de tout cœur fervent, du fond même de la pire peine, un élément de joie, d’actions de grâce et de perfection. La beauté de ces vies cachées est de transposer tous les événements sur un autre plan, le plan surnaturel. Les âmes religieuses sont des artistes qui travaillent sur le sacrifice. Mais quelle douleur, pour celui qui voudrait se donner à tous, de sentir battre un cœur refusé ! Les héritiers du Christ ont recueilli dans cette royale et lourde succession le délaissement.

L’abbé Danizous, étendu, la face tournée vers la fenêtre, regardait par les nuits claires la lune briller sur la lande. Que cette lumière ruisselait douce sur le petit pays purifié par la paix nocturne ! Les pins ne formaient plus qu’une bande noire, anonymes dont se mêlent sous le chœur étincelant des étoiles les bras étendus, l’infini murmure, au passage ailé de la brise qui jette leur parfum à la respiration voisine de la mer.


L’abbé Danizous avait ce jour-là une crise d’asthme.

Il avait été après sa messe voir une vieille femme, dans une petite maison de résinier, le long du canal. Comme il revenait, ses maigres épaules courbées sous sa pèlerine, le vent d’ouest l’avait suffoqué.

A présent il était couché, le dos soulevé par deux oreillers. Mariette avait mis ses lunettes pour compter péniblement des gouttes dans un verre d’eau.

— Monsieur le curé n’en veut que dix ?

Elle avait, cette Mariette, des yeux naïfs et l’esprit borné. Une pauvre « mémé » avec sa figure quadrillée de rides, son caraco noir sur une jupe ronde et sa pèlerine nouée sur un cou desséché et creusé par l’âge. L’air d’une vieille qui a connu beaucoup de misère. Aujourd’hui les jeunes ne savent pas comment ont peiné autrefois les femmes qui avaient à leur charge six petits enfants. C’était le temps où une barrique de résine se vendait seulement dix-huit ou vingt francs. Les mêmes barriques pour lesquelles on donne aujourd’hui un plein tablier d’argent. Quand Mariette contait au curé ses peines, elle soupirait en croisant ses mains sur son tablier :

— Il a fallu que je fasse double journée, de jour et de nuit. En travaillant plus que je ne pouvais, je n’en avais pas trop. Je ne sais pas comment font les autres. Aujourd’hui les pauvres veulent être plus que les riches !

La tristesse emplissait la petite maison. La fenêtre de la chambre était entr’ouverte : on entendait le bruit du vent et le ronflement d’une scierie ; quelques camartaux de planches se trouvaient groupés dans une prairie autour d’un hangar.

Ce n’était pas un de ces presbytères de village où tout est commode, bien aménagé, avec un air de bonhomie et le parfum des choses désuètes. Le curé avait dû louer une petite villa : quatre pièces séparées par un corridor. Il y avait sur le jardin une galerie à colonnettes où s’enroulaient des rosiers grimpants ; aux beaux jours, l’abbé y installait sa chaise de sangle.

La chambre était petite, tapissée d’un papier gris à bouquets dont le rouleau n’avait dû coûter que quelques centimes. Bien qu’on le vît à certains endroits sale et déchiré, le curé ne l’avait pas fait remplacer. Il trouvait toujours les choses « assez bien ». Quand ses meubles étaient arrivés, un lit de fer, une table de pitchpin, quelques chaises, les gens avaient jugé qu’il était bien pauvre. Cependant à son grand air distingué, chacun devinait qu’il devait être un fils de famille. Puis le bruit avait couru que c’était un original.

Vers deux heures, la crise s’apaisa. Il demanda un bol de lait et ferma les yeux. La sueur collait ses cheveux à ses tempes, son cœur battait fort, mais quelque chose en lui se soumettait, s’offrait, avec une humilité de serviteur qui a attendu pour se coucher l’ordre de son maître.


Deux ou trois heures de l’après-midi passèrent encore et quand la sonnette résonna, ce fut un petit coup discret, réservé, décelant une main de femme prudente. Mlle Saujon venait savoir des nouvelles.

C’était la directrice de l’école libre. Elle avait une voix étouffée, éternellement compatissante, qu’il fût question d’un ennui de ménage ou du cas le plus désespéré. Une femme sans âge, vêtue de noir, et dont on n’imaginait pas qu’elle eût jamais porté des couleurs plus gaies. Excellente, elle avait le défaut de ne rechercher que les choses tristes. La joie la mettait en méfiance. Elle s’en écartait avec une instinctive désapprobation. Il y avait sur toute sa personne comme un goût de cendre. Très douce et d’un entêtement invincible, elle confiait parfois à demi-mot, aux personnes dont elle était sûre, que le curé ne lui paraissait pas bien équilibré.

Il y eut un colloque où dominait le patois de Mariette.

— Ce ne sera rien, il faut du calme, du repos, décida la voix compatissante.

La porte se referma. Mlle Saujon, avec son petit chapeau noir qui avait la forme d’une galette, glissa sur la place. Devant l’épicerie, elle fut arrêtée par une dame coiffée d’une capote, qui portait sous son manteau une boîte de vermicelle.

L’abbé Danizous venait de trouver une position de la tête qui le soulageait. Il essayait de lire son bréviaire. Mais le ciel de février était bas et gris. Il y avait sur sa couchette un faux jour qui le fatiguait : le livre tomba, ses yeux se fermèrent.

Le grand air humide continuait d’entrer par bouffées, soulevant les rideaux de jaconas blanc. Dans son assoupissement, il sentit le froid et ramena sur ses épaules la couverture de laine grise qui avait glissé. La notion du temps se perd quand on est malade. Y a-t-il tout un jour qu’il somnole ou quelques minutes seulement ? De l’autre côté du petit couloir carrelé, Mariette s’agite ; il croit entendre la porte du jardin qu’elle ferme trop fort, les poules qu’elle appelle ; la veille, elle a laissé tomber le seau dans le puits. C’est dans les maisons où règne une mère, une épouse, qu’un silence d’amour étouffe le bruit autour d’un malade. Mariette, tracassière comme toutes les vieilles, entrant et sortant, renversant les pincettes dans la cheminée et marmottant les choses qu’elle garde sur le cœur, n’a d’autres soucis que de tenir le carreau lavé et les chandeliers de cuivre éblouissants.

La nuit d’hiver est tombée rapide, effaçant le dénuement de la chambre. Dans ces ténèbres, une statuette du Sacré-Cœur semble creuser et épaissir l’ombre. Quelques étoiles brillent seules sur les tisons abandonnés qui meurent dans les cendres. Il y a une paix, pour les humbles choses, à s’ensevelir dans l’obscurité où la lampe sera tout à l’heure un cœur de feu.

Au dehors, la nouvelle qui court de porte en porte commence de rôder autour du seuil. La vie offre si peu de distractions dans les petits endroits que le plus mince événement est une pâture. La mère du bâtard était donc venue. L’épicière Berthe les avait vus passer tous les deux, allant vers la gare : le petit parlait fort, secouait la tête ; sa mère essayait de lui fermer la bouche. Ils n’avaient pas l’air d’accord tous les deux.

La fille de la buraliste les avait aussi rencontrés. C’était à l’arrivée du train, sur le quai où elle venait attendre sa tante ; elle les avait vus s’embrasser. Michel pleurait, il avait disparu dans l’obscurité.

Mariette, étant allée à la nuit tombée chez le pharmacien prendre des cachets, rapporta enfin la nouvelle qui s’engouffra au bruit de ses sabots dans la maison pleine de silence.

Quand la vieille entra avec la chandelle, l’abbé ne bougea pas. Il feignit même de ne pas entendre. Alors Mariette éleva la voix…

Il n’est point de gens qui ne s’arrangent pour connaître dans les moindres détails tout ce qui concerne leurs ennemis. La rancune aiguise les sens. Mariette, une innocente, bien incapable de faire du mal à une mouche, ne perdait pas de vue les Picquey. Ce n’était pas qu’elle s’occupât, autant que beaucoup d’autres, de ce qui se passait dans le village. Mais Sylvain, avec sa méchante langue, ayant fait courir autrefois sur elle de mauvais propos, elle le détestait comme peuvent haïr avec un entêtement de mouton battu les cœurs les plus simples :

— C’est un cherche-bruit !

Maintenant l’abbé est seul dans sa chambre. De nouveau monte à sa bouche exsangue cette sorte de râle que Mariette, dure d’oreille, et qui remue de la vaisselle dans la cuisine, n’a pas entendu. Elle est partie mécontente que M. le curé n’ait pas dit un mot.

C’est toujours le même petit bruit, comme ferait un soufflet crevé. L’abbé s’est avec peine assis sur son lit ; ses maigres épaules, un peu voûtées, se mettant en travers sur les oreillers. Il tend vers la fenêtre sa figure moite, au long nez pincé, et qui cherche l’air. Un tremblement secoue la boîte qu’il vient de prendre au milieu des fioles. La table de chevet est encombrée, une petite cuiller dégringole.

— Pauvre enfant, pense-t-il, tandis que s’apaise peu à peu la suffocation. Sa mère ferait mieux de le laisser tranquille. A son âge, avec le cœur qu’il a, et tant d’orgueil, il n’a pas fini de souffrir.

Et puis :

— Mon Dieu, pourquoi n’est-il pas venu ?

Il le revoit ombrageux, amer, avec cet air de révolte qui lui fait peur. A le trouver opiniâtre, parfois détestable et si peu ouvert à la piété, l’abbé a été tout près de se rebuter. Il n’a pas de pouvoir sur lui. La rancune qu’il sent s’amasser est d’autant plus terrible qu’elle prend peu à peu tout ce cœur d’enfant, et il sait combien l’enfance est violente !

La veille de sa première communion, il lui avait dit, plongeant son regard au fond de ses yeux :

— Tu veux être un homme. Alors il faut que tu sois maître de toi-même. Tu dois pardonner.

Michel avait détourné la tête. Depuis ce jour, plus de confiance entre eux ; au confessionnal, une voix nette et froide, une âme fermée qui ne livrait rien. Maintenant même, il n’y venait plus. Un enfant pour lequel il avait tant fait ! Une intelligence qui pouvait porter des fruits magnifiques ! A quatorze ans, alors qu’il l’avait choisi entre tous, n’était-ce pas trop de dureté ? La mesure semblait comble. Il était tenté de s’en détacher. Mais tout à coup, songeant à son âme ardente, peut-être au fond dévorée d’amour et à la misère de sa destinée, une compassion indicible fondait son cœur.

L’angélus a sonné sur le village obscur percé par le feu des lampes. Le vent qui a tourné plusieurs fois, est, nord-est, nord, s’est décidé, purificateur des nappes du ciel, à ne plus porter que la saveur piquante des pays de glace. Les housses de ouate sont tombées, derrière les pins. La nuit d’hiver est noire et argent ; pétales de lune sur le bassin, maison du douanier fardée de céruse, des cascades de neige resplendissante sur les pins inclinés vers l’eau. Un grand rayon blanc, posé de biais, divise la chambre. La table de toilette avec la cuvette qui n’a pas été vidée est tout éclairée.

L’abbé rêvasse. Que fait cet enfant ? Où s’est-il enfui pour cacher les larmes de sa honte ? Cette souillure dans une chair jeune, c’est celle que la société ne pardonne pas. La maternité, honneur de la femme, combien le péché la peut flétrir pour qu’elle devienne cette malheureuse, en dehors des lois, vouée à l’insulte, pour qui nul refuge n’est assez sûr, et qui vient dans le plus grand mystère cacher, anonyme, son fruit de douleur dans la cabane éventée du pauvre ! Qui s’en douterait ? Que d’humiliations sous les dehors de la beauté et de la richesse !

L’abbé revoit la jeune femme qui est entrée une seule fois chez lui avec son enfant. Il n’y avait pas de feu dans le parloir. Elle s’était assise, à contre-jour, dans la pénombre, où il n’avait distingué son visage qu’après un moment ; sa respiration était rapide, un peu oppressée. Un prêtre ne connaît que trop l’anxiété des âmes chargées d’une faute : « Ne me demandez rien », suppliait celle-là. Pudeur, lâcheté, ou peut-être prudence profonde d’une femme qui préfère se débattre seule. Comme il la laissait parler, elle le remerciait avec des phrases courtes et déconcertantes.

— C’est un grand bonheur pour Michel, monsieur le curé, que vous vouliez bien vous en occuper. Mais n’avez-vous pas trop de peine ? Le latin, croyez-vous que ce soit utile ?

L’enfant, debout derrière sa mère, paraissait gêné. Il y avait entre eux un malaise, comme chaque fois qu’il n’est point parlé des choses importantes, des grandes choses cachées qui jettent leur ombre et auxquelles on pense.

Si seulement il avait pu obtenir de la jeune femme que Michel lui fût confié ! Les apôtres attisent le rêve qui les consume. Comment souffrir sans cet espoir de faire jaillir, au moins dans une vie, une obscure petite vie d’enfant, la flamme que le Christ a laissée au monde ? Il est indifférent de mourir aujourd’hui ou un peu plus tard ; mais, tant qu’on vit, il faut endurer, respirer, prier pour quelque tâche qui vous dépasse.

Il y a encore autre chose ; un battement intime plus doux, plus profond. Si détachés que les saints mêmes s’efforcent d’être, l’homme résiste, avec son cœur qui a faim et soif ; et au fond de ce cœur plein de ténèbres, le sentiment le plus fort qui soit, le plus invincible, qui est le besoin de paternité. Ce que je suis, il faut qu’un autre en reçoive le souffle et l’élan ; qu’un être jeune, renaissant de ma cendre, me ressuscite !

L’abbé Danizous se sent maintenant un peu fiévreux. Les pensées se précipitent dans son esprit. Il n’est pas que des pères et des fils selon la chair. Il y a une paternité spirituelle qui a sa source magnifique en Dieu. C’est elle qui dilate dans l’isolement le cœur sevré d’un pauvre prêtre nourri de surnaturel. Comme il voit ce qui aurait pu être ! Sa vie eût été une tout autre vie : le matin, la messe dite au point du jour ; lui, à l’autel, et, sur les marches, l’enfant à genoux ; dans l’église vide, en face de l’hostie levée vers le ciel, leurs deux solitudes ; puis les entretiens de maître à disciple, les promenades dans la forêt qui laisse apparaître, clarté merveilleuse, l’eau entre les pins ; ces grands pins à la jambe brune qui portent une blessure couleur de pain frais. Ils auraient respiré ensemble l’odeur du matin ; ensemble lu, médité et ouvert à Dieu leurs pensées. Celui-là était le fils qu’il s’était choisi. Ses désirs d’apôtre, qui avaient autrefois parcouru le monde, ne ramenaient plus sur son cœur déçu que ce pauvre rêve, l’image d’un enfant.

V

Le lendemain matin, les barques sont parties dans un vent vif. C’est une chance qu’un peu de gelée blanche après ces jours où l’on disait que le temps était mou, qu’il était malade, et où le ciel fondait sur l’eau grise. Michel a regardé Sylvain s’embarquer. Le boiteux que tout le monde ici appelle « le tors » passait sur la plage, poussant une brouette chargée d’un sac. Il avait été ramasser des bigorneaux qui sont des sortes de colimaçons que l’on trouve dans l’herbe sur les bancs de sable.

Michel pense que l’abbé Danizous doit l’attendre pour sa leçon. Il a son cahier roulé dans sa poche. Mais il s’est assis au bas du talus où s’ouvrent les voileries. A quatre ou cinq pas de lui, Albin calfate le fond de sa pinasse couchée sur le flanc. C’est un grand Gaulois, calme, fort, les yeux bleus, qui a une voix grave mais ne parle guère. Il a allumé un petit feu, abrité du vent par quelques planches ; il y fait chauffer une tige de fer, puis l’applique, toute rougie entre les joints, sur l’enduit fendillé qui crépite et fond d’un beau noir brillant.

La bise a un goût de goudron chaud.

Michel a ramassé sur le sable une motte formée de trois ou quatre huîtres, une coquille grise y semble incrustée comme un cabochon. Il sait, parce que le vieux Laurent le lui a raconté, qu’il y a eu dans ce petit rocher écailleux un drame de la mer. Sans doute le bigorneau était-il blotti un jour dans sa touffe d’herbe, son cornet baigné par la mer visqueuse. Comment se fût-il douté que le frai se déposait sur son enveloppe ? De même l’eau épaisse venait battre cette branche séchée qui est aujourd’hui fleurie d’écailles. Quelque temps encore, le petit bigorneau avait dû monter et descendre sur le banc de sable comme font dans les haies les limaçons qui rentrent leurs cornes à la moindre alerte ; puis peu à peu il s’est alourdi ; tant qu’il l’a pu, il a traîné avec courage cette sorte de monstre qui grossissait sur son manteau renflé comme une grosse perle. Jour par jour, les coquilles d’huîtres, en poussant, ont rétréci l’orifice où il respirait, où se montrait sa tête sensible ; inexorables, les énormes parasites l’ont fermé vivant, bouchant la petite porte ouverte sur la vie par laquelle s’allongeait son col. Une terrible histoire d’emmuré est inscrite sur cette coquille que l’air décolore. Michel essaie avec ses ongles de la détacher. Mais c’est impossible. Elle se briserait. Il pense à ce supplice avec une étrange force d’imagination comme font les enfants qui se mettent tout entiers dans ce qu’ils se racontent.

Un moment, il a marché sur la plage, longeant un rempart de piquets sur lequel sont bâties des villas neuves. Le ciel d’hiver est d’un blanc neigeux. Il fait bon respirer par ce clair temps aigre. Un homme et une femme qui reviennent de Saint-Brice, sur la grande étendue vaseuse, portant par les anses une corbeille, l’ont vu tourner dans un petit chemin bordé de bicoques.

Il ne lui aurait pas fallu dix minutes pour arriver au presbytère s’il n’était pas entré chez le vieux Laurent. A cette heure, les pêcheurs étant partis pour les parcs, le village semblait abandonné. Dans la ruelle, il n’avait vu, marchant devant lui, que le grand vieillard droit et sec, coiffé d’un béret, ses cheveux blancs bouclant sur son cou.

Généralement, quand il se sentait triste et désœuvré, ce hangar de triage était son refuge. Une cabane de planches, partagée en deux pièces dans le sens de la longueur par une cloison qui ne montait pas jusqu’à la charpente. Les pigeons, qui voletaient à l’intérieur, passaient aisément d’un côté à l’autre. La pièce qui ouvrait sur la ruelle était à moitié remplie de fagots bien rangés, avec des guirlandes de piments rouges, des filets accrochés aux poutres, un baril en perce et une table devant la cheminée où flambait un grand feu de bûches résineuses.

— Tu peux entrer, petit, avait crié le patron de sa voix claironnante. Il n’y a pas de feu comme cela dans les salons. Ici, on ne se prive pas de bois.

Il triait, assis en face de sa bru et de son garçon, séparant d’un coup sec les huîtres soudées et faisant tomber les débris du revers de la main sur le sol jonché de coquilles.

Cette cabane était la seule où Michel eût une impression de travail heureux. Le vieux dégageait une vaillance qui réconfortait. C’était un homme de soixante-seize ans, de haute taille, vrai type du marin solide et bien charpenté ; plus grand que son fils, on le sentait maître parmi les siens, ayant une assurance aussi éclatante que son ton de commandement. Il semblait toujours parler dans un porte-voix. Sous son béret, tonsure noire dans ses boucles blanches, il relevait une face tannée, creusée de grands plis, égayée par des yeux retroussés de faune.

— Moi, disait-il, je ne manque de rien, j’ai toujours vécu dans l’abondance.

Il avait un cache-nez marron tricoté, un petit tablier noué sur sa vareuse, et des chaussons de berger dans ses gros sabots. Sa parole était nette, joyeuse et autoritaire. Ce n’était pas lui qui s’inquiétait d’amasser et d’avoir des fonds comme les bourgeois toujours tremblants qui ne parlent que du lendemain.

— Les plus belles têtes, proclamait-il, poisson ou gibier, elles sont pour nous. On vend s’il en reste.