LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
TOME PREMIER
PARIS, M DCCC LXXXIV
TIRAGE A PETIT NOMBRE
Plus 25 exemplaires sur papier de Chine et 25 sur papier Whatman, avec double épreuve des gravures.
Il a été fait un tirage en Grand Papier, ainsi composé:
| 10 | exemplaires | sur papier du Japon (nos 1 à 10). |
| 20 | — | sur papier de Chine (nos 11 à 30). |
| 20 | — | sur papier Whatman (nos 31 à 50). |
| 170 | — | sur papier de Hollande (nos 51 à 220). |
| —— | ||
| 220 | exemplaires, numérotés. | |
Pour ce dernier tirage, les gravures se trouvent en triple épreuve dans les exemplaires sur papier du Japon, et en double épreuve dans les exemplaires sur papier de Chine et sur papier Whatman.
LOUVET DE COUVRAY
LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
PAR
LOUVET DE COUVRAY
AVEC UNE
PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER
Dessins de Paul Avril
GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXXXIV
NOTE DE L'ÉDITEUR
S'il y a des personnes qui valent mieux que leur réputation, il existe aussi des œuvres littéraires qui se trouvent dans le même cas, et parmi ces dernières figurent certainement les Amours du chevalier de Faublas, de Louvet de Couvray. Depuis longtemps nous étions sollicité de les faire entrer dans notre Petite Bibliothèque Artistique; mais, nous devons l'avouer humblement, nous en rapportant beaucoup trop au mauvais renom de ce curieux roman, duquel nous ne conservions qu'un souvenir assez confus, nous avions hésité jusqu'à présent à lui donner asile. Une lecture complète et attentive nous l'a montré d'une telle innocuité, en comparaison de certains romans célèbres d'aujourd'hui, répandus par milliers, que nous n'avons plus éprouvé de scrupule à publier des Amours du chevalier de Faublas une édition tirée à très petit nombre, relevée par le mérite d'une véritable collaboration artistique, et que son prix élevé rendît inabordable aux acheteurs entre les mains desquels le roman aurait pu présenter quelque danger. Nous avons été confirmé dans notre opinion par des personnes d'un jugement sûr et d'une indiscutable honorabilité, au nombre desquelles nous citerons notre ami, M. Hippolyte Fournier, l'un des représentants les plus sérieux et les plus honnêtes de la critique contemporaine, qui a bien voulu nous offrir de présenter notre édition au public.
Dans une préface où il a discuté la valeur littéraire du Faublas et recherché les conditions dans lesquelles il s'est produit, notre érudit collaborateur s'est attaché à dissiper les injustes préventions accumulées contre une œuvre dont les détails licencieux, tout à fait accessoires, sont traités avec une délicatesse qui les garde d'être trop choquants. Placée entre la dépravation de la société finissante du XVIIIe siècle et l'agitation révolutionnaire qui portait en elle les germes d'une société nouvelle, l'époque où a vécu Louvet se trouvait quelque peu hésitante sur la question des principes, et son roman a dû s'en ressentir; mais c'est aussi parce qu'il donne un tableau fidèle des mœurs du temps qu'il est précieux à conserver. Il n'en est pas moins vrai, d'ailleurs, qu'il a été écrit sous la préoccupation constante d'une idée morale qui se fait jour à chaque instant dans le récit, pour arriver à cette conclusion: qu'un amour véritable finit par triompher de toutes les séductions et que le port de salut se trouve dans le mariage et dans la vie de famille.
Il y a eu plusieurs éditions des Amours de Faublas, tant avant qu'après la mort de Louvet. Nous avons suivi le texte de la troisième, revue par lui, et publiée l'an VI de la République, en 4 volumes in-8o, avec figures de Marillier. Elle se vendait «chez l'auteur, rue de Grenelle-Germain, vis-à-vis la rue de Bourgogne, ci-devant hôtel de Sens, no 1495». Malheureusement, elle est d'une impression assez fautive, et nous avons dû, pour rétablir quelques passages tronqués, recourir aux autres éditions.
Pour les dessins dont nous voulions orner notre publication, il fallait, avec une connaissance exacte de l'époque, beaucoup de tact et un goût fin et délicat. Nous avons trouvé ces qualités réunies chez M. Paul Avril, qui est un nouveau venu dans notre collection, mais que de précédents travaux avaient déjà signalé à l'attention des connaisseurs. Ses compositions ont été très intelligemment gravées par M. Monziès, et l'heureuse association de ces deux artistes a produit une série de gravures qu'on dirait bien plutôt des planches retrouvées du XVIIIe siècle qu'une œuvre exécutée de nos jours. Dans le choix des sujets, qui doivent être la traduction aussi exacte et aussi complète que possible de l'œuvre qu'ils accompagnent, nous avons cherché à nous tenir autant éloigné d'une pruderie trop exclusive que de la recherche des scènes légères, pour lesquelles il faut toujours qu'un éditeur s'impose la plus grande réserve.
Nous pensons donc, grâce aux soins de toute sorte apportés à la publication de l'œuvre de Louvet, en avoir donné une édition sérieuse, que sa valeur littéraire et son mérite artistique rendront également recommandable.
D. J.
PRÉFACE
Cet aimable chevalier de Faublas, un peu fou, très tendre, sincèrement épris, avec une pointe du libertinage particulier à son époque, est, selon nous, un des héros calomniés ou plutôt incompris de notre littérature.
L'opinion générale, dirigée depuis longtemps par quelques pontifes de la critique contemporaine, Jules Janin en tête, n'a voulu voir dans le personnage présenté par Louvet que le type des vices et de la mollesse dépravante du XVIIIe siècle.
Mais, nous demandera-t-on peut-être, qu'est-ce alors que Faublas, si ce n'est pas cela?
Faublas, c'est tout simplement, habillée à la mode du XVIIIe siècle, la jeunesse insouciante du lendemain qui s'en va droit devant elle les lèvres avides de baisers et pleines de sourires, c'est l'adolescent chercheur de caresses, léger et changeant sans doute, mais si aimant que toujours un souffle venu de son cœur attise l'ardeur de sa fantaisie. Voir en cet être qui ne calcule ni ne réfléchit, qui se livre tout entier, corps et âme, aux maîtresses dont les bras ne peuvent se détacher de son cou; voir en cet enfant câlin, qui devient moralement homme par le remords et la douleur, uniquement le type des vices dépravants du XVIIIe siècle, comme nous le disions tout à l'heure, c'est vraiment teinter de couleurs trop sombres la jolie figure de ce juvénile amoureux.
Toujours est-il que, considérée comme un prétexte à tableaux érotiques et à scènes immorales, l'œuvre charmante, fine et amusante de Louvet s'est vue, enserrée qu'elle a été, en outre, entre le romantisme et le naturalisme triomphants, anathématisée d'abord, puis dédaignée enfin par la société tout entière du XIXe siècle.
C'est donc à la fois un acte de justice et une heureuse inspiration de lettré que de rééditer d'une façon exceptionnellement artistique, qui le remettra forcément en lumière, un ouvrage que sa réserve d'expressions recommande aux délicats, et que son caractère propre, intéressant jusque dans le suranné qu'imprime au style l'archaïsme de certaines phrases, classe au nombre des spécimens curieux de la littérature légère de la fin du XVIIIe siècle.
Espérer que personne ne fera reproche à l'éditeur et à nous de patronner un livre longtemps mis à l'index, ce serait peu connaître la gent humaine.
Nous aurons contre nous les faux austères qui crient au scandale, qui se voilent la face à chaque occasion plus ou moins fondée, en ayant soin, bien entendu, d'écarter les doigts pour ne pas perdre un mot des ardentes pages contre lesquelles ils fulminent en public tout en les goûtant fort en particulier; nous aurons encore contre nous les cyniques de lettres qui trouveront Louvet mignard et fade, parce qu'il a évité d'être grossier. Mais le contingent des lecteurs sur les suffrages desquels nous basons le nouveau succès que ne peut manquer d'avoir Faublas verra, nous en sommes convaincu, les choses de plus haut. A travers les ivresses d'un jeune homme étourdi et sensible, pour parler le langage de Louvet, l'esprit critique de la génération actuelle, si merveilleusement développé, saura percevoir les tendances, très évidentes d'ailleurs, de l'auteur vers des conclusions beaucoup plus morales qu'on ne l'a cru jusqu'ici.
Jamais personne n'a été autant lui-même dans ses écrits que Louvet, et jamais personne, soit qu'on interroge sa vie privée, soit qu'on étudie ses œuvres, fût-ce les plus risquées, ou les actes de sa carrière politique, fût-ce les plus susceptibles de discussion, ne s'est plus instinctivement élevé, pourrait-on dire, au-dessus des idées de son temps.
Ce lecteur assidu de Voltaire et de Rousseau, cet enthousiaste de Mme Roland, cet amant violemment épris de la compagne quasi héroïque qu'il désigne discrètement dans ses mémoires sous le pseudonyme de Lodoïska, nom donné par lui à la seule héroïne sans tache du Faublas; Louvet, en un mot, tout fils de son siècle qu'il s'est montré, n'a été ni un sceptique, ni un blasé, ni un sanguinaire, ni un libertin endurci.
Né tendre, loyal, courageux, sensible et constant, il possédait un ensemble de nobles qualités qui eussent fait de lui, au XVIIe siècle, le type du parfait honnête homme, et à toute autre époque, où la vertu vraie n'était point systématiquement bafouée, il eût pu atteindre, en la méritant à tous égards, la réputation d'homme de bien.
Ce qu'il y eut de mauvais en lui vint de son temps, non de son caractère, qui fut, en maintes circonstances, supérieur à son temps.
Louvet romancier, Louvet révolutionnaire, Louvet conteur galant ou girondin traqué, apparaît, en effet, sincère dans ses convictions, généreux dans ses illusions, fidèle à son culte de tous les héroïsmes que comporte l'amour de l'humanité, à sa croyance dans les abnégations infatigables de l'amitié et de la passion partagée.
Lorsque Louvet conventionnel votera la mort de Louis XVI en demandant le sursis, en le demandant de bonne foi, avec l'espoir que la leçon donnée de la sorte à la royauté ne coûtera pas la vie au roi; lorsqu'il invectivera, non en insulteur vendu, mais en patriote indigné, le tout-puissant et rancunier Robespierre, Louvet restera bien lui-même: humanitaire en principes, énergique dans ses actes, exalté dans ses élans.
Lorsque, consacrant avec bonheur, par un mariage régulier, le lien illégitime qui l'unissait à sa «Lodoïska», il affirmera la droiture de ses intentions, la fermeté de ses sentiments, son respect de la légalité, c'est encore sous une impulsion absolument personnelle qu'il agira.
En politique, en amour, comme aussi en littérature, l'homme primitif, surgissant sans cesse chez Louvet aux côtés de l'homme social, dominera ce dernier, le conseillera, le retiendra sur la pente que le courant général rendait si glissante et si dangereuse même pour les gens de bon vouloir.
Pour apprécier sûrement son livre et sa vie, il faut dans les deux faire la part du feu, ou, ce qui serait plus exact, la part du temps: enfant du XVIIIe siècle finissant, Louvet eut les entraînements lascifs, les frivolités regrettables, les colères folles, les exaltations fâcheuses des phases diverses que marquèrent les années contenues entre 1760 et 1797, dates dont l'une rappelle sa naissance et l'autre sa mort; mais il eut également des admirations fécondes, des idées neuves et généreuses, des délicatesses exquises de cœur et d'esprit, qui, jointes au grand amour par lequel fut charmée et ennoblie sa trop courte existence remplie de si romanesques péripéties, le gardèrent foncièrement des corruptions qu'il savait si bien dépeindre, et stigmatiser à l'occasion.
Déclassé par le fait des revers de fortune qui atteignirent sa famille, dont l'origine nobiliaire n'est nullement contestée, Louvet de Couvray, après avoir passé dans la boutique de papeterie que ses parents tenaient au coin de la rue des Écrivains une enfance attristée par les préférences de son père pour un fils aîné, se trouva lancé en pleine société de l'ancien régime, à l'heure où, plus brillante, plus frivole, plus emportée que jamais vers les plaisirs des sens et de l'esprit, elle jouissait de son reste.
Heure étrange de décadence sociale, parée du charme morbide et grisant de ce qui va finir dans une dernière et trop ardente poussée de vie; heure de fièvre précédant la convulsion suprême qui allait briser cette aristocratie, sur les lèvres de laquelle se retrouvaient à la fois la grimace railleuse de Voltaire, le sourire licencieux de la Dubarry, l'outrecuidante et spirituelle impertinence de Rivarol, tandis qu'au fond, en cherchant bien, derrière le sourire, on sentait sourdre les découragements du vice, si imparfaitement voilé, d'ailleurs, par les emphatiques envolées du faux idéal de passion inventé par Rousseau.
A cette heure-là, l'œuvre de la période philosophique, en ce qu'elle eut de néfaste, était parachevée, et celle de la période révolutionnaire, avec tous ses fruits connus, était en germe.
Les causeries pétillantes de verve des salons, les aventures libertines des boudoirs, les sentimentalités des correspondances amoureuses que se préparaient à troubler les clameurs populacières de la foule ameutée autour des échafauds, les éventualités tragiques de l'exil et de l'incarcération, les liaisons faites de caprice sensuel qu'allaient remplacer les dévouements sublimes des tendresses nées de l'épreuve et de la douleur, toute cette fantasmagorie chatoyante d'un monde pimpant, étincelant, paré, philosophant et marivaudant, vivant dans un nuage de poudre à la maréchale, pivotant allègrement sur ses talons rouges au bord du plus effroyable des précipices que l'imprévoyance d'une génération puisse creuser; tel fut le milieu où s'épanouit la jeunesse de Louvet, où s'éveillèrent ses curiosités et ses ardeurs d'adolescent, ses rêves de succès littéraires.
Lorsqu'il publia, en 1787, la première partie du Faublas, qui ne devait être entièrement terminé qu'en 1789, Louvet n'avait pas vingt-huit ans.
Entré vers sa dix-septième année, comme secrétaire, chez M. Dietrick, minéralogiste distingué, le fils du papetier n'en était pas à ses débuts, du reste, lorsqu'il écrivit son célèbre roman. Déjà un triomphe éclatant avait mis en lumière Louvet, chargé, tout en rédigeant pour son maître des mémoires qui parurent imprimés dans le recueil de l'Académie, de prendre en main les intérêts d'une candidate au prix Monthyon.
Récemment fondé, ce prix allait être donné pour la première fois, lorsqu'on s'adressa au jeune secrétaire de M. Dietrick pour présenter et soutenir les droits d'une pauvre servante devenue l'appui volontaire de ses maîtresses tombées dans une affreuse misère.
Il était d'usage, alors, que les titres des concurrents fussent discutés dans les feuilles publiques. Louvet, de la plume alerte qui devait plus tard conter des aventures d'alcôve, retraça en des lignes émues l'histoire d'un cœur simple, honnête et dévoué; sa cliente fut choisie, acclamée, grâce à l'éloquence avec laquelle il avait mis en relief ses mérites, et le hasard, qui crée parfois de piquantes antithèses, fit que le nom de l'auteur des Amours de Faublas resta intimement lié au souvenir du prix de vertu décerné pour la première fois.
Est-ce à dire qu'en ce temps-là Louvet offrait, pour son compte, des conditions capables de lui faire octroyer la récompense qu'il avait charitablement obtenue pour une autre?
Son ombre sourirait finement, en se profilant railleuse dans la pénombre du passé, si cette illusion naïve pouvait nous venir.
Tout porte à croire, au contraire, que le fougueux adolescent, séparé de l'amie d'enfance objet de ses premières et de ses dernières tendresses, essayait alors de donner le change au chagrin qu'il avait de savoir Lodoïska mariée, en dépensant en menue monnaie quelque peu du trésor d'amour que, malgré tout, il ne cessa de garder pour elle.
Le chevalier de Faublas n'est pas, ainsi qu'on l'a supposé longtemps, le portrait de cet abbé de Choisy qui s'habilla et vécut en femme pendant plusieurs années, et qui devait mêler aux travaux historiques qu'il a laissés le souvenir d'une existence scandaleuse. Faublas, on n'en doute plus maintenant, c'est Louvet peint par lui-même, c'est Louvet à dix-sept ans, mignon, charmant, bien pris dans sa petite taille si favorable à ces déguisements féminins, dont il portait les atours à rendre jalouses Dorimène et Cydalise; Faublas, c'est Louvet avec ses cheveux blonds, avec ses yeux bleus langoureux ou rieurs, au regard tantôt caressant et timide comme celui d'un enfant, tantôt loyal et fier comme celui d'un gentilhomme, et plus tard fulgurant d'une noble colère, alors que le coureur de ruelles, amendé et devenu conventionnel, se dressa, éloquent et hardi, en accusateur devant Robespierre.
Et c'est justement parce que Faublas n'est autre que Louvet qu'on rencontre dans un livre licencieux au premier chef ces conclusions morales, faciles à tirer, dont nous avons précédemment souligné l'existence.
Tirer une moralité des amours du chevalier de Faublas! vous nous la baillez belle, dira peut-être la critique, si elle daigne un jour réfuter nos allégations. Où donc cette moralité-là, s'il vous plaît, a-t-elle pu, dans l'espèce, se nicher?
Serait-ce, par hasard, dans le boudoir théâtre des capitulations savantes de la marquise de B…, dans la gorgerette largement entre-bâillée de la petite de Mésanges, sur le visage mutin de Justine, dans la fameuse grotte où Mme de Lignolle devine et joue, en compagnie de Faublas, des charades d'une saveur si ultra-gauloise que le romancier est obligé d'en donner la teneur en italien, n'osant l'exprimer en français? Est-ce sur les lèvres de Sophie recevant, dans le parloir de son couvent, le premier baiser de Faublas? Oui et non.
Non, si l'on ne veut considérer que les côtés sensuels de l'œuvre. Oui, si l'on prend la peine d'en approfondir les bons vouloirs, sans s'attarder plus que de raison aux peintures.
Que voit-on, en réalité, dans les conséquences logiques des situations du Faublas? On voit l'inconduite punie, la passion malsaine purifiée par les souffrances du remords, le mariage d'amour présenté non comme un paradis destiné à être perdu, mais comme la sûre étape qui mène au paradis retrouvé.
Tandis que, bien après Louvet, les romantiques déifieront les liaisons illégitimes qui s'affichent au grand jour, et qu'actuellement le naturalisme, en réduisant l'amour à l'état d'une fonction exclusivement animale, grossièrement impérieuse, en excuse l'assouvissement bestial, l'auteur de Faublas, contemporain pourtant d'une époque plus relâchée de mœurs que la nôtre, a su se montrer moraliste d'intentions et raffiné de sentiments. On sent dans l'écrivain un respect de soi et des autres qui l'arrête à propos sur la limite qui sépare le licencieux de l'obscène, qui le maintient, sans danger que le pied lui glisse, sur le bord de l'ornière au fond de laquelle les pourceaux d'Épicure s'embourbent à plaisir.
Gentilhomme d'origine, bourgeois par l'éducation, Louvet, pas plus dans ses écrits que dans sa vie, n'a rien du bohème de lettres assoiffé de réclame et affamé d'argent. Il eut ses ambitions, sans doute; il rêva d'être quelqu'un en politique et en littérature; ce fut un besogneux, parfois, qui allongea peut-être un peu trop son livre lorsqu'il était forcé d'en vivre; mais il ne fut jamais le plat courtisan de la foule, qui, voulant par elle arriver à un lucratif triomphe, la flatte dans ses appétits et lui parle son langage. A son public, composé surtout de belles dames inconstantes et de grands seigneurs libertins, Louvet ne craindra pas de décocher l'épigramme; quand il le faut, il ne recule pas devant la nécessité de mélanger aux chaudes peintures du vice le blâme que doivent entraîner ses conséquences et ses excès.
A ces blasés exclusivement en quête de sensations et habitués à disséquer le sentiment sans l'éprouver, à ces gangrenés du scepticisme, il soulignera l'odieux du manque d'amour dans le plaisir, en ne trouvant d'excuses aux escapades de Faublas que parce que, peu ou prou, l'amour se mêle, fût-ce sans qu'il s'en doute, aux fredaines du chevalier.
Le charme de Faublas, ce qui le rend possible, ce qui le fait admissible, c'est que précisément, malgré ses mœurs déréglées, il est dénué du caractère essentiel du vicieux: la recherche de la sensation sans amour.
L'amour déborde à tout instant du cœur de l'inflammable personnage. L'amant naïf de la marquise de B…, l'heureux possesseur de la jolie Mme de Lignolle, l'époux plein de tendresse de la timide Sophie, n'est donc qu'un ébloui et qu'un enivré, ce n'est pas un corrompu.
Et cela est si vrai que l'alcôve de Coralie, l'impure experte dans la pratique du plaisir, ne le retient pas longtemps; où il court, où il vole, avec la fiévreuse impatience de l'homme et de l'amant, c'est vers cette belle Mme de B… qui l'adore au point de se faire tuer pour lui; c'est vers cette vive et touchante comtesse de Lignolle qui l'aime tant que, désespérée, elle se jette à l'eau à l'heure de son abandon; c'est vers cette charmante et candide Sophie à la vie de laquelle, un jour, il associera définitivement la sienne. Même lorsqu'entre temps il chiffonne le corsage de Justine, la piquante soubrette de Mme de B…, c'est par compassion plus que par libertinage. Un jour, n'a-t-il pas surpris dans les yeux de la jeune fille tristement fixés sur lui une larme furtive et jalouse, alors que, sans souci de sa présence, il couvrait de baisers passionnés les mains de la marquise?
Justine pleure parce qu'elle est jalouse, et elle est jalouse parce qu'elle l'aime. Que peut faire le chevalier, qui, du reste, n'a rien d'un amoureux transi? Sécher les pleurs de ces yeux qui, tout beaux qu'ils sont, ont, par-dessus tout, le mérite d'être tendres; apaiser dans un élan irréfléchi la fièvre qu'il a involontairement allumée.
S'il est sans scrupules comme son siècle, Faublas est sans préméditation dans le mal comme la jeunesse généreuse et étourdie. Malgré ses légèretés, ses emportements sensuels, malgré ses fautes, on discerne en lui les qualités d'un homme de cœur, et, si étrange que cela puisse paraître dans un tel personnage, il y a chez ce coureur d'aventures l'étoffe d'un vrai chef de famille.
Au milieu de ses égarements, Faublas reste fidèle à son rêve de félicité intime. Sophie, la fiancée de son choix, ne cesse de préoccuper sa pensée, tandis que son tempérament l'entraîne. L'épouse attendue avec sa candeur presque enfantine encore, avec son regard modeste, son front rougissant, l'émoi de son premier frisson d'amour, reste pour lui l'incarnation suprême du bonheur durable et certain.
Sans doute, c'est tardivement que Faublas se montre digne de goûter les joies honnêtes et pures qu'il convoite, mais qu'il éloigne de sa route par des folies dont la plus grave est de ne pas savoir résister au désir de posséder avant le mariage la trop confiante Sophie.
Cependant Faublas, susceptible d'un idéal qui a pour aspiration définitive une union légitime et honorable, ne porte aucune atteinte par sa manière de penser, s'il y manque par sa manière d'agir, à ce respect des lois sociales dont font aujourd'hui si bon marché les tristes et ignobles poursuivants des prostituées, héroïnes de prédilection de tant de romans contemporains.
Louvet, qui dans son livre n'insulte ni la femme, ni le mariage, ni l'amour, ne se désintéresse pas de la famille; il lui fait jouer son rôle dans cette odyssée de boudoir, qui est en même temps une peinture de mœurs si bien faite, et, quand il la montre manquant à ses devoirs, le sens moral de l'homme corrige à propos les audaces du romancier.
La scène entre Faublas et son père, lorsqu'ils se retrouvent tous deux, par hasard, chez Coralie, est un petit chef-d'œuvre de moraliste bien inspiré: forcé de rougir devant son fils qui le surprend en mauvais lieu, le baron de Faublas, déchu de son droit de contrôle paternel par la légèreté de sa propre conduite, sent se fondre dans une immense tristesse son étonnement mêlé de colère et ses bouffées de vice. Comme revenu à lui-même, il stigmatise avec conviction, devant le chevalier, cette existence de débauches qui ménage de telles rencontres! Comme il en dévoile les dangers, les dégoûts, les hontes!
Ce n'est plus le viveur titré, hautain et sceptique, impertinent et libertin, du XVIIIe siècle, qui parle par la bouche du baron de Faublas, c'est un chef de famille navré, humilié, repentant, qui se révèle vraiment père au milieu de l'abjection dont la présence de son fils lui fait comprendre, pour la première fois, toute la profondeur.
Ce n'est pas Louvet qui s'avisera de poétiser, de déifier la courtisane. La vraie femme, selon lui, c'est celle qu'on peut également aimer et estimer. Aussi donnera-t-il à sa chère compagne le nom de la seule héroïne vertueuse de son livre. Et quand nous disons la seule, nous nous trompons, car il y a encore la sœur aimable et sage du trop ardent chevalier, cette Mlle de Faublas, type charmant d'honnête personne, se détachant gracieuse et chaste sur le fond licencieux de l'époque.
A côté de ces deux femmes, le père de Sophie, défenseur implacable de l'honneur de sa fille, outragée par Faublas, vient compléter le tableau de cette famille aimante et protectrice, dont la double mission est de consoler et de diriger.
Nous ne chercherons donc pas davantage à défendre contre le grief d'immoralité une œuvre dont le côté licencieux est traité avec une légèreté de touche qui doit lui valoir la plus complète indulgence. Louvet, habile dans la périphrase, cette nécessité qui s'impose lorsque les sujets en cause sont des souvenirs d'alcôve, a eu des tours ingénieux et exquis dans Faublas. A l'inverse de Richardson, qui dira crûment dans Paméla ou la Vertu récompensée, en parlant d'un maître trop entreprenant vis-à-vis de sa servante: «Il lui mit la main dans le sein», le narrateur des aventures de Faublas tracera cette phrase délicate pour souligner les premières hardiesses du chevalier, entourant de ses bras le cou de la belle marquise de B…: «Mon heureuse main, guidée par le hasard et par l'amour, descendit un peu plus bas.»
En sachant bien dire que ne peut-on dire?
Louvet, du reste, est coutumier de ces périodes finement gazées avec lesquelles alterne, il est vrai, le terme visiblement suranné, défaut prévu plus que regrettable, étant donnée l'époque où parut le roman.
N'en est-il pas des ouvrages dont l'archaïsme complète la physionomie comme de ces objets anciens dont le moindre détail authentique, fût-il d'un goût douteux, vaut tous les perfectionnements récemment inventés, la modernité effaçant le caractère le plus intéressant des choses: celui du temps. Ce caractère-là, certes, ne manque pas au Faublas. On y voit clairement la transformation de la littérature française, telle que la produisit l'avènement de J.-J. Rousseau, et sa domination sur les esprits de la fin du siècle. La facture sobre et correcte des écrivains de la phase classique, si brillamment représentée au XVIIe siècle, et le tour spirituel, incisif, plus railleur qu'exalté, des Voltairiens proprement dits, ne se retrouvaient plus guère dans les publications emphatiques d'une époque passionnée pour le Contrat social et la Nouvelle Héloïse. Louvet, tout aimable conteur qu'il fût, ne put se défendre de cet enveloppement qui, en lui enlevant certain naturel, le range au nombre des écrivains typiques de son temps.
On a voulu voir aussi dans l'œuvre la plus célèbre de sa vie une émanation de ses rancunes de gentilhomme déclassé et de ses antagonismes de républicain sincère contre l'ancien régime. Beaucoup ont considéré Faublas comme une sorte de pamphlet. Rien de tel, à nos yeux, ne perce dans ce roman, qui n'est que la peinture vive et légère d'une société que Louvet combattit à visage découvert aux heures de crise, mais qu'il ne songea pas à insulter sournoisement aux heures de calme.
Lorsque, en 1789, l'auteur termina son livre, il était retiré tranquillement à la campagne avec Lodoïska, devenue veuve, et qui était accourue auprès de son ami pour embellir son existence en la partageant. Les joies du cœur remplissaient tous les moments des deux amants; leurs goûts modestes, en rapport avec leur mince fortune, les éloignaient de la haine envieuse, et Louvet, trop heureux pour être méchant, Louvet, qui ne pouvait présager encore qu'il serait conventionnel, ne dut avoir pour but, en écrivant Faublas, que de mettre son nom plus en lumière et de faire entrer quelque argent au logis.
Il ne semble pas, lorsqu'il parle lui-même de Faublas dans ses mémoires, qu'il ait pu avoir d'autre intention. Dans une de ces notices qu'il a datées des Grottes de Saint-Émilion, en novembre 1793, alors qu'il était poursuivi et traqué, il écrit ceci: «Enfermé dans un jardin, à quelques lieues de Paris, loin de tout importun, j'écrivais, au printemps de 1789, six petits volumes,—les derniers formant la troisième partie des aventures de Faublas,—qui devaient, précipitant encore la vente des premiers, fonder ma petite fortune. A propos de ces petits livres, j'espère que tout homme impartial me rendra la justice de convenir qu'au milieu des légèretés dont ils sont remplis on trouve dans les passages sérieux, où l'auteur se montre, un grand amour de la philosophie, et surtout des principes de républicanisme assez rares encore à l'époque où je les écrivais…»
Il est possible que ces «principes de républicanisme» aient donné le change sur les intentions d'un homme de lettres qui, en les laissant percer, obéissait à ses convictions, et non à des haines. Mais on n'y peut rien voir de décisif, et nous n'en persistons pas moins à penser que Louvet ne s'est affirmé pamphlétaire que dans ses écrits politiques, ceux-là violents et agressifs et aussi courageusement publiés que loyalement pensés.
Ayant respiré à pleins poumons l'atmosphère de son temps, Louvet, après avoir vécu les aventures de Faublas, les écrivit tout simplement, sans se douter qu'en composant son œuvre il coopérait à la formation de la singulière trilogie de héros fictifs qui sont venus personnifier, en ses nuances diverses, le sensualisme de tout un siècle.
Faublas, prenant place entre le Lovelace de Richardson et le Chérubin de Beaumarchais, est à son plan: il est la sentimentalité séductrice donnant au besoin du plaisir chez l'homme la grâce de l'amour, tandis que Chérubin, c'est le désir éclectique, ébloui jusqu'à l'aveuglement, non point raffiné, mais gourmand, et aussi brutal, dans son habileté câline, que le sensualisme à froid de Lovelace est corrompu.
De ces trois personnages, Chérubin, quoique étant de son siècle par le costume et les mœurs, est celui qui procède directement de la nature, et il pourrait être de toutes les époques par son essence. Lovelace et Faublas, au contraire, sont exclusivement de leur temps, dont ils résument, le premier, toutes les grâces et tous les vices, le second, les aspirations inconscientes vers un idéal d'amour nouveau pour l'époque et où la tendresse apparaît poétisant le désir. Avec l'ancien régime, ses élégances, ses fins soupers, ses causeries de salon, ses liaisons sans lendemain, tous deux ont disparu. Ils se sont évanouis, l'un malfaisant de parti pris, l'autre faisant le mal sans le savoir, et tous deux sont restés charmants sous leurs formes d'ombres souriantes, voluptueusement évoquées par des écrivains qui ont dû à ces créations de passer à la postérité.
Inférieur comme talent et comme célébrité à Beaumarchais et à Richardson, Louvet leur a été supérieur par la puissance d'aimer. Sa force et sa grâce, son originalité et son charme d'écrivain, sont venus de là beaucoup plus, peut-être, que des facultés spéciales d'où découle l'art d'écrire.
A une époque où la sensation était tout, Louvet a connu l'émotion tendre qui vient du cœur, il a connu les tristesses, les dévouements, les extases divines des grands sentiments, et, comme il a été plus que personne l'homme de ses écrits, il a mis dans Faublas ce qui rajeunit éternellement les œuvres, ce qui les épure, les grandit quelque petits qu'en paraissent les points de départ, quelque lointains qu'en soient les premiers succès: le reflet d'une âme aimante et d'un esprit délicat.
Moralité dans le fond, retenue dans la forme, tableaux vifs, peintures risquées sans être choquantes; tels sont, dans leur ensemble, les qualités et les attraits de l'œuvre dont la réapparition va raviver le souvenir d'un écrivain trop oublié et la physionomie de ce galant chevalier dont les aventures ont excité un véritable engouement dans la société de son temps.
Comment de nos jours l'œuvre de Louvet sera-t-elle accueillie? Favorablement, nous l'espérons: car, pour la critique du XIXe siècle, qui de plus en plus donne le pas sur toutes choses à l'analyse psychologique, l'œuvre est riche en motifs d'études de ce genre. Les émotions d'un homme qui a réellement vécu et l'esprit d'un siècle qui a prodigieusement pensé ont laissé leur empreinte à ces récits légers, qui, désencadrés de leur milieu, n'en prennent que plus de relief et de vitalité typique.
Si tout le monde n'apprécie pas le Faublas à sa juste valeur, nous sommes toujours certain que les lettrés goûteront pleinement, et c'est là l'essentiel, l'artistique édition qui leur est, d'ailleurs, particulièrement destinée, et à laquelle leur patronage ne peut manquer d'assurer le succès.
Quant à nous, c'est en toute conscience que nous avons consacré cette trop longue préface à la réhabilitation de l'œuvre de Louvet. En littérature comme dans la vie, les plus à plaindre sont les méconnus, et, si nous avons pu éclairer, même d'une faible lueur, les intentions de l'auteur de Faublas, nous aurons rempli le but que nous nous étions proposé.
Hippolyte Fournier.
LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
PRÉFACE DES PRÉFACES
Eh oui! c'est précisément parce qu'il y a déjà cinq ou six préfaces qu'il en faut encore une; ce qui rappelle le mot de cette femme d'esprit: «Il n'y a que le premier pas qui coûte.»
J'ai voulu que, dans cette édition nouvelle, les récits de mon héros ne souffrissent plus d'interruption. Les préfaces jetées à la tête de chacune des deux dernières parties, faites à des époques différentes, embarrassoient ma nouvelle distribution. Les falloit-il supprimer? Qui, moi! tuer mes préfaces! moi, commettre un parricide! D'ailleurs, n'y a-t-il pas des gens qui n'aiment pas qu'on leur retranche rien, et qui me seroient venus dire: «Il y avoit là des préfaces! Que sont devenues mes préfaces? Rendez-moi mes préfaces!» Et puis, quelle joie pour ceux de mes confrères en librairie qui, enrageant de ne pouvoir pas faire de livres, se consolent un peu en volant les livres d'autrui! Les contrefacteurs auroient dit: «Elle n'est pas complète, son édition! il y manque les préfaces!»
Afin donc que, d'une part, mon héros, quand il raconte, n'ait pas la parole coupée par des préfaces, et que, de l'autre, il ne manque à cette édition aucune des préfaces des Six Semaines, ni la préface de la Fin des Amours, ni la préface d'Une Année, je place à la tête du premier volume toutes ces préfaces à jamais amies, et, pour consacrer leur séparation première et leur éternelle réunion, je jette devant elles cette préface des préfaces.
ÉPITRE DÉDICATOIRE
DES
CINQ PREMIERS VOLUMES, INTITULÉS: UNE ANNÉE
(Ils parurent pour la première fois en 1786)
A M. BR*** FILS
Notre amitié naquit, pour ainsi dire, dans ton berceau; elle fut l'instinct de notre premier âge et l'amusement de notre adolescence: nourrie par l'habitude, fortifiée par la réflexion, elle fait le charme de notre jeunesse. Ton indulgence a toujours encouragé mes foibles talens; ce fut toi qui, le premier, m'invitas à les essayer; c'est toi qui naguère m'as pressé de descendre dans la vaste carrière où se sont égarés avant moi tant de jeunes gens présomptueux. Peut-être comme eux je m'y serai trop tôt montré; mais enfin je t'ai cru, j'ai écrit, je te dédie mon premier ouvrage.
La critique ne manquera pas de dire que, très heureusement pour les lecteurs, la mode de ces longs discours complimenteurs, toujours placés à la tête d'un livre somnifère, est depuis longtemps passée. Je répondrai qu'il ne s'agit pas ici d'un fade éloge, donné pour de bonnes raisons à quelque riche anobli, ou à quelque petit commis protecteur. Je répondrai que, si l'usage des épîtres dédicatoires n'avoit pas existé depuis longtemps, il m'eût fallu l'inventer aujourd'hui pour toi.
O mon ami! ta respectable mère, ton père bienfaisant, m'ont rendu des services qu'on ne paye point avec de l'or, des services que jamais je ne pourrois acquitter, quand même je deviendrois aussi riche que je le suis peu. Ton père et ta mère m'ont sauvé la vie: dis-leur que j'aime la vie à cause d'eux. Ils se sont efforcés de me donner un état qu'on croit noble et libre: dis-leur que l'espérance de devenir un jour, avec toi, l'appui de leur vieillesse respectée anima mon courage dans les cruelles épreuves qu'il m'a fallu subir, et me soutiendra toujours dans mes travaux. Ils se sont réunis à toi pour m'engager à cultiver les lettres: dis-leur que, si le chevalier de Faublas ne meurt pas en naissant, j'oserai le leur présenter lorsque, mûri par l'âge, instruit par l'expérience, devenu moins frivole et plus réservé, ce jeune homme me paroîtra digne d'eux.
Quant à toi, j'espère que cet hommage public, rendu par la reconnoissance à la bienfaisance et à l'amitié, te flattera d'autant plus qu'il ne fut point mendié, et que peut-être il n'étoit pas attendu.
Je suis ton ami,
Louvet.
AVERTISSEMENT
(Il fut mis à la tête de la seconde édition, faite en 1790)
Peut-être trouvera-t-on que j'ai fait dans la Première Année de Faublas des changemens heureux; je crois pourtant que c'étoient surtout les Six Semaines qui avoient besoin d'être retouchées: de longues et nombreuses digressions y nuisoient à la rapidité du récit; celles qu'il ne falloit pas retrancher tout à fait, je les ai beaucoup abrégées; mais en même temps j'ai cru pouvoir ajouter quelques morceaux par lesquels je ne présume pas que la gaieté doive être diminuée, ni l'intérêt refroidi. Ce sera sans doute une raison de plus qui déterminera le public à préférer cette bonne édition aux détestables contrefaçons que des fripons en ont faites, et que d'autres fripons étalent ou colportent avec une impudence à laquelle il est bien temps qu'une loi tutélaire des propriétés mette un terme.
ÉPITRE DÉDICATOIRE
PRÉFACE, AVERTISSEMENT DES SIX SEMAINES
(Ces deux volumes furent publiés pour la première fois au printemps de 1786)
A M. TOUSTAING
Monsieur,
Votre nom, destiné à plusieurs sortes de gloire, est en même temps consigné dans les fastes de la littérature et dans les annales de l'histoire. On devroit donc le lire à la tête d'un ouvrage plus recommandable que celui-ci; mais je serois trop ingrat si je ne vous offrois point un hommage et des remercîmens publics. Que ne m'a-t-il été possible de suivre vos conseils! Faublas, pour la seconde fois soumis à votre censure[1], vous auroit, avec bien d'autres obligations, celle de se montrer déjà beaucoup plus formé. Vous paroissez croire, et vous voulez bien me dire que je pourrois, avec quelque succès, embrasser un genre plus sérieux, et que je devrois consacrer à la morale et à la philosophie mes dispositions, que vous appelez mes talens. Quelquefois je vous ai vu sourire aux espiègleries de mon Chevalier; plus souvent je vous ai entendu m'exprimer sans détour le regret que vous aviez de le trouver toujours si peu raisonnable. J'ai eu l'honneur de vous observer qu'il pourroit, comme tant d'autres enfans de bonne maison, complètement réparer, par les actions exemplaires de l'âge mûr, les erreurs peut-être excusables de son printemps. Ici j'ajouterai que, pour corriger les écarts du jeune homme, l'historien fidèle attend impatiemment que l'heure du héros soit venue; et, si cet aveu ne suffit pas pour m'obtenir grâce auprès des gens sévères, je citerai ma justification imprimée longtemps avant que je fusse né pour commettre la faute. Dans un conte philosophique écrit avec la facilité prodigieuse et l'inimitable naturel qui caractérisent les ouvrages de ce génie universel, presque toujours supérieur à son sujet, Voltaire m'a dit: «Monseigneur, vous avez rêvé tout cela; nos idées ne dépendent pas plus de nous dans le sommeil que dans la veille. Une puissance supérieure a voulu que cette file d'idées vous ait passé par la tête, pour vous donner apparemment quelque instruction dont vous ferez votre profit.»
[1] Aujourd'hui qu'il n'y a plus de censure, je dois encore rendre justice à M. Toustaing: il étoit du petit nombre de ces censeurs qui ne se faisoient point un malin plaisir de tourmenter les gens de lettres.
Je suis, etc.
Louvet de Couvray.
P.-S. Pourquoi de Couvray?—Voyez la page suivante, et vous le saurez.
A MON SOSIE
Je ne sais, Monsieur, si vous êtes l'heureux propriétaire d'une figure semblable à la mienne, et si, comme moi, vous descendez de ce fameux Louvet… Je ne sais; mais il ne m'est plus permis de douter que nous avons à peu près le même âge, que nous sommes décorés d'un titre presque semblable, que nous nous glorifions d'un nom absolument pareil. Je suis surtout frappé d'un trait de ressemblance plus précieux pour nous, plus intéressant pour la patrie: c'est que nous pourrons aller ensemble à l'immortalité, puisque tous deux nous composons de très jolie prose, puisque tous deux nous nous faisons imprimer vifs.
J'aime à croire que cette parfaite analogie vous a d'abord semblé, comme à moi, très flatteuse; et cependant je suis persuadé que maintenant vous sentez, ainsi que moi, le terrible inconvénient qu'elle entraîne. A quelle marque certaine deux rivaux si ressemblans, en même temps lancés dans la vaste carrière, seront-ils reconnus et distingués? Quand le monde retentira de notre éloge commun; quand nos chefs-d'œuvre, pareillement signés, voyageront d'un pôle à l'autre, qui séparera nos deux noms confondus au temple de Mémoire? Qui me conservera ma réputation, que sans cesse vous usurperez sans vous en douter? Qui vous restituera votre gloire, que je vous volerai continuellement sans le vouloir? Quel homme assez pénétrant pourra, par une assez équitable répartition, rendre à chacun la juste portion de célébrité que chacun aura méritée? Que ferai-je pour qu'on ne vous prête pas tout mon esprit? Comment empêcherez-vous qu'on ne me gratifie de toute votre éloquence? Ah! Monsieur! Monsieur!
Il est vrai que l'ingrate fortune a mis entre nos destinées une différence pour vous tout avantageuse: vous êtes avocat-au, je ne suis qu'avocat-en; vous avez prononcé, dans une grande assemblée, un grand discours: je n'ai fait qu'un petit roman. Or, tous les orateurs conviennent qu'il est plus difficile de haranguer le public que d'écrire dans le cabinet; et tous les gens instruits sont épouvantés de l'immense intervalle qui sépare les avocats-en des avocats-au. Mais je vous observe qu'il y a encore dans l'État des milliers d'ignorans qui ne connoissent ni mon roman ni votre discours, et qui, dans leur profonde insouciance, ne se sont pas donné la peine d'apprendre quelles belles prérogatives sont attachées à ce petit mot au, dont, à votre place, je serois très fier. Ainsi, Monsieur, vous voyez bien que malgré le roman et le discours, et le en et le au, tous ces gens-là, qui ne peuvent manquer d'entendre bientôt parler de vous et de moi, nous prendroient continuellement l'un pour l'autre. Ah! Monsieur, croyez-moi, hâtons-nous d'épargner à nos contemporains ces perpétuelles méprises qui donneroient trop d'embarras à nos neveux.
D'abord j'avois imaginé que, vous trouvant le plus intéressé à prévenir les doutes de la postérité, vous voudriez bien faire comme vos nobles confrères, qui, pour la plus grande gloire du barreau, augmentent ordinairement d'un superbe surnom leur baptistère devenu trop modeste. Depuis, en y réfléchissant davantage, j'ai senti que délicatement je devois me donner ce ridicule pour vous l'épargner. Voilà ce qui me détermine. Vous pouvez, si bon vous semble, rester monsieur Louvet tout court, moi, je veux être éternellement
Louvet de Couvray[2].
[2] Oui; mais ne voilà-t-il pas que la plus impertinente des révolutions m'enlève ma noblesse d'hier! Que je suis heureux d'avoir un nom de baptême! Va donc pour Jean-Baptiste Louvet.
La seconde édition s'étant faite en 1790, j'ajoutai la note suivante.
A ELLE
J'aurois osé le lui dédier, s'il s'en fût trouvé digne.
PRÉFACE
DE LA FIN DES AMOURS
(Ces six volumes furent publiés pour la première fois en juillet 1789)
Que de bruit pour un petit livre! Si beaucoup en ont ri, quelques-uns en ont pleuré; plusieurs l'ont imité, d'autres l'ont travesti; d'honnêtes gens l'ont contrefait, des gens honnêtes l'ont dénigré. Ainsi puissamment encouragé de toutes les manières, j'ai repris la plume avec quelque confiance, et j'ai fini.
Maintenant, Lecteur impartial, c'est à vous de m'entendre et de prononcer. Si quelquefois je suis trop gai, pardonnez-moi. Tant de romans m'avoient tant fait bâiller! Je tremblois d'être comme eux soporifique; au reste, attendez quelques années, peut-être alors j'en ferai de plus ennuyeux qui seront meilleurs. Je dis: peut-être. En effet, un romancier ne doit-il pas être l'historien fidèle de son âge? Peut-il peindre autre chose que ce qu'il a vu? O vous tous qui criez si fort, changez vos mœurs, je changerai mes tableaux.
M'accusiez-vous aussi d'immoralité? Bientôt je tâcherai de vous persuader que vous aviez tort; mais auparavant approchez, prêtez l'oreille: c'est une vérité que je vais dire, et, comme la littérature a encore ses aristocrates, il faut parler bas. En conscience, étoient-ils bien moraux, ces chefs-d'œuvre par lesquels se sont immortalisés l'Arioste et le Tasse, La Fontaine et Molière, Voltaire enfin, Voltaire et tant d'autres, beaucoup moins grands que lui, quoique plus grands que moi? Tenez, j'ai bien peur que cette condition de moralité, si rigoureusement imposée de nos jours à tout ouvrage d'imagination, ne soit un violent remède savamment employé par ceux de mes frêles contemporains qui, désespérant de pouvoir jamais rien produire, voudroient nous châtrer.
Quoi qu'il en soit, lisez mon dénouement, il me justifiera sans doute. Au surplus, je déclare, et, dès que les circonstances me le permettront, je m'engage à prouver que cet ouvrage, si frivole en ses détails, est au fond très moral; qu'il n'a peut-être pas vingt pages qui ne marchent pas directement vers un but d'utilité première, de sagesse profonde, auquel j'ai tendu sans cesse. J'avoue qu'il sera donné à peu de gens de l'apercevoir d'abord; mais je maintiens qu'avec le temps je le pourrai découvrir à tous, et le jour de mes confidences sera, je vous le promets, le jour des surprises.
Ils m'ont encore reproché de grandes négligences. Eh! quel écrivain, assez peu maître de son art, voudroit également soigner toutes les parties d'un long ouvrage? Quant à moi, je crois fermement qu'il n'y a point de naturel sans négligences, principalement dans le dialogue. C'est là que, pour être plus vrai, sacrifiant partout l'élégance à la simplicité, je serai souvent incorrect et quelquefois trivial. C'est, ce me semble, où le personnage va parler que l'auteur doit cesser d'écrire; et néanmoins je me reconnois très fautif, s'il m'est souvent arrivé de permettre que Mme de B… s'exprimât comme Justine, et Rosambert comme M. de B…
Patient Lecteur, encore un paragraphe apologétique.
Ces romans prétendus étrangers, qu'on s'arrache le matin et qui sont oubliés le soir, ne renferment, pour la plupart, que des caractères communs à presque tous les peuples de notre Europe, et des aventures de tous les pays. J'ai tâché que Faublas, frivole et galant comme la nation pour laquelle et par laquelle il fut fait, eût, pour ainsi dire, une figure françoise. J'ai tâché qu'au milieu de tous ses défauts on lui reconnût le ton, le langage et les mœurs des jeunes gens de ma patrie. C'est en France, et ce n'est qu'en France, je crois, qu'il faudra chercher les autres originaux dont j'ai trop foiblement dessiné les copies: des maris en même temps libertins, jaloux, commodes et crédules comme monsieur le marquis; des beautés séduisantes, trompées et trompeuses comme Mme de B…; des femmes à la fois étourdies et sensibles comme ma petite Éléonore, chaque jour regrettée. Enfin, je me suis efforcé de faire en sorte qu'on ne pût, sans blesser un peu la vraisemblance, imprimer sur le frontispice de ce roman-ci ce honteux mensonge: traduit de l'anglois.
Mais, pendant que j'écrivois ces futilités, un grand changement s'est fait dans mon heureuse patrie. La plus belle carrière est désormais ouverte à ceux qui ambitionneront une gloire solide, utile à leur pays, utile au monde entier. La carrière est ouverte! Pourquoi ne m'y suis-je pas déjà montré? C'est que je ne m'en crois pas encore digne[3].
[3] Il n'y avoit pas huit jours que cette espèce de préface étoit écrite, quand l'ouvrage de M. Mounier a paru. L'indignation dont il m'a rempli m'a forcé à prendre la plume. Voyez chez M. Bailly, libraire, rue Saint-Honoré, à Paris, la brochure intitulée: Paris justifié.
FAUBLAS AU PARLOIR
UNE
ANNÉE DE LA VIE
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
On m'a dit que mes aïeux, considérés dans leur province, y avoient toujours joui d'une fortune honnête et d'un rang distingué. Mon père, le baron de Faublas, me transmit leur antique noblesse sans altération; ma mère mourut trop tôt. Je n'avois pas seize ans, quand ma sœur, plus jeune que moi de dix-huit mois, fut mise au couvent à Paris. Le baron, qui l'y conduisit, saisit avec plaisir cette occasion de montrer la capitale à un fils pour l'éducation duquel il n'avoit rien négligé jusqu'alors.
Ce fut en octobre 1783 que nous entrâmes dans la capitale par le faubourg Saint-Marceau. Je cherchois cette ville superbe dont j'avois lu de si brillantes descriptions. Je voyois de laides chaumières très hautes, de longues rues très étroites, des malheureux couverts de haillons, une foule d'enfans presque nus; je voyois la population nombreuse et l'horrible misère. Je demandai à mon père si c'étoit là Paris: il me répondit froidement que ce n'étoit pas le plus beau quartier; que le lendemain nous aurions le temps d'en visiter un autre. Il étoit presque nuit; Adélaïde (c'est le nom de ma sœur) entra dans son couvent, où elle étoit attendue. Mon père descendit avec moi près de l'Arsenal, chez M. Duportail, son intime ami, de qui je parlerai plus d'une fois dans la suite de ces Mémoires.
Le lendemain, mon père me tint parole, en un quart d'heure une voiture rapide nous conduisit à la place Louis XV. Là, nous mîmes pied à terre; le spectacle qui frappa mes yeux les éblouit de sa magnificence. A droite, la Seine à regret fugitive; sur la rive, de vastes châteaux; de superbes palais à gauche; une promenade charmante derrière moi; en face, un jardin majestueux. Nous avançâmes, je vis la demeure des rois. Il est plus aisé de se figurer ma comique stupéfaction que de la peindre. A chaque pas, des objets nouveaux attiroient mon attention; j'admirois la richesse des modes, l'éclat de la parure, l'élégance des manières. Tout à coup je me rappelai ce quartier de la veille, et mon étonnement s'accrut; je ne comprenois pas comment il se pouvoit qu'une même enceinte renfermât des objets si différens. L'expérience ne m'avoit pas encore appris que partout les palais cachent des chaumières, que le luxe produit la misère, et que de la grande opulence d'un seul naît toujours l'extrême pauvreté de plusieurs.
Nous employâmes plusieurs semaines à visiter ce que Paris a de plus remarquable. Le baron me montroit une foule de monumens célèbres chez l'étranger, presque ignorés de ceux qui les possèdent. Tant de chefs-d'œuvre m'étonnèrent d'abord, et bientôt ne m'inspirèrent plus qu'une froide admiration. Sait-on bien, à quinze ans, ce que c'est que la gloire des arts et l'immortalité du génie? Il faut des beautés plus animées pour échauffer un jeune cœur.
C'étoit au couvent d'Adélaïde que je devois rencontrer l'objet adorable par qui mon existence alloit commencer. Le baron, qui chérissoit ma sœur, alloit presque tous les jours la demander au parloir. Toutes les demoiselles bien nées savent qu'au couvent on a de bonnes amies; beaucoup de belles dames assurent qu'il est rare d'en trouver ailleurs; quoi qu'il en soit, ma sœur, naturellement sensible, eut bientôt choisi la sienne. Un jour elle nous parla de Mlle Sophie de Pontis, et nous fit de cette jeune personne un éloge que nous crûmes exagéré. Mon père fut curieux de voir la bonne amie de sa fille; je ne sais quel doux pressentiment fit palpiter mon cœur lorsque le baron pria Adélaïde d'aller chercher Mlle de Pontis. Ma sœur y courut, elle amena… Figurez-vous Vénus à quatorze ans! Je voulus avancer, parler, saluer; je restai le regard fixe, la bouche ouverte, les bras pendans. Mon père s'aperçut de mon trouble et s'en amusa. «Du moins vous saluerez», me dit-il. Mon trouble s'augmenta; je fis la révérence la plus gauche. «Mademoiselle, poursuivit le baron, je vous assure que ce jeune homme a eu un maître à danser.» Je fus tout à fait déconcerté. Le baron fit à Sophie un compliment flatteur; elle y répondit modestement et d'une voix altérée qui retentit jusqu'à mon cœur. J'ouvrois de grands yeux étonnés, je prêtois une oreille attentive; ma langue embarrassée demeuroit toujours suspendue. Mon père, avant de sortir, embrassa sa fille, et salua Mlle de Pontis. Moi, dans un transport involontaire, je saluai ma sœur, et j'allois embrasser Sophie. La vieille gouvernante de cette demoiselle, conservant plus de présence d'esprit que moi, m'avertit de ma méprise; le baron me regarda d'un air étonné; le front de Sophie se couvrit d'une aimable rougeur, et pourtant un léger sourire effleura ses lèvres de rose.
Nous revînmes chez M. Duportail: on se mit à table; je mangeai comme un amoureux de quinze ans, c'est-à-dire vite et longtemps. Après dîner je prétextai une indisposition légère, et je me retirai dans mon appartement. Là, je me rappelai librement Sophie et tous ses charmes. «Que de grâces, que de beauté! me disois-je; sa charmante figure est pleine d'esprit, et son esprit, j'en suis sûr, répond à sa figure. Ses grands yeux noirs m'ont inspiré je ne sais quoi…; c'est de l'amour sans doute. Ah! Sophie, c'est de l'amour, et pour la vie!» Revenu de ce premier transport, je me souvins d'avoir vu dans plusieurs romans les effets prodigieux d'une rencontre imprévue; le premier coup d'œil d'une belle avoit suffi pour captiver les sentimens d'un amant tendre; et l'amante elle-même, frappée d'un trait vainqueur, s'étoit sentie entraînée par un penchant irrésistible. Cependant j'avois lu de longues dissertations dans lesquelles des philosophes profonds nioient le pouvoir de la sympathie, qu'ils appeloient une chimère. «Sophie, m'écriai-je, je sens bien que je vous aime; mais avez-vous partagé mon trouble et mes agitations?» L'air dont je m'étois présenté n'étoit pas très propre à m'inspirer beaucoup de confiance; mais sa jolie voix, d'abord altérée, qu'elle avoit eu peine à rassurer par degrés! ce doux sourire par lequel elle avoit paru applaudir à ma méprise et me consoler de ma privation!… L'espérance entra dans mon cœur, il me parut très possible qu'en fait de tendresse la philosophie radotât, et que les romans seuls eussent raison.
Je m'étois approché, par hasard, de ma fenêtre: je vis le baron et M. Duportail se promener à grands pas dans le jardin. Mon père parloit avec feu, son ami sourioit de temps en temps; tous deux, par intervalles, jetoient les jeux sur mes croisées; je jugeai qu'il étoit question de moi dans leur entretien, et que déjà peut-être mon père avoit soupçonné ma passion naissante. Cette idée m'inquiéta beaucoup moins pourtant que celle du départ de mon père que je croyois prochain. Quitter ma Sophie sans savoir quand je pourrois jouir du bonheur de la revoir! mettre plus de cent lieues entre elle et moi! je n'y pus penser sans frémir. Mille réflexions douloureuses m'occupèrent toute la soirée: je soupai tristement, j'ignorois encore les plaisirs de l'amour, et déjà je ressentois ses inquiétudes mortelles.
Une partie de la nuit se passa dans les mêmes agitations. Je m'endormis enfin, dans l'espérance de voir ma Sophie le lendemain. Son image vint embellir mes songes; l'amour, propice à mes vœux, daigna prolonger un si doux sommeil. Il étoit tard quand je m'éveillai: je n'appris pas sans chagrin qu'on m'avoit laissé reposer, parce que mon père étoit sorti dès le matin et ne devoit rentrer que le soir. Je me désolois tout bas de ne pouvoir faire une visite à ma sœur, quand M. Duportail entra; il me fit mille amitiés, et me demanda si j'étois content de la capitale: je l'assurai que je ne craignois rien tant que de la quitter. Il me déclara que je n'aurois pas ce déplaisir; que mon père, jaloux de donner une éducation très soignée à l'unique héritier de son nom et de veiller de très près au bonheur d'une fille qu'il aimoit, avoit résolu de se fixer à Paris pendant quelques années, et que, pour y vivre d'une manière convenable à un homme de sa qualité, il alloit faire sa maison. Cette bonne nouvelle me causa une joie que je ne pus dissimuler; M. Duportail en modéra l'excès en m'apprenant qu'on avoit commencé par me choisir un honnête gouverneur et un fidèle domestique. A l'instant même on annonça M. Person.
Je vis entrer un petit monsieur sec et blême, dont la mine justifioit pleinement la mauvaise humeur que m'avoit inspirée son titre. Il s'avança d'un air grave et composé, puis, d'un ton lent et mielleux, il commença: «Monsieur, votre figure…» Content du mot qu'il avoit dit, il s'arrêta, cherchant le mot qu'il alloit dire…, «votre figure répond de votre personne.» Je répliquai fort sèchement à ce doux compliment. Privé du bonheur de voir Sophie, je ne trouvois d'autres ressources que le plaisir de m'occuper d'elle, et monsieur l'abbé venoit m'enlever cette consolation! Je résolus de le pousser à bout; dès la première journée j'y réussis passablement.
Le soir, mon père daigna me confirmer de sa propre bouche les arrangemens qu'il se proposoit; il me signifia, en même temps, que désormais je ne sortirois plus qu'avec mon gouverneur. C'étoit m'avertir de l'intérêt que j'avois à le ménager: ma situation devenoit critique, et mon amour, irrité par les obstacles, sembloit s'accroître avec ma gêne. J'avois fait d'assez bonnes études; mon gouverneur, présomptueux, s'étoit chargé du pénible emploi de les perfectionner; heureusement j'eus lieu de m'apercevoir, aux premières leçons, que le disciple valoit au moins l'instituteur. «Monsieur l'abbé, lui dis-je, vous êtes capable d'enseigner autant que je suis curieux d'apprendre. Pourquoi nous gêner mutuellement? Croyez-moi, laissons là des livres sur lesquels nous pâlirions gratis; allons voir ma sœur à son couvent, et, si Mlle Sophie de Pontis vient au parloir, vous verrez comme elle est jolie.» L'abbé voulut se fâcher; mais, profitant de l'avantage que j'avois sur lui: «Vous n'aimez pas l'exercice, à ce que je vois, lui répliquai-je: eh bien! restons ici; mais ce soir, je déclare à monsieur le baron l'extrême désir que je me sens d'avancer dans mes études, et l'insuffisance absolue de celui qui s'est chargé de m'éclairer dans mes travaux: si vous niez, je demande un examen que mon père lui-même nous fera subir.» L'abbé fut atterré de la force de mes derniers argumens. Il fit une grimace épouvantable, prit sa petite canne et son humble chapeau; nous volâmes au couvent.
Adélaïde vint au parloir accompagnée seulement de sa gouvernante, qu'on appeloit Manon. Cette fille étoit un vieux domestique de ma mère, et nous avoit élevés; je la priai de nous laisser: elle m'obéit sans peine. Restoit le maudit petit gouverneur, qu'il n'étoit pas possible d'éloigner. Ma sœur se plaignit qu'on eût laissé passer plusieurs jours sans la venir voir; elle m'étonna en m'apprenant que le baron l'avoit négligée autant que moi; nous pensâmes qu'il falloit qu'il fût bien préoccupé de ses projets nouveaux pour avoir oublié sa chère fille. «Mais vous, Faublas, me dit Adélaïde, qui vous a retenu ces jours-ci? Boudez-vous votre sœur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat: Mlle de Pontis est sortie; revenez nous voir demain, surtout prenez garde aux méprises, et Sophie tâchera de faire votre paix avec sa vieille gouvernante, qui ne vous a pas encore bien pardonné vos distractions.» Je dis à ma sœur qu'il falloit obtenir mon congé de monsieur l'abbé, que la rage du travail possédoit sans relâche. Adélaïde, croyant que je parlois sérieusement, adressa à mon grave instituteur les plus vives instances, que j'excitois par les miennes. Il soutint le persiflage plus paisiblement que je ne l'aurois cru; je remarquai même que, lorsque je parlai de revenir, il m'observa qu'il étoit encore de bonne heure: cette complaisance me réconcilia tout à fait avec lui.
Mon père m'attendoit chez M. Duportail pour nous conduire dans un hôtel fort beau, qu'il venoit de louer faubourg Saint-Germain. Je fus mis le soir même en possession de l'appartement qu'il m'y avoit marqué. Je trouvai là Jasmin, ce domestique dont on m'avoit parlé. C'étoit un grand garçon de bonne mine, il me plut au premier coup d'œil.
«Boudez-vous votre sœur et sa bonne amie? vous seriez un ingrat», m'avoit dit Adélaïde. Je me répétai cent fois ce reproche, et le commentai de cent manières différentes. Il avoit donc été question de moi, on m'avoit donc attendu, j'avois donc été désiré? Que la nuit me parut longue, que la matinée fut mortelle! quel tourment d'entendre sonner les heures, et de ne pouvoir hâter celle qui nous rapproche de l'objet aimé!
Il arriva enfin le moment si désiré! je vis ma sœur, je vis Sophie, non moins belle et plus jolie que la première fois. Il y avoit dans sa simple parure je ne sais quoi de plus adroit et de plus séduisant. Dans cette seconde visite, mes yeux détaillèrent pour ainsi dire ses charmes, et plus d'une fois nos regards se rencontrèrent pendant cet examen si doux. J'admirai sa longue chevelure noire, qui contrastoit singulièrement avec sa peau fine, d'une blancheur éblouissante; sa taille élégante et légère, que j'aurois embrassée de mes dix doigts; les grâces enchanteresses répandues sur toute sa personne, son pied mignon, dont j'ignorois le favorable augure; et ses yeux surtout, ses beaux yeux qui sembloient me dire: «Ah! que nous aimerons l'heureux mortel qui saura nous plaire!»
Je fis à Mlle de Pontis un compliment qui dut d'autant plus la flatter qu'il étoit aisé de s'apercevoir que je ne l'avois pas préparé. La conversation fut d'abord générale, la gouvernante de Sophie s'en mêla; je vis qu'on ménageoit la vieille, et qu'elle aimoit à causer; je trouvai charmans les sots contes qu'elle nous fit. Cependant Person s'entretenoit avec ma sœur, et moi, d'une voix basse et tremblante, je faisois à ma Sophie cent questions et cent complimens. La vieille continuoit de raconter ses belles histoires que nous n'écoutions plus. Elle s'aperçut enfin qu'en parlant beaucoup elle ne parloit à personne; elle se leva brusquement, et me dit: «Monsieur, vous me faites commencer une narration, et vous n'en écoutez pas la fin, cela est très malhonnête.» Sophie, en me quittant, me consola par un regard tendre.
Nous entendîmes le bruit d'une voiture, c'étoit celle du baron; il entra, Adélaïde se plaignit de la rareté de ses visites; il allégua, d'un ton assez contraint, les embarras d'un établissement nouveau. Il causa quelques minutes d'un air préoccupé, et se leva ensuite brusquement avec quelques signes d'impatience; il retournoit à l'hôtel, il m'y ramena.
Nous trouvâmes à la porte un équipage brillant. Le suisse dit au baron qu'un gros monsieur noir l'attendoit depuis plus d'une heure, et qu'une cholie tame venoit d'arriver à l'instant. Mon père parut aussi joyeux que surpris; il monta avec empressement: je voulus le suivre, il me pria d'entrer chez moi. Jasmin, à qui je demandai s'il connoissoit le gros monsieur noir et la cholie tame, me répondit que non.
Curieux de pénétrer le mystère et piqué de ce que c'en étoit un pour moi, je me mis en sentinelle à l'une des fenêtres de mon appartement, qui donnoit sur la rue. Je n'y restai pas longtemps sans voir sortir un gros homme vêtu de noir, qui parloit seul et paroissoit content. Un quart d'heure après je vis une jeune dame s'élancer légèrement dans sa voiture; le baron, beaucoup moins ingambe, voulut sauter aussi lestement, il pensa se rompre le col; je fus effrayé; mais les éclats de rire qui partoient de la voiture me rassurèrent pleinement. Je m'étonnai que mon père, naturellement colère, ne donnât aucun signe d'humeur; il monta paisiblement, mit la tête à la portière, me vit à ma croisée, et parut un peu confus. Je l'entendis ordonner aux domestiques de m'avertir qu'il sortoit pour affaire, et que je pouvois me dispenser de l'attendre à souper. Je fis part de ma curiosité à Jasmin, qui paroissoit mériter ma confiance; il questionna, sans affectation, les domestiques du baron. Je sus le même soir que mon père fréquentoit les spectacles et lisoit les papiers publics; il venoit de prendre une maîtresse à l'Opéra et un intendant dans les Petites Affiches! j'en conclus qu'il falloit que le baron fût bien riche pour se charger de ce double fardeau. Au reste, cette réflexion ne me toucha que foiblement. J'aimois, j'avois l'espérance de plaire; au printemps de la vie connoît-on d'autres biens?
En peu de temps je rendis à ma sœur des visites fréquentes; Mlle de Pontis l'accompagnoit presque toujours au parloir. La vieille gouvernante ne se fâchoit plus parce que je la laissois finir ses histoires, et d'ailleurs Adélaïde avoit soin de lui faire de petits présens. M. Person n'étoit plus cet instituteur sévère, possédé, comme tant d'autres confrères, de la rage d'enseigner ce qu'il ignoroit. C'étoit, comme tant d'autres aussi, un petit pédant couleur de rose, toujours bien régulièrement coiffé, minutieux dans sa parure, relâché dans sa morale, développant avec les femmes une érudition profonde, affectant avec les hommes de n'effleurer que la superficie. Aussi doux et complaisant qu'il s'étoit d'abord montré intraitable et dur, il paroissoit n'avoir d'autres désirs que de prévenir les miens, et, quand je parlois d'aller au couvent, je le trouvois aussi empressé que moi.
Cependant mon père, livré aux plaisirs bruyans de la capitale, recevoit beaucoup de monde chez lui. Je fus caressé du beau sexe; on me fit des agaceries que je ne compris pas. Certaine douairière surtout essaya sur moi le pouvoir de ses charmes flétris; on se donna des airs enfantins, on épuisa les minauderies fines: je n'entendis seulement pas ce que ce manège signifioit. D'ailleurs je ne voyois dans le monde entier que Sophie; l'amour innocent et pur m'enflammoit pour elle, et j'ignorois encore qu'il existoit un autre amour.
Depuis plus de quatre mois je voyois Sophie presque tous les jours, l'habitude d'être ensemble étoit devenue pour nous un besoin. On sait que l'amour, quand il s'ignore lui-même ou quand il cherche à se déguiser, invente des noms caressans pour suppléer aux noms plus doux qu'il soupçonne et qu'il attend. Sophie m'appeloit son jeune cousin, j'appelois Sophie ma jolie cousine. La tendresse qui nous animoit brilloit dans nos moindres actions, nos regards l'exprimoient; ma bouche n'en avoit point encore hasardé l'aveu; et ma sœur ne devinoit pas ou gardoit le secret de sa bonne amie. Aveuglément livré aux premières impulsions de la nature, j'étois loin de soupçonner son but secret. Content de parler à Sophie, heureux de l'entendre et de baiser quelquefois sa jolie main, je désirois davantage; je n'aurois pu dire ce que je désirois. Le moment approchoit où l'une des plus charmantes femmes de la capitale alloit dissiper les ténèbres qui m'environnoient et m'initier aux plus doux mystères de Vénus.
Nous étions dans cette saison bruyante où règnent à la ville les plaisirs avec la folie; Momus avoit donné le signal de la danse, on touchoit aux jours gras. Le jeune comte de Rosambert, depuis trois mois compagnon de mes exercices, et que mon père combloit d'honnêtetés, me reprochoit depuis quelques jours la vie tranquille et retirée que je menois: devois-je, à mon âge, m'enterrer tout vivant dans la maison de mon père, et borner mes promenades à de sottes visites chez des béguines, pour y voir, qui? ma sœur! N'étoit-il pas temps de sortir de mon enfance, que l'on vouloit prolonger éternellement? et ne devois-je pas me hâter d'entrer dans le monde, où, avec ma figure et mon esprit, je ne pouvois manquer d'être favorablement accueilli? «Tenez, ajouta-t-il, je veux demain vous conduire à un bal charmant où je vais régulièrement quatre fois par semaine, vous y verrez bonne compagnie.» J'hésitois encore. «Il est sage comme une fille! poursuivit le comte; eh mais, craignez-vous que votre honneur ne coure quelque hasard? Habillez-vous en femme, sous des habits qu'on respecte il sera bien à couvert.» Je me mis à rire sans savoir pourquoi. «En vérité, reprit-il, cela vous iroit au mieux! Vous avez une figure douce et fine, un léger duvet couvre à peine vos joues; cela sera délicieux,… et puis… tenez, je veux tourmenter certaine personne… Chevalier, habillez-vous en femme, nous nous amuserons,… cela sera charmant!… vous verrez, vous verrez!»
L'idée de ce travestissement me plut. Il me parut fort agréable d'aller voir Sophie sous les habits de son sexe. Le lendemain, un habile tailleur que le comte de Rosambert avoit fait avertir m'apporta un habit d'amazone complet, tel que le portent les dames angloises quand elles montent à cheval. Un élégant coiffeur me donna le coup de peigne moelleux, et posa sur ma tête virginale le petit chapeau de castor blanc. Je descendis chez mon père; dès qu'il m'aperçut, il vint à moi d'un air d'inquiétude, puis s'arrêtant tout d'un coup: «Bon! dit-il en riant, j'ai d'abord cru que c'étoit Adélaïde!» Je lui observai qu'il me flattoit beaucoup. «Non, je vous ai pris pour Adélaïde, et je cherchois déjà quel motif lui avoit fait quitter son couvent sans ma permission, pour venir ici dans cet étrange équipage. Au reste, gardez-vous d'être fier de ce petit avantage: une jolie figure est dans un homme le plus mince des mérites.» M. Duportail étoit là. «Vous vous moquez, Baron, s'écria-t-il; ne savez-vous pas…?» Mon père le regarda, il se tut.
Ce fut mon père qui le premier témoigna le désir d'aller au couvent, il m'y conduisit. Adélaïde ne me reconnut qu'après quelques momens d'examen. Le baron, enchanté de l'extrême ressemblance qu'il y avoit entre ma sœur et moi, nous accabloit de caresses et nous embrassoit tour à tour. Cependant Adélaïde se repentoit d'être venue seule au parloir. «Que je suis fâchée, dit-elle, de n'avoir point amené ma bonne amie! comme nous aurions joui de sa surprise! Mon cher papa, permettez-vous que je l'aille chercher?» Le baron y consentit. En rentrant, Adélaïde dit à Sophie: «Ma bonne amie, embrassez ma sœur.» Sophie, interdite, m'examinoit, elle s'arrêta confondue. «Embrassez donc mademoiselle», dit la vieille gouvernante, trompée par la métamorphose. «Mademoiselle, embrassez donc ma fille», répéta le baron, que la scène amusoit. Sophie rougit et s'approcha en tremblant; mon cœur palpitoit. Je ne sais quel secret instinct nous conduisit, je ne sais avec quelle adresse nous dérobâmes notre bonheur aux témoins intéressés qui nous observoient; ils crurent que dans cette douce étreinte nos joues seulement s'étoient rencontrées,… mes lèvres avoient pressé les lèvres de Sophie!… Lecteurs sensibles qui vous êtes attendris quelquefois avec l'amante de Saint-Preux[4], jugez quel plaisir nous goûtâmes:… c'étoit aussi le premier baiser de l'amour.
[4] Dans la Nouvelle Héloïse.
A notre retour nous trouvâmes à l'hôtel M. de Rosambert qui m'attendoit. Le baron sut bientôt de quoi il s'agissoit, et me permit, plus aisément que je ne l'aurois cru, de passer la nuit entière au bal. Sa voiture nous y conduisit. «Je vais, me dit le comte, vous présenter à une jeune dame qui m'estime beaucoup; il y a deux grands mois que je lui ai juré une ardeur éternelle, et plus de six semaines que je la lui prouve.» Ce langage étoit pour moi tout à fait énigmatique; mais déjà je commençois à rougir de mon ignorance: je souris d'un air fin, pour faire croire à Rosambert que je le comprenois. «Comme je vais la tourmenter! continua-t-il; ayez l'air de m'aimer beaucoup, vous verrez quelle mine elle fera! Surtout ne vous avisez pas de lui dire que vous n'êtes pas fille… Oh! nous allons la désoler!»
Dès que nous parûmes dans l'assemblée, tous les regards se fixèrent sur moi: j'en fus troublé, je sentis que je rougissois, je perdis toute contenance. Il me vint d'abord dans l'esprit que quelque partie de mon ajustement mal arrangée ou que mon maintien emprunté m'avoient trahi; mais bientôt, à l'empressement général des hommes, au mécontentement universel des femmes, je jugeai que j'étois bien déguisé. Celle-ci me jetoit un regard dédaigneux, celle-là m'examinoit d'un petit air boudeur; on agitoit les éventails, on se parloit tout bas, on sourioit malignement; je vis que je recevois l'accueil dont on honore, dans un cercle nombreux, une rivale trop jolie qu'on y voit pour la première fois.
Une très belle femme entra, c'étoit la maîtresse du comte; il lui présenta sa parente, qui sortoit, disoit-il, du couvent. La dame (elle s'appeloit la marquise de B…) m'accueillit très obligeamment; je pris place auprès d'elle, et les jeunes gens firent un demi-cercle autour de nous. Le comte, bien aise d'exciter la jalousie de sa maîtresse, affectoit de me donner une préférence marquée. La marquise, apparemment piquée de sa coquetterie et bien résolue de l'en punir en lui dissimulant le dépit qu'elle en ressentoit, redoubla pour moi de politesse et d'amitié. «Mademoiselle, avez-vous du goût pour le couvent? me dit-elle.—Je l'aimerois bien, Madame, s'il s'y trouvoit beaucoup de personnes qui vous ressemblassent.» La marquise me témoigna par un sourire combien ce compliment la flattoit; elle me fit plusieurs autres questions, parut enchantée de mes réponses, m'accabla de ces petites caresses que les femmes se prodiguent entre elles, dit à Rosambert qu'il étoit trop heureux d'avoir une telle parente, et finit par me donner un baiser tendre que je lui rendis poliment. Ce n'étoit pas ce que Rosambert vouloit ni ce qu'il s'étoit promis. Désolé de la vivacité de la marquise, et plus encore de la bonne foi avec laquelle je recevois ses caresses, il se pencha à son oreille, et lui découvrit le secret de mon déguisement. «Bon! quelle apparence!» s'écria la marquise, après m'avoir considéré quelques momens. Le comte protesta qu'il avoit dit la vérité. Elle me fixa de nouveau. «Quelle folie! cela ne se peut pas.» Et le comte renouvela ses protestations. «Quelle idée! reprit la marquise en baissant la voix; savez-vous ce qu'il dit? il soutient que vous êtes un jeune homme déguisé!» Je répondis timidement, et bien bas, qu'il disoit la vérité. La marquise me lança un regard tendre, me serra doucement la main, et, feignant de m'avoir mal entendu: «Je le savois bien, dit-elle assez haut, cela n'avoit pas l'ombre de vraisemblance»; puis, s'adressant au comte: «Mais, Monsieur, à quoi cette plaisanterie ressemble-t-elle?—Quoi! reprit celui-ci très étonné, mademoiselle prétend…—Comment, si elle le prétend! mais voyez donc! un enfant si aimable! une aussi jolie personne!—Quoi! dit encore le comte…—Ho! Monsieur, finissez, reprit la marquise avec une humeur très marquée, vous me croyez folle ou vous êtes fou.»
Je crus de bonne foi qu'elle ne m'avoit pas compris, je baissai la voix. «Je vous demande pardon, Madame, je me suis peut-être mal expliqué; je ne suis pas ce que je parois être, le comte vous a dit la vérité.—Je ne vous crois pas plus que lui», répondit-elle en affectant de parler encore plus bas que moi; elle me serra la main. «Je vous assure, Madame…—Taisez-vous, vous êtes une friponne, mais vous ne me ferez pas prendre le change plus que lui»; et elle m'embrassa de nouveau. Rosambert, qui ne nous avoit pas entendus, demeura stupéfait. La jeunesse qui nous environnoit paroissoit attendre avec autant de curiosité que d'impatience la fin et l'explication d'un dialogue aussi obscur pour elle; mais le comte, retenu par la crainte de déplaire à sa maîtresse en se couvrant lui-même de ridicule, se flattant d'ailleurs que je finirois bientôt le quiproquo, se mordoit les lèvres et n'osoit plus dire un seul mot. Heureusement la marquise vit entrer la comtesse de ***, son amie; je ne sais ce qu'elle lui dit à l'oreille, mais aussitôt la comtesse s'attacha à Rosambert et ne le quitta plus.
Cependant le bal étoit commencé, je figurois dans une contredanse, le hasard voulut que la comtesse et Rosambert se trouvassent assis derrière la place que j'occupois. La jeune dame lui disoit: «Non, non, tout cela est inutile, je me suis emparée de vous pour toute la soirée, je ne vous cède à personne. Plus jalouse qu'un sultan, je ne vous laisse parler à qui que ce soit, vous ne danserez pas ou vous danserez avec moi, et, si vous pensez tout ce que vous me dites d'obligeant, je vous défends de dire un mot, un seul mot, à la marquise ni à votre jeune parente.—Ma jeune parente! interrompit le comte, si vous saviez…—Je ne veux rien savoir, je prétends seulement que vous restiez là. Hé! mais, ajouta-t-elle légèrement, j'ai peut-être des projets sur vous, allez-vous faire le cruel?» Je n'en entendis pas davantage, la contredanse finissoit. La marquise ne m'avoit pas perdu de vue un moment; je voulus me reposer, je trouvai une place auprès d'elle; nous commençâmes, reprîmes, quittâmes et reprîmes vingt fois une conversation fort animée, souvent interrompue par ses caresses, et dans laquelle je vis bien qu'il falloit lui laisser une erreur qui paroissoit lui plaire.
Le comte ne cessoit de nous observer avec une inquiétude très marquée; la marquise ne paroissoit pas s'en apercevoir. «Mon intention, me dit-elle enfin, n'est pas de passer ici la nuit entière, et, si vous m'en croyez, vous ménagerez votre santé. Acceptez chez moi une collation légère; il est plus de minuit, M. le marquis ne tardera pas à me venir joindre; nous irons souper chez moi, ensuite je vous reconduirai moi-même chez vous. Au reste, ajouta-t-elle d'un air négligé, c'est un singulier homme que M. de B… Il lui prend de temps en temps des caprices de tendresse pour moi, il a des accès de jalousie fort ridicules, des airs d'attention dont je le dispenserois volontiers; quant à la fidélité qu'il me jure, je n'y crois pas plus que je ne m'en soucie, cependant je ne serois pas fâchée de la mettre à l'épreuve: il va vous voir, il vous trouvera charmante. Vous ne recommencerez pas alors ce petit conte de votre déguisement: c'est une jolie plaisanterie, mais nous l'avons épuisée; aussi, loin de la répéter devant M. de B…, vous voudrez bien, s'il ne vous répugne pas de m'obliger un peu, vous voudrez bien lui faire quelques avances.» Je demandai à la marquise ce que c'étoit que des avances. Elle rit de bon cœur de l'ingénuité de ma question, et puis, me regardant d'un air attendri: «Écoutez, me dit-elle, vous êtes femme, cela est clair, ainsi toutes les caresses que je vous ai faites ce soir ne sont que des amitiés; mais, si vous étiez effectivement un jeune homme déguisé, et que, le croyant, je vous eusse traité de la même manière, cela s'appelleroit des avances, et des avances très fortes.» Je lui promis de faire des avances au marquis. «Fort bien, souriez à ses propos, regardez-le d'un certain air; mais ne vous avisez pas de lui serrer la main comme je vous fais, et de l'embrasser comme je vous embrasse; cela ne seroit ni décent ni vraisemblable.»
Nous en étions là quand le marquis arriva. Il me parut jeune encore; il étoit assez bien fait, mais d'une taille fort petite, et ses manières ressembloient à sa taille; sa figure avoit de la gaieté, mais de cette gaieté qui fait qu'on rit toujours aux dépens de celui qui l'inspire. «Voici Mlle Duportail, lui dit la marquise (je m'étois donné ce nom), c'est une jeune parente du comte, vous me remercierez de vous l'avoir fait connoître, elle veut bien venir souper avec nous.» Le marquis trouva que j'avois la physionomie heureuse, il me prodigua des éloges ridicules, je l'en remerciai par des complimens outrés. «Je suis très content, me dit-il d'un air pesant qu'il croyoit fin, que vous me fassiez l'honneur de souper chez moi, Mademoiselle; vous êtes jolie, très jolie, et ce que je vous dis là est certain, car je me connois en physionomie.» Je répondis par le plus agréable sourire. «Ma chère enfant, me disoit la marquise de l'autre côté, j'ai engagé votre parole, vous êtes trop polie pour me dédire; au reste, je vous débarrasserai du marquis dès qu'il vous ennuiera.» Elle me serra la main; le marquis la vit. «Ho! que je voudrois, dit-il, tenir une de ces petites mains-là dans les miennes!» Je lui lançai une œillade meurtrière. «Partons, Mesdames, partons», s'écria-t-il d'un air léger et conquérant. Il sortit pour appeler ses gens.
Le comte, qui l'entendit, vint à nous, quelques efforts que la comtesse eût faits pour le retenir. Il me dit d'un ton sérieusement ironique: «Monsieur se trouve sans doute fort bien sous ses habits galans, il ne compte pas apparemment désabuser la marquise?» Je répondis sur le même ton, mais en baissant la voix: «Mon cher parent, voudriez-vous sitôt détruire votre ouvrage?» Il s'adressa à la marquise: «Madame, je me crois en conscience obligé de vous avertir encore une fois que ce n'est point Mlle Duportail qui aura le bonheur de souper chez vous, mais bien le chevalier de Faublas, mon très jeune et très fidèle ami.—Et moi, Monsieur, lui répondit-on, je vous déclare que vous avez trop compté sur ma patience ou sur ma crédulité. Ayez la bonté de cesser cet impertinent badinage, ou décidez-vous à ne me revoir jamais.—Je me sens le courage de prendre l'un et l'autre parti, Madame; je serois désolé de troubler vos plaisirs par mes indiscrétions, ou de les gêner par mes importunités.»
Le marquis rentroit au moment même; il frappa sur l'épaule de Rosambert, et, le retenant par le bras: «Quoi! tu ne soupes pas avec nous? tu nous laisses ta parente? Sais-tu qu'elle est jolie ta parente? sais-tu que sa physionomie promet?» Il baissa la voix: «Mais entre nous je crois la petite personne un peu… vive.—Ho! oui, très jolie et très vive, reprit le comte avec un sourire amer, elle ressemble à bien d'autres»; et puis, comme s'il eût pressenti le sort prochain de ce bon mari: «Je vous souhaite une bonne nuit, lui dit-il.—Quoi! penses-tu, reprit le marquis, que je garde ta parente pour… Écoute donc, si elle le vouloit bien!…—Je vous souhaite une bonne nuit», répéta le comte, et il sortit en éclatant de rire. La marquise soutint que M. de Rosambert devenoit fou, je trouvai qu'il étoit fort malhonnête. «Point du tout, me dit confidemment le marquis, il vous aime à la rage, il a vu que je vous faisois ma cour, il est jaloux.»
En cinq minutes nous fûmes à l'hôtel du marquis; on servit aussitôt: je fus placé entre la marquise et son galant époux qui ne cessoit de me dire ce qu'il croyoit de très jolies choses. Trop occupé d'abord à satisfaire l'appétit tout à fait mâle que la danse m'avoit donné, je n'employai pour lui répondre que le langage des yeux. Dès que ma faim fut un peu calmée, j'applaudis sans ménagement à toutes les sottises qu'il lui plut de me débiter, et ses mauvais bons mots lui valurent mille complimens dont il fut enchanté. La marquise, qui m'avoit toujours considéré avec la plus grande attention, et dont les regards s'animoient visiblement, s'empara d'une de mes mains: curieux de voir jusqu'où s'étendroit le pouvoir de mes charmes trompeurs, j'abandonnai l'autre au marquis. Il la saisit avec un transport inexprimable. La marquise, plongée dans des réflexions profondes, sembloit méditer quelque projet important; je la voyois successivement rougir et trembler, et, sans dire un seul mot, elle pressoit légèrement ma main droite engagée dans les siennes. Ma main gauche étoit dans une prison moins douce; le marquis la serroit de manière à me faire crier. Charmé de sa bonne fortune, tout fier de son bonheur, tout étonné de l'adresse avec laquelle il trompoit sa femme en sa présence même, il poussoit de temps en temps de longs soupirs dont j'étois étourdi, et des éclats de rire dont le plafond retentissoit; ensuite, craignant de se trahir, cherchant à étouffer ce rire éclatant que la marquise auroit pu remarquer, peut-être aussi croyant me faire une gentillesse, il me mordoit les doigts.
La belle marquise sortit enfin de sa rêverie pour me dire: «Mademoiselle Duportail, il est tard, vous deviez passer la nuit entière au bal, on ne vous attend pas chez vous avant huit ou neuf heures du matin, restez chez moi; j'offrirois à toute autre un appartement d'amie, vous pouvez disposer du mien; je dois, ajouta-t-elle d'un ton caressant, vous servir aujourd'hui de maman, je ne veux pas que ma fille ait une autre chambre que la mienne, je vais lui faire dresser un lit près du mien…—Et pourquoi donc faire dresser un lit? interrompit le marquis; on est fort bien deux dans le vôtre; quand je vais vous y trouver, moi, est-ce que je vous gêne? j'y dors tout d'un somme, et vous aussi.» Et, finissant, il me donna amoureusement par-dessous la table un grand coup de genou qui me froissa la peau: je répondis à cette galanterie sur-le-champ de la même manière, et si vigoureusement qu'il lui échappa un grand cri. La marquise se leva d'un air alarmé. «Ce n'est rien, lui dit-il, ma jambe a accroché la table.» J'étouffois de rire, la marquise n'y tint pas plus que moi, et son cher époux, sans savoir pourquoi, se mit à rire plus fort que nous deux.
Quand notre excessive gaieté fut un peu modérée, la marquise me renouvela ses offres. «Acceptez la moitié du lit de madame, crioit le marquis, acceptez, je vous le dis, vous y serez bien, vous verrez que vous y serez bien. Je vais revenir tout à l'heure; mais acceptez.» Il nous quitta. «Madame, dis-je à la marquise, votre invitation m'honore autant qu'elle me flatte; mais est-ce à Mlle Duportail ou à M. de Faublas que vous la faites?—Encore cette mauvaise plaisanterie du comte, petite friponne! et c'est vous qui la répétez! Ne vous ai-je pas dit que je ne vous croyois pas?—Mais, Madame…—Paix, paix! reprit-elle en posant son doigt sur ma bouche; le marquis va rentrer, qu'il ne vous entende pas dire de pareilles folies. Cette charmante enfant! (elle m'embrassa tendrement) comme elle est timide et modeste! mais comme elle est maligne! Allons, petite espiègle, venez»: elle me tendit la main, nous passâmes dans son appartement.
Il étoit question de me mettre au lit. Les femmes de la marquise voulurent me prêter leur ministère; je les priai, en tremblant, d'offrir à leur maîtresse leurs services, dont je saurois bien me passer. «Oui, dit la marquise attentive à tous mes mouvemens, ne la gênez pas, c'est un enfantillage de couvent; laissez-la faire.» Je passai promptement derrière les rideaux; mais je me trouvai dans un grand embarras quand il fallut me dépouiller de ces habits dont l'usage m'étoit si peu familier. Je cassois les cordons, j'arrachois les épingles; je me piquois d'un côté, je me déchirois de l'autre; plus je me hâtois, et moins j'allois vite. Une femme de chambre passa près de moi au moment où je venois d'ôter mon dernier jupon. Je tremblai qu'elle n'entr'ouvrît les rideaux; je me précipitai dans le lit, émerveillé de la singulière aventure qui m'avoit conduit là, mais ne soupçonnant pas encore qu'on pût avoir, en couchant deux, d'autre désir que de causer ensemble avant de s'endormir. La marquise ne tarda pas à me suivre; la voix de son mari se fit entendre: «Ces dames me permettront bien d'assister à leur coucher? Quoi! déjà au lit!» Il voulut m'embrasser, la marquise se fâcha sérieusement; il ferma lui-même les rideaux, et, nous rendant le souhait que lui avoit fait le comte, il nous cria de la porte: «Une bonne nuit!»
Un silence profond régna quelques instans. «Dormez-vous déjà, belle enfant? me dit la marquise d'une voix altérée.—Ho! non, je ne dors pas!» Elle se précipita dans mes bras, et me pressa contre son sein. «Dieux! s'écria-t-elle avec une surprise bien naturellement jouée si elle étoit feinte, c'est un homme!» et puis, me repoussant avec promptitude: «Quoi! Monsieur, il est possible?…—Madame, je vous l'ai dit, répliquai-je en tremblant.—Vous me l'avez dit, Monsieur; mais cela étoit-il croyable? Il s'agissoit bien de dire! il ne falloit pas rester chez moi…, ou du moins il ne falloit pas empêcher qu'on vous dressât un autre lit…—Madame, ce n'est pas moi! c'est monsieur le marquis.—Mais, Monsieur, parlez donc plus bas… Monsieur, il ne falloit pas rester chez moi, il falloit vous en aller.—Hé bien, Madame, je m'en vais…» Elle me retient par le bras: «Vous vous en allez! où cela, Monsieur, et quoi faire? réveiller mes femmes, risquer un esclandre…, peut-être montrer à tous mes gens qu'un homme est entré dans mon lit; qu'on me manque à ce point?—Madame, je vous demande pardon, ne vous fâchez pas, je m'en vais me jeter dans un fauteuil.—Oui, dans un fauteuil! oui… sans doute, il le faut!… Mais voyez la belle ressource (en me retenant toujours par le bras). Fatigué comme il est! par le froid qu'il fait! s'enrhumer, détruire sa santé!… Vous mériteriez que je vous traitasse avec cette rigueur… Allons, restez là; mais promettez-moi d'être sage.—Pourvu que vous me pardonniez, Madame.—Non, je ne vous pardonne pas! mais j'ai plus d'attention pour vous que vous n'en avez pour moi. Voyez comme sa main est déjà froide!» et par pitié elle la posa sur son col d'ivoire. Guidé par la nature et par l'amour, cette heureuse main descendit un peu; je ne savois quelle agitation faisoit bouillonner mon sang. «Aucune femme éprouva-t-elle jamais l'embarras où il me met? reprit la marquise d'un ton plus doux.—Ah! pardonnez-moi donc, ma chère maman…—Oui, votre chère maman! vous avez bien des égards pour votre maman, petit libertin que vous êtes!» Ses bras, qui m'avoient repoussé d'abord, m'attiroient doucement. Bientôt nous nous trouvâmes si près l'un de l'autre que nos lèvres se rencontrèrent; j'eus la hardiesse d'imprimer sur les siennes un baiser brûlant. «Faublas, est-ce là ce que vous m'avez promis?» me dit-elle d'une voix presque éteinte. Sa main s'égara, un feu dévorant circuloit dans mes veines… «Ah! Madame, pardonnez-moi, je me meurs!—Ah! mon cher Faublas,… mon ami!…» Je restois sans mouvement. La marquise eut pitié de mon embarras qui ne pouvoit lui déplaire,… elle aida ma timide inexpérience… Je reçus, avec autant d'étonnement que de plaisir, une charmante leçon que je répétai plus d'une fois.
Nous employâmes plusieurs heures dans ce doux exercice; je commençois à m'endormir sur le sein de ma belle maîtresse, quand j'entendis le bruit d'une porte qui s'ouvroit doucement: on entroit, on s'avançoit sur la pointe du pied; j'étois sans armes dans une maison que je ne connoissois point; je ne pus me défendre d'un mouvement d'effroi. La marquise, qui devina ce que c'étoit, me dit tout bas de prendre sa place et de lui céder la mienne; j'obéis promptement: à peine m'étois-je tapi sur le bord du lit qu'on entr'ouvrit les rideaux du côté que je venois de quitter. «Qui vient me réveiller ainsi?» dit la marquise. On hésita quelques instans, ensuite on s'expliqua sans lui répondre. «Et quelle est cette fantaisie? continua-t-elle. Quoi! Monsieur, vous choisissez aussi mal votre temps, sans attention pour moi, sans respect pour l'innocence d'une jeune personne qui, peut-être, ne dort pas, ou qui pourroit se réveiller? Vous n'êtes guère raisonnable, je vous prie de vous retirer.» Le marquis insistoit, en balbutiant à sa femme de comiques excuses. «Non, Monsieur, lui dit-elle, je ne le veux point, cela ne sera point, je vous assure que cela ne sera point, je vous supplie de vous retirer.» Elle se jeta hors du lit, le prit par le bras et le mit à la porte.
Ma belle maîtresse revint à moi en riant. «Ne trouvez-vous pas mon procédé bien noble? me dit-elle; voyez ce que j'ai refusé à cause de vous.» Je sentis que je lui devois un dédommagement, je l'offris avec ardeur, on l'accepta avec reconnoissance; une femme de vingt-cinq ans est si complaisante quand elle aime! la nature a tant de ressources dans un novice de seize ans!
Cependant tout est borné chez les foibles humains: je ne tardai pas à m'endormir profondément. Quand je me réveillai, le jour pénétroit dans l'appartement malgré les rideaux; je songeai à mon père… Hélas! je me souvins de ma Sophie! une larme s'échappa de mes yeux, la marquise s'en aperçut. Déjà capable de quelque dissimulation, j'attribuai au chagrin de la quitter la pénible agitation que j'éprouvois; elle m'embrassa tendrement. Je la vis si belle! l'occasion étoit si pressante!… Quelques heures de sommeil avoient ranimé mes forces,… l'ivresse du plaisir dissipa les remords de l'amour.
Il fallut enfin songer à nous séparer. La marquise me servit de femme de chambre. Elle étoit si adroite que ma toilette eût été bientôt faite si nous avions pu sauver les distractions! Quand nous crûmes qu'il ne manquoit plus rien à mon ajustement, la marquise sonna ses femmes. Le marquis attendoit depuis plus d'une heure qu'il fît jour chez madame. Il me complimenta sur ma diligence. «Je suis sûr, me dit-il, que vous avez passé une excellente nuit»; et, sans me donner le temps de répondre: «Elle paroît fatiguée pourtant! elle a les yeux battus! Voilà ce que c'est que cette danse! on s'en donne par-dessus les yeux, et le lendemain on n'en peut plus! je le dis tous les jours à la marquise qui n'en tient compte: allons, il faut réparer les forces de cette charmante enfant, après cela nous la reconduirons chez elle.»
Ce nous la reconduirons étoit très propre à m'inquiéter. Je témoignai au marquis qu'il suffiroit que la marquise prît cette peine; il insista. La marquise se joignit à moi pour lui faire perdre cette idée; il nous répondit que M. Duportail ne pouvoit trouver mauvais qu'il lui ramenât sa fille, puisque la marquise seroit avec nous, et qu'il étoit curieux de connoître l'heureux père d'une aussi aimable enfant. Quelques efforts que nous fissions, nous ne pûmes l'empêcher de nous accompagner.
Je commençois à craindre que cette aventure, qui avoit eu de si heureux commencemens, ne finît fort mal. Je ne vis rien de mieux à faire que de donner au cocher du marquis la véritable adresse de M. Duportail. «Chez M. Duportail, près de l'Arsenal», lui dis-je. La marquise sentoit mon embarras et le partageoit; aucun expédient ne s'étoit encore présenté à mon esprit, quand nous arrivâmes à la porte de mon prétendu père.
Il étoit chez lui; on lui dit que le marquis et la marquise de B… lui ramenoient sa fille. «Ma fille! s'écria-t-il avec la plus vive agitation; ma fille!» Il accourut vers nous. Sans lui donner le temps de dire un seul mot, je me jetai à son col. «Oui! lui dis-je, vous êtes veuf, et vous avez une fille.—Parlez plus bas encore, reprit-il avec vivacité, parlez plus bas, qui vous l'a dit?—Eh! mon Dieu! ne m'entendez-vous pas? C'est moi qui suis votre fille. Gardez-vous de dire non devant le marquis.» M. Duportail, plus tranquille, mais non moins étonné, sembloit attendre qu'on s'expliquât. «Monsieur, lui dit la marquise, Mlle Duportail a passé une partie de la nuit au bal, et l'autre partie chez moi.—Êtes-vous fâché, Monsieur, lui dit le marquis qui remarquoit son étonnement, que mademoiselle ait passé une partie de la nuit chez moi? Vous auriez tort, car elle a couché dans l'appartement de madame, dans son lit même, avec elle, on ne pouvoit la mettre mieux. Êtes-vous fâché que je l'aie accompagnée jusqu'ici? J'avoue que ces dames ne le vouloient pas, c'est moi…—Je suis très sensible, répondit enfin M. Duportail, tout à fait revenu de sa première surprise, et d'ailleurs bien instruit par les discours du marquis; je suis très sensible aux bontés que vous avez eues pour ma fille; mais je dois vous déclarer devant elle (il me regarda, je tremblois) que je suis fort étonné qu'elle ait été au bal déguisée de cette façon-là.—Comment! déguisée, Monsieur! interrompit la marquise.—Oui, Madame, un habit d'amazone; cela convient-il à ma fille? ou du moins ne devoit-elle pas me demander mon avis ou ma permission?»
Ravi de l'ingénieuse tournure que mon nouveau père avoit prise, j'affectai de paroître humilié. «Ah! je croyois que le papa le savoit, dit le marquis; Monsieur, il faut pardonner cette petite faute. Mademoiselle votre fille a la physionomie la plus heureuse; je vous le dis, et je m'y connois! Mademoiselle votre fille…, c'est une charmante personne, elle a enchanté tout le monde, ma femme surtout; oh! tenez, ma femme en est folle.—Il est vrai, Monsieur, dit la marquise avec un sang-froid admirable, que mademoiselle m'a inspiré toute l'amitié qu'elle mérite.» Je me croyois sauvé, lorsque mon véritable père, le baron de Faublas, qui ne se faisoit jamais annoncer chez son ami, entra tout à coup. «Ah! ah! dit-il en m'apercevant…» M. Duportail courut à lui les bras ouverts: «Mon cher Faublas, vous voyez ma fille, que M. le marquis et Mme la marquise de B… me ramènent.—Votre fille? interrompit mon père.—Hé! oui, ma fille! vous ne la reconnoissez pas sous cet habit ridicule? Mademoiselle, ajouta-t-il avec colère, passez dans votre appartement, et que personne ne vous surprenne plus dans cet équipage indécent.»
Je fis, sans dire mot, une révérence à M. de B…, qui paroissoit me plaindre, et une à la marquise, qui me voyoit à peine: car, au nom de mon père, elle avoit été si troublée que je craignois qu'elle ne se trouvât mal. Je me retirai dans la pièce voisine, et je prêtai l'oreille. «Votre fille? répéta encore le baron.—Eh! oui, ma fille! qui s'est avisée d'aller au bal avec les habits que vous lui avez vus. Monsieur le marquis vous dira le reste.» Et effectivement, monsieur le marquis répéta à mon père tout ce qu'il avoit dit à M. Duportail; il lui affirma que j'avois couché dans l'appartement de sa femme, dans son lit même, avec elle. «Elle est fort heureuse, dit mon père en regardant la marquise… Fort heureuse, répéta-t-il, qu'une si grande imprudence n'ait pas eu des suites fâcheuses.—Eh! quelle si grande imprudence a donc commise cette chère enfant? répliqua la marquise, que j'avois vue déconcertée, mais dont les forces s'étoient ranimées promptement. Quoi! parce qu'elle a pris un habit d'amazone?—Sans doute, interrompit le marquis, ce n'est qu'une vétille; et vous, Monsieur (en s'adressant à mon père d'un ton fâché), permettez-moi de vous dire qu'au lieu de vous permettre sur le compte de la jeune personne des réflexions qui peuvent lui nuire, vous feriez bien mieux de vous joindre à nous pour obtenir que son père lui pardonne.—Madame, dit M. Duportail à la marquise, je le lui pardonne à cause de vous (en s'adressant au marquis), mais à condition qu'elle n'y retournera plus.—En habit d'amazone soit, répondit celui-ci, mais j'espère que vous nous la renverrez avec ses habits ordinaires; nous serions trop privés de ne plus voir cette charmante enfant.—Assurément, dit la marquise en se levant, et, si monsieur son père veut nous rendre un véritable service, il l'accompagnera.»
M. Duportail reconduisit la marquise jusqu'à sa voiture, en lui prodiguant les remercîmens qu'il étoit présumé lui devoir.
Leur départ me soulagea d'un pesant fardeau. «Voilà une bien singulière aventure! dit M. Duportail en rentrant.—Très singulière, répondit mon père; la marquise est une fort belle femme, le petit drôle est bien heureux.—Savez-vous, répliqua son ami, qu'il a presque pénétré mon secret? Quand on m'a annoncé ma fille, j'ai cru que ma fille m'étoit rendue, et quelques mots échappés m'ont trahi.—Eh bien! il y a un remède à cela; Faublas est plus raisonnable qu'on ne l'est ordinairement à son âge; pour qu'il fût prodigieusement avancé, il ne lui manquoit que quelques lumières qu'il a sans doute acquises cette nuit: il a l'âme noble et le cœur excellent; un secret qu'on devine ne nous lie pas, comme vous savez; mais un honnête homme se croiroit déshonoré s'il trahissoit celui qu'un ami lui a confié; apprenez le vôtre à mon fils; point de demi-confidence, je vous réponds de sa discrétion.—Mais des secrets de cette importance!… il est si jeune!…—Si jeune! mon ami, un gentilhomme l'est-il jamais, quand il s'agit de l'honneur? Mon fils, déjà dans son adolescence, ignoreroit un des devoirs les plus sacrés de l'homme qui pense! un enfant que j'ai élevé auroit besoin de l'expérience de son père pour ne pas faire une bassesse!…—Mon ami, je me rends.—Mon cher Duportail, croyez que vous ne vous en repentirez jamais. J'espère d'ailleurs que cette confidence, devenue presque nécessaire, ne sera pas tout à fait inutile. Vous savez que j'ai fait quelques sacrifices pour donner à mon fils une éducation convenable à sa naissance et proportionnée aux espérances qu'il me fait concevoir: qu'il reste encore un an dans cette capitale pour s'y perfectionner dans ses exercices, cela suffit, je crois; ensuite il voyagera, et je ne serois pas fâché qu'il s'arrêtât quelques mois en Pologne.—Baron, interrompit M. Duportail, le détour dont votre amitié se sert est aussi ingénieux que délicat; je sens toute l'honnêteté de votre proposition, qui m'est très agréable, je vous l'avoue.—Ainsi, reprit le baron, vous voudriez bien donner à Faublas une lettre pour le bon serviteur qui vous reste dans ce pays-là; Boleslas et mon fils feront de nouvelles recherches. Mon cher Lovzinski, ne désespérez pas encore de votre fortune; si votre fille existe, il n'est pas impossible qu'elle vous soit rendue. Si le roi de Pologne…» Mon père parla plus bas, et tira son ami à l'autre bout de l'appartement: ils y causèrent plus d'une demi-heure, après quoi, tous deux s'étant rapprochés de la porte contre laquelle j'étois placé, j'entendis le baron qui disoit: «Je ne veux pas lui demander les détails de son aventure; probablement ils sont assez plaisans: je ne les entendrois pas avec l'air de sévérité qui conviendroit; sans doute il vous contera de point en point son histoire, vous m'en ferez part: au reste, je crois que nous venons de voir un sot mari.—Il n'est pas le seul, mon ami, répondit M. Duportail.—On le sait bien, répliqua le baron; mais il n'en faut rien dire.»
Je les entendis s'approcher de ma porte, j'allai me jeter dans un fauteuil. Le baron me dit en entrant: «Ma voiture est là, faites-vous reconduire à l'hôtel, allez vous reposer, et désormais je vous défends de sortir avec cet habit.—Mon ami, me dit M. Duportail, qui me suivit jusqu'à la porte, un de ces jours nous dînerons ensemble tête-à-tête; vous savez une partie de mon secret, je vous apprendrai le reste; mais surtout de la discrétion. Songez, d'ailleurs, que je vous ai rendu service.» Je l'assurai que je ne l'oublierois pas et qu'il pouvoit être tranquille. Dès que je fus rentré chez moi, je me mis au lit et m'endormis profondément.
Il étoit fort tard quand je me réveillai: M. Person et moi nous fûmes au couvent. Avec quelle douce émotion je revis ma Sophie! Sa contenance modeste, son innocence ingénue, l'accueil timide et caressant qu'elle me fit, un petit air d'embarras que lui donnoit encore le souvenir du baiser de la veille, tout en elle inspiroit l'amour, mais l'amour tendre et respectueux. Cependant l'image des charmes de la marquise me poursuivoit jusqu'au parloir; mais que d'avantages précieux sa jeune rivale avoit sur elle! Il est vrai que les plaisirs de la nuit dernière se représentoient vivement à mon imagination échauffée; mais combien je leur préférois ce moment délicieux où j'avois trouvé, sur les lèvres de Sophie, une âme nouvelle! La marquise régnoit sur mes sens étonnés; mon cœur adoroit Sophie.
Le lendemain, je me souvins que la marquise m'attendoit chez elle; je me souvins aussi que le baron m'avoit dit: «Je vous défends de sortir avec cet habit.» D'ailleurs, comment me présenter chez la marquise sans être au moins accompagné d'une femme de chambre? Il ne falloit pas songer au comte, qui sans doute n'étoit pas tenté de m'y conduire; et le marquis ne trouveroit-il pas singulier qu'une jeune personne sortît toute seule? Impatient de revoir ma belle maîtresse, mais retenu par la crainte de déplaire à mon père, je ne savois à quoi me résoudre. Jasmin vint me dire qu'une femme d'un certain âge, envoyée par Mlle Justine, demandoit à me parler. «Je ne sais quelle est cette demoiselle Justine; mais faites entrer.—Mlle Justine m'a chargée de vous présenter ses respects, me dit la femme, et de vous remettre ce paquet et cette lettre.» Avant d'ouvrir le paquet, je pris la lettre, dont l'adresse étoit simplement: A Mademoiselle Duportail. J'ouvris avec empressement, et je lus:
Donnez-moi de vos nouvelles, ma chère enfant; avez-vous passé une bonne nuit? Vous aviez besoin de repos; je crains fort que les fatigues du bal et la scène désagréable que monsieur votre père vous a faite n'aient altéré votre santé. Je suis désolée que vous ayez été grondée à cause de moi; croyez que cette scène trop longue m'a fait souffrir autant que vous. Monsieur le marquis parle de retourner au bal ce soir, je ne m'y sens pas disposée, et je crois que vous n'en avez pas plus d'envie que moi. Cependant, comme il faut qu'une maman ait de la complaisance pour sa fille, surtout quand elle en a une aussi aimable que vous, nous irons au bal si vous le voulez. Je n'ai point oublié que l'habit d'amazone vous est interdit, et j'ai pensé que peut-être vous n'aviez point d'autre habit de bal, parce que ce n'est point un meuble de couvent, c'est pour cela que je vous envoie l'un des miens: nous sommes à peu près de la même taille, je crois qu'il vous ira bien.
Justine m'a dit que vous aviez besoin d'une femme de chambre, celle qui vous remettra ma lettre est sage, intelligente et adroite: vous pouvez la prendre à votre service, et lui donner toute votre confiance, je vous réponds d'elle.
Je ne vous invite point à dîner avec moi, je sais que M. Duportail dîne rarement sans sa fille; mais, si vous aimez votre chère maman autant qu'elle vous aime, vous viendrez dans la soirée, le plus tôt que vous pourrez. Monsieur le marquis ne dîne point chez lui; venez de bonne heure, mon enfant, je serai seule toute l'après-dînée, vous me ferez compagnie. Croyez que personne ne vous aime autant que votre chère maman.
La Marquise de B…
P. S. Je n'ai point la force de vous mander toutes les folies que le marquis veut que je vous écrive de sa part. Au reste, grondez-le bien quand vous le verrez, il vouloit ce matin envoyer en son nom chez M. Duportail. J'ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre que cela n'étoit pas raisonnable, et qu'il étoit plus décent que ce fût moi qui vous écrivisse.
Je fus enchanté de cette lettre. «Monsieur, me dit la femme intelligente qui me l'apportoit, Justine est la femme de chambre de madame la marquise de B…, et, si mademoiselle le veut bien, je serai la sienne aujourd'hui et demain. Au reste, monsieur ou mademoiselle peut également se fier à moi; quand Mlle Justine et Mme Dutour se mêlent d'une intrigue, elles ne la gâtent pas; c'est pour cela qu'on m'a choisie.—Fort bien, lui dis-je, Madame Dutour, je vois que vous êtes instruite, vous m'accompagnerez tantôt chez la marquise.» J'offris à ma duègne un double louis qu'elle accepta. «Ce n'est pas qu'on ne m'ait déjà bien payée, me dit-elle; mais monsieur doit savoir que les gens de ma profession reçoivent toujours des deux côtés.»
Dès que le baron eut dîné, il partit pour l'Opéra, suivant sa coutume. Mon coiffeur étoit averti: un panache blanc fut mis à la place du petit chapeau. Mme Dutour me revêtit parfaitement du charmant habit de bal que Mme de B… m'envoyoit, et qui m'alloit merveilleusement bien; ma ressemblance avec Adélaïde devenoit plus frappante; mon gouverneur ému redoubloit pour moi d'attentions et de soins. Je pris des gants, un éventail, un gros bouquet; je volai au rendez-vous que la marquise m'avoit donné.
Je la trouvai dans son boudoir, mollement couchée sur une ottomane: un déshabillé galant paroit ses charmes au lieu de les cacher. Elle se leva dès qu'elle m'aperçut. «Qu'elle est jolie dans cet équipage, Mlle Duportail! que cette robe lui sied bien!» et, dès que la porte se fut fermée: «Que vous êtes charmant, mon cher Faublas! que votre exactitude me flatte! Mon cœur me disoit bien que vous trouveriez le moyen de me venir joindre ici malgré vos deux pères.» Je ne lui répondis que par mes vives caresses; et, la forçant de reprendre l'attitude qu'elle avoit quittée pour me recevoir, je lui prouvois déjà que ses leçons n'étoient pas oubliées, lorsque nous entendîmes du bruit dans la pièce voisine. Tremblant d'être surpris dans une situation qui n'étoit pas équivoque, je me relevai brusquement, et, grâce à mes habits très commodes, je n'eus besoin que de changer de posture pour que mon désordre fût réparé. La marquise, sans paroître troublée, ne rétablit que ce qui pressoit le plus: tout cela fut l'affaire d'un moment. La porte s'ouvrit; c'étoit le marquis. «Je comprenois bien, lui dit-elle, Monsieur, qu'il n'y avoit que vous qui puissiez entrer ainsi chez moi sans vous faire annoncer; mais je croyois qu'au moins vous frapperiez à cette porte avant de l'ouvrir: cette chère enfant avoit des inquiétudes secrètes à confier à sa maman; un moment plus tôt vous la surpreniez!… On n'entre pas ainsi chez des femmes!—Bon! reprit le marquis, je la surprenois! Eh bien! je ne l'ai point surprise, ainsi il n'y a pas tant de mal à tout cela; d'ailleurs, je suis bien sûr que cette chère enfant me le pardonne: elle est plus indulgente que vous; mais convenez que son père a bien raison de ne pas vouloir qu'elle porte cet habit d'amazone, elle est à croquer comme la voilà!»
Il reprit avec moi ce mauvais ton de galanterie qui nous avoit déjà tant amusés; il trouva que j'étois parfaitement bien remise, que j'avois les yeux brillans, le teint fort animé, et même quelque chose d'extraordinaire et d'un très bon augure dans la physionomie. Ensuite il nous dit: «Belles dames, vous allez au bal aujourd'hui?» La marquise répondit que non. «Vous vous moquez de moi, je suis revenu tout exprès pour vous y conduire.—Je vous assure que je n'irai pas.—Hé! pourquoi donc? ce matin vous disiez…—Je disois que j'y pourrois aller par complaisance pour Mlle Duportail; mais elle ne s'en soucie pas; elle craint de retrouver là le comte de Rosambert, qui s'est fort mal comporté la dernière fois.» J'interrompis la marquise. «Certainement son procédé avec moi est assez malhonnête pour que désormais je craigne de le rencontrer autant que je me plaisois autrefois à me trouver avec lui.—Vous avez raison, me dit le marquis: le comte est un de ces petits merveilleux qui croient qu'une femme n'a des yeux que pour eux; il est bon que ces messieurs apprennent quelquefois qu'il y a dans le monde des gens qui les valent bien…» Je compris son idée, et, pour justifier ses propos, je lui lançai à la dérobée un coup d'œil expressif… «Et qui valent peut-être mieux», ajouta-t-il aussitôt en renforçant sa voix, en s'élevant sur la pointe du pied, et en prenant son élan pour faire une lourde pirouette qu'il acheva très malheureusement. Sa tête alla frapper contre la boiserie trop dure, qui ne lui épargna une chute pesante qu'en lui faisant au front une large meurtrissure. Honteux de son malheur, mais voulant le dissimuler, il parut insensible à la douleur qu'il ressentoit. «Charmante enfant, me dit-il avec plus de sang-froid, mais en faisant de temps en temps de laides grimaces qui le trahissoient, vous avez raison d'éviter le comte; mais n'ayez pas peur de le rencontrer ce soir. Il y a bal masqué: la marquise a justement deux dominos; elle vous en prêtera un, elle prendra l'autre; nous irons au bal, vous reviendrez souper avec nous; et, si vous n'avez pas été trop mal couchée avant-hier…—Ho! oui, cela sera charmant! m'écriai-je avec plus de vivacité que de prudence; allons au bal.—Avec mes dominos que le comte connoît? interrompit la marquise plus réfléchie que moi.—Eh! oui, Madame, avec vos dominos. Il faut donner à cette enfant le plaisir du bal masqué, elle n'a jamais vu cela; le comte ne vous reconnoîtra pas, il n'y sera peut-être pas même.» La marquise paroissoit incertaine; je la voyois balancer entre le désir de me garder encore la nuit prochaine et la crainte d'aller, en présence du marquis, s'offrir aux sarcasmes du comte. «Pour moi, reprit d'un ton mystérieux le commode mari, je vous y conduirai bien; mais j'ai quelques affaires, je ne pourrai pas rester avec vous; je vous laisserai là, pour revenir à minuit vous chercher.» Cette raison du marquis, plus que toutes ses instances, détermina la marquise; elle refusa quelque temps encore, mais d'un ton qui m'annonçoit assez qu'il falloit la presser et qu'elle alloit consentir.
Cependant la contusion que le marquis s'étoit faite devenoit plus apparente, et sa bosse grossissoit à vue d'œil. Je lui demandai d'un air étonné ce qu'il avoit au front; il y porta la main. «Ce n'est rien, me dit-il avec un rire forcé; quand on est marié, on est exposé à ces accidens-là.» Je me souvins du supplice qu'il m'avoit fait éprouver quand ma main étoit dans les siennes, et, résolu de me venger, je tirai de ma bourse une pièce de monnoie, je la lui appliquai sur le front, et me voilà serrant de toutes mes forces pour aplatir la bosse. Le patient pressoit ses flancs de ses poings fermés, grinçoit des dents, souffloit douloureusement et faisoit d'horribles contorsions. «Elle a, dit-il avec peine, elle a de la vigueur dans le poignet.» Je redoublai d'efforts; il fit enfin un cri terrible, et, m'échappant avec violence, il seroit tombé à la renverse, si je ne l'avois promptement retenu. «Ah! la petite diablesse! elle m'a presque ouvert le crâne.—La petite espiègle l'a fait exprès, dit la marquise, qui se contraignoit beaucoup pour ne pas rire.—Vous croyez qu'elle l'a fait exprès? Hé bien, je vais l'embrasser pour la punir.—Pour me punir, soit.» Je présentai la joue de bonne grâce; il se crut le plus heureux des hommes: si j'avois voulu l'écouter, je n'aurois cessé de mettre, au même prix, son courage à l'épreuve.
«Finissons ces folies, dit la marquise en affectant un peu d'humeur, et pensons à ce bal, puisqu'il y faut aller.—Ho! madame se fâche! répondit le marquis; soyons sages, me dit-il tout bas, il y a un peu de jalousie.» Il nous regarda d'un air de satisfaction. «Vous vous aimez bien toutes les deux, poursuivit-il; mais si vous alliez vous brouiller un jour à cause de moi!… cela seroit bien singulier!…—Allons-nous au bal, ou n'y allons-nous pas?» interrompit la marquise. Elle se mit à sa toilette: on lui apporta ses dominos, qu'elle ne voulut point mettre; elle en envoya chercher deux autres dont nous nous affublâmes gaiement. «Vous connoissez le mien, dit le marquis, je le prendrai pour vous aller chercher; je ne crains pas d'être reconnu, moi!» Il nous conduisit au bal, et nous promit de revenir à minuit précis.
Dès que nous parûmes à la porte de la salle, la foule des masques nous environna: on nous examina curieusement, on nous fit danser; mes yeux furent d'abord agréablement flattés de la nouveauté du spectacle. Les habits élégans, les riches parures, la singularité des costumes grotesques, la laideur même des travestissemens baroques, la bizarre représentation de tous ces visages cartonnés et peints, le mélange des couleurs, le murmure de cent voix confondues, la multitude des objets, leur mouvement perpétuel, qui varioit sans cesse le tableau en l'animant, tout se réunit pour surprendre mon attention bientôt lassée. Quelques nouveaux masques étant entrés, la contredanse fut interrompue, et la marquise, profitant du moment, se mêla dans la foule; je la suivis en silence, curieux d'examiner la scène en détail. Je ne tardai pas à m'apercevoir que chacun des acteurs s'occupoit beaucoup à ne rien faire, et bavardoit prodigieusement sans rien dire. On se cherchoit avec empressement, on s'observoit avec inquiétude, on se joignoit avec familiarité, on se quittoit sans savoir pourquoi; l'instant d'après on se reprenoit de même en ricanant. L'un vous étourdissoit du bruyant éclat de sa voix glapissante; l'autre, d'un ton nasillard, bredouilloit cent platitudes qu'à peine il comprenoit lui-même; celui-ci balbutioit un bon mot grossier qu'il accompagnoit de gestes ridicules; celui-là faisoit une question sotte, à laquelle on répondoit par une plus sotte plaisanterie. Je vis pourtant des gens cruellement tourmentés, qui certainement auroient acheté bien chèrement l'avantage d'échapper aux propos malins, aux regards persécuteurs. J'en vis d'autres bien ennuyés, dont apparemment l'objet principal avoit été de passer la nuit au bal, de quelque manière que ce fût, et qui n'y restoient sans doute que pour se ménager la petite consolation d'assurer le lendemain qu'ils s'étoient beaucoup amusés la veille. «Voilà donc ce que c'est qu'un bal masqué! dis-je à la marquise; ce n'est donc que cela? Je ne suis pas étonné qu'ici de braves gens puissent être bafoués par des faquins, et des gens d'esprit mystifiés par des sots; je ne resterois sûrement pas, si je n'étois point avec vous.—Taisez-vous, me répondit-elle, nous sommes suivis, et peut-être reconnus; ne voyez-vous pas le masque qui s'attache à nos pas? Je crains bien que ce ne soit le comte; sortons de la foule et ne vous étonnez pas.»
C'étoit en effet M. de Rosambert; nous n'eûmes pas de peine à le reconnoître: car, ne prenant pas même celle de déguiser sa voix, il eut seulement l'attention de parler assez bas pour qu'il n'y eût que la marquise et moi qui pussions l'entendre. «Comment se portent madame la marquise et sa belle amie?» nous demanda-t-il avec un intérêt affecté. Je n'osois répondre. La marquise, sentant qu'il seroit inutile d'essayer de lui faire croire qu'il se trompoit, aima mieux soutenir une conversation délicate, qu'elle auroit peut-être heureusement terminée par son adresse, si le comte eût été moins instruit. «Quoi! c'est vous, Monsieur le comte? Vous m'avez reconnue? Cela m'étonne! je croyois que vous aviez juré de ne plus me voir et de ne me parler jamais.—Il est vrai que je vous l'avois promis, Madame, et je sais combien cette assurance que je vous ai donnée vous a mise à votre aise.—Je ne vous entends pas, et vous m'entendez mal; si je ne voulois pas vous voir, qui me forceroit à vous parler? pourquoi serois-je venue ici chercher votre rencontre?—Chercher ma rencontre, Madame! quoique l'aveu soit très flatteur, je conviens que j'aurois eu peut-être la sottise de le croire sincère, si cette chère enfant que voilà…—Monsieur, interrompit la marquise, n'avez-vous pas amené la comtesse?… Elle est très aimable, la comtesse!… qu'en dites-vous?—Je dis, Madame, qu'elle est surtout très officieuse!…» La marquise l'interrompit encore en jouant le dépit. «Elle est très aimable, la comtesse!… Monsieur, vous auriez dû l'amener…—Oui, Madame, et vous lui auriez apparemment encore confié l'honnête emploi qu'elle a si généreusement accepté, si complaisamment rempli?—Quoi! c'est peut-être moi qui l'ai chargée de vous occuper toute la soirée, de vous engager à me faire une mauvaise querelle, à me répéter cent fois une maussade plaisanterie, à me pousser à bout, enfin, de manière que je sois forcée de vous dire des choses désagréables, que vous n'avez pas manqué de prendre à la lettre, et dont je me serois repentie, si vous étiez venu hier, comme je l'espérois, solliciter votre pardon?—Mon pardon! vous me l'auriez accordé, Madame! Ah! que vous êtes généreuse! Mais soyez tranquille, je n'abuserai pas de tant de bontés, je craindrois trop de vous embarrasser beaucoup, et de faire aussi bien de la peine à ma jeune parente, qui nous écoute si attentivement, et qui a de si bonnes raisons pour ne rien dire.—Hé! Monsieur, lui répliquai-je aussitôt, que pourrois-je vous dire!—Rien, rien que je ne sache ou que je ne devine.—Je conviens, Monsieur de Rosambert, que vous savez quelque chose que madame ne sait pas; mais, ajoutai-je en affectant de lui parler bas, ayez donc un peu plus de discrétion; la marquise n'a pas voulu vous croire avant-hier; que vous coûte-t-il de lui laisser seulement encore aujourd'hui une erreur qui ne laisse pas d'être piquante?—Fort bien, s'écria-t-il, la tournure n'est pas maladroite! Vous, si novice avant-hier! aujourd'hui si manégé! Il faut que vous ayez reçu de bien bonnes leçons.—Que dites-vous donc, Monsieur? reprit la marquise un peu piquée.—Je dis, Madame, que ma jeune parente a beaucoup avancé en vingt-quatre heures; mais je n'en suis pas étonné, on sait comment l'esprit vient aux filles.—Vous nous faites donc la grâce de convenir enfin que Mlle Duportail est de son sexe!—Je ne m'aviserai plus de le nier, Madame; je sens combien il seroit cruel pour vous d'être détrompée. Perdre une bonne amie! et ne trouver à sa place qu'un jeune serviteur! la douleur seroit trop amère.—Ce que vous dites là est tout à fait raisonnable, répliqua la marquise avec une impatience mal déguisée; mais le ton dont vous le dites est si singulier! Expliquez-vous, Monsieur; cette enfant, que vous m'avez présentée vous-même comme votre parente, est-elle (en parlant très bas) Mlle Duportail ou M. de Faublas? Vous me forcez à vous faire une question bien extraordinaire; mais enfin, dites sérieusement ce qu'il en est.—Ce qu'il en est, Madame, je pouvois hasarder de le dire avant-hier; mais aujourd'hui c'est à moi à vous le demander.—Moi! répondit-elle sans se déconcerter, je n'ai là-dessus aucune espèce de doute. Son air, ses traits, son maintien, ses discours, tout me dit qu'elle est Mlle Duportail, et d'ailleurs j'en ai des preuves que je n'ai pas cherchées.—Des preuves!—Oui, Monsieur, des preuves; elle a soupé chez moi avant-hier…—Je le sais bien, Madame, et même elle étoit encore chez vous hier à dix heures du matin.—A dix heures du matin, soit; mais enfin nous l'avons reconduite chez elle.—Chez elle! faubourg Saint-Germain?—Non, près de l'Arsenal. Et monsieur son père…—Son père? le baron de Faublas?—Mais point du tout, M. Duportail… M. Duportail nous a beaucoup remerciés, le marquis et moi, de lui avoir ramené sa fille.—Le marquis et vous, Madame? Quoi! le marquis vous a accompagnés chez M. Duportail?—Oui, Monsieur; qu'y a-t-il de si étonnant à cela?—Et M. Duportail a remercié le marquis?—Oui, Monsieur.»
Ici le comte partit d'un éclat de rire. «Ah! le bon mari! s'écria-t-il tout haut; l'aventure est excellente. Ah! l'honnête homme de mari!» Il se préparoit à nous quitter. Je crus qu'il falloit, pour l'intérêt de la marquise et pour le mien propre, essayer de modérer son excessive gaieté. «Monsieur, lui dis-je en baissant la voix, ne pourroit-on pas avoir avec vous une explication plus sérieuse?» Il me regarda en riant. «Une explication sérieuse entre nous, ce soir, ma chère parente? (Il souleva un peu mon masque.) Non, vous êtes trop jolie, je vous laisse aimer et plaire; d'ailleurs, il est juste que je profite aujourd'hui de mes avantages; l'explication sera pour demain, si vous le voulez bien.—Pour demain, Monsieur? à quelle heure, et dans quel endroit?—L'heure, je ne saurois vous la fixer, cela dépendra des circonstances. N'allez-vous pas souper chez la marquise? Demain il sera peut-être midi quand le très commode marquis vous reconduira chez le très complaisant M. Duportail; vous serez probablement fatigué, je ne veux point user d'un tel avantage, il faudra vous laisser le temps de vous reposer; je passerai chez vous dans la soirée. Je ne vous dis point adieu, j'aurai le plaisir de vous revoir une fois encore avant que l'heure du berger sonne pour vous.» Il nous salua et sortit de la salle.
La marquise fut très contente de son départ. «Il nous a porté de rudes coups, me dit-elle; mais nous ne pouvions guère nous défendre mieux.» Je lui observai que le comte avait eu l'attention de baisser la voix chaque fois qu'il lui avoit lancé quelque vive épigramme, et qu'ayant seulement l'intention de nous tourmenter beaucoup, il avoit paru du moins ne la vouloir pas compromettre jusqu'à un certain point. «Je ne m'y fie pas, me répondit-elle: il sait que vous avez passé la nuit chez moi; il est piqué; le retour qu'il vous annonce n'est pas d'un bon augure, sans doute il nous prépare une attaque plus forte. Partons, ne l'attendons pas, n'attendons pas le marquis.»
Nous nous disposions à sortir, lorsque deux masques nous arrêtèrent. L'un des deux dit à la marquise: «Je te connois, beau masque.—Bonsoir, Monsieur de Faublas», me dit l'autre. Je ne répondis point. «Bonsoir, Monsieur de Faublas», répéta-t-il. Je sentis qu'il falloit recueillir mes forces et payer d'audace: «Tu n'as pas l'art de deviner, beau masque, tu te trompes de nom et de sexe.—C'est que l'un et l'autre sont fort incertains.—Tu deviens fou, beau masque.—Point du tout: les uns te baptisent Faublas et te soutiennent beau garçon; les autres vous nomment Duportail et jurent que vous êtes très jolie fille.—Duportail ou Faublas, lui répliquai-je fort interdit, que t'importe?—Distinguons, beau masque. Si vous êtes une jolie demoiselle, il m'importe à moi; si tu es un beau garçon, il importe à la jolie dame que voilà (en montrant la marquise).» Je demeurai stupéfait. Il reprit: «Répondez-moi, Mademoiselle Duportail; parle donc, Monsieur de Faublas.—Décide-toi à me donner l'un ou l'autre nom, beau masque.—Ah! si je ne considère que mon intérêt personnel et les apparences, vous êtes Mlle Duportail; mais, si j'en crois la chronique scandaleuse, tu es M. de Faublas.»
La marquise ne perdoit pas un mot de ce dialogue; mais, déjà trop pressée par l'inconnu qui l'avoit attaquée, elle ne pouvoit me secourir. Je ne sais si mon trouble ne m'alloit pas trahir, lorsqu'il s'éleva dans la salle une grande rumeur: on se précipitoit vers la porte, les masques se pressoient en foule autour d'un masque qui venoit d'entrer; ceux-ci le montroient au doigt, ceux-là poussoient de longs éclats de rire, et tous ensemble crioient: «C'est M. le marquis de B… qui s'est fait une bosse au front!» Dès que les deux démons qui nous persécutoient eurent entendu ces joyeuses exclamations, ils nous quittèrent pour aller grossir le nombre des rieurs. «Enfin les voilà partis! me dit ma belle maîtresse un peu étonnée; mais, parmi ces cris redoublés, n'entendez-vous pas le nom du marquis? Je parie que c'est un nouveau tour qu'on a joué à mon pauvre mari.»
Cependant le tumulte alloit toujours croissant; nous approchâmes, nous entendîmes des voix confuses qui disoient: «Bonsoir, Monsieur le marquis de B…, qu'avez-vous donc au front, Monsieur le marquis? depuis quand cette bosse vous est-elle venue?» Et bientôt, dans les transports de leur turbulente gaieté, tous les masques répétoient: «C'est M. le marquis de B… qui s'est fait une bosse au front!» A force de coudoyer nos voisins, nous parvînmes à joindre le masque tant bafoué: ce n'étoit ni le domino jaune du marquis, ni sa petite taille, et cependant c'étoit le marquis lui-même. Nous vîmes qu'on avoit attaché entre ses deux épaules un petit morceau de papier, sur lequel étoient tracés en caractères bien lisibles ces mots dont nos oreilles étoient remplies: C'est M. le marquis de B… qui s'est fait une bosse au front… Il nous reconnut tout d'un coup. «Je ne comprends rien à ceci, nous dit-il tout hors de lui; allons-nous-en.» Toujours poursuivi par les huées dérisoires d'une folle jeunesse, toujours porté par les flots tumultueux de la foule empressée, il eut autant de peine à regagner la porte qu'il en avoit éprouvé pour pénétrer jusqu'au milieu de la salle.
Nous le suivîmes de près. «Parbleu! nous dit le marquis, si confondu qu'il n'avoit pas la force de prendre sa place dans la voiture, je ne comprends rien à cela; jamais je ne me suis si bien déguisé, et tout le monde m'a reconnu!» La marquise lui demanda quel avoit été son dessein. «Je voulois, lui répondit-il, vous surprendre agréablement; dès que je vous ai vues dans la salle du bal, je suis retourné à l'hôtel, où j'ai fait part de mes projets à Justine, votre femme de chambre, et à celle de cette charmante enfant: car je les ai trouvées ensemble. J'ai pris un domino nouveau, je me suis fait apporter des souliers dont les talons très hauts devoient, en me grandissant beaucoup, me rendre méconnoissable; Justine a présidé à ma toilette. (Tandis qu'il parloit, la marquise détachoit habilement l'étiquette perfide et la fourroit dans sa poche.) Demandez à Justine, elle vous dira que je n'ai jamais été si bien déguisé: car elle me l'a répété cent fois, et cependant tout le monde m'a reconnu!»
La marquise et moi, nous devinâmes aisément que nos femmes de chambre nous avoient bien servis. «Mais, reprit le marquis après un moment de réflexion, comment ont-ils vu que j'avois une bosse au front? Aviez-vous conté mon accident?—A personne, je vous assure.—Cela est bien singulier! ma figure est couverte d'un masque, et l'on voit ma bosse; je me déguise beaucoup mieux qu'à l'ordinaire, et tout le monde me reconnoît!» Le marquis ne cessoit de témoigner son étonnement par des exclamations semblables, tandis que la marquise et moi, nous nous félicitions tout bas de l'heureuse adresse de nos femmes, qui nous avoient épargné si comiquement les scènes fâcheuses auxquelles nous auroient exposés le déguisement de son mari et la vengeance de mon rival.
Quel fut notre étonnement, lorsqu'en arrivant à l'hôtel nous apprîmes que le comte nous y attendoit depuis quelques minutes. Il vint à nous d'un air gai: «J'étois sûr, Mesdames, que vous ne resteriez pas longtemps à ce bal: c'est une assez triste chose qu'un bal masqué! ceux qui ne nous connoissent pas nous y ennuient; ceux qui nous connoissent nous y tourmentent!—Oh! interrompit le marquis, je n'ai pas eu le temps de m'y ennuyer, moi! tu vois comme je suis déguisé?—Hé bien?—Hé bien! dès que je suis entré, tout le monde m'a reconnu.—Comment! tout le monde!—Oui, oui, tout le monde; ils m'ont d'abord entouré: Hé! bonsoir, Monsieur le marquis de B…; et d'où vous vient cette bosse au front, Monsieur le marquis? Et ils me serroient! et ils me poussoient! et des rires! et des gestes! et un bruit! je crois que j'en resterai sourd; je veux être pendu si jamais j'y retourne. Mais comment ont-ils su que j'avois cette bosse au front?—Parbleu, elle se voit d'une lieue!—Mais mon masque?—Cela ne fait rien. Tenez, moi, j'ai été reconnu aussi.—Bon! reprit le marquis d'un air consolé.—Oui, continua le comte, mon aventure est assez drôle; j'ai rencontré là une fort jolie dame, qui m'estimoit beaucoup, mais beaucoup, la semaine passée.—J'entends, j'entends, dit le marquis.—Cette semaine elle m'a éconduit d'une manière si plaisante!… Imaginez que j'ai été au bal avec un de mes amis qui s'étoit fort joliment déguisé.» La marquise, effrayée, l'interrompit. «Monsieur le comte soupe sans doute avec nous? lui dit-elle de l'air du monde le plus flatteur.—Si cela ne vous embarrasse pas trop, Madame…—Quoi! interrompit le marquis, vas-tu faire des façons avec nous? Crois-moi, essaye plutôt de faire ta paix avec ta jeune parente qui t'en veut beaucoup.—Moi! Monsieur, point du tout! j'ai toujours pensé que M. de Rosambert étoit homme d'honneur; je le crois trop galant homme pour abuser des circonstances…—Il ne faut abuser de rien, me répondit le comte; mais il faut user de tout.—Qu'est-ce que c'est que des circonstances? s'écria le marquis, qu'entend-elle par des circonstances? Quelles circonstances y a-t-il?… Rosambert, tu me diras cela; mais conte-nous donc ton histoire.—Volontiers.—Messieurs, interrompit encore la marquise, on vous a déjà dit que le souper étoit servi.—Oui, oui, allons souper, répondit le marquis, tu nous conteras ton malheur à table.» La marquise alors s'approcha de son mari, et lui dit à mi-voix: «Y songez-vous bien, Monsieur, de vouloir qu'on raconte une histoire galante devant cette enfant?—Bon! bon! lui répondit-il, à son âge on n'est pas si novice»; et, s'adressant au comte: «Rosambert, tu nous conteras ton aventure; mais tu gazeras tout cela de manière que cette enfant…, tu m'entends bien?»
La marquise nous plaça de manière que le comte étoit entre elle et moi, et que je me trouvois, moi, entre le comte et le marquis. Un regard prompt de ma belle maîtresse m'avertit d'apporter à notre situation critique l'attention la plus scrupuleuse, de ne parler qu'avec ménagement, d'agir avec la plus grande circonspection. Le marquis mangeoit beaucoup et parloit davantage; je ne répondois que par monosyllabes aux douces phrases qu'il m'adressoit. Le comte enchérissoit sur les éloges du marquis; il me prodiguoit d'un ton railleur les complimens les plus outrés, assuroit malignement que personne au monde n'étoit plus aimable que sa jeune parente, demandoit au marquis ce qu'il en pensoit, et, préludant avec la marquise par de légères épigrammes, il protestoit qu'elle seule, jusqu'à présent, savoit précisément combien Mlle Duportail méritoit d'être aimée. La marquise, également adroite et prompte, répondoit vite et toujours bien; mesurant la défense à l'attaque, elle éludoit sans affectation ou se défendoit sans aigreur, déterminée à ménager un ennemi qu'elle ne pouvoit espérer de vaincre; aux questions pressantes elle opposoit les aveux équivoques, elle atténuoit les allégations fortes par les négations mitigées, et repoussoit les sarcasmes plus amers qu'embarrassans par des récriminations plus fines que méchantes: très intéressée à pénétrer les secrets desseins du comte, dont la vengeance étoit si facile, elle l'examinoit souvent d'un œil observateur; puis, essayant de le fléchir en l'intéressant, elle l'accabloit de politesses et d'attentions, prétextoit une forte migraine, traînoit languissamment les doux accens de sa voix presque éteinte, et de ses regards supplians sollicitoit sa grâce, qu'elle ne pouvoit obtenir.
Dès que les domestiques eurent servi le dessert et se furent retirés, le comte commença une attaque plus chaude, qui nous jeta, la marquise et moi, dans une mortelle anxiété.
Le Comte.
Je vous disois, Monsieur le marquis, qu'une jeune dame m'honoroit, la semaine passée, d'une attention toute particulière…
La Marquise, tout bas.
Quelle fatuité! (Haut.) Encore une bonne fortune! la matière est si usée!
Le Comte.
Non, Madame: une infidélité subite, avec des circonstances nouvelles qui vous amuseront…
La Marquise.
Point du tout, Monsieur, je vous assure.
Le Marquis.
Bon! les femmes disent toujours qu'une histoire galante les ennuie! Rosambert, conte-nous la tienne.
Le Comte.
Cette dame étoit au bal…, je ne sais plus quel jour… (A la marquise.) Madame, aidez-moi donc, vous y étiez aussi…
La Marquise, vivement.
Le jour, Monsieur? hé! qu'importe le jour? Pensez-vous d'ailleurs que j'aie remarqué?…
Le Marquis.
Passons, passons, le jour n'y fait rien.
Le Comte.
Hé bien, j'allai à ce bal avec un de mes amis, qui s'étoit déguisé le plus joliment du monde, et que personne ne reconnut.
Le Marquis.
Que personne ne reconnut! il étoit bien habile celui-là! Quel habit avoit-il donc?
La Marquise, très vivement.
Un habit de caractère, apparemment?
Le Comte.
Un habit de caractère!… Mais, non… (En regardant la marquise.) Cependant je le veux bien, si vous le voulez: un habit de caractère, soit. Personne ne le reconnut; personne, excepté la dame en question, qui devina que c'étoit un fort beau garçon.
(Ici la marquise sonna un domestique, le retint quelque temps sous différens prétextes: le marquis, impatienté, le renvoya; le comte reprit.)
La dame, charmée de sa découverte… Mais je ne veux plus rien dire, parce que le marquis la connoît.
Le Marquis, riant.
Cela se peut: d'abord, j'en connois beaucoup; mais cela ne fait rien, continue.
La Marquise.
Monsieur le comte, on donnoit hier une pièce nouvelle.
Le Comte.
Oui, Madame; mais permettez-moi de finir mon histoire.
La Marquise.
Point du tout: je veux savoir ce que vous pensez de la pièce.
Le Comte.
Permettez, Madame…
Le Marquis.
Eh! Madame, laissez-le donc nous raconter!…
Le Comte.
Pour abréger, vous saurez que mon jeune ami plut beaucoup à la dame; que ma présence ne tarda pas à la gêner, et le moyen qu'elle imagina pour se débarrasser de moi…
La Marquise.
C'est un roman que cette histoire-là.
Le Comte.
Un roman, Madame! Ah! tout à l'heure, si l'on m'y force, je convaincrai les plus incrédules. Le moyen qu'elle imagina fut de me détacher une jeune comtesse, son intime amie, femme très adroite, très obligeante, qui s'empara de moi tellement…
Le Marquis.
Comment! on t'a donc bien joué?
Le Comte.
Pas mal, pas mal, mais beaucoup moins que le mari, qui arriva…
Le Marquis.
Il y a un mari!… Tant mieux!… J'aime beaucoup les aventures où figurent des maris comme j'en connois tant! Hé bien! le mari arriva… Qu'avez-vous donc, Madame?
La Marquise.
Un mal de tête affreux!… Je suis au supplice… (Au comte.) Monsieur, remettez de grâce à un autre jour le récit de cette aventure.
Le Marquis.
Eh! non, conte, conte donc: cela la dissipera.
Le Comte.
Oui, je finis en deux mots.
Mlle Duportail, au marquis tout bas.
M. de Rosambert aime beaucoup à jaser, et ment quelquefois passablement.
Le Marquis.
Je sais bien, je sais bien; mais cette histoire est drôle: il y a un mari, je parie qu'on l'a attrapé comme un sot.
Le Comte, sans écouter la marquise qui veut lui parler.
Le marquis arriva, et ce qu'il y eut d'étonnant, c'est qu'en voyant la figure douce, fine, agréable, fraîche, du jeune homme si joliment déguisé, le mari crut que c'étoit une femme…
Le Marquis.
Bon!… oh! celui-là est excellent! oh! l'on ne m'auroit pas attrapé comme cela, moi; je me connois trop bien en physionomie.
Mlle Duportail.
Mais cela est incroyable!
La Marquise.
Impossible! M. de Rosambert nous fait des contes… qu'il devroit bien finir, car je me sens fort incommodée.
Le Comte.
Il le crut si bien qu'il lui prodigua les complimens, les petits soins, et même il en vint jusqu'à lui prendre la main et à la lui serrer doucement… (au marquis) tenez, à peu près comme vous faites à présent à ma cousine.
(Le marquis étonné quitta promptement ma main, qu'il tenoit en effet.)
«Il l'a fait exprès, me dit-il: je crois qu'il voudroit que la marquise s'aperçût de notre intelligence.—Qu'il est jaloux! qu'il est méchant et menteur!… lui répliquai-je;… comme un avocat.» (Le comte, toujours sourd aux instances que la marquise avoit eu le temps de renouveler, reprit:)
Tandis que le bon mari, d'un côté, épuisoit les lieux communs de la vieille galanterie, et pressoit la main chérie,… la dame, non moins vive, mais plus heureuse…
La Marquise.
Eh! Monsieur, quelles femmes avez-vous donc connues?… Vous nous peignez celle-là sous des couleurs… Ne se peut-il pas que, trompée, comme son mari, par les apparences…
Le Comte.
Cela eût été très possible; mais je crois que cela n'étoit pas. Au reste, vous allez en juger vous-même, écoutez jusqu'au bout.
La Marquise.
Monsieur, s'il faut absolument que vous racontiez cette histoire, je vous prie au moins de songer que vous devez quelques ménagemens (en regardant Mlle Duportail) à certaines personnes qui vous écoutent.
Le Marquis.
Rosambert, Madame a raison; gaze un peu cela, à cause de cette enfant (en montrant Mlle Duportail).
Le Comte.