LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS

TOME DEUXIÈME

PARIS, M DCCC LXXXIV

LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS

PAR
LOUVET DE COUVRAY

AVEC UNE
PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER

Dessins de Paul Avril
GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS

PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338

M DCCC LXXXIV

UNE
ANNÉE DE LA VIE
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
(SUITE)

Vous devez être, mon cher Faublas, pénétré de l'horreur de ma situation. Le feu, devenu plus violent, alloit se communiquer à la chambre où nous étions enfermés, et déjà les flammes battoient au pied de la tour de Lodoïska. Lodoïska poussoit de longs gémissemens, auxquels je répondois par des cris de fureur. Boleslas parcouroit notre prison comme un insensé; il poussoit d'affreux hurlemens, il essayoit de briser la porte avec ses pieds et ses mains; et moi, pendu à la fenêtre, je secouois avec rage les barreaux que je ne pouvois ébranler.

Tout à coup ceux qui étoient montés redescendent avec précipitation; nous entendons ouvrir les portes: Dourlinski lui-même demande quartier; les vainqueurs se précipitent dans le bâtiment enflammé: attirés par nos cris, ils enfoncent notre porte à coups de hache. A leur costume, à leurs armes, je reconnois des Tartares; leur chef arrive, je vois Titsikan. «Ah! ah! dit-il, c'est mon brave homme!» Je me jette à ses genoux: «Titsikan!… Lodoïska!… Une femme!… la plus belle des femmes!… dans cette tour!… Elle y va brûler vive!» Le Tartare dit un mot à ses soldats, ils volent à la tour: j'y vole avec eux; Boleslas les suit. On enfonce les portes; près d'un vieux pilier nous découvrons un escalier tournant rempli d'une épaisse fumée. Les Tartares épouvantés s'arrêtent; je veux monter. «Hélas! qu'allez-vous faire? me dit Boleslas.—Vivre ou mourir avec Lodoïska! m'écriai-je.—Vivre ou mourir avec mon maître!» répond mon généreux serviteur! Je m'élance: il s'élance après moi! Au risque d'être suffoqués, nous montons à peu près quarante degrés. A la lueur des flammes, nous découvrons Lodoïska dans un coin de sa prison; elle traînoit foiblement sa voix mourante. «Qui vient à moi? dit-elle.—C'est Lovzinski, c'est ton amant!» Sa joie lui rend des forces; elle se relève et vole dans mes bras; nous l'emportons, nous descendons quelques degrés; mais une vapeur plus épaisse se répand dans l'escalier et nous force de remonter précipitamment; à l'instant même une partie de la tour s'écroule; Boleslas jette un cri terrible; Lodoïska s'évanouit… Faublas, ce qui devoit nous perdre nous sauva. Le feu, auparavant étouffé, se fait jour; il s'étend plus rapidement, mais la fumée se dissipe. Chargés de notre précieux fardeau, Boleslas et moi nous descendons promptement… Mon ami, je n'exagère pas, chaque marche trembloit sous nos pieds! les murs étoient brûlans! Enfin nous arrivons à la porte de la tour; Titsikan, tremblant pour nous, y étoit accouru. «Braves gens!» dit-il en nous voyant paroître. Je pose Lodoïska à ses pieds, et je tombe sans connoissance auprès d'elle.


Je restai plus d'une heure dans cet état. On craignoit pour ma vie. Boleslas pleuroit. Je repris enfin mes esprits à la voix de Lodoïska qui, revenue à elle, me nommoit son libérateur. Tout étoit changé dans le château, la tour étoit entièrement tombée. Les Tartares avoient arrêté les progrès de l'incendie; ils avoient abattu une partie du bâtiment pour sauver l'autre; ensuite on nous avoit transportés dans un vaste salon, où Titsikan étoit lui-même avec quelques-uns de ses soldats. Les autres, occupés à piller, apportoient à leur chef l'or, l'argent, les pierreries, la vaisselle, tous les effets précieux que les flammes avoient épargnés. Tout près de là, Dourlinski, chargé de fers, regardoit en gémissant ce monceau de richesses dont on alloit le dépouiller. La rage, la terreur, le désespoir, tout ce qui déchire le cœur d'un scélérat puni se lisoit dans ses yeux égarés. Il frappoit la terre avec fureur, portoit à son front ses poings fermés, et, vomissant d'horribles blasphèmes, il reprochoit au Ciel sa juste vengeance.

Cependant mon amante pressoit ma main dans les siennes. «Hélas! me dit-elle en sanglotant, tu m'as sauvé la vie, et la tienne est encore en danger! et, si nous échappons à la mort, l'esclavage nous attend!—Non, non, Lodoïska, rassure-toi: Titsikan n'est point mon ennemi; Titsikan finira nos malheurs.—Sans doute, si je le puis, interrompit le Tartare: tu parles bien, brave homme! Oh! je vois que tu n'es pas mort, et j'en suis fort aise: tu dis et tu fais toujours de bonnes choses, toi! et tu as là, ajouta-t-il en montrant Boleslas, un ami qui te seconde bien.» J'embrassai Boleslas. «Oui, Titsikan, oui, j'ai un ami; ce nom lui restera toujours.» Le Tartare m'interrompit encore: «Ah çà! dis-moi, vous étiez tous deux dans une chambre basse; elle étoit dans une tour, elle; pourquoi cela? Je parie, Messieurs les drôles, que vous avez voulu souffler cette enfant à ce butor-là (en montrant Dourlinski); et vous aviez raison: il est vilain, et elle est jolie! Voyons, conte-moi cela.» J'instruisis Titsikan de mon nom, de celui du père de Lodoïska, de tout ce qui m'étoit arrivé jusqu'alors. «C'est à Lodoïska, lui dis-je ensuite, à nous apprendre ce que l'infâme Dourlinski lui a fait souffrir depuis qu'elle est dans son château.

—Vous savez, dit aussitôt Lodoïska, que mon père me fit quitter Varsovie le jour même que la diète fut ouverte. Il me conduisit d'abord dans les terres du palatin de ***, à vingt lieues seulement de la capitale, où il retourna pour assister aux états. Le jour que M. de P… fut proclamé roi, Pulauski vint me prendre chez le palatin, et m'amena ici, croyant que j'y serois plus à l'abri de toutes les recherches. Il chargea Dourlinski de me garder avec soin, et d'empêcher surtout que Lovzinski ne pût découvrir le lieu de ma retraite. Il me quitta pour aller, disoit-il, rassembler, encourager les bons citoyens, défendre son pays et punir des traîtres. Hélas! des soins importans lui ont fait oublier sa fille! Je ne l'ai pas revu depuis!

Quelques jours après son départ je commençai à m'apercevoir que les visites de Dourlinski devenoient plus fréquentes et plus longues; bientôt il ne quitta presque plus l'appartement qu'on m'avoit donné pour prison. Il m'ôta, je ne sais sous quel prétexte, l'unique femme que mon père m'avoit laissée pour me servir; et, pour que personne, disoit-il, ne sût que j'étois chez lui, il m'apportoit lui-même ce qui étoit nécessaire à ma subsistance, et passoit ainsi les journées entières près de moi.

Vous ne savez pas, mon cher Lovzinski, combien je souffrois de la présence continuelle d'un homme qui m'étoit odieux, et dont je soupçonnois les infâmes desseins! Il osa me les expliquer un jour; je l'assurai que ma haine seroit toujours le prix de sa tendresse, et que son indigne conduite lui avoit attiré mes profonds mépris. Il me répondit froidement qu'avec le temps je m'accoutumerois à le voir, à souffrir ses assiduités, et même à les désirer. Il ne changea rien à sa conduite ordinaire; il entroit chez moi le matin et n'en sortoit que le soir. Séparée de tout ce que j'aimois, toujours gênée par mon tyran, je n'avois pas même la foible consolation de pouvoir me livrer tranquillement au souvenir de mon bonheur passé. Témoin de mes inquiétudes, Dourlinski se plaisoit à les augmenter. Pulauski, me disoit-il, commandoit un corps polonois. Lovzinski, trahissant sa patrie qu'il n'aimoit pas, et une femme dont il se soucioit peu, servoit dans l'armée russe. On ne doutoit pas qu'il n'y eût bientôt un combat sanglant; au reste, il étoit bien certain que désormais rien ne pourroit réconcilier mon père avec Lovzinski. Quelques jours après, il vint m'annoncer que Pulauski avoit attaqué pendant la nuit les Russes dans leur camp, et que, dans la mêlée, mon amant étoit tombé sous les coups de mon père. Le cruel me fit lire cet événement bien détaillé dans une espèce de papier public, que sans doute il avoit fait imprimer exprès; d'ailleurs, à la barbare joie qu'il affectoit, je crus la nouvelle trop véritable. «Tyran impitoyable! m'écriai-je, tu jouis de mes pleurs, de mon désespoir; mais cesse de me persécuter, ou tu verras bientôt que la fille de Pulauski peut bien elle-même venger ses injures.»

Un soir qu'il m'avoit quittée plus tôt qu'à l'ordinaire, j'entendis vers le minuit ma porte s'ouvrir doucement. A la lueur d'une lampe que je laissois toujours allumée, je vis mon tyran s'avancer vers mon lit. Comme il n'y avoit pas de crime dont je ne le jugeasse capable, j'avois prévu celui-là, et je m'étois bien promis de le prévenir. Je m'armai d'un couteau que j'avois eu la précaution de cacher sous mon oreiller; j'accablai le scélérat des reproches qu'il méritoit; je lui jurai que, s'il osoit s'approcher, je le poignarderois de mes mains. Il recula de surprise et d'effroi. «Je suis las de n'essuyer que des mépris, me dit-il en sortant; si je ne craignois d'être entendu, tu verrois ce que peut contre moi le bras d'une femme; mais je sais un moyen sûr de vaincre ta fierté. Bientôt tu te croiras trop heureuse de pouvoir acheter ta grâce par les plus humbles soumissions.» Il sortit. Quelques momens après, son confident entra le pistolet à la main; je dois lui rendre justice, il pleuroit en m'annonçant les ordres de son maître. «Habillez-vous, Madame, il faut me suivre.» C'est tout ce qu'il put me dire. Il me conduisit dans cette tour, où sans vous j'allois périr aujourd'hui; il m'enferma dans cette horrible prison: c'est là que j'ai langui pendant plus d'un mois, sans feu, sans lumière, presque sans habits; du pain et de l'eau pour ma nourriture, pour mon lit une simple paillasse. Voilà l'état auquel fut réduite la fille unique d'un grand de Pologne! Vous frémissez, brave étranger! eh bien, croyez que je ne vous raconte qu'une partie de mes douleurs. Une chose du moins me rendoit ma misère moins insupportable: je ne voyois plus mon tyran; tandis qu'il attendoit tranquillement que je sollicitasse mon pardon, je passois les journées et les nuits entières à appeler mon père, à pleurer mon amant… Lovzinski, de quel étonnement je fus saisie, de quelle joie mon âme fut pénétrée le jour que je te reconnus dans les jardins de Dourlinski!…»

Titsikan écoutoit avec attention l'histoire de nos malheurs, dont il paroissoit vivement touché, lorsque sa garde avancée donna l'alarme. Il nous quitta brusquement pour courir au pont-levis. Nous entendions un grand tumulte. «Lovzinski! Lodoïska! couple lâche et perfide, s'écria Dourlinski, qui ne pouvoit contenir sa joie, vous avez cru pouvoir m'échapper; tremblez! vous allez retomber en mon pouvoir: au bruit de mon malheur, les gentilshommes voisins se sont sans doute rassemblés; ils viennent me secourir…—Ils ne pourront que te venger, scélérat!» interrompit Boleslas en saisissant une barre de fer dont il alloit l'assommer. Je le retins. Titsikan rentra aussitôt. «Ce n'étoit qu'une fausse alarme, nous dit-il; c'est une petite troupe que j'ai détachée hier pour aller battre la campagne: elle avoit ordre de me rejoindre ici, elle me ramène quelques prisonniers; tout est d'ailleurs tranquille, rien ne paroît encore dans les environs.»

Tandis que Titsikan me parloit, on amenoit devant lui les malheureux que leur mauvais sort avoit livrés aux Tartares. Nous en vîmes d'abord paroître cinq. «Ils disent que celui-là leur a donné bien de la peine; c'est pour cela qu'ils l'ont ainsi garrotté, nous dit Titsikan en nous montrant le sixième.—Dieu! c'est mon père!» s'écria Lodoïska en courant à lui. Je me jetai aux genoux de Pulauski. «Tu es Pulauski, toi? continua le Tartare; eh bien, la rencontre n'est pas malheureuse. Tiens, mon ami, il n'y a pas plus d'un quart d'heure que je te connois, je sais que tu es fier et entêté, mais n'importe, je t'estime: tu as du cœur et de la tête, ta fille est belle et ne manque pas d'esprit, Lovzinski est brave!… plus brave que moi, je crois. Tiens…» Pulauski, immobile d'étonnement, écoutoit à peine le Tartare; et, frappé de l'étrange spectacle qui s'offroit à ses yeux, il concevoit d'horribles soupçons. Il me repoussa avec horreur. «Malheureux! tu as trahi ta patrie, une femme qui t'aimoit, un homme qui se plaisoit à te nommer son gendre; il ne te manquoit plus que de te lier avec des brigands!…» Titsikan l'interrompit: «Avec des brigands, si tu veux; mais des brigands sont quelquefois bons à quelque chose: sans moi, dès demain, peut-être, ta fille n'auroit plus été fille. N'ayez pas peur, ajouta-t-il en se tournant vers moi, je sais qu'il est fier, je ne me fâcherai pas.»

Nous avions porté Pulauski dans un fauteuil: sa fille et moi nous baignions de nos larmes ses mains enchaînées; il me repoussoit toujours en m'accablant de reproches. «Mais que diable est-ce que tu lui contes donc? reprit Titsikan. Je te dis, moi, que Lovzinski est un brave homme, que je veux marier; et ton Dourlinski, un coquin que je vais faire pendre. Je te répète que tu es tout seul plus entêté que nous trois; mais écoute-moi, et finissons, car il faut que je m'en aille. Tu m'appartiens par le droit le plus incontestable, celui de l'épée. Eh bien! si tu me donnes ta parole de te réconcilier sincèrement avec Lovzinski et de lui donner ta fille, je te rends la liberté.—Qui sait braver la mort peut supporter l'esclavage; ma fille ne sera jamais la femme d'un traître.—Aimes-tu mieux qu'elle soit la maîtresse d'un Tartare? Si tu ne me promets pas de la marier sous huit jours à ce brave homme, je l'épouse ce soir, moi. Quand je serai las de toi et d'elle, je vous vendrai aux Turcs; ta fille est assez belle pour entrer au sérail d'un bacha; toi, tu feras la cuisine de quelque janissaire.—Ma vie est dans tes mains, fais-en ce qu'il te plaira. Si Pulauski tombe sous les coups d'un Tartare, on le plaindra; on se dira qu'il méritoit une autre fin; mais, si je pouvois consentir… Non, j'aime mieux mourir.—Oh! je ne veux pas que tu meures, moi! Je veux que Lovzinski épouse Lodoïska. Eh! nom d'un sabre! est-ce à mon prisonnier à me faire la loi? Quel chien d'homme! s'il n'étoit qu'entêté; mais c'est qu'il raisonne mal.»

Je voyois la colère briller dans les jeux du Tartare; je le fis souvenir qu'il m'avoit promis de ne pas s'emporter. «Sans doute! mais cet homme-là lasseroit la patience d'un favori du prophète! je ne suis qu'un voleur, moi! Pulauski, je te le répète, je veux que Lovzinski épouse ta fille. Nom d'un sabre! il l'a bien gagné: sans lui elle étoit brûlée ce soir.—Comment?—Eh oui; regarde ces décombres! Il y avoit là une tour, cette tour étoit en feu, personne n'osoit y monter; il y a été avec Boleslas, lui; ils ont sauvé ta fille.—Ma fille étoit dans cette tour?—Oui, elle y étoit: ce coquin l'y avoit mise; ce coquin vouloit la violer… Allons, vous autres, contez-lui tout cela, et dépêchez-vous; qu'il se décide: j'ai affaire ailleurs; je ne veux pas que vos quartuaires[1] me surprennent ici: en plaine, c'est autre chose, je me moque d'eux.»

[1] Quartuaires, c'est le nom qu'on donne à des chevaliers établis pour veiller à la sûreté des frontières de la Polidie et de la Volhynie, contre les Tartares.

Tandis que Titsikan faisoit charger sur de petits chariots couverts le butin considérable qu'il avoit fait, Lodoïska instruisoit son père des forfaits de Dourlinski, et mêloit si adroitement le récit de notre tendresse à l'histoire de ses malheurs que la nature et la reconnoissance se firent entendre en même temps au cœur de Pulauski. Vivement touché des infortunes de sa fille, sensible au service important que je venois de lui rendre, il embrassoit Lodoïska, et, me regardant sans colère, il sembloit attendre impatiemment que j'achevasse de le déterminer. «O Pulauski! lui dis-je, ô toi que le Ciel m'avoit laissé pour me consoler de la perte du meilleur des pères! ô toi pour qui j'avois autant d'amitié que de respect, pourquoi as-tu condamné tes enfans sans les entendre? Pourquoi as-tu soupçonné de la plus horrible trahison un homme qui adoroit ta fille? Quand mes vœux portoient sur le trône celui qui l'occupe maintenant, Pulauski, je le jure par celle que j'aime, je croyois faire le bien de mon pays. Les malheurs que ma jeunesse ne voyoit pas, ton expérience les a prévus; mais, parce que j'ai manqué de prudence, dois-tu m'accuser de perfidie? Peux-tu me reprocher d'avoir estimé mon ami? peux-tu me faire un crime de l'estimer encore? Depuis trois mois j'ai vu comme toi les maux de ma patrie, comme toi j'en ai gémi; mais je suis sûr que le roi les ignore: j'irai l'en instruire à Varsovie…» Pulauski m'interrompit: «Ce n'est pas là qu'il faut aller. Tu dis que M. de P… n'est pas instruit des malheurs de son pays, je le veux croire; mais, qu'il les sache ou qu'il les ignore, peu nous importe aujourd'hui. Des étrangers insolens, cantonnés dans nos provinces, s'efforceront de s'y maintenir, même contre le roi qu'ils ont élu. Ce n'est pas un monarque impuissant ou mal intentionné qui chassera les Russes de mon pays. Lovzinski, n'espérons plus qu'en nous-mêmes; vengeons la patrie, ou mourons pour elle. J'ai rassemblé dans le palatinat de Lublin quatre mille gentilshommes qui n'attendent que le retour de leur général pour marcher contre les Russes; suis-moi, viens dans mon camp… A cette condition je suis libre, et ma fille est à toi.—Pulauski, je suis prêt, je jure de suivre ta fortune et de partager tes dangers. Et ne crois pas que Lodoïska seule m'arrache ces sermens! Je chéris ma patrie autant que j'adore ta fille; je jure par elle, et devant toi, que les ennemis de l'État ont toujours été et ne cesseront jamais d'être les miens; je jure que je verserai jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour chasser de la Pologne des étrangers qui y règnent sous le nom de son roi!—Embrasse-moi, Lovzinski, je te reconnois, je reconnois mon gendre. Allons, mes enfans, tous nos malheurs sont finis.»

Pulauski me disoit d'unir mes mains à celles de Lodoïska; nous embrassions notre père, quand Titsikan rentra. «Bon! bon! s'écria-t-il; c'est cela: voilà ce que je voulois; j'aime les mariages, moi! Allons, papa, je vais te faire délier. Nom d'un sabre! poursuivit le Tartare tandis que ses soldats coupoient les cordes dont Pulauski étoit garrotté, je fais là une belle action, quand j'y pense! mais aussi elle me coûte bien de l'argent. Deux grands de Pologne! une belle fille! Cela m'auroit payé une grosse rançon!—Titsikan, qu'à cela ne tienne, interrompit Pulauski.—Eh! non, non, répliqua le Tartare, c'est une simple réflexion, une de ces idées dont un voleur n'est pas le maître!… Mes braves gens, je ne veux rien de vous… Il y a plus: vous ne vous en irez pas à pied, j'ai de bons chevaux à votre service. Et, pour cette enfant, si vous le voulez, je vous donnerai un brancard sur lequel on m'a promené pendant dix à douze jours. Ce garçon-là m'avoit si bien étrillé que je ne pouvois plus me tenir à cheval… Il est mauvais, le brancard, grossièrement fait avec des branches d'arbres; mais je n'ai que cela ou un petit chariot couvert à vous offrir; vous choisirez.»

Cependant Dourlinski n'avoit pas encore osé dire un seul mot, et baissoit les yeux d'un air consterné. «Indigne ami, lui dit Pulauski, tu as pu abuser à ce point de ma confiance! Tu n'as pas craint de t'exposer à mon ressentiment! Quel démon t'aveugloit?—L'amour, répondit Dourlinski, un amour forcené. Tu ne sais donc pas à quels excès les passions peuvent porter un homme né violent et jaloux? Que cet exemple effrayant t'apprenne au moins qu'une fille aussi charmante, aussi belle que la tienne, est un rare trésor dont on ne doit confier la garde à personne. Pulauski, j'ai mérité ta haine, et pourtant tu me dois quelque pitié. Je me suis rendu bien coupable; mais tu me vois cruellement puni. Je perds en un seul jour mon rang, mes richesses, mon honneur, ma liberté, je perds plus que tout cela, je perds ta fille! O vous, Lodoïska! vous que j'ai tant outragée, daignerez-vous oublier mes persécutions, vos dangers, vos douleurs? Daignerez-vous m'accorder un généreux pardon? Ah! s'il n'est pas de forfaits qu'un vrai repentir ne puisse expier, Lodoïska, je ne suis plus criminel; je voudrois pouvoir, au prix de tout mon sang, racheter les pleurs que vous avez versés. Dourlinski, dans l'horrible esclavage auquel il va être réduit, n'emportera-t-il pas le souvenir consolant de vous avoir entendu lui dire qu'il ne vous est pas odieux? Fille trop aimable, et jusqu'à présent trop malheureuse, quelque grands que soient mes torts envers vous, je puis encore les réparer d'un seul mot. Venez, approchez-vous, j'ai un secret important à vous révéler.»

Lodoïska s'approcha sans défiance. Soudain je vis un poignard briller dans les mains de Dourlinski. Je me précipitai sur lui… Il étoit trop tard, je ne pus parer que le second coup; déjà mon amante, frappée au-dessous de la mamelle gauche, étoit tombée aux pieds de Titsikan. Pulauski, furieux, vouloit venger sa fille. «Non, non, s'écria le Tartare, tu donnerois à ce scélérat une mort trop douce.—Eh bien! me dit l'infâme assassin en contemplant sa victime avec une cruelle joie, Lovzinski, tu paroissois si pressé de t'unir à Lodoïska! que ne la suis-tu? Va, mon heureux rival, va joindre ton amante au tombeau. Qu'on prépare mon supplice, il me paroîtra doux: je te laisse livré à des tourmens non moins cruels et plus longs que les miens.» Dourlinski ne put en dire davantage: les Tartares l'entraînèrent, ils le précipitèrent dans les décombres enflammés.

Quelle nuit, mon cher Faublas! que de soins différens, que de sentimens contraires m'agitèrent dans son cours! Combien de fois j'éprouvai successivement la crainte et l'espérance, la douleur et la joie! Après tant d'inquiétudes et de dangers, Lodoïska m'étoit remise par son père, je m'enivrois du doux espoir de la posséder: un barbare l'assassinoit à mes yeux!… Ce moment fut le plus cruel de ma vie!… Mais rassurez-vous, mon ami; mon bonheur, si rapidement éclipsé, ne tardera pas à renaître. Parmi les soldats de Titsikan, il s'en trouvoit un qui se mêloit de chirurgie; nous l'appelâmes, il visita la blessure; il assura qu'elle étoit très légère: l'infâme Dourlinski, gêné par ses chaînes, aveuglé par son désespoir, n'avoit porté qu'un coup mal assuré.

Dès que Titsikan fut sûr qu'il n'y avoit plus rien à craindre pour les jours de Lodoïska, il nous fit ses adieux. «Je vous laisse, nous dit-il, les cinq domestiques que Pulauski avoit amenés, des provisions pour plusieurs jours, des armes, six bons chevaux, deux chariots couverts, et tous les gens de Dourlinski bien enchaînés: leur vilain maître est mort. Je pars, le jour commence à paroître: ne sortez d'ici que demain; demain j'irai visiter d'autres cantons. Adieu, braves gens! vous direz à vos Polonois que Titsikan n'est pas toujours un méchant diable, et qu'il rend quelquefois d'une main ce qu'il prend de l'autre. Adieu.» A ces mots il donna le signal du départ: les Tartares passèrent le pont-levis, et s'éloignèrent au grand galop.

Il n'y avoit pas deux heures qu'ils étoient partis, lorsque plusieurs gentilshommes voisins, soutenus par quelques quartuaires, vinrent investir le château de Dourlinski. Pulauski lui-même alla les recevoir: il leur rendit compte de tout ce qui s'étoit passé; et quelques-uns d'entre eux, gagnés par ses discours, se déterminèrent à nous suivre dans le palatinat de Lublin. Ils ne nous demandèrent que deux jours pour préparer les choses nécessaires à leur départ. Ils vinrent en effet nous rejoindre le surlendemain, au nombre de soixante; et, Lodoïska nous ayant assuré qu'elle se sentoit en état de supporter les fatigues du voyage, nous la plaçâmes dans une voiture commode que nous avions eu le temps de nous procurer. Après avoir rendu la liberté aux gens de Dourlinski, nous leur abandonnâmes les deux chariots couverts, dans lesquels Titsikan avoit eu la singulière générosité de laisser une partie du butin, qu'ils partagèrent entre eux.

Nous arrivâmes sans accident dans le palatinat de Lublin, à Polowisk, où Pulauski avoit marqué le rendez-vous général. La nouvelle de son retour s'étant répandue, une foule de mécontens vint, dans l'espace d'un mois, grossir notre petite armée, qui se trouva forte d'environ dix mille hommes. Lodoïska, entièrement guérie de sa blessure, parfaitement remise de ses fatigues, avoit repris son embonpoint, sa fraîcheur, tout l'éclat de sa beauté. Pulauski m'appela dans sa tente; il me dit: «Trois mille Russes ont paru sur les hauteurs, à trois quarts de lieue d'ici; prends ce soir quatre mille hommes d'élite, va chasser les ennemis du poste avantageux qu'ils occupent. Songe que du succès d'un premier combat dépend presque toujours le succès d'une campagne; songe qu'il faut venger ta patrie, mon ami: que demain j'apprenne ta victoire, demain tu épouses Lodoïska.»

Je me mis en marche sur les dix heures du soir. A minuit, nous surprîmes les ennemis dans leur camp; jamais déroute ne fut plus complète: nous leur tuâmes sept cents hommes, nous fîmes neuf cents prisonniers; nous prîmes tous leurs canons, la caisse militaire et les équipages.

A la pointe du jour, Pulauski vint me joindre avec le reste des troupes; il amenoit Lodoïska: on nous maria dans la tente de Pulauski. Tout le camp retentit de chants d'allégresse; la valeur et la beauté furent célébrées dans des vers joyeux; c'étoit la fête de l'Amour et de Mars: on eût dit que chaque soldat avoit mon âme et partageoit mon bonheur.

Lorsque j'eus donné à l'amour les premiers jours d'une union si chère, je songeai à récompenser l'héroïque fidélité de Boleslas. Mon beau-père lui fit la donation d'un de ses châteaux, situé à quelques lieues de la capitale. Lodoïska et moi nous y joignîmes une somme d'argent assez considérable pour lui assurer un sort indépendant et tranquille. Il ne vouloit pas nous quitter: nous lui ordonnâmes d'aller prendre possession de son château, et de vivre paisiblement dans l'honorable retraite que ses services lui avoient méritée. Le jour qu'il partit, je le pris à l'écart. «Tu iras de ma part, lui dis-je, trouver notre monarque à Varsovie; tu lui apprendras que l'hymen m'unit à la fille de Pulauski; tu lui diras que je me suis armé pour chasser de son royaume des étrangers qui le dévastent; tu lui diras surtout que Lovzinski est l'ennemi des Russes et n'est pas l'ennemi de son roi.»

Je ne vous fatiguerai pas, mon cher Faublas, du récit de nos opérations pendant huit années consécutives d'une guerre sanglante. Quelquefois vaincu, plus souvent vainqueur, aussi grand dans ses défaites que redoutable après ses victoires, toujours supérieur aux événemens, Pulauski fixa sur lui l'attention de l'Europe, et l'étonna par sa longue résistance. Forcé d'abandonner une province, il alloit livrer de nouveaux combats dans une autre; et c'est ainsi que, parcourant successivement tous les palatinats, il signala, dans chacun d'eux, par quelques exploits glorieux, la haine qu'il avoit jurée aux ennemis de la Pologne.

Femme d'un guerrier, fille d'un héros, accoutumée au tumulte des camps, Lodoïska nous suivoit partout. De cinq enfans qu'elle m'avoit donnés, une fille seulement me restoit âgée de dix-huit mois. Un jour, après un combat opiniâtre, les Russes vainqueurs se précipitèrent dans ma tente pour la piller. Pulauski et moi, suivis de quelques gentilshommes, nous volâmes à la défense de Lodoïska: nous la sauvâmes; mais ma fille me fut enlevée. Ma fille, par une sage précaution que sa mère n'avoit pas négligée dans ces temps de divisions, porte gravées sous l'aisselle les armes de notre maison; mais j'ai fait jusqu'à présent d'inutiles recherches… Hélas! Dorliska, ma chère Dorliska, gémit dans l'esclavage ou n'existe plus!

Cette perte me causa la plus vive douleur. Pulauski y parut presque insensible, soit qu'il fût déjà occupé du grand projet qu'il ne tarda pas à me communiquer, soit que les maux de la patrie eussent seuls le droit de toucher son cœur stoïque. Il rassembla les restes de son armée, prit un camp avantageux, employa plusieurs jours à le fortifier, et s'y maintint trois mois entiers contre tous les efforts des Russes. Il falloit pourtant songer à l'abandonner, les vivres commençoient à nous manquer. Pulauski vint dans ma tente, fit retirer tous ceux qui s'y trouvoient; et, dès que nous fûmes seuls: «Lovzinski, me dit-il, j'ai lieu de me plaindre de toi. Autrefois, tu supportois avec moi le fardeau du commandement; je pouvois me reposer sur mon gendre d'une partie de mes pénibles soins: depuis trois mois tu ne fais que pleurer, tu gémis comme une femme! Tu m'abandonnes dans un moment critique, où tes secours me sont le plus nécessaires! Tu vois comme je suis pressé de toutes parts: je ne crains pas pour moi, ce n'est pas ma vie qui m'inquiète; mais, si nous périssons, l'État n'a plus de défenseurs. Réveille-toi, Lovzinski! tu partageas si noblement mes travaux! n'en reste pas aujourd'hui l'inutile témoin. Nous nous sommes baignés dans le sang des Russes, nos concitoyens sont vengés; mais ils ne sont pas sauvés; mais bientôt peut-être nous ne pourrons plus les défendre.—Tu m'étonnes, Pulauski! d'où te viennent ces pressentimens sinistres?—Je ne m'alarme pas sans raison; considère notre position actuelle: je me suis efforcé de réveiller dans tous les cœurs l'amour de la patrie; je n'ai trouvé presque partout que des hommes avilis, nés pour l'esclavage, ou des hommes foibles qui, pénétrés de leurs malheurs, se sont bornés cependant à de stériles regrets. Quelques vrais citoyens, en petit nombre, se sont rangés sous mes étendards; mais huit campagnes les ont presque tous moissonnés. Je m'affoiblis par mes victoires, nos ennemis reparoissent plus nombreux après leurs défaites.—Je te le répète, Pulauski, tu m'étonnes! Dans des circonstances non moins pressantes, je t'ai vu soutenu de ton courage…—Crois-tu qu'il m'abandonne? La valeur ne consiste pas à s'aveugler sur le danger, mais à le braver en l'apercevant. Nos ennemis préparent ma défaite; cependant, si tu le veux, Lovzinski, le jour qu'ils ont marqué pour leur triomphe sera peut-être celui de leur perte et du salut de nos concitoyens.—Si je le veux! en doutes-tu? Parle, que veux-tu dire? que faut-il faire?—Frapper le coup le plus hardi que j'aie jamais médité. Quarante hommes d'élite se sont rassemblés à Czenstochow, chez Kaluvski, dont on connoît la bravoure; il leur faut un chef adroit, ferme, intrépide: c'est toi que j'ai choisi.—Pulauski, je suis prêt.—Je ne te dissimulerai pas le danger de l'entreprise, le succès en est douteux; et, si tu ne réussis pas, ta perte est infaillible.—Je te dis que je suis prêt, explique-toi.—Tu n'ignores pas qu'il me reste à peine quatre mille hommes: je puis sans doute encore beaucoup tourmenter nos ennemis; mais avec de si foibles moyens je ne dois pas espérer de les forcer jamais à quitter nos provinces… Tous nos gentilshommes accourroient sous mes drapeaux, si le roi étoit dans mon camp.—Que dis-tu, Pulauski? espères-tu que le roi consente à venir ici?—Non; mais il faut l'y forcer.—L'y forcer…?—Oui: je sais qu'une ancienne amitié te lie avec M. de P…; mais, depuis que tu soutiens avec Pulauski la cause de la liberté, tu sais aussi qu'on doit tout sacrifier au bien de sa patrie; qu'un intérêt aussi sacré…—Je connois mes devoirs, et je les remplirai; mais que me proposes-tu? Le roi ne sort jamais de Varsovie.—Eh bien, c'est à Varsovie qu'il faut l'aller chercher. C'est du sein de sa capitale qu'il le faut arracher.—Qu'as-tu préparé pour cette grande entreprise?—Tu vois cette armée russe trois fois plus forte que la mienne, campée depuis trois mois devant moi; son général, maintenant tranquille dans ses retranchemens, attend que, forcé par la famine, je me rende à discrétion. Derrière mon camp sont des marais qu'on croit impraticables: dès qu'il sera nuit, nous les traverserons. J'ai tout disposé de manière que mes ennemis trompés s'apercevront trop tard de ma retraite. J'espère leur dérober plus d'une marche: si la fortune me seconde, je puis gagner une journée sur eux. Je m'avancerai tout droit sur Varsovie par la grande route qui mène à cette capitale, et à travers les petits corps de Russes qui rôdent toujours dans ses environs. Je compte les battre séparément, ou, s'ils se peuvent réunir pour m'arrêter, je les occuperai du moins assez pour qu'ils ne puissent t'inquiéter. Toi, cependant, Lovzinski, tu m'auras devancé. Tes quarante hommes, déguisés, armés seulement de sabres, de poignards et de pistolets cachés sous leurs habits, se seront rendus à Varsovie par différentes routes. Vous attendrez que le roi sorte de son palais: vous l'enlèverez, vous l'amènerez dans mon camp… L'entreprise est téméraire, inouïe, si tu veux: l'abord est difficile, le séjour dangereux, le retour d'un péril extrême. Si tu succombes, si l'on t'arrête, tu périras, Lovzinski, mais tu périras martyr de la liberté; mais Pulauski, jaloux d'un trépas si glorieux, gémira d'être obligé de te suivre, et quelques Russes encore te suivront au tombeau. Si, au contraire, le Dieu tout-puissant, protecteur de la Pologne, m'inspira ce hardi projet pour terminer ses maux, si sa bonté t'accorde un succès égal à ton courage, vois quelle prospérité sera le fruit de ta noble témérité! M. de P… ne verra dans mon camp que des soldats citoyens, ennemis des étrangers, fidèles à leur roi; sous mes tentes patriotiques il respirera, pour ainsi dire, l'air de la liberté, l'amour de son pays. Les ennemis de l'État deviendront les siens; notre brave noblesse, revenue de son assoupissement, combattra sous les drapeaux de son roi pour la cause commune; les Russes seront taillés en pièces, ou repasseront leurs frontières… Mon ami, tu auras sauvé ton pays.»

Pulauski me tint parole. Dès que la nuit fut venue, il fit heureusement sa retraite; les marais furent traversés en silence. «Mon ami, me dit alors mon beau-père, il est temps que tu nous quittes: je sais bien que ma fille a plus de courage qu'une autre femme; mais elle est épouse tendre et mère malheureuse; ses pleurs t'attendriroient, tu perdrois dans ses embrassemens cette force d'esprit, cette fierté d'âme qui te devient aujourd'hui plus nécessaire que jamais: je te conseille de partir sans lui dire adieu.» Pulauski me pressoit vainement, je ne pus m'y déterminer. Quand Lodoïska sut que je partois seul, et nous vit bien décidés à ne pas lui dire où j'allois, elle versa des torrens de larmes, elle s'efforça de me retenir. Je commençois à balancer. «Allons, s'écria mon beau-père, partez, Lovzinski, partez: père, épouse, enfans, il faut tout sacrifier, quand il s'agit de la patrie!»

Je m'éloignai. Je fis une si grande diligence que j'arrivai vers le milieu du jour suivant à Czenstochow. J'y trouvai quarante gentilshommes déterminés à tout. «Messieurs, leur dis-je, il s'agit d'enlever un roi dans sa capitale: les hommes capables de tenter une entreprise aussi hardie sont seuls capables de l'achever. Le succès ou la mort nous attend.» Après cette courte harangue, nous nous préparons à partir. Kaluvski, prévenu, tenoit prêtes douze charrettes chargées de paille et de foin, attelées chacune de quatre bons chevaux. Nous nous déguisons tous en paysans, nous cachons nos habits, nos sabres, nos pistolets, les selles de nos chevaux, dans le foin dont nos charrettes sont remplies; nous convenons de plusieurs signes et d'un mot de ralliement. Douze des conjurés, commandés par Kaluvski, feront entrer dans Varsovie les douze charrettes, qu'ils conduiront eux-mêmes. Je divise le reste de ma petite troupe en plusieurs brigades: pour éviter tout soupçon, chacune doit marcher à quelque distance, et entrer dans la capitale par différentes portes. Nous partons: le samedi 2 novembre 1771, nous arrivons à Varsovie; nous allons tous nous loger chez les Dominicains.

Le lendemain dimanche, jour à jamais mémorable dans l'histoire de la Pologne, Stravinski, couvert de haillons, se place près de la Collégiale, et va demander l'aumône jusqu'aux portes du Palais Royal: il observe tout ce qui s'y passe. Plusieurs de nos conjurés parcourent dans la ville même les six rues étroites qui toutes aboutissent à la grande place, où je me promène avec Kaluvski. Nous restons en embuscade pendant la matinée entière et une partie de l'après-dîner. A six heures du soir le roi sort de son palais; on le suit, on le voit entrer dans le palais de son oncle P…, grand chancelier de Lithuanie.

Tous nos conjurés sont avertis: ils se dépouillent de leurs mauvais habits, ils sellent leurs chevaux, ils préparent leurs armes. Dans la vaste maison des Dominicains nos mouvemens ne sont pas aperçus. Nous sortons tous, les uns après les autres, à la faveur de la nuit. Trop connu dans Varsovie pour hasarder d'y paroître sans travestissement, je gardai mes habits de paysan: je monte un cheval excellent, mais couvert d'une housse commune et grossièrement harnaché. Je vois nos gens prendre dans le faubourg les différens postes que je leur ai désignés avant de quitter le couvent: ils sont disposés de manière que toutes les avenues du palais du grand chancelier sont gardées. Entre neuf et dix heures du soir, le roi sort; nous remarquons que la suite est peu nombreuse. Le carrosse étoit précédé de deux hommes qui portoient des flambeaux; suivoient quelques officiers d'ordonnance, deux gentilshommes et un sous-écuyer. Je ne sais quel seigneur étoit dans la voiture auprès du roi; il y avoit deux pages aux portières, deux heiduques et deux valets de pied derrière. Le roi s'éloigne lentement; nos conjurés se rassemblent à quelque distance, douze des plus déterminés se détachent, je me mets à leur tête, nous avançons au petit pas. Comme il y avoit garnison russe à Varsovie, nous affectons de parler la langue de ces étrangers, afin que notre troupe passe pour une de leurs patrouilles. Nous joignons le carrosse à cent cinquante pas à peu près du palais du grand chancelier, entre ceux de l'évêque de Cracovie et du feu grand général de la Pologne. Tout à coup nous passons à la tête des premiers chevaux, nous coupons brusquement le cortège; ceux qui précédoient la voiture se trouvent séparés de ceux qui l'environnoient.

Je donne le signal. Kaluvski accourt avec le reste des conjurés; je présente un pistolet au postillon, qui arrête: on tire sur le cocher, on se précipite aux portières. Des deux heiduques qui veulent les défendre, l'un tombe percé de deux balles, l'autre est renversé d'un coup de sabre sur la tête; le cheval du sous-écuyer s'abat blessé, un des pages est démonté, et son cheval pris; les balles sifflent de tous côtés… L'attaque fut si chaude, le feu si violent, que je tremblai pour la vie du roi. Celui-ci, conservant dans le péril une tête froide, étoit descendu de sa voiture, et cherchoit à regagner le palais de son oncle. Kaluvski l'arrête, le saisit aux cheveux: sept ou huit conjurés l'environnent, le désarment, le saisissent de droite et de gauche, le pressent entre leurs chevaux, qu'ils poussent à toute bride jusqu'au bout de la rue. Dans ce moment, je l'avoue, je crus que Pulauski m'avoit indignement trompé, que la mort du monarque étoit résolue, qu'il y avoit un dessein formé de l'assassiner. Tout à coup je prends mon parti: je pars ventre à terre, je joins ceux qui m'avoient devancé; je leur crie d'arrêter, je menace de tuer celui qui n'obéira pas. Le Dieu protecteur des rois veilloit au salut de M. de P… Kaluvski et ses gens s'arrêtèrent à ma voix, qu'ils reconnurent. Nous mîmes le roi sur un cheval; nous reprîmes notre course au grand galop jusqu'aux fossés qui entourent la ville, et que le monarque fut contraint de franchir avec nous.

Alors une terreur panique se répandit dans ma troupe. A cinquante pas au delà des fossés, nous n'étions plus que sept auprès du roi. La nuit étoit pluvieuse et sombre: il falloit à chaque instant descendre de cheval pour sonder le terrain dans des marais bourbeux. Le cheval du monarque s'abattit deux fois, et se cassa la jambe à sa seconde chute; dans ces mouvemens violens le roi perdit sa pelisse, sa botte et son soulier gauche. «Si vous voulez que je vous suive, nous dit-il, donnez-moi un cheval et une botte.» Nous le remontâmes, et, afin de gagner la route par laquelle Pulauski m'avoit promis de s'avancer, nous prîmes le chemin d'un village nommé Buracow. Le roi nous dit tranquillement: «N'allez pas de ce côté, il y a des Russes.»

Je le crus, je changeai de route. A mesure que nous avancions dans le bois de Beliany, notre nombre diminuoit. Bientôt je ne vis plus avec moi que Kaluvski et Stravinski, bientôt aussi nous entendîmes l'appel d'une vedette russe, nous nous arrêtâmes alarmés. «Tuons-le», me dit Kaluvski: je lui témoignai sans ménagement l'horreur que m'inspiroit une pareille proposition. «Eh bien, chargez-vous donc de le conduire», s'écria cet homme féroce. Il s'enfonça dans le bois, Stravinski le suivit; je restai seul auprès du roi.

«Lovzinski, me dit-il alors, c'est vous, je n'en puis plus douter, c'est vous: j'ai reconnu votre voix.» Je ne répondis pas un mot; il reprit avec douceur: «C'est vous! qui l'eût dit il y a dix ans?» Nous nous trouvions alors près du couvent de Beliany, distant de Varsovie d'une lieue à peu près. «Lovzinski, poursuivit le roi, laissez-moi entrer dans ce couvent, et sauvez-vous.—Il faut me suivre», fut toute ma réponse. «C'est en vain, me dit le monarque, que vous vous êtes travesti; c'est en vain que vous voulez à présent déguiser votre voix: je vous ai reconnu, je suis sûr que vous êtes Lovzinski. Ah! qui l'eût dit il y a dix ans? Il y a dix ans vous auriez donné vos jours pour conserver ceux de votre ami.»

Il se tut. Nous avançâmes quelque temps en gardant le silence. Il le rompit encore: «Je suis accablé de fatigue; si vous voulez me mener vivant, souffrez que je me repose un instant.» Je l'aidai à descendre de cheval: il s'assit sur l'herbe, et, me faisant asseoir auprès de lui, il prit une de mes mains dans les siennes: «Lovzinski, vous que j'ai tant aimé, vous qui connûtes mieux que personne la pureté de mes intentions, comment se peut-il que vous vous soyez armé contre moi? Ingrat! ne devois-je vous retrouver qu'avec mes plus cruels ennemis? Ne deviez-vous me revoir que pour m'immoler?» Alors il me retraça de la manière la plus touchante les plaisirs de notre adolescence, nos liaisons plus intimes dans notre jeunesse, la tendre amitié que nous nous étions jurée, la confiance dont il m'avoit toujours honoré depuis; il me parla des honneurs dont il m'auroit comblé pendant son règne, si j'avois voulu les mériter; il me reprocha surtout l'indigne entreprise dont je paroissois être le chef, mais dont il savoit bien, ajouta-t-il, que j'étois seulement le premier instrument. Il en rejeta toute l'horreur sur Pulauski, en me représentant cependant que l'auteur d'un pareil attentat n'étoit pas seul coupable; que je n'avois pu sans crime me charger de son exécution, et que cette horrible complaisance, déjà si punissable dans un sujet, étoit dans un ami plus inexcusable encore. Il finit par me presser de lui laisser sa liberté. «Fuyez, me dit-il, et soyez sûr que, si l'on vient à moi, j'indiquerai une route opposée à celle que vous aurez prise.»

Le roi me pressoit vivement: son éloquence naturelle, augmentée par le péril, portoit la persuasion dans mon cœur; elle y réveilloit des sentimens bien doux. Je fus ébranlé, je balançai d'abord; mais Pulauski triompha. Je crus entendre le fier républicain me reprocher ma foiblesse. Mon cher Faublas, l'amour de la patrie a peut-être son fanatisme et ses superstitions. Mais, si je fus coupable, je le suis encore; vous me voyez plus que jamais persuadé qu'en forçant le monarque de monter à cheval, je fis une action courageuse et bonne. «Ainsi, s'écria-t-il douloureusement, vous rejetez la prière qu'un ami vous adresse! Vous refusez le pardon que votre roi vous offre! Eh bien, partons; je me livre à mon mauvais destin, ou je vous abandonne au vôtre.»

Nous recommençâmes à marcher; mais les reproches du monarque, ses instances, ses menaces même, les combats que j'avois soutenus intérieurement, m'avoient tellement troublé que je ne voyois plus mon chemin. Errant dans la campagne, je ne tenois aucune route certaine; après une demi-heure de marche, nous nous trouvâmes à Marimont[2]: je m'étois égaré, nous étions revenus sur nos pas.

[2] Marimont: c'est une maison de campagne appartenant à la cour de Saxe; elle est plus près de Varsovie d'une demi-lieue que Beliany.

A un quart de lieue de là nous tombâmes dans un parti russe. Le roi se fit reconnoître à celui qui le commandoit, ensuite il ajouta: «Ce soir je me suis égaré à la chasse; ce bon paysan que vous voyez vouloit, avant de me remettre dans mon chemin, me donner dans sa chaumière un frugal repas; mais, comme je crois avoir vu des soldats de Pulauski rôder dans les environs, je voudrois rentrer promptement dans Varsovie, et vous me feriez plaisir de m'accompagner jusque-là. Quant à toi, mon ami, me dit-il, je ne suis pas fâché que tu aies pris une peine inutile: car j'aime autant retourner dans ma capitale, accompagné de ces messieurs, que d'aller plus loin avec toi. Cependant il seroit singulier que je te laissasse sans récompense: que veux-tu? Parle, je t'accorderai la grâce que tu me demanderas.»

Faublas, vous concevez combien je fus troublé: je doutois encore des intentions du roi. Je cherchois à démêler le véritable sens d'un discours équivoque, plein d'une ironie bien amère ou d'une adresse bien magnanime. M. de P… me laissa quelque temps ma pénible incertitude. «Je te vois bien embarrassé, reprit-il enfin avec un air de bonté qui me pénétra; tu ne sais que choisir! Allons, mon ami, embrasse-moi: il y a plus d'honneur que de profit à embrasser un roi, ajouta-t-il en riant; cependant il faut convenir qu'à ma place bien des monarques ne seroient pas aujourd'hui aussi généreux que moi.» Il partit à ces mots et me laissa confondu de tant de grandeur d'âme.

Cependant le péril auquel le roi venoit de me dérober si généreusement alloit renaître à chaque instant pour moi. Il étoit plus que probable qu'un grand nombre de courriers expédiés de Varsovie répandoient de tous côtés l'étonnante nouvelle de l'enlèvement du monarque. Déjà sans doute on poursuivoit chaudement les ravisseurs; mon équipage remarquable pouvoit me trahir dans ma fuite; et, si je retombois entre les mains des Russes mieux instruits, tous les efforts du roi ne pourroient me sauver. En supposant que Pulauski eût obtenu tout le succès qu'il se promettoit, il devoit être encore éloigné; dix lieues au moins me restoient à faire, et mon cheval étoit rendu. J'essayai de le pousser: il n'eut pas couru cinq cents pas qu'il creva sous moi. Un cavalier bien monté passoit dans ce moment sur la route; il vit tomber l'animal, et, croyant pouvoir s'amuser aux dépens d'un pauvre paysan, il me dit: «Mon ami, je t'avertis que ton bon cheval ne vaut plus rien.» Piqué de la bouffonnerie, je résolus aussitôt de punir le railleur et d'assurer ma fuite en même temps. Je lui présentai brusquement un de mes pistolets, je le forçai de me livrer sa monture; et je vous avouerai même que, pressé par la circonstance, je le dépouillai d'un bon manteau, aussi ample que léger, sous lequel je cachai mes habits grossiers, qui m'auroient pu faire reconnoître. Je jetai ma bourse pleine d'or aux pieds du voyageur démonté, et je m'éloignai de toute la vitesse de mon nouveau cheval.

Il étoit frais, vigoureux; je fis douze lieues d'une traite; enfin je crus entendre le bruit du canon, je conjecturai que mon beau-père n'étoit pas loin et combattoit les Russes. Je ne m'étois pas trompé; j'arrivai sur le champ de bataille au moment où l'un de nos régimens lâchoit pied. Je me fis reconnoître des fuyards; et, les ayant ralliés derrière une colline prochaine, je vins prendre en flanc les ennemis, auxquels Pulauski faisoit face avec le reste des troupes. Nous chargeâmes si à propos et avec tant de vigueur que les Russes furent enfoncés, après un grand carnage des leurs. Pulauski daigna m'attribuer l'honneur de leur défaite. «Ah! me dit-il en m'embrassant, après avoir entendu les détails de mon expédition, si tes quarante hommes t'avoient égalé en courage, le roi seroit à présent dans mon camp! Mais le Ciel ne l'a pas voulu: je lui rends grâces de ce qu'au moins il t'a conservé pour nous; je te rends grâces du service important que tu m'as rendu; sans toi Kaluvski assassinoit le monarque, et mon nom étoit couvert d'un opprobre éternel. J'aurois pu, ajouta-t-il, m'avancer encore l'espace de deux milles; mais j'ai mieux aimé asseoir mon camp dans cette position respectable. Hier, sur ma route, j'ai surpris et taillé en pièces un parti russe; j'ai battu ce matin deux de leurs détachemens; un autre corps considérable, ayant recueilli les débris de ceux-là, a profité des ténèbres pour m'attaquer. Mes soldats, fatigués d'une longue marche et de trois combats consécutifs, commençoient à plier: la victoire est rentrée avec toi dans mon camp. Retranchons-nous ici, attendons-y l'armée russe, et combattons jusqu'au dernier soupir.»

Cependant le camp retentissoit de cris d'allégresse; nos soldats victorieux mêloient mes louanges à celles de Pulauski. Au bruit de mon nom que mille voix répétoient, Lodoïska accourut à la tente de son père. Elle me prouva l'excès de sa tendresse par l'excès de sa joie: il fallut recommencer le récit des dangers que j'avois courus. Elle ne put, sans répandre des larmes, apprendre la rare générosité du monarque. «Qu'il est grand! s'écria-t-elle avec transport; qu'il est digne d'être roi, celui qui t'a pardonné! Que de pleurs il épargne à l'épouse que tu délaissois, à l'amante que tu ne craignois pas de sacrifier! Cruel! n'est-ce donc pas assez des dangers auxquels tu t'exposes chaque jour?…» Pulauski interrompit durement sa fille: «Femme indiscrète et foible! est-ce devant moi qu'on ose tenir de pareils discours?—Hélas! répondit-elle, faudra-t-il que je tremble sans cesse pour les jours d'un père et d'un époux?» Lodoïska m'adressoit ainsi ses plaintes touchantes, et soupiroit après un avenir meilleur, tandis que la fortune nous préparoit les plus affreux revers.

Nos Cosaques venoient de tous côtés nous avertir que l'armée russe approchoit. Pulauski comptoit qu'il seroit attaqué au point du jour, il ne le fut pas; mais au milieu de la nuit suivante on vint m'annoncer que les Russes se préparoient à forcer nos retranchemens. Pulauski, toujours prêt, les défendoit déjà: il fit, dans cette funeste nuit, tout ce qu'on pouvoit attendre de son expérience et de sa valeur. Nous repoussâmes les assaillans cinq fois; mais ils revenoient sans cesse à la charge avec des troupes fraîches, et leur dernière attaque fut si bien concertée qu'ils pénétrèrent dans le camp par trois endroits en même temps. Zaramba fut tué à mes côtés; une foule de noblesse périt dans cette action sanglante: les ennemis ne faisoient point de quartier. Furieux de voir périr tous mes amis, je voulois me jeter dans les bataillons russes. «Insensé! me dit Pulauski, quelle aveugle fureur t'égare? Mon armée est entièrement détruite; mais mon courage me reste. Pourquoi mourir inutilement ici? Viens: je veux te conduire dans des climats où nous pourrons susciter aux Russes de nouveaux ennemis. Vivons, puisque nous pouvons encore servir notre pays; sauvons-nous, sauvons Lodoïska.» Lodoïska! j'allois l'abandonner! Nous courûmes à sa tente, il étoit encore temps: nous l'enlevâmes, nous nous enfonçâmes dans les bois voisins.

Après y avoir erré le reste de la nuit et une partie de la matinée, nous nous hasardâmes d'en sortir et de nous présenter à la porte d'un château que nous crûmes reconnoître. C'étoit en effet celui d'un gentilhomme nommé Micislas, qui avoit servi quelque temps dans notre armée. Micislas nous reconnut et nous offrit un asile qu'il nous conseilla de n'accepter que pour quelques heures. Il nous dit qu'une nouvelle bien étonnante s'étoit répandue la veille, et paroissoit se confirmer; qu'on avoit osé enlever le roi dans Varsovie même; que les Russes avoient poursuivi les ravisseurs et ramené le monarque dans sa capitale; et qu'enfin il étoit question de mettre à prix la tête de Pulauski, soupçonné d'être l'auteur de la conjuration. «Croyez-moi, ajouta-t-il, que vous ayez, ou non, trempé dans ce complot hardi, fuyez, laissez ici vos uniformes, qui vous trahiroient, je vais vous faire donner des habits moins remarquables; et, quant à Lodoïska, je me charge de la conduire moi-même au lieu que vous aurez choisi pour sa retraite.»

Lodoïska interrompit Micislas. «Le lieu de ma retraite, ce sera celui de leur fuite; je les accompagnerai partout.» Pulauski représenta à sa fille qu'elle ne pourroit supporter les fatigues d'une longue route, et que d'ailleurs nous serions exposés à des dangers toujours renaissans. «Plus le péril est grand, lui répliqua-t-elle, plus je dois le partager avec vous. Vous m'avez répété cent fois que la fille de Pulauski ne devoit pas être une femme ordinaire; depuis huit ans je n'ai vécu qu'au milieu des alarmes, je n'ai vu que des scènes de carnage et d'horreur: la mort m'environnoit de toutes parts, elle me menaçoit à chaque instant, vous ne me permettiez pas de la braver à vos côtés; mais la vie de Lodoïska ne tenoit-elle pas à celle de son père? Lovzinski, le coup qui t'auroit frappé n'auroit-il pas entraîné ton amante au tombeau? et depuis quand ne suis-je plus digne…» J'interrompis Lodoïska, je me joignis à son père pour lui détailler les raisons qui nous déterminoient à la laisser en Pologne; elle m'écoutoit avec impatience. «Ingrat! s'écria-t-elle, vous partirez sans moi!—Oui, répliqua Pulauski, vous resterez avec les sœurs de Lovzinski, et je lui défends…» Sa fille, hors d'elle-même, ne le laissa pas achever: «Mon père, je connois vos droits, je les respecte, ils me seront toujours sacrés; mais vous n'avez pas celui d'enlever une femme à son époux!… Ah! pardon! je vous offense, je m'égare, mais plaignez ma douleur,… excusez mon désespoir… Mon père! Lovzinski! écoutez-moi tous deux: je veux vous accompagner partout… Partout, oui, je vous suivrai, cruels, je vous suivrai malgré vous! Lovzinski, si ton épouse a perdu tous les droits qu'elle eut sur ton cœur, ressouviens-toi du moins de ton amante. Rappelle-toi cette nuit effrayante où j'allois périr dans les flammes, ce moment terrible où tu montas dans la tour embrasée en criant: «Vivre ou mourir avec Lodoïska!» Eh bien! ce que tu sentois alors, je l'éprouve aujourd'hui! Je ne connois pas de plus grand malheur que celui d'être séparée de vous; je dis à mon tour: «Vivre ou mourir avec mon père et mon époux!» Malheureuse! que deviendrai-je si vous me quittez? Réduite à vous pleurer tous deux, où trouverai-je des adoucissemens à ma peine? Mes enfans me consoleront-ils? Hélas! en deux ans la mort m'en a enlevé quatre; les Russes, aussi impitoyables qu'elle, m'ont arraché le dernier! je n'ai plus que vous dans le monde, et vous voulez m'abandonner! O mon père! ô mon époux! que deux noms si chers ne vous trouvent pas insensibles! ayez pitié de Lodoïska!»

Ses sanglots lui coupèrent la parole. Micislas pleuroit, mon âme étoit déchirée. «Tu le veux, ma fille? eh bien, j'y consens, dit Pulauski; mais veuille le Ciel ne pas me punir de ma complaisance!» Lodoïska nous embrassa tous deux avec autant de joie que si nos malheurs avoient été finis. Je laissai à Micislas deux lettres qu'il se chargea de remettre. L'une étoit adressée à mes sœurs, et l'autre à Boleslas. Je leur disois adieu, je leur recommandois de ne rien négliger pour retrouver ma chère Dorliska. Il fallut déguiser ma femme: elle prit des habits d'homme; nous échangeâmes les nôtres, nous employâmes tous les moyens connus pour nous défigurer en apparence. Ainsi travestis, armés de nos sabres et de nos pistolets, chargés d'une somme assez considérable en or, de quelques bijoux, et de tous les diamans de Lodoïska, nous prîmes congé de Micislas, et nous nous hâtâmes de regagner les bois.

Pulauski nous communiqua le dessein qu'il avoit formé de se réfugier en Turquie. Il espéroit obtenir du service dans les armées du Grand-Seigneur, qui, depuis deux ans, soutenoit contre la Russie une guerre malheureuse. Lodoïska ne parut point effrayée du long trajet que nous avions à faire; comme elle ne pouvoit être ni reconnue ni recherchée, elle se chargea du soin d'aller à la découverte et de nous apporter nos provisions. Dès que le jour paroissoit, nous nous retirions dans les bois; cachés dans des troncs d'arbres ou dans des touffes d'épines, nous attendions le retour de la nuit pour continuer notre marche. C'est ainsi que, pendant plusieurs jours, nous échappâmes aux recherches des Russes, qui nous poursuivoient vivement.

Un soir que Lodoïska, toujours déguisée en paysan, revenoit d'un hameau voisin, où elle avoit été acheter des vivres qu'elle nous apportoit, deux maraudeurs russes l'attaquèrent à l'entrée de la forêt dans laquelle nous nous étions cachés. Après l'avoir volée, ils se préparèrent à la dépouiller. Aux cris qu'elle poussa, nous sortîmes de notre retraite: les deux brigands se sauvèrent dès qu'ils nous virent; mais nous craignîmes qu'ils ne racontassent leur aventure au corps dont ils faisoient partie, et que, cette rencontre singulière ayant excité les soupçons, on ne vînt nous arracher de nos asiles. Nous résolûmes de changer de route; et, pour qu'on ne pût soupçonner celle que nous avions prise, il fut décidé qu'au lieu de nous avancer directement sur les frontières de la Turquie, nous gagnerions, par un long détour, la Polésie, ensuite la Crimée, d'où nous passerions à Constantinople.

Après les marches les plus pénibles, nous entrâmes dans la Polésie. Pulauski pleura en quittant son pays. «Au moins, s'écria-t-il douloureusement, je l'ai servi de tout mon pouvoir, et je ne le quitte que pour le servir encore!»

Tant de fatigues avoient épuisé les forces de Lodoïska. Arrivés à Novogorod, nous nous y arrêtâmes à cause d'elle. Notre dessein étoit de l'y laisser reposer quelques jours; mais les gens du pays, que nous questionnâmes sans affectation, nous dirent que des troupes parcouroient les environs pour arrêter un certain Pulauski qui avoit fait enlever le roi de Pologne. Justement alarmés, nous ne restâmes que quelques heures dans cette ville, où nous achetâmes des chevaux. Nous passâmes la Desna au-dessus de Czernicove, et, suivant les bords de la Sula, nous la traversâmes à Perevoloczna, où nous apprîmes que Pulauski, reconnu à Novogorod, n'avoit été manqué que de quelques heures à Nézin, et qu'il étoit suivi de près. Il fallut fuir et changer encore de route: nous nous enfonçâmes dans les immenses forêts qui couvrent le pays entre la Sula et la Sem.

Nous vîmes une caverne, dans laquelle nous voulûmes nous établir; un ours nous disputa l'entrée de cet asile aussi affreux que solitaire: nous le tuâmes, nous mangeâmes ses petits. Pulauski étoit blessé; Lodoïska, épuisée, se soutenoit à peine; le froid étoit déjà rigoureux. Poursuivis par les Russes dans les endroits habités, menacés par les animaux féroces dans ce vaste désert, sans autres armes que nos épées, bientôt réduits à manger nos chevaux, qu'allions-nous devenir? Le danger de mon beau-père et de ma femme étoit si pressant qu'aucun autre ne m'effraya plus. Je résolus de leur procurer, à quelque prix que ce fût, le secours qu'exigeoit leur situation, plus déplorable encore que la mienne; et, les quittant tous deux, en leur promettant de venir bientôt les rejoindre, j'emportai une partie des diamans de Lodoïska, et je suivis les bords du Varsklo. Vous remarquerez, mon cher Faublas, qu'un voyageur égaré dans ces vastes contrées, réduit à y errer sans boussole et sans guide, est obligé de suivre les rivières, parce que c'est sur leurs bords que se rencontrent plus communément les habitations. Il m'importoit de gagner le plus tôt possible une ville marchande; je suivis donc les bords du Varsklo, et, marchant jour et nuit, je me trouvai à Pultava à la fin de la quatrième journée. Je me fis passer dans cette ville pour un marchand de Bielgorod: je sus qu'on y cherchoit Pulauski, que l'impératrice de Russie avoit envoyé son signalement de tous les côtés, avec ordre de le saisir mort ou vif partout où on le trouveroit. Je me hâtai de vendre mes diamans, d'acheter de la poudre, des armes, des provisions de toute espèce, différens outils, des meubles grossiers mais nécessaires, tout ce que je jugeai le plus propre à adoucir notre misère: je chargeai tout cela sur un chariot attelé de quatre chevaux, dont je fus l'unique conducteur. Mon retour fut aussi difficile que fatigant; huit jours entiers se passèrent avant que j'arrivasse à la forêt.

C'étoit là que se terminoit mon voyage pénible et dangereux: j'allois secourir mon beau-père et ma femme, j'allois revoir ce que j'avois de plus cher au monde; et cependant, mon cher Faublas, je ne pus me livrer à la joie. Vos philosophes ne croient point aux pressentimens… Mon ami, je vous assure que j'éprouvois une inquiétude involontaire; mon âme étoit consternée; je ne sais quoi sembloit m'avertir que je touchois au moment le plus douloureux de ma vie.

J'avois, en partant, placé par intervalles des cailloux pour reconnoître ma route, je ne les trouvai plus; j'avois enlevé avec mon sabre quelques parties de l'écorce de plusieurs arbres, que je ne pus reconnoître. J'entrai dans la forêt, je criai de toutes mes forces, je tirai de temps en temps des coups de fusil: personne ne me répondit. Je n'osois m'engager trop avant de peur de me perdre; je n'osois m'éloigner beaucoup de mon chariot, si nécessaire à Pulauski, à sa fille, à moi-même.

La nuit, qui survint, m'obligea de cesser mes recherches; je passai celle-là comme les précédentes. Enveloppé de mon manteau, je me couchai sous ma charrette, que j'eus soin d'entourer de mes gros meubles, dont je me faisois ainsi un rempart contre les bêtes féroces. Je ne pus dormir, le froid se faisoit vivement sentir, la neige tomboit en abondance; au point du jour la terre en étoit couverte. Je ressentis alors un mortel découragement: mes cailloux, qui auroient pu m'indiquer ma route, étoient tous enterrés; il paroissoit impossible que je retrouvasse mon beau-père et ma femme.

Le cheval qui leur restoit à mon départ les avoit-il nourris jusqu'alors? La faim, l'horrible faim, ne les avoit-elle pas forcés à sortir de leur retraite? Étoient-ils encore dans ces affreux déserts? S'ils n'y étoient plus, où pourrois-je les trouver? où traînerois-je sans eux ma misérable vie?… Mais pouvois-je croire que Pulauski eût abandonné son gendre, que Lodoïska eût consenti à se séparer de son époux? Non, sans doute. Ils étoient donc dans cette affreuse solitude, et, si je les abandonnois, ils alloient y mourir de faim et de froid! Cette réflexion désespérante me détermina; je n'examinai plus si, en m'éloignant beaucoup de mon chariot, je ne courois pas le danger de ne pouvoir plus le retrouver. Porter quelque secours à mon beau-père et à ma femme, voilà ce qui pressoit le plus.

Je pris mon fusil et de la poudre, je chargeai des provisions sur un de mes chevaux: je m'engageai dans la forêt beaucoup plus avant que la veille; je criai de toutes mes forces; je fis avec mon fusil de fréquentes décharges… Le plus morne silence régnoit autour de moi!

Je me trouvois dans un endroit de la forêt très épais, il n'y avoit plus de passage pour mon cheval; je l'attachai à un arbre, et, mon désespoir l'emportant sur toute autre considération, je m'avançai toujours avec mon fusil et une partie de mes provisions. J'errai plus de deux heures encore, et mon inquiétude ne faisoit que redoubler, lorsqu'enfin j'aperçus des pas humains empreints sur la neige.

L'espérance me rendit des forces; je suivis des traces toutes fraîches. Bientôt je vis Pulauski à peu près nu, exténué par la faim, presque méconnoissable à mes propres yeux. Il faisoit des efforts pour se traîner vers moi et pour répondre à mes cris. Dès que je l'eus joint, il se jeta avec avidité sur les alimens que je lui offris, et les dévora. Je lui demandai où étoit Lodoïska. «Hélas! me dit-il, tu vas la voir!» Le ton dont il prononça ces paroles me fit trembler. J'arrivai à la caverne, trop préparé au funeste spectacle qui m'y attendoit. Lodoïska, enveloppée de ses habits, couverte de ceux de son père, étoit étendue sur un lit de feuilles à moitié pourries. Elle souleva avec effort sa tête appesantie; et, refusant les alimens que je lui offrois: «Je n'ai pas faim, me dit-elle, la mort de mes enfans, la perte de Dorliska, nos marches si longues, si pénibles, vos dangers toujours renaissans, voilà ce qui m'a tuée. Je n'ai pu résister à la fatigue et au chagrin… Mon ami, je suis mourante… J'ai entendu ta voix, mon âme s'est arrêtée… Je te revois! Lodoïska devoit mourir dans les bras de l'époux qu'elle adore! Secours mon père… Qu'il vive!… Vivez tous deux, consolez-vous, oubliez-moi… Cherchez partout ma chère…» Elle ne put prononcer le nom de sa fille: elle expira. Son père lui creusa un tombeau à quelques pas de la caverne; je vis la terre engloutir tout ce que j'aimois!… Quel moment!… Pulauski veilla sur mon désespoir: il me força de survivre à Lodoïska.»


Lovzinski voulut continuer: ses sanglots l'interrompirent. Il me demanda un moment, passa dans un cabinet voisin, et ne tarda pas à rentrer, une miniature à la main. «Voilà, me dit-il, le portrait de ma petite Dorliska; voyez comme elle étoit déjà belle! Dans ses traits à peine développés je reconnois tous les traits de sa mère… Ah! si du moins…» J'interrompis Lovzinski. «La charmante figure! m'écriai-je: elle ressemble à ma jolie cousine!—Voilà bien le propos d'un amant! répondit-il: l'objet qu'il adore, il le voit partout!… Ah! mon ami, si du moins Dorliska m'étoit rendue! Mais, depuis douze ans qu'on la cherche inutilement, je ne dois plus l'espérer.»

Ses yeux se remplissoient encore de larmes, qu'il s'efforça de retenir; il reprit, d'un ton pénétré, l'histoire de ses malheurs.


«Pulauski, que son courage n'abandonnoit jamais, et dont les forces s'étoient ranimées, m'obligea de m'occuper avec lui du soin de notre subsistance. En suivant sur la neige l'empreinte de mes propres pas, nous arrivâmes au lieu où j'avois laissé mon chariot, que nous déchargeâmes aussitôt, et que nous brûlâmes ensuite, pour ôter à nos ennemis le plus léger indice de notre retraite. A l'aide de nos chevaux, pour lesquels nous trouvâmes un passage en faisant plusieurs détours, nous parvînmes à transporter dans notre caverne nos meubles et nos provisions, qu'il falloit ménager si nous voulions rester longtemps dans cette solitude. Nous tuâmes nos chevaux, que nous ne pouvions nourrir. Nous vécûmes de leur chair, que la rigueur de la saison conserva pendant quelques jours: elle se corrompit enfin, et, notre chasse ne nous procurant que des secours insuffisans, il fallut entamer nos provisions, qui se trouvèrent, au bout de trois mois, entièrement consommées.

Quelques pièces d'or et la plus grande partie des diamans de Lodoïska nous restoient encore. Ferois-je un second voyage à Pultava, ou bien nous hasarderions-nous à quitter notre retraite? Nous avions déjà si cruellement souffert dans cette solitude que nous prîmes le dernier parti.

Nous sortîmes de la forêt, nous passâmes la Sem près de Rylks, nous achetâmes un bateau, et, déguisés en pêcheurs, nous descendîmes la Sem, nous entrâmes dans la Desna. Notre bateau fut visité à Czernicove: la misère avoit tellement défiguré Pulauski qu'il étoit impossible de le reconnoître. Nous entrâmes dans le Dniéper; nous traversâmes Kiove à Drylow. Là, nous fûmes obligés de recevoir dans notre bateau et de passer à l'autre bord des soldats russes qui alloient joindre une petite armée employée contre Pugatchew. Nous apprîmes à Zaporiskaia la prise de Bender et d'Oczakow, la conquête de la Crimée, la défaite et la mort du visir Oglou. Pulauski, désespéré, vouloit traverser les vastes contrées qui le séparoient de Pugatchew, et se joindre à cet ennemi des Russes; mais nos fatigues nous forcèrent de rester à Zaporiskaia. La paix, qui fut conclue bientôt après entre la Porte et la Russie, nous laissa les moyens d'entrer en Turquie.

Nous traversâmes à pied, et toujours déguisés, le Bondsiac, une partie de la Moldavie, de la Valachie; et, après des fatigues inouïes, nous arrivâmes à Andrinople. On nous arrêta; on nous accusa devant le cadi d'avoir voulu vendre sur notre route des diamans que nous avions apparemment volés: les mauvais habits dont nous étions couverts avoient donné lieu à ce soupçon. Pulauski se découvrit au cadi, qui nous envoya sous sûre garde à Constantinople.

Nous fûmes admis à l'audience du Grand-Seigneur. Il nous fit donner un logement, et nous assigna sur son trésor un honnête revenu. Alors j'écrivis à mes sœurs et à Boleslas: nous apprîmes par leurs réponses que les biens de Pulauski étoient saisis; qu'il étoit dégradé et condamné à perdre la tête. Mon beau-père fut consterné: il s'indigna qu'on l'eût accusé d'un régicide; il écrivit pour sa justification. Toujours dévoré de l'amour de son pays, toujours guidé par la haine mortelle qu'il avoit jurée à ses ennemis, il ne cessa, pendant quatre ans que nous restâmes en Turquie, d'y intriguer pour que la Porte déclarât la guerre à la Russie. En 1774, il reçut avec des transports de rage la nouvelle de la triple invasion[3] qui enlevoit à la république le tiers de ses possessions. Ce fut au printemps de 1776 que les insurgens se décidèrent à soutenir par les armes leurs droits violés. «Mon pays a perdu sa liberté, me dit Pulauski; ah! du moins, combattons pour celle d'un peuple nouveau!»

[3] Démembrement de la Pologne fait par l'impératrice de Russie, l'Empereur et le roi de Prusse.

Nous passâmes en Espagne, nous nous embarquâmes sur un vaisseau qui faisoit voile pour la Havane, d'où nous nous rendîmes à Philadelphie. Le congrès nous employa dans l'armée du général Washington. Pulauski, consumé d'un noir chagrin, exposoit sa vie comme un homme à qui elle étoit devenue insupportable; on le trouvoit toujours aux postes les plus dangereux: vers la fin de la quatrième campagne, il fut blessé à mes côtés. On l'emportoit dans sa tente. «Je sens que ma fin s'approche, me dit-il; il est donc vrai que je ne reverrai pas mon pays! Cruelle bizarrerie de la destinée! Pulauski tombe martyr de la liberté américaine, et les Polonois sont esclaves!… Mon ami, ma mort seroit affreuse, s'il ne me restoit un rayon d'espérance. Ah! puissé-je ne pas m'abuser!… Non, je ne m'abuse point, poursuivit-il d'une voix plus forte. Un Dieu consolateur offre à mes derniers regards l'avenir, l'heureux avenir qui s'approche: je vois l'une des premières nations du monde sortir d'un long sommeil et redemander à ses oppresseurs son honneur et ses droits antiques, ses droits sacrés, imprescriptibles, ceux de l'humanité. Je vois dans une immense capitale longtemps avilie, déshonorée par toutes les espèces de servitudes, une foule de soldats se montrer citoyens, et des milliers de citoyens devenir soldats. Sous leurs coups redoublés la Bastille s'écroule, le signal est donné d'une extrémité de l'empire à l'autre, le règne des tyrans est fini; un peuple voisin, quelquefois ennemi, mais toujours généreux, mais toujours digne juge des grandes actions, vient d'applaudir à ces efforts inattendus, couronnés d'un si prompt succès. Ah! puisse une estime réciproque commencer et affermir entre les deux peuples une inaltérable amitié! puisse cette horrible science de fourberies et de trahisons que les cours ont appelée Politique ne pas apporter d'obstacle à cette fraternelle réunion! Nobles rivaux de talens et de philosophie, François, Anglois, laissez enfin et laissez pour jamais ces discordes sanglantes dont la fureur s'est trop souvent étendue sur les deux mondes; ne vous partagez plus l'empire de l'univers que par la force de vos exemples et l'ascendant de votre génie. Au lieu du cruel avantage d'épouvanter les nations et de les soumettre, disputez-vous la gloire plus solide d'éclairer leur ignorance et de briser leurs fers.

«Approche, ajouta Pulauski, regarde à quelques pas de nous, au milieu du carnage, parmi tant de guerriers fameux, un guerrier célèbre entre tous par son mâle courage, ses vertus vraiment républicaines et ses talens prématurés. C'est l'héritier d'un nom depuis longtemps illustre, mais qui n'avoit pas besoin de la gloire de ses aïeux pour illustrer son nom; c'est ce jeune La Fayette, déjà l'honneur de la France et l'effroi des tyrans: cependant il commence à peine ses immortels travaux. Envie son sort, Lovzinski! tâche d'imiter ses vertus, marche le plus près que tu pourras sur les pas d'un grand homme. Celui-ci, digne élève de Washington, sera bientôt le Washington de son pays. C'est à peu près dans le même temps, mon ami, c'est à cette mémorable époque de la régénération des peuples, que la justice éternelle doit ramener aussi pour nos concitoyens les jours de la vengeance et de la liberté. Alors, Lovzinski, en quelque lieu que tu sois, que ta haine se réveille! Tu combattis si glorieusement pour la Pologne! Que le souvenir de nos injures et de nos exploits échauffe ton courage! Que ton épée, tant de fois rougie du sang ennemi, se tourne encore contre les oppresseurs! Qu'ils frémissent en te reconnoissant! qu'ils tremblent en se rappelant Pulauski!… Ils nous ont ravi nos biens, ils ont assassiné ta femme, ils t'ont arraché ta fille, ils ont flétri mon nom!… Les barbares! ils se sont partagé nos provinces! Lovzinski, voilà ce qu'il ne faut jamais oublier. Quand nos persécuteurs ont été ceux de la patrie, la vengeance devient indispensable et sacrée. Tu dois aux Russes une haine éternelle, tu dois à ton pays la dernière goutte de ton sang.»

Il dit[4], il expira. La mort, en le frappant, m'enleva ma dernière consolation.

[4] Pulauski fut tué au siège de Savannah, en 1779.

Mon ami, j'ai combattu pour les États-Unis jusqu'à l'heureuse paix qui vient d'assurer leur indépendance. M. de C…, qui a longtemps servi en Amérique, dans le corps que commandoit le marquis de La Fayette[5], M. de C… m'a donné une lettre de recommandation pour le baron de Faublas. Celui-ci a pris à mon sort un intérêt si vif que bientôt nous nous sommes liés d'une étroite amitié. Je n'ai quitté sa province que pour venir m'établir à Paris, où je savois qu'il ne tarderoit pas à me suivre. Cependant mes sœurs ont rassemblé quelques foibles débris de ma fortune, jadis immense. Mes sœurs, instruites de mon arrivée ici et du nom que j'y ai pris, m'écrivent que dans quelques mois elles viendront consoler par leur présence l'infortuné Duportail.»

[5] Un jeune héros. J'ai compris fort aisément que Lovzinski me parloit du marquis de La Fayette.


Lovzinski resta comme abîmé dans ses réflexions douloureuses; enfin il me dit qu'il avoit mis en moi ses plus chères espérances; que le dessein de mon père étoit de me faire voyager l'année prochaine. J'interrompis M. Duportail pour l'assurer que je passerois quelques mois en Pologne, et que je ne négligerois rien pour me procurer quelques lumières sur le sort de Dorliska.

Il étoit tard quand je quittai M. Duportail; cependant mon premier soin, en rentrant à l'hôtel, fut d'appeler M. Person. Il accepta avec reconnoissance la bague que j'avois achetée le matin, et, sans se faire beaucoup presser, il m'avoua que, la veille, il avoit instruit Adélaïde de l'étrange visite que Mme de B… m'avoit rendue chez moi. «J'avois remarqué ce joli cavalier, me dit-il; et vous devez vous souvenir que je me trouvai sur l'escalier quand M. Duportail nomma la marquise de B…» Je priai M. Person d'être à l'avenir plus réservé: il me quitta en me renouvelant les assurances de son désintéressement et de sa discrétion.

Rosambert avoit donc raison! Sophie m'aimoit! une indiscrétion de M. Person avoit fait tout le mal. Sophie jalouse!… Mais comment l'apaiser? Comment dissiper ses alarmes? Comment la voir?… J'aurois pu me dispenser de me mettre au lit; l'inquiétude chassa le sommeil: toute la nuit je m'occupai de mes peines, des peines de Sophie. Il faut avouer cependant que je songeai quelquefois au vicomte de Florville; mais la marquise étoit si malheureuse! les momens que je donnai à son souvenir furent si courts! les idées qu'il me fit naître furent si différentes!… On seroit bien sévère si l'on ne m'excusoit pas.

Je ne savois encore quel parti prendre, quand le jour parut. Mon conseiller arriva enfin pour me déterminer. «M. Person a fait la faute, me dit Rosambert, c'est à lui de la réparer. Faites une lettre pour Mlle de Pontis; que le cher gouverneur s'en charge, et la remette à Mlle de Faublas, qui ne manquera pas de la porter à son adresse.» J'écrivis[6]. M. Person, devenu le plus complaisant des hommes, accepta sans difficulté la commission délicate que je confiois à son zèle. Il la fit assez promptement; il m'apporta une réponse de ma jolie cousine.

[6] Le lecteur a peut-être cru que j'allois lui donner, par ordre de date, le journal de ma correspondance amoureuse. Qu'il se rassure: de toutes les lettres que nous nous sommes écrites, il ne verra que celles dont la lecture est absolument nécessaire pour l'intelligence des faits.

Elle étoit courte; elle fut bientôt lue… Rosambert, sautez de joie, baisez ces deux lignes; écoutez:

Vous dites que vous n'aimez pas la marquise; ah! si je pouvois en être sûre!

Dans l'excès de ma joie, je sautai au cou de M. Person. «Vous êtes content de cette réponse? me dit-il; eh bien, j'ai encore une nouvelle plus heureuse à vous apprendre.—Dites, mon cher gouverneur, dites vite.—Monsieur, mademoiselle votre sœur m'a d'abord demandé de vos nouvelles avec beaucoup d'intérêt. Elle a rougi quand je l'ai priée de remettre votre lettre à Mlle de Pontis: «Monsieur Person, vous direz à mon frère que depuis hier Sophie, désolée, m'a tout conté; vous lui direz que maintenant je connois mieux que lui la maladie de sa cousine, et même que j'ai lu la recette en question. Je ne suis plus étonnée que le baron se soit fâché!… Monsieur, attendez un moment, je vais porter la lettre… C'est peut-être pousser la complaisance bien loin; mais mon frère se chagrine, ma bonne amie souffre, je n'examine que cela.» Elle est revenue quelques momens après avec ce billet. En me le donnant, elle m'a demandé, d'un air embarrassé, si l'on ne vous verroit pas. Je lui ai objecté l'expresse défense du baron. Elle m'a observé, en rougissant beaucoup, que Mme Munich se levoit rarement avant dix heures; que le baron ne se levoit jamais plus tôt; et qu'enfin la porte du couvent s'ouvroit à huit heures précises. «Eh bien, Mademoiselle, lui ai-je dit, demain matin monsieur votre frère…» Elle m'a interrompu: «Oui, demain matin, qu'il n'y manque pas.»

Que la journée s'écoula lentement! quelle mortelle nuit la suivit! Cent fois je fus tenté d'arrêter mon horloge et d'avancer mes montres! Enfin j'entendis sonner l'heure tant désirée. Je volai au couvent: Adélaïde vint au parloir, Sophie l'accompagnoit.

«Ah! ma sœur! ah! Mademoiselle!» Je joignis leurs jolies mains, que je baisai tour à tour. Sophie, trop émue, fut obligée de s'asseoir. «Vous nous avez donné bien du chagrin!» me dit-elle; et je vis ses yeux se remplir de larmes. Comment exprimer la douceur de celles que je versai! «Vous souffrez? me dit Adélaïde.—Non, ma sœur; jamais un moment plus heureux…—Mais ceux que vous passez avec la marquise? interrompit Sophie en tremblant.—Ma jolie cousine, ma chère Sophie, croyez-vous que je puisse l'aimer?—Pourquoi donc la voyez-vous si souvent?—Je ne la verrai plus, je vous promets que je ne la verrai plus.—Ah! si vous me trompez!…—Pourquoi donc te tromperoit-il, ma bonne amie? Puisqu'il t'aime, il est clair qu'il ne peut pas aimer cette Mme de B…—Adélaïde, tu ne sais donc pas…?—Si fait, je sais ce que c'est que la jalousie, tu me l'as dit hier; mais c'est un sentiment qui fait du mal et qui n'est pas raisonnable. Pourquoi mon frère te diroit-il qu'il t'aime, s'il ne t'aimoit pas?—Et pourquoi le dit-il à la marquise?—Sophie, je vous jure que je vous adorai le premier jour que je vous vis; vous seule m'avez fait éprouver ce sentiment tendre et respectueux qu'inspirent l'innocence et la beauté, cet amour véritable dont il faut brûler pour Sophie. C'est vous, c'est vous seule qui m'avez fait sentir que j'avois un cœur, et je n'aimerai jamais que vous.—Si vous saviez combien j'ai de plaisir à vous croire!»

Sophie se pencha sur le sein d'Adélaïde qu'elle embrassa. «Comme ton frère te ressemble! lui dit-elle: il a tes yeux, ton teint, ta bouche, ton front!» Elle l'embrassa une seconde fois. «En vérité, répondit Adélaïde d'un petit ton boudeur, autrefois vous m'aimiez pour moi; maintenant je crois que vous ne m'aimez plus qu'à cause de lui… Voilà donc ce qu'on appelle de l'amour! J'avoue que, si je le trouvai triste hier, il me paroît aujourd'hui bien séduisant… Mon frère, quand est-ce que vous épouserez ma bonne amie?—Le baron prétend que je suis trop jeune; mais, si mademoiselle le permet…—Pourquoi donc m'appelez-vous mademoiselle? ne suis-je plus votre jolie cousine?—Ah! jolie, plus jolie que jamais! plus que jolie! Si vous le permettez, j'irai parler à M. de Pontis; je lui dirai que j'adore sa fille, que sa fille m'a choisi; je lui dirai qu'il me donne ma femme, qu'il m'unisse à Sophie.—Mon père n'est point à Paris… Des affaires de famille… Je vous conterai tout cela: mais il faut que je vous quitte.—Quoi! déjà?—Oui, il faut que je rentre avant que Mme Munich se réveille.—Demain, j'aurai donc le bonheur!…—Demain! tous les jours…—Non, cela ne se peut pas. Non, cela ne se peut pas, répéta Adélaïde, on s'en apercevroit… Mon frère, une fois par semaine.—Oh! mais, répliqua Sophie, tu sais bien comme Mme Munich dort quand elle a bu, et elle boit souvent.—Quoi! ma jolie cousine, votre gouvernante…—Aime le vin et les liqueurs fortes; c'est une Allemande.—Eh bien, en ce cas, je puis venir ici…—Dans trois ou quatre jours, interrompit encore ma sœur; plus souvent ce seroit nous exposer…» Sophie soupira. «Hélas! oui, dit-elle, si l'on alloit nous séparer!… Adieu, mon cher cousin. (Elle s'éloignoit; elle revint.) Ah! je vous en prie, n'allez pas chez la marquise.—N'y allez pas, mon frère, me dit aussi Adélaïde; n'y allez pas, entendez-vous? et, si elle vient chez vous, renvoyez-la.»

Lecteurs septuagénaires et goutteux, c'est à vous que je m'adresse. La vieillesse et ses infirmités n'ont pas toujours roidi vos jambes et glacé vos cœurs. Il fut un temps où vous eûtes aussi vos rendez-vous; alors vous partiez plus légers, plus prompts que les vents, et vous reveniez de même. Vous ne l'avez pas oublié sans doute, et par conséquent vous jugez que mon père dormoit encore quand je rentrai chez moi.

Je ne m'occupai le reste de la journée que de mon bonheur; la nuit suivante fut aussi courte que la dernière m'avoit paru longue. Les songes les plus doux embellirent mon paisible sommeil; ils me montrèrent ma Sophie; et, ce qu'on croira difficilement peut-être, ils ne me montrèrent qu'elle.


Il étoit près de midi quand je sonnai Jasmin. «Tu ne m'as pas rendu réponse hier. Comment se porte Mme de B…?—Hier, Monsieur? vous ne m'avez pas dit d'y aller.—Comment! Jasmin, vous n'y avez pas été! vous savez qu'elle est malade!… Courez-y donc vite.»

Envoyer chez la marquise, ce n'étoit pas y aller, ce n'étoit pas manquer de parole à Sophie. D'ailleurs, il y a des devoirs de société qu'un galant homme ne peut se dispenser de remplir.

Jasmin revint une heure après: «Monsieur, Mlle Justine m'a dit que madame étoit plus mal, et qu'on craignoit que la fièvre ne se réglât.—On craint que la fièvre ne se règle; mais cela est donc sérieux?—Oui, Monsieur, Mlle Justine m'a dit tout bas de vous avertir, de sa part, que monsieur le marquis étoit parti ce matin pour Versailles, où il doit rester trois jours.—C'est bon, Jasmin, allez.»

FAUBLAS CHEZ CORALIE

La fièvre va se régler!… Pauvre vicomte de Florville!… Ce sont les propos du baron,… c'est mon ingratitude:… car au fond elle a à se plaindre de moi. Je l'ai trompée… Je n'avois qu'à lui dire que j'en aimois une autre… Elle va plus mal! Et si le danger devenoit encore plus grand! Si la marquise, à la fleur de son âge, périssoit consumée d'une maladie lente!… J'aurois éternellement sa mort à me reprocher!… Cette idée est insupportable… O ma Sophie, tu m'es bien chère! mais faut-il, à cause de toi, laisser la marquise mourir de chagrin?

J'appelai Jasmin: «Retourne à Justine, demande-lui si, dans l'absence du marquis, je ne pourrois pas voir Mme de B…, la calmer,… la consoler un peu? Jasmin, si cela se peut, tu t'informeras de l'heure,… de la porte par laquelle je dois entrer;… enfin tu arrangeras cela avec Justine.—Oui, Monsieur.—Va vite.»

Il ne tarda pas à revenir. Justine lui avoit dit qu'elle ne croyoit pas que madame fût en état de recevoir personne; qu'elle ne savoit pas si madame seroit bien aise de la visite de monsieur le chevalier; que, cependant, il n'y avoit qu'une scène à risquer. Je savois le chemin: ce soir, sur les neuf heures, je n'avois qu'à me glisser par la porte cochère, gagner promptement l'escalier dérobé, ouvrir la porte du boudoir avec la clef qu'elle donnoit. Au reste, si madame se fâchoit, Justine ne prenoit rien sur elle, et ce seroit mon affaire.

A neuf heures précises je frappai à l'hôtel du marquis. «Qui demandez-vous?» cria le suisse. Je répondis: «Justine», et je me coulai rapidement. Je trouvai Justine en sentinelle dans le boudoir: «Comment va-t-elle?—Bien doucement.—Elle est là, dans sa chambre à coucher?—Oh! mon Dieu, sûrement, et au lit.—Elle est alitée?—Oui, Monsieur.—Cet imbécile de Jasmin ne m'a pas dit cela. Est-elle seule? ses femmes…—Elle est seule, Monsieur; mais je n'ose vous annoncer», ajouta-t-elle en composant sa petite mine friponne. Je l'embrassai par distraction. «Tiens, vois-tu cette chienne d'ottomane-là? je ne l'oublierai de ma vie», et, toujours par distraction, je poussai Justine dessus. Elle parut véritablement effrayée. «Mon Dieu! madame va entendre, elle ne dort pas.» Effectivement la marquise, forçant sa voix un peu éteinte, demanda qui étoit là. Justine ouvrit la porte de la chambre à coucher: «Madame, c'est…» J'approchai du lit, je pris la belle main qui entr'ouvroit les rideaux: «C'est moi, c'est votre amant, qui, plein d'inquiétude…—Quoi! Monsieur, qui vous a ouvert la porte? qui vous a permis?…—J'ai cru que vous excuseriez…—Eh bien! Monsieur, que voulez-vous? insulter à ma douleur? redoubler mes chagrins? augmenter mon mal?—Je viens pour le calmer.—Le calmer! Monsieur, ferez-vous que je n'aie pas entendu ce que votre père a dit, que je n'aie pas lu ce que vous avez écrit? (La marquise fit quelques efforts pour me cacher ses larmes.)—Madame, devez-vous m'imputer les torts du baron? Et quant à la lettre…—Monsieur, je ne vous demande pas d'explication, je n'en veux pas.—Au moins, dites-moi si depuis hier vous vous sentez un peu mieux.—Plus mal, Monsieur, plus mal. Mais que vous importe? Quelle espèce d'intérêt prenez-vous à ce qui me touche?—Pouvez-vous le demander!—Sans doute j'ai tort; je dois être assez convaincue que vous ne m'aimez pas.—Ma chère maman!…—Laissez ce nom qui me rappelle mes fautes et mon bonheur, hélas! trop court; ce nom qui rappelle un enfant trop aimable et trop aimé! un enfant dont la fausse candeur me séduisit, dont les charmes peu communs égarèrent ma raison… Je me flattois qu'au moins sa tendresse étoit le prix de la mienne… Hélas! il me trahissoit froidement! Cruel! si jeune encore, vous possédez à ce point l'art de tromper!—Non, je ne vous trompe pas.—Allez, ingrat, allez aux pieds de votre Sophie vous faire un mérite de mes douleurs. Dites-lui que la marquise, indignement sacrifiée, gémit de vous avoir connu, et, pour qu'il ne manque rien à mon humiliation, allez trouver votre père, votre père qui ose me faire un crime de ma tendresse pour vous; apprenez-lui que son digne fils m'en a cruellement punie; mais, Faublas, souvenez-vous du moins, souvenez-vous toujours que cette femme qu'on vous a dite ardente, vive, emportée, uniquement dévorée de la soif du plaisir, que cette femme ne put résister au chagrin d'avoir été si cruellement traitée, et ne se consola jamais de vous avoir perdu.—Ma chère maman, pouvez-vous méconnoître le sentiment qui me ramène?—Oui, la pitié que vous ne pouvez refuser à mes peines! l'offensante pitié!—Non: l'amour, l'amour le plus vif.»

Je pris une de ses mains, qu'elle ne retira plus. On ne peut se figurer combien ses plaintes m'avoient ému, combien je souffrois de l'état où je la trouvois.

«Ah! me dit-elle, que vous connoissez bien ma foiblesse et ma crédulité! Allons, Faublas, asseyez-vous là. (Je me plaçai sur le bord de son lit.) Eh mais, si quelqu'un entroit! si l'on vous voyoit! Faites-moi le plaisir d'appeler Justine, elle est dans le boudoir… Petite, que ma porte soit fermée à tout le monde… Tu diras à mes femmes que je repose, et tu recommanderas bien dans l'antichambre qu'on ne laisse entrer personne… Mon ami, vous souperez ici.—De tout mon cœur.—Petite, demande une volaille… Tu leur diras que je suis assoupie, fatiguée; mais qu'avant de m'endormir je me sens quelque envie d'entamer une aile… Surtout je veux être tranquille. Toi, Justine, tu auras un appétit excessif: tu m'entends bien?—Oui, Madame, répliqua la soubrette en riant; oui, il faut ce soir que je mange comme deux.»

Dès que Justine fut sortie, je serrai la marquise dans mes bras, et, après avoir préludé par de petites caresses, je voulus pousser très loin mes entreprises. On m'opposa une résistance à laquelle je ne m'attendois pas, et Justine, qui apportoit un poulet, me força de suspendre l'attaque. La marquise ne voulut pas manger; moi, tout en dépeçant l'animal, je considérois l'appartement avec une attention que ma belle maîtresse remarqua. «Mais que regarde-t-il donc ainsi?—Cet appartement que je reconnois avec plaisir, il me semble que c'est ici…» La marquise me comprit: «Oui, c'est ici que la figure de Mlle Duportail m'a joué un vilain tour.—Pourquoi vilain?—Pourquoi? parce que Faublas est un trompeur.—Ah! vous allez recommencer la querelle! En vérité, maman, vous êtes ce soir bien singulière. Vous voulez qu'on dispute, et vous ne voulez pas qu'on se raccommode.—Justement, Monsieur le libertin et l'ingrat; vous avez de bonnes raisons, vous, pour vouloir tout le contraire: c'est au raccommodement que vous visez, et vous esquivez la dispute. Au reste, puisque nous en sommes là-dessus, demandez au baron s'il ne faut pas…—Quoi! maman, il se pourroit que ce que mon père a dit…? Ce seroit là ce qui empêcheroit…?—Que ce soit cela ou autre chose, toujours est-il certain, Monsieur le conquérant, que ce soir il n'y aura pas entre nous de raccommodement dans ce sens-là!—Ah! ma petite maman, c'est précisément dans ce sens-là qu'il y en aura.—Je vous assure que non.—Je vous proteste que si.»

L'air déterminé dont j'affirmois parut effrayer la marquise: je la vis s'arranger de la manière qu'elle jugea la plus propre à me contrarier. «Oui, oui, faites vos dispositions; mais, dès que j'aurai soupé, quand Justine ne sera plus là, vous verrez!—Justine ne s'en ira pas… Petite, ne quitte pas mon appartement… Chevalier, asseyez-vous ici,… un peu plus près de nous… Là, bien, j'ai quelque chose à vous dire.»

Elle passa un bras derrière moi, appuya sa tête sur mon épaule; et, après m'avoir donné un baiser: «Faublas, m'aimez-vous? dit-elle en baissant la voix.—Maman, n'en doutez plus.—Je vous en demande une preuve.—Quoi donc? m'écriai-je avec inquiétude.—De ne pas insister ce soir sur le raccommodement…—Pourquoi cela?—Mon ami, j'ai la fièvre, vous la gagneriez.—Eh bien! qu'importe?—Qu'importe! répéta-t-elle en m'embrassant; j'aime cette réponse-là: que n'est-elle aussi sage qu'elle me paroît flatteuse!… Mon bon ami, mon cher Faublas, je ne veux pas d'un bonheur qui vous coûteroit votre santé! Quelle femme assez peu délicate pourroit acheter à ce prix quelques instans rapides d'une jouissance d'autant moins douce qu'elle est plus répétée? Quelle femme assez aveugle, assez insensible, pourroit, en se donnant à toi, ne céder qu'à l'attrait du plaisir? Qui! moi! j'énerverois tes forces! j'épuiserois ta jeunesse! j'altérerois un des plus beaux ouvrages de la nature! je détruirois un de ses chefs-d'œuvre les plus séduisans! Non, mon cher Faublas, non. Pour t'épargner des regrets, je combattrai tes désirs et ma propre foiblesse; dans tous les temps tu me trouveras prête à m'immoler pour ton bonheur; et, loin de te préparer des jours tristes ou douloureux, je donnerai, s'il le faut, ma vie, pour prolonger, pour embellir la tienne. O des amans le plus aimable et le plus aimé! ce n'est pas pour moi seulement que je te chéris; va, quoi qu'on en puisse dire, c'est toi, c'est toi-même que j'adore en toi… Mon bon ami, promets-moi de ne pas insister ce soir… Je renverrai Justine; tu seras là, je te verrai, je t'entendrai, je m'endormirai peut-être sur ton sein; je serai trop heureuse… Mon bon ami, donne-moi ta parole d'honneur… Chevalier, répondez-moi donc… Mais voyez comme il réfléchit pour une chose si simple!»

La marquise avoit raison: je réfléchissois. Je pensois à Sophie; je faisois à ma jolie cousine l'hommage des privations qu'on m'imposoit; et, cette idée m'inspirant le courage de les supporter, je promis à sa rivale d'être sage. Aussitôt Justine reçut l'ordre de s'éloigner.

«Faublas, je suis contente de vous, reprit la marquise d'un air de satisfaction. Causons tranquillement: ce plaisir-là, s'il est moins vif qu'un autre, est plus durable… De quoi riez-vous?—D'une idée peut-être singulière.—Dites, mon ami, dites.—Si l'on pouvoit imposer à une femme qui attend son amant la condition de le garder pendant deux heures pour causer avec lui seulement, ou de le renvoyer au bout de cinq minutes qu'alors elle emploieroit à son gré?…—Mon ami, beaucoup de belles dames trouveroient l'alternative embarrassante. On dit qu'il y en a pour qui le plaisir de parler sentiment est le nec plus ultra de l'amour; toutes les autres fonctions d'une maîtresse coûtent singulièrement à leur complaisance: d'honneur, je crois que, s'il en existe, elles sont du moins en bien petit nombre. En revanche, je vous assure qu'il s'en rencontreroit beaucoup, mais beaucoup, à qui ce bavardage et cette inaction de deux heures paroîtroient fort ridicules. J'en connois qui aimeroient bien mieux rester muettes toute leur vie.—Ce n'est pas vous, maman.—Moi, je serois du parti qui accorderoit les deux autres.—Oui?—Oui, mon ami. Les deux heures de conversation, ce seroit pour aujourd'hui, supposons, et les cinq minutes de bonheur, je les garderois pour demain.—Pour demain? souvenez-vous-en bien.—Ah!…—Ah! vous l'avez dit.—Oui, mais ce n'étoit qu'une supposition.»

La marquise mit beaucoup du sien dans l'entretien que nous eûmes ensemble; et je lui découvris mille perfections que je n'avois pas encore eu le temps d'apercevoir. Elle m'étonna par une foule de traits satiriques, ingénieux ou brillans; il lui échappa même quelques pensées un peu philosophiques, mais pas une seule réflexion morale. J'admirai surtout en elle cette élocution élégante et facile que l'usage du grand monde donne quelquefois, cet esprit naturel et fin qui ne s'acquiert jamais; un goût épuré, dont auroient grand besoin beaucoup de nos beaux esprits que je ne nomme pas, et plus de savoir que n'en a communément une femme belle ou jolie.

Je ne croyois être auprès d'elle que depuis un quart d'heure, quand nous entendîmes sonner minuit. «Voici le moment de la retraite, mon ami, me dit-elle, il faut que Justine vous reconduise elle-même jusqu'à la porte, à cause de mon suisse qui n'entend pas raison. (La suivante attentive accourut au premier coup de sonnette.) Petite, tu vas reconduire ton amoureux.—Comment? son amoureux!—Eh! sans doute; vous ne comprenez pas que Justine qui fait entrer un jeune homme le soir, qui le reconduit à minuit, a tout à fait l'air d'avoir une affaire de cœur? Je suis sûre que demain on le dira tout haut dans l'office; mais la petite sait bien que je la dédommagerai amplement de ce qu'elle pourra souffrir à cause de moi. Adieu, mon cher Faublas; on vous verra demain sur les huit heures?—Au plus tard.—Mon ami, je serai malade pour tout le monde… Allons, petite, reconduis-le: car, enfin, il faut ménager un peu ta réputation; plus il s'en ira tard, et plus on s'égayera sur ton compte… Allez sans lumière, pour qu'on ne vous voie pas dans le petit escalier, et marchez bien doucement, de peur de vous blesser.»

Justine et moi nous entrâmes dans le boudoir. J'eus soin de bien fermer la porte de la chambre à coucher qui y communiquoit, tandis que Justine ouvroit à tâtons celle qui conduisoit à l'escalier dérobé. Au lieu de suivre sur cet escalier ma conductrice, qui me tendoit la main, je l'attirai doucement vers moi. «Mon enfant, lui dis-je si bas qu'à peine elle entendit, tu te souviens bien de la scène de l'ottomane; je veux me venger: aide-moi, ne dis mot.» Justine, toujours disposée à me servir, me seconda si bien sur l'ottomane que la marquise elle-même n'auroit pu mieux faire; jamais je n'éprouvai mieux combien eut raison celui qui, le premier, écrivit: «La vengeance est le plaisir des dieux!»

Si l'on veut se pénétrer de mon esprit, considérer mon âge, examiner ma position, on verra que je ne pouvois manquer au rendez-vous du lendemain. La marquise m'attendoit avec impatience: elle me prodigua les caresses les plus flatteuses et les noms les plus doux. Elle satisfit même ma curiosité, toujours empressée, avec une complaisance qui me parut du plus favorable augure; mais, comme la veille, elle arrêta mes transports au moment de les couronner, et, prétextant encore sa fièvre maudite, elle me refusa constamment la preuve la plus certaine de la tendresse d'une amante, cette preuve si chère à tous les jeunes gens, si nécessaire au plus ardent de tous! Je supportois ma peine assez patiemment, dans l'espérance qu'au moins la jolie suivante, au moment du départ, auroit pitié de moi; point du tout, la marquise, qui n'étoit plus alitée, me reconduisit elle-même jusqu'à l'escalier dérobé. Je voyois bien que Justine souffroit de ma douleur; mais pouvoit-elle me consoler dans la cour? Je rentrai chez moi bien chaste et bien désolé.

Rosambert, que j'instruisis des rigueurs de ma belle maîtresse, n'en parut point étonné. Il me dit: «Je vous ai prévenu que Mme de B… régloit sa conduite sur les circonstances, et la changeoit selon les événemens. Quelles que soient les qualités physiques et les facultés morales de Mlle de Pontis, puisque le chevalier l'aime, elle est à ses yeux spirituelle et jolie. Cette passion est légitime, honnête et vertueuse; c'est un premier amour. Il naquit de la sympathie; il vit de privations; il croîtra par les obstacles, l'habitude et l'espérance. Mlle de Pontis est donc une rivale dangereuse. Voilà, n'en doutez pas, ce que s'est dit la marquise; mais, après avoir examiné les moyens de son ennemie, elle a calculé ses propres forces et la foiblesse du jeune Adonis dont il s'agit de disputer le cœur irrésolu…—Irrésolu, Rosambert!—Eh! oui, irrésolu quant à présent. Vous adorez l'une; mais vous ne pouvez vous décider à lui sacrifier l'autre… A votre âge, l'attrait du plaisir a une force irrésistible. Vous savez de quel plaisir je veux parler: Sophie ne peut vous l'offrir, celui-là! C'est Mme de B… qui en est la dispensatrice intéressée; eh bien! mon ami, irriter sans cesse vos désirs, les satisfaire quelquefois, ne les épuiser jamais, en deux mots voilà son plan. C'est pour rendre ses faveurs plus précieuses qu'elle en sera désormais avare. Croyez qu'elle souffrira comme vous des privations qu'elle va vous imposer; mais, à quelque prix que ce soit, la marquise a juré de vous conserver.»

Enfin, il est temps de retourner à Sophie! Elle luit enfin la troisième journée! Je puis aller au couvent voir ma jolie cousine. Oh! comme depuis trois jours elle étoit encore embellie!

Pendant deux mois, à peu près, j'eus le bonheur de l'entretenir au parloir régulièrement deux fois par semaine. O pouvoir prodigieux des vertus et de la beauté réunies! en quittant ma Sophie, j'imaginois toujours qu'il étoit impossible que je l'aimasse davantage, et, chaque fois que je la voyois, je sentois que mon amour étoit encore augmenté.

Il faut avouer cependant que, dans le cours de ces deux mois, je vis souvent la belle marquise, qui, toujours attachée au plan de réforme qu'elle avoit en effet adopté, économisoit nos plaisirs, au point de me refuser quelquefois le nécessaire. Il faut avouer encore que ma jolie petite Justine, qui savoit très bien mon adresse, venoit incognito chez moi recueillir les épargnes de sa maîtresse.

M. Duportail, impatient de retrouver sa chère fille, étoit parti depuis six semaines pour la Russie, dans l'espérance de s'y procurer quelques lumières sur le sort de Dorliska.

Un jour que j'étois avec Rosambert à l'Opéra, nous y rencontrâmes le marquis de B… Il salua le comte d'un air froidement poli, mais il me fit l'accueil le plus caressant. Il se plaignit de ce que, depuis plus de deux mois, il n'avoit pas eu le bonheur de pouvoir me joindre, et il me demanda comment mon père se portoit. «Fort bien, Monsieur le marquis: il est actuellement en Russie.—Ah! ah! cela est donc vrai?—Assurément.—Monsieur, et Mlle Duportail?—Ma sœur se porte à merveille.—Toujours à Soissons?—Oui, Monsieur.—Et quand revient-elle dans ce pays-ci?—Au carnaval prochain», répondit aussitôt Rosambert.

Pour détourner cette plaisanterie dont je craignis l'effet, j'assurai au marquis que ma sœur viendroit passer l'hiver à Paris. «Mais, reprit M. de B…, vous ne demeurez donc plus à l'Arsenal?—Toujours, Monsieur.—En ce cas, recommandez donc à vos gens d'être un peu plus civils et plus attentifs. Ils m'ont bien dit que monsieur votre père étoit allé en Russie; mais, quand je leur ai demandé de vos nouvelles et de celles de mademoiselle votre sœur, ils m'ont répondu brusquement que M. Duportail n'avoit pas d'enfans.—C'est que son père le gêne beaucoup, interrompit Rosambert; il ne lui permet de recevoir personne.—Oui, Monsieur, la réponse qu'on vous a faite est sans doute une suite des ordres que mon père aura donnés.—Eh bien! je croyois monsieur votre père plus raisonnable; un jeune homme doit avoir un peu de liberté. Une demoiselle! oh! c'est différent! on ne sauroit veiller les filles de trop près! et je connois des demoiselles très comme il faut, qu'on ne tient pas assez…, à qui on laisse faire de mauvaises connoissances (en disant cela, il regardoit Rosambert d'un air malin); mais vous! cela est trop rigoureux! Tenez, je veux vous procurer quelque agrément, quelque dissipation. La marquise est ici: je veux vous présenter à la marquise.—Monsieur, je ne puis…—Venez, venez, elle vous recevra bien.—Je ne doute pas que, présenté par vous… Mais, Monsieur…—Eh! mais, pourquoi toutes ces façons? me dit Rosambert. Madame la marquise est très aimable.—N'est-il pas vrai, Monsieur, reprit le marquis en s'adressant d'abord au comte et ensuite à moi, n'est-il pas vrai qu'elle est très aimable, ma femme?… elle a beaucoup d'esprit. D'abord je ne l'aurois pas épousée sans cela.—La vérité est que madame la marquise a beaucoup d'esprit; et monsieur le sait bien! s'écria Rosambert.—Monsieur le sait bien? répéta le marquis.—Oui, Monsieur, ma sœur me l'a dit.—Ah! mademoiselle votre sœur! oui… Je vous assure, Monsieur, qu'il ne manque à ma femme que d'être un peu plus physionomiste; mais cela viendra, cela viendra,… j'ai déjà remarqué qu'elle a un goût naturel pour les belles figures. Monsieur Duportail, la vôtre est très prévenante, et puis vous ressemblez singulièrement à mademoiselle votre sœur, que la marquise aime beaucoup. Venez, suivez-moi, je vais vous présenter à la marquise.—En vérité, Monsieur le marquis, je suis désolé de ne pouvoir mieux répondre à tant d'honnêtetés; mais je me suis, pour ainsi dire, dérobé de chez moi; je vais me cacher dans le parterre,… je ne puis paroître dans une loge… Si quelqu'un des amis de mon père me voyoit, il le lui écriroit sûrement, et vous n'avez pas d'idée de la scène que M. Duportail me feroit à son retour.—Il y a des parens bien ridicules!… Je savois bien que j'avois quelque chose à vous demander, Monsieur… Connoissez-vous un certain M. de Faublas?» Je répondis sèchement non. «Mais le comte le connoît peut-être? continua le marquis.—De Faublas? répliqua Rosambert. Mais oui, je crois avoir entendu ce nom-là,… j'ai vu cela quelque part.» Il prit le marquis par la main, et, affectant de parler plus bas: «Ne parlez jamais des Faublas devant les Duportail: ces deux familles-là sont ennemies!… Il y aura du sang répandu au premier jour.—Tout cela s'est donc découvert? répliqua le marquis à demi-voix.—Quoi, tout cela? répondit Rosambert.—Bon! vous m'entendez de reste.—Non, le diable m'emporte!—Oh! que si; mais vous avez raison: à votre place, je serois aussi discret que vous.—D'honneur! si je comprends un mot!…—Allons, brisons là», dit le marquis. Il éleva la voix. «Oh çà, dis-moi, Rosambert, car je suis un bon diable, je ne sais pas garder rancune, moi! dis-moi pourquoi, depuis plus de six semaines, tu n'es pas venu nous voir.—Des affaires.—Bon! des affaires; des maîtresses!… On ne m'attrape pas, va! J'espère qu'au moins tu voudras bien venir saluer la marquise!—Assurément… Chevalier, vous voulez bien m'attendre ici un moment?»

Le marquis, en me quittant, me répéta qu'il regrettoit fort de ne pouvoir me présenter à sa femme.

Un quart d'heure après Rosambert revint à moi en riant. «Mme de B… n'a pas paru fâchée de me voir, me dit-il: elle m'a reçu poliment; nous nous sommes traités réciproquement comme des gens de connoissance qui se souviennent de s'être rencontrés souvent dans le monde. Pourtant la marquise a été un peu étonnée quand son bon mari lui a dit que j'étois ici avec M. Duportail le fils, qui n'avoit jamais osé lui venir présenter ses devoirs. Vous concevez que, tout étant fini entre Mme de B… et moi, je n'ai pas cherché à augmenter l'embarras de sa position; au contraire, je l'ai charitablement aidée à me tromper moi-même: je suis entré dans toutes ses idées aussi bonnement que son cher époux. Ce qu'il y a de fort singulier, c'est que j'ai trouvé de temps en temps de grandes obscurités dans cette plaisante scène, qui m'a d'ailleurs beaucoup amusé. Vous m'expliquerez cela, Faublas. Tenez, quoique M. de B… parlât bas dans ce moment-là, j'ai pourtant bien entendu qu'il disoit à la marquise: «Madame, je vous le disois bien que cette Mlle Duportail n'étoit pas une fille honnête. Tout cela s'est découvert; les Duportail sont furieux; et, s'ils rencontrent ce M. de Faublas, ils lui feront un mauvais parti. Je suis sûr que le voyage de la demoiselle à Soissons et celui du père en Russie ne sont que des prétextes. Aussi ce père a bien mérité cela: il gêne horriblement son fils, et il laisse faire à sa fille tout ce qu'elle veut.» Voilà à peu près, continua le comte, ce que le marquis a dit. Faublas, vous êtes au fait, faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que tout cela signifie.»

Je contai à Rosambert comment le marquis avoit trouvé mon portefeuille dans un mauvais lieu, comment il avoit prouvé à sa femme que Mlle Duportail étoit une p….., comment la marquise s'étoit fait rendre mes lettres sur son ottomane, moi présent. Le comte donna un libre cours à sa gaieté et finit par me demander pourquoi je n'avois pas voulu être présenté à Mme de B… «Mon ami, lui répliquai-je, si j'étois follement épris de la marquise et qu'il n'y eût pas eu d'autres moyens de la voir que celui-là, je l'aurois employé; mais, puisque nous nous joignons facilement, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, puisque les rendez-vous ne nous manquent pas, pourquoi aurois-je encore été chercher des dangers sous un travestissement nouveau?—Quoi donc! cela auroit produit des scènes plaisantes! A votre place, la marquise n'auroit pas balancé.»

Après le spectacle, je suivis Rosambert à la loge de Mlle ***, qu'il connoissoit particulièrement. Une danseuse étoit avec la princesse. «Il est joli, dit celle-ci après m'avoir majestueusement toisé.—C'est l'Amour, répondit l'autre, ou c'est le chevalier de Faublas!» Je remerciai vivement l'honnête personne qui m'adressoit un compliment si flatteur. «Chevalier, me dit-elle, je vous ai entrevu quelque part, et depuis plusieurs mois j'entends parler de vous presque tous les jours. Vous pouvez être une très belle fille; mais, quant à moi, j'aime mieux un joli garçon.» Je fixai le comte: «Rosambert, il me paroît que vous m'aviez annoncé!» Rosambert me donna sa parole d'honneur que non. Cependant les deux dames se parloient à l'oreille; et Coralie (c'est le nom de la danseuse), Coralie rioit comme une folle.

Ai-je besoin de dire que déjà la partie carrée se décidoit; que nous soupâmes chez la déesse; que je ramenai la nymphe chez elle, et que j'y partageai son lit? Qui ne sait pas qu'à l'Opéra les divinités sont de bien foibles mortelles; que c'est le pays du monde où les passions se traitent le plus lestement; que c'est là surtout qu'une affaire de cœur commence et s'achève dans la même soirée?

Coralie n'étoit ni belle ni jolie; mais elle avoit la vivacité qui plaît, les grâces qui attirent: on écoutoit avec plaisir son petit jargon galant. Sur sa figure mutine régnoit la gaieté; son maintien, un peu dévergondé, provoquoit le désir. Au reste, grande et bien faite, belle main, joli pied, superbe peau! Coralie, d'ailleurs, possédoit si bien l'art des voluptés secrètes! elle épuisoit avec tant de discernement toutes les ressources du métier!… J'oubliai dans ses bras Justine et Mme de B…

Mais, par une singularité que je n'entreprendrai pas d'expliquer, l'image des vertus les plus pures vint, au sein du libertinage, se présenter à mon esprit troublé; et, ce qui n'est pas moins digne de remarque, je m'avisai de vouloir parler dans un de ces momens où l'homme le plus étourdi, exempt de toute distraction, ne laisse échapper que de très courts monosyllabes ou de longs soupirs étouffés. «Ah! Sophie!» m'écriai-je. J'aurois dû dire: «Ah! Coralie!…» «Sophie! répéta la nymphe sans se déranger; Sophie! vous la connoissez? Eh bien, c'est une sotte, une bégueule, une pécore, qui n'a jamais été jolie, qui est fanée, et à qui il est arrivé la semaine passée…» Elle ne put en dire davantage; mais, quoiqu'en parlant prodigieusement vite, elle avoit si bien employé son temps que je ne savois lequel admirer le plus, ou de l'étonnante agilité de ce corps si souple, ou de l'extrême volubilité de cette langue si déliée.

Il étoit dix heures du matin quand je quittai Coralie. Le baron, informé de mon absence, attendoit impatiemment mon retour. Il me fit souvenir, d'un ton sévère, qu'il m'avoit prié de ne jamais coucher ailleurs qu'à l'hôtel. Je montai chez moi; M. Person m'y attendoit. J'allois lui reprocher sa trahison, il me prévint: il m'observa qu'il étoit impossible que le baron ignorât cette échappée nocturne; qu'en pareil cas, le devoir d'un gouverneur étoit d'avertir un père, et que se laisser prévenir par le suisse ou par quelque autre domestique, c'eût été fort maladroitement découvrir notre intelligence. Je n'avois rien à répondre à de si bonnes raisons, et puis j'étois déjà occupé de toute autre chose. Jasmin venoit de me remettre une lettre qu'on lui avoit laissée depuis plus d'une heure. Je voyois avec surprise qu'elle étoit adressée à Mlle Duportail. Je décachetai promptement, et je lus:

Quelqu'un qui part ce soir pour Versailles m'assure que Mlle Duportail n'est point à Soissons, et que sans doute elle se cache dans les environs de Paris. Si cela est, cette charmante enfant, qui doit se souvenir de moi, montera demain matin à cheval, avec son habit d'amazone, et viendra, suivie d'un seul domestique, couvert d'un habit bourgeois, me joindre, à huit heures précises, au bois de Boulogne, à la porte de Boulogne même. Je suis, s'il faut l'en croire, celui qu'elle aime encore, etc.

Le vicomte de Florville.

«En effet, m'écriai-je, j'ai depuis longtemps parole avec le vicomte: allons, ce sera pour demain matin… Jasmin, tu vas venir avec moi.»

J'allai acheter un beau cabaret de porcelaine, et je chargeai Jasmin de le porter de ma part à Mlle Coralie, rue Meslay, porte Saint-Martin.

Au retour de mon domestique, je lui demandai ce qu'avoit dit Mlle Coralie: «Monsieur, elle m'a fait répéter plusieurs fois votre nom: «C'est bien de la part du chevalier de Faublas? Un jeune homme… tout jeune… qui a tout au plus dix-sept ans?—Mais, Mademoiselle, lui ai-je dit, est-ce que vous ne le connoissez pas?» Elle a répondu: «Si fait; mais il est bon de s'expliquer. Vous direz au chevalier de Faublas que je l'attends demain à souper.»

«Demain à souper, Jasmin! mais cela s'arrange assez mal: je passerai la journée avec le vicomte de Florville! Allons, n'importe, je ne veux pas désobliger Coralie.»

Jasmin me laissa, et je me livrai à mes réflexions: «O ma jolie cousine, que d'injures, que d'infidélités je te fais!… Des infidélités! mais non. J'offre à mes maîtresses un hommage impur, que ma vertueuse amante rejetteroit, qui profaneroit les charmes de Sophie… Mais… Mme de B…! Justine! Coralie en même temps! trois à la fois!… Eh bien, fussent-elles cent, qu'importe? ou plutôt mon excuse n'est-elle pas dans le nombre? Si Mme de B… étoit aimée, lui donnerois-je des rivales? La marquise m'occuperoit-elle, si j'avois un attachement sérieux pour Justine ou pour Coralie?… Non, non. Ces trois intrigues-là ne signifient rien,… ce ne sont que des goûts passagers,… c'est l'effervescence de la jeunesse… La marquise, il est vrai, me paroît beaucoup plus aimable que les deux autres; mais enfin il n'y a que ma jolie cousine qui m'inspire un amour pur et désintéressé… Oui, ma Sophie, ma chère Sophie, il est clair que je n'aime que toi!»

Le lendemain, Jasmin et moi, nous étions, à huit heures précises, à la porte de Boulogne! j'avois l'amazone angloise et le chapeau de castor blanc. Les passans s'arrêtoient pour me regarder. Les uns s'écrioient: «Voilà une jolie femme!—Cette Angloise se tient bien à cheval», disoient les autres; et mon petit amour-propre étoit flatté de ces exclamations fréquentes. Le vicomte de Florville ne se fit pas longtemps attendre; il montoit un très joli cheval, qu'il manioit avec plus de grâce que de vigueur. «Belle demoiselle, nous allons, si bon vous semble, déjeuner à Saint-Cloud.—Très volontiers, Monsieur; mais où descendrons-nous? dans une auberge?—Non, non, mon bon ami.—Comment, votre bon ami? oubliez-vous, Monsieur, que vous parlez à Mlle Duportail?—Oui, mon ami, je l'oubliois; et même je ne songeois pas que je suis aujourd'hui le vicomte de Florville… Moi, un jeune étourdi; et vous, une jeune folle! Faublas, ne trouvez-vous pas cela singulier?—Très singulier! Mais enfin vous voilà pour toute la journée le vicomte de Florville, et moi Mlle Duportail. Souvenons-nous-en bien. Celui des deux qui se trompera…—Donnera un baiser à l'autre.—J'y consens, Monsieur le vicomte.»

Quand nous arrivâmes à Saint-Cloud, nous nous devions mutuellement cinquante baisers au moins. A une portée de fusil du pont, le vicomte m'invita à mettre pied à terre. Nous entrâmes dans une maison, petite et jolie, où je ne vis personne. Il n'y avoit qu'un premier étage. L'appartement que le vicomte m'ouvrit me parut encore plus commode qu'élégant. «Pardon, Mademoiselle; mais il faut que je fasse mettre les chevaux à l'écurie.» Il remonta l'instant d'après et m'apprit qu'il avoit ordonné à Jasmin d'aller déjeuner de son côté et de revenir nous prendre dans une heure. Ensuite il me montra dans une armoire des viandes froides, quelque dessert et de bon vin. «Mademoiselle, nous ferons maigre chère; mais au moins nos gens ne nous troubleront pas.—Fort bien, Vicomte; commençons par payer nos amendes.—Fi donc! une demoiselle! que dites-vous là?… Moi! je veux d'abord manger un morceau.»

Le vicomte de Florville, un peu petite-maîtresse, suça un aileron. Mlle Duportail, fort mal élevée, mangea comme un clerc de procureur.

Ces amendes qu'il falloit acquitter me tracassoient. Je voulus donner un baiser au vicomte. «Mademoiselle, me dit-il, c'est à moi qu'appartient l'attaque.» Il me prit par la main, me fit quitter la table, et voulut m'embrasser. Je le repoussai vivement. «Monsieur, laissez-moi; vous êtes un impertinent!» Le vicomte, plus obstiné qu'entreprenant, sembloit vouloir ne dérober qu'un baiser, et rioit beaucoup de la résistance qu'on lui opposoit. Apparemment plus accoutumé à résister qu'à poursuivre, il déployoit dans l'attaque beaucoup d'adresse et peu de vigueur. Mlle Duportail, au contraire, renversant tous les usages reçus, mettoit dans la défense peu de grâce et beaucoup de force.

Le vicomte, bientôt épuisé, se laissa tomber sur un canapé. «C'est un dragon que cette fille-là! s'écria-t-il; il faudroit un Hercule pour la subjuguer! Que la nature est sage! elle a fait les autres femmes douces et foibles! Je vois bien que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Allons, que tout rentre dans l'ordre. Maligne demoiselle, apaisez-vous. Je ne suis plus que la marquise de B…, le vicomte de Florville vous cède tous ses droits.»

Pour cette fois j'usai de la permission sans en abuser. Nous nous remîmes bientôt à table. «Faublas, vous trouverez peut-être que j'ai de singulières fantaisies; mais je vous prie de ne pas me refuser.—Le pourrois-je? De quoi s'agit-il?—Mon bon ami, donnez-moi votre portrait.—Maman, vous appelez cela une fantaisie! C'est un désir bien naturel que je partage. Seroit-ce une indiscrétion que de vous demander le vôtre?—Non, mon ami; mais c'est celui de Mlle Duportail que je veux.—Ah! j'entends; et c'est celui du vicomte de Florville que vous me donnerez?—Précisément.—Ma petite maman, je m'en occuperai dès demain; nous verrons lequel des deux sera plus tôt fait.—Le vôtre assurément. Vous n'êtes pas gêné, vous, Faublas! Moi, je ne pourrai donner à mon peintre que quelques momens dérobés. Vous sentez bien que ce n'est pas à l'hôtel que cette miniature se fera?—Où donc, maman?—Chez cette marchande de modes,… au boudoir que vous connoissez. Les habits que vous me voyez, je les y laisse toujours dans une armoire dont j'ai la clef.—Quoi! c'est donc là que vous vous êtes habillée ce matin?—Sans doute, mon ami. Sous prétexte de prendre l'air aux Champs-Élysées, je suis sortie en robe de matin avec Justine. Nous nous sommes rendues chez ma marchande de modes, où la métamorphose s'est opérée; une voiture de place m'a conduite chez un loueur de chevaux, et voilà comme d'une marquise on fait un vicomte. Justine a congé pour toute la journée: elle ne doit se retrouver qu'à sept heures chez ma marchande de modes, où j'irai reprendre ma robe. En rentrant, je dirai sans affectation que j'ai rencontré aux Champs-Élysées la comtesse de… Mais je crois entendre Jasmin. Allons faire un tour de promenade, mon cher Faublas: nous reviendrons dîner ici.»

Nous remontâmes à cheval. Après de longs circuits nous nous trouvâmes, vers le midi, au pont de Sèvres, que nous passâmes, pour nous promener sur la grande route qui conduit à Paris. Une fort belle voiture, attelée de quatre chevaux, et précédée d'un domestique bien monté, venoit à nous. Le brillant équipage n'étoit plus qu'à dix pas de distance, quand la marquise tourna bride et repassa le pont au grand galop. Je crus que son cheval l'avoit emportée. Au moment où je donnois un coup d'éperon pour la suivre, je vis, du fond du carrosse, se jeter à la portière un homme qui, m'ayant reconnu, m'appela: «Mademoiselle Duportail!» C'étoit le marquis de B…! Je partis ventre à terre sur les traces de la marquise, qui couroit à travers champs. Jasmin galopoit derrière moi: il me cria que nous étions poursuivis.

Bientôt j'entendis notre ennemi, déjà bien près de nous, exciter encore l'excellent cheval qu'il montoit. Je tournai bride brusquement, et, piquant droit vers le zélé postillon, je le saluai d'un grand coup de fouet. Jasmin, brûlant d'imiter son maître, avoit déjà le bras levé. Le pauvre domestique, étonné qu'une jeune dame eût frappé aussi rudement, retenu sans doute par le respect qu'il croyoit devoir à mon sexe autant qu'à mon rang, ou peut-être par l'idée d'un combat très inégal, puisque Jasmin se tenoit prêt à me seconder; le pauvre domestique, ne sachant s'il devoit fuir ou se défendre, me regardoit d'un air stupéfait. Je déterminai promptement ses résolutions par cette fière harangue, prononcée cependant d'une voix féminine: «Maraud, je te coupe le visage si tu poursuis; si tu retournes sur tes pas, voilà de quoi boire à ma santé.» Il prit mon écu, en louant à sa manière ma vigueur et ma générosité. Je le vis s'en retourner aussi vite qu'il étoit venu.

Ainsi débarrassé de mon ennemi, je promenois mes regards au loin pour découvrir la marquise. Ou elle avoit beaucoup modéré la course de son cheval, ou elle s'étoit arrêtée: car je vis qu'elle avoit peu d'avance sur nous. En peu de temps nous la joignîmes. Je lui rendis compte de la manière dont je venois de recevoir l'envoyé du marquis. «Il étoit temps que je partisse, me dit-elle; je n'ai reconnu qu'un peu tard les chevaux et le cocher.—Maman, mais pourquoi vous êtes-vous éloignée sans m'avertir?—Parce qu'il étoit trop tard; nous étions serrés de trop près. Cette amazone que le marquis connoît nous auroit trahis; j'ai voulu qu'il fût tout d'un coup sûr de son fait.—Je ne comprends pas trop la raison…—Elle est pourtant bien simple, mon ami: il m'importoit peu que le marquis vous vît, pourvu qu'il ne me vît pas, moi! Je sentis que dès qu'il auroit reconnu Mlle Duportail, il ne s'occuperoit plus que d'elle. En vous laissant là, j'assurois ma fuite.—Ah! bien vu… Mais que va dire de moi le marquis?» La marquise, s'approchant de moi, me dit bien bas, en souriant: «Il dira que Mlle Duportail est une p….. Il m'annoncera d'un ton capable qu'elle est effectivement dans les environs de Paris; qu'il l'a rencontrée avec ce M. de Faublas; et le plaisir d'avoir deviné tout cela le consolera de la petite mortification que lui cause le bonheur de son rival… Mais, ajouta-t-elle d'un ton plus réfléchi, mon tendre époux me rend bien les infidélités que je lui prête.—Comment donc?—Vous ne voyez pas cela! Il est parti hier au soir pour Versailles, où il ne se rend qu'aujourd'hui. Il a couché à Paris… Il m'attrape, poursuivit-elle en riant de toutes ses forces, il m'attrape!… Au reste, mon cher Faublas, je ne me sens pas le courage de lui en vouloir.—Gardez-vous bien de lui pardonner cette offense, maman; venez vous venger à Saint-Cloud.—A Saint-Cloud! non, non; ce seroit aussi trop hasarder, ce seroit nous livrer comme des enfans. Dans ce moment-ci M. de B… est peut-être encore à Sèvres; le pauvre La Jeunesse…—Maman, il s'appelle La Jeunesse, ce monsieur que j'ai étrillé?—Oui, mon ami; si c'est celui qui précédoit la voiture, il s'appelle La Jeunesse.—Mais, puisque vous l'avez vu d'assez près pour le reconnoître, il vous a peut-être reconnue aussi?—Impossible, mon ami: cet habit de cavalier, ce chapeau rabattu sur mes yeux! non; je suis tranquille… Je présume donc que ce pauvre La Jeunesse, déjà revenu, raconte au marquis le malheureux événement de sa course. Maintenant, mon pénétrant mari commente, réfléchit, devine. Il devine, j'en suis sûre, que vous demeurez à Sèvres, ou non loin de là. Je parierois que, curieux de découvrir votre retraite, il charge La Jeunesse de rôder dans les environs, de chercher, d'attendre, de s'informer, de bien examiner toutes les physionomies. Non, mon ami, ce n'est pas à Saint-Cloud qu'il faut aller. Regagnons Paris. Je ferai le moins long détour pour arriver la première chez ma marchande de modes, où vous ne tarderez pas à me venir retrouver. C'est au boudoir que nous dînerons; c'est là que vous me ferez compagnie jusqu'au retour de Justine.»

A un quart de lieue de la capitale, nous nous séparâmes. La marquise, à qui je voulois donner Jasmin, m'observa qu'un jeune cavalier pouvoit se promener seul, mais qu'il ne seroit pas décent qu'une jolie femme, surtout dans l'équipage où j'étois, ne fût pas suivie au moins d'un domestique. Mme de B… entra par la grille de la Conférence; Jasmin et moi, nous allâmes gagner la barrière du Roule, et de là la rue de… A la porte de la marchande de modes, nous trouvâmes un petit Auvergnat qui tenoit un cheval par la bride, et qui remit à Jasmin un bout de papier, sur lequel étoient écrits ces mots: Jasmin reconduira mon cheval chez M. T…, loueur de chevaux, rue…, de la part du vicomte de Florville.

Je ne sortis du boudoir qu'à huit heures du soir. La marquise, toujours fidèle à ses principes économiques, me renvoya dans un état honnête, qui me laissoit encore l'espérance de me présenter devant Coralie d'une certaine façon. Je retournai d'abord à l'hôtel, où je me débarrassai de mon accoutrement féminin. Avant dix heures j'étois chez la danseuse.

«Bonsoir, mon petit chevalier: mettons-nous vite à table.—Volontiers.—Sais-tu qu'il y a plus d'une demi-heure que je t'attends pour te gronder?—Parce que?—Parce que tu me traites mal. Chevalier, j'ai toujours un homme entre deux âges qui me paye pour être aimé, et un joli garçon qui m'aime sans me payer. Quelques-unes de mes camarades joignent à cela un grand laquais à large poitrine, une manière d'Hercule, qu'elles payent pour les aimer. Moi, qui n'ai pas de si grands besoins, je ne veux pas de satyre, je me contente de mon joli garçon.—Eh bien! Coralie, qu'a cela de commun avec la querelle que tu veux me faire?—Attends donc. Le monsieur qui paye, je l'ai, et j'ai de bonnes raisons pour ne pas te dire son nom; toi, tu es le joli garçon qui m'aime, n'est-il pas vrai?—Après la querelle…—Tu vas voir. Je t'ai pris, parce que tu me plaisois, et je te quitterai quand tu ne me plairas plus.—Enfin?—Enfin, je n'attends pas de cadeaux de toi; tu m'en as fait un dont je ne veux pas.—Quoi! ce cabaret de porcelaine?—Oui.—Je ne le reprendrai pourtant pas. D'ailleurs, Coralie, tes arrangemens ne me conviennent point; je veux être seul et payer.—Bon! Chevalier, tu es trop jeune et tu n'es pas assez riche. Et puis, tiens, tu ferois un mauvais marché. Tu es beau, tu as de l'esprit; eh bien, dès que tu payerois, je ne t'aimerois plus. Je ne sais pas comment cela se fait; mais voilà comme nous sommes toutes! Un billet de caisse d'escompte est pour celui qui le donne le gage d'une infidélité.—Je ne te donne pas d'argent, ce n'est qu'un petit présent…—Je n'en veux point.—Je te répète que je ne le reprendrai pas.—En ce cas, je le jetterai par la fenêtre.—Si cela t'amuse!…»

Nous nous disputions beaucoup, lorsqu'une espèce de femme de chambre à Coralie entra d'un air effrayé et cria: «C'est lui!—C'est lui?» répéta la maîtresse. Les deux femmes me saisirent par les bras, m'entraînèrent dans la chambre à coucher, ouvrirent, dans le fond de l'alcôve, une petite porte par laquelle elles me firent passer; et je me trouvai dans un couloir qui faisoit le tour des appartemens. Je me fâchois et je riois en même temps. L'une me tiroit par le bras, l'autre me poussoit par les épaules: elles firent si bien qu'elles parvinrent à me mettre à la porte. J'allai dormir tranquillement chez moi: le baron n'étoit pas rentré.

Le lendemain, je fis avertir un peintre habile, qui donna toute la journée à Mlle Duportail. Comme il me quittoit, il m'arriva une invitation de Coralie pour le soir même. La scène de la veille m'avoit paru fort désagréable; mais qu'on se souvienne que je n'ai pas dix-sept ans. A dix-sept ans, refusa-t-on jamais de passer une nuit avec une fille aimable?… Un adolescent prétend-il qu'à ma place il auroit résisté? qu'il se montre; et, s'il n'est pas malade, je lui dirai qu'il ment.

L'homme le plus robuste n'est pas infatigable. Au milieu de la nuit, je m'endormis dans les bras de la danseuse, et le bruit d'une sonnette vigoureusement tirée me réveilla en sursaut à sept heures du matin. «Je parie, s'écria Coralie, que ces deux sottes-là sont sorties en même temps, et qu'elles n'ont pas pris leur clef; cependant je me tue de le leur dire tous les jours!… Chevalier, fais-moi le plaisir d'aller ouvrir la porte.»

J'y cours en chemise, et même sans pantoufles: j'ouvre, je vois un homme!… je vois!… Je crois me tromper, je me frotte les yeux, je regarde encore! Je m'écrie: «Quoi! se peut-il?… quoi! c'est vous, mon père!» Le baron recule de surprise en me reconnoissant; il m'adresse avec violence cette question au moins inutile: «Que faites-vous ici, Monsieur?» Qu'aurois-je répondu? Je garde un profond silence.

Cependant, au son d'une voix qu'elle a cru reconnoître, Coralie est accourue aussi légèrement vêtue que moi; mais, trop pressée pour y regarder de bien près, au lieu de mettre ses pantoufles, elle a fourré ses petits pieds dans mes souliers. La nymphe, en arrivant sur le lieu de la scène, s'est pénétrée tout d'un coup des comiques effets d'une rencontre aussi inattendue. Elle admire le père, muet d'étonnement, immobile de fureur, appuyé sur la rampe de l'escalier. Elle admire le fils, presque nu, planté comme une idole au milieu de l'antichambre. Le moyen qu'une fille naturellement folle se contienne en pareil cas! La danseuse me jette les bras au col; elle penche sa tête sur la mienne. On croiroit qu'elle m'embrasse: elle ne fait que rire pourtant; mais elle rit si fort que tous les voisins peuvent l'entendre. Le baron rougit et pâlit successivement: il entre, il ferme la porte, il met les verrous. Coralie se sauve en riant toujours; je vole sur ses pas; mon père se précipite en même temps que nous dans la chambre à coucher. Il fait un geste menaçant, il va briser les meubles. Je me jette sur sa canne déjà levée, je la saisis, je m'écrie: «Ah! mon père, oubliez-vous que votre fils est là?»

Cette exclamation, peut-être un peu hardie, produisit tout l'effet que j'en avois attendu. Le baron, encore ému, mais beaucoup plus calme, se jeta sur un fauteuil et m'ordonna de m'habiller. Coralie s'étoit enfermée dans son cabinet de toilette, où elle rioit à son aise, et dont elle voulut bien entr'ouvrir la porte pour me rendre ma chaussure et reprendre la sienne. Je fus bientôt prêt; nous descendîmes. Le baron étoit venu à pied et sans domestiques: nous montâmes dans un fiacre; et, quoique le trajet fût long, mon père, triste et pensif, ne me dit pas un mot sur la route; mais, en arrivant à l'hôtel, il me pria de le suivre chez lui. Ce jour étoit un de ceux marqués pour mes visites au couvent, et, comme je voyois s'écouler l'heure à laquelle Sophie m'attendoit au parloir, j'essayai de prétexter quelques affaires pressantes. Mon père insista d'un ton presque suppliant. Nous montâmes dans son appartement; il ordonna qu'on nous y laissât seuls, me fit asseoir, se plaça près de moi, garda quelque temps le silence, et me dit enfin: «Faublas, oubliez pour un moment que je suis père, et répondez-moi comme à votre ami. Avant-hier, entre dix et onze heures du soir, étiez-vous chez Coralie?—Oui, mon père…—C'étoit donc vous qui soupiez avec elle quand je suis arrivé?—Cela est vrai.—Le bruit que vous avez fait en sortant m'a donné quelques soupçons, que j'ai dissimulés. J'ai prétexté un voyage à la campagne, afin de surprendre mon rival préféré; je n'imaginois pas que ce fût le chevalier de Faublas.—Monsieur le baron me feroit-il l'injure de croire que je savois qu'il y eût entre nous rivalité?—Non, mon ami, non. Je sais qu'au milieu des égaremens de votre âge vous vous êtes rarement écarté du respect que vous devez à un père qui vous aime, je sais que vous n'êtes pas capable de me préparer de sang-froid des chagrins, des humiliations. Faublas, il me reste peu de questions à vous faire. Y a-t-il longtemps que vous connoissez Coralie?—Depuis quatre jours.—Et vous avez passé avec elle?…—Deux nuits, mon père.—Deux nuits en quatre jours! Deux nuits entières! Ah! jeune insensé! Et comment avez-vous récompensé ses bontés?—Je ne lui ai fait qu'un très petit présent.—Quoi! seroit-ce vous qui lui auriez donné ces porcelaines de Sèvres que j'ai vues chez elle… avant-hier, je crois?—Oui, mon père.—Mon ami, quand un jeune homme comme vous a le malheur d'avoir une fille de théâtre, il doit la payer plus généreusement. Restez ici, tout à l'heure je suis à vous.»

Il me fit attendre assez longtemps, et revint enfin, tenant un papier à la main. Tenez, Faublas, lisez:

Coralie, je vous quitte, et je crois que les meubles, les bijoux, les diamans que je vous ai donnés, et que je vous laisse, m'acquittent assez envers vous.

Quand j'eus fini de lire cette courte épître, mon père la cacheta. Ensuite, il me présenta une feuille de papier blanc. J'écrivis sous sa dictée:

Coralie, je vous quitte; et, comme j'ai évalué à vingt-cinq louis les deux nuits que vous m'avez données, je vous envoie trois billets de caisse de deux cents francs chacun.

Mon père envoya les deux lettres par le même commissionnaire. Je croyois tout fini, je me disposois à sortir: le baron me pria d'attendre la réponse de Coralie.

«Mon fils, me dit-il, vous voyez si je profite des leçons que vous me donnez. Pourquoi, moins docile que moi, vous obstinez-vous à rejeter mes conseils paternels? Avant-hier encore vous êtes sorti avec cet habit d'amazone que je vous ai défendu de porter: vous voyez tous les jours la marquise! Vous aviez Coralie en même temps! vous en avez peut-être encore une autre que je ne sais pas!… Soyez donc sage; ménagez donc votre santé. Vous ne savez pas comme il est précieux, ce bien que vous prodiguez! Et, d'ailleurs, depuis que nous sommes à Paris, vous négligez singulièrement vos études. Il ne suffit pas de briller dans ses exercices, il faut aussi cultiver son esprit. Que vous excelliez à faire des armes, à la bonne heure! Il faut qu'un gentilhomme sache se battre, et malheur à celui qui aime à verser du sang! Mais la passion de la chasse, la fureur de la danse, la manie des chevaux, tout cela n'a qu'un temps. Vous aimez encore la musique, il est vrai, et la musique peut remplir agréablement quelques heures de loisir; mais tout cela ne suffit pas. Si vous atteignez la quarantaine sans savoir autre chose que tirer un coup de fusil, manier un cheval, danser et chanter, oh! que votre automne sera fastidieux et long! que vous trouverez de momens d'ennui dans la journée! que vous regretterez votre jeunesse perdue dans les vains plaisirs!… Faublas, vous ne manquez pas d'intelligence, je vous connois des dispositions… Ménagez-vous dès à présent, dans l'étude des belles-lettres et de la philosophie, ces ressources toutes-puissantes et respectées qui embellissent l'âge mûr, abrègent la vieillesse, occupent les désœuvremens du riche, allègent les travaux du pauvre, consolent nos infortunes ou perpétuent notre bonheur… Mon ami, commencez par aller moins fréquemment chez Mme de B…; vous trouverez à cela le double avantage d'employer plus de temps à des travaux utiles et d'en donner moins à des plaisirs dangereux. Vous formerez le moral et vous n'épuiserez pas le physique. Quant à votre passion du couvent, je ne vous en parle pas; je sais que, sur ce point très essentiel, vous êtes déjà raisonnable. Mme Munich, à qui j'ai parlé l'un de ces jours, m'a dit qu'il y avoit plus de deux mois qu'elle ne vous avoit vu. Je suis content de vous, Faublas: que vous trompiez la marquise ou quelque autre folle, on ne sauroit les plaindre d'un malheur qu'elles cherchent. S'il y a, par rapport à vous, quelques inconvéniens, ils ne touchent pas à l'honneur. Mais abuser la foible innocence!… je ne vous l'aurois jamais pardonné.»

Tandis que le baron me félicitoit de mon indifférence pour Mlle de Pontis, j'avois peine à contenir mon impatience: je gémissois de voir s'échapper le moment du rendez-vous.

Le domestique envoyé chez la danseuse revint enfin; Coralie avoit beaucoup ri au nom de Faublas. Elle remercioit le baron; et, quant au chevalier: «J'accepte ce qu'il m'envoie, avoit-elle dit; mais, en vérité, il ne falloit rien pour ça.»

Je remontai chez moi, désespéré d'avoir manqué ma visite au couvent. Mon peintre m'attendoit pour finir le portrait, beaucoup avancé la veille. Il fallut endosser l'habit d'amazone pour représenter Mlle Duportail, et ensuite redevenir M. de Faublas pour aller dîner avec le baron. Quand je sortis de table, je trouvai chez moi la vieille femme aux petits écus. Elle me dit qu'Adélaïde, étonnée de ne m'avoir pas vu ce matin, envoyoit savoir de mes nouvelles et me prioit de passer tout à l'heure au couvent. J'y courus. Adélaïde m'amena sa bonne amie, accompagnée de Mme Munich, qui ne parut pas fâchée de me revoir après une aussi longue absence. J'en fus quitte pour plusieurs histoires fort longues, que j'eus l'air d'entendre; et comme, à tout hasard, il m'importoit de gagner l'amitié de la gouvernante, dont je connoissois les goûts, je lui promis de lui envoyer une bouteille d'excellente eau-de-vie d'Hendaye dont on m'avoit fait présent.

Ce jour malheureux étoit celui des rencontres. En sortant du parloir, je trouvai mon père qui alloit y entrer. «C'est donc ainsi qu'on m'obéit! me dit-il tout bas; c'est donc ainsi qu'on me joue! Monsieur, je vous déclare que, si vous ne renoncez pas à ce fol amour, vous me forcerez à user de rigueur.»

De retour chez moi, j'enveloppai soigneusement mon portrait, qui étoit fini. J'appelai Jasmin, je lui recommandai de porter, le lendemain, de bonne heure, ce petit paquet à Justine, qui le remettroit à Mme de B…, et cette bouteille d'eau-de-vie d'Hendaye à Mme Munich, au couvent de ***. Mon très exact domestique partit de bonne heure et revint tard. Il avoit tant bu que je ne pus tirer de lui aucune réponse satisfaisante; mais la manière dont il avoit fait sa double commission me valut, dans la soirée, un billet et un message.

Un billet de Mme de B…, qui, en me remerciant beaucoup de mon charmant cadeau, me demandoit ce que je voulois qu'elle en fît.

«Madame Dutour, je ne comprends pas ce que madame la marquise me veut dire.—Et moi, Monsieur, je l'ignore; mais elle s'expliquera sans doute demain matin chez sa marchande de modes: ne manquez pas de vous y rendre à huit heures précises, parce qu'à dix heures elle part pour Versailles.—Madame Dutour, vous pouvez l'assurer que je n'y manquerai pas.»

Une heure après vint cette vieille femme à qui je ne donnois jamais un petit écu sans tressaillir de joie. Elle m'apprit que Mlle de Pontis, qui avoit quelque chose de très pressé à me dire, me prioit de venir au parloir le lendemain matin, à huit heures au plus tard. «Ah! ma bonne dame, j'aimerois mieux passer la nuit entière à la porte du couvent que de faire attendre Mlle de Pontis un quart d'heure.»

La vieille, dès qu'elle eut son argent, me tira sa petite révérence et s'en alla.

Demain, à huit heures précises, au couvent! Demain au boudoir, à huit heures précises! Oh! cette fois, Madame de B…, vous aurez tort! Si vous voulez que j'aille à vos rendez-vous, ne les donnez jamais aux heures que Mlle de Pontis aura choisies pour les siens. Croyez-moi, n'essayez pas de soutenir la concurrence. Un regard, un seul regard de ma jolie cousine, m'est plus doux, plus précieux que toutes les faveurs de la plus belle femme,… d'une femme aussi belle que vous! et toutes les marquises de l'univers ne valent pas ensemble un cheveu de ma Sophie!


Dès que les portes du couvent s'ouvrirent, je demandai Adélaïde. Elle vint au parloir; sa bonne amie ne tarda pas à l'y joindre. «Bonjour, Monsieur, me dit Sophie.—Monsieur! m'écriai-je.—Tenez, Monsieur, dit à son tour Adélaïde, en me présentant un petit paquet.—Et vous aussi, ma sœur! Monsieur!—Prenez donc. Hier, votre Jasmin étoit gris; il a remis ce portrait à Mme Munich.—Et la bouteille d'eau-de-vie d'Hendaye, poursuivit Sophie, il l'a portée à la marquise de B…!—Oui, mon frère, oui; vous abusez de mon amitié, vous trompez la tendresse de Sophie: cela n'est pas bien. Sophie, qui s'expose tous les jours pour vous! Moi, à qui le baron a fait hier encore une scène terrible! Monsieur, cela n'est pas bien.—Quand il nous aura fait mourir de chagrin, reprit Sophie en sanglotant, il regrettera sa cousine et sa sœur. (Je voulus prendre sa main, elle la retira.) Laissez vos caresses, Monsieur; elles sont douces, mais elles sont trompeuses.—Oui, Monsieur, oui, elles vous ressemblent, s'écria Adélaïde: ma bonne amie a raison. (Elle passa son mouchoir sur les yeux de Sophie, qu'elle embrassa ensuite.) Console-toi, ma Sophie, lui dit-elle, ne pleure pas si fort: je t'aime, je t'aimerai toujours; je ne te tromperai pas; je ne trompe personne, moi!—Adélaïde, vois s'il prend seulement la peine de se justifier!—Ah! Sophie, mon agitation, mes larmes, mon silence même, tout ne vous annonce-t-il pas le remords dont mon cœur est déchiré? Oui, je vous l'avoue, ce portrait, ce fatal portrait étoit pour Mme de B…—Vous nous l'avouez parce que nous le savons, me dit Adélaïde.—Il étoit pour Mme de B…! s'écria Sophie d'un ton douloureux.—Mais, ma jolie cousine, n'excuserez-vous pas un moment d'erreur?—Un moment d'erreur! Depuis qu'il me connoît, il me trahit! Un moment d'erreur!… Adélaïde, depuis plus de deux mois, tu le sais, il me dit presque tous les jours, tous les jours il m'écrit qu'il m'adore, qu'il n'adore que moi!… Un moment d'erreur!—Sophie, ma jolie cousine!…—Et j'ai la foiblesse de le croire! et j'ai le malheur de l'aimer!… et il le sait! Hélas! il le sait… Mais, dis-moi, ma chère Adélaïde, ce qu'il attend de ses trahisons. Qu'en attend-il? qu'espère-t-il?… Ingrat que vous êtes! je ne l'ai pas exigé, votre amour! n'en ayez pas pour moi, si cela vous est impossible; mais au moins ne dites point…—Ah! Mademoiselle!… Ah! ma jolie cousine, vous ne savez pas combien vous m'êtes chère! Le jour, votre image me suit partout; la nuit, elle embellit tous mes songes. Sophie, vous êtes ma vie, mon âme, mon Dieu! Je n'existe que par vous! je n'adore que vous!—Eh bien! Adélaïde, tu l'entends! Comme le cruel se plaît à redoubler mes agitations, mon trouble, mes incertitudes! Ses discours sont toujours les mêmes; mais sa conduite… Il veut ma mort! il veut ma mort! (Je me jetai aux genoux de Mlle de Pontis.)—Mon frère, que faites-vous! Si quelqu'une de nos religieuses passoit! si l'on nous voyoit!… (Sophie se leva tout effrayée.)—Monsieur, si vous ne vous asseyez pas, je m'en vais. (Je me remis à ma place en pleurant amèrement.)—Ma bonne amie, dit Adélaïde, ce qu'il te dit paroît bien vrai, pourtant! et il l'assure d'un ton bien naturel!—Va! tu ne le connois pas. En sortant d'ici, il va courir chez cette marquise pour lui en dire autant.—La marquise! Je vous jure que je ne la reverrai jamais, jamais.—Mon frère, foi de gentilhomme?—Foi de gentilhomme, ma sœur! foi de gentilhomme, ma Sophie!—Mon Dieu! dit-elle d'une voix foible, en posant sa main sur son cœur, mon Dieu!» Elle pencha la tête sur son sein et s'appuya sur sa chaise; ses sanglots, qui redoubloient, lui coupèrent la parole. «Ma chère Adélaïde, elle se trouve mal!—Non, non», dit Sophie. Adélaïde essuyoit les larmes dont le visage de son amie étoit couvert. «Laissez-les couler, continua Sophie, laisse, ma bonne amie; elles sont de plaisir celles-là! elles sont de joie!… Mon Dieu! mon Dieu! quel pesant fardeau j'avois sur le cœur! comme je me sens soulagée!»

Je pris sa main, sur laquelle je posai mes lèvres brûlantes. Ce nuage de douleur dont ses charmes avoient paru voilés se dissipa tout d'un coup. Tant de joie brilla sur son visage embelli! Ses yeux s'animèrent d'un feu si doux! Elle laissa tomber sur moi un regard si tendre!… Avec quelle ardeur je renouvelai le serment de lui être à jamais fidèle! comme elle prit plaisir à me faire entrevoir dans l'avenir un hymen fortuné!

Adélaïde, cependant, tenoit toujours le portrait de Mlle Duportail. «Mon frère, Mme Munich m'a bien recommandé de vous renvoyer cela. Vous l'avez mise dans une belle colère, Mme Munich! «Voyez donc ce fou, m'a-t-elle dit, qui m'envoie son portrait! est-ce que je suis d'un âge…? Mais c'est sans doute pour Mlle de Pontis; il l'aime, le baron a raison de le dire. Ah! que M. le chevalier revienne ici! qu'il y revienne!…» Tenez, mon frère, reprenez-le, votre vilain portrait!—Vilain! mais non, dit ma jolie cousine en l'ôtant des mains d'Adélaïde; il est joli ce portrait! on diroit que c'est le tien.—Eh bien! ma bonne amie, garde-le.—Oui, gardez-le, ma jolie cousine.—Ce portrait! Monsieur de Faublas! Oh! non, il me feroit mal! il me rappelleroit toujours cette Mme de B…! Je n'en veux pas, je n'en veux pas!… D'ailleurs, ces habits de femme… C'est un portrait qui vous ressemble, ce n'est pas le vôtre!—Ma Sophie, si vous vouliez!…—Quoi?—Mon peintre est habile et discret: il feroit mon portrait et le vôtre.—Et le mien aussi? répliqua-t-elle d'un air incertain, en regardant Adélaïde.—Oui, ma bonne amie, lui répondit celle-ci, le tien et même le mien, et peut-être une copie de chacun: nous ferons des échanges.—Eh bien! mon jeune cousin, quand l'amènerez-vous, votre peintre?—Mais demain, depuis huit heures jusqu'à dix. Et tous les jours pareille séance jusqu'à ce que cela soit fini.—Tous les jours! mais ma gouvernante… Il est vrai qu'elle dort, et que jusqu'à présent elle ne s'est aperçue de rien.—Oui, interrompit Adélaïde, elle dort! Mais le baron! prenez-y garde, mon frère.—Le baron, ma chère Adélaïde! S'il lui arrivoit de se lever un jour plus tôt que de coutume, il m'en coûteroit beaucoup sans doute, mais je remettrois la séance au lendemain.—A demain donc, mon cher cousin.—Sans faute.»

Au moment où je lui disois adieu, au moment où elle paroissoit lire avec attendrissement sur mon visage le vif plaisir que me causoit une très légère faveur qui m'étoit plutôt donnée que permise, au moment même une religieuse entra brusquement. Elle commença par jeter sur toute ma personne un regard curieux, mais rapide; puis, avec une douceur mêlée de quelque fermeté: «Il me semble, Adélaïde, qu'il y a longtemps que vous causez avec monsieur votre frère! et vous, Mademoiselle de Pontis, comment ne vous apercevez-vous pas que je dois avoir commencé la leçon depuis plus d'un quart d'heure? Je retourne au clavecin, où je vous attends.» Les disciples vouloient bégayer une excuse: la maîtresse se retira sans les écouter. «Mon Dieu! dit Sophie qui trembloit, ne vous a-t-elle pas vu me baiser la main?—Je ne sais, ma cousine!…—Je ne sais pas non plus; mais voulez-vous que je le lui demande?» Je ne pus m'empêcher de sourire. Sophie parut d'abord s'en offenser; puis, ayant un peu réfléchi: «Que je suis bonne! s'écria-t-elle. Allez, allez, soyez tranquille, je ne le lui demanderai pas.—Ma jolie cousine, c'est la maîtresse de musique, cette religieuse?—Oui, mon cher cousin; on l'appelle Dorothée.—Elle est forte sur le clavecin?—Assez forte. Cependant quelqu'un lui a dit que vous en touchez beaucoup mieux qu'elle.—Mais elle est toute jeune?—Toute jeune, oui.—Et elle m'a semblé fort jolie?—Et il me semble, à moi, répondit-elle avec chagrin, il me semble que, dans les circonstances les plus fâcheuses, vous pouvez encore faire très promptement beaucoup de curieuses remarques, d'intéressantes découvertes et de questions… désolantes.»

A ces mots, elle partit en pleurant et sans vouloir m'entendre. Adélaïde, tout occupée du chagrin de son amie, ne vit point ma douleur; Adélaïde vola sur les pas de Sophie. Je restai moins surpris de mon étourderie qu'affligé du prompt départ qui la punissoit. Les peines de ma jolie cousine m'offroient sans doute plus d'un motif de consolation; cependant j'étois au désespoir quand je rentrai chez moi.


Jasmin, que j'interrogeai à mon retour, m'avoua que, la veille, il n'avoit pu résister à la tentation de goûter l'eau-de-vie d'Hendaye. Elle lui avoit paru si bonne qu'il en avoit bu à plusieurs reprises. Il avoit rempli avec de l'eau ordinaire la bouteille diminuée d'un bon quart, et puis il avoit été faire mes commissions. Je ne m'étonnai plus qu'il les eût faites de travers, et je lui pardonnai son infidélité en faveur de la sincérité de l'aveu. Cependant les nouveaux chagrins de Sophie ne devoient point me faire oublier les promesses que je lui avois faites.

Il étoit vraisemblable que la marquise, étonnée de ne m'avoir pas vu, alloit envoyer chez moi; je rappelai Jasmin pour lui dire qu'il ne falloit laisser entrer que mon père, M. de Rosambert et mon gouverneur. «Mais, Monsieur, si Mlle Justine vient?—Vous lui direz que je n'y suis pas.—Monsieur, mais Mme Dutour, le vicomte de Florville?—Vous direz que je n'y suis pas.—Ah! ah!—Restez dans mon antichambre pour ne laisser passer personne, et envoyez chez mon peintre pour le prier de venir ici tout à l'heure.»

L'artiste vint dans l'après-dînée: il commença mon portrait; il vint avec moi le lendemain pour ébaucher celui de ma jolie cousine. Ai-je besoin de dire que, dans cette entrevue, l'entretien commença par une explication sur Dorothée? Sophie ne concevoit pas qu'auprès de la personne aimée un jeune homme pût regarder quelque autre femme et la trouver jolie. Je croyois me justifier complètement par cette réponse qu'une religieuse à mes yeux n'ayant plus de sexe, ce que j'aurois pu dire d'une belle statue, je l'avois dit de Dorothée. Mais Adélaïde, ouvertement déclarée contre moi, la cruelle Adélaïde aussitôt m'observa que celle qui étoit venue troubler nos doux entretiens auroit dû me paroître laide à faire peur. Sans doute, il me fallut plus d'une subtilité pour affoiblir cette objection trop solide. Enfin je n'obtins grâce qu'en représentant, les larmes aux yeux, qu'une étourderie n'étoit pas un crime, et qu'au surplus une remarque flatteuse pour Dorothée ne devoit en aucune manière inquiéter Sophie, dont les charmes étoient, comme la passion qu'ils m'avoient inspirée, supérieurs à toute espèce de comparaison. Alors ma jolie cousine consolée me rendit toute sa tendresse; alors ma sœur, pour me témoigner le retour de sa confiance, me dit: «Croyez, mon frère, que vous n'avez pas été vu baisant la main de ma bonne amie, puisque notre maîtresse de clavecin, qui, dans la journée d'hier, est venue souvent causer avec Sophie et moi, et nous a même deux ou trois fois parlé de vous, n'a pourtant rien dit qui indiquât le moins du monde qu'elle se fût, le matin, aperçue de quelque chose.»

Ainsi tous trois, réconciliés, nous nous occupâmes du portrait de Sophie; nous nous en occupâmes plusieurs jours de suite; et voyez de quelle patience les artistes ont besoin de s'armer contre les amans! d'abord je gourmandai le peintre, parce que la charmante miniature ne se faisoit pas assez vite; bientôt je me plaignis de ce qu'elle étoit presque achevée.

Ce fut mon portrait qui se trouva fini le premier; je ne possédai celui de ma jolie cousine que la semaine d'après.

Cependant Justine et Mme Dutour se présentoient successivement à ma porte tous les jours, et ne remportoient jamais que cette réponse inquiétante: «Il n'y est pas.» Le comte, qui apprit avec étonnement ce qu'il appeloit ma conversion subite, me soutint qu'elle ne dureroit pas. «Rosambert, j'ai dit: «Foi de gentilhomme!»—Oui; mais croyez-vous que Mme de B… restera tranquille? Elle n'a fait jusqu'à présent que des démarches mesurées, peu décisives. Ne vous fiez pas à ce calme apparent; il couvre quelques desseins secrets. La marquise médite en silence les grands coups; ce sera, n'en doutez pas, le réveil du lion.»

Un matin que j'allois au couvent comme à l'ordinaire, je crus m'apercevoir que j'étois suivi. Un homme assez bien couvert se tenoit à quelque distance, régloit sa marche sur la mienne, et sembloit craindre de me perdre de vue; en sortant du couvent, je le vis encore sur mes pas.

Rosambert, à qui je fis part de mes soupçons, m'envoya deux de ses gens pour m'accompagner. Je leur ordonnai de garder chacun un bout de la rue dans laquelle étoit situé le couvent.

Un secret pressentiment sembloit m'avertir des malheurs qui menaçoient nos amours. Ce jour-là, plus qu'à l'ordinaire, je pressai Sophie de m'apprendre quelles affaires si importantes tenoient son père éloigné, à quelle époque le retour de M. de Pontis étoit fixé, quels moyens il me faudroit employer pour obtenir de lui ma jolie cousine. Sophie, après avoir hésité quelques momens, prit la main de ma sœur et la mienne. «Ma chère Adélaïde, toi en qui j'ai trouvé une sœur tendre, une véritable amie, et vous, mon cher cousin, vous qui m'avez fait aimer l'exil où je languissois, il est temps que vous sachiez un secret important qui n'est connu que de Mme Munich, qui doit rester toujours entre vous et moi. Je ne suis pas Françoise, le nom que je porte est supposé. Mon père, le baron de Gorlitz, possède des biens considérables dans l'Allemagne sa patrie, où ma famille est puissante et considérée. Je ne sais pourquoi l'on m'a privée du bonheur de vivre dans son sein; mais il y a bientôt huit ans que je suis en France. Ce n'est pas le baron qui m'y a amenée. Un domestique françois, vieilli à son service, a pris dans le temps le train d'un homme de qualité; il s'est fait appeler M. de Pontis: il a dit qu'il étoit mon père, et m'a laissée sous la garde de Mme Munich, dans ce couvent où, depuis, il est venu exactement tous les six mois savoir de mes nouvelles et payer ma pension. Depuis huit ans je n'ai joui que deux fois du bonheur d'embrasser mon père. Quand je demande à Mme Munich pourquoi l'on m'a élevée en France, pourquoi le baron de Gorlitz me refuse son nom, pourquoi il vient si rarement voir sa fille, elle me répond tranquillement que ces précautions sont nécessaires; que je bénirai un jour la sagesse d'un père qui m'aime tendrement. Depuis quelques mois elle me répète souvent que le moment de mon retour en Allemagne s'approche. Hélas! je ne sais plus si mon cœur le souhaite! Qu'il me seroit doux de revoir ma patrie, ma famille et mon père! Mais, Adélaïde, Faublas, qu'il me seroit cruel d'être séparée de vous!—Séparée! jamais, Sophie, jamais. Partez demain pour l'Allemagne, dès demain je vous y suivrai. J'irai vous demander au baron: s'il aime sa fille, il ne s'opposera point à notre bonheur.»

Comme il se prolongea délicieusement l'entretien qui suivit l'intéressante confidence que Sophie venoit de nous faire! Adélaïde, lasse de nous avoir répété vingt fois qu'il étoit plus de dix heures, que Mme Munich nous surprendroit, Adélaïde força ma jolie cousine de me quitter. Je sentis mon cœur se serrer quand j'embrassai ma sœur, je le sentis frémir quand je dis adieu à Sophie.

En sortant du couvent, j'aperçus mon Argus de la veille en sentinelle dans une allée voisine. Quand il me vit à quelque distance, il quitta sa retraite, apparemment pour m'épier jusque chez moi. Je le laissai se rapprocher quelques pas, et tout à coup je me retournai sur lui: il ne m'attendit pas; mais, s'il couroit bien, je courois mieux. Au détour de la rue je le saisis par la jambe, à l'instant où l'un de mes hommes apostés l'alloit prendre au collet. Le fuyard, perdant l'équilibre, tomba par terre, poussa de grands cris, et s'efforça d'intéresser pour lui la populace aussitôt ameutée. Déjà quelques séditieux crioient vengeance, et se préparoient à me faire un mauvais parti, quand je m'écriai: «Messieurs, c'est un espion.» A ce mot de proscription, mon ennemi, abandonné de tous ses défenseurs, vit qu'il ne lui restoit d'autre moyen de s'épargner les coups de bâton dont je le menaçois que de déclarer celui qui le payoit pour m'observer; il me nomma Mme Dutour. Je le renvoyai en l'exhortant à ne plus revenir.

Le lendemain, de très bonne heure, mon père me mena, à huit lieues de Paris, voir une maison de campagne qu'il avoit achetée depuis plus d'un mois. Nous visitâmes le jardin, qui me parut fort joli, les appartemens, que je trouvai commodes et rians. Je distinguai surtout une chambre fort agréable, fort gaie, mais dont les fenêtres étoient grillées. J'en fis faire la remarque au baron. Il me répondit froidement: «Ces fenêtres-là sont grillées, parce que cet appartement sera désormais le vôtre.—Le mien, mon père!—Oui, Monsieur: j'avois acheté cette maison pour y jouir de la belle saison, mais vous m'avez forcé de faire d'un lieu de plaisance une prison.—Une prison!—Vous m'avez trompé, Monsieur; ce n'est ni l'amant de la marquise, ni celui de Coralie que je renferme, c'est le séducteur de Sophie. Quand je m'applaudissois de votre obéissance, vous abusiez de ma sécurité! vous alliez au couvent tous les jours. Quelqu'un qui s'intéresse apparemment à vos démarches m'en a donné l'avis secret. Lisez cet écrit anonyme, lisez.

Monsieur le baron de Faublas est averti que tous les matins, depuis huit heures jusqu'à dix, monsieur son fils va voir au couvent Mlle de Faublas et Mlle Sophie de Pontis.

«Je sais, Monsieur, continua mon père, le peu de foi que mérite un écrit anonyme… Je ne vous ai pas condamné sur un titre aussi méprisable; mais, comme, dans une affaire de la nature de celle-ci, on ne doit rien négliger, je me suis informé: j'ai appris qu'on m'avoit écrit la vérité. Monsieur, si vous n'aimez pas Sophie, vous êtes un lâche suborneur: cette captivité domestique est pour vous un châtiment trop doux; si vous l'aimez, au contraire, je dois travailler à vous guérir de cette passion que je n'approuve pas, Monsieur: vous ne sortirez pas de cette chambre. Trois hommes que je laisse ici seront en même temps vos domestiques et vos gardiens; ils savent quelles gens je permets que vous receviez.»

L'étonnement dans lequel ce discours m'avoit jeté ne peut se comparer qu'à la douleur qu'il me causa. J'avois d'abord écouté sans pouvoir dire un seul mot, je fis ensuite d'inutiles efforts pour répondre modérément: «Mon père, oserois-je vous demander pourquoi vous n'approuvez pas mon amour pour Sophie?—Parce que le père de cette jeune personne l'ignore, parce qu'il se pourroit qu'il ne voulût pas vous donner sa fille, parce que moi-même je vous destine une autre femme.—Et quelle est donc cette infortunée que vous avez choisie, mon père?—M. Duportail est mon intime ami, il vous estime…—Ah! c'est Dorliska que j'épouserai? une fille perdue, ou peut-être morte!—Pourquoi morte? Je crois que mon ami retrouvera sa fille; le Ciel doit cette consolation au plus malheureux des pères. Lovzinski fait de nouvelles recherches, et vous, mon fils, quand l'absence et le temps, qui usent toutes les passions folles, auront détruit la vôtre, vous commencerez vos voyages; vous passerez en Pologne…—Oui, et là, comme les chevaliers errans, j'irai de porte en porte chercher une fille pour l'épouser!—Monsieur, vous ne remarquez pas que vos réponses sont d'une indécence!…—Pardon, mon père, vingt fois pardon. L'excès de ma douleur…—Mon fils, je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Préparez-vous à réparer les longues infortunes d'un gentilhomme pour qui mon amitié ne doit pas être vaine…—Mon père, je tiendrai parole à Lovzinski; j'irai jusqu'au bout du monde, s'il le faut, chercher sa Dorliska.—Et vous renoncerez à Mlle de Pontis?—Plutôt mourir mille fois!—Jeune homme!—Mon père, je ne partirai pour la Pologne qu'après avoir obtenu la main de Sophie. Je le jure par vous, par elle, par ce qu'il y a de plus sacré.—Respectez mon autorité, ou craignez…—Eh! qu'ai-je à craindre, Monsieur? Vous me séparez de Sophie! quel mal plus grand pouvez-vous me faire? Otez-moi la vie, cruel que vous êtes; ôtez-la-moi, vous me rendrez service.»

Le baron, furieux ou attendri, sortit brusquement, ferma la porte, et me laissa en prison.

Que de réflexions pénibles m'agitèrent en cet affreux moment! Perdre la liberté, c'eût été peu de chose; mais perdre Sophie!… Sophie!… Mon absence réveilleroit sa jalousie! Elle me croiroit infidèle et parjure! Et si son père venoit la chercher, si elle se hâtoit de quitter un pays que ma perfidie lui auroit fait détester! Si Mlle de Gorlitz, paroissant à la cour de Vienne dans tout l'éclat de sa beauté, alloit choisir un époux parmi tant de jeunes seigneurs bientôt épris de ses charmes! Si elle alloit me trahir en croyant se venger!… Mlle de Pontis dans les bras d'un autre!… Oh! non, jamais. Sophie désespérée me resteroit fidèle! Mais son barbare père ne pourroit-il pas la forcer de contracter un hymen odieux, tandis que le mien, non moins impitoyable, retiendroit prisonnier, dans un village ignoré, son fils mourant d'inquiétude et de douleur?

Cruelle marquise, c'est par toi sans doute que le baron a su mes amours fortunées. C'est ta jalouse rage qui dicta ce perfide écrit! Que tu me fais payer cher les rapides plaisirs que tu m'as donnés! Ah! du moins, si ta vengeance n'avoit poursuivi que moi!

Il est vrai que j'ai sacrifié Mme de B…; et, si mes torts ne justifient pas tout à fait sa haine, ils font au moins qu'elle ne m'étonne pas. Mais l'injustice du baron, je ne puis la concevoir: il exige que je sacrifie mon bonheur à son amitié pour M. Duportail! Il punit comme le crime le plus inexorable un penchant légitime et vertueux! il me sépare de tout ce qui m'est cher! il m'enlève à Sophie! il m'enferme comme un criminel! Il veut donc ma mort? Eh bien, je ne tarderai pas à le satisfaire. C'est apparemment pour prolonger mon supplice qu'ils ont écarté tout ce qui pouvoit aider à me débarrasser du fardeau de mon existence; mais, s'ils parviennent à m'empêcher d'attenter à ma vie, ils ne peuvent m'obliger à m'occuper du soin de sa conservation. Qu'ils m'apportent de quoi manger; qu'ils m'apportent…, je jette les plats par la fenêtre, tout ira dans le jardin, à travers ces infâmes barreaux.

Je persistai dans cette résolution violente, jusqu'à ce qu'un vif appétit, déterminé par une diète de cinq heures, m'eût fait envisager les choses plus sainement. Et qu'on ne prenne pas ceci pour une plaisanterie! A tout âge, en tous temps, en tous lieux, dans quelque situation qu'on se trouve, l'estomac influe prodigieusement sur le cerveau. Un malheureux qui est à jeun ne raisonne pas du tout comme un malheureux qui vient de faire un bon repas.

Je m'emparai donc, sans me faire prier, des mets qu'on m'apporta pour mon dîner, et je me disois tout bas en les dévorant: «Vraiment, j'allois faire une belle sottise! Et qui consoleroit ma jolie cousine, si j'étois mort? Qui lui diroit que la dernière palpitation de mon cœur fut un soupir d'amour pour elle? Il faut manger pour vivre; il faut vivre pour revoir, pour adorer, pour épouser Sophie.»

Le troisième jour de ma détention, le baron m'envoya mes livres, mes instrumens de mathématiques, mon forte-piano. Mon premier soin fut de rendre grâces à sa clémence paternelle, qui me ménageoit dans ma retraite quelque dissipation; mais, quand je vins à réfléchir que les soins qu'on prenoit d'adoucir ma captivité m'annonçoient combien elle seroit longue, je sentis un vif désir de la terminer promptement. Tandis qu'on meubloit ma chambre de ces effets nouveaux, je fis pour m'évader une tentative que la vigilance de mes gardes rendit inutile, et je demeurai convaincu, après avoir examiné la situation de ma prison et le régime établi pour sa sûreté, que, loin de négliger les précautions nécessaires, on en prenoit de fort inutiles. J'avois encore dans ma bourse trois morceaux de ce métal tout-puissant qui ouvre les portes et brise les grilles, j'offris mes soixante-douze livres à mes geôliers, que je m'efforçai de gagner par les plus belles paroles: on refusa mon or, on rejeta mes promesses. Je ne sais comment mon père avoit fait, mais il avoit trouvé trois domestiques incorruptibles.

Je fus bientôt honoré des visites de ceux que le baron me permettoit de recevoir. Parlerai-je d'un marchand retiré, qui citoit sa conscience à tout propos; d'un gentilhomme du lieu, qui me répéta cent fois le nom de ses chiens et l'âge de sa jument, avant de me dire qu'il avoit une femme et des enfans; d'un moine à rouge trogne, qui buvoit fort bien un vin médiocre, quoiqu'il préférât le meilleur, de son camarade joufflu, célèbre par son adresse à découper une volaille, et qui servoit chacun de manière que le meilleur morceau, oublié, je ne sais comment, dans un coin du plat, lui restoit toujours? Laissons ces gens-là, qui se trouvent partout; mais distinguons quatre hommes fort extraordinaires, qu'un hasard bien singulier rassembloit dans ce petit village de la B… C'étoit un curé qui avoit de l'esprit! un régent de collège qui n'étoit pédant que par distraction et impoli que par caprice! un vieux militaire qui ne juroit pas toujours! un vieil avocat qui disoit quelquefois la vérité!

Quelle société pour l'ami de Rosambert, pour l'élève de Mme de B…! quelle société pour l'amant de Sophie! Je souffrois moins quand je restois seul: alors, ma jolie cousine, j'étois avec vous; les yeux fixés sur votre portrait, je croyois vous parler en admirant votre image. Image consolatrice et révérée, de combien de larmes je t'arrosai! que de baisers tu reçus! que de fois, posée sur mon cœur, tu le sentis tressaillir d'impatience et d'amour!

Je dois néanmoins l'avouer, les belles-lettres aussi contribuèrent à charmer l'ennui de ma solitude. Mais, ô ma Sophie! pour échapper quelquefois aux plaisirs douloureux de ton souvenir, il ne falloit rien moins que les plus estimables talens ou les plus beaux génies dont notre moderne littérature puisse s'enorgueillir. Je lus Moncrif et Florian, Le Monier et Imbert, Deshoulières et Beauharnois, La Fayette et Riccoboni, Colardeau et Léonard, Dorat et Bernis, de Belloy et Chénier, Crébillon fils et de La Clos[7], Sainte-Foi et Beaumarchais, Duclos et Marmontel, Destouches et de Bièvre, Gresset et Colin, Cochin et Linguet, Helvétius et Cerutti, Vertot et Raynal, Mably et Mirabeau, Jean-Baptiste et Le Brun, Gessner et Delille[8], Voltaire et Philoctète et Mélanie[9], ses élèves; Jean-Jacques surtout, Jean-Jacques et Bernardin de Saint-Pierre.

[7] Les Liaisons dangereuses.

[8] Gessner n'est pas des nôtres; mais à quel poète françois aurois-je comparé le chantre des Jardins?

[9] Qui ne connoît pas ces deux excellens ouvrages de M. de La Harpe?

Mais, lorsqu'à la fin d'un jour si heureusement abrégé, mon esprit et mon cœur avoient besoin d'un égal repos; lorsqu'il falloit tout à coup rompre le double charme, tout à coup et en même temps oublier les lettres et l'amour; lorsqu'il le falloit? Eh bien, ma Sophie, notre littérature, qui avoit fait le mal, étoit là pour le réparer. J'allois demander à d'autres écrivains le bienfaisant sommeil, et c'étoit de mes contemporains, je dois le dire à leur gloire, oui, c'étoit de mes contemporains que j'obtenois ordinairement les plus violens narcotiques. Bon Dieu! comme en ce genre elle est riche, la génération présente! Que de Scudérys, que de Cotins, que de Pradons, elle a ressuscités! Que d'écrivains fameux pendant un jour! hélas! hélas! et que de réputations plus longtemps usurpées!… Quoi! même dans le sanctuaire! jusqu'au sein de l'Académie! Eh! Monsieur S…, qui donc y pourra-t-on recevoir après vous? Néanmoins je vous rends mille grâces! vos écrits si plats et si barbares sont tout-puissans contre l'insomnie. Depuis huit jours ils m'endormoient chaque soir; depuis huit jours, quand je ne lisois plus, quand je ne dormois pas, je languissois dans ma prison.

Toute communication m'étoit fermée au dehors; je ne recevois aucune lettre; on ne me permettoit d'écrire à personne. Le baron vint me voir: je m'efforçai de le fléchir, il fut inexorable.

Après cette visite de mon père, quatre jours s'écoulèrent encore. Au milieu de la cinquième nuit, je fus réveillé par un bruit sourd qui partoit du jardin. Je courus ouvrir ma fenêtre, sous laquelle je vis une échelle plantée. Je distinguai quatre hommes qui sembloient tenir conseil. L'un d'eux monta hardiment, une pioche à la main: «Vous êtes le chevalier de Faublas?—Oui, Monsieur.—Habillez-vous promptement tandis que je vais travailler le plus doucement que je pourrai à lever un barreau. Si vos gardes m'entendent, s'ils viennent à vous, voici deux pistolets que vous leur montrerez, cela suffira pour les contenir. Dépêchez-vous: votre ami vous attend dans sa chaise de poste, à la petite porte du jardin.—Mon ami?—Oui, Monsieur. Le comte de Rosambert.—Quel service!…—Chut!… Habillez-vous.»

Il ne fallut pas me le répéter une troisième fois. Je n'y voyois goutte; mais je cherchois mes vêtemens à tâtons: jamais toilette ne fut plus tôt faite. Cependant mon libérateur frappoit à petits coups redoublés; quand le barreau fut ôté, je crus voir le ciel ouvert. Je passai d'abord une jambe, ensuite l'autre; j'empoignai un barreau; j'appuyai le bout de mes pieds sur l'échelle, et, quelque mince que fût mon individu, j'eus peine à passer par l'étroite ouverture. J'en vins à bout cependant. Dès que je me vis dehors et parvenu au milieu de l'échelle, je ne m'amusai point à compter combien d'échelons me restoient à descendre: je sautai sur la terre fraîchement remuée. Nous gagnâmes à toutes jambes la petite porte du jardin, que mes libérateurs avoient ouverte, je ne sais comment; un petit ravin me restoit à traverser, je le franchis d'un saut, je me précipitai dans la chaise de poste. Je croyois tomber dans les bras du comte de Rosambert, ce fut le vicomte de Florville qui m'embrassa! Tandis que je restois muet de surprise, le postillon donnoit le coup de fouet du départ; mes quatre libérateurs, aussitôt remontés à cheval, suivoient ventre à terre la rapide voiture qui nous emportoit.


Je ne répondois rien aux questions dont la marquise m'accabloit. «Chevalier, me dit-elle enfin, est-ce à l'excès de votre reconnoissance que je dois attribuer ce silence inquiétant?—Madame…—Ah! je le sais bien, je le sais bien que je ne suis plus pour vous que madame! et cependant je m'expose à tout pour finir votre captivité!—Ma captivité! c'est vous qui l'avez causée!—Faublas, si vous m'aimiez encore, ce que je fais aujourd'hui suffiroit pour ma justification; mais écoutez-moi, car je ne veux pas laisser le plus petit prétexte à votre ingratitude. J'ai pleuré votre inconstance, j'ai voulu ramener mon amant, j'ai fait épier ses démarches: voilà mes crimes. La femme Dutour, chargée de mes ordres, les a passés. J'ai su trop tard qu'une lettre anonyme avoit instruit le baron de vos cruelles amours. J'ai bientôt appris que votre absence n'étoit plus feinte, qu'on vous tenoit enfermé; je ne pouvois deviner où. Ceux qui avoient suivi le fils ont suivi le père à son tour. Pendant quatre jours entiers, le baron n'a pas fait un pas dont je ne fusse instruite sur-le-champ; il est enfin venu vous voir lundi dernier. On a examiné les environs, le jardin, la maison; vos fenêtres grillées ont été remarquées. J'ai profité du premier voyage du marquis. Sous les habits du vicomte de Florville, sous le nom du comte de Rosambert, j'ai tout risqué pour vous délivrer. Faublas, si vous me rendez responsable des fautes commises par les gens que vous me forcez d'employer, vous conviendrez du moins que l'heureuse hardiesse du vicomte de Florville a bien réparé la fatale imprudence de la femme Dutour.—Madame, croyez que je n'oublierai jamais le service…—Cruel! ces protestations froidement polies m'annoncent que je suis absolument sacrifiée. Ainsi donc ce qu'une autre femme n'auroit osé seulement imaginer, je l'aurai entrepris, je l'aurai exécuté pour mettre dans les bras de ma rivale le plus aimable, mais le plus ingrat de tous les hommes!… Eh bien! s'il n'y a plus d'autre moyen de conserver au moins son amitié, il faudra se rendre justice, il faudra s'immoler… Faublas, j'en aurai le courage… Monsieur, je renonce à vous, je vous rends à votre Sophie… Privée de tout ce qui me fut cher, je serai peut-être heureuse de votre bonheur; peut-être que les regrets qui suivront votre perte seront adoucis par cette consolante idée que du moins j'ai contribué à assurer votre félicité… Monsieur, où voulez-vous qu'on vous reconduise?»

Elle attendit ma réponse à cette question, qui ne laissoit pas de m'embarrasser. Après un moment de silence, elle reprit: «Retourner chez monsieur votre père, ce seroit aller chercher une captivité nouvelle… M. Duportail est encore en Russie… Il n'y avoit que M. de Rosambert; mais on le dit parti depuis quelques jours pour une de ses terres. Moi, je crois qu'il vous cherche. Monsieur, où voulez-vous donc qu'on vous reconduise?»

Pénétré de la générosité de la marquise, touché de son attachement, en même temps si noble et si tendre, je ne résistois qu'à peine au désir de la consoler. Je sentis sa main tressaillir sous mes lèvres, que cependant j'avois posées bien légèrement. «Répondez-moi donc, me dit-elle d'une voix presque éteinte… Hélas! ma tendresse inquiète vous avoit déjà préparé un asile aussi sûr que charmant, et vous n'y viendrez pas! Et vous n'y viendrez pas! continua-t-elle d'un ton plus animé; je vous perdrai pour toujours! Vous vivrez pour une autre, et je le verrois tranquillement!… Non, Faublas, ma douleur a pu m'égarer, j'ai pu le dire; mais jamais, jamais je n'y consentirai. Moi, vous céder à une rivale! mon ami, ne l'espérez pas. Cet effort est au-dessus d'une mortelle, il est au-dessus de moi.»

Les foibles rayons du crépuscule tremblant commençoient à laisser distinguer les objets. Depuis près de quinze jours je n'avois aperçu que de rondes villageoises, dont les gros charmes, brûlés par un soleil ardent, flétris par un travail opiniâtre, étoient peu faits pour me tenter; encore n'avois-je pu les considérer qu'à travers une grille et à plus de cinquante pas de distance. Alors, au contraire, se trouvoit près de moi le vicomte de Florville! L'aurore naissante me le montra plus beau que ne parut jamais Adonis aux regards de Vénus enchantée! Et puis la marquise pleuroit; une femme qui pleure est si intéressante! Je voulus essuyer ses larmes: je ne sais comment je m'y pris, mais nos yeux se rencontrèrent, ma bouche toucha la sienne, une curiosité fatale égara mes mains… O ma jolie cousine! je devins parjure sans le vouloir, et j'en dois faire ici l'aveu, si ton coupable amant ne consomma pas à l'instant son infidélité, c'est que ta rivale attentive ne lui permit pas de tenter certaines entreprises qui, dans une voiture étroite, incommode et cahotée en tous sens, sur un pavé inégal, n'ont jamais qu'un demi-succès.

«Maman, nous retournons donc à Paris?—Oui, mon ami, parce qu'on n'imaginera jamais que vous y soyez revenu; d'ailleurs, j'ai pris des précautions si sûres que vous échapperez à toutes les recherches. Tandis qu'on achetoit les services de ces quatre coquins qui ne me connoissent que sous le nom du comte de Rosambert, je m'occupois à chercher un logement commode pour une jeune veuve de mes amies qui vient ici solliciter un procès considérable. Elle s'appelle du Cange, et cette dame du Cange, mon ami, c'est vous; mais, comme il n'auroit pas été décent que vous vinssiez seule à Paris, la femme Dutour, impatiente de réparer sa faute, s'essaye depuis quatre jours à jouer le personnage important de Mme de Verbourg. C'est ainsi que se nommera, si vous le voulez bien, la respectable mère de Mme du Cange. Déjà parée d'une robe françoise de gros de Tours broché, à colonnes rapprochées, à grandes fleurs rembrunies, Mme de Verbourg se donne des airs de qualité qui vous feront mourir de rire. Au reste, elle ne fera pas trop mal son rôle, si elle parvient à adoucir quelques expressions énergiques qui échappent fréquemment à sa brusque franchise. Elle a naturellement les manières gauches et empesées de ces dames de paroisse qui n'ont jamais quitté leur château provincial. Vous aurez pour laquais le neveu de madame votre mère. On vous trouvera aisément un cuisinier et une femme de chambre. L'hôtel de *** est situé à deux cents pas au-dessus du mien: c'est là que je vous ai loué et meublé un appartement que nos amours embelliront. Si vous m'en croyez, vous ne descendrez jamais au jardin, dont je me réserve la jouissance. Il a une porte sur les Champs-Elysées; c'est par là que je me rendrai chez vous presque tous les jours. Mon docteur, prévenu que je n'irai point à la campagne cette année, m'a déjà ordonné de prendre l'air tous les matins de bonne heure.»

Les gens qui nous escortoient nous quittèrent à la barrière du Trône. Le vicomte de Florville et moi nous allâmes descendre chez la marchande de modes, où nous attendoient ma mère, Justine et mon nouveau laquais. La Dutour commença par avouer sa faute, qu'elle me pria d'excuser; et Justine, charmée de me revoir, n'acheva pas ma coiffure sans m'avoir fait plus d'une espièglerie. Le vicomte de Florville avoit pourvu à tous mes besoins. Je me mis dans le simple négligé d'une jolie voyageuse. On chargea mes malles derrière ma chaise de poste, où Mme de Verbourg se plaça près de moi. Nous allâmes descendre à l'hôtel de ***, rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Deux heures après, Mme la marquise de B…, suivie de sa femme de chambre, vint savoir si Mme du Cange étoit arrivée. Nous nous embrassâmes comme deux jolies femmes qui s'aiment bien, quand il y a longtemps qu'elles ne se sont vues. Ma mère, qui savoit vivre, nous laissa seuls. L'amour entra dans ma chambre à coucher au moment où Mme de Verbourg en sortit. Le petit dieu resta deux heures avec nous.

«Il est bientôt midi, me dit la marquise, il faut que je vous quitte. On sait à l'hôtel que je devois souper et coucher à la campagne; mais on m'attend à dîner… A propos, vous êtes galant! dites-moi donc ce que c'est qu'une certaine bouteille…?—Maman, une étourderie de Jasmin!…—Et le portrait de Mlle Duportail, quand me le donnerez-vous?—Tout à l'heure; il est dans une poche de veste du chevalier de Faublas… Tenez, ma chère maman, le voici.—Demain, je vous apporterai celui du vicomte de Florville.—Maman, le marquis ne vous a-t-il pas parlé de Mlle Duportail?—Assurément, mon ami. Vous vivez avec ce M. de Faublas! Vos parens vous cherchent bien loin, tandis que vous êtes bien près! Au reste, il est fort scandalisé de la manière dont vous avez traité son La Jeunesse. «Comment! Madame, m'a-t-il dit, un coup de fouet à tour de bras! est-ce que cela se fait? Est-ce qu'une jeune personne doit rosser les gens de cette façon-là? Tenez, Madame, le jour que je m'étois fait cette meurtrissure et qu'elle m'appuyoit une pièce d'argent sur le front, vous savez comme elle me faisoit crier! vous avez cru que j'étois délicat, que je faisois le dameret? Eh bien, Madame, je souffrois comme un damné. Elle a un poignet d'enfer! c'est un vrai petit démon que cette fille-là, et on le voit bien dans sa physionomie.»

Dès que Mme de B… fut partie, Mme de Verbourg rentra. Je la priai d'envoyer La Fleur chez M. de Rosambert. «Madame ma fille, monsieur le comte n'est pas à Paris.—Madame ma mère, je crois qu'il doit y être; et, s'il n'y est pas, je veux du moins en être sûr.—Mais, Monsieur, madame la marquise n'a pas ordonné…—Madame la marquise n'a pas ordonné! Mais, ma chère, vous devenez donc folle? Vous vous imaginez donc que je suis aux gages de la marquise comme vous? Madame Dutour, apprenez et n'oubliez pas que je suis ici chez moi. Si La Fleur ne va pas tout à l'heure chez M. de Rosambert, j'y vais moi-même… Madame Dutour, écoutez-moi; vous voyez ces trois louis: ils sont à vous si le comte me vient voir aujourd'hui.—Mais s'il est à la campagne?—Vraiment, j'en aurai bien du regret, mais les trois louis me resteront. Ma chère, vous savez écrire, prenez une plume et du papier.»

Mme de Verbourg écrivit sous ma dictée:

Mme du Cange désireroit entretenir monsieur le comte seulement pendant un quart d'heure. Si pourtant M. de Rosambert ose accepter un mauvais dîner, on le lui donnera avec plaisir. Ce qu'on veut lui dire est très pressé.

J'appelai La Fleur: «Mon ami, tu vas porter ce billet à M. de Rosambert. Aux questions qu'il te fera, tu répondras seulement que ta maîtresse est jolie et demeure faubourg Saint-Honoré, à l'hôtel de ***. Si par hasard le comte n'étoit point à Paris, tu demanderas dans laquelle de ses terres il est allé… Madame Dutour, songez aux trois louis.»

Mon domestique, en revenant, m'annonça que monsieur le comte le suivoit. Quelques instans après, Rosambert entra chez moi d'un air leste et galant. «Belle dame…» Il s'arrêta tout à coup, et, poussant de longs éclats de rire: «Le diable m'emporte, s'écria-t-il, si je n'accourois triomphant! mais je ne regretterai pas ma prétendue bonne fortune, puisque j'embrasse mon ami.» Je m'adressai à Mme de Verbourg: «Madame ma mère, voulez-vous bien nous laisser?—Madame ma mère! répéta Rosambert; ah! voyons donc madame ma mère! (Il pirouetta plusieurs fois autour d'elle et la fit tourner autour de lui.) Madame ma mère, vous êtes charmante! vous avez une figure noble, un grand air, une robe majestueuse; mais, comme dit fort bien votre fille, laissez-nous.

«Mon cher Faublas, qu'est-ce donc que cette mascarade?» Rosambert ne put écouter le détail de mon enlèvement et mon travestissement nouveau sans l'interrompre plusieurs fois par ses plaisanteries. «Enfin, me dit-il quand j'eus fini, la marquise a si bien fait que vous voilà désormais en son pouvoir!—Oui, Rosambert; mais ma Sophie? ma Sophie?—Nous y voilà! Eh bien! que voulez-vous lui faire à votre Sophie? Elle est toujours au couvent.—Vous le savez?—Oui, je le sais; je sais aussi que mademoiselle votre sœur n'est plus avec elle.—Le baron…?—L'a retirée de ce couvent pour la mettre dans un autre, et il a congédié l'honnête M. Person.—Rosambert, mais, si je reste ici, comment verrai-je ma jolie cousine?—Mon cher Faublas, je vous offrirois bien ma maison; mais cet asile ne seroit pas respecté, Mme de B… vous y poursuivroit.—Mon ami, si vous m'abandonnez, je suis perdu.—Chevalier, doutez-vous de mon amitié?—Non; mais je crains de trop exiger d'elle.—Comment! si j'étois à votre place et que vous fussiez à la mienne, craindriez-vous de me rendre les services que vous n'osez me demander?—Assurément, non.—En ce cas, parlez hardiment.—Rosambert, quoique je sois ici beaucoup mieux que dans ce village de la Brie, quoique je jouisse du plaisir de voir librement une femme charmante, à laquelle je vous avoue que je suis encore attaché, je vous assure cependant que je n'ai fait que changer de prison, si je ne revois ma Sophie. Ne pourriez-vous pas me chercher dans les environs du couvent où elle est…—J'entends. La marquise vous a volé au baron; il faut, moi, que je vous enlève à la marquise! Je ne vois à cela aucun inconvénient. Je n'ai pu l'empêcher de s'approprier Mlle Duportail; eh bien! je lui soufflerai Mme du Cange! cela est juste et consolant. D'ailleurs, je ne serai pas fâché de voir comment celle qui m'a exposé aux rigueurs du célibat supportera les ennuis du veuvage. Comptez sur moi, Faublas, comptez sur moi.»

Il étoit temps de nous mettre à table. Pendant le dîner, qui fut long, le comte s'amusa beaucoup aux dépens de Mme de Verbourg. Nous étions au dessert quand le propriétaire de l'hôtel, M. de Villartur, financier parvenu, curieux de voir ses nouveaux locataires, entra sans savoir si sa visite ne nous gêneroit pas. Qu'on se figure l'ignorance et la bêtise personnifiées, on aura de M. de Villartur une idée encore trop avantageuse. Il trouva qu'on ne l'avoit pas trompé quand on lui avoit dit que j'étois jolie. On conçoit que ce lourd personnage m'auroit beaucoup ennuyé, si le ton prétendu galant qu'il prit avec moi ne m'avoit laissé une ressource, celle de me moquer de lui. Mon malin compagnon m'aida charitablement à persifler le pauvre homme, qui me promit, en s'en allant, de revenir bientôt me voir. Rosambert avoit affaire; en me quittant il me dit: «En attendant que j'aie trouvé ce que vous désirez, j'espère, mon ami, que vous voudrez bien m'emprunter quelque argent, dont je n'ai nul besoin aujourd'hui, et que je serai bien aise de retrouver dans un autre moment.» Le soir même il m'envoya deux cents louis.

Mme Dutour me donna un compte exact des frais qu'avoit occasionnés mon enlèvement, et de ceux que nécessitoit mon séjour dans l'hôtel que j'occupois. Le lendemain, dès que la marquise arriva, je la priai d'en vouloir bien recevoir le remboursement. «Beaucoup de femmes, me dit ma belle maîtresse, prétendent qu'entre amans une affaire d'intérêt doit s'oublier; moi, mon ami, je reprends mon argent sans me faire presser, et même je crois devoir me justifier du silence que j'ai gardé sur cet article délicat. Je ne croyois pas que vous pussiez me rendre sitôt les avances que j'avois faites; ainsi, je n'osois vous en parler de peur de vous donner quelque mortification. Cependant je sentois qu'en les taisant j'offensois votre délicatesse; mais enfin j'ai mieux aimé mériter les reproches du chevalier que de m'exposer à chagriner mon ami… Tenez, mon cher Faublas; gardez ce petit meuble: ce sera pour vous un trésor, si je vous suis chère autant que je vous aime.»

C'étoit le portrait du vicomte de Florville. J'adressai à la marquise des remercîmens énergiques; elle partagea d'abord les transports de ma reconnoissance, dont bientôt elle se crut obligée de modérer l'excès. Il ne m'étoit plus permis que de parler, quand on annonça M. de Villartur. Mme de B… fut curieuse de voir cet original. Il partagea son sot hommage entre la marquise et moi, et nous débita la fleurette à sa manière. Dans le cours d'un entretien devenu comique par les inepties dont l'épais financier l'assaisonnoit, nous remarquâmes que ce monsieur croyoit à l'astrologie. Il connoissoit des magiciens, il avoit même vu des vampires, des revenans; il finit par nous dire qu'il amèneroit un de ses amis, à moitié sorcier, qui nous raconteroit nos aventures passées, présentes et futures, quand nous lui aurions fait voir seulement nos mains et notre visage. «Pardieu! s'écria Mme de Verbourg, qui venoit d'entrer, croyez-vous que madame ma fille lui montrera…?» Je marchai si rudement sur le pied de ma chère mère qu'elle ne put achever. La marquise rioit de toutes ses forces. M. de Villartur, enchanté, sortit, en nous disant qu'il amèneroit dès demain l'astrologue.

Je ne vis pas Rosambert ce jour-là. La marquise vint le lendemain, de très bonne heure, et présida à ma toilette, que je fis belle à cause de l'astrologue, aux dépens duquel nous comptions nous amuser. Un peu avant midi arriva M. de Villartur, qui nous cria qu'il amenoit le sorcier. Je pensai tomber à la renverse quand, derrière le financier, j'aperçus le marquis de B… Il vit sa femme, et fut étonné; il reconnut Mlle Duportail, et s'arrêta stupéfait. «Quoi! s'écria-t-il, c'est là Mme du Cange?—Oui», répondit Villartur.

M. de B…, les bras pendans, le regard fixe, la bouche entr'ouverte, sembloit n'avoir pas assez de ses deux petits yeux pour me considérer. «Oh! comme il vous regarde! me dit Villartur; votre physionomie l'a frappé. Voyez comme il travaille déjà!» La marquise, qui conservoit toujours un sang-froid admirable dans les occasions pressantes, la marquise alla à son mari, le prit par le bras, et le tira vers une fenêtre assez près de moi. «Votre amie est plus pressée que vous, continua le financier; mais elle a beau faire, c'est vous qu'il a bien regardée. Votre physionomie l'a frappé, l'a frappé!… Oh! elle l'a frappé!» répétoit-il toujours, en riant d'un gros rire.

Pendant ce temps-là je prêtois une oreille attentive à ce qui se disoit derrière moi; et la marquise, si elle n'avoit pas voulu que je l'entendisse, auroit recommandé à son mari de parler plus bas. «Ne l'ai-je pas deviné, Madame? disoit le marquis. Ah çà, elle est donc enceinte?—Ne vous en êtes-vous pas aperçu? répliqua la marquise.—Moi? tout de suite. Elle n'est pas avancée, la grossesse?… Quatre ou cinq mois, peut-être?—Tout au plus.—Je le vois bien. Comme je vais me venger!—Mais, Monsieur, ne la chagrinez pas.—Oh! je ne casserai pas les vitres.»

M. de Villartur, qui, ayant fini de rire, recommençoit à me parler, m'empêcha d'entendre le reste.

«Savez-vous bien, me dit le marquis en venant à moi, savez-vous bien que je vous trouve un peu changée?—Ah! ah! interrompit Villartur, vous la connoissez donc?—Oui, quand j'ai connu madame, elle étoit encore fille… Ah çà! mais vous vous êtes mariée tout de suite?—Oui, Monsieur.—Et vous voilà déjà veuve!—Hélas! oui.—Tout cela en trois ou quatre mois, c'est bien prompt, au moins!… Il ne faut pas demander si le défunt étoit aimable?… Mais pourquoi donc n'êtes-vous pas en deuil?—Pour des raisons qu'on vous dira, répondit Mme de B…—Moi, je crois que le pauvre mari est déjà oublié.—Pourquoi donc cela, Monsieur?—Parce que le chagrin ne vous a pas empêchée de faire des parties de campagne.—Moi, Monsieur!—Vous direz peut-être que non? Ne vous ai-je pas rencontrée sur le chemin de Versailles, au pont de Sèvres?—Oui,… mais, Monsieur…—Ne parlez pas de cela, Monsieur, lui dit tout bas la marquise; ne voyez-vous pas que vous la mortifiez?—Madame du Cange, reprit le marquis, charmé de l'embarras que j'affectois, savez-vous qu'il n'est pas prudent de monter à cheval dans l'état où vous êtes? Prenez bien garde aux fausses couches.—Monsieur, vous croyez donc que je suis enceinte?—J'en suis sûr. Mais tenez, au carnaval dernier, je me suis aperçu… Gageons que le mariage étoit déjà fait? On le tenoit secret, n'est-il pas vrai?—Mais, Monsieur…—Tout ce que je puis vous dire, ma belle dame, c'est qu'à cette époque il y avoit déjà quelque chose dans vos yeux… Je ne vous ai pas parlé de mes talens pour l'astrologie, parce que j'étudiois, je n'étois pas encore assez fort; mais vous savez comme je suis physionomiste… Eh bien, au carnaval dernier, j'ai remarqué dans votre figure quelque chose qui annonçoit un sang… Demandez à madame, je lui ai dit… D'honneur, j'ai senti le mariage. Quant à la grossesse, je ne pouvois pas tout à fait deviner… Écoutez donc, cela étoit encore bien frais!… Mais aujourd'hui, cela est différent! On ne peut plus s'y méprendre!… Belle dame, votre figure est toujours fort jolie, votre taille charmante,… mais ce visage est un peu fatigué; et puis, voyez-vous ici? Un soupçon d'embonpoint, une nuance d'arrondissement, cela commence à pointer.»

M. de B…, encouragé par les rires que la marquise ne pouvoit étouffer sous son éventail, me demanda qui seroit le parrain du petit poupon. «Sans doute monsieur votre père?» Je tâchai de rougir; et, prenant un ton humilié: «Monsieur, mon père ignore mon mariage…—J'avois donc raison!—Monsieur, et si par hasard vous rencontriez mon père ou mon frère, je vous prie de ne pas leur dire que vous m'avez vue.—Ne craignez rien.—Mais M. de Villartur!—Villartur, ma belle dame, il ne sait pas votre nom de fille, et vos parens ne vous connoissent pas sous votre nom de femme. D'ailleurs, il est discret, Villartur.

—Certainement, interrompit celui-ci. D'abord moi, je ne me mêle jamais de dire ce que je ne sais pas… Oh! çà, Monsieur le marquis, je vous avois amené pour dire la bonne aventure à ces dames: vous en connoissez une, cela empêche-t-il…?—Non, non; vous avez raison, je vais leur dire leur bonne fortune. (Il s'approcha de sa femme.) Allons, Madame, commençons par vous.»

La marquise lui livra sa main, dont il compta les lignes longues, courtes, directes et transversales; ensuite il examina son visage; et, après l'avoir regardée tendrement: «Madame, lui dit-il d'un ton qui annonçoit combien il étoit content de lui, vous avez un mari qui vous amuse beaucoup par ses saillies, et que vous aimez à la folie.—Fort bien, Monsieur, répondit la marquise en retirant sa main; je ne veux pas en savoir davantage, je vois que vous êtes un grand sorcier.

—A vous, belle dame!» Quand il m'eut considéré avec la même attention, il me demanda si mon mari n'avoit pas deux noms? «Il n'en avoit qu'un, Monsieur, il ne s'appeloit que du Cange.—Cela est singulier!—Pourquoi donc, Monsieur?—C'est qu'il paroîtroit que le pauvre défunt a été…—A été quoi, Monsieur?—Ah! vous vous fâcheriez. Comment vous dirai-je cela?… Tenez, belle dame, je vais employer une figure. Il me paroît que le fruit qui est maintenant sur l'arbre de vos amours y a été greffé par… par un nommé Faublas, puisqu'il faut vous le dire.—Monsieur, vous m'insultez!—Oh! qu'elle est drôle quand elle est en colère!» s'écria l'épais financier en riant si fort que tout son corps paroissoit agité de mouvemens convulsifs, et que la poudre de sa perruque tomboit à terre par flocons. «Il paroît même, reprit le marquis, que cela est arrivé dans un boudoir loué chez une marchande de modes, rue…—Monsieur, ce que vous me dites là est fort impertinent.»

Mme de Verbourg, qui venoit de mettre sa belle robe, entra dans ce moment. Elle fut très déconcertée en voyant le marquis de B… Après avoir fait une révérence comique, elle vint à moi; je lui dis tout bas de quoi il s'agissoit. Je ne sais quelle question le marquis faisoit alors à sa femme; mais j'entendis celle-ci lui répondre: «C'est une mère supposée.» Le marquis salua Mme de Verbourg, qu'il regarda beaucoup. «C'est là madame votre mère? Mais je crois,… en vérité, Madame, je crois avoir eu l'honneur de vous voir quelque part?—Cela se peut bien, Monsieur, répondit la Dutour qui perdoit la tête, cela se peut bien; j'y vais quelquefois.—Où cela, Madame?—Ousque vous disiez, Monsieur.—Comment, Madame? est-ce que vous m'avez entendu parler du boudoir? c'étoit une plaisanterie.—Quoi! du boudoir? Quoi que vous me rabâchez donc, Monsieur, avec votre boudoir?—Rien, rien, Madame. Nous ne nous entendons pas.—Ni moi non plus, interrompit Villartur; je ne comprends plus rien à ce qu'ils disent.»

Ma belle maîtresse rioit de tout son cœur, et moi, qui étois las de me contenir, je saisis le moment pour donner un libre cours à ma gaieté.

«Mais, reprit le marquis, voyez donc comme elle rit!… Madame, madame votre fille est un peu folle; prenez garde qu'elle ne fasse une fausse couche.—Une fausse couche! répondit Mme de Verbourg, une fausse couche! elle! pardieu! je voudrois bien voir ça!—Madame, prenez-y garde, vous dis-je; madame votre fille monte à cheval, et cela est dangereux.—Sans doute, interrompit Villartur, on peut tomber; cela m'est arrivé l'autre jour.—Tomber! répondit le marquis, ce n'est pas cela que je crains pour elle.—Eh! pourquoi ne tomberoit-elle pas? je suis bien tombé, moi!—Pourquoi? parce qu'elle monte mieux que vous. Vous n'imagineriez pas comme elle est forte, cette jeune dame-là! Mon ami Villartur, quoique vous soyez bien gros et bien rond, je ne vous conseillerois pas de vous battre avec elle.—Bon! voyons donc ça! s'écria le financier en venant à moi.—Monsieur, lui dis-je, êtes-vous fou?» Il voulut me prendre au corps, je le saisis par le bras droit. «Quoi que c'est donc que cet homme-là qui veut tripoter madame ma fille?» dit la Dutour. Elle empoigna le bras gauche de Villartur. Le lecteur se souvient d'avoir fait tourner en tous sens, dans son enfance, un petit moule de bouton traversé d'une mince allumette. M. de Villartur, mû par une double secousse, fit, comme ce frêle jouet[10], plusieurs tours sur lui-même en chancelant, et finit par tomber sur le parquet. Les domestiques accoururent au bruit. Le financier, aussi honteux que piqué, se releva et sortit sans dire un seul mot. Le marquis le suivit pour le consoler, et Mme de B…, qui donnoit à dîner chez elle, ne tarda pas à me quitter.

[10] Le grand nombre des écoliers appelle cela un toton.


J'étois étonné de n'avoir pas entendu parler du comte depuis la surveille. Il arriva le soir même, un peu avant la nuit fermée. Il me dit en m'embrassant: «Je vous félicite de votre bonheur, mon ami, tout succède à vos vœux, tout est prêt, suivez-moi.—Quoi! tout à l'heure?—A l'instant même. (Je sautai à son cou.)—Mon ami, que de remercîmens ne vous dois-je pas! Mais, Rosambert, racontez-moi…—Je vous dirai tout cela là-bas, ma voiture vous attend; il n'y a pas un moment à perdre, suivez-moi.—Mon ami, je vais donc abandonner la marquise?—Oui, pour revoir Sophie.—Pour revoir Sophie! partons, Rosambert, partons! Attendez, que je prenne le portrait de ma jolie cousine. (Je sonnai la Dutour.) Ma chère, faites préparer le souper. Nous allons, monsieur le comte et moi, descendre un moment dans le jardin.»

Au lieu d'aller au jardin, nous montâmes dans la voiture du comte. «Prends par les boulevards, dit-il à son cocher, ventre à terre jusqu'à la porte Saint-Antoine; de la porte Saint-Antoine à la place Maubert, doucement.» Dès que les stores furent abaissés, Rosambert m'apprit que, depuis notre dernière entrevue, il avoit découvert, retenu et meublé pour moi un petit logement placé si près du couvent de Sophie que, de mes fenêtres, je pourrois voir tout ce qui s'y passeroit. Il m'avertit que Mlle Duportail, devenue depuis peu Mme du Cange, seroit désormais Mme Firmin.

Tout à coup la voiture, qui depuis cinq minutes brûloit le pavé, ne roula plus que très lentement. Rosambert me dit: «Nous voilà déjà près de la Bastille; allons, belle enlevée, cette superbe parure, qui sied si bien à une femme de qualité, ne convient pas du tout à une bourgeoise. Il s'agit de faire une autre toilette. D'abord, ôtons ce brillant chapeau; de ces cheveux flottans faisons, le moins mal que nous le pourrons, un chignon modeste; couvrons ces grosses boucles de la simple baigneuse que voici; à cette robe galante substituons ce petit caraco blanc. Belle dame, mettez ce jupon hardiment: je ne serai pas téméraire; je vous aime beaucoup, mais je vous respecte davantage. Fort bien: allons, couvrez votre sein de ce fichu de mousseline; arrangez ce mantelet noir par-dessus; cachez votre visage sous cette ample thérèse. Voilà qui est fait, et vous êtes encore gentille à croquer! Quant à moi, mon cher Faublas, ce sera encore plus tôt fini. Tenez.» Il ôta son habit, et s'enveloppa d'une grande redingote.

Nous descendîmes à la place Maubert, nous gagnâmes à pied la rue de ***. Arrivés chez mon propriétaire, nous traversâmes une longue cour et un grand jardin au fond duquel je vis un petit pavillon bâti contre un mur mitoyen, qui me parut avoir à peu près dix pieds de hauteur. Je remarquai que des fenêtres de mon premier étage il étoit fort aisé de descendre, à l'aide d'une corde seulement, dans le jardin du voisin. Rosambert me combla de joie en m'apprenant que ce jardin étoit celui du couvent, ensuite il me fit voir qu'en s'occupant de l'utile il n'avoit pas négligé l'agréable. Un forte-piano étoit près de ma fenêtre; on avoit disposé l'instrument de manière qu'en faisant de la musique je pourrois voir tout ce qui se passeroit dans le jardin. Rosambert m'affligea beaucoup lorsqu'en me disant adieu il m'observa que nous serions privés du plaisir de nous voir tant que je resterois caché dans cette maison. Il me fit sentir que la marquise ne manqueroit pas d'aposter des gens qui éclaireroient toutes ses démarches, et que ma retraite seroit bientôt découverte s'il avoit l'imprudence de venir m'y visiter. Nous convînmes que nous nous écririons par la petite poste, et que, de peur de surprise, je lui enverrois mes lettres à l'adresse de M. de Saint-Aubin, l'un de ses intimes amis.

Ceux qui devinent que je ne dormis pas cette nuit se tromperoient beaucoup s'ils n'attribuoient mon insomnie qu'à l'impatience, en même temps pénible et douce, que me causa le voisinage de Sophie. Je songeai à ma chère Adélaïde, qui, depuis près d'un mois, séparée de sa bonne amie, n'avoit pas eu la consolation de voir son frère… Hélas! je songeai au baron, à qui ma fuite devoit causer de mortelles inquiétudes, au baron qui devoit m'accuser d'indifférence et de cruauté… Mais l'amour, l'amour plus fort que la nature étouffa mes remords naissans. Pouvois-je renoncer au bonheur de revoir ma jolie cousine? pouvois-je, en retournant chez un père irrité, exposer mon amante au danger d'une éternelle séparation?

A la pointe du jour j'allai me mettre en sentinelle à ma fenêtre, et je disposai la jalousie de manière que je pusse voir sans être vu. Je devois redouter les regards de Mme Munich, qui, m'ayant admiré autrefois sous mes habits d'amazone, m'auroit peut-être reconnu malgré mon travestissement nouveau. Un corps de logis considérable étoit devant moi, à cinquante pas de distance. Il y avoit là tant de chambres! Où étoit celle de ma Sophie? Mes yeux, sans cesse errans, parcouroient le bâtiment d'un bout à l'autre, et ne savoient où se fixer.

A sept heures du matin je fus obligé de quitter mon poste. Mes hôtes venoient visiter leur nouveau locataire et m'amenoient leur jardinière, qui se chargea du soin de faire le petit ménage de Mme Firmin. Quant à ma cuisine, un cabaretier voisin, qui prenoit orgueilleusement le titre de traiteur, s'engagea, moyennant six francs par jour, à me fournir exactement mes trois repas. M. Fremont, propriétaire du petit pavillon que j'occupois, fut étonné des arrangemens que je prenois pour être toujours seule. Il m'observa galamment qu'une femme jeune et jolie ne devoit point passer ses plus beaux jours dans la retraite, qu'une servante un peu entendue me serviroit mieux que ce traiteur, ne me coûteroit pas davantage, et me feroit une sorte de compagnie. A ces représentations très justes, que Mme Fremont appuyoit de son approbation, je répliquai que, dégoûtée du monde, j'avois choisi un logement isolé dans un quartier solitaire, tout exprès pour y vivre absolument retirée. Mes hôtes me quittèrent, désolés, me dirent-ils, qu'une jeune personne aussi aimable eût pris la violente résolution de s'enterrer ainsi vivante. Cependant la femme du jardinier, ma ménagère, ne finissoit pas son tracas domestique; je la priai de faire ma chambre très succinctement, et de me laisser tranquille.

J'allai m'asseoir derrière ma jalousie dès que je fus seul. Beaucoup de demoiselles vinrent se promener au jardin, Sophie n'étoit pas avec elles. Je les vis courir, danser, s'amuser à ces petits jeux qu'inventa la paisible innocence. Que ces jeunes filles étoient jolies! mais, hélas! Sophie n'étoit pas avec elles. Si je parvenois à les attirer près de mon pavillon, peut-être que ma jolie cousine viendroit se joindre à ses compagnes? Une musique tendre affecte si agréablement un cœur amoureux! Sophie viendroit sans doute… Je la verrois!… Elle reconnoîtroit la voix de son amant! Je me mis à mon forte-piano, et je chantai sur un air ancien ces couplets que m'inspira mon amour:

Jeunes beautés, je vous supplie

De terminer vos jeux si doux:

Venez, venez; et parmi vous

Amenez-moi la plus jolie.

La plus jolie et la plus belle!

Celle-là m'a donné sa foi!

Où la verrai-je? où donc est-elle?

Jeunes beautés, montrez-la-moi.

Montrez-la-moi, ma voix l'appelle;

Mes yeux la cherchent vainement:

Je ne pourrois que foiblement

Vous peindre ma crainte mortelle.

La plus modeste et la plus belle,

Celle-là m'a donné sa foi!

Où la verrai-je? où donc est-elle?

Jeunes beautés, montrez-la-moi.

Je m'accompagnois de mon forte-piano. Aux premiers accords les demoiselles étoient accourues sous mes fenêtres. Je finissois le second couplet, quand je vis s'approcher deux femmes dont le costume m'effraya. L'une des deux étoit vieille; elle gourmanda l'aimable jeunesse, attentive à mes chansons. «Eh! laissons ces enfans s'amuser», dit l'autre. Je crus la reconnoître; elle étoit jeune et jolie. «Voyez, la musique a cessé depuis que nous sommes là! Il semble que notre aspect seul effarouche les plaisirs. Allons-nous-en, ma sœur, laissons ces enfans s'amuser. L'heure de la récréation est si courte! Et puis, elles n'ont pas l'agrément d'entendre cela tous les jours. Ces morceaux ne sont pas ceux que je touche, et d'ailleurs, je ne touche pas, à beaucoup près, aussi bien; laissons ces enfans s'amuser.» Quand les deux dames furent loin, je continuai:

Le doux penchant qui nous entraîne,

Vous aussi, vous l'éprouverez!

Un jour, un jour vous sentirez,

Vous sentirez toute ma peine.

La plus sensible et la plus belle,

Celle-là m'a donné sa foi!

Jeunes beautés, volez près d'elle,

Et daignez lui parler de moi.

Dites-lui que, séparé d'elle,

Je n'ai vécu que pour souffrir;

Dites-lui que je vais mourir

Si je ne la revois fidèle.

La plus aimable et la plus belle,

Celle-là m'a donné sa foi!

Jeunes beautés, volez près d'elle

Et daignez lui parler de moi.

Elles m'écoutoient avec attention, elles m'applaudissoient avec transport; mais, hélas! Sophie, ma Sophie n'étoit pas avec elles. Désespéré de ne la pas voir, je quittai l'instrument. Triste et rêveur, je restois debout derrière ma jalousie; enfin j'aperçus,… je crus entrevoir… une jeune personne se promener seule dans une allée couverte, qui se prolongeoit jusque sous mes fenêtres. Je chantai ce dernier couplet:

Mais dans ce bois quelle est donc celle

Qui se promène en soupirant?

Quand on poursuit son jeune amant,

Ainsi gémit la tourterelle.

Amour me dit: «C'est la plus belle

Qui t'a toujours gardé sa foi.»

Jeunes beautés, volez près d'elle,

Amenez-la, rendez-la-moi.