LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
TOME QUATRIÈME
PARIS, M DCCC LXXXIV
LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
PAR
LOUVET DE COUVRAY
AVEC UNE
PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER
Dessins de Paul Avril
GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXXXIV
LE SOUFFLET
LA
FIN DES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
Hélas! je suis à la Bastille.
J'y passai presque tout l'hiver, quatre mois, quatre mois entiers. On l'a mille fois écrit, cependant je me vois forcé de l'écrire encore[1]: tous les chagrins sont rassemblés dans ce séjour funeste, et de tous les chagrins le plus inconsolable, l'ennui, l'ennui terrible, y veille nuit et jour à côté de l'inquiétude et de la douleur. Je crois que la mort l'habiteroit bientôt seule, s'il étoit possible qu'on empêchât l'espérance d'y pénétrer. O mon roi! le jour où, dans ton équité, tu détruiras ces prisons fatales sera pour ton peuple un jour d'allégresse.
[1] C'étoit au mois de juillet 1788 que je mêlois ainsi mes réclamations à celles de tous les citoyens. Comment deviner alors qu'au mois de juillet 89 la Bastille seroit, en moins de trois heures, emportée d'assaut par mes vaillans compatriotes? Comment deviner les rapides progrès de la Révolution qui devoit nous assurer, avec la liberté individuelle, la liberté publique? Grâces te soient rendues, Dieu de ma patrie! Tu as jeté sur elle un regard libérateur; tu lui as donné précisément ensemble tous les hommes et tous les événemens nécessaires à sa régénération si désirable et si difficile.
Le soleil, qui depuis plus de deux heures peut-être éclairoit le reste du monde, commençoit à peine à paroître pour nous, malheureux prisonniers; à peine un de ses plus foibles rayons, obliquement dirigé, frappoit la première moitié de l'étroite et longue lucarne à regret pratiquée dans l'épaisseur d'un énorme mur. Mes yeux, qui depuis longtemps n'avoient plus de larmes, mes yeux appesantis alloient se fermer pour quelques instans. Pour quelques instans je cessois d'appeler Sophie ou la mort; tout à coup j'entends s'ouvrir ma triple porte, et le gouverneur entre, qui me crie: «Liberté, liberté!» Comment un infortuné, détenu seulement depuis quelques jours dans un des moins affreux cachots de la Bastille, peut-il entendre ce mot-là sans expirer de joie? Comment ai-je pu supporter l'excès de la mienne? Je n'en sais rien; mais ce que je sais bien, c'est que j'allois, tout nu, me jeter hors de mon tombeau, quand on me représenta qu'il falloit au moins prendre le temps de m'habiller. Jamais toilette ne me parut plus longue, et pourtant ne se fit plus vite.
Je mis peu de temps à gagner la première porte. Dès qu'elle s'ouvrit, M. de Belcour[2] accourut vers moi. Avec quel transport j'embrassai mon père! avec quel plaisir il me reçut dans ses bras!
[2] On se souviendra peut-être que le baron de Faublas avoit pris le nom de Belcour dans la retraite où nous nous tenions cachés près de Luxembourg.
Après m'avoir adressé les plus doux reproches, après m'avoir rendu les plus tendres caresses, le baron entendit la question délicate que déjà lui répétoit un époux plein d'inquiétude et d'impatience. «Ta Sophie, me dit-il, je voudrois pouvoir te la rendre, mais une femme charmante qui prend l'intérêt le plus vif à tout ce qui te touche…»
Je crus que le baron parloit de la marquise de B…; un soupir m'échappa. Quiconque se rappellera tout ce que la marquise a fait et souffert pour moi me pardonnera ce soupir. J'ignore si mon père avoit été surpris de l'entendre; mais il se tut quelques instans, et me regarda très attentivement; puis il reprit:
«Cette dame, qui prend un vif intérêt à tout ce qui vous touche, m'a dit…—Vous a dit!… Mon père, vous l'avez vue? vous lui avez parlé?—Oui, mon ami.—Vous lui avez parlé, mon père?—Je lui ai parlé, oui.—Eh bien! n'est-il pas vrai qu'elle est… Mais tout à l'heure vous en faisiez la remarque, elle est vraiment charmante!—J'en conviens.—Et vous croyez, mon père, qu'elle s'intéresse toujours beaucoup…—A vous; oui, je le crois.—Mon père, elle vous a dit?…—Que Mme de Faublas s'étoit vue forcée de quitter son couvent le lendemain du jour où l'on vous y avoit arrêté. Personne n'a pu découvrir en quel endroit Lovzinski l'a cachée.—O chère épouse! oh! dans quel état elle étoit, lorsque les soldats, m'ayant environné, m'accablèrent de leur nombre. Je la vis tomber… évanouie,… mourante. Ah! si ma Sophie n'est plus, tout est fini pour moi.—Éloignez ces idées funestes, mon fils… Sans doute votre femme n'est pas morte, elle vit pour vous aimer: le jour qu'elle quitta son couvent, elle paroissoit bien désolée, bien inquiète, mais on ne craignoit rien pour sa vie.—Vous me rassurez, vous me consolez, nous la retrouverons.—Je le désire vivement, cependant je n'oserois l'assurer. J'ai fait de grandes recherches, nous en ferons encore; mais je vous avoue que je commence à désespérer du succès.—Quoi! mon père, elle vit, je suis libre, et je ne la retrouverois pas! Ah! je la retrouverai, soyez sûr que je la retrouverai.»
Cependant notre voiture avançoit. Déjà sortis des cours de la Bastille, nous touchions à la porte Saint-Antoine, lorsqu'un domestique à cheval, ayant fait signe à notre cocher d'arrêter, me remit une lettre en me disant: «C'est de la part de mon maître, que voici.» Il me montroit un jeune cavalier qui caracoloit en face de notre carrosse, à l'entrée même du boulevard. Malgré le chapeau rond dont le joli garçon tenoit ses yeux presque couverts, je reconnus le vicomte de Florville. Je reconnus l'élégant frac anglais dont il s'étoit paré dans des temps plus heureux pour venir, jusque dans la chambre du chevalier de Faublas, désabuser un amant trop injuste, et une autre fois, pour conduire Mlle Duportail à la petite maison de Saint-Cloud. Je me précipitai à la portière en criant: «C'est elle!» Aussitôt le vicomte m'honora du sourire le plus caressant, me salua de la main, et prit le galop. Enchanté de le revoir et ne pouvant contenir ma joie, je criois toujours: «C'est elle!» Le baron crioit aussi. «Mon ami, vous allez tomber dehors… Vous allez tomber, Monsieur, prenez donc garde!—Mon père, c'est elle!—Qui, elle?—Elle, mon père!… cette femme charmante dont nous parlions tout à l'heure. Regardez.»
J'avois pris ou j'avois cru prendre la main de M. de Belcour; je tirois à moi, et je déchirois sa manchette. «Si vous voulez que je regarde, rangez-vous un peu, me dit-il. Où la voyez-vous donc?—Là-bas, là-bas. Elle est déjà un peu loin; mais vous pouvez encore distinguer son joli cheval et son charmant habit.—Comment! se met-elle en homme quelquefois?—Souvent.—Et elle monte à cheval?—Bien, très bien, avec infiniment de grâce et d'adresse.—Vous êtes mieux instruit que moi, répondit le baron, qui paroissoit avoir un peu d'humeur; je ne savois pas cela.—Mon père, vous permettez que je lise ce qu'elle m'écrit?—Oui, et même tout haut, si cela se peut; vous m'obligerez.»
Je lus tout haut:
Jusqu'à ce que votre malheureux duel soit entièrement oublié, Monsieur, vous ne pouvez pas plus que monsieur votre père, qui a bien fait de garder le nom qu'il avoit pris à Luxembourg, reparoître dans la capitale sous celui de Faublas. Faites-vous appeler le chevalier de Florville, si cela ne vous est pas trop désagréable, et si vous ne trouvez rien de pénible à vous rappeler quelquefois le souvenir d'une amie aux sollicitations de laquelle vous devez enfin votre élargissement.
«Je savois bien qu'elle faisoit des démarches, interrompit le baron; mais elle n'espéroit pas un si prompt succès. Je n'ai reçu que ce matin l'heureuse nouvelle de votre liberté prochaine; encore ne me l'a-t-on mandée que par un écrit d'une main inconnue. Continuez votre lecture, mon ami.»
Ce soir nous pourrons causer ensemble un moment. Ce soir vous recevrez une visite de Mme de Montdésir, et vous ferez ce qu'elle vous dira… Brûlez ce billet.
Le baron me demanda vivement quelle étoit cette Mme de Montdésir; je répondis que je n'en savois rien. «Il y a toujours, me répliqua-t-il avec impatience, il y a toujours quelque chose de bizarre et d'obscur dans tout ce qui vous arrive. Au reste, j'aurai dès ce soir l'explication de tout cela.—Dès ce soir, mon père?—Oui, dès ce soir, nous irons chez elle remercier cette dame…—Nous irons chez elle?… Mais je ne peux pas m'y présenter, moi.—Pourquoi donc?—Parce que son mari…—Son mari? pourroit-il le trouver mauvais? Mais d'ailleurs il est mort.—Son mari? Il est mort?—Eh! oui, il est mort. Vous qui paroissez être si bien instruit de ce qui la regarde, comment ne savez-vous pas cela?—Demandez-moi plutôt comment je le saurois, mon père… Il est mort! j'en suis vraiment fâché. Pauvre marquis de B…! c'est apparemment des suites de sa blessure: j'aurai toujours cela à me reprocher.»
M. de Belcour ne m'entendoit plus, parce que sa voiture venoit de s'arrêter devant un couvent de la rue Croix-des-Petits-Champs, près la place Vendôme. «Vous allez voir votre sœur, me dit le baron.—Ah! ma chère Adélaïde!—Je l'ai mise ici, continua mon père, pour qu'elle fût plus près de nous; tout à l'heure vous remarquerez sans doute avec plaisir que, des fenêtres de l'hôtel où je loge maintenant, vous pourrez apercevoir votre sœur, lorsqu'aux heures de récréation elle se promènera dans le jardin de son couvent. Vous concevez qu'il étoit impossible que je continuasse à demeurer rue de l'Université, et qu'au contraire il m'a fallu prendre un autre quartier que celui du faubourg Saint-Germain. Suivez-moi, mon ami, nous allons emmener Adélaïde, qui ne sera pas fâchée de dîner avec nous.»
Elle vint d'abord au parloir. Comme elle étoit embellie depuis plus de cinq mois que je ne l'avois vue! Que je la trouvai mieux faite encore et mieux formée, plus grande et plus jolie! O fille tout aimable, si je n'avois pas été ton frère, que n'aurois-je pas fait pour être ton amant!
Je tenois sa main, que je mouillai de mes larmes; ses larmes tomboient sur ma main, et mon père nous prodiguoit à tous deux mille douces caresses. Cependant, c'étoit moi qu'il embrassoit le plus souvent. «N'en sois point jalouse, dit-il à ma sœur, qui en fit la remarque avec l'ingénuité qu'on lui connoît, permets qu'aujourd'hui je l'aime un peu plus que je ne te chéris. Depuis plus de six mois peut-être je souffre et je m'inquiète, et ce n'est pas toi, ma chère fille, ce n'est pas toi qui me donnes du chagrin.» Le baron, pour adoucir cette espèce de reproche, me pressa vingt fois sur son sein.
Du couvent nous nous rendîmes, en moins d'une minute, à notre hôtel, où mon père me mit d'abord en possession de l'appartement qu'il m'avoit destiné. Je fus charmé de retrouver le fidèle Jasmin dans mon antichambre; mais je ne pus, sans beaucoup de chagrin, voir dans ma chambre à coucher, très petite, un seul lit très étroit. «Oh! mon père, vous avez logé le chevalier de Faublas comme s'il devoit longtemps encore gémir dans le veuvage; voici la chambre du célibat.» Pour toute réponse, M. de Belcour m'ouvrit une porte voisine. Après avoir traversé plusieurs pièces très vastes, j'entrai dans une fort belle chambre, où se trouvoient deux alcôves et deux lits. Je fis un saut de joie: «Voici le temple de l'hymen. L'amour y ramènera ma femme pour moi; mon père, je n'habiterai cette chambre qu'avec Sophie et l'amour. Jusqu'à ce que ma femme me soit rendue, j'occuperai cet autre appartement si triste; personne n'entrera dans celui-ci, personne: aucune beauté moins digne de ce lieu ne le profanera par sa présence. Et ce boudoir, qu'il est joli! qu'il est galant!… galant et joli sans doute; mais, quand mon amante y sera venue seulement une fois recevoir mes adorations, le boudoir n'existera plus: ce sera vraiment un temple, un sanctuaire; je n'approcherai de l'autel qu'avec un saint respect…»
L'autel, c'étoit un lit de repos: je lui parlois et je le baisois.
Nul autre que moi ne s'en approchera… Ah! ma sœur, n'entrez pas! n'entre pas, ma chère Adélaïde, je t'en prie… L'accès de ce lieu de délices ne doit être permis qu'à ma femme. Oui, ma Sophie, je le jure par toi, jamais mortelle ne pénétrera dans ce sanctuaire où mes hommages t'attendent; oui, je le jure encore, elle y sera seule adorée, la divinité que mes vœux les plus ardens y vont appeler chaque jour.
Quand il faisoit ce double serment, au moins inutile, le chevalier de Florville étoit loin de soupçonner qu'avant la fin de la journée il arriveroit grand scandale en ce lieu si témérairement consacré.
Mon père me fit voir que, du boudoir, on passoit dans un cabinet de toilette, et, du cabinet de toilette, dans un corridor, au bout duquel on trouvoit un escalier dérobé. Ce ne fut pas sans peine qu'on m'arracha de l'appartement de ma femme; M. de Belcour, avant d'avoir pu me déterminer à passer dans le sien, fut obligé de sourire aux propos tendres, et d'admirer les douces caresses dont j'honorois successivement chacun des petits meubles du charmant boudoir.
Ne me demandez pas comment il se fit que plusieurs heures s'écoulèrent sans que j'eusse pu donner seulement un souvenir à Mme de B…, sans que j'eusse trouvé le moment d'interroger encore M. de Belcour sur l'état nouveau de cette veuve qui devoit m'être si chère. Songez qu'Adélaïde me parloit de sa bonne amie; songez que ma sœur pleuroit avec moi l'absence de ma bien-aimée.
Oui, nous pleurions encore lorsque les portes de l'hôtel s'ouvrirent avec fracas. Au bruit d'une voiture qui entroit, mon père courut à la fenêtre; puis il revint à moi: «Mon ami, c'est elle; quoiqu'elle sût très bien que vous étiez ici, je le lui ai fait dire: elle vient apparemment nous demander à dîner.» J'allois me précipiter sur l'escalier, M. de Belcour me retint. «Mon fils, vous ne l'irez pas remercier dans le vestibule; c'est à moi de la recevoir.—Mon père!—Mon ami, restez là; restez avec Adélaïde, je le veux.»
Il descendit et remonta le moment d'après. En vérité, je m'attendois à voir paroître la marquise de B…; ce fut la baronne de Fonrose qui entra. Mon étonnement, déjà très grand, devint extrême lorsque je la vis accompagnée d'une jolie petite brune qui, prompte comme l'éclair, vint tomber dans mes bras. Quand elle m'eut vingt fois serré dans les siens, vingt fois embrassé, vingt fois appelé son cher ami, elle s'aperçut qu'il y avoit là deux personnes qu'elle ne connoissoit pas, et qui, très surprises de son excessive joie, comme de sa vivacité plus excessive encore, la regardoient faire en silence, et sembloient attendre impatiemment qu'elle eût fini. «Pardon, dit-elle à mon père en le saluant, je ne vous avois pas remarqué… Mais ce n'est pas ma faute,… c'est que… c'est qu'il est bon de vous avertir que je suis naturellement un peu prompte»; et sans attendre la réponse de M. de Belcour: «Quelle est cette jeune personne?» me demanda-t-elle en me montrant Adélaïde. Dès que j'eus répondu que c'étoit ma sœur, elle courut l'embrasser en lui disant: «Mademoiselle, je suis bien aise que vous lui soyez parente d'aussi près, car je vous trouve bien jolie.»
Ma chère Adélaïde, extrêmement troublée, ne put répondre un seul mot; mais j'entendis que mon père, à peine revenu de sa première surprise, prioit tout bas Mme de Fonrose de lui dire le nom de cette jeune dame, qu'il trouvoit en effet passablement prompte. La baronne répondit tout haut: «C'est l'une de mes plus intimes amies; je crois vous avoir parlé quelquefois de madame la comtesse de Lignolle.» Mon père adressa la parole à la comtesse: «Il me paroît que mon fils a l'honneur d'être connu de madame?—Beaucoup, Monsieur, dit-elle.—Oui, beaucoup, répétoit la baronne, qui rioit: ils ont fait des charades ensemble.»
Chacun s'étoit assis; la comtesse me faisoit signe de venir me placer à côté d'elle; j'y allois; le baron m'arrêta. «Étourdi que vous êtes!» me dit-il; puis, me présentant Mme de Fonrose: «Recevez, Madame la baronne, les remerciemens de mon fils.—Il faut convenir qu'il m'en doit, répondit-elle: je lui ai promptement ramené une jolie dame pour laquelle il a sans doute quelque amitié.—Mais, reprit-il, ce n'est pas de cela seulement qu'il s'agit.—Vous avez raison; il m'a encore l'obligation de lui avoir fait lier connoissance avec elle. Aussi me suis-je empressée, ce matin, d'aller chercher la comtesse, dès que j'ai su par vous que le chevalier venoit de sortir de sa prison.—Dès que vous l'avez su par moi! mais vous le saviez, j'espère, avant que je vous l'eusse fait dire?—Non.—Comment, non? vous n'avez point fait de démarches pour obtenir la liberté du chevalier?—J'en ai fait, il est vrai.—Ce n'est pas à vous qu'il doit son élargissement?—D'honneur, je ne le crois pas.—Madame, vous m'étonnez, s'écria-t-il avec un peu d'humeur. Pourquoi vous refuser à la reconnoissance du père, quand vous sollicitez celle du fils?—Quand je sollicite celle du fils! Expliquez-vous, Monsieur.—Eh! oui, Madame, vous me faites un mystère de votre heureux succès, tandis que vous n'avez eu rien de plus pressé que d'en instruire le chevalier.—Dites-moi, Monsieur, répliqua-t-elle avec impatience, comment j'ai pu instruire le chevalier, dont je n'ai…?—Comment, Madame? par une lettre que vous lui avez écrite ce matin.—Une lettre!»
Maintenant il étoit clair pour moi que, pendant toute la matinée, il s'étoit fait entre le chevalier de Faublas et son père un long quiproquo. Il étoit clair que celui-ci avoit toujours entendu parler de Mme de Fonrose, tandis que celui-là ne songeoit qu'à Mme de B… Frappé de la chaleur que M. de Belcour mettoit dans son explication avec Mme de Fonrose, je ne pouvois douter qu'il ne fût très amoureux d'elle et un peu jaloux de moi. Je n'avois qu'un mot à dire pour justifier la baronne, mais il ne falloit pas compromettre la marquise et me faire une querelle avec la comtesse. Quel parti prendre? Pendant que je cherchois un expédient capable de concilier tous les intérêts contraires, Adélaïde paroissoit rêveuse, Mme de Lignolle inquiète, Mme de Fonrose impatientée, et le baron continuoit.
«Oui, Madame, une lettre qu'on lui a remise de votre part au moment que nous passions à la porte Saint-Antoine; une lettre dans laquelle il vous plaît de lui donner le nom de Florville.—Le nom de Florville!—Et dans laquelle encore vous lui annoncez pour ce soir la visite de je ne sais quelle dame de Montdésir.—Je suis fort aise que vous m'appreniez ce nom-là. Cependant, Monsieur, je vous l'avoue, j'attends avec quelque impatience que vous vouliez bien finir ce trop long badinage.—Il ne tient qu'à vous, Madame; avouez simplement…—Quoi, Monsieur? toutes les rêveries qui vous passent par la tête?—Avouez simplement, continua-t-il d'un ton piqué, avouez que, patiemment postée à l'entrée du boulevard, vous attendiez un regard du chevalier.—Si monsieur le baron ne s'amuse pas, il a perdu la raison.—Avouez, Madame, il n'y a pas de quoi me fâcher. Tout ce qui pourroit m'étonner un peu, c'est que vous ayez cru nécessaire de vous enfuir à toute bride lorsque j'ai voulu mettre la tête à la portière.—A toute bride? l'expression est excellente.—Au galop, au galop, si vous l'aimez mieux.—Celle-ci n'est pas moins bonne.—Eh! sans doute, s'écria-t-il avec une extrême vivacité, à toute bride ou au galop, pourquoi pas, puisque vous étiez à cheval et en habit de cavalier?—Moi, ce matin, sur le boulevard, à cheval et en habit de cavalier? Moi, Monsieur? songez-vous bien à ce que vous dites? Ah! cela est trop fort!…—Madame, on vous a vue comme je vous vois.—Qui, Monsieur?—Mon fils.—Lui?—Lui-même.—Eh bien, je m'en rapporte à ce qu'il va dire.—Parlez, Chevalier, est-ce moi que vous avez vue?» Je répondis: «Non, Madame.—Comment, non? s'écria M. de Belcour. Ne m'avez-vous pas dit…?—Mon père, nous nous sommes mal entendus. Quand vous comptiez qu'il étoit question de Madame, je vous parlois d'une autre personne.—Et de qui donc?—Dispensez-moi…»
La comtesse, se levant alors avec beaucoup de vivacité, me dit: «Je veux le savoir, moi!» J'affectai de rire en répétant: «Vous voulez le savoir?—Oui, reprit-elle, je veux savoir quelle femme si pressée de vous voir vous guettoit ce matin sur votre passage et vous a écrit.—Vous voulez le savoir?—Oui, Monsieur.—Quoi! sérieusement, continuai-je en jouant l'étonnement, vous voulez que je dise…?—Oh! que vous m'impatientez! Oui, je le veux.—Absolument, Madame?—Eh! oui.—Vous l'exigez?—Je l'exige.—Si je vous obéis, vous ne serez pas fâchée?—Non.—Mais, voyez, Madame; faites bien vos réflexions.—Je perds patience.—Ah çà! mais, du moins, je ne le dirai donc qu'à vous, et tout bas?—Quel supplice!… Non, Monsieur, tout haut et à tout le monde.—Vous le permettez?—Apparemment, puisque je l'ordonne.—Vous l'ordonnez?—Eh! oui, oui, oui, cent fois oui!—Allons, c'est que probablement vous avez quelques raisons?…—Sans doute, j'en ai.—A la bonne heure!… je vais le dire. (Au baron et à la baronne, en montrant la comtesse.) C'étoit madame.—Cela n'est pas vrai, s'écria-t-elle.—Vous croyez donc que je ne vous ai pas reconnue?—Je vous jure que ce n'étoit pas moi.»
Je lui soutins que c'étoit elle; je le lui soutins avec tant d'assurance et un si grand air de vérité que mon père le crut fermement. La baronne elle-même y fut trompée. «Il est vrai, dit-elle à la comtesse, que vous mettez quelquefois des habits d'homme, et que je ne vous ai pas trouvée ce matin chez vous, quand j'ai été vous y chercher. Je vous ai attendue près d'une heure.» Mme de Lignolle, désolée, désolée plus que je ne puis le dire, crioit en vain: «J'étois allée chez ma tante, la marquise d'Armincour; de ma vie je n'ai monté à cheval, je ne savois pas que le chevalier dût aussitôt obtenir sa liberté.» En vain crioit-elle, personne ne paroissoit la croire; et moi, toujours armé d'un imperturbable sang-froid bien propre à redoubler sa vive impatience, je ne cessois de lui répondre tranquillement: «Ah! je vous ai bien reconnue!» Je pense, en vérité, que la comtesse se fût alors jetée par la fenêtre si, cruel au point de lui enlever l'unique amusement dont sa petite fureur pût être un peu calmée, je l'eusse empêchée de me pincer les bras et de me casser son éventail sur les doigts. «Vous vous fâchez, Madame, je l'avois bien dit! voilà ce que je prévoyois quand je résistois. Aussi, pourquoi me forcer de parler?—Quoi! Monsieur, pouvois-je deviner…?—Que je vous nommerois? Ah! voilà ce que c'est! vous ne me pressiez tant qu'afin que je nommasse une autre personne. Comment n'ai-je pas senti cela? J'ai tort en effet, j'ai grand tort! Quelle gaucherie de ma part!» En lui parlant ainsi, j'affectois de baisser la voix, mais en même temps j'avois soin de prononcer assez distinctement pour que chacun m'entendît. Ce dernier coup la mit tout à fait hors d'elle-même; elle m'alloit battre sérieusement, si je ne m'étois enfui.
O ma Sophie! je courus à ton appartement, je courus jusqu'au fond de ton boudoir chercher un asile que je croyois sûr.
Je me trompois: Mme de Lignolle y entra presque en même temps que moi. Trop coupable ou trop étourdi, je ne songeai qu'au plaisir de la voir dans un lieu de délices, où je pouvois si promptement faire succéder aux cruelles fureurs de la colère les douces fureurs de l'amour. Je la pris dans mes bras, et du ton le plus tendre: «Puisque vous m'assurez que ce n'étoit pas vous, lui dis-je, il faut bien que je vous croie; cependant j'aurois gagé toute ma fortune que ce matin Mme de Lignolle m'avoit rencontré près du boulevard. Jolie comtesse, cette erreur de mes yeux, cette erreur dont vous êtes affligée, que prouve-t-elle? rien autre chose, assurément, sinon qu'en tout temps préoccupé de votre souvenir, l'amant qui vous adore vous voit partout.—Eh bien, voilà une bonne raison, répondit la comtesse aussitôt apaisée; que ne la disiez-vous plus tôt, je ne me serois pas mise en colère.» Elle m'embrassa.
De mes deux sermens, l'un étoit déjà complètement oublié, puisque Mme de Lignolle restoit dans le boudoir où je l'avois laissée trop facilement entrer. L'autre, j'en fais en toute humilité l'aveu pénible, l'autre, qu'on ne regardera pas comme le moins essentiel, j'allois aussi peu religieusement et peut-être aussi vite le violer, si Mme de Fonrose ne fût tout à coup arrivée pour empêcher que le même instant ne me vît souillé d'un double parjure… Hélas!
«Allons, enfans, dit-elle en ouvrant la porte, que voulez-vous donc faire là? Vous êtes aussi trop étourdis. Le baron se fâche, il ne veut pas que sa fille dîne avec vous. En conscience, a-t-il tort? Allons, revenez avec moi, rentrons.—Voilà, répondit la comtesse, un joli boudoir. Nous y reviendrons, Monsieur de Faublas, Duportail, de Flourvac, de Florville: car vous êtes le jeune homme aux cinquante noms.—Comtesse, vous savez donc tout cela?—Et bien autre chose encore; nous aurons quelque dispute ensemble, je vous en avertis.»
Je fermai l'appartement de ma femme. La comtesse saisit son temps pour me prendre la clef, qu'elle mit dans sa poche. «Vous en avez sans doute une autre, me dit-elle; moi, j'ai besoin de celle-ci.»
Quand ces dames rentrèrent dans le salon, mon père n'y étoit plus. Je courus le rejoindre sur l'escalier, qu'il descendoit avec Adélaïde. Ma chère sœur avoit les larmes aux yeux. «Voilà une dame qui nous fait bien du mal, mon frère. C'est sans doute à cause d'elle que nous ne dînons point ensemble; elle est trop familière et trop vive, cette dame; défiez-vous-en. Tenez, mon frère, je n'aime pas les femmes qui montent à cheval. N'allez pas mettre encore un habit d'amazone pour celle-là, et vous battre avec son mari. Trouveriez-vous donc quelque plaisir à faire du mal à un honnête homme, et à retourner à la Bastille? Mon frère, n'aimez pas cette dame; oh! je vous en prie, ne l'aimez pas. Songez à ma bonne amie; ma bonne amie reviendra; elle vous aime bien, ma bonne amie, et, je vous le dis, cette comtesse lui causeroit autant de chagrin que cette autre marquise qui la faisoit tant pleurer.»
Ainsi, ma chère Adélaïde me donnoit, sans prétention comme sans finesse, d'excellentes leçons. Mais le moyen de goûter sa morale, à présent que la comtesse m'attend là-haut? Le moyen d'entendre la raison, quand le plaisir est là? Un jour viendra, mon aimable sœur, un jour viendra que vous-même, instruite par les passions, vous ne pourrez, sans de grands combats, donner l'exemple avec le précepte. En attendant, prêcheuse innocente, vous perdez vos bonnes paroles; je ne suis touché que de votre douleur, et, pendant que mon père vous reconduit, je vole embrasser ma maîtresse.
M'ama 'l secondo mio, dit Mme de Fonrose, qui me voyoit faire. Amo 'l primo mio, reprit-elle pendant que Mme de Lignolle me rendoit mon baiser. Mais, après s'être précipitamment jetée entre nous, elle ajouta: «Doucement, chers enfans, je suis désolée de séparer les deux jolies personnes! cependant, il faut que vous gardiez pour un autre moment la fin de l'heureuse charade.»
A l'application presque aussi heureuse que la baronne en faisoit, je vis bien que la comtesse n'avoit point de secrets pour elle.
Placé entre deux jolies femmes, dont l'une applaudissoit aux tendresses que me prodiguoit l'autre, je devois trouver le temps bien rapide en son cours. Il est vrai que, lorsque mon père revint, je le croyois à peine sorti. Monsieur le baron prit avec la comtesse un ton froidement poli; mais, grâce à Mme de Fonrose, le dîner s'égaya. Chaque saillie de M. de Belcour lui valoit un sourire de la baronne, et M. de Belcour paroissoit beaucoup aimer ce sourire. Plus sensible pourtant au plaisir de me revoir à sa table, le baron, souvent et longtemps, reposa sur moi ses regards satisfaits. Souvent il parla d'Adélaïde, et, chaque fois qu'il en parla, le regret de son absence lui coûta plus d'un soupir. Oui, pendant ce dîner trop court, oui, mon père, et je m'en souviendrai toute ma vie, je n'eus besoin que d'une attention légère pour discerner que votre maîtresse pouvoit un instant vous distraire, mais que toujours vous vous attendrissiez pour votre fille, mais que vous étiez heureux par votre fils. Oui, mon père, je ne vous observai qu'un moment, et mon cœur sentit que, malgré les séductions de cet autre amour si puissant, si tyrannique, le seul amour paternel vous donnoit en ce moment les plaisirs que vous vouliez cacher et la joie qu'il vous étoit si doux de laisser paroître.
Un ami commun vint la partager; le vicomte de Valbrun, tout à l'heure instruit de mon élargissement, accouroit m'en féliciter. Il me parut que Mme de Fonrose eût désiré qu'il se fût moins pressé. M. de Valbrun prit avec elle le ton orgueilleusement modeste qui semble appartenir à l'amant prédécesseur, et je vis au contraire M. de Belcour affecter les airs supérieurs d'un rival préféré. «Oui, c'est une affaire arrangée, me dit tout bas le vicomte, qui s'aperçut que j'observois curieusement chaque acteur de cette scène pour moi nouvelle, c'est une affaire arrangée, je ne suis plus rien chez la baronne. Hélas! poursuivit-il en riant, j'ai moi-même fait tous mes malheurs. Instruit par moi de votre détention, le baron revient à Paris, je le présente à la baronne, et tout d'un coup l'ingrat me l'enlève. Trop heureux encore si monsieur son fils veut bien me laisser tranquille possesseur de cette petite Justine qui seule occupe en ce moment-ci mon désœuvrement.—Monsieur son fils ne troublera pas vos amours, soyez-en sûr, Vicomte.—Je ne m'y fie pas trop; jurez par Sophie.—De tout mon cœur! je le jure.»
Ce jour n'étoit pas pour moi le jour des sermens heureux: bientôt on saura que je devois encore violer celui-ci.
«Messieurs, comptez-vous finir? dit Mme de Lignolle, impatientée de nous voir parler bas. De qui donc vous entretenez-vous avec tant de mystère? de Mme de Montdésir?—Mme de Montdésir! répéta le vicomte.—C'est, reprit la comtesse d'un ton de dépit mêlé d'ironie, c'est une belle inconnue qui doit faire ce soir une visite à M. le chevalier; ce matin elle l'a prévenu par un billet doux.» M. de Valbrun, d'un air étonné, répéta encore les derniers mots de la comtesse: «Un billet doux!—Oui, répondit-elle; priez monsieur de vous le montrer, vous verrez que c'est très intéressant.—Ah! Chevalier, faites-moi ce plaisir-là.»
Je ne fis aucune difficulté de confier à M. de Valbrun la lettre de la marquise. Il la lut plusieurs fois avec une attention qui me parut mêlée d'inquiétude, puis il me la rendit sans se permettre la moindre réflexion. Mais, un instant après, quand nous sortîmes de table, il me tira sans affectation dans l'embrasure d'une fenêtre. «Cette lettre, me dit-il, je devine de qui elle vient.—Vicomte, vous avez très bien fait de n'en rien dire.—Ah! soyez tranquille. Quant à Mme de Montdésir, c'est Mme de B… qui…» J'interrompis M. de Valbrun. «Je le crois comme vous: c'est la marquise, c'est elle assurément.» Le vicomte reprit: «Pendant votre détention, qui auroit pu durer très longtemps, Justine m'a dit cent fois que Mme de B… ne cessoit de travailler à votre liberté. Elle a peut-être quelque chose de très intéressant à vous apprendre.—Comme vous dites, Vicomte, et c'est là sans doute le motif de la visite qu'elle me rendra ce soir.—Chevalier, je ne suis pas fâché qu'elle vienne chez vous, puisque cette démarche peut vous être utile; mais, du moins, soyez sage, songez à Mme de Lignolle, songez à Sophie, n'allez pas…»
La comtesse, qui ne me perdoit pas de vue un moment, vint alors nous joindre, et mit fin à cette conversation, dans laquelle le vicomte et moi nous avions compris, chacun de diverse manière, plusieurs mots susceptibles de plusieurs interprétations. Oui, Lecteur, je vous en demande pardon, c'étoit encore un quiproquo.
Cependant la baronne parloit d'aller à l'Opéra. M. de Belcour, dès qu'il sut que la comtesse n'y accompagnoit point Mme de Fonrose, déclara qu'il ne sortiroit pas de chez lui. Celle-ci tenta complaisamment tous les moyens de l'écarter, et, désolée de le trouver inébranlable, finit par dire qu'elle resteroit aussi; d'un autre côté, la comtesse, inquiète, m'assuroit tout bas qu'elle ne me quitteroit pas de la soirée. «Je serai, disoit-elle d'une voix altérée, charmée de connoître cette Mme de Montdésir si prompte à vous donner des rendez-vous.» Puis, avec beaucoup de douceur, elle ajouta: «N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me dire en particulier?» J'avoue que la jalousie de Mme de Lignolle et sa tendre vivacité me jetoient dans une perplexité fort étrange. Sans doute je me livrois avec transport à l'espoir charmant que me donnoit cette question si polie: N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me dire en particulier? mais aussi, flatté d'une espérance plus douce encore, persuadé que, sous un nom supposé, Mme de B… dans un quart d'heure peut-être seroit dans l'appartement du chevalier de Florville, je me demandois quel intérêt si pressant la ramenoit chez moi si vite, et quelquefois j'osois me dire que l'amour, justement offensé des résolutions violentes qu'elle avoit prises à ce fatal village d'Hollrisse, mettroit sa gloire à me la rendre ici plus foible que jamais. Or, chacun sent dans quel embarras se trouvoit le chevalier de Faublas; brûlant du désir de remercier le plus tôt et le mieux possible la bienfaitrice chérie à laquelle il devoit plus d'une espèce de reconnoissance, mais pas à pas suivi d'un empressé disciple, qui sembloit impatiemment attendre la leçon que son maître eût été bien fâché de lui refuser. Que chacun plaigne donc un malheureux jeune homme obligé d'abord d'écarter de chez lui la jolie comtesse pour y introduire la belle marquise, et ensuite réduit à la dure nécessité de renvoyer sa première maîtresse pour recevoir sa première écolière; qu'en ce moment critique on craigne surtout qu'il ne fasse quelque sottise! Eh! qui n'eût pas, dans une occasion aussi difficile, perdu la tête comme moi?
Je pris un parti que je croyois bon; je saisis, pour m'échapper du salon, un instant où la comtesse causoit avec la baronne; je courus à mon appartement; j'appelai mon domestique. «Écoute, Jasmin, va te mettre en sentinelle à la porte de la rue; une dame viendra bientôt, qui demandera le chevalier de Florville; tu la prieras de te suivre, tu l'en prieras bien poliment, mon ami, car c'est une grande dame; à la faveur de la nuit, vous passerez sans que le suisse vous voie; vous traverserez la cour, et vous monterez par l'escalier dérobé; cette dame voudra bien attendre dans mon appartement; tu l'y laisseras sans lumière, parce qu'il ne faut pas que, des fenêtres du baron, on puisse s'apercevoir qu'il y a quelqu'un chez moi. Tu m'entends bien?—Oui, Monsieur le chevalier.—Attends donc, ce n'est pas tout: au lieu de venir m'avertir chez le baron, tu descendras dans la cour, et tu joueras sur ton méchant violon cet air que tu écorches si bien: Tandis que tout sommeille. Quand tu croiras que j'ai dû t'entendre, tu remonteras ici, où tu attendras mes derniers ordres. As-tu bien compris tout cela?—Oui, Monsieur.—Tu ne veux pas que je répète?—Non, Monsieur, et vous allez être obéi de point en point. Oh! que je suis aise de vous revoir! oh! je le disois bien, que, quand mon jeune maître seroit de retour, l'amour et les plaisirs repasseroient dans mon antichambre.—Tu oubliois les petits profits, Jasmin. Tiens, prends cela, car j'aime les gens qui ont de l'intelligence.»
Je n'avois quitté la comtesse qu'une minute, et déjà pourtant elle demandoit qu'un domestique allât voir où je pouvois être. Il y avoit une bonne heure que j'attendois près d'elle le signal convenu, quand Jasmin le donna. Mon bon Jasmin racloit comme un ménétrier de la foire; mais c'est ici surtout que vous admirerez l'empire de mon imagination sur mes sens: aux premiers crincrins du violon criard, je crus entendre, sous les doigts de mon laquais, résonner la harpe du roi-prophète, ou, vous l'aimerez mieux peut-être, la lyre d'Amphion. Jamais notre Amphion moderne, Viotti, dans ses plus beaux jours, ne tirera de son instrument des sons plus enchanteurs.
Heureusement l'enthousiasme ne me transporta pas au point de me faire oublier l'heureux moment qui m'étoit annoncé. Je me penchai à l'oreille de la comtesse, et d'un air empressé: «Quand donc permettrez-vous que je vous entretienne sans témoins?—Le plus tôt possible, répondit-elle naïvement, il ne s'agit que de trouver un moyen de nous échapper. J'y vais rêver; tâchez aussi d'imaginer quelque expédient… Mais, tenez,… oui, oui, laissez-moi faire. Monsieur, dit-elle à mon père, la baronne m'a dit que vous aimiez le trictrac?—Oui, Madame.—J'y suis passablement forte, Monsieur.—Voulez-vous en faire une partie, Madame?—Volontiers.»
Qui demeura très étonné? ce fut moi. Jouer avec mon père, quand il s'agissoit de me donner un tête-à-tête! Cela me paroissoit une gaucherie, une gaucherie dont je me consolai par réflexion: car, si l'amant de la comtesse en devoit souffrir, l'ami de la marquise en pourroit profiter. Oui, je croyois que j'allois m'évader sans que Mme de Lignolle elle-même y prît garde. Mais je me trompois, la petite personne avoit les yeux ouverts sur moi; elle m'appela près d'elle, me força de m'asseoir, et ne me permit, sous aucun prétexte, de quitter ma place.
Il y avoit une demi-heure que cela duroit, je commençois à m'ennuyer fort, et la marquise apparemment s'ennuyoit aussi, puisque Jasmin recommença son solo. Mon cher confident craignoit peut-être que je ne l'eusse pas d'abord entendu, car cette fois il faisoit un tapage d'enfer. On conçoit combien ce pressant carillon devoit augmenter mon impatience; je me sentois comme piqué de cent mille épingles, et voyez quelle ingratitude! la lyre d'Amphion ne me sembloit plus qu'une cornemuse. Le baron, qui dans ce moment faisoit une école, ne trouva pas non plus cette musique fort mélodieuse; il courut à la fenêtre, qu'il ouvrit, et demanda quel étoit le maudit racleur qui lui écorchoit ainsi les oreilles. «C'est moi, répondit aussitôt Jasmin, sensible au compliment; c'est moi.—Ayez la complaisance de ne pas m'étourdir ainsi», lui dit le baron. Et moi, bon fils, par égard pour mon père qui s'enrhumoit et s'époumonnoit à la fenêtre, je criai de toutes mes forces: «Finissez, Jasmin; vous faites un bruit! on vous entend dans le salon comme si vous y étiez: finissez… tout à l'heure,… tout à l'heure, entendez-vous?—Oui, oui, Monsieur; voilà qui est dit. Je vous entends à merveille.»
Touché de mon attention, le baron se remit au jeu d'un air satisfait; l'étourdie comtesse perdit bientôt ses avantages et la partie. Un mal de tête tout à coup survenu lui fournit le prétexte de refuser sa revanche, qu'elle pria la baronne de prendre pour elle. La comtesse, aussitôt que Mme de Fonrose se fut mise à sa place, me joignit dans un coin du salon, et me demanda tout bas si l'escalier étoit éclairé. «—Oui, ma jolie petite élève.—En ce cas, partez, je vous suis.—Tout de suite?—Oui, mon cher ami.—Quelle imprudence! Gardez-vous-en bien.—Parce que?—Parce qu'il est impossible que nous quittions la compagnie tous deux en même temps.—Bon!—Impossible: cela seroit remarqué, vous vous perdriez. Je vais monter, on pourra me croire occupé chez moi, et dans une bonne demi-heure…—Une demi-heure? Ah! c'est trop long.—Il le faut absolument.—Quoi! je vais me morfondre ici une demi-heure?—Le temps ne me paroîtra pas plus court qu'à vous, jolie comtesse; mais, en vérité, faire autrement ce seroit nous conduire comme deux enfans. Voyez, le baron s'est déjà retourné plusieurs fois; il nous observe, il s'inquiète.—Le baron! le baron! est-ce que nos affaires le regardent?—Il croit pouvoir se mêler des miennes parce que je suis son fils. Que voulez-vous? presque tous les pères et mères ont cette ridicule prétention-là.»
Jasmin n'osoit plus jouer du violon, mais je l'entendois, comme un chanteur françois, brailler à tue-tête: Tandis que tout sommeille.
«Ma charmante amie, je pars. Je vous attends dans ma chambre à coucher.—Non pas! dans le boudoir.—Pourquoi?—Parce qu'il est plus joli, plus commode…—Cependant…—Dans le boudoir, Monsieur; je veux que ce soit dans le boudoir.—Mais…—Je le veux.—Il faut donc vous obéir. Ah çà! gardez-vous bien de venir avant une demi-heure.—Oui.—Vous me le promettez?—Oui, oui, oui!»
Je m'élançai comme un trait: «Jasmin, sors d'ici, ferme les portes, et va-t'en au bas de l'escalier dérobé attendre cette dame, qui ne tardera pas à redescendre. Tu l'as amenée sans qu'on la vît?—Oui, Monsieur.—Tu la reconduiras avec les mêmes précautions. Où est-elle?—Ah! Monsieur, que vous êtes heureux! la jolie femme!—Dis donc où elle est.—Monsieur, nous sommes entrés dans le cabinet de toilette…—Après?—Vous ne me donnez pas le temps, Monsieur! Elle a vu le boudoir, et n'a pas voulu aller plus loin. Je l'ai laissée sans lumière, comme vous me l'avez dit.—Bon! éteins encore celle-ci, je n'en ai plus besoin; va-t'en et ferme les portes sur toi.»
Ferme les portes sur toi! La belle précaution! étourdi! ne m'être pas souvenu que la comtesse s'étoit emparée de ma seconde clef.
Plein d'une sécurité fatale, je traversai l'appartement de ma femme aussi vite que me le permit la profonde obscurité qui m'environnoit, et j'entrai dans l'heureux boudoir: «Chère maman, tendre amie, c'est donc ici que vous êtes! Le chevalier de Florville a donc le bonheur de vous posséder chez lui!» D'une voix étouffée elle répondit: «Oui.—Que je vous dois de tendresse et de reconnoissance! que je vous aime! que je vous remercie!»
Tout en lui parlant, je la cherchois; deux bras officieux que je rencontrai m'attirèrent; je fus pressé sur un sein doucement agité; une bouche empressée vint chercher la mienne et me rendit ardemment mes ardens baisers. Aussitôt j'osai davantage; loin de m'opposer la moindre résistance, ma belle amie, plus que foible, ne parut attentive qu'à précipiter le succès de mes rapides entreprises. Le lit de repos entraîna sa chute et la mienne; quelques minutes virent plusieurs fois sa défaite et plusieurs fois mon triomphe.
Malheur à qui l'ignore! il y a pour l'homme favorisé d'une imagination brûlante, il y a dans la vie des momens où le sentiment du bonheur, devenu trop vif, absorbe tout autre sentiment; des momens où l'âme, avide d'un objet unique, égarée par le poignant désir de sa possession, le crée, et se l'approprie jusque dans un objet étranger. Le prestige est alors si tout-puissant qu'aucune faculté ne peut plus, pour le détruire, exercer son empire particulier; alors la mémoire ne sait plus se ressouvenir, ni l'esprit réfléchir, ni le jugement comparer. Malheur à qui l'ignore! Cependant, comme on va bientôt le voir, j'eus quelques regrets d'être tombé dans cette extase-là.
«Grands dieux! j'entends du bruit, ma chère maman, sauvez-vous.» Comment se seroit-elle sauvée? Elle se trouvoit sans lumière dans un appartement inconnu, dont les détours m'étoient à moi-même peu familiers. Je voulus favoriser sa fuite, et, la prenant par la main, je tâchai de trouver la porte du cabinet de toilette; je n'en eus pas le temps, l'autre porte du boudoir s'ouvrit trop tôt. Trop favorisée du hasard et de l'amour, qui guidoient dans les ténèbres sa marche rapide, Mme de Lignolle atteignit le couple amant que son approche épouvantoit. «Enfin, c'est vous, mon ami!» dit-elle en baisant une main qu'elle venoit de saisir; et ce n'étoit pas ma main qu'elle baisoit. La marquise, tout à coup retenue, n'osoit plus faire un mouvement; et moi, qui concevois sa crainte et son embarras mortels, je me hâtai de me jeter entre elle et Mme de Lignolle, et par conséquent de couvrir de mon corps celui dont la comtesse tenoit captif un membre essentiel, qu'elle continuoit de caresser tendrement. «C'est vous, mon ami?» répéta-t-elle. Forcé de lui répondre, je fus, dans mon trouble extrême, assez injuste pour lui faire un crime d'avoir avancé l'instant du rendez-vous. «Pourriez-vous trouver que je suis trop tôt venue? me répondit-elle. J'ai vu le baron très occupé de sa partie, je n'ai pu maîtriser mon impatience, j'ai profité du moment pour m'esquiver.—Et vous avez eu tort, Madame. Il ne falloit pas vous presser, il falloit attendre; je vous en avois priée, vous me l'aviez promis. Mon père va s'apercevoir de votre évasion, mon père va venir…»
Hélas! je ne croyois pas si bien dire: il accouroit dans le moment même. Un cri d'effroi m'échappa: «Ma chère maman, vous êtes perdue!» Le baron, armé d'une bougie fatale, s'arrêta dans l'embrasure de la porte, et quelle scène il éclaira! D'abord lui-même, qui comptoit ne trouver qu'une femme avec son fils, ne fut pas médiocrement étonné d'en voir deux qui se tenoient amicalement par la main. Mme de Lignolle ensuite, Mme de Lignolle, également indignée, honteuse et surprise, montroit assez sur son visage, où se peignoient les combats de plusieurs passions contraires, qu'elle ne pouvoit ni me pardonner l'infidélité que sans doute je venois de lui faire, ni se pardonner à elle-même les sottes caresses dont, il n'y a qu'un instant, elle accabloit sa rivale, sa rivale, qui, toute droite, plantée contre la muraille, ne donnoit pas signe de vie. Mais vous jugez que, des quatre acteurs de cette étrange scène, je ne fus pas le moins stupéfait, lorsqu'un coup d'œil, furtivement jeté sur l'infortunée statue, m'eut fait reconnoître… Je la regardai trois fois encore avant de me persuader que mes sens eussent pu m'égarer à ce point!… Cette femme, dans les bras de laquelle j'avois cru posséder la plus belle des femmes, ce n'étoit qu'une brunette passablement gentille! celle en qui tout à l'heure j'idolâtrois Mme de B…, ce n'étoit que Justine!
Beauté, présent des cieux, fille de la nature et reine de cet univers, souffre qu'un de tes sujets, respectueux, mais sincère, te soumette une réflexion que tes enthousiastes adorateurs appelleront peut-être un blasphème. Puisqu'il est vrai que, tantôt exaltée par les amours, et tantôt par les dégoûts flétrie, l'imagination, toujours active et toujours inconstante, peut, à chaque instant, et dans un instant cent fois, à son gré, te créer et t'anéantir, dis-moi, qu'es-tu donc en toi-même? où donc est ton plus grand charme? où réside ta véritable puissance?
Cette femme dans les bras de laquelle j'avois cru posséder la plus belle des femmes, ce n'étoit qu'une brunette passablement gentille! celle en qui, tout à l'heure, j'idolâtrois Mme de B…, ce n'étoit que Justine!
Attendez cependant: c'étoit peut-être quelque chose de mieux que Justine. Cette jolie chaussure, cette robe élégante et riche, ce superbe chapeau surmonté d'une ondoyante aigrette, mille autres pompeux atours, ce rouge surtout, ce rouge de qualité, qui jamais ne colora des joues roturières, qu'est-ce que tout cela, je vous prie? Assurément rien de ce brillant attirail n'appartient ni à la femme de chambre de Mme de B…, ni même à la prêtresse de la petite maison du vicomte. O Madame de Montdésir! voyez mon embarras et prenez-en pitié: est-ce sous un nom récemment véritable que vous vous êtes présentée chez moi? Avez-vous, aux dépens de quelque dupe, acquis le noble de qui le précède et dont je m'enorgueillis pour vous? Mais doucement, la peau du lion n'est pas si bien revêtue qu'on ne puisse encore entrevoir un petit bout de l'oreille délatrice. Dans votre parure de femme de cour, il y a je ne sais quelle indécence aussi trop affectée qui trahit la fillette… Allons, tout bien examiné, ce n'étoit que Justine.
Elle s'en aperçut aussi, la maligne comtesse, qui d'un regard méprisant parcouroit de la tête aux pieds son indigne rivale. «Madame est apparemment Mme de Montdésir?» lui dit-elle. Justine, qui venoit de se remettre, paya d'effronterie et répondit d'un petit ton moqueur: «A vous servir, Madame.—Madame est peut-être mariée? reprit la comtesse.—Oh! tout ce qu'il y a de plus mariée, Madame.—Que fait le mari de madame?—Hélas! tout ce qu'il peut. Et le vôtre, Madame?—Rien, répliqua la comtesse avec humeur. Vous êtes bien hardie de m'interroger; répondez seulement aux questions dont on veut bien vous honorer. Je vous demande ce que fait votre mari; quel est son état, son métier, ce qu'il est, enfin?—Ce qu'il est?… Mais il est… ce qu'apparemment le vôtre est aussi, Madame.»
J'avoue qu'ici j'eus avec Mme de Lignolle un tort nouveau. Cette saillie de Justine étoit amusante sans doute, mais je ne devois pas en rire aux éclats devant la comtesse, comme je le fis. Il est vrai, puisque je suis en train de tout dire, il est vrai que l'impatiente petite personne me punit rigoureusement: elle me donna… Oui, je crois que c'est un soufflet qu'elle me donna.
On devine que mon père ne resta pas paisible spectateur d'une scène aussi scandaleuse; mais il n'est pas superflu de conter comment il y mit fin, comment il vengea mon affront. Au bruit de la sonnette vigoureusement tirée, accourut un domestique à qui M. de Belcour ordonna d'éclairer Mme de Montdésir jusqu'à la porte de la rue. Puis il adressa la parole à la comtesse: «Madame, j'ai peut-être trois fois votre âge, je suis père, et vous êtes chez moi. Je me vois donc obligé de vous dire sans détour ce que je pense de votre conduite: elle est tellement inconsidérée, et vous devez, Madame, me remercier de ce que, par un reste de ménagement, je ne me sers pas d'une expression plus forte, elle est tellement inconsidérée que je ne vois d'excuse pour vous que dans votre extrême jeunesse. Si mon fils a des maîtresses, Madame, ce n'est point ici qu'il peut les recevoir; et toute femme qui conservera quelque idée des bienséances ne choisira jamais, pour donner des rendez-vous au chevalier, la maison de son père et l'appartement de sa jeune épouse. Enfin, Madame, une femme bien élevée, une femme de qualité surtout, se gardera bien de traiter son amant, fût-il véritablement très coupable et fût-elle seule avec lui, comme vous n'avez pas craint de traiter le vôtre en ma présence même.»
Mme de Lignolle demeura quelque temps interdite; le baron continua d'un ton moins sévère: «Toutes les fois que madame la comtesse, seulement l'amie de M. de Belcour et du chevalier de Florville, voudra bien faire quelques visites à l'un et à l'autre à la fois, elle les honorera tous deux également; mais aujourd'hui vous retenir plus longtemps, Madame, ce seroit, je pense, abuser de l'embarras de votre situation… Mon fils, allez au salon; dites à la baronne que madame la comtesse, qui veut s'en aller tout à l'heure, la prie de la reconduire chez elle et l'attend dans sa voiture… Madame, permettez-moi de vous accompagner jusqu'en bas.» La comtesse, si furieuse qu'elle en perdoit la raison, repoussa la main de mon père et lui dit: «Non, Monsieur, je descendrai bien toute seule. Vous me renvoyez de chez vous, ajouta-t-elle de ce ton impérieux que je lui avois vu prendre avec son mari, mais souvenez-vous-en! venez chez moi quelque jour! venez-y, vous verrez!»
Je n'entendis pas ce que M. de Belcour répondit à cette menace qui dut l'étonner. Jaloux de réparer du moins par ma docilité les étourderies dont je me sentois coupable, jaloux d'apaiser mon père justement irrité, je m'acquittois déjà de sa commission auprès de la baronne, qui, surprise du brusque départ de la comtesse, m'en demanda la cause. Je protestai que Mme de Lignolle lui raconteroit mieux que moi, dans tous ses détails, le malheureux événement qui me privoit si tôt du bonheur de la voir. Mme de Fonrose prit la main du vicomte et descendit; je l'accompagnai jusque dans le vestibule. De là j'entendis l'impatiente comtesse, pour toute réponse, lui crier sans relâche: «Ah! le perfide! ah! l'ingrat!»
Mon père, resté seul avec moi, remonta dans l'appartement de Sophie, où je le suivis. Il s'arrêta devant la porte du boudoir: «Ce matin nulle mortelle ne devoit pénétrer jusque-là, me dit-il, et ce soir deux femmes y sont entrées! Celle que je ne connois point, ce n'est pas grand'chose, je crois; mais l'autre, cette Mme de Lignolle! elle m'épouvante! une femme de cet âge! un enfant! déjà si entreprenante, si peu réservée, si hardie! pourquoi faut-il que, pour votre malheur, elle ait un rang, de l'esprit et de la figure? Mon ami, cette Mme de Lignolle m'épouvante! je n'en ai pas vu de plus folle, de plus imprudente, de plus emportée! Craignez-la; vous êtes vous-même trop étourdi, trop vif, elle peut vous mener loin. Voyez comme pendant plusieurs heures elle a déjà su vous faire oublier celle dont je vous ai vu toute la matinée pleurer l'absence! Quoi! les infortunes de Sophie et son sort incertain ne peuvent-ils vous occuper assez? Faut-il absolument que plusieurs objets exercent à la fois l'activité de votre âme et l'inconstance de vos sens? Ne serez-vous jamais sage? L'adversité ne vous a-t-elle encore donné que de trop foibles leçons? Et votre femme, si charmante, si malheureusement séduite, si respectable, j'ose le dire, jusque dans ses foiblesses; votre intéressante femme, si digne d'un fidèle amant, n'aura-t-elle jamais que le plus volage des époux? Ah! Faublas, Faublas!»
Le baron vit couler mes larmes, et me quitta sans ajouter un mot de consolation. Que le reste de la soirée s'écoula lentement! Et, quand le moment de me coucher fut venu, qu'il me parut pénible d'occuper, tout près de l'appartement aux deux grands lits, la chambre qui n'avoit qu'un lit très étroit! Cependant il faut convenir que j'étois là moins mal qu'à la Bastille. Dans ma prison j'appelois la mort, chez moi ce fut le sommeil que j'invoquai.
Viens, Morphée, dieu des maris, viens. Ce que tu fais continuellement pour eux tous, daigne, je t'en prie, le faire pour moi, seulement pendant quelques heures. Écarte de mon lit les tendres sollicitudes, les impatiens désirs, le brûlant amour; recueille-moi dans ton sein paisible, appelle autour de nous l'insouciance et la paresse, les langueurs et l'indifférence, l'abattement et les dégoûts. Surtout fais passer jusqu'au fond de mon âme l'entier oubli de ma chère moitié. Mais, quand le jour voudra chasser la nuit, ne laisse pas le chevalier de Faublas dans un état qui lui est si peu naturel. Ah! je t'en conjure, ordonne aux rêves du matin de venir caresser son imagination reposée, ordonne-leur de lui rapporter une image chérie, permets qu'à l'aurore il se réveille dans les bras de Sophie. Dieu des mensonges, tu ne m'auras donné qu'un rêve; mais serai-je le premier célibataire qu'un rêve aura consolé? Et pour le jouvenceau que tu favorises, comme pour la novice que tu éclaires, tes plus grossières impostures ne deviennent-elles pas de très douces réalités? Oui, dieu bienfaisant, tu m'auras rendu mon courage; plein d'un nouvel espoir, je quitterai ma couche avec toi. J'irai, je m'informerai, je demanderai ma femme à tout l'univers; et, si l'amour me seconde, tu me verras bientôt ramener au temple de l'hymen la beauté la plus capable de t'en chasser.
Hélas! pourquoi la fin de mon invocation étoit-elle aussi maladroite que la harangue fameuse de ce Nestor très radoteur à cet Achille très rancunier? Un dieu peut se piquer comme un héros: mon indigne prière fut rejetée; je n'obtins ni le sommeil réparateur, ni les heureux songes, et pendant toute la nuit il me fallut donner des larmes à l'absence.
Une lettre qui me fut apportée dès le matin me rendit un peu de gaieté; lisez ce qu'on m'écrivoit.
Jamais, Monsieur le chevalier, vous ne laissez à une pauvre femme le temps de se reconnoître. Je devrois être accoutumée à vos manières; mais j'y suis toujours prise, parce que je n'ai pas de mémoire et parce que je perds la tête. Vous, cependant, vous auriez dû vous souvenir de nos anciennes conditions, qui étoient que je commencerois toujours par ma commission.
Hier au soir, vous m'en avez fait oublier une fort importante. Certaine grande dame, dont je n'étois que l'indigne servante quand vous passiez pour son fidèle serviteur, fâchée de ce que je n'ai pas pu vous parler hier comme elle m'en avoit chargée, me prie de vous écrire aujourd'hui qu'elle désire avoir avec vous un court entretien. Elle sera chez moi dans deux heures… Venez plus tôt, si vous voulez qu'en l'attendant nous déjeunions tête à tête. J'en ai, moi, la plus grande envie, car vous aviez de si bonnes façons qu'on n'y peut tenir.
Toute à vous,
De Montdésir.
De Montdésir! Allons, il n'y a plus de doute, Justine s'est anoblie. La prospérité change les mœurs; Justine dédaigne le nom de ses obscurs ancêtres. Le toute à vous me paroît leste; il me semble que la chère enfant prend le ton de la supériorité… Pourquoi pas? Je suis noble, mais elle est gentille. A-t-on décidé cette éternelle question, s'il est plus permis d'être fier du hasard qui donne la naissance et les richesses que de celui qui dispense les grâces et la beauté? Justine, pour les doux combats de Vénus, vaut mieux que bien des duchesses; et moi-même oserois-je me vanter d'être là son égal?… Allons, Faublas, humilie-toi, dépouille une vanité puérile, pardonne un peu d'orgueil à ton vainqueur… Relisons certain passage de sa lettre: Une grande dame, dont je n'étois que l'indigne servante, etc. Mme de B…, très certainement! Mme de B… veut me voir dans une maison tierce! Mme de B… veut me parler en particulier! Dieux! si l'amour me la rendoit aussi tendre… Jasmin!—Monsieur!—Attend-on la réponse?—Oui, Monsieur.—Dites que j'y cours… Ah çà! mais elle n'y sera que dans deux heures… Qu'importe? Je trouverai Justine, je causerai avec cette petite; j'ai du chagrin, cela me dissipera… Oui, Jasmin, oui: dis que je pars, que je pars sur les pas du commissionnaire.»
En effet, j'étois au Palais-Royal presque aussitôt que lui. Ce qui me frappa chez Mme de Montdésir, ce fut moins la beauté de son logement, l'élégance de ses meubles, l'air effronté de son petit laquais et de sa laide chambrière, que l'accueil vraiment protecteur dont Justine m'honora. Presque couchée sur une ottomane, elle jouoit avec un angora, quand on lui annonça ma visite. «Ah! ah! dit-elle nonchalamment, eh bien! qu'il entre»; et, sans se déranger, sans abandonner les pattes du joli chat: «C'est vous, Chevalier? Il est de bien bonne heure; mais pourtant vous ne m'incommoderez pas, j'ai mal dormi, je ne suis pas du tout fâchée d'avoir compagnie.» Elle adressa la parole à sa femme de chambre: «Mademoiselle, ne rangerez-vous pas cette toilette? En vérité, je ne sais à quoi vous employez votre temps, mais vous ne finissez rien.» Mon tour revint: «Monsieur, prenez donc un fauteuil, asseyez-vous, nous causerons.» La soubrette attira encore son attention: «Allons, voilà qui est bien; vous m'impatientez, laissez-nous. Si quelqu'un vient, on dira que je n'y suis pas.—Madame, mais vous avez donné parole à votre couturière…—Bon Dieu! Mademoiselle, que vous êtes bête! Quand je vous dis quelqu'un, est-ce que je vous parle de cette femme? Est-ce que c'est quelqu'un, cette couturière? Vous la ferez attendre.—Madame, et si elle n'a pas le temps?—Je vous dis que vous la ferez attendre; elle est faite pour ça, et vous pour vous taire. Allez, partez.»
J'étois d'abord resté muet de surprise; mais enfin je ne pus retenir un grand éclat de rire. «Dis-moi, belle enfant, depuis quand fais-tu la princesse?—Il est bon, me répondit-elle, de garder avec ces gens-là, et devant eux, son quant à soi. Ainsi, ne te fâche pas du ton que…—Comment! Justine me tutoie?—Pourquoi non? puisque tu plais à Mme de Montdésir, et puisque tu l'aimes.—Fort bien, ma petite! en vérité, voilà ce que je me suis dit à moi-même, il n'y a pas une demi-heure, en lisant ta familière épître. Cependant, permets une observation: ne m'aimois-tu pas autrefois?—Autrefois? fi donc! je t'aimois, oui, autant que peut aimer une malheureuse femme de chambre.—Et maintenant?—Maintenant je n'ai pas moins de tendresse, et cette tendresse est plus honnête, plus distinguée: car enfin je suis établie, j'ai un état.—En effet, Madame, je vous en fais mon compliment, tout ici respire l'opulence… Conte-moi donc comment tu as fait cette brillante fortune.—Volontiers, mais j'ai auparavant beaucoup de choses plus intéressantes à te dire.»
Je laissai parler Justine, qui s'expliqua merveilleusement bien. Il me parut que cette petite avoit encore prodigieusement acquis depuis trois mois, et je m'étonnai moins de la méprise qui la veille avoit abusé mes sens. Au reste, je n'oserois point assurer qu'il n'y avoit pas là quelque nouveau prestige: un joli déshabillé agit souvent plus puissamment qu'on ne pense; et quiconque ne l'a pas éprouvé ne peut imaginer combien, aux attraits déjà connus d'une jeune personne qui fut longtemps trop négligée dans sa parure, une parure plus élégante ajoute d'attraits nouveaux. Je dirai même ce que peut-être bien des hommes ne savent pas, mais ce qu'à coup sûr aucune femme n'ignore, c'est que mainte fois telle coquette dédaignée ou trahie n'eut besoin, pour soumettre le rebelle et ramener l'inconstant, que d'ajouter à sa chevelure une fleur, une frange à sa ceinture, un falbala à sa jupe. Que voulez-vous? J'en suis fâché moi-même, mais l'amour s'amuse de toutes ces babioles; c'est un enfant auquel il faut des joujoux. Cependant j'espère que vous m'entendrez, j'espère que vous comprendrez de quel amour je vous parle, quand je vous parle de Justine.
Ne croyez pourtant pas que j'oubliai totalement M. de Valbrun. Il est vrai que je me rappelai son souvenir et ma parole assez tard pour que Mme de Montdésir ne pût ni s'en étonner ni s'en plaindre; mais ce fut uniquement la faute de ma mémoire, et point du tout celle de ma volonté, car en vérité je vous le dirois tout de même.
Le moment de la confiance et du repos étant arrivé, je priai Mme de Montdésir de m'apprendre quelle espèce d'intérêt le vicomte prenoit à son sort; elle m'en fit sans balancer la confidence entière: M. de Valbrun, bientôt dégoûté de sa petite maison, mais chaque jour plus attaché à sa maîtresse, avoit mis Justine dans ses meubles. Il lui donnoit vingt-cinq louis par mois, sans les loyers, qu'il payoit, sans les cadeaux fréquens, sans quelques menues dépenses de maison; et voilà ce que Mme de Montdésir appeloit avoir un état. Dès que je sus qu'elle étoit, dans toute la force du terme, une fille entretenue, je la priai très sérieusement de me considérer comme une passade[3], et je tirai de ma poche quelques louis que je la forçai d'accepter. Or, je ne puis, à cette occasion, m'empêcher de soumettre au lecteur une observation peut-être utile à l'histoire de nos mœurs. Lorsque autrefois Justine, femme de chambre de la marquise et renfermée dans l'obscurité de sa servile condition, se donnoit généreusement, dans ses momens de loisir, à quiconque la trouvoit gentille, je ne me faisois aucun scrupule de l'aimer pour rien; je regardois même comme un pur effet de ma libéralité les petits présens dont parfois je récompensois son ardeur complaisante. Maintenant que, stipendiaire du vicomte, Mme de Montdésir trafiquoit de ses appas, je n'aurois pas cru pouvoir les fatiguer gratis à mon profit sans blesser la délicatesse. Tous ceux de nos jeunes gens de qualité qui ont quelques principes se conduisent et raisonnent de même; aussi, pour une jolie fille que ses attraits doivent mener à la fortune, le plus difficile n'est pas de trouver cinquante merveilleux qu'elle puisse intimement persuader de son mérite, mais un honnête homme qui, le premier, s'avise d'y mettre un prix.
[3] Passade. Demandez aux plus jolies nymphes de notre Opéra, elles vous diront que c'est le mot technique.
Quoi qu'il en soit, je payai Mme de Montdésir, et j'osai lui demander à déjeuner. Il nous fut apporté par l'effronté laquais. Le drôle étoit d'une jolie figure, et je m'aperçus d'abord que sa maîtresse n'avoit pas pour lui le ton revêche, les airs impertinens dont elle accabloit la pauvre chambrière. Madame de Montdésir, je vous observe, et vous n'y faites pas assez d'attention, et vous négligez de garder avec cet heureux serviteur le fameux quant-à-soi dont vous m'avez parlé! Madame de Montdésir, ou je me trompe fort, ou dans vos grandeurs présentes vous conservez les premiers goûts si désintéressés de votre condition première! Justine, ce petit monsieur-là me rappelle La Jeunesse… Ah! Vicomte, cher Vicomte, prenez garde à vous, ceci vous regarde, et désormais vous regardera seul: car, à compter de ce moment, je promets bien qu'il n'y aura plus rien de commun entre votre maîtresse et moi… Mais ne pensons plus à Mme de Montdésir; il me semble que j'entends Mme de B…
Mme de B… n'arriva pas du côté par où j'étois entré. Je la vis tout à coup paroître au fond de la dernière chambre occupée par Mme de Montdésir; je courus me jeter à ses genoux que j'embrassai. La marquise se pencha sur moi, et me donna un baiser; puis, voyant que je me relevois promptement pour le lui rendre, elle recula deux pas et ne me présenta que sa main, encore ce fut d'un air plus poli qu'empressé, de cet air qui, loin de solliciter une caresse, semble commander un hommage. Mais moi, moi charmé de tenir encore une fois dans les miennes cette main depuis si longtemps chérie, je sentis, en lui donnant plusieurs baisers bien vifs, que, toujours digne de l'amour, elle étoit trop jolie pour le respect et pour l'amitié. Mme de Montdésir vint faire sa révérence à Mme de B…; celle-ci la reçut comme autrefois elle recevoit Justine. «Petite, lui dit-elle, je suis contente du zèle et de l'intelligence que vous avez mis dans la prompte exécution de mes ordres; vous me connoissez, je ne serai point ingrate. Allez, fermez cette porte en sortant, et que personne ne puisse pénétrer jusqu'ici.»
Dès que Justine eut obéi, je tâchai d'exprimer à Mme de B… tout l'excès de ma reconnoissance et de ma joie. «Chevalier, répondit la marquise en retirant sa main qu'apparemment je serrois trop fort, vous ne m'entendrez point, jouant ici la délicatesse, affecter de nier ce que mille gens ne tarderoient pas à savoir et viendroient vous certifier: c'est par moi que les portes de la Bastille se sont ouvertes pour vous. Peut-être la petite de Montdésir vous a déjà dit à quel point quatre mois d'assiduités à la cour y ont accru le crédit dont je jouissois, et je vous assure, mon ami, que la considération de vos malheurs qu'il falloit finir ne fut pas la moindre de celles qui m'animèrent et me soutinrent dans la poursuite de mes projets ambitieux. Je suis maintenant au plus haut degré de faveur que puisse atteindre la fortune d'un courtisan; et, si votre liberté, d'abord presque tous les jours inutilement sollicitée, mais enfin obtenue malgré mille obstacles et mille ennemis, n'a pas, aussitôt que je l'aurois voulu, signalé toute l'étendue de mon pouvoir, du moins je puis me glorifier de ce qu'elle en est la preuve la moins équivoque, et je ne crains pas de vous avouer que je vois en elle mon plus doux succès. Ne croyez pas cependant que votre meilleure amie compte borner là ses bons offices. Je sais que, pour vous, la liberté n'est pas le premier des biens; je sais que Faublas, quoique sans cesse caressé de plusieurs amantes, ne peut vivre heureux s'il languit séparé de celle qu'il a toujours préférée. Je prétends la lui rendre, je prétends découvrir la retraite de Duportail, fût-elle au bout de l'univers.—O ma bienfaitrice, m'écriai-je, ô ma généreuse amie!» La marquise retira sa main que je voulois reprendre, et continua: «Et, quand j'aurai pu réunir les deux charmans époux, j'oserai tenter pour leur félicité commune quelque chose de plus hardi. Je tâcherai, si Faublas récompense mes soins de sa confiance et s'il me permet d'aider sa jeunesse de mes conseils, je tâcherai de le prémunir contre les séductions de mon sexe et les égaremens du sien; je tâcherai de lui faire sentir qu'un jeune homme autant que lui favorisé par l'hymen doit trouver son bonheur dans sa félicité. Gardez-vous d'imaginer que je m'aveugle sur les difficultés de cette entreprise. Non, je n'ignore pas que les plus grandes me viendront de vous. Je la connois, votre impatiente vivacité, qui rarement vous laisse le temps de résister aux occasions périlleuses; je la connois, votre imagination bouillante, qui trop souvent vous force à les aller chercher: voilà, Faublas, les ennemis que je crains; voilà ce qui m'effraye plus que les tendres emportemens de votre étourdie comtesse, plus que les adroites instigations de la baronne, son intrigante amie.» J'interrompis Mme de B… «Quoi! vous connoissez ces dames?… Mais comment savez-vous…?—M. de Valbrun, me répondit-elle, a peu de secrets pour Mme de Montdésir, qui depuis trois mois n'en a plus pour moi.»
L'air dont Mme de B… me regardoit en appuyant avec une affectation marquée sur ces mots équivoques: qui depuis trois mois n'en a plus pour moi, ne me permit pas de douter du véritable sens qu'elle vouloit leur donner. Je ne pus m'empêcher de rougir; la marquise vit mon trouble et me dit:
«Laissons Justine, tout à l'heure nous parlerons d'elle; auparavant il est bon que je vous éclaire sur le caractère de Mme de Fonrose, et je ne serai pas fâchée que vous sachiez si je connois Mme de Lignolle.
«La petite comtesse, vaine de ses appas, qu'elle croit incomparables, de son esprit, qu'on lui dit être original, de sa naissance, dont elle ne sait pas qu'on suspecte la légitimité; fière aussi des richesses qu'elle attend et du rang qu'elle espère, forte du hasard qui lui a donné la plus foible des tantes et le plus imbécile des maris, la petite comtesse imagine qu'on ne lui doit qu'hommages, adorations et respects. Étourdie, impérieuse, obstinée, fantasque et jalouse, elle a tous les défauts d'un enfant gâté. Toujours elle se montrera moins sensible au plaisir de plaire qu'au bonheur de commander; on la trouvera la plus exigeante des maîtresses, comme on la voit la plus impertinente des femmes; elle fera bientôt de son amant son premier valet, comme elle a déjà fait de son mari son dernier esclave. Je vous la garantis également incapable de dissimuler ses extravagantes opinions et de réprimer ses passions désordonnées; ainsi vous l'entendrez sans cesse essayant de justifier par la sottise qu'elle dira la sottise qu'elle aura faite; et j'ose vous prédire qu'avec l'inépuisable fonds d'amour-propre dont on la connoît pourvue, elle s'efforceroit inutilement de corriger en elle les vices réunis de la nature et de l'éducation.
«Quant à la baronne, sa réputation est faite, personne ne l'estime, parce que tout le monde la connoît. Le scandale de ses débuts a fait mourir de chagrin M. de Fonrose, un très galant homme, seulement coupable d'avoir voulu, dans un rang élevé, donner à sa trop noble femme le goût des bourgeoises vertus. Aussi madame, dans ses gaietés, appeloit-elle monsieur le Philosophe de la rue Saint-Denis. A l'époque de la mort de son mari, Mme de Fonrose, entièrement libre, s'est hâtée de justifier les brillantes espérances qu'elle avoit données. Nous l'avons vue s'élever au-dessus de toutes les bienséances, éternelles ennemies de son sexe; et, dans toutes les rencontres, elle a stoïquement soutenu son grand caractère. En moins de dix ans le nombre de ses conquêtes s'est tellement multiplié que, craignant enfin d'en oublier quelqu'une, elle vient tout récemment de prendre le très sage parti d'en dresser elle-même l'honorable liste. Dans cet interminable vocabulaire, le nom de monsieur votre père se trouve peut-être le millième, et sera probablement suivi de mille autres noms, sans compter le vôtre. Ce qui rend plus étonnant encore l'invincible courage de cette femme capable de supporter l'affluence perpétuelle de tant de gens, c'est qu'elle accueille tout le monde et ne renvoie jamais personne. Jamais le nouvel arrivant ne fait, chez cette Messaline, aucun tort au premier venu. Elle en gardera trente à la fois, si trente le veulent bien. Celui que cet arrangement n'accommode pas se retire sans esclandre; si l'on s'aperçoit du vide qu'il laisse, on le remplit, mais, dans tous les cas, le déserteur revient-il après six mois d'absence, il est toujours sûr d'être bien reçu. Au reste, ne croyez pas que ces menus détails puissent seuls remplir une tête aussi vaste que celle de la baronne! il faut encore à cet intrigant génie des occupations au dehors; désolée des momens de loisir que ses amours lui laissent, elle ne s'en console qu'en favorisant les amours d'autrui. Allez chez elle un jour qu'elle reçoit, vous la verrez environnée de jolis garçons qu'elle forme et de jeunes femmes qu'elle produit.
«Telles sont les ennemies que je me propose de combattre avec vous; cependant je crois devoir pendant quelque temps leur laisser le plaisir de votre défaite. Grossissez incessamment l'immense liste des heureux que Mme de Fonrose a faits; cette femme trop occupée ne pourra retenir plus d'un jour un jeune homme que je connois sensible, et que je crois délicat. Quant à Mme de Lignolle, je permets qu'elle vous arrête quelques semaines. Puisque absolument il vous faut un objet de distraction, je préfère à toute autre une enfant capricieuse et légère, qui ne vous inspirera qu'une fantaisie passagère comme la sienne. Soyez donc, en vos jours de désœuvrement, la poupée dont elle raffole; mais songez qu'il faudra, dès que je pourrai vous ramener Sophie, rompre sans retour avec la comtesse.»
J'en pris l'engagement avec la marquise, je la remerciai vivement de l'intérêt qu'elle me témoignoit, je lui promis de n'aimer que ma femme aussitôt que ma femme me seroit rendue. Cependant je n'avois pas entendu sans chagrin Mme de B… réclamer ma fidélité pour Sophie, et je me hâte, afin que personne ne soit tenté d'improuver le vif déplaisir qu'involontairement je ressentois, je me hâte d'avertir tout le monde que la marquise étoit alors, plus que jamais, brillante des agrémens de sa jeunesse et de l'éclat de sa beauté. Je trouvois sa peau d'une blancheur plus éblouissante, les roses de son teint me paroissoient avoir plus de fraîcheur, ma mémoire me retraçoit d'autres appas que mon imagination me montroit encore perfectionnés; mais aussi je me sentois forcé de reconnoître quelque chose de plus décent, de plus assuré dans son maintien toujours enchanteur, et, dans toute sa personne, comme autrefois remplie de grâces, je ne sais quel air de dignité qui n'appartient point aux amours: j'étois désespéré! Vingt fois je voulus lui rappeler le souvenir qui m'agitoit, le douloureux souvenir de mon bonheur passé; vingt fois elle m'imposa silence par un geste et par un regard, qui sembloient me dire: «Plaignez mon malheur, et respectez votre amie.»
Il fallut me résoudre à la respecter, il fallut me résoudre à l'écouter quelque temps encore sans l'interrompre. Elle me détailla la foule des moyens qui maintenant étoient en son pouvoir et dont elle comptoit user pour chercher Mme de Faublas; et, quand elle me vit bien persuadé que personne au monde ne pouvoit retrouver Sophie si Mme de B… ne le pouvoit pas, elle me parla de Justine. «Cette petite, me dit-elle, m'a promis de n'apporter aucun obstacle au projet que j'ai formé de vous rendre sage; mais je la soupçonne peu capable de garder constamment une résolution désespérée; ainsi je vous prie de vouloir bien ne pas mettre son courage à de rudes épreuves. Vous ne pouvez honnêtement, ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, lui continuer la longue affection que vous avez eue pour elle. Une intrigue de cette nature ne vous convient sous aucun rapport: mon ami, vous n'êtes ni assez fou pour avoir l'intention d'enrichir Mme de Montdésir, ni assez lâche pour songer à l'aimer gratuitement. Il paroît qu'on est généralement d'accord sur ce point qu'il faut un peu moins mépriser le riche libertin qui va sans cesse marchandant des filles que le freluquet obscur qui fait métier de leur plaire; mais on ne sait pas bien encore s'il est plus ridicule de payer fort cher leurs faveurs, dont on se soucie fort peu, qu'il ne semble honteux de les obtenir par des bassesses quand on n'a pas d'or pour les acheter. Ce qu'il y a de mieux prouvé, c'est que quiconque eut une fois le malheur de trouver quelque plaisir dans la société de ces sortes de femmes doit bientôt, s'il n'y prend garde, y perdre, avec sa fortune ou sa santé, l'estime des honnêtes gens et sa propre estime.»
Pour justifier celle de la marquise, je ne lui dissimulai point que ce matin, et tout à l'heure, Mme de Montdésir violoit avec moi sa téméraire promesse, et même je lui contai naïvement quelle douce méprise, pour me donner la veille un des plus fortunés instans de ma vie, avoit dans mes bras embelli Justine de tous les attraits de Mme de B… Je vis la marquise plusieurs fois rougir, et plusieurs fois je l'entendis soupirer de mon erreur, sans doute inexcusable. Enhardi par son trouble, j'osai risquer, avec une légère caresse, une insidieuse question: «Et vous, ma chère maman, ne songez-vous donc jamais à moi? jamais un tendre souvenir…» Mme de B…, déjà remise, m'interrompit: «Devez-vous demander si je songe à vous? Tout ce que je vous dis ne prouve-t-il pas que votre amie, sans cesse occupée de vos intérêts les plus chers…—Il est donc vrai que vous êtes mon amie?… Hélas! vous n'êtes plus que mon amie!—Faublas, vous devriez m'en féliciter.—Ma chère maman, je ne puis que m'en plaindre.—Mon ami, c'est Madame qu'il faut dire.—Madame, à vous? jamais je ne m'y accoutumerai.—Il le faut cependant, Faublas.—Ma… Madame, on m'appelle Florville.—Tant mieux, je suis sensible à votre déférence.—Ma chère maman, que de bonheur!…—Mon ami, c'est Madame qu'il faut dire.—Que de bonheur ce nom me rappelle!—Laissons cela.—Qu'avec plaisir je me souviens de l'aimable vicomte qui le portoit!—Parlons d'autre chose, mon ami.—Que ne suis-je encore Mlle Duportail!—Chevalier, changeons de conversation.—Que n'allons-nous encore ensemble à Saint-Cloud!
—Bon Dieu! déjà midi! s'écria-t-elle en regardant sa montre; Florville, je veux pourtant, avant de vous quitter, vous donner une commission.» Elle tira de son portefeuille un papier qu'elle me remit. «J'ai moi-même sollicité cette lettre du ministre, qui rappelle en France mon plus mortel ennemi. Faites-moi le plaisir de l'adresser au comte de Rosambert, à Bruxelles, où il est maintenant. Annoncez-lui qu'il peut, sous son nom, reparoître dans la capitale, et même à la cour. Je vous permets de lui apprendre que celle qu'il outragea pouvoit d'un mot le priver à jamais de ses biens, de ses emplois, de sa patrie, et vient d'obtenir son retour. Qu'il ne croie pas cependant que je renonce à ma vengeance; mais qu'il sache que je la veux digne de moi. Un lâche châtiment ne sera point le prix d'une lâche injure. Punir avec noblesse un homme indigne de sa naissance, qui ne craignit pas de m'insulter bassement, c'est punir deux fois. Adieu, mon ami.—Adieu, Madame… Serai-je longtemps privé du bonheur de vous revoir?—Non, Florville, je compte revenir ici quelquefois.—Dites souvent.—Souvent, si je puis.—Et bientôt?—Le plus tôt possible,… dans quelques jours… Vous serez averti par Justine. Adieu, mon ami.»
Quand Mme de B… fut partie, j'appelai Mme de Montdésir. «Dis-moi donc où communique cette porte par laquelle j'ai vu la marquise entrer et sortir?—Chez le bijoutier voisin, que madame a généreusement payé pour cela, me répondit-elle. C'est ici de même qu'au boudoir de la marchande de modes.—Oh! non, Justine, ce n'est pas de même, il s'en faut bien.—Quoi donc! notre maîtresse a-t-elle été cruelle?—Oui, mon enfant.—Peut-être parce que vous êtes marié.—Crois-tu?—Dame! je sens qu'à sa place cela me feroit une peine terrible, je serois d'abord comme un petit démon; mais nous autres femmes, nous ne savons pas garder rancune, je finirois par m'apaiser.—Tu penses donc que la marquise…—S'apaisera! Oui, soyez tranquille; et puis, ajouta-t-elle d'un ton caressant, je sais bien qu'il te reste des consolations.»
Mme de Montdésir me paroissoit en effet très disposée à m'en offrir, mais j'eus le courage d'emporter mon chagrin.
Jasmin attendoit impatiemment mon retour. Il me dit que Mme de Fonrose venoit d'envoyer quelqu'un pour me prier de passer chez elle. Je commençai par écrire au comte de Rosambert une courte lettre, que je fis porter à la poste, et puis je me rendis chez la baronne.
Quand on lui annonça le chevalier de Florville, Mme de Fonrose fit un cri de joie. Elle me conduisit à son cabinet de toilette, m'y plaça devant un miroir, et sonna l'une de ses femmes, qui, moins jolie, mais non moins adroite que Justine, en un instant me fit, avec des rubans et des fleurs, la plus élégante coiffure dont une jeune personne ait jamais pu s'enorgueillir. Ensuite je me vis paré d'une robe de pékin lilas, on me passa le plus décemment possible un jupon pareil, et, pour compléter la métamorphose, mon pied fut enfermé dans un petit soulier du Cadran bleu. Mme de Fonrose alors renvoya sa femme de chambre; puis, en me donnant plusieurs baisers, elle voulut bien me dire qu'il y avoit peu de femmes aussi aimables que moi. J'allois imprudemment lui rendre et ses propos flatteurs et ses tendres caresses, quand un secourable laquais s'avisa de crier de la porte: «Monsieur de Belcour.»
La baronne, craignant que mon père ne pénétrât jusqu'au cabinet de toilette, courut le recevoir, et le joignit dans la pièce voisine. «Je viens, lui dit le baron, vous faire des excuses avec des reproches, et vous exprimer mes regrets. Hier, il a fallu nous quitter un peu brusquement. J'en ai beaucoup souffert, et la faute en est tout à fait à vous, Baronne. Vous m'avez amené la plus folle petite personne…—Dites une femme charmante, Monsieur, pleine d'attraits, de vivacité, de gentillesse, d'esprit…—Cela peut être, Madame; mais…—Point de mais», interrompit-elle. Cependant il continua: «Je vous avoue que je ne vois pas sans chagrin mon fils embarqué dans une intrigue nouvelle. Il me seroit trop cruel de penser que sa femme sera toujours absente…—Eh! bon Dieu! tranquillisez-vous, Baron; quand elle reviendra, nous lui rendrons son mari.—Trop tard peut-être, il la chérira moins; et sa Sophie, en vérité, mérite d'être heureuse.—Vous voilà! je vous admire! à vous entendre, on croiroit qu'une femme ne peut trouver son bonheur que dans les perpétuelles adorations de son mari; et vous avez apporté du fond de votre province cette idée de l'autre siècle que tout bon époux doit bourgeoisement assommer sa femme d'un éternel amour. Eh mais! Monsieur, d'où venez-vous? Comment! ignorez-vous encore que maintenant un honnête homme ne se marie qu'afin de se donner une maison, un état, un héritier?—Et c'est pour cela, Madame, que les honnêtes gens dont vous parlez n'ont, après quelques années de mariage, ni état, ni maison, ni enfans qui leur appartiennent.—Vous êtes, répliqua la baronne en riant, l'homme du monde le plus amusant, quand vous en voulez prendre la peine. Qu'on mette les chevaux, dit-elle à un domestique.—Vous ne dînez pas chez vous? s'écria mon père.—Non, vraiment.—Moi qui comptois passer la soirée avec vous!—J'en suis tout à fait désolée, lui répondit-elle d'un ton caressant, mais c'est une chose impossible.—Madame, peut-on, sans indiscrétion, demander où vous dînez?—Chez la petite comtesse.—Y allez-vous seule?—Non.—Avec mon fils, peut-être?—Avec le chevalier? point du tout.—Vous riez, Baronne.—Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas monsieur votre fils qui m'accompagne chez la comtesse.—Eh! qui donc?—Une jeune personne dont je ne crois pas que vous ayez entendu parler.—Vous l'appelez?—Mlle de Brumont.—De Brumont? non, je ne la connois pas. Vient-elle vous chercher, ou l'allez-vous prendre?—Mais… je ne sais, j'attends.—Restez-vous tard chez Mme de Lignolle?—Je comptois rentrer de bonne heure pour souper avec vous.—Vous aviez là, Baronne, une excellente idée.—Et je ferois défendre ma porte, continua-t-elle, si vous ne craigniez pas trop l'ennui du tête-à-tête.—Je crains seulement que le tête-à-tête ne soit trop court», répondit-il en lui baisant la main.
Un domestique vint dire que les chevaux étoient mis. Mlle de Brumont, pressée de revoir sa maîtresse, trouvoit que le baron causoit trop longtemps avec la sienne. Oui, ma Sophie, c'est à toi que j'en demande pardon, Faublas rêvoit au moyen d'éconduire promptement son père.
Agathe, cette alerte femme de chambre qui m'avoit coiffé, voulut bien recevoir un louis d'or et prendre pitié de ma peine. Elle me conduisit, par un petit escalier, dans la cour, où je trouvai le carrosse de la baronne; puis elle se chargea d'aller dire à sa maîtresse que Mlle de Brumont venoit d'arriver, mais qu'ayant su que Mme de Fonrose avoit du monde, et ne voulant voir personne, elle attendoit la baronne dans sa voiture.
Ma commission fut exactement faite; bientôt je vis descendre Mme de Fonrose: mon père lui donnoit la main. Il jeta dans la voiture un regard curieux, mais j'eus l'impolitesse de me cacher la figure avec mon éventail.
Nous partîmes. La baronne, qui rioit, me félicita du succès de ma ruse. Elle prit ma main, la serra doucement, m'honora de plusieurs regards bien tendres, et plus d'une fois me répéta que mon père pouvoit passer pour un très aimable homme, mais que j'étois bien la plus charmante femme qu'elle eût jamais vue.
Cependant nous avancions, la conversation changea d'objet. Mme de Fonrose daigna m'avertir que la comtesse, sans doute encore très irritée, pourroit d'abord me recevoir assez mal; mais elle ajouta que j'apaiserois cette femme comme on les apaisoit toutes, avec des sermens, des louanges et des caresses.
Monsieur étoit avec madame, quand on nous annonça chez la comtesse. «Oui, ma foi! dit le comte, c'est elle!» Mme de Lignolle, emportée par un premier mouvement, se leva d'abord et me tendit les bras; mais tout d'un coup, agitée d'un sentiment contraire, elle se rejeta dans son fauteuil en criant: «Je ne veux pas la voir.» J'allois partir, Mme de Fonrose me prévint: «Cependant je vous la ramène bien repentante et bien désolée; je vous assure qu'elle brûle de mériter sa grâce.—Sa grâce, après tant d'ingratitude!—Il est vrai, dit M. de Lignolle, que mademoiselle s'est permis, à notre égard, un étrange procédé. Ne rester ici que deux ou trois jours, et nous planter là sans rien dire! il falloit au moins qu'elle avertît madame quelques jours d'avance.—Qu'elle m'avertît! s'écria la comtesse. Il eût été fort bon qu'elle m'avertît! Monsieur, vous ne savez ce que vous dites; on ne doit pas m'avertir, car on ne doit pas me quitter.—Ah! pourtant, il faut convenir que mademoiselle étoit libre; elle avoit le droit de vous demander son congé, comme vous aviez le droit de la renvoyer. Mais dans ce cas-là, je le répète, on s'avertit mutuellement quelques jours d'avance.—Monsieur, voulez-vous bien me faire grâce de vos réflexions? Dans un autre moment, elles m'amuseroient peut-être, je vous avoue que maintenant elles me fatiguent.» Le comte se tut; je pris la parole: «Madame, je conviens que j'ai quelques torts envers vous; mais les apparences me montrent plus coupable que je ne le suis en effet.—Comment! vous ne m'avez peut-être pas fait une infidélité?—Et une infidélité de quatre mois! interrompit le comte. Quatre mois sans nous donner seulement de vos nouvelles!—Mademoiselle, madame a raison, cela n'est pas bien.—Il faut aussi plaider un peu pour elle, dit Mme de Fonrose; je sais de bonne part que cette absence de quatre mois lui a paru fort longue, et que, si l'on avoit voulu lui laisser la liberté de vous venir voir, elle en auroit de bon cœur profité.—Baronne, vous voudriez en vain l'excuser, vous n'ignorez pas qu'elle m'a trahie!—Vraiment, sans doute, reprit M. de Lignolle, c'est une espèce de trahison.—Elle m'a sacrifiée!—Oui, continua l'époux approbateur, elle nous a véritablement sacrifiés, si elle a été s'établir ailleurs.—Justement, Monsieur, s'écria la comtesse, c'est ce qu'elle a fait.—Madame, je me reconnois coupable; mais…—Vous l'entendez, interrompit-elle, en joignant avec transport ses jolies petites mains, qu'elle leva d'abord vers le plafond[4] et dont elle se couvrit les yeux et le front. Vous l'entendez! elle a été s'établir ailleurs, elle-même en convient.—Madame, daignez m'écouter jusqu'à la fin, permettez…—Elle a été s'établir ailleurs! répéta douloureusement la comtesse, qui se mit à pleurer; elle a été s'établir ailleurs!—Chez une femme? demanda le comte.—Eh! sans doute, chez une femme, lui répondit Mme de Lignolle avec beaucoup de vivacité. Vous faites des questions!…» Il m'adressa la parole: «Quelle est cette femme chez qui…?—Que vous importe ce qu'elle est? interrompit la comtesse. Qu'importe en quelle qualité? répliqua-t-elle encore.—Est-elle noble, cette femme-là? me demanda-t-il.—Oui! noble, s'écria-t-elle, comme mon palefrenier.—Et que fait-elle?—Ce qu'elle fait! ce qu'elle fait! dit la comtesse, dont la colère alloit toujours croissant à chaque interrogation de son curieux mari, elle fait des sottises et de mauvaises plaisanteries.—Et elle s'appelle?» Mme de Lignolle s'écria: «Oh! je le sais comment elle s'appelle; mais je veux que vous le disiez, Mademoiselle.—Madame, dispensez-moi…—Mademoiselle, point de mauvaises excuses, je le veux.—Eh bien, elle s'appelle Montdésir!—Montdésir, j'en étois sûre; Montdésir!… Elle a pu me quitter pour une autre!… Elle a été s'établir chez une madame Montdésir!» Et la comtesse se remit à pleurer. «La voilà qui s'attendrit, me dit la baronne, elle va se calmer, elle va pardonner. Tombez à ses pieds, Mademoiselle, et demandez grâce.» Je me jetai à ses genoux que j'embrassai; et, pendant que Mme de Fonrose lui adressoit tout bas quelques mots de consolation, le comte me faisoit, avec de doux reproches, une paternelle remontrance.
[4] Et non vers le ciel, comme ils le disent tous en pareil cas: il faut être exact.
«Vous êtes jeune, Mademoiselle de Brumont, vous avez pour vous toutes les grâces de l'esprit et de la figure; cependant vous ne parviendrez point à réparer l'injustice que la fortune vous a faite d'ailleurs, si vous êtes inconstante dans vos goûts, si vous ne voulez vous attacher à personne, si vous allez vous établissant partout, sans pouvoir vous fixer nulle part. Qui nous avez-vous préféré, je vous prie? Une roturière, une femme de rien, qui est philosophe, je le parierois. N'étiez-vous pas cent fois mieux ici? Je ne crois point avoir manqué d'égards pour une demoiselle que j'estimois vraiment beaucoup, et, quant à ma femme, elle vous aimoit au point d'en être folle. D'ailleurs, sans compter mille autres avantages, vous en aviez chez nous un très grand, qu'on rencontre rarement ailleurs: celui de deviner tous les jours des charades, et d'en faire vous-même tout à votre aise.»
Le chagrin de la comtesse ne put tenir contre les dernières réflexions de son mari. A peine M. de Lignolle finissoit de parler que madame tomba dans les convulsions d'un rire inextinguible. Tout à coup la sombre douleur fit place à la joie folle sur ce charmant visage où je vis les ris et les pleurs ensemble mêlés. Il m'étoit aisé de m'apercevoir que Mme de Fonrose auroit, comme moi, donné de l'or pour qu'il lui fût permis de rire aussi haut que la comtesse; mais j'étois, comme elle, retenu par la crainte de donner d'étranges soupçons à ce mari qui nous regardoit, et qui devoit être également surpris du violent chagrin de sa femme et de son excessive gaieté. Le comte, en effet, remarqua ma contrainte, et voici comment il me rassura:
«Vous avez l'air stupéfaite, Mademoiselle; mais il ne faut pas que ceci vous étonne. Aucune affection de l'âme ne m'échappe, à moi: dans votre absence, la belle humeur de madame s'étoit visiblement altérée; j'ai découvert qu'il y avoit un moyen sûr de lui rendre sa gaieté, je lui ai parlé charade: aussitôt voilà madame riant comme une folle. J'ai répété plusieurs fois l'expérience, et toujours avec le même succès. Vous en êtes vous-même témoin, depuis un quart d'heure elle ne cesse! et tenez, voilà un redoublement.»
En effet, la comtesse recommença de plus belle, et Mme de Fonrose ne se gêna plus; je fus comme elle entraîné, et M. de Lignolle lui-même ne put voir trois personnes s'égayer de si bon cœur, sans se mettre de la partie. Nos bruyans éclats de rire durent être entendus de tout le voisinage.
Cependant, quoique Mlle de Brumont se pâmât de rire, le chevalier de Faublas ne perdoit pas la tête. D'une bouche avide il pressoit les lis d'un bras plus doux que l'ivoire, et d'une main caressante il serroit doucement les plus jolis genoux du monde. «Pardonnez-lui, dit à la comtesse Mme de Fonrose, qui, ne s'ennuyant pas de me regarder, ne perdoit aucun détail de cette joyeuse pantomime.—Pardonnez-lui, répéta le mari confident, qui, non content de m'applaudir par des regards et par des signes, se baissa deux fois pour me glisser à l'oreille ces paroles tout à fait encourageantes: «Bon, bon! ne vous lassez pas, tenez ferme, elle est vaincue!—Pardonnez-moi, m'écriai-je à mon tour, d'une voix tendre et d'un ton suppliant; pardonnez-moi, car je me repens et je vous aime.—Et moi aussi, je vous aime, répondit-elle en m'embrassant, et je vous pardonne, ajouta-t-elle en m'embrassant encore, mais à condition que vous ne verrez plus cette madame de Montdésir.—Oh! non.—Et que vous n'irez jamais vous établir ailleurs que chez moi.—Jamais.—En ce cas, je vous pardonne, et je vous aime, et je vous embrasse; et, si vous me tenez parole, je vous aimerai et je vous embrasserai toute ma vie.—Eh bien, s'écria M. de Lignolle, charmé de la joie de sa femme, puisque madame vous aime, vous embrasse et vous pardonne, je veux aussi vous pardonner, vous aimer et vous embrasser.» Il m'honora de plusieurs baisers. «Et moi aussi, dit Mme de Fonrose, je vous aime, je vous pardonne et je vous embrasse, car depuis un quart d'heure vous m'avez bien amusée.
—Qu'on dise pourtant que les charades ne sont bonnes à rien! reprit le comte d'un air de triomphe. Voyez comme elles nous ont tous mis de bonne humeur, comme la paix s'est faite aussitôt que…» La comtesse l'interrompit: «A propos de charade, Mademoiselle de Brumont, savez-vous bien que monsieur n'a pas encore pu deviner la nôtre?—Bon! c'est qu'elle n'est pas exacte, répondit-il.—Voilà une bonne raison! s'écria Mme de Fonrose. Comment! Mademoiselle, votre charade n'est pas exacte?» Je lui répliquai en montrant la comtesse: «C'est madame qui l'a faite.—Oui, répondit celle-ci; mais c'est vous qui me l'avez fait faire.—N'importe, reprit la baronne, si elle n'est pas exacte, il faut la recommencer.» La comtesse repartit: «C'est notre intention, Madame.—Sans doute, dit M. de Lignolle, il faut la recommencer.—Cela vous fera donc plaisir? lui demanda sa femme.—Assurément, Madame, et beaucoup; je voudrois même pouvoir vous y aider; je voudrois pouvoir vous enseigner…—Je vous rends mille grâces, interrompit-elle; je ne veux plus désormais d'autre précepteur que Mlle de Brumont. D'ailleurs, Monsieur, ce seroit peut-être bien inutilement que vous essayeriez de devenir le mien.—Sans doute! j'ai fait dans ma vie, tant en énigmes qu'en charades, plus de cinq cents poèmes: ce seroit un vrai travail pour moi de me remettre aux premiers élémens.—Cependant, Monsieur, lui dis-je, je prendrai la liberté de vous observer que madame la comtesse est jeune, curieuse et pressée d'apprendre.—Eh bien! Mademoiselle, vous n'avez pas besoin d'un second pour lui montrer tout ce qu'il lui importe de connoître; vous êtes, j'en suis sûr, très en état de donner d'excellens principes à votre écolière; et, par exemple, quand une fois vous l'aurez commencée, je m'engage volontiers à la finir.—Non pas, s'il vous plaît: je prétends n'en céder à personne la gloire et le plaisir.—Eh bien, comme vous voudrez; cela ne m'empêchera pas de m'intéresser vivement aux progrès de votre écolière.—Monsieur, ce que vous avez la bonté de me dire est très propre à m'encourager. Je donnerai de bonnes leçons à madame la comtesse, je vous le promets.—Donnez, Mademoiselle, donnez.—Je ferai plus d'une charade avec elle, je vous en réponds!—Faites, Mademoiselle, faites!—Ainsi, Monsieur, dit Mme de Lignolle, je puis donc, sans risquer de vous déplaire, m'occuper de ce petit travail-là.—Eh! bon Dieu, Madame, toute la journée, si cela vous amuse.—Bon! reprit-elle, je suis contente. Je m'en faisois quelque scrupule, parce que je craignois de m'arroger un droit que je n'eusse pas; mais, à présent que vous m'en avez donné la permission, me voilà tout à fait à mon aise.—A la bonne heure; mais je vous engage à recommencer celle que vous avez seulement ébauchée ensemble: car sûrement je l'aurois devinée, si elle avoit été bien faite… Allons, Mademoiselle, point de paresse, point de mauvaise honte; recommencez cela, faites-le mieux.—J'y tâcherai, Monsieur.—De votre mieux et le plus tôt possible.—Ah! tout à l'heure, si madame le veut.—Non, interrompit la baronne, dînons, dînons, aussi bien vous aurez le temps. Je compte vous laisser passer ici la quinzaine.» Je crus avoir mal entendu. «Quoi! la quinzaine? lui dis-je.—Vraiment, répondit-elle. Le terme vous paroît court! je le conçois; mais je n'ai pu obtenir qu'il fût plus long.—Obtenir!…—J'ai tenté l'impossible, Mademoiselle: car je savois combien vous désiriez prolonger votre séjour chez la comtesse.—Certainement,… mais…—Mais vos parens sont demeurés inflexibles.—Vous dites, Madame, que mes parens…?—Ils ne vous ont accordé que quinze jours.—Vous dites que mes parens m'ont accordé…—Oui, seulement quinze jours. Rien n'a pu les déterminer à se priver, pour un temps plus long, du bonheur de vous posséder chez eux.—Quinze jours, Madame la baronne! Vous êtes sûre?…—Je suis sûre, Mademoiselle, qu'ils ne vous permettront pas de rester plus longtemps; arrangez-vous d'après cela, dans quinze jours je vous remmène, c'est une chose convenue.—Convenue!—Oui, Mademoiselle, décidée.—Décidée, Madame!—Irrévocablement décidée, Mademoiselle.—Ah! ah!—En attendant, je viendrai vous voir presque tous les jours, comme vous pensez bien.—Oui, Madame.—Et presque tous les jours aussi je les verrai, vos parens.—Oui, Madame.—Ainsi vous aurez perpétuellement de leurs nouvelles.—Oui, Madame.—Et ils recevront continuellement des vôtres.—Oui, Madame.—Tenez, ce soir je soupe avec l'un d'entre eux.—Je le sais; c'est même un de mes grands-parens, celui-là, je crois?—Justement, Mademoiselle, je lui parlerai de vous, de votre absence.—Ah! je vous en serai bien obligée.—Je ne doute pas que d'abord cette séparation de quinze jours ne l'effraye, comme les autres; mais je lui ferai entendre raison là-dessus.—Vous me rendrez un vrai service.—Je vous réponds qu'il ne sera pas fâché.—Madame, je m'en rapporte à vous.»
On conçoit que je demeurai très surpris de la manière artificieuse et hardie dont la baronne venoit de m'établir, pour ainsi dire malgré moi, chez la comtesse. Cependant je n'oserois pas dire que j'en fus bien fâché, car peu de gens me croiroient; mais du moins, ô ma Sophie! j'assurerai qu'à l'instant même je pris intérieurement la ferme résolution de conserver mes relations avec Mme de B…, pour être, en cas de besoin, promptement informé de ses découvertes et pour me conduire en conséquence.
Le comte, qui n'avoit rien perdu de mon dialogue avec Mme de Fonrose, demanda si mes parens demeuroient maintenant à Paris; la baronne répondit qu'ils y étoient incognito pour des raisons qu'elle savoit, mais qu'elle ne pouvoit dire.
Nous allons nous mettre à table: je fus placé entre le mari et la femme; de temps en temps, la comtesse passoit adroitement sous la nappe une main qui rencontroit toujours la mienne, et mon genou touchoit le sien. Aussi M. de Lignolle se fût-il étonné de nos fréquentes distractions, si Mme de Fonrose, toujours attentive et toujours complaisante, n'eût vingt fois relevé la conversation prête à tomber, et vingt fois ne nous eût très habilement avertis de nos imprudences ou tirés de nos rêveries. Au dessert, cependant, il fallut payer de ma personne. La baronne, soit qu'elle voulût me distraire de l'objet dont elle me voyoit trop occupé, soit qu'elle prît quelque plaisir à me tourmenter un peu, la baronne s'avisa de me porter un coup plus difficile à parer que tous les autres. «A propos, dit-elle, vous savez sans doute la grande nouvelle? Le chevalier de Faublas est sorti de la Bastille.—Qui, le chevalier de Faublas? demanda le comte.—Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce joli garçon qui, sous des habits de femme…—S'est introduit chez le marquis de B…?—Oui, oui.—Et l'on a remis en liberté ce mauvais sujet? Et ce petit garnement ne sera pas claquemuré pour le reste de sa vie?—Comte, vous êtes bien sévère. On dit que c'est un très aimable enfant.—Un fieffé libertin, qu'on auroit dû fouetter en place publique!» La baronne alors m'adressa la parole: «Mlle de Brumont ne dit mot; est-elle de l'avis de monsieur?—Non, Madame, pas tout à fait, non… Ce chevalier de Faublas dont vous parlez, je le juge excusable; il est bien jeune encore: à moins qu'il n'ait commis de ces fautes…—Il a fait des horreurs, s'écria M. de Lignolle. Vous ne savez donc pas son histoire, Mademoiselle? Je vais vous la conter. D'abord, il a quitté les habits de son sexe, et, se donnant pour femme, il est entré dans le lit de la marquise de B…, presque sous les yeux de son mari. N'est-ce pas affreux?—Permettez que je vous arrête, Monsieur; ceci ne me paroît pas vraisemblable. Est-il possible qu'un homme ressemble à une femme si bien qu'on s'y méprenne?—Cela n'est pas ordinaire, mais cela s'est vu.—Si vous ne me l'assuriez, je ne le croirois pas, dit la comtesse.—Il faut le croire, répondit-il, car c'est un fait. Au reste, ce marquis de B… n'en est pas moins un imbécile avec ses connoissances physionomiques. C'est la science du cœur humain qu'il faut posséder.» Je l'interrompis: «Il me paroît que, si vous aviez été à la place du malheureux marquis, ce M. de Faublas ne vous eût pas fait sa dupe.—Oh! soyez-en sûre. Je n'ai peut-être pas plus d'esprit qu'un autre; mais je suis observateur, je connois le cœur de l'homme, et nulle affection de l'âme ne m'échappe.—Nous savons cela, dit la baronne; mais, pour revenir à notre mauvais sujet, je vais un peu vous étonner en vous apprenant qu'il a l'obligation de sa liberté à la marquise.—A Mme de B…? s'écria le comte.—A Mme de B…! s'écria la comtesse avec beaucoup de vivacité.—A Mme de B…! m'écriai-je moi-même, en jouant l'étonnement.—A Mme de B…, répéta froidement la baronne. Tout le monde l'assure.» La comtesse se leva brusquement et m'adressa la parole: «Quoi! c'est la marquise?…»
Elle parloit si haut et si vite, elle paroissoit tellement surprise, inquiète et fâchée, que, tremblant de l'entendre me faire ou quelque imprudent reproche ou quelque dangereuse question, je me hâtai de l'interrompre: «Adressez-vous à madame la baronne. Qu'allez-vous me demander, à moi qui ne sais pas un mot de toute cette fable?» M. de Lignolle daigna me seconder. «Une fable, comme dit fort bien mademoiselle. En effet, comment imaginer que la marquise ait osé…—Il n'y a rien que de vrai dans ce que j'avance, reprit la baronne. Qu'une fille toute neuve, une vierge pure, sans malice, sans passions et sans reproche, trouve fort scandaleux l'événement que j'annonce, et que, dans l'innocence de son cœur, elle refuse d'y croire, cela me paroît fort naturel. Je ne puis même, en passant, m'empêcher de blâmer la comtesse, qui a déjà quelque usage du monde, d'avoir été tout à l'heure tentée de questionner, sur certaine matière, une personne aussi inexpérimentée que l'est sa demoiselle de compagnie. Mais que M. de Lignolle, homme d'esprit, homme de tête, M. de Lignolle, qui a l'expérience du monde, de la cour, et des femmes surtout, que M. de Lignolle, observateur profond, excellent juge, M. de Lignolle, enfin, appelle fable un fait peu commun sans doute, mais qui n'est pas sans exemple et paroîtra même vraisemblable à quiconque connoît les mœurs de ce siècle de corruption, voilà ce que je ne conçois pas.—Encore, répondit le comte, faudroit-il que j'eusse particulièrement étudié le caractère de Mme de B… Je ne la connois que pour avoir entendu quelquefois parler d'elle.—Et moi, malheureusement, pour l'avoir souvent rencontrée dans mon chemin. Je pourrois lui contester les dons naturels et les dons acquis; mais la plupart des jeunes gens de la cour disent qu'elle est belle, et ils le savent bien; mais les vieux courtisans assurent qu'elle est plus qu'eux tous adroite, insinuante, artificieuse et dissimulée: il faut les croire. Ceux-ci lui accordent beaucoup d'esprit, ceux-là lui reconnoissent de grands talens; tous généralement conviennent qu'elle est née pour l'intrigue. Les uns s'étonnent que l'ambition puisse régner avec tant d'empire dans un cœur qu'ils croient fait pour des passions plus douces; les autres, la voyant sans cesse occupée de plus grands intérêts, ne conçoivent pas par quel miracle il lui reste un moment pour l'amour. Ce que chacun ne peut se lasser d'admirer en elle, c'est un continuel mélange de l'audace qui distingue les forts, et de l'astuce qui semble n'appartenir qu'aux foibles. Quelquefois elle étonne ses ennemis et ses rivales par les coups hardis qu'elle frappe; souvent elle les fatigue de sa tranquille patience et de sa persévérance éternelle. Tantôt c'est le tigre irrité qui s'élance sur le chasseur et le terrasse, et tantôt le chat sournois qu'on voit des heures entières tapi près de la retraite de la proie qu'il attend. Tenez, je ne veux pour preuve de sa rare capacité que la manière dont elle s'est relevée plus puissante après sa terrible chute. Quand son affaire avec le chevalier de Faublas fit tant de bruit, nous la crûmes perdue, elle seule eut le courage de ne pas désespérer de sa fortune. Vous dire comment elle persuada à son mari coiffé, battu et mécontent, qu'il n'étoit pas un sot, je ne le saurois: ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui nous voyons qu'ils vivent très bien ensemble. Au reste, c'est là le moindre des succès qu'elle s'étoit promis: dès qu'elle eut enchanté le bon époux, elle songea à délivrer l'ami charmant. Pour cela, que fait-elle? M. de ***, qui avoit beaucoup de partisans parce qu'il jouissoit d'un léger mérite et d'une fortune considérable, M. de ***, depuis longtemps, étoit vainement amoureux d'elle, et vainement visoit au ministère. La marquise entre dans le parti nombreux qui le porte aux premières places; après quatre mois d'efforts elle culbute le ministre, effraye un des concurrens, trompe l'autre, et l'heureux compétiteur qu'elle sert se voit enfin nanti du fameux portefeuille. Alors sa bienfaitrice ne dédaigne pas de devenir son amante… Vous paraissez étonnée, Mademoiselle de Brumont?… Hélas! oui, la belle victime s'est immolée… Elle a généreusement consommé le grand sacrifice. Ainsi Mme de B… retrouve son premier crédit, qu'elle augmente encore. Ainsi le chevalier de Faublas est rendu à la société, pour y faire, si nous n'y prenons garde, quelque nouvelle incartade.»
Enfin, Mme de Fonrose se tut, et, puisqu'elle ne vouloit que m'embarrasser, elle eut lieu de s'applaudir de la nouvelle fatale; fatale! car je m'en affligeai beaucoup. En ne m'examinant qu'un peu, je ne trouvois guère probable que l'adorateur de Sophie et l'amant de la comtesse fût encore amoureux de Mme de B…; cependant j'entendois s'élever du fond de mon cœur une voix secrète qui me crioit que la marquise auroit dû me laisser en prison. Oui, dans mon déplaisir extrême, j'osois accuser mon amie d'avoir trop fait pour moi. Ils auroient donc raison, les consolans moralistes qui tous les jours impriment que l'homme est naturellement ingrat?
Mme de Lignolle, mécontente de mon chagrin, qu'il n'étoit pas malaisé d'apercevoir, fit tout haut cette remarque: «Vous avez l'air bien sérieux, Mademoiselle?—Vraiment oui», dit le comte. Je ne répondis rien à la comtesse parce que la baronne, habile à deviner et prompte à prévenir les imprudences de son amie, déjà s'étoit emparée d'elle, et tout bas lui disoit sans doute ce qu'elle croyoit propre à la retenir et à la calmer; mais je saisis ce moment pour m'approcher de M. de Lignolle et lui confier un grand secret: «Monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous m'avez autrefois témoigné le désir qu'il ne fût jamais question d'amourette et de galanterie devant votre jeune épouse.» Il me répondit: «Cela est vrai, mais il est question de ce libertin, je prends de l'humeur, je me laisse entraîner, et j'oublie mes résolutions. Au reste, je vous remercie de l'avis que vous voulez bien me donner, j'en vais profiter, nous allons nous entretenir d'autre chose.» Il me tint cruellement parole; je fus, toute la soirée, obligé de deviner des charades, d'entendre de longues dissertations sur les affaires de l'âme.
A dix heures, la baronne se retira pour aller souper avec celui qu'elle appeloit mon grand-parent. A minuit, M. de Lignolle souhaite à la comtesse une bonne nuit, et un bon sommeil à Mlle de Brumont. De ces deux souhaits si contraires, un seul pouvoit être exaucé: la comtesse eut une bonne nuit, justement parce que Mlle de Brumont dormit peu.
Ne vous en étonnez pas, vous qui vous souvenez qu'hier au soir, et ce matin, Justine m'a passablement occupé. Songez à ma détention trop longue, songez que l'économique régime du célibat, rigoureusement gardé pendant cent vingt mortels jours, a dû convenablement me préparer aux excès dispendieux de plusieurs nuits heureuses.
Et vous aussi, malheureux amans, qui, pour avoir rencontré la satiété dans les bras de l'amour, ne concevez plus un bonheur trop au-dessus de vos forces, recevez avec mes preuves un avis salutaire, et prenez courage: faites-vous mettre à la Bastille, restez-y quatre mois seulement, et, quand vous en sortirez, vous verrez de quoi vous serez capables, avec quel empressement vous volerez aux genoux de vos maîtresses! Ah! que de fois vous leur direz: «Je vous aime», si elles vous le disent une fois! Ah! que vous les retrouverez jolies, si vous les retrouvez fidèles!
La mienne l'étoit, et jura de l'être toujours. De mon côté, je la rassurai si bien que le lendemain matin son cœur ne conservoit aucun soupçon jaloux. Nous fîmes ensemble un déjeuner charmant, car nous ne fûmes pas gênés par la présence d'un tiers. M. de Lignolle, en partant pour Versailles, où il alloit passer plusieurs jours, m'avoit recommandé de tenir fidèle compagnie à sa femme et d'avoir bien soin d'elle.
Ce fut elle qui prit soin de moi. Ses petites mains arrangèrent mes cheveux, ses petites mains m'habillèrent. Il est vrai que je n'en fus ni mieux coiffé ni mieux vêtu. Il est vrai que, plein de reconnoissance, je lui rendis, maladroitement si l'on veut, mais pourtant fort bien, à ce qu'elle disoit, tous les services que j'avois reçus d'elle. La matinée tout entière, comme un instant, s'écoula dans ces occupations si douces. Nombrez, s'il se peut, les distractions qui prolongèrent nos travaux et les folies qui les interrompirent. Mme de Lignolle, naturellement si vive, est devenue plus étourdie de moitié; Faublas, que vous connoissez, seroit-il plus raisonnable qu'elle? Figurez-vous notre enfantine joie, nos comiques tendresses, nos bruyans transports. Imaginez jusqu'à quel point nos caprices peuvent être amusans, et nos espiègleries piquantes. Devinez le babil de nos querelles et le silence de nos combats. Représentez-vous ce que nos bouderies ont de plus intéressant, et nos raccommodemens de plus voluptueux: fille de compagnie peu respectueuse, je viens de faire à ma maîtresse une malice presque impertinente, et, pour m'attirer plus sûrement le châtiment que je mérite, j'ai l'air de vouloir m'y dérober. La comtesse, qui me voit fuir, vole sur mes pas, et sur mes pas se précipite dans la sombre alcôve où je parois chercher à me cacher. Un cri qu'elle pousse annonce que je suis découverte et saisie; mais le vainqueur, tout à coup vaincu, reconnoît trop tard le piège qu'on lui tendoit, il tombe et demande grâce; je reste inexorable, et je donne un baiser. O vous, qui que vous soyez, que ces jeux effarouchent, si dans vos sévérités vous voulez du moins vous montrer équitables, ne nous jugez point selon les rigoureuses lois qui gouvernent les hommes! Je n'ai pas dix-huit ans encore, la comtesse en compte à peine seize; nous sommes deux enfans.
Mme de Lignolle n'avoit pas fait défendre sa porte pour tout le monde. Nous reçûmes, dans l'après-dîner, la visite de Mme de Fonrose, qui m'apporta des nouvelles de mon père, et celle de la marquise d'Armincour, à qui sa nièce avoit mandé le retour de Mlle de Brumont. La bonne tante, enchantée de me revoir, me prodigua les complimens. Pénétrée pour moi de la plus profonde estime, elle n'avoit point oublié que je réunissois, à l'avantage assez commun de tout connoître, le rare talent de tout expliquer, et que, dans une circonstance embarrassante, je l'avois puissamment aidée à donner à son Éléonore[5] des instructions de première nécessité. La vieille marquise m'aimoit tant et me faisoit tant de caresses que je ne pouvois, sans manquer à la reconnoissance, trouver sa visite trop longue. Sur quoi j'observerai que la baronne, qui apparemment me jugeoit ingrat, s'efforça, par toutes sortes de moyens, d'amener la bonne tante souper chez elle. Quand elle vit qu'il étoit impossible de l'y décider, elle prit elle-même le parti de rester avec nous. A minuit, nos deux convives se retirèrent; la même jolie femme de chambre qui m'avoit habillée s'empressa de détruire son ouvrage, et l'amie de la comtesse redevint son amant.
[5] Rappelez-vous que c'étoit le nom de baptême de la comtesse; nous en aurons besoin.
Je dis l'amie de la comtesse, et je dis bien. On savoit chez elle que je n'étois plus sa demoiselle de compagnie. Au reste, je crois que, dans l'occasion, tout bon gentilhomme pourroit, sans déroger, se mettre en condition comme j'y eusse été. Vraiment! le matin présider à la toilette de madame, causer l'après-dîner dans son boudoir, et le soir entrer dans son lit, je ne vois rien là qu'un jeune homme bien né doive trouver pénible et ne puisse faire honorablement. Quant à moi, je sais bien que je remplissois les différens devoirs de ma place avec grand plaisir et sans craindre de compromettre ma noblesse. De toutes manières, je me trouvois chez Mme de Lignolle aussi bien que chez moi.
Aussi bien que chez moi!… de temps en temps, mais pas toujours. Non, mon père, non. Quoique deux journées seulement se fussent écoulées depuis notre séparation, je sentois le besoin de vous revoir. O ma Sophie! je brûlois du désir d'aller chez Justine savoir si Mme de B… n'avoit rien appris de ton sort, et l'idée de tes infortunes empoisonnoit mon coupable bonheur.
Ce fut pour l'amour de ma femme que j'eus avec ma maîtresse un démêlé sérieux dès que le jour parut. «Je crois que tu pleures, s'écria la comtesse étonnée; qu'as-tu donc?» Lui avouer que je donnois ces larmes à l'absence de Sophie, c'eût été vraiment une cruauté; j'aimai mieux me permettre un officieux mensonge. «Je m'afflige parce qu'il faut, mon Éléonore, que je vous quitte pour quelques heures.—Me quitter! pourquoi faire?—Une visite…—A qui?—Pas à mon père, car il me retiendroit, et je veux revenir; mais à ma sœur.—A ta sœur! mon bon ami, rien ne presse.—Je ne puis m'en dispenser aujourd'hui.—Tu ne le peux?—Non.—Absolument?—Absolument.—Eh bien, j'irai avec toi.—Quelle idée! Nous montrer ensemble dans les rues de Paris! On n'a qu'à me reconnoître.—Nous baisserons les stores.—Oui! ne faut-il pas toujours descendre de voiture et y remonter? Et puis est-il possible que je te mène à ce couvent? à quoi cela ressembleroit-il?—Je t'attendrai à la porte.—Eh! non, non.—Vous ne voulez pas?—Je le voudrois de tout mon cœur; mais…—Vous me trompez.—Ma jolie petite amie, peux-tu le croire?—Je le crois: vous méditez une infidélité.—Éléonore!…—Ce n'est pas chez votre sœur que vous allez, mais chez cette indigne marquise, ou peut-être chez cette petite sotte de Montdésir.—Ma chère Éléonore!…—Mais, si vous avez des rendez-vous, vous les manquerez: car je vous défends de sortir.—Vous me le défendez?—Oui, je vous le défends.—Madame, prenez ce ton avec M. de Lignolle, tant qu'il voudra bien le permettre; quant à moi, je vous déclare que je ne le souffrirai pas, et que je veux sortir tout à l'heure.—Et moi, Monsieur, je vous déclare que vous ne sortirez pas.—Je ne sortirai pas?—Non.—Ah! nous allons voir.»
Je fis un mouvement pour me précipiter hors du lit; de la main droite, elle me retint par les cheveux, et, de la gauche, elle tira le cordon de sa sonnette avec tant de violence qu'elle le cassa. Ses femmes effrayées accoururent à sa porte. Elle leur cria: «Qu'on dise au suisse qu'il tienne l'hôtel exactement fermé et qu'il ne laisse sortir aucune des femmes de ma maison.»
Cette manière de garder un amant me parut si neuve que je fus obligé d'en rire: ma gaieté plut à la comtesse, qui se mit à rire aussi. Quelques minutes se passèrent dans le délire de cette joie; nous nous levâmes ensuite, et, quand je fus habillée, la querelle recommença.
«Éléonore, je m'en vais. Je te donne ma parole d'honneur qu'avant deux heures je serai de retour.—Mademoiselle de Brumont, je te donne ma parole que mon suisse ne te laissera pas sortir.—Quoi! sérieusement, Madame?—Très sérieusement, Monsieur.—Comtesse, je n'essayerai point de forcer le passage, parce qu'ajouter à votre imprudence une imprudence encore, ce seroit visiblement vous compromettre; mais souvenez-vous de la violence que vous me faites, songez que vous n'aurez pas toujours le pouvoir de retenir votre amant chez vous malgré lui, et qu'une fois libre, il pourra tarder longtemps à venir reprendre un joug que vous lui aurez rendu pesant.—Ah! l'indigne! il menace de m'abandonner!… Faublas, quand tu ne reviendras pas, je t'irai chercher… J'irai chez toutes tes maîtresses les unes après les autres: chez cette Mme de Montdésir, pour la souffleter; chez la marquise, pour te redemander à son mari; jusque chez ta femme, s'il le faut, pour lui déclarer que je suis ta femme aussi… Oui, ta femme. Ce M. de Lignolle ne s'est marié qu'avec mon bien. C'est toi qui m'as vraiment épousée; c'est toi seul, mon ami, tu le sais bien… Pourquoi veux-tu sortir et m'aller faire une infidélité? Pendant que tu étois à la Bastille, je n'avois de rendez-vous avec personne, moi. Je ne savois que t'appeler, m'impatienter et gémir… Est-ce Mme de B… qui t'attend? Avoue-le, je te le pardonne, si tu n'y vas pas… Quel avantage a-t-elle donc sur moi, cette Mme de B… que tu me préfères? Est-elle belle? Je suis jolie. A-t-elle des talens? Tu ne connois pas tous les miens: je chante bien, je danse mieux, et je vais tout à l'heure, si tu le veux, te jouer sur mon piano toutes les sonates d'Hedelman et de Clementi. A-t-elle de l'esprit? Je n'en manque pas. Vous aime-t-elle beaucoup? Je vous aime davantage, et je suis plus jeune, plus fraîche, plus aimable. Je te le dis, moi, je le dis… Tu ris, Faublas? Eh bien, oui, ne sors pas, et nous allons rire, causer, jouer ensemble, courir l'un après l'autre, nous caresser, nous battre, nous amuser comme hier. Hier le temps a passé si vite! Reste avec moi, mon bon ami, je te promets que cette journée-ci ne nous paroîtra pas moins courte que celle d'hier.—Tout cela, Madame, est inutile. Vous me retenez de force, mais prenez garde que votre prisonnier ne vous échappe: car, en quittant sa chaîne, il la brisera.—Vous osez répéter encore… Mettez mon courage à cette horrible épreuve, et vous verrez,… perfide! Je vais partout à votre poursuite; je vous surprends chez une rivale, je la tue, je vous tue, je me tue, et, jusque dans mes derniers momens du moins, je vous prouve que je vous adore, ingrat que vous êtes!… Grands dieux! où suis-je? Je ne me connois plus… Faublas, mon ami, ne sois pas fâché, ne sors pas… Tu ne dis mot, tu me repousses… Ah! je t'en prie, pardonne-moi. Tiens, regarde, je pleure, je suis à genoux.»
Je fus attendri, je la relevai, je la consolai, nous entrâmes en pourparler, nous capitulâmes. J'obtins qu'on iroit tout à l'heure lever chez son suisse la défense qui me tenoit aux arrêts chez elle; mais elle obtint que je ne sortirois pas.
Le lendemain cependant je me sentis plus inquiet, et, résolu de voir Justine à quelque prix que ce fût, je parlai de ma sœur à la comtesse. L'interminable dispute alloit s'échauffer, lorsqu'au coup de marteau du maître, les portes de l'hôtel s'ouvrirent avec fracas. M. de Lignolle accourut à l'appartement de sa femme, et, du plus loin qu'il nous vit, il s'écria: «Félicitez-moi, Mesdames, je rapporte de Versailles le brevet d'une pension de deux mille écus.—Pour qui? demanda la comtesse.—Pour moi, répondit-il de l'air du monde le plus satisfait.—Monsieur, j'en suis fort aise, puisque vous en paroissez content; mais qu'est-ce pour vous qu'une pension de 6,000 livres?—Je n'ai pas pu l'obtenir plus forte.—Vous m'entendez mal, reprit-elle d'un ton froid qui contrastoit merveilleusement avec la joie de son mari. Loin de me plaindre que la pension soit trop modique, je m'étonne que vous l'ayez sollicitée; vous, Monsieur, qui possédez plus de douze cent mille livres de biens-fonds, et à qui j'ai apporté près du double en mariage.—Madame, on n'est jamais trop riche.—Eh! Monsieur, tant d'honnêtes gens ne le sont pas assez! Pourquoi ne pas laisser les grâces de la cour se répandre sur ceux qui en ont un véritable besoin?—Il est vrai, dit le comte en se frottant les mains, qu'une foule d'amateurs s'étoient mis sur les rangs; je n'ai pas été seul favorisé. Les brevetés sont: d'Apremont, que vous connoissez…—Une seule de ses terres lui rapporte vingt mille écus!—Et de Verseuil…—Il est lieutenant d'une province!—Et d'Hérival, aussi.—Son oncle, ancien ministre, l'a chargé de richesses qu'il dissipe et d'honneurs dont il est indigne.—Et Flainville, encore.—Il a, par l'agiotage, quadruplé l'opulente succession de ses pères!—Et puis un monsieur de Saint-Prée… Mais non, je me trompe, celui-là n'a rien obtenu.—Ah! le brave homme! m'écriai-je. Quel dommage!—Vous le connoissez? me dit la comtesse.—Oui, Madame. Un vieux officier plein de mérite et de courage! Vous ne verriez pas sans admiration les cicatrices dont il est couvert, et le récit des malheurs qui ont renversé sa fortune vous intéresseroit vivement.—Il est pauvre? s'écria-t-elle.—Très pauvre. On s'est montré du moins assez juste pour recevoir l'aîné de ses garçons à l'École militaire, et sa fille cadette à Saint-Cyr.—Il a beaucoup d'enfans?—Trois autres demeurent encore à sa charge, et, comme lui, languissent dans un village du Languedoc…—Là! dites-moi, n'est-ce pas une chose affreuse que des courtisans qui nagent dans l'opulence enlèvent à cette famille infortunée son honorable et dernière ressource?…» Elle se tourna vers son mari: «N'en êtes-vous pas honteux?—Honteux de quoi? répondit le comte: si ce monsieur est malheureux, qu'il se plaigne; s'il est oublié, qu'il se montre. Que fait-il dans sa province? qu'il vienne à Versailles; qu'il paroisse à l'Œil-de-Bœuf. Est-ce à moi de l'aller chercher? Il a fait de malheureuses campagnes: eh bien! dix mille officiers n'ont-ils pas été blessés comme lui? N'est-il pas guéri comme eux? A la cour, ce ne sont pas des cicatrices qu'il faut montrer. Il ne s'agit que d'avoir des amis, de la patience et de l'importunité. Si rien de tout cela ne manque à M. de Saint-Prée, son tour viendra.» La comtesse repartit avec vivacité: «Mais, sans vous, peut-être son tour étoit venu.» M. de Lignolle, affectant le ton de la supériorité, répliqua: «Que vous êtes enfant! vous n'avez pas la moindre connoissance du monde. Supposons que, pour faire place à ce monsieur, je me fusse bonnement retiré; d'autres, moins délicats, l'auroient écarté. D'ailleurs, si dans la vie on étoit arrêté par la foule des petites considérations particulières, on ne songeroit jamais à soi.» Mme de Lignolle rougit, pâlit, frappa des pieds. «Brumont, vous l'entendez! voilà de ces raisons qui me mettent hors de moi. Cela me feroit sauter au ciel!… Monsieur, je ne connois, comme vous le dites bien, ni le monde, ni le cœur humain, ni, Dieu merci! l'art des beaux raisonnemens; mais j'écoute ma conscience: elle me crie qu'aujourd'hui vous avez surpris les ministres, trompé le roi et volé des malheureux.—Madame, l'expression…—Oui, Monsieur, volé!» Son mari voulut sortir, elle le retint, et d'un ton qui paroissoit plus calme elle continua: «Si vous ne trouvez pas moyen, sous quelques jours, de vous démettre de votre pension en faveur de M. de Saint-Prée, je vous déclare que je me chargerai du soin de lui faire passer tous les ans deux mille écus par une voie indirecte et par forme de restitution.—Comme il vous plaira, Madame; vous le pouvez sans vous gêner beaucoup: ce sera tout au plus le tiers de la somme annuelle que vous vous êtes réservée pour votre entretien.—Ne vous en flattez pas, Monsieur, je ne toucherai point à cette portion de mon revenu. Quoique je ne vous en doive aucun compte, je suis bien aise de vous répéter ce que je vous ai déjà dit cent fois: je ne me consolerois pas de dépenser follement vingt mille francs en bagatelles de toilette, lorsqu'il y a dans nos terres des misérables qui manquent de pain. Je ferai de mes économies un emploi selon mon cœur. Quant à la dette que vous venez de contracter envers M. de Saint-Prée, vous l'acquitterez avec les biens qui nous sont communs; si vous m'en laissez le soin, j'engagerai mes diamans; et, quand je les aurai fait mettre au mont-de-piété pour vous, nous verrons si vous ne les retirerez pas.—Non, Madame.—Non? je pense que vous osez dire non! Moi, je vous répète que je le veux, et que cela sera. Monsieur le comte, vivons en paix, croyez-moi, ne me poussez point à bout; j'ai des parens, j'ai des amis, j'ai raison, ma séparation ne seroit pas difficile à obtenir. Vous vous passerez bien de ma personne, je le sais; mais la perte de mon bien pourroit vous laisser des regrets amers… Tiens, Brumont, car je ne puis m'en taire, tu vois l'homme du monde le plus insensible et le plus avare. Il faut que tous les jours je me dispute avec lui pour empêcher des lésineries ou des injustices. Depuis six mois que nous sommes ensemble, je n'ai pas eu la satisfaction de le voir une fois, une seule fois, secourir un malheureux! Son unique bonheur est de thésauriser. Il s'est fait un dieu de son or! Aujourd'hui qu'il vient d'augmenter ses richesses, il ne vit que de l'espérance de les augmenter demain! Et demandez-moi pour qui. Pour des collatéraux: car des pauvres, il ne sait pas s'il en existe; et des enfans, il n'en aura jamais,… à moins qu'une malheureuse charade…»
Depuis un quart d'heure la comtesse étoit fort en colère; tout à coup elle se mit à rire comme une folle. Cependant, après un court moment de réflexion, elle reprit:
«A moins qu'une malheureuse charade… ne lui tienne lieu d'un enfant chéri… Au reste, il a raison de les aimer, car elles ne lui coûtent rien à faire… A propos d'enfans, Monsieur, il me tarde de revoir les miens. L'automne dernier, je désirois aller faire un tour dans le Gâtinois, vous m'avez retenue par des visites de mariage; et j'ai su que depuis vous avez fait à ma terre un voyage que vous vouliez que j'ignorasse: maintenant que je vous connois, cette mystérieuse visite m'alarme pour mes paysans. Monsieur, je prétends qu'on ne change rien à leur condition; je prétends que les vassaux de la marquise d'Armincour n'aient pas à se plaindre d'être devenus ceux de la comtesse de Lignolle. Bonnes gens, ma bonne tante m'éleva parmi vous; elle fit de vos honorables travaux mes premiers plaisirs, et de vos innocens plaisirs mes plus charmantes occupations! Elle vous apprit à me chérir, elle m'apprit à vous respecter, elle m'apprit à être heureuse de votre bonheur, fière de votre amour et riche de vos prospérités. Souvent elle me disoit, je m'en souviens avec délices, elle me disoit: «Éléonore, ne trouves-tu pas bien doux d'avoir, à ton âge, autant d'enfans qu'il y a d'habitans dans ce village?» Oui, ce sont mes enfans. Oui, bonnes gens, je veux vous ramener votre mère. Elle ne vous paroîtra pas trop vieille encore, et j'espère que maintenant, comme lorsqu'elle étoit plus petite, vous la verrez avec attendrissement encourager vos travaux, ordonner vos fêtes, ouvrir vos bals, présider à vos banquets, récompenser vos laborieux garçons, et couronner vos jolies rosières.»
Tout à l'heure la comtesse rioit, maintenant je voyois ses yeux se remplir de larmes.
«Monsieur, reprit-elle aussitôt avec beaucoup d'impétuosité, je pars demain.—Demain! Madame, c'est trop tôt; la saison…—Pardonnez-moi, Monsieur: le printemps, qui s'approche, ramène les beaux jours. Il fait un temps superbe. Demain, je pars pour ma terre du Gâtinois, j'y reste quelques jours, je reviens ensuite chercher ma tante, dont les affaires seront finies, et je vais avec elle passer quelques semaines en Franche-Comté. J'ai aussi des enfans dans ce pays-là.—Mais, Madame…—Monsieur, demain je pars, c'est une chose décidée. J'emmènerai Mlle de Brumont. Si vous êtes prêt, vous viendrez avec nous. Avez-vous affaire? Ne vous gênez pas. Je n'ai besoin, ni pour mes travaux, ni pour mes plaisirs, d'un homme également incapable de contribuer au bonheur ou de compatir aux misères de personne.»
A l'instant même elle ordonna qu'on préparât ses malles et sa voiture de campagne. M. de Lignolle s'en alla mécontent et soumis.
Cependant la comtesse versoit quelques larmes; je voyois l'intérêt le plus tendre régner sur son visage, où le feu de la colère venoit de s'éteindre: mon cœur se pénétroit du sentiment délicieux dont le sien paroissoit vivement ému. La sensibilité, fille de la Providence et quelquefois du malheur, sœur de la commisération et mère de la bienfaisance, est, je crois, une de ces vertus qui, pour l'éternelle propagation de notre espèce, nous fut accordée à nous autres hommes, afin que nous pussions être aimés, et à vous, nos douces compagnes, pour que vous eussiez à tout âge et en tout temps un sûr moyen de plaire. Au moins, j'ai toujours vu qu'il n'y a point de si vieille figure que ne puisse rajeunir son expression touchante; et tel est même son admirable pouvoir qu'en embellissant la moins jolie, elle ajoute encore mille agrémens à la plus belle. Jugez donc combien, en ce moment, Mme de Lignolle me parut plus brillante de ses attraits piquans et de son extrême jeunesse, et soyez moins étonné d'apprendre qu'une cause en soi digne d'éloges ait produit, par l'occurrence, des effets condamnables.
Quelques minutes après son départ, M. de Lignolle revint à l'appartement de madame. Heureusement j'avois mis les verrous. «Vous vous êtes enfermées? cria-t-il.—Oui, Monsieur, répondit-elle.—Pourquoi donc?—Parce que nous recommençons notre charade.—Est-ce une raison pour que je n'entre pas?—Si c'est une raison! je le crois bien! Je vous ai déjà dit, Monsieur, que je ne voulois pas être dérangée quand je composois. Revenez dans un quart d'heure, la leçon sera peut-être finie.»
Elle ne dura pas si longtemps, la leçon; mais, après l'avoir prise et donnée, l'écolière et le disciple eurent une petite explication qu'il ne falloit pas que tout le monde entendît.
«Éléonore, ma charmante amie, tout à l'heure je t'écoutois avec transport prêcher à ton mari, qui ne les connoît pas, des vertus que j'idolâtre. Tu m'es devenue plus chère, tu me parois plus jolie.—Eh bien, me répondit-elle, c'est ce que ma tante m'a toujours dit, toujours elle m'a répété qu'un air de bonté paroit une figure mieux que tous les chapeaux de Mlle Bertin. Elle avoit donc raison, puisque mon amant s'en aperçoit. Oh! que je suis contente! s'écria-t-elle en faisant un saut de joie; que je suis contente d'être bonne, puisqu'en effet cela me rend plus aimable à tes yeux! Tiens, Faublas, je le serai chaque jour davantage; tiens, mon ami, j'ai mes défauts comme tout le monde. Je suis vive, impérieuse, colère; on me croiroit méchante, et dans le fond il n'y a pas de meilleure femme que moi. Je vaux de l'or. Tous les jours tu me découvriras des qualités nouvelles, je te le dis. Tu verras, tu verras!… Demain, je t'emmène à ma terre, en es-tu bien aise?—J'en suis enchanté, ma petite amie.—Pourquoi petite? Pas tant, ce me semble: ne trouves-tu pas que je suis grandie depuis quatre mois?—Au moins d'un pouce.—Ah! je compte grandir encore. Je grandirai, sois-en sûr! Cela te fera plaisir aussi, n'est-il pas vrai?—Grand plaisir, assurément. Pour revenir à la question que tu me faisois tout à l'heure, je suis enchanté d'aller à la campagne avec toi; mais, si tu veux que je parte demain, il faut souffrir que j'aille aujourd'hui chez Adélaïde, et que j'y aille seul.»
Ici recommença notre dispute, qui cette fois se termina tout à mon avantage. J'eus même le bonheur de faire comprendre à la comtesse qu'il ne falloit pas qu'elle me donnât son carrosse. On fit avancer un honnête fiacre, à qui j'indiquai d'abord le couvent d'Adélaïde; mais, à quelques pas de l'hôtel, je priai mon phaéton de me conduire incognito chez Justine.
La paresseuse étoit encore au lit, où M. de Valbrun causoit avec elle. Tous deux pourtant, dès qu'on eut annoncé Mlle de Brumont, lui crièrent d'entrer. Je fus reçu comme un ami commun. Je ne sais pas si le vicomte, tout à fait exempt de jalousie, trouvoit, à me voir chez sa maîtresse, autant de plaisir qu'il mit d'affectation à me l'assurer; mais je sais bien que Mme de Montdésir faisoit des efforts malheureux pour que M. de Valbrun ne vît pas qu'elle lui préféroit M. de Faublas. La pauvre enfant, encore un peu neuve dans son métier, remplissoit difficilement sa tâche. J'avoue que ce ne fut point pour l'aider à sortir d'embarras que je lui parlai de mes affaires. Elle parut fâchée de m'apprendre qu'elle n'avoit aucune nouvelle à me donner de la part de la marquise, et elle se chargea volontiers de la faire avertir que je partois avec Mme de Lignolle pour le château de ***. Le vicomte me promit, de son côté, qu'il ne diroit point à la baronne en quel endroit il m'avoit rencontré.
Du Palais-Royal j'allai rue Croix-des-Petits-Champs, au couvent de ma sœur. Paroître devant elle dans mon nouveau travestissement, c'eût été beaucoup affliger ma chère Adélaïde et commettre une imprudence inutile. Je me contentai de griffonner dans ma voiture, et de faire remettre à la tourière un petit billet, par lequel j'apprenois à Mlle de Faublas que son frère alloit passer quelques jours à la campagne.
En effet, le lendemain de bonne heure nous partîmes, Mme de Lignolle et moi. Le comte, retenu pour quelques affaires, nous faisoit espérer qu'il lui seroit impossible d'aller nous rejoindre avant huit jours. Je n'entreprendrai pas de vous peindre la folle joie que ressentit ma jeune maîtresse, lorsqu'elle se vit en route avec moi. Je ne vous dirai pas non plus jusqu'à quel point ce voyage m'amusoit; mais vous savez qu'on ne s'ennuie pas de courir la poste avec une femme qu'on aime. Il étoit près de cinq heures lorsque nous arrivâmes à son château, distant de Paris de plus de vingt lieues. Nous n'avions pas dîné; je sentois un vif désir de me mettre à table; mais la comtesse s'occupa d'abord d'un autre soin qu'elle jugeoit plus essentiel. Nous commençâmes par aller visiter l'appartement qu'on lui avoit préparé; elle fit dresser un second lit à côté du sien. Il étoit désormais décidé que Mlle de Brumont coucheroit partout où coucheroit Mme de Lignolle.
Cependant, la nouvelle de notre arrivée s'étant répandue dans les villages dont la comtesse étoit seigneur, il y eut le soir même grand concours au château. Mme de Lignolle ne reçut point la triste et cérémonieuse visite d'un campagnard gentillâtre, fier de son antique inutilité, ni de quelques bourgeois enrichis, plus vains encore de leurs privilèges nouveaux: sa nombreuse cour se composa tout entière de ces hommes presque partout dédaignés et partout respectables, à qui la plupart de nos gens prétendus comme il faut ont persuadé que le premier des arts étoit un vil métier. Moins crédule et plus fortuné, chacun des honnêtes laboureurs que je voyois paroissoit avoir la conscience de ses talens en particulier, et en général le noble orgueil de son état. Tous montroient devant Mme de Lignolle une modeste assurance; tous étoient redevenus des hommes, depuis qu'une femme les avoit protégés; tous, en se félicitant du retour de la comtesse, s'affligeoient de ne pas revoir la marquise, et demandoient au Ciel qu'il lui plût de rendre à la nièce les bienfaits dont la tante les avoit comblés. Pressées autour de ma charmante maîtresse, les femmes l'accabloient de remerciemens et d'éloges, les filles la couvroient de fleurs, les enfans se disputoient sa robe pour la baiser. Digne de l'amour qu'elle inspiroit, Mme de Lignolle avoit retenu tous les noms, elle adressoit au vieux Thibaut un remerciement affectueux, à la bonne Nicole une obligeante question, un compliment flatteur à la jeune Adèle, une douce caresse au petit Lucas. Elle s'inquiétoit avec intérêt de la situation des affaires communes; en vérité, vous eussiez dit une tendre mère tout à l'heure revenue au sein de son heureuse famille.
«Éléonore, lui dis-je, ma chère Éléonore, vous méritez d'être l'objet de l'allégresse générale, car vous paroissez la sentir vivement.—Très vivement, mon ami, je t'assure, je suis touchée jusqu'aux larmes. Jamais, cet hiver, la plus intéressante tragédie ne m'a si fort émue. Dis-moi donc pourquoi tant de gens opulens, qui, dans leurs terres, ne font de bien à personne, courent à Paris s'attendrir, au théâtre, sur des maux factices?—Ils ne s'y attendrissent pas, mon amie; dans nos salles, ce n'est que le tiers état qui pleure. Les gens prétendus comme il faut ne savent pas même quand l'acteur est là; ils vont à la comédie pour se lorgner dans les loges et se saluer dans les corridors. Vous concevez qu'ils ne s'amusent pas; mais ils s'étourdissent, pendant quelques heures, sur l'ennui qui les dévore.—Tu as raison, j'ai cru moi-même m'en apercevoir quelquefois; aussi j'ai pris mon parti. Je passerai la plus grande partie de l'année dans mes terres; et je veux employer en bonnes œuvres l'argent que me coûteroit une loge à chacun des trois spectacles.—Ah! mon amie, que les journées alors te paroîtront courtes! ah! si tu vas toujours au-devant des malheureux, tu n'auras pas un moment à perdre. Du côté des plaisirs, tu y gagneras beaucoup encore, je crois; les scènes intéressantes viendront te chercher. Et comment ne serois-tu pas continuellement amusée et attendrie, quand tu auras sans cesse des pleurs à essuyer et des transports de joie à contenir?…—Eh bien! s'écria-t-elle, me voilà décidée, je resterai dans mes terres,… pourvu que tu ne me quittes pas, Faublas, pourvu que tu me sois fidèle…—Comment ne le serois-je pas, ma charmante amie? Où trouverois-je, avec plus de vertus, tant…»
Je ne pus en dire davantage. O ma Sophie! un souvenir m'empêcha d'achever.
«Tu m'aimeras donc toujours? reprit tout bas Mme de Lignolle.—Toujours.—Tu ne t'occuperas jamais que de moi?—Que de toi… Mais voyez donc, Madame la comtesse, comme ces paysannes sont jolies.—Et comme ces jeunes gens ont bonne mine, me répondit-elle. Vraiment je suis tentée de croire qu'il se fait ici beaucoup d'enfans, et de beaux enfans, parce que les pères sont contens de leur sort.—Non, n'en doutez pas, mon amie. Le commerce, si fatal à l'espèce humaine par les dangereux travaux qu'il occasionne, par les voyages de long cours qu'il commande, par les guerres fréquentes qu'il nécessite, le commerce enlève tous les jours des bras à l'agriculture. Un fléau destructeur qu'il amène avec lui, le luxe, vient encore, dans nos campagnes, décimer les plus beaux hommes, qu'il précipite à jamais dans le vaste abîme des capitales, où s'engloutissent les générations. Que reste-t-il pour cultiver nos champs déserts? Quelques tristes esclaves condamnés à l'oppression des heureux de la terre, qui, par la plus inique des répartitions, ayant gardé pour eux l'oisiveté avec la considération, les exemptions avec les richesses, laissent à leurs vassaux la misère et le mépris, le travail et les impôts. Si la misère avilit l'âme, les chagrins altèrent le corps. Les chagrins rongeurs gravent sur les visages où ils s'attachent d'ineffaçables marques, plus hideuses que les rides de la vieillesse et que les difformités de la laideur; des marques de réprobation, qu'un père malheureux transmet à sa postérité, comme lui vouée à toutes les ignominies. C'est ainsi que l'individu s'abâtardit en même temps que l'espèce diminue. Partout où vous verrez le paysan peu nombreux et bien laid, prononcez hardiment qu'il est bien misérable.»
Tandis que je m'attendrissois avec la comtesse, dans cet entretien qui m'inspiroit pour elle beaucoup d'estime et beaucoup de respect, plus de cent couverts avoient été mis sur une immense table circulairement dressée dans un salon de verdure aussitôt illuminé. Les violons aussi venoient d'arriver; une impatiente jeunesse autour de nous rangée attendoit le signal. Mme de Lignolle prit la main d'un joli garçon; je fis de même, et le bal commença.
L'heure du souper vint trop tôt pour les danseuses et pour leurs amans, mais au grand contentement des mamans et des pères, qui sont toujours, en pareil cas, plus pressés de se mettre à table que les enfans. Mme de Lignolle voulut que je l'aidasse à faire les honneurs du festin; nous nous retirâmes lorsque après que, tous les convives ayant porté plusieurs santés à leur hôtesse et à sa tante chérie, les vieillards entonnèrent des chansons à Bacchus et les jeunes gens des hymnes à l'amour.
Je vous dirai confidemment qu'un peu fatigué de l'exercice des nuits précédentes, je ne goûtai, durant tout le cours de celle-ci, d'autre plaisir que celui de dormir tranquille auprès d'Éléonore étonnée. M. de Lignolle à ma place n'eût fait ni plus ni moins: aussi, loin de m'en glorifier, je m'en accuse. Mais rassurez-vous pour la comtesse et pour moi; l'amour, toujours juste, avoit décidé que, dans la matinée du lendemain, ma jeune maîtresse obtiendroit un dédommagement.
Il n'étoit pas midi; depuis plusieurs heures l'alerte comtesse me faisoit courir dans son parc; un jardin anglois nous invitoit à goûter quelque repos à l'ombre de ses bocages tortueux. Un frais zéphyr balançoit mollement le feuillage du cèdre et du saule, de l'érable et du mélèze, du platane et de l'acacia. Sur leurs branches mariées et confondues mille oiseaux chantoient le printemps et ses plaisirs; un ruisseau, tout à l'heure rapide, et maintenant ralenti dans son cours, caressoit de son onde argentée les fleurs qui bordoient ses rives. Au fond d'un bosquet sombre que formoient le lilas et le rosier, le chèvrefeuille et l'aubépine ensemble entrelacés, étoit une grotte mystérieuse, dernier asile de l'amour.
Joyeux, je m'avance; et quel est mon étonnement quand je lis à son entrée cette inscription: Grotte des charades! «Grotte des charades! m'écriai-je.—Grotte des charades! répéta la comtesse; il ne faut pas demander, ajouta-t-elle en riant de toutes ses forces, si monsieur le comte est venu s'exercer ici l'automne dernier»; puis, d'un ton majestueux, elle reprit: «Grotte des charades! Faublas, oseras-tu y entrer?» Et son œil plein de feu m'invitoit à réparer les torts de la nuit dernière. J'eus l'audace de pénétrer avec elle dans ce lieu de délices; un lit de mousse sembloit y avoir été préparé des mains de Vénus, il reçut deux amans… Pendant quelques minutes nous n'entendîmes plus ni les oiseaux, ni le zéphyr, ni l'onde… L'heureuse grotte venoit de mériter son nom, que, peut-être, nous allions lui confirmer encore, lorsque l'approche d'un profane nous força de suspendre nos transports.
C'étoit encore M. de Lignolle qui nous surprenoit par sa brusque arrivée. «Ah! ah! dit-il, c'est que vous étiez en train de travailler ici?—Oui, Monsieur, ne me l'avez-vous pas permis, de travailler?—Sans doute.—En ce cas, le lieu doit vous être égal.—Parfaitement égal… Mais, Madame, vous avez l'air embarrassée: est-ce que je serois venu mal à propos?—Mal à propos… Non,… non, pas tout à fait… Nous nous occupions de vous.—Quoi! en composant une charade?—Nous n'en faisons jamais que vous n'y soyez pour quelque chose.—Comment cela?—Le comment, je ne puis vous le dire. Au reste, soyez tranquille, il ne s'agit que d'une bagatelle… qui devroit vous concerner un peu, mais qui, dans le fait, ne vous concerne pas du tout.—Par ma foi, Madame, ceci est trop obscur, je n'y comprends plus rien.—C'est ce qu'il faut. Monsieur; mais vous saurez peut-être cela quelque jour… Laissons les charades… Monsieur, vous êtes arrivé bien vite? vous avez bien promptement terminé vos affaires?—Madame, je ne les ai pas faites. Je compte m'en aller après-demain. Je suis venu parce que j'étois pressé… de vous voir d'abord,… et puis de revoir cette terre, qui, depuis nombre d'années, est assez mal gouvernée.—Assez mal! jamais vous ne la gouvernerez mieux. Je ne prétends pas qu'elle le soit autrement.—Il y aura pourtant quelques petites réformes à faire.—Aucune! je vous déclare d'avance que je ne le souffrirai pas… Monsieur, ajouta-t-elle en sortant de la grotte, vous avez peut-être une charade à composer? Nous vous laissons.—Madame, mais que je ne vous chasse pas. Et la vôtre?—La nôtre est faite; nous allions peut-être en commencer une seconde; mais vous arrivez comme un jaloux!—Madame, je vous en prie! c'est à moi de me retirer si la place vous fait plaisir.—Non, non, restez, répondit-elle en riant, ce sera pour un autre moment. Nous n'y perdrons rien, soyez tranquille.»
L'après-dîner, Mme de Lignolle me proposa de venir voir ses vassaux; nous entrâmes dans le premier village chez un fermier de la comtesse; elle lui dit: «Bastien, tu n'es pas venu souper avec moi, je viens te demander à goûter. Pourquoi ne t'ai-je pas vu hier avec tes camarades? Est-ce que tu ne m'aimes plus?» L'honnête homme baissa les yeux d'un air embarrassé. Sa femme, moins timide, répondit: «Not' homme a dit comme ça qu'il ne vouloit pas se faire l'honneur de donner à not' dame le plaisir de l'aller voir, parce qu'il ne se soucioit pas un brin de lui fendre le cœur de sa peine; et il assure qu'il est sûr qu'elle ne la sait pas.—C'est justement parce que je ne la sais pas qu'il faut vite me la dire. Voyons, Bastien, conte-moi-la ta peine; nous sommes de vieux amis, mon enfant, viens t'asseoir là, et parle.»
Le bon fermier se fit un peu presser et s'expliqua: «J'ai renouvelé mon bail, votre intendant m'a augmenté.—Augmenté! de combien?—De cent pistoles.—Bastien, dis la vérité: qu'est-ce que tu gagnois avec moi?—Deux mille francs.—Tu n'as donc plus que cent pistoles de bénéfice?—Pas davantage.—Et tu es père de cinq enfans, je crois?—Depuis que nous n'avons vu madame, Dieu m'a fait la grâce de m'en donner un de plus.—Belle grâce pour un pauvre diable qui ne gagneroit que mille francs!» Elle se tourna vers moi: «Le père, la mère, six enfans! Et pour nourrir, loger, habiller tout cela, cent malheureuses pistoles! Je sais qu'à la rigueur ce n'est pas, dans ce pays-ci, la chose impossible; mais ne jamais recevoir un ami, n'avoir jamais la poule au pot, s'interdire sans cesse la plus petite dépense qui ne soit pas exactement nécessaire; et enfin, après des années de travail et de parcimonie, rien pour établir les garçons, rien pour doter les filles! Non, bonnes gens, non, cela ne sera pas… Tiens, Brumont, fais-moi le plaisir de dire à La Fleur qu'il aille tout à l'heure avertir mon homme d'affaires que je l'attends ici.»
Quand je rentrai, la comtesse disoit: «Sois tranquille, Bastien, prends courage, et va me chercher de la crème, car Mlle de Brumont l'aime beaucoup, et moi aussi.»
Il en apporta deux pleins saladiers. Je crois que la comtesse se fût donné une indigestion, si l'espièglerie n'eût chez elle combattu la friandise. Elle ne pouvoit se résoudre à avaler de suite trois cuillerées du doux liquide; il falloit qu'à chaque instant elle en barbouillât la figure de sa bonne amie, qui au reste le lui rendoit bien. Nous nous amusions de nos enfantillages, au point d'en rire comme deux écervelées, quand l'homme d'affaires arriva.
Aussitôt le visage de la comtesse redevint sérieux. «Je voudrois bien savoir, Monsieur, pourquoi, sans me consulter, vous avez augmenté le bail de cet honnête homme, en le renouvelant.—Madame, je connois les intentions de monsieur le comte…—J'entends. Mais vous n'avez pas songé que ce moyen de lui faire votre cour étoit celui de me déplaire souverainement. Écoutez, je ne prétends pas discuter cette affaire avec M. de Lignolle; vous avez fait la faute, c'est à vous de la réparer. Si demain, avant midi, vous ne m'apportez un nouveau bail qui remette les choses sur leur ancien pied, vous ne coucherez pas le soir au château.—Madame…—Point de réplique; allez.»
Le mari, la femme et l'aînée des filles se jetèrent aux genoux de la comtesse, et baignèrent ses mains de leurs pleurs; jugez de mon émotion quand je vis Mme de Lignolle verser aussi de délicieuses larmes sur les mains qui serroient les siennes! Emporté par le premier mouvement de mon enthousiasme, je me précipitai dans ses bras, je la pressai sur mon sein, je lui donnai plusieurs baisers; je m'écriois: «Adorable enfant, tu vas me devenir chère!—Mes bons amis, dit-elle aux fermiers, c'en est trop, relevez-vous, relevez-vous donc. Si la reconnoissance est une dette, Brumont vient de l'acquitter pour vous. Toutes les richesses de la terre ne sauroient payer le plaisir que je ressens.»
Ils se levèrent, nous partîmes; ce qui restoit encore de la crème fut oublié.
Dût le passage trop rapide d'une scène très intéressante à une scène très gaie vous étonner beaucoup, et même vous fâcher un petit moment, il faut que je vous raconte le comique incident de la nuit suivante, car je n'y puis tenir.
La comtesse n'ignoroit pas que M. de Lignolle venoit de prendre pour lui l'appartement voisin du nôtre; mais l'étourdie n'avoit pas remarqué qu'une simple cloison séparoit son lit du lit où son mari ne dormoit pas encore. Or, devinez, aux questions qu'il fit à sa femme, devinez, dis-je, la cause du bruit qu'il avoit entendu: «Vous êtes incommodée, Madame?—Qui me parle?—Moi.—Que me demandez-vous?—Si vous êtes incommodée.—Incommodée!… Point du tout.—Tout à l'heure je vous entendois vous plaindre.—Me plaindre, moi!… Je ne me plaignois pas, Monsieur, je vous assure; vous avez rêvé cela.—J'ai bien entendu; mais vous-même vous rêviez peut-être… Au reste, j'ai tort de m'alarmer; si vous aviez besoin de quelque chose, vos femmes ne sont pas loin.—Et Mlle de Brumont est là, tout près de moi, Monsieur.—Oh! Mlle de Brumont s'entendroit-elle à donner des soins à une femme qui…—Mieux que toutes les femmes du monde…—Avez-vous eu occasion d'en essayer, Madame?—Plusieurs fois, Monsieur.—Déjà!—Oui, et je vous certifie que mes femmes et vous-même, Monsieur, vous aussi, vous m'eussiez laissée mourir, faute de pouvoir me donner les secours qu'elle a eu le talent de me prodiguer!—En ce cas, je puis dormir tranquille.—Oui, dormez, dormez.—Je vous souhaite une bonne nuit, Madame.—Grand merci. Elle ne commence pas trop mal.—Bonne nuit, Mademoiselle de Brumont.—Monsieur, j'y tâche.»
Ceci, du moins, fut pour la vive comtesse un avertissement de gémir plus bas, s'il lui arrivoit de gémir encore, et surtout de ne me pas donner d'autre nom que mon nom de fille, soit qu'il lui plût de recevoir quelques nouveaux secours, soit qu'elle crût n'avoir plus que des remerciemens à me faire.
Le jour étoit grand lorsque nous nous réveillâmes. Mme de Lignolle me proposa de monter en voiture et d'aller rejoindre son mari, dès le matin parti pour la chasse. J'acceptai. Nous partîmes. A peu près à une demi-lieue du château, nous mîmes pied à terre, parce que la comtesse voulut gravir une colline avec moi. Déjà nous touchions à son sommet, et les gens de Mme de Lignolle étoient assez loin derrière nous, quand nous fûmes surpris de voir un cavalier, qui d'abord venoit au galop, arrêter son cheval dès qu'il nous eut atteints, et nous examiner curieusement. «Que veut cet homme? demanda la comtesse.—J'apporte une lettre à Mlle de Brumont.—Donne.—Je dois la remettre à Mlle de Brumont elle-même.—C'est moi.» Il lui répondit: «Non, ce n'est pas vous. C'est lui, ajouta-t-il en me montrant.—Comment! lui!—Oui, lui.» Il me jeta le billet et repartit aussi vite qu'il étoit venu.
Je décachetai, je lus. «Qu'est-ce donc, Faublas? s'écria-t-elle, tu pâlis.—Rien, rien, mon amie.—Montre-moi ce billet.—Je ne puis. Non.» Avant que j'eusse deviné son dessein, elle m'arracha le maudit papier et le mit dans sa poche.
Nous redescendîmes la colline, nous reprîmes le chemin du château, et, malgré mes vives instances, je ne pus obtenir que la lettre me fût rendue. Rentrée dans son appartement, la comtesse s'y enferma avec moi; puis, s'étant à l'improviste jetée dans un cabinet de toilette[6], dont la porte se ferma sur elle, rien ne l'empêcha de lire l'épître fatale. C'étoit un cartel ainsi conçu:
[6] Faites attention à ce cabinet de toilette, nous y reviendrons quelque jour; nous y reviendrons plus d'une fois.
(Note de l'Éditeur.)
Tu fus longtemps Mlle Duportail, tu es maintenant Mlle de Brumont; j'ai toujours vu dans ta physionomie que tu ferois toute ta vie métier de tromper des maris et de séduire des femmes. Il ne tiendroit qu'à moi d'intéresser un second dans ma querelle, en divulguant ton secret; mais tu croirois que j'ai peur. Si tu n'es pas en effet devenu femme, tu te rendras dans trois jours, le 10 du présent mois de mars, dans la forêt de Compiègne, au milieu du second chemin de traverse à gauche. J'y serai depuis cinq jusqu'à sept heures du soir, sans amis, sans domestiques, et je n'aurai d'autre arme que mon épée.
Signé: Le Marquis de B…
Il n'y avoit pas deux minutes que Mme de Lignolle avoit disparu, quand elle revint se précipiter dans mes bras. «Il y faut aller, mon ami, me dit-elle, il y faut aller. Je ne suis pas femme à te rien conseiller contre l'honneur. Nous allons dîner et partir, n'est-il pas vrai?—Oui, mon amie.—Le 10! C'est aujourd'hui le 9, tu as près de quarante lieues à faire; il n'y a pas un moment à perdre. Dis?—Oui, mon amie.—Eh bien, nous arriverons cette nuit à Paris. Tu seras demain sur les cinq heures du soir à Compiègne, et avant la fin du jour tu tueras le marquis… Hein?—Oui, mon amie.—Mais ne t'avise pas de le manquer; tue-le, au moins, cela est très essentiel: tue-le, il a notre secret… Tu conçois le danger? Tu conçois?—Oui, mon amie.—Cependant c'est une chose bien cruelle que d'ôter la vie à quelqu'un!… que d'avoir la vie d'un homme à se reprocher!… Non, Faublas, non, ne le tue pas; blesse-le seulement, et tu lui feras donner sa parole d'honneur qu'il ne dira rien… Entends-tu?—Oui, mon amie.—Et tu reviendras tout de suite m'assurer que c'est une affaire finie… Je t'attendrai à Paris… Tu reviendras tout de suite, n'est-il pas vrai?—Oui, mon amie.—Ou bien j'irai avec toi, cela n'est pas impossible. Qu'en penses-tu?—Oui, mon amie.—Eh! mais il dit toujours oui! il me répond sans m'entendre.»
Je l'entendois, mais je ne la comprenois pas. Effrayé des malheurs qui me menaçoient, je songeois avec désespoir qu'un duel alloit une seconde fois me priver de ma patrie, m'enlever à mes amis, à la marquise, à ma sœur, à mon père,… hélas! à ma Sophie,… et, vous le dirai-je? à cette petite Mme de Lignolle, que je trouvois chaque jour plus aimable et plus intéressante.
«Faublas, continua-t-elle, dis-moi donc ce qui t'inquiète: est-ce parce qu'il faut me quitter pendant quelques jours que tu t'affliges? Mon ami, comme toi, j'en suis désolée; mais cette absence ne sera pas longue. Je te reverrai après-demain matin, n'est-ce pas?… Parle donc.—Oui, mon amie.—Ce oui, vous le prononcez encore du même ton, Monsieur! Vous ne m'écoutez pas!… Faublas, tu n'écoutes pas ton Éléonore?—Oui, mon amie.—Bon Dieu! dans quel accablement je le vois. Qui peut donc à ce point…? Eh! mais… En effet!… s'il arrivoit un malheur! si c'étoit au contraire M. de B… qui le…; mais non, cela ne se peut pas. Mon amant est le plus adroit et le plus brave des hommes… Faublas! tu le tueras, je te le dis, tu le tueras!… Réponds-moi donc.—Oui, mon amie.—Encore ce oui!… qui m'impatiente!… qui me désespère!… Monsieur! Monsieur!—Ah!… finissez, Éléonore, vous me faites mal!—Parlez-moi donc, parlez-moi… Dis, mon ami, dis ce qui t'inquiète!—Ce qui m'inquiète! tu le demandes!… Éléonore, un duel!—Il a raison! grands dieux!… quitter la France… Mon ami, ne la quitte pas, viens chez moi, tu seras mieux chez moi que dans l'étranger… Et, si on alloit l'arrêter, l'emprisonner encore, nous séparer à jamais!… Ah! Faublas, je t'en prie, ne souffre pas qu'on t'arrête, ne te laisse pas conduire en prison; n'attends pas ceux qui voudroient courir après toi. Reviens vite à Paris. Réfugie-toi chez ton amie… Et, s'ils osent te poursuivre jusque dans ma maison… S'ils l'osent! laisse-moi faire, ils auront affaire à moi et à toi, mon ami: Faublas, je te défendrai, tu me défendras, nous serons deux.»
Mme de Lignolle me donna, dans son extrême agitation, mille autres conseils à peu près semblables, dont il étoit difficile que je profitasse. On vint enfin l'interrompre. «Je n'y suis pas, cria-t-elle.—Madame, lui répondit-on, c'est monsieur le curé.—Monsieur le curé? ne le renvoyez pas; qu'il entre.» Elle courut ouvrir la porte: «Digne homme, vous venez bien à propos, j'allois envoyer vous prier de passer ici. Je ne vous demande pas ce que vous avez fait des fonds qu'à son dernier voyage ma tante vous a laissés; je n'ignore pas que votre sagesse égale votre intégrité. D'ailleurs j'ai vu, depuis deux jours seulement que je suis ici, j'ai vu l'aisance dans toutes les habitations et la reconnoissance sur tous les visages: mon cœur est content… Ah! pourtant, je ne vous dissimulerai pas que j'ai deux chagrins: vous savez que madame la marquise n'a jamais souffert qu'il se trouvât dans son domaine un seul homme obligé d'aller en journée pour vivre. J'apprends que le pauvre Antoine est dans ce cas. On assure que c'est un brave garçon, qui n'a jamais mérité les malheurs qui viennent de le réduire à la triste condition de manouvrier.—On dit vrai, Madame la comtesse.—Eh bien! achetons-lui quelques arpens de terre. Que l'honnête homme ait, comme tous mes vassaux, son petit champ à cultiver. Ce qui me fait encore de la peine, c'est qu'hier, en me promenant, j'ai remarqué dans la rue Basse que la quatrième chaumière à main droite tomboit en ruines. Elle appartient, si j'ai bonne mémoire, à Duval, le vigneron.—Vous n'oubliez rien.—Voyez, le bon vieillard n'a peut-être pas de quoi la faire rétablir! C'est l'antique domicile de ses pères: il y a vécu content, je veux qu'il y meure tranquille: nous dépenserons quelques louis pour cela. Quant à cette route de traverse qui conduit à la ville prochaine, et dont ma tante a fait paver le commencement, je n'ai pu l'aller voir; mais je ne crois pas qu'elle soit fort avancée?—Non, Madame.—Hélas! tant pis. Ces pauvres enfans, obligés de voiturer leurs denrées au marché quelque temps qu'il fasse, perdent quelquefois des chevaux dans ce détestable chemin, et ont eux-mêmes de la boue jusqu'à mi-jambe. Cela ruine leurs bourses et leurs santés… Douze cents francs suffiroient-ils pour achever cette route?—Je le crois, Madame la comtesse.—Allons, finissons-la cette année.»
Elle prit une plume, elle écrivit un moment, puis elle revint au respectable ecclésiastique. «Tenez, Monsieur le curé, voilà un bon de quatre mille francs sur mon homme d'affaires. Vous voudrez bien d'abord prélever là-dessus les sommes dont nous venons d'arrêter l'emploi, et le reste vous le distribuerez, suivant la circonstance, aux plus nécessiteux. Je ne m'excuse point de vous laisser tant d'embarras, je sais que mes enfans sont aussi les vôtres: croyez que j'aurois eu bien du plaisir à partager les soins que vous prenez d'eux; mais une affaire indispensable me rappelle à Paris.—Seroit-ce une affaire malheureuse? s'écria le digne homme. Vous avez les yeux rouges, votre figure est altérée… O mon Dieu, soyez juste! n'envoyez à cette généreuse femme que des prospérités; le renversement de sa fortune replongeroit cent familles dans l'indigence. O mon Dieu! pour qui garderiez-vous les richesses, si vous les ôtiez à ceux qui en font le meilleur usage! Et qui donc, sur la terre, pourroit prétendre au bonheur, si tant de vertus ne l'obtenoient pas!»
Quelques heures après le départ du bon prêtre, M. de Lignolle revint de la chasse. Il commença la longue histoire de tous les beaux coups qu'il avoit faits, quand madame lui annonça que nous allions tout à l'heure dîner et partir. Le comte reçut cette nouvelle avec étonnement, mais avec plaisir. Il nous dit que, quoiqu'il se fût proposé de ne retourner à Paris que le lendemain, il avanceroit très volontiers son départ d'un jour pour avoir le plaisir de revenir avec nous. La comtesse, qui eût mieux aimé ne voyager qu'avec moi, fit quelques tentatives pour que son mari se montrât moins poli. Malheureusement il avoit déjà calculé que ce retour commun épargneroit quelques frais de route, et madame, apparemment, ne crut point que ce fût le cas de frapper un coup d'autorité.
Il est vrai qu'une occasion plus utile de dire: Je le veux, ne tarda pas à se présenter. Nous sortions de table lorsque l'homme d'affaires vint, devant sa maîtresse, prier le comte de signer le nouveau bail de Bastien. Monsieur refusa d'abord; madame aussitôt se fâcha. La contestation fut courte, mais vive, et M. de Lignolle, en poussant de profonds soupirs, signa.
Enfin, nous nous mîmes en route. L'air profondément rêveur de Mme de Lignolle me disoit assez qu'elle s'occupoit des malheurs qui menaçoient nos amours, et cependant je crois que j'étois encore plus inquiet, plus triste qu'elle. Ce combat, réprouvé par de justes lois, commandé par le tyrannique honneur, ce duel fatal où je courois me tourmentoit horriblement. Je ne sais quel pressentiment doux et cruel m'avertissoit aussi que je touchois au moment de ma vie le plus intéressant; que quelques minutes alloient amener pour moi la situation la plus embarrassante où puisse jamais se trouver un homme trop sensible, en même temps combattu par les événemens et par ses passions.
Nous avions fait deux lieues. De loin je découvrois la ville de Nemours, et près de nous le clocher de Fromonville. Alors Mme de Lignolle se sentit incommodée. L'indisposition dont elle se plaignoit me fit en même temps frémir d'inquiétude et de plaisir: c'étoit un grand mal de cœur. Quelle joie et quelle douleur pour moi! mon Éléonore étoit mère!… Elle l'étoit, sans doute!… Mais j'allois la quitter, j'allois me battre! et dans trois jours peut-être je me voyois forcé d'abandonner tout à la fois! tout! maîtresse, enfant, patrie!… Et mon père?… Et ma Sophie?… Sophie que je n'adorois plus seule, mais que j'adorois toujours!
Ainsi mon esprit recueilloit mille pensées diverses; ainsi mon âme éprouvoit mille sentimens contraires; et ce n'étoit qu'un foible prélude des terribles agitations que mon amante alloit partager avec moi.
Son mari, le premier, lui conseilla, et moi-même je la pressai de laisser un moment sa berline et de prendre un peu d'exercice. Elle connoissoit le pays, et nous dit qu'en effet elle se sentoit la force et l'envie de gagner, en se promenant, le pont de Montcour, où elle ordonna à son cocher d'aller nous attendre. Elle ne voulut pas souffrir que ses femmes, qui suivoient dans une calèche, missent pied à terre pour l'accompagner. Nous quittâmes la grande route, nous descendîmes à travers le village de Fromonville, jusqu'à l'écluse de ce nom. La comtesse venoit de refuser le bras de M. de Lignolle, et s'appuyoit sur le mien. Nous marchions lentement sur la verte pelouse qui couvre en cet endroit les bords du canal[7]. Toujours indisposée, ma chère Éléonore penchoit de temps en temps sa tête, qui venoit reposer sur mon épaule, et de temps en temps laissoit échapper, avec un soupir tendre, une douce plainte. Son regard languissant, mais satisfait, sembloit, en m'annonçant qu'elle connoissoit la cause de son mal et qu'elle la chérissoit, sembloit, dis-je, solliciter mon amour plutôt que ma pitié. Et moi, je l'avoue, moins effrayé pour le moment des dangers de son état que ravi du bonheur d'être père, je contemplois avec plus de plaisir que de crainte l'altération de ce joli visage, devenu plus joli par sa pâleur intéressante. Tous deux entièrement occupés l'un de l'autre, nous ne pouvions rien voir du charmant paysage que M. de Lignolle admiroit.
[7] Le canal de Briare, qui commence à la ville de ce nom, et traverse vingt-deux lieues de pays, vient finir à Saint-Mamertz. Le pont de Montcour est jeté sur le canal même, à six milles de son embouchure. On voit le village de Fromonville un quart de lieue plus loin.
Tout à coup, un cri douloureux, un seul cri, parti d'une maison bourgeoise que je n'avois pas même aperçue, frappe mon oreille et vient jusqu'à mon cœur… Dieux!… quelle voix!… Soudain je m'élance. J'aperçois à travers des barreaux qui me retiennent, j'aperçois à l'autre extrémité d'un grand jardin, sous une allée couverte, une jeune personne apparemment évanouie, que deux femmes emportent dans un pavillon assez éloigné, dont la porte aussitôt retombe sur elles. Je n'ai pu distinguer les traits de l'infortunée, mais j'ai vu ses longs cheveux bruns qui tomboient jusqu'à terre! j'ai vu cette taille enchanteresse qui ne peut appartenir qu'à elle! Ce cri de douleur surtout, j'ai cru le reconnoître. Oui, j'ai cru pour la seconde fois entendre ce gémissement du désespoir, ce lamentable accent qu'elle ne put retenir, lorsqu'au couvent du faubourg Saint-Germain de barbares satellites m'empêchèrent de mourir dans ses bras. Cramponné sur la grille bien fermée que j'ébranle, que je voudrois renverser, je ne cesse de crier: «Elle se trouve mal, elle se trouve mal!» et j'entends à peine Mme de Lignolle qui me supplie de faire attention qu'elle se trouve mal aussi.
Une paysanne vient à passer, qui, voyant mon inquiétude, me dit: «C'est qu'elle est malade.—Qui?—C'te demoiselle.—Son nom?—Je vous l'dirions ben, Mamselle; mais je ne le savons pas.—Ces femmes, qui sont-elles?—Ah! oui, devine. Jugez donc, Mamselle, qu'elles ne parlent pas comme nous autres, ces femmes.—Comment?—Comment? Dame! je ne le savons pas, comment. Pis que not' curé, qui savont le latin tout comme son livre de messe, n'y comprend' itou ni pu ni moins que ma poche: ça vous dégoise un baragouin que l'diable j'n'y entendrois goutte.—Y a-t-il des hommes dans la maison?—Par-ci, par-là, Mamselle. Quelquefois j'en voyons un qui a l'air du père à tous.—Il est vieux?—Pas vieux, si vous voulez; mais, dame! c'est mûr.—Parle-t-il françois?—Celui-là? Oh! c'est bien pis. Il ne parlont pas du tout. C'est, sous votre respect, un ours, Mamselle. Quand j'approchons de sa tanière, il avont l'air de vouloir nous avaler, et pis y a un domestique aussi, qui n'étiont pas jeune itou, et qui jargonnont l'iroquois comme les autres.—Depuis quand tout ce monde-là demeure-t-il ici?—Dame! y a ben queuque part comme ça trois ou quatre…»
Mme de Lignolle, hors d'elle-même, ne la laissa point achever. «Taisez-vous, bavarde, passez votre chemin…; et vous, Mademoiselle, comptez-vous rester là jusqu'au soir?… Jusqu'à ce que nous nous soyons perdus!» Le comte, qui très heureusement ne comprend pas le véritable sens de ces paroles équivoques: Jusqu'à ce que nous nous soyons perdus, lui dit en vain, pour la rassurer, qu'il seroit impossible que nous nous perdissions, même pendant la nuit, par un chemin frayé. Il le lui dit en vain; elle s'inquiète, elle se lamente, elle s'écrie: «Mon ami, ne m'entendez-vous pas?… Cruel, pourriez-vous ainsi m'abandonner? Dans l'état où je suis, sera-ce la pitié des passans qu'il faudra que j'implore?»
Je regardai Mme de Lignolle, et je frémis. Ce n'étoit plus cette intéressante figure où le vif plaisir combattoit la foible douleur; chacun de ses traits sembloit renversé. La brûlante colère brilloit dans ses yeux; la pâle terreur décoloroit son front; ses genoux chancelans ne la portoient qu'à peine; elle frémissoit de tous ses membres.
Ce qu'elle vient de me dire et l'état où je la vois rappellent enfin ma raison égarée. Je suis à l'instant frappé de la foule des dangers qui nous environnent dans ce lieu redoutable où je m'obstine à rester. Si mon oreille ne m'a pas trompé, si l'émotion de mon cœur ne m'abuse pas, c'est ma Sophie que tout à l'heure j'ai entendue gémir, c'est elle que je viens de voir mourante. Sans doute elle n'a poussé ce cri de désespoir qu'en reconnoissant, sous des habits perfides, son infidèle époux. Puisque ma femme est dans cette maison, Duportail l'habite avec elle. L'amant déguisé de Mme de Lignolle n'échappera point au premier regard de celui qui vit si souvent les métamorphoses de l'amant de Mme de B…; et mon inflexible beau-père, s'il m'aperçoit, dès demain va changer de retraite et m'enlever encore mon épouse adorée,… adorée! quoique trahie. M. de Lignolle enfin, qui déjà me demande quel intérêt je prends à ces femmes, qui parle de s'informer quels sont ces étrangers, d'entrer dans cette maison, M. de Lignolle peut, au premier mot d'une explication facile autant que funeste, découvrir le double mystère de mon sexe et de mon nom.
La foule de ces considérations terribles vient à la fois m'épouvanter; et, dans mon subit effroi, je fais, pour m'élancer loin de la grille, un aussi brusque mouvement que celui par lequel je me suis, il n'y a qu'un moment, précipité dessus.
Je presse dans mon bras gauche le bras droit de la comtesse; de la main droite je saisis la main gauche de son curieux mari; et, sans examiner si l'un veut me suivre et si l'autre en a la force, je les entraîne tous deux, d'une haleine, à plus de deux cents pas de la périlleuse maison. Là, je m'arrête. Incertain, je me retourne, et mon triste regard se porte aux lieux que je fuis… Hélas! une forêt de peupliers, peut-être favorable, me cache les murs où je laisse au désespoir ce que j'ai de plus cher au monde! Mon cœur alors se serre, je n'ai plus besoin de cacher mes larmes, car je ne peux plus en verser.
Cependant la comtesse, qui prétend qu'une marche rapide lui fait du bien, me presse de l'aider à reprendre sa course. Il me faut en même temps soutenir ma malheureuse amie, à chaque instant prête à tomber, dissimuler mon trouble extrême, et répondre, d'une manière satisfaisante, à M. de Lignolle, qui se traîne sur nos pas en me questionnant.
Nous arrivons à Montcour. La comtesse, excédée de fatigue, se jette dans son carrosse, et n'ouvre la bouche que pour recommander à son cocher de faire la plus grande diligence jusqu'à Fontainebleau, où nous devons prendre des chevaux de poste. M. de Lignolle, essoufflé, haletant, pour mieux goûter le repos, garde quelque temps le silence. Je puis enfin librement sonder les plaies de mon cœur et me livrer à mes réflexions déchirantes.
Faublas, où t'emporte cette voiture rapide? Cruel, où vas-tu si vite? Qui laisses-tu derrière toi?… Depuis quatre mois, séparée de celui qu'elle idolâtre, elle l'appeloit tous les jours en pleurant; mais du moins les tourmens de l'absence pouvoient être adoucis par cette consolante idée qu'un fidèle époux en gémissoit comme elle. Maintenant, beaucoup plus malheureuse, elle est obligée de se dire que l'ingrat la délaisse et la fuit. Ce matin, sans doute, elle chérissoit l'auteur de ses maux; ce soir, elle doit le haïr… O Sophie! Sophie! quand tu liras dans mon cœur, tu ne pourras que me plaindre, me pardonner et m'adorer encore… Il est vrai que ta rivale est auprès de moi; mais vois la douleur que lui cause l'amour que je t'ai promis, l'amour que je te porte. Elle est auprès de moi; mais dans quel état, grands dieux! Tout à l'heure elle fondoit en larmes! Tout à l'heure, de peur d'éclater en reproches, elle se faisoit cette horrible violence de ne pas m'adresser un mot, un seul mot de plainte… Ses paupières enflammées se sont appesanties, un cruel assoupissement l'accable, l'immobilité de la mort l'a frappée!… Ma chère Éléonore, que je te plains!… que je t'aime!… Qu'ai-je dit? O Sophie, rassurez-vous. Quand le moment sera venu, vous verrez si je balance entre ma femme et ma maîtresse… Éléonore, tu ne pourrois me faire un crime de te quitter pour elle. Plus belle que toi, ma Sophie n'est pas moins jolie… Elle a tes vertus, elle a mes sermens… Éléonore, ne crains pas cependant que ton cruel ami puisse t'abandonner tout à fait. Ton amant seroit-il assez dénaturé pour oublier qu'il t'a faite mère? Non, mon amie, non. Quelquefois je viendrai secrètement pleurer avec toi tes malheurs. Nous ne passerons plus des jours entiers sous le même toit; mais… Quels projets! Oh! qui prendra pitié de ma situation?… qui fixera mes irrésolutions sans cesse renaissantes? Oh! qui empêchera que ma fatale sensibilité ne fasse le perpétuel malheur de deux objets presque également adorables?… Mais où m'égaré-je encore? Malheureux! il ne s'agit pas de me partager entre elles. Je dois les perdre toutes deux. Je ne fais que passer à Paris. Jamais peut-être je ne reverrai Fromonville. L'honneur m'appelle à Compiègne, à Compiègne où je cours chercher… non pas la mort,… je verrois sans terreur le comte et le marquis contre moi réunis pour leur semblable querelle,… non pas la mort, mais l'exil, en ce moment plus affreux qu'elle… Exécrable pouvoir de l'opinion! c'est pour immoler un ennemi justement irrité que je quitte en même temps deux femmes chéries; c'est l'inflexible honneur qui me commande cet odieux sacrifice. La vue des supplices tout prêts n'auroit pu m'y déterminer; un barbare préjugé m'y force!
«Mademoiselle, s'écria tout d'un coup M. de Lignolle, voyons si vous devinerez celle-ci.» Je répondis tout bas: «Que le Ciel extermine la race entière des charades!» et tout haut: «Vous prenez mal votre temps, Monsieur, je suis d'une bêtise amère.—Voilà les femmes! répliqua le comte, je les reconnois. Elles sont poltronnes comme des lièvres. A la moindre égratignure, elles croient voir la mort. Tenez, la comtesse est plus tourmentée de la peur de son mal que de son mal même: car ce n'est pas une maladie qu'elle a, ce n'est au fond qu'une indisposition; effet assez ordinaire de la campagne, du printemps, et, que sait-on? d'un exercice un peu forcé… C'est qu'aussi, Mademoiselle, vous allez avec un train… Ma foi! vous lui ferez mal, je vous en avertis… Peut-être pourtant n'est-ce chez la comtesse qu'un excès de santé, une apoplexie d'humeurs,… d'humeurs propices,… bénignes,… de bonne humeur… Enfin cela devient clair. Vous voyez bien que l'état de ma femme n'est pas alarmant. Cependant elle s'afflige. Pourquoi? parce que c'est son âme qui s'affecte; et son âme s'affecte parce que les âmes des femmes sont comme ça. Or, qui dit femme dit fille; et, comme vous aimez la comtesse, du moins je le crois, et sans vanité je m'y connois, comme vous l'aimez, vous vous chagrinez de son chagrin, au point d'en devenir bête,… à ce que vous dites; mais j'imagine bien qu'il ne faut pas prendre la chose au pied de la lettre. Toujours est-il vrai que vous ne pouvez pas deviner ma charade, parce que votre âme aussi s'affecte; et c'est ainsi que les plus grandes opérations de l'esprit dépendent des plus petites affections de l'âme.—Cela peut être, Monsieur; mais je vous supplie de me laisser à mes rêveries.»
Plus d'une fois je lui répétai la même prière avant que nous fussions à Paris, où nous n'arrivâmes qu'à trois heures du matin. La comtesse, ayant à peine permis à son mari d'entrer dans son appartement, se hâta de renvoyer aussi ses femmes, et, restée seule avec moi, vint tomber dans mes bras. «Faublas, ne mentez pas. N'est-ce pas elle que vous avez retrouvée?—Oui, mon amie, c'est elle.—Que je suis malheureuse!… Répondez: se pourroit-il que vous eussiez le dessein de m'abandonner?—T'abandonner, mon Éléonore? Eh! le moyen de le pouvoir, le moyen d'être aimé de toi sans t'adorer, sans brûler du désir de te revoir!—N'est-il pas vrai, Faublas? C'est précisément ce que je me dis quand je pense à toi; et j'y pense sans cesse… Ainsi, mon bon ami, tu comptes revenir de Compiègne ici, sans t'arrêter nulle part, sans aller ailleurs?—Sans aller ailleurs! et ma femme?—Eh bien, votre femme?—Ma femme, qui depuis si longtemps…!—Il veut l'aller rejoindre!—Ma femme…—Qu'elle est heureuse d'être sa femme, d'avoir des droits légitimes parce qu'elle a dit oui dans une église! car voilà toute la différence. Comme elle, vous m'avez trompée, vous m'avez séduite; j'en suis contente, et je vous idolâtre comme elle… Et ce mal de cœur, croyez-vous que ce ne soit rien? C'est un enfant, un enfant que vous m'avez fait, Monsieur… Je ne m'en plains pas! je ne dis pas que j'en suis fâchée! au contraire… Ma grossesse va me compromettre, m'exposer, me perdre peut-être; je le sais. Mais qu'ils m'enlèvent mon rang et mes richesses, j'y consens de tout mon cœur, pourvu qu'ils me laissent avec ma liberté mon amant… Oui, toute réflexion faite, je suis enchantée d'être mère, c'est un avantage que j'ai sur ta Sophie, d'abord, et puis tu dois me mieux aimer, car je te chéris davantage. Cependant, ingrat que vous êtes! vous osez penser à me quitter dans l'état où je suis!—Mais, mon amie, songez donc que j'ignore moi-même ce que je vais devenir ce soir. Sans doute il ne sera pas question de revenir à Paris, mais de quitter la France…—Vous essayez en vain de me donner le change: c'est à Fromonville que vous espérez trouver un asile!… Monsieur, je vous déclare que, si vous y allez, vous m'y traînerez à votre suite. Je vous déclare que je pars avec vous pour Compiègne, que je vous suis partout, que je m'attache à vos pas comme votre ombre. Perfide! vous n'aurez, je vous le jure, d'autre moyen de vous débarrasser de moi que de m'immoler à côté de votre ennemi.—De grâce, calmez-vous, écoutez…—Je n'écoute rien. Vous voulez m'abandonner, je vous conserverai malgré vous; oui, j'emploierai jusqu'à la violence. Nous allons ensemble à Compiègne, c'est une chose résolue; et, quant à Fromonville, si je ne puis vous empêcher d'y retourner, j'espère que vous ne pourrez pas non plus m'empêcher de vous y suivre. Au reste, vous n'y êtes pas encore! Un bon coup d'épée pourra bien ne pas vous permettre d'y courir si vite, à Fromonville!… Grands dieux! qu'ai-je dit? Non, Faublas, non. Tiens; j'aime encore mieux que tu ne sois pas tué. Mon ami, défends-toi bien, nous verrons après qui de Sophie ou de moi l'emportera; défends-toi de toutes tes forces, ne te laisse pas blesser comme dans ton premier combat. Tue-le plutôt; oh! je t'en prie, tue-le… Mon ami, je serai là, je t'aiderai de mes conseils; je t'encouragerai par mes cris, tu combattras sous mes yeux, devant moi, devant la mère de ton enfant: tu seras invincible… Hein?… réponds-moi, parle-moi donc.—Que voulez-vous que je réponde, quand vous n'écoutez qu'un aveugle emportement, quand vous formez les projets les plus insensés?… Éléonore, ma chère Éléonore, est-il possible, dis-moi, que tu viennes à Compiègne te donner en spectacle?…—Cela est possible, car cela sera.—Mon amie, soyez donc raisonnable. Supposons que tu supportes les fatigues de ce second voyage, et que, par un bonheur inconcevable, personne ne reconnoisse Mme de Lignolle courant la poste avec le chevalier de Faublas, puis-je, je te le demande à toi-même, puis-je souffrir que tu sois témoin d'une scène sanglante quand ton état si critique exige tant de ménagemens?—Tant de ménagemens! Sans doute! c'est pour cela que je dois vous suivre à Compiègne, et que vous ne devez point aller à Fromonville. Que deviendrai-je, quand je vous saurai parti pour joindre votre adversaire,… et peut-être mon ennemie? A chaque instant du jour, tourmentée des plus affreuses inquiétudes, je verrai mon amant infidèle ou mourant. Eh! de quelque manière qu'on me le ravisse, si je le perds, que m'importe la vie? Faublas, je t'en supplie, prends pitié de moi, de ton enfant, de toi-même; crains mes fureurs, ne me livre pas à mon désespoir… Faublas, je t'en conjure, promets que demain tu ne verras pas Sophie; promets que ce soir je verrai le marquis avec toi.»
Elle étoit à mes genoux, qu'elle embrassoit, qu'elle inondoit de ses larmes. Le plus insensible des hommes n'eût pu lui résister. Je promis tout ce qu'elle voulut.
Quoique nous dussions partir avec l'aurore, nous ne pûmes nous décider à rester debout jusqu'à son lever. Mme de Lignolle avoit besoin de consolations autant que de repos. Nous nous couchâmes: je fis heureusement succéder, aux pénibles agitations d'une journée très longue, les agitations douces d'une trop courte nuit; et la comtesse, exténuée de tant de fatigues, finit par s'endormir profondément. C'étoit là tout ce qu'attendoit son malheureux amant, à qui la tendre pitié venoit d'arracher un mensonge, et que l'impérieuse nécessité forçoit à la perfidie.
Enfin, le jour fatal va luire. A la foible clarté de son premier rayon, je soulève avec précaution le drap qui m'enveloppe; par des mouvemens égaux et mesurés je me glisse jusqu'au bord du lit, qui reste muet; déjà mes pieds touchent le parquet, ou plutôt l'effleurent à peine; la couverture doucement retombe, et sur cette couche, où l'amour heureux soupiroit tout à l'heure et maintenant repose encore, l'amour abandonné va bientôt gémir.
Je me suis habillé lentement, parce qu'il a fallu m'habiller sans bruit. Cependant me voilà déjà prêt, je vais partir… Quel frisson mortel me saisit!… J'entre dans la chambre à coucher de Mlle de Brumont, dans cette chambre qui conduit au petit escalier; j'y entre, et je sens mon cœur défaillir. Irrésolu, je m'arrête; inquiet, je me retourne, et je m'éloigne, je reviens, et je veux fuir, et je m'approche… Grands dieux! me suis-je trompé? n'a-t-elle pas dit quelques mots? Ne m'a-t-elle pas nommé?… Écoutons!… Oui, cette fois je l'ai bien entendue. C'est Faublas, c'est son ami que, d'une voix étouffée, douloureusement, elle appelle… Aimable et chère enfant!… Pauvre petite!… un songe l'avertit de mon évasion, un songe affreux l'agite et n'est pas trompeur!… Attendri, désolé, je me penche sur elle; ma bouche lui murmure un adieu; mes lèvres ont presque pressé les siennes; j'ai laissé tomber une larme sur son sein découvert… Hélas! et me voici sur l'escalier dérobé.
Mon malheureux sort voulut que je rencontrasse dans la cour M. de Lignolle, qui déjà montoit en carrosse. «Ah! ah! si matin? me dit-il.—Oui, Monsieur,… je… sors…—Quoi! sans la comtesse?—Elle est fatiguée, elle dort; elle sait que j'ai affaire pour vingt-quatre heures.—Seule, à pied?—Je vais prendre un fiacre.—Non, Mademoiselle, je vous conduirai où vous avez affaire.—Mais, Monsieur, cela va vous déranger; vous êtes pressé.—Qu'importe? Permettez-moi…—Je ne le souffrirai pas.»
Pendant que je conteste avec M. de Lignolle pour échapper à ses cruelles politesses, la comtesse peut se réveiller et faire un éclat terrible: cette réflexion me détermine. Je me jette dans la maudite voiture, M. de Lignolle y monte, et me prie de dire à son cocher où je veux qu'on me mène. Ma première pensée fut pour le couvent de ma sœur; mais, tout bien examiné, je crus qu'il valoit mieux me faire conduire chez Mme de Fonrose.
LE DUEL
Nous arrivons à la porte de la baronne, je descends de voiture; et, comme j'allois entrer dans l'hôtel, M. de Belcour en sortoit incognito.
Il me reconnoît, il s'écrie: «Enfin, vous voilà donc? Il faut donc que ce soit le hasard…» Tremblant, je l'interromps: «Mon père, monsieur que vous voyez dans son carrosse, j'ai l'honneur de vous le présenter: c'est le comte de Lignolle, le mari de cette jeune dame chez qui…» Le comte, qui nous a entendus, descend à la hâte, se jette au col de mon père, et le félicite d'avoir une fille pleine d'esprit, à qui l'on ne peut donner une charade qu'elle ne devine. Il ajoute: «Nous vous la rendons pour vingt-quatre heures; mais nous espérons que demain vous nous ferez le plaisir de nous la ramener vous-même.» M. de Belcour s'en défend; M. de Lignolle insiste. «Il faut, dit-il, que Mlle de Brumont revienne, car ma femme est malade…» Le baron, qui déjà s'impatiente, répond: «J'en suis fâché, mais…—Mais, reprend l'autre, il ne faut pas que cela vous alarme. Ce n'est rien: une indisposition, un mal de cœur; cela vient, je crois, de ce qu'elle a fait tous ces jours-ci trop d'exercice… avec mademoiselle votre fille, tenez, qui est forte, alerte, vigoureusement constituée… La comtesse n'a pas encore le tempérament si formé. Au reste, comme je vous le dis, ce n'est rien. Pourtant, cela deviendroit sérieux si Mlle de Brumont ne revenoit pas, parce que ma femme, qui l'aime à la folie, en prendroit du chagrin: son âme s'affecteroit, Monsieur; et, quand l'âme d'une femme s'affecte, votre serviteur, il n'y a plus personne.—Monsieur, je vous répète que je ne puis rien promettre.—Je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez donné votre parole.—Mais, de grâce!…—Ah! je vous en supplie, Monsieur de Brumont.»
Le baron, emporté par sa vivacité, s'écria: «Eh! Monsieur! laissez-moi en repos.» Puis il me jeta un regard terrible, et me dit: «N'est-il pas bien affreux que je sois sans cesse compromis?…» Je frémis, je me précipitai dans ses bras: «O mon père! souvenez-vous de la Porte-Maillot.»
Ces mots lui rendirent assez de sang-froid pour qu'aussitôt il s'empressât de faire beaucoup d'excuses et de remerciemens à M. de Lignolle. Cependant celui-ci demeuroit toujours fort étonné de la colère que le prétendu M. de Brumont venoit de laisser paroître. Pour dissiper tous ses soupçons à cet égard, je me crus obligé de lui faire tout bas, et d'un ton très mystérieux, cette insidieuse confidence: «Mme de Fonrose vous a dit que certaines affaires de famille forçoient mon père à vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez qu'il vienne vous voir! et vous vous avisez de l'appeler tout haut par son nom!—Ah! que je suis fâché de mon étourderie! dit aussitôt le comte au baron.—Et moi, de ma vivacité, répondit celui-ci.—Vous vous moquez, reprit M. de Lignolle, c'est moi qui ai tort… Mais aussi pourquoi refuser de rendre mademoiselle votre fille à ma femme? Allons, puisque vous ne pouvez pas la ramener vous-même, promettez du moins de nous la renvoyer.—Je promets, répliqua M. de Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas à vous repentir des honnêtetés dont vous me comblez.—Voilà qui est dit. Je pars content… Mais vous n'avez pas de voiture. Voulez-vous que je vous reconduise chez vous?» Ce fut moi qui pris la parole: «Bien obligé; il faut que je parle à la baronne, j'espère que mon père voudra bien rentrer chez elle avec moi; nous avons quelque chose de particulier à lui dire.»
Il partit. Quand sa voiture fut un peu loin, nous nous jetâmes dans un fiacre, qui, nous conduisant de l'extrémité du faubourg Saint-Germain à la place Vendôme, me laissa tout le temps de retomber dans mes rêveries. Uniquement occupé du désespoir où devoit être ma femme hier délaissée, où seroit bientôt ma maîtresse ce matin trahie, j'avois l'air d'écouter attentivement les sages représentations que M. de Belcour en ce moment perdoit. De vains sons frappoient mon oreille; je ne fus tiré de ma léthargie que par ces derniers mots de la longue réprimande: Le malheur de Sophie, que vous oubliez. «Non, je ne l'oublie pas, non… Quant à son malheur, il est grand sans doute; mais il ne durera pas longtemps… Demain, oui, demain… Et vous, mon père, dès aujourd'hui… Ah! pardon. Je ne sais ce que je dis… Mon père, vous descendez ici, vous allez voir Adélaïde?—Oui, Monsieur.—Moi, je ne me présenterai point au parloir dans le costume où je suis. Je vais rentrer à l'hôtel, changer d'habits, et puis,… adieu, mon père. O vous que j'aime autant qu'elle, adieu!—Comment, mon ami! ne vas-tu pas venir me rejoindre?—Vous rejoindre?… Ah! oui, vous rejoindre!… Mon père, embrassez-moi donc, pardonnez-moi tous les chagrins que je vous donne.—De tout mon cœur, mon ami; mais je t'en prie…—En vérité, je désirerois devenir sage, mais je suis entraîné… Vous voulez bien embrasser ma sœur pour moi, n'est-il pas vrai?—Tout à l'heure tu feras ta commission toi-même.—Oui, mon père,… à demain.—Que me dit-il! Deviens-tu fou?—Il est vrai que je parle sans réflexion… Adieu, je suis fâché de vous quitter, adieu!… Dans une heure vous aurez de mes nouvelles.»
J'arrivai à l'hôtel. Jasmin faisoit sentinelle à la porte; le faquin sourit de me voir demoiselle, et me dit que Mme de Montdésir a déjà envoyé deux fois ce matin pour s'informer si j'étois revenu de la campagne, et pour recommander qu'on me priât, dès que j'arriverois, de courir chez elle. «Bon! cela s'arrange avec mes projets. Vite, Jasmin, un coup de peigne.—En homme, Mademoiselle?—Oui.»
Ce ne fut pas long.
«Jasmin, une plume, de l'encre, du papier. Promptement!… Bien! Pendant que j'écris, dépêche-toi d'apprêter tout ce qu'il me faut pour m'habiller de la tête aux pieds.—En homme, Mademoiselle?—Eh! sans doute. Ensuite tu prépareras mon cheval de selle et le tien.—J'accompagnerai monsieur?—Oui.—Tant mieux. Je m'en vais me divertir.—Jasmin, tu me donneras mon épée.—Ah! tant pis. Tant pis, si c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un. Ce pauvre petit marquis, je crois toujours le voir… là… pan… tomber par terre… Aussi c'est bien sa faute, car nous le ménagions; ça faisoit trembler!… Puisque celui-là n'est pas mort, il falloit qu'il eût l'âme chevillée dans le ventre.—Jasmin, que diable! allez donc! allez donc! nous n'avons pas un moment à perdre… Et surtout ne t'avise pas de jaser.—J'aimerois mieux être pendu, Monsieur, que de vous trahir.»
Cependant j'écrivois à mon père. Je lui donnois, sur la retraite de Sophie, tous les renseignemens nécessaires, et ma lettre finissoit ainsi:
Partez, mon père; ah! je vous en supplie, partez à l'instant pour Fromonville. Que Duportail ne vous échappe pas encore une fois. Quels que soient ses motifs, voyez mon beau-père, parlez-lui, fléchissez-le: qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma chère Adélaïde avec vous; de grâce, emmenez-la. Les deux bonnes amies seront si contentes de se revoir! Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le retour de Faublas! que les tendres caresses de la sœur la préparent aux transports du frère, du frère qu'elle adore, et dont elle est idolâtrée! On ne sauroit trop ménager l'extrême sensibilité de Sophie. Mon père, daignez ne rien épargner pour qu'elle apprenne sans danger la nouvelle de notre réunion prochaine. Elle est maintenant au désespoir; sa joie la tueroit! Mon père, je remets en vos mains mes plus chers intérêts: je vous recommande ce qu'il y a de plus respectable, de plus beau, de meilleur dans le monde; je vous recommande ma bien-aimée.
Que ne puis-je aussi tout à l'heure voler à Fromonville! Hélas! je vais ailleurs. Ai-je besoin de vous dire qu'une affaire indispensable m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant midi, je serai près de mon père et près de ma femme; je le jure, par elle et par vous.
Je m'habillai, je cachetai ma lettre; un homme fut chargé de la porter au couvent d'Adélaïde, et de la remettre à M. de Belcour. Jasmin reçut l'ordre d'aller m'attendre à la porte Saint-Martin, et je courus chez Mme de Montdésir.
Je trouvai, non pas Mme de B…, mais le vicomte de Florville. «Enfin, dit-il, le voilà.» Je m'excusai de l'avoir fait attendre, et je remerciai la marquise de m'avoir envoyé chercher au moment même où je m'inquiétois de savoir comment je me procurerois le bonheur de l'entretenir seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai que je rapportois de la campagne une grande nouvelle. «Quoi donc?—J'ai vu Sophie.» Elle pâlit, elle s'écria: «Il n'est pas possible!»
En deux mots je lui appris quelle retraite Duportail s'étoit choisie, et comment un heureux hasard me l'avoit fait découvrir. La marquise m'écoutoit d'un air interdit; je la suppliai de vouloir bien envoyer tout à l'heure à Fromonville des gens chargés de veiller sur Duportail, et de le suivre partout: car je tremblois que mon beau-père n'eût encore l'intention et ne trouvât le moyen d'échapper à M. de Belcour. «Comment! me demanda-t-elle d'une voix altérée, n'y allez-vous pas vous-même?—Je ne le puis, une affaire importante m'appelle ailleurs.» Elle reprit d'un air plus calme et d'un ton plus ferme: «Quoi! Mme de Lignolle a-t-elle déjà tant d'empire?—Ce n'est pas Mme de Lignolle qui m'arrache à Sophie. Un devoir indispensable…—Achevez… Ne puis-je savoir…?—Croyez, ma chère maman, que je ne me console pas d'avoir un secret pour vous.—Chevalier, c'est assez me dire qu'il y auroit de l'indiscrétion de ma part à pousser les questions plus loin. Je veux bien penser que je n'ai point à me plaindre de tant de réserve. Je vais donner les ordres les plus pressans pour que Duportail soit gardé à vue dès ce soir et ne puisse faire un pas dont je ne sois instruite sur-le-champ; moi,… ou la petite Montdésir en mon absence, ajouta-t-elle avec un profond soupir.—En votre absence, maman! Vous quittez Paris?—Tout à l'heure, mon ami.—Quel malheur pour moi! que je suis fâché de vous perdre, dans ce moment surtout où vos conseils eussent été si nécessaires! Où donc allez-vous?—A Versailles, d'abord.—A Versailles, avec cet habit!… Maman, c'est, ce me semble, le frac anglois du charmant vicomte qui m'adonne son nom; ce frac que vous embellissiez le jour que nous fûmes ensemble à Saint-Cloud?—Cela se peut, dit-elle en affectant de n'en être pas sûre. Oui,… je crois qu'oui.—Et de Versailles, vous partez pour…?—Chevalier, je me vois à regret forcée de répéter vos propres expressions: Croyez que je ne me console pas d'être obligée d'avoir un secret pour vous.—Mais encore, ce voyage doit-il être bien long?—Peut-être, mon ami, peut-être, dit-elle d'une voix tremblante; et c'est pour cela qu'avant de l'entreprendre j'ai vivement souhaité de vous faire mes adieux.—Vos adieux! Maman, ma chère maman, vous m'inquiétez: vous paroissez triste… De grâce, confiez-moi…» Elle m'interrompit: «Respectez mon secret: je n'ai point tâché de surprendre le vôtre; je ne veux pas même le deviner, je ne le veux pas. Allez, Faublas, et revenez content, s'il est possible… Je ne puis m'expliquer, je ne puis dire quel événement se prépare,… quelles craintes m'agitent,… quels vœux j'ose former… Mais, mon ami, mon aimable ami, qu'il seroit cruel de ne se plus voir!—Grands dieux! vous gémissez, vous avez les larmes aux yeux!—Adieu, Faublas. Trop cher enfant, adieu. Je ne vous quitte qu'avec douleur; souvenez-vous-en, si quelque grand malheur arrive. N'oubliez pas que la marquise de B… vous perdit par une trahison, et devint elle-même la victime d'un lâche qui se disoit votre ami. N'oubliez pas surtout qu'elle ne cessa de vous conserver l'am… l'amitié la plus tendre,… la plus tendre», répéta-t-elle en me serrant la main.
Elle me donna un baiser, et m'échappa.
Je demeurai confondu de ce que je venois d'entendre; et, dans le premier moment de ma surprise, je répétai quelques-unes des expressions qui venoient d'échapper à Mme de B…: Allez, et revenez content… Je ne puis dire quels vœux j'ose former… Qu'il seroit cruel de ne se plus voir! Il n'est plus douteux que Mme de B… sait que je vais me battre, et connoît mon ennemi… Quels vœux j'ose former! Ces vœux, elle ne pourroit, sans crime, les expliquer clairement. Mais peut-être suis-je excusable, moi, de chercher à pénétrer le secret de son cœur, sa pensée la plus cachée… Qu'il seroit cruel de ne se plus voir! Vous me reverrez, Madame de B…, vous me reverrez, n'en doutez pas. Je sortirai vainqueur d'un combat dont vous êtes le prix[8].
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
Corneille, Le Cid.
Imprudent marquis, quelle audace est la vôtre d'appeler Faublas au champ de l'honneur! Quelle témérité d'attaquer des jours si bien défendus! Les destinées de trois femmes charmantes tiennent à mes destinées.
Justine, qui survint, avoit peut-être aussi l'intention de me donner, à sa manière, quelque encouragement; mais il étoit déjà si tard que je n'aurois pu l'entendre quand même j'en aurois eu la fantaisie.
A la porte Saint-Martin, je trouvai mon domestique, qui me suivit jusqu'au Bourget; là, je lui ordonnai de ramener mon cheval à Paris, et je pris la poste.
Avant cinq heures du soir je me trouvai dans la forêt de Compiègne, au lieu désigné. Je m'y promenois depuis quelques minutes, lorsque deux hommes tout à coup m'abordèrent et me mirent le pistolet sur la gorge. Ils me demandèrent si j'étois gentilhomme. Je ne balançai point à répondre oui. «En ce cas, me dirent-ils, veuillez, Monsieur, mettre ce masque sur votre visage et demeurer témoin d'un combat que vont se livrer tout à l'heure ici deux personnes de grande qualité. Donnez votre parole de ne pas vous permettre un seul geste, un seul mot pendant l'action, et, quel que soit l'événement, d'en garder un profond secret.—Je ne me vante pas, Monsieur, d'être un homme de grande qualité; mais il est vrai que je possède, avec quelques richesses, un ancien nom. J'ai moi-même rendez-vous ici pour me battre. Peut-être vous trompez-vous, peut-être serai-je l'un des deux acteurs de la scène malheureuse dont vous exigez que je reste spectateur tranquille.—Monsieur, nous saurons bientôt si cela doit être; en attendant, mettez ce masque, et donnez votre parole d'honneur.»
On conçoit que je fis et que je promis tout ce qu'ils voulurent.
Près d'une heure s'étoit passée depuis que je me trouvois dans cette situation, qui commençoit à me paroître inquiétante, quand je crus entendre quelque bruit vers l'extrémité de l'allée qui aboutissoit à la grande route. Un moment après, je vis entrer du même côté, dans le chemin de traverse où j'étois, une chaise de poste environnée de plusieurs hommes armés et masqués. Il me parut que cette troupe, que je crus d'abord toute composée d'assassins, venoit de s'assurer du laquais et du postillon, et forçoit le maître à mettre pied à terre. Tremblant qu'il ne fût massacré devant moi, je voulus, dans le premier mouvement d'un zèle téméraire, m'élancer à son secours: les deux hommes qui veilloient sur moi se contentèrent de me retenir en me disant: «Voici le moment critique, songez à ce que vous avez promis.»
Cependant l'inconnu, toujours entouré, avançoit vers nous d'un pas ferme et d'un air délibéré. Plus il approchoit, plus je croyois reconnoître les traits d'un jeune homme que je n'avois pas vu depuis longtemps. Lorsqu'il fut à très peu de distance, l'un de mes gardiens alla droit à lui, le pria de s'arrêter, et lui dit: «Un homme d'honneur se plaint que vous lui avez fait une mortelle injure, et prétend tout à l'heure en obtenir la réparation. S'il tombe sous vos coups, il promet qu'aucun détail de ce combat ne sera jamais su de personne; s'il ne meurt pas de ses blessures, il s'engage à revenir dans le même lieu, aussitôt qu'il sera guéri, pour y soutenir encore sa querelle qui ne peut être complètement vidée que par la mort de l'un des deux champions. Prenez les mêmes engagemens, Monsieur le comte, et jurez sur votre honneur de les remplir.—Quoi! répondit le jeune homme, milord Barrington se fâche de ce que j'ai quitté l'Angleterre sans faire mes adieux à son auguste épouse? Il faut convenir que ces maris sont partout un singulier peuple! Cet époux d'outre-mer, surtout, me paroît d'une bonne force: vouloit-il que je brûlasse d'une éternelle flamme pour sa langoureuse moitié? D'ailleurs, s'il me gardoit rancune, que ne me l'a-t-il dit dans son pays? Que ne s'est-il ensuite rendu à Bruxelles, où je me suis arrêté longtemps parce qu'on m'a dit qu'il me cherchoit? Pourquoi venir, après six semaines, avec cet épouvantable attirail, m'attaquer dans ma patrie, au moment où j'y rentre… Ah çà! mais j'espère que ce n'est pas à coups de poing que nous nous battrons?»
A sa voix comme à sa figure, à la gaieté de ses discours comme à son sourire moqueur, il ne me fut plus permis de méconnoître Rosambert. Alors seulement je commençai à soupçonner l'étrange vérité. O Madame de B…, ce fut pour vous que mon cœur tressaillit! mais je me gardai bien de montrer par quelques gestes ou d'exprimer par quelques mots ma surprise extrême et ma terreur profonde: j'étois lié par mes sermens.
Déjà pourtant on présentoit à Rosambert un cheval qu'on l'invitoit à monter, et un pistolet qu'on le prioit de charger lui-même. Le comte, aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit à ceux qui l'environnoient: «Oui, vous avez raison, voici le combat si cher à messieurs d'Albion… Au pistolet près, je dois de grands remerciemens au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille ans. En vérité, Messieurs de la Table ronde, l'héroïque parade que le prud'homme nous fait jouer ici ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus. Comme les preux de son temps, vous arrêtez les passans sur les grands chemins pour les forcer gracieusement à rompre des lances avec vous.» En jetant les yeux sur moi, Rosambert continua: «Ce cavalier si joliment tourné, qui fait bande à part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut que je délivre ou quelque grande princesse en homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi; et le géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où donc est-il?» L'étranger qui avoit jusqu'alors porté la parole dit à Rosambert: «Monsieur le comte, jurez de remplir les conditions prescrites.—Foi de gentilhomme, Messieurs», s'écria-t-il.
L'un de nos gardiens donna le signal par un coup de feu. Nous vîmes aussitôt un cavalier accourir à toute bride, de l'autre extrémité de l'allée. Rosambert l'attendit sans s'ébranler; mais, soit qu'il présumât beaucoup de lui-même, soit qu'il ne conservât pas tout le sang-froid nécessaire en ces occasions, il fît feu de trop loin sur son ennemi, qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant et plus d'adresse et plus d'intrépidité, tira presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La balle siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une boucle de ses cheveux, et frappa son chapeau de manière qu'elle le fit sauter. Le comte, en le reprenant, s'écria: «Ceci devient sérieux, c'est à ma cervelle qu'il en veut, le beau masque!»
Son adversaire, en effet, s'étoit, comme moi, couvert le visage d'un mince carton; mais je ne pus m'empêcher de frémir en reconnoissant le frac anglois sous lequel, ce matin même, la marquise avoit paru devant moi chez Justine!
Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus que ce ne fût lui, venoit de retourner son cheval, et regagnoit au galop le bout de l'allée d'où tout à l'heure il étoit venu. Rosambert, qui le suivoit des yeux, reprit: «Voilà bien le frac national de milord; mais, de par saint Georges, ce n'est pas là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il d'un ton où perçoient le dépit et l'audace, je n'aurois point osé faire à la nation angloise cette injure de croire que ses braves fussent dans l'usage de se battre par mascarade et par procuration. Au reste, je vais tâcher, m'eût-on prudemment détaché le plus habile arquebusier des trois royaumes, je vais tâcher de faire en sorte qu'un étranger, fût-il le diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur un François une victoire sans danger… O toi qui ne manquas jamais une hirondelle au vol, mon cher Faublas, où es-tu? Que n'ai-je, pour le châtiment d'un traître et pour l'honneur de la France, que n'ai-je en ce moment ton coup d'œil si prompt et ta main toujours sûre!»
Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau signal fut donné. Rosambert, cette fois, ne demeura pas immobile, il poussa vigoureusement son cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à peu près au milieu de la lice, se tirèrent à la distance de cinq ou six pas. Le comte ne perça que le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus heureux, lui fracassa l'épaule droite et le jeta par terre.
Le vainqueur aussitôt, se démasquant, fit voir au vaincu stupéfait le visage de Mme de B… «Tiens, lâche, dit la marquise, regarde, reconnois-moi, meurs de honte. C'est une femme qui t'immole! Tu n'as eu du courage et de l'adresse que pour l'insulter.»
Rosambert parut un moment accablé de la douleur de sa blessure et de l'ignominie de sa défaite; un moment il fixa sur la marquise des yeux égarés. Mais bientôt, reprenant son caractère, il lui adressa, d'une voix éteinte, ces mots entrecoupés: «Quoi! belle dame,… c'est vous… que j'ai… le bonheur de revoir!… Que les temps… sont changés! Cependant… notre dernière… entre…vue… m'amu…sa davantage,… et vous… aussi, friponne,… quoi que… vous en puissiez… dire. Ingrate! est-ce ici, est-ce ainsi… que vous deviez mettre… hors de combat… un bon jeune homme jadis venu… tout exprès de Paris à Lu… à Luxembourg… pour vous procurer… un… doux… passe-temps?—Rosambert, lui répliqua la marquise, tu voudrois en vain dissimuler ta rage et tes douleurs. Le Ciel est juste; je puis m'applaudir d'une double vengeance: ton châtiment, qui déjà commence, n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi de nos conditions; souviens-toi que mon ennemi doit garder mon secret partout et me ramener ici ma victime.»
Le comte, soulevant sa tête avec effort, la tourna de mon côté: «Ce jeune homme, dit-il, c'est sûre…ment le chevalier de Faublas!… Fau…blas!» J'ôtai mon masque, je fus à lui. «Embrassons-nous d'abord, continua-t-il. Elle m'a… vaincu, mon ami,… n'en soyez point étonné:… ce n'est pas la première fois qu'elle… m'abat. Et vous, pendant que j'invoquois… bonnement votre nom, vous étiez là qui… faisiez des vœux… contre moi;… mais je vous le pardonne… Elle est si… aimable! Venez… me voir… à Paris, si je n'y arrive pas… justement pour… m'y faire… enterrer.»
La marquise alors me prit à l'écart et me dit: «Chevalier, pardonnez-moi le mystère que je vous ai fait du péril où j'allois m'exposer, et la ruse dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin. Mon amant, hélas!… avoit vu l'outrage; mon ami devoit être présent à la réparation. Faublas, je le sais bien, me gardoit encore tant d'attachement qu'il se fût chargé volontiers d'épouser ma querelle; mais il ne m'eût peut-être point assez estimée pour me juger digne de la soutenir moi-même.
«Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée de fierté, je viens de prouver qu'il y a six mois je ne prenois point un engagement au-dessus de mes forces, lorsque, réduite à l'affreuse nécessité de vivre seulement pour ma vengeance, je jurois de vous étonner en l'accomplissant. Maintenant, Faublas, tout ce qu'il y avoit d'équivoque ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce matin s'explique de soi-même. Vous sentez de quelle crainte je ne pouvois me défendre quand, les larmes aux yeux, je demandois à mon ami s'il ne seroit pas cruel de ne se voir plus. Vous concevez de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû sentir l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annonça qu'il venoit de la retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai d'abord compris que Duportail avoit pu vous reconnoître sur la route de Montcour, et je serois vraiment désolée que ce voyage de Compiègne eût laissé le temps à votre beau-père de vous enlever encore votre épouse. Faublas, si ce malheur étoit arrivé, n'ayez pas l'injustice d'en accuser votre amie. Dites-vous, pour ma justification, qu'au moment où je vous fis remettre, sous le nom de M. de B…, ce prétendu cartel, rien ne pouvoit me donner à deviner qu'en revenant avec Mme de Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous qu'il n'étoit plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer à Fromonville, puisqu'il ne vous eût jamais été possible, quelque diligence que vous eussiez faite, d'y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt j'y ai dépêchés avec l'ordre exprès de veiller sur les démarches de Duportail, s'il habitoit encore sa retraite, ou de le poursuivre, s'il l'avoit déjà quittée. Maintenant que rien ne vous retient plus, allez et…»
Mme de B… fut interrompue par des cris perçans qui sembloient partir de la chaise de poste de Rosambert, restée dans le chemin de traverse, du côté, mais à quelque distance de la grande route. Nous courûmes tous au bruit; il ne resta près du blessé que le chirurgien qui bandoit sa plaie. En approchant, nous vîmes derrière la voiture du comte un cabriolet dans lequel se débattoit une femme, retenue par les mêmes hommes qui s'étoient assurés du laquais et du postillon de Rosambert. «Grands dieux! s'écrioit-elle, des gens masqués! C'en est donc fait! Ils n'auroient pu le vaincre, ils l'ont assassiné!… Ah! dit-elle, en poussant un cri de joie, le voilà! le voilà!» Puis, d'un ton douloureux: «Perfide! il est donc vrai que vous avez eu l'inhumanité de profiter de mon sommeil?…»
La marquise me demanda tout bas si ce n'étoit pas la petite comtesse. Je répondis oui, et je m'élançai dans les bras de ma maîtresse.
«Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu tirer plusieurs coups. Quels sont ces gens qui m'ont arrêtée? C'étoit à l'épée que vous deviez vous battre! Je suis tremblante,… saisie d'effroi. Ton ennemi, où est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit amener personne. Pourquoi tout ce monde? ces armes? ces masques?… Mon ami, que je suis contente de te voir!… que j'ai peur!… Cruel!… que je vous en veux de m'avoir lâchement abandonnée!»
Ainsi, Mme de Lignolle annonçoit, par le désordre de ses questions, le désordre de ses idées; il me sera plus difficile de peindre celui de sa personne. Dans son regard, tout à l'heure attendri, maintenant terne et bientôt étincelant, vous eussiez vu tour à tour, et presque en même temps, les douces erreurs de l'espérance, les mortelles rêveries de la crainte, l'ivresse de l'amour heureux, les fureurs de l'amour trahi. Vous eussiez vu sur son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayoit, toutes les passions impétueuses se livrer de rapides combats. Chaque muscle sembloit tourmenté d'un mouvement convulsif; l'expression de chaque sentiment passoit comme un éclair.
«Le croirois-tu, continua-t-elle, j'ai pu dormir quand tu n'étois plus là! j'ai pu dormir jusqu'à midi, mais de quel sommeil! grands dieux! quels horribles songes le troubloient! tu m'échappois à chaque instant, et je ne voyois plus auprès de moi que des objets affreux: le marquis, la marquise, ta femme!… Ta femme! c'est moi qui suis ta femme! n'est-il pas vrai, mon ami?… Ne l'oubliez jamais, Monsieur! Et le marquis, l'as-tu tué?—Non, mon amie.—Allons, dit Mme de B… que cet entretien sans doute inquiétoit, allons, Florville! à cheval, à cheval! vous n'avez pas de temps à perdre.—Qu'appelez-vous du temps à perdre? s'écria la comtesse en lançant un regard terrible au vicomte de Florville, est-ce qu'il perd son temps quand il est avec moi? Quel est cet impertinent jeune homme? me demanda-t-elle.—Un parent de M. de B…—Tiens, mon ami, tous ces gens-là me font peur… Oh! que je souffre depuis hier! Trembler sans cesse pour moi! pour lui! quel supplice! Perpétuellement m'occuper de cette rivale qui veut me l'enlever! de cet ennemi qui menace ses jours! Tu l'as blessé?—Non, mon amie.—Vous ne l'avez pas blessé, Monsieur?… Regardez! je le lui avois tant recommandé! Mais, comment!… il n'est donc pas encore arrivé, le marquis?—Florville, reprit Mme de B…, les heures s'envolent, la nuit s'approche.—Eh! de quoi se mêle donc cet étranger? répliqua la comtesse… Faublas, ne l'écoute pas, reste là… Que je souffre depuis hier! que l'amour devient fatal, dès qu'il cesse d'être heureux! que ses tourmens paroissent insupportables, quand ils ne sont pas partagés!—Que dis-tu, mon Éléonore! mon cœur est navré de tes peines.—Oui? Eh bien, si cela est, me voilà consolée. Je suis contente, allons-nous-en.» Je répétai avec elle: «Allons-nous-en.
—Chevalier, s'écria la marquise, oubliez-vous qu'un devoir pressant vous appelle?—Hélas!—Ce n'est point à Paris que vous êtes attendu.»
Je me dégageai des bras de la comtesse, et du brancard de son cabriolet je sautai sur le cheval que me présentoit la marquise. «Il va se battre, dit Mme de Lignolle. Je veux le suivre! je veux être présente à ce combat!» Le vicomte, prompt à la rassurer, lui répondit: «Calmez-vous, il n'y a pas de danger pour lui; ce combat est fini.—Fini! répéta-t-elle douloureusement, fini!… C'est donc à Fromonville?… L'ingrat m'abandonne encore! le barbare me sacrifie!»
Elle voulut s'élancer après moi. Les gens du vicomte la retinrent. Elle poussa des cris d'inquiétude et de fureur; elle tomba sans connoissance au fond de son cabriolet.
Ah! qui n'eût plaint cette enfant trop sensible? qui ne se fût ému de ses douleurs? qui n'eût frémi de son danger? La marquise ne fit aucun effort pour m'empêcher de descendre de cheval et de remonter dans la voiture de la comtesse: je fus même extrêmement touché de voir Mme de B… prodiguer ses soins à Mme de Lignolle. D'une main elle soutenoit la tête de mon amante, de l'autre elle lui vidoit ses flacons sur le visage; elle essuyoit avec un mouchoir la sueur froide qui couloit sur son front. «Pauvre enfant! disoit-elle, regardez comme ils se sont éteints, ces yeux qui brilloient tout à l'heure du plus vif éclat! Quelle pâleur couvre ces joues que j'ai vues colorées d'un rose si tendre! Pauvre enfant!—Mon Dieu! vous m'alarmez, mon amie! croyez-vous qu'il y ait du danger?—Du danger?… peut-être. La comtesse est d'un caractère violent et paroît vous aimer déjà beaucoup.—Oh! oui, beaucoup. D'ailleurs, elle a depuis hier des indispositions légères, mais fréquentes, des maux de cœur…—Elle seroit déjà enceinte! ah! tant mieux!» s'écria Mme de B…, dans l'effusion d'une vive joie; puis tout à coup elle réprima ce premier mouvement, et d'un ton de commisération elle reprit: «Tant mieux… pour vous;… non pour elle!… Pour elle, c'est un événement fâcheux qui l'expose de bien des manières…—Qui l'expose!… Et moi, que je suis à plaindre aussi! Dans quel embarras je me trouve! L'une est ici, qui se meurt de la seule crainte que je ne la quitte! l'autre est là-bas, qui se désespère de ce que je l'ai quittée. Dites-moi donc comment je vais faire. Apprenez-moi quel parti…—Tout à l'heure, interrompit-elle, je vous engageois à partir; j'avoue que maintenant, à votre place, je me trouverois moi-même fort empêchée. Sans doute il faut consulter votre cœur; mais vous devez aussi prendre conseil des circonstances.—Consulter mon cœur? je n'y trouve que des irrésolutions, des combats! Prendre conseil des circonstances? ne sont-elles pas, de l'une et de l'autre part, également inquiétantes, pressantes, impérieuses? O mon amie, je vous en conjure, prenez pitié de ma situation vraiment cruelle, finissez mes perplexités, conseillez-moi.—Que pourrois-je vous dire? S'il ne s'agit que des lois que le devoir vous impose, elles ne sont point équivoques… Il est vrai pourtant qu'il paroît cruel d'abandonner la comtesse dans l'état où la voilà… Elle est très vive,… vous la croyez enceinte,… et la pauvre petite vous aime… comme il faut vous aimer: beaucoup trop!… Partir dans ce moment-ci, c'est certainement la livrer à des agitations qui peuvent lui coûter la vie… Il semble plus probable que Sophie, d'un caractère beaucoup plus doux,… Sophie, accoutumée depuis longtemps à l'absence,… à l'abandon peut-être,… supportera moins impatiemment… Cependant, ce n'est pas une chose que je veuille garantir. Il est tout à fait possible que votre épouse, ne vous voyant pas revenir et se croyant pour toujours délaissée, en soit au désespoir.
—Au désespoir! oui, répéta d'une voix foible Mme de Lignolle qui reprenoit enfin l'usage de ses sens, au désespoir!» Elle me reconnut; elle me dit: «C'est vous, Faublas? vous ne m'avez pas quittée? vous avez bien fait; restez là, je le veux, restez là.» Elle dit à la marquise: «Et toi, farouche étranger, laisse-nous. Cruel! mes maux te trouvent insensible! Tu n'as donc jamais eu besoin de la pitié de personne, toi? tu n'as donc jamais aimé?—Si vous saviez à qui vous faites ces reproches, répondit le vicomte en lui prenant la main; si vous saviez que Mme de Lignolle, quoique bien malheureuse, est moins à plaindre que l'infortunée qui lui parle! Et moi aussi, j'ai brûlé de cet amour qui vous consume! Et moi aussi, j'ai connu ses passagers délices et ses inconsolables regrets! Comtesse, infortunée comtesse, vous avez encore beaucoup à souffrir, si vous devez souffrir autant que moi!»
Ici mes yeux rencontrèrent ceux de la marquise; ils étoient humides, les siens, et leur regard fit palpiter mon cœur!
«Seroit-il vrai, continua-t-elle avec plus de véhémence, seroit-il vrai qu'une divinité maligne présidât aux humaines destinées, et prît un horrible plaisir à faire de ses dons précieux la plus inégale distribution? seroit-il vrai que, par le raffinement d'un calcul barbare, elle ne se montrât si prodigue envers un très petit nombre d'êtres privilégiés que pour tourmenter plus sûrement la foule immense des autres individus maltraités de son avarice? Quoi! jeune homme trop favorisé, les grâces qui attirent, l'esprit qui séduit, les talens qu'on envie, la beauté qu'on admire, la sensibilité qui plaît aux yeux et charme l'âme; toutes ces qualités et mille autres dont l'assemblage n'a peut-être jamais brillé qu'en toi; quoi donc! un impitoyable dieu ne te les auroit données que pour le désespoir de tes rivaux et le supplice de tes amantes? Et la constance, cette vertu qui seule manque à toutes tes vertus, la constance, il ne te l'auroit refusée, ce dieu jaloux, qu'afin qu'il n'y eût sur la terre, pour aucune femme, l'espoir d'une grande félicité sans un grand mélange de peines, et dans aucun homme un modèle absolu de perfection? Quoi! ceux de ton sexe qui, ne te connoissant pas encore, oseront te disputer le prix de la valeur ou de la tendresse, tous ceux que la nature aura le plus favorablement distingués, doivent-ils nécessairement paroître n'avoir encouru que sa disgrâce, quand le moment sera venu de te les comparer? Quoi! toutes les mortelles qui t'auront vu seront-elles invinciblement contraintes au plus prompt amour, hélas! et forcées au plus long repentir? O destinée!»
La comtesse avoit écouté la marquise avec une attention mêlée d'étonnement. «Qui que vous soyez, lui dit-elle, il vous est bien connu. Vous parlez de lui comme j'en pourrois parler moi-même. Me voilà un peu réconciliée avec vous; mais permettez que nous nous quittions. Allons-nous-en, Faublas, allons-nous-en… Eh bien! vous ne dites mot! vous ne voulez pas?»
Toujours combattu de plusieurs craintes et de plusieurs désirs, je jetai sur la marquise un regard qui lui annonçoit mes irrésolutions et le besoin que j'avois d'être déterminé par ses avis. Le vicomte me comprit et s'expliqua: «Vraiment! je ne balancerois plus, j'irois à Fromonville…—A Fromonville! interrompit la comtesse.—Demain, reprit l'autre; et ce soir je rentrerois dans Paris avec Mme de Lignolle.—Voilà ce qu'on appelle un bon conseil, s'écria la comtesse; j'en approuve fort la dernière partie; et toi, Faublas?—Moi aussi, mon Éléonore.»
Dans le transport de sa joie, Mme de Lignolle embrassa Mme de B…, et, je l'avoue, ce ne fut pas sans un vif plaisir que, pendant quelques minutes, je sentis unies et pressées dans mes heureuses mains les mains de ces deux charmantes femmes.
«Monsieur, reprit la comtesse en s'adressant au vicomte, nous allons vous dire adieu; mais permettez auparavant une question que je vais vous faire, parce que je suis jalouse. Je le suis, je n'en fais pas mystère. Tout à l'heure vous pleuriez presque: vous êtes malheureux en amour, et c'est la faute du chevalier. Rendez-moi le service de m'apprendre près de qui le chevalier vous a supplanté… Monsieur, poursuivit Mme de Lignolle, qui ne pouvoit deviner la véritable cause de l'embarras que la marquise laissoit paroître, vous pardonnerez à son amie d'imaginer qu'en effet il méritoit la préférence; mais au moins je crois, et je ne cherche pas à vous faire un compliment, je crois que vous étiez fait pour qu'on balançât quelque temps entre vous et lui… Monsieur, reprit-elle encore, je vous supplie d'achever la confidence que je ne vous demandois pas; ne craignez rien pour votre secret, vous avez le mien.—Madame, répondit le vicomte enfin déterminé sur la réponse qu'il devoit faire à l'embarrassante question, dans un moment de trouble on se plaint de mille choses…—Ah! je vous en prie, dites-moi quelle maîtresse Faublas vous a…—Madame, je suis, comme monsieur vous le disoit tout à l'heure, parent de M. de B… J'adorois sa femme…—Sa femme! ne m'en parlez pas, je la déteste!—Vous êtes donc une ingrate, car elle vous aime.—Qui vous l'a dit?—Elle-même.—Elle me connoît?—Elle a eu le plaisir de vous voir et de vous parler.—Où cela?—Voilà ce que je ne puis vous dire.—Eh bien, oui, elle a tort de m'aimer: car, je vous le répète, je la déteste.—Peut-on vous en demander la raison?—La raison?… c'est une femme dangereuse…—Ses ennemis l'assurent.—Intrigante…—Les courtisans le publient…—Pas assez jolie pour faire tant de bruit.—Les femmes le disent.—Galante d'ailleurs.—Elle ne manque ni d'attraits ni d'esprit… Comment ne lui prêteroit-on pas quelques aventures?—Quelques! Elle en a eu mille!—Désigne-t-on quelqu'un?—Je le crois! Moi qui ne vais pas dans le monde, je lui en connois trois.—Voulez-vous les nommer?—Le comte de Rosambert.—Il est bien fat; et elle l'a toujours nié.—La bonne raison!… Faublas.—Oh! celui-là, je ne conteste pas. Le troisième?—M. de ***.—M. de ***! répéta la marquise, que je vis dans le même moment plusieurs fois rougir et pâlir.—Oui, M. de ***, le nouveau ministre, à qui elle s'est donnée pour obtenir la liberté du chevalier… Ce que je vous dis là vous fait de la peine?—M. de ***! répéta la marquise avec moins de trouble et un étonnement plus marqué.—Cela vous fait de la peine. Je vois que vous êtes encore bien épris.—M. de ***! voici une accusation bien nouvelle.—C'est que l'intrigue n'est pas ancienne.—Mais, au moins, a-t-on quelques preuves?—Comment voulez-vous qu'on en ait? Ils n'ont pas appelé de témoins.—Cependant, Madame, vous osez assurer cela?—Monsieur, parce que tout le monde l'assure.—Tout le monde! Chevalier, vous le saviez donc?—Vicomte,… on me l'a dit, mais je n'y crois pas.—Cela ne fait rien, me répliqua-t-il d'un air mécontent, vous deviez m'en avertir.—Oui, dit la comtesse, c'est rendre service à un galant homme que de l'éclairer sur la conduite d'une coquette qui le trompe. Monsieur, je vous plains sincèrement d'être tombé dans les filets de celle-là, vous paroissez mériter de rencontrer mieux… Mais venons à ce qui me touche. Le chevalier ne vous donne plus d'inquiétude?—Pardonnez-moi, Madame.—Voyez-vous, Monsieur? s'écria la comtesse en me regardant. Il y va donc souvent, chez la marquise? demanda-t-elle au vicomte.—Quelquefois.—Voyez-vous, Monsieur? vous y allez quelquefois!… Il est donc amoureux d'elle encore?—Encore un peu, je crois.—Voyez-vous, Monsieur? vous en êtes amoureux!—Cependant, reprit la marquise, il ne faut pas tout à fait s'en rapporter à moi: j'y suis intéressée, je vois peut-être mal.—Oh! vous voyez bien, Monsieur, vous voyez trop bien!… Faublas, laissez-moi faire, je saurai vous empêcher d'aller chez cette coquette et de l'aimer!… Nous vous quittons, poursuivit-elle en s'adressant à Mme de B… Après la scène dont vous venez d'être témoin, je ne vous demande pas le secret, et j'y compte: car tout en vous, Monsieur, prévient favorablement… S'il y avoit une troisième place dans mon cabriolet, je me ferois un vrai plaisir de vous l'offrir… Je vous avoue que je serai charmée de cultiver votre connoissance. Venez me voir à Paris. Le chevalier m'obligera, s'il veut bien vous amener;… ou faites mieux, venez seul: vous n'avez pas besoin d'être présenté par personne. Venez, et je vous promets, si cela vous fait décidément trop de peine, je vous promets de ne jamais vous dire de mal de la marquise, quoique ce soit une méchante femme.»
Nous partîmes. Je donnai quelques louis au postillon, qui nous conduisit à la Croix-Saint-Ouen, où la comtesse l'avoit pris, et qui promit de ne rien dire de tout ce qu'il avoit vu. Mme de Lignolle aussi crut devoir acheter la discrétion de son laquais La Fleur, qu'elle s'étoit vue forcée de faire le compagnon de son voyage, et, par conséquent, le confident de nos amours.
Ma jeune amie, cependant, m'accabloit de caresses que je lui rendois, de reproches que je ne méritois plus, et de questions auxquelles il m'étoit impossible de répondre. En vain je lui représentois qu'il devoit lui suffire que son amant ne fût ni mort, ni blessé, ni forcé de la quitter en quittant son pays: elle n'étoit pas contente du secret auquel m'obligeoit cette parole d'honneur que je ne devois pas donner, disoit-elle.
La conversation tomba naturellement sur le vicomte de Florville. «Il est fort aimable, ce jeune homme, s'écria la comtesse, qui paroissoit observer curieusement l'impression que ses discours faisoient sur moi.—Fort aimable.—Il a des grâces!—Beaucoup.—De la tournure!—Vraiment.—Une très jolie figure!—Très jolie.—Une voix douce comme toi!—Oui.—La sienne est un peu trop claire cependant, il y manque quelque chose.—C'est un enfant.—Sans doute; que peut-il avoir? seize ans?—Tout au plus.—N'importe, reprit-elle avec affectation, il est charmant!—Charmant.—Il paroît plein d'esprit et de sensibilité!—Comme tu dis, mon amie.»
Ainsi, je ne parlois que par monosyllabes de peur de trop parler, et j'affectois beaucoup d'indifférence afin d'éloigner toute espèce de soupçon.
«Voulez-vous bien me répondre autrement? s'écria Mme de Lignolle.—Qu'y a-t-il donc?—Il y a que votre sang-froid me désespère!—Mon sang-froid?…—Oui, j'ai l'air d'avoir remarqué ce jeune homme, j'en dis beaucoup de bien, tout cela ne vous émeut seulement pas!—Je ne vois pas ce qui pourroit me fâcher…—C'est de quoi je me plains. Vous ne témoignez point la moindre inquiétude!—C'est qu'en vérité, mon amie, je n'en puis prendre aucune, lui répliquai-je en riant.—Pourquoi cela, Monsieur? Pourquoi n'auriez-vous pas un peu de jalousie? J'en ai bien, moi!—Éléonore, je te répète que le vicomte ne peut m'alarmer.—Ne riez pas, Monsieur, je n'aime pas qu'on rie quand je parle raison. Dites-moi, s'il vous plaît, pourquoi le vicomte…—Pourquoi?… Parce que c'est… un enfant.—Et vous? ne diroit-on pas que vous êtes vieux?—Et puis, ma sécurité se fonde sur l'estime que tu m'inspires.—L'estime! l'estime!… Pas tant d'estime, Monsieur, et plus d'amour. Je l'ai souvent entendu dire dans le temps que je n'y comprenois rien; et, maintenant que je m'y connois, je sens que cela est trop vrai: on n'est bien amoureux que lorsqu'on est bien jaloux. Devenez jaloux, si vous voulez me plaire.—Soyez donc contente, Madame: je vous avoue que je n'étois pas tranquille pendant que vous examiniez le vicomte avec une attention…—Voilà, interrompit-elle en m'embrassant, voilà ce que j'appelle parler! Voilà ce qu'il falloit dire tout de suite… Cependant, Faublas, ne t'alarme pas! Va, je n'admirois le vicomte que pour t'admirer davantage! Je me disois: «Il est bien, ce jeune homme, fort bien! mais mon amant est mieux, beaucoup mieux: mon amant n'a pas une figure moins charmante, et sa taille est plus belle! On remarque dans son air, dans son maintien, dans toute sa personne, je ne sais quoi de plus imposant, de plus fier, qui étonne sans effrayer…» Cela ne m'effraye pas, moi! cela me fait plaisir… De l'esprit, de la sensibilité! Pourroit-il en avoir autant que toi, le vicomte? Autant que toi qui toute la journée me fais rire, et de temps en temps me fais pleurer!… C'est alors que je suis bien contente: car tu ne te moques pas, comme les autres hommes, qui rient de nos larmes; au contraire, mon ami, tu me consoles, en te chagrinant avec moi: tu sais pleurer, toi, tu sais pleurer!… Va, sois parfaitement tranquille. Je te reconnois aussi supérieur à ce joli garçon que lui-même me paroît l'être à tous ceux que j'ai vus… Dis-moi, ton père l'aime-t-il, le vicomte?—Beaucoup.—Eh bien, il devroit marier ta sœur avec ce jeune homme-là. Cela feroit un charmant couple.—Voilà une idée qui paroît toute simple, et que pourtant je n'aurois pas eue!—Vraiment, je vois à cela quelque obstacle: le vicomte est engoué de cette marquise. C'est bien dommage… Tiens, sais-tu pourquoi je l'ai engagé à venir chez moi? Je vais te le dire: car le moyen de te rien cacher! Il est jaloux de toi, puisqu'il est amoureux de Mme de B…: il me dira si tu vas chez elle.—Fort bien trouvé!—Certainement! je ne suis point la dupe de votre fausse gaieté; ce n'est pas de bon cœur que vous riez. J'ai toujours eu le projet de vous empêcher d'aller chez cette méchante femme, et le hasard vient de m'en offrir un moyen que je ne me consolerois pas d'avoir négligé.»
Cependant nous avancions… du côté de Paris, il est vrai, ma Sophie! mais console-toi, c'étoit aussi du côté de Fromonville. Sophie! j'allois encore chercher dans la maison de ta rivale une de ces nuits que je trouvois si courtes; mais pardonne! Va, je songeois moins aux plaisirs de la nuit prochaine qu'aux délices du jour qui devoit lui succéder, de ce jour où, dans les bras de ma femme, je pourrois goûter enfin le suprême bonheur depuis si longtemps désiré. Réjouis-toi, ma Sophie: il est vrai que, dans ce moment même, je reçois un baiser de Mme de Lignolle; il est vrai que cette douce faveur est la récompense d'un soupir qu'Éléonore vient de surprendre; mais, ô ma Sophie! réjouis-toi; ce soupir si tendre, il ne m'étoit pas échappé pour elle.
Nous quittâmes la poste au Bourget, à ce même village où j'avois renvoyé Jasmin: les chevaux de la comtesse y étoient restés dans une auberge; nous les reprîmes; ils nous eurent bientôt ramenés dans Paris. On conçoit que Faublas, maintenant vêtu comme il lui convenoit de l'être toujours, ne pouvoit, sans avoir auparavant changé d'habits, aller chez Mme de Lignolle représenter Mlle de Brumont: ce fut donc chez Mme de Fonrose que nous prîmes le parti de descendre.
«Cruels enfans, dit la baronne, d'où venez-vous donc?—Nous mourons de faim, répondit la comtesse; faites-nous donner à souper.»
Pendant que nous commencions à dépecer la poularde qu'on venoit d'apporter, Mme de Fonrose disoit à Mme de Lignolle: «Je me suis rendue chez vous à l'heure du dîner. On m'a beaucoup inquiétée en m'apprenant que, désespérée de la fuite de Mlle de Brumont, vous veniez de sortir pour l'aller chercher. Il y avoit déjà quelques heures, poursuivit-elle en s'adressant à moi, que M. de Belcour, accompagné de Mlle de Faublas, étoit venu me faire une courte visite. Tous deux partoient pour Fromonville, persuadés que vous étiez allé vous battre. Ils n'imaginoient pas qu'un intérêt moins cher que celui de l'honneur pût vous empêcher de courir avec eux vous jeter aux pieds de votre épouse. Tous deux tremblent pour vous; tous deux, je ne puis vous le dissimuler, seront en proie aux plus mortelles inquiétudes, si vous ne les avez pas rejoints avant le milieu du jour, qui va bientôt paroître.»
Déjà la comtesse ne songeoit plus à son repas à peine commencé. Elle interrompit la baronne pour lui déclarer qu'elle ne souffriroit pas que je la quittasse, et elle ajouta qu'il lui paroissoit très étonnant que Mme de Fonrose, qui se prétendoit son amie, se permît de donner, en sa présence même, de tels conseils à son amant. La baronne ne fut point embarrassée de se justifier. «Si vous adorez le fils, dit-elle, j'aime le père; M. de Belcour ne me pardonneroit pas d'avoir contribué, dans une circonstance aussi grave, à tenir son fils éloigné de lui. D'ailleurs, ma chère enfant, qu'exigez-vous du chevalier? qu'il viole inutilement toutes les bienséances. Je suis loin de lui conseiller une infamie; je ne lui dis pas de vous abandonner, mais d'aller trouver Sophie, de la ramener, et de faire ensuite comme les gens du monde, comme les meilleurs maris, qui savent concilier l'amour qu'ils ont pour leurs maîtresses et les bons procédés qu'ils doivent à leurs femmes. Se conduire autrement, ce seroit vous perdre. Je vous demande, par exemple, si le chevalier peut continuer à demeurer chez sa maîtresse, lorsque sa femme n'est plus absente? s'il doit ainsi publiquement afficher le désespoir de l'une et les bontés de l'autre? En supposant que vous fussiez assez aveuglée par votre passion pour attendre de lui cette extravagance, et qu'il fût assez foible pour ne vous la point refuser, je demande si tout le monde ne sauroit pas bientôt que M. de Faublas s'est fait demoiselle chez vous parce qu'il s'ennuyoit d'être homme chez lui? Je ne parle pas de M. de Lignolle: espérons que le dieu protecteur des amans fera pour ce mari-là ce qu'il fait communément pour les autres; espérons que ce digne époux sera le dernier de Paris qui apprendra que vous l'en avez rendu la fable; mais sa famille verra-t-elle tranquillement l'ineffaçable ridicule dont chaque jour le couvrira?
—Sa famille! que m'importe sa famille? répondit la comtesse, qui n'avoit opposé jusqu'alors aux prudens avis de la baronne que des cris, des pleurs, et mille exclamations déraisonnables.—Que vous importe? répliqua Mme de Fonrose. Eh mais, comptez-vous retenir le chevalier malgré les gémissemens de sa veuve, qui ne manquera pas de le réclamer en criant au scandale; malgré l'intarissable bavardage de votre sempiternelle tante, qui viendra chaque matin vous radoter ses gothiques principes; malgré le fameux capitaine Lignolle, capable de laisser ses flibustiers pour accourir en poste vous épouvanter de sa large moustache et de sa longue épée; malgré le public aussi, le public jaloux, inconséquent, indiscret, qui va sans cesse ébruitant les folies qu'il devroit taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudroit ensevelir; le public qui, ne respectant personne et ne se respectant pas lui-même, ridiculise les maris qu'il plaint, protège les femmes qu'il blâme, et condamne sévèrement les fautes dont pourtant il amuse journellement et nourrit sa malignité; enfin, malgré le baron qui…?—Malgré tout l'univers, Madame.—Quelle réponse! Avez-vous perdu l'esprit, ou croyez-vous que j'exagère? M. de Belcour, dont j'allois vous parler, vous ne le connoissez pas! Il est homme, si vous le poussez un peu, à venir reprendre son fils jusque dans votre chambre à coucher!—Et moi, si l'on ne craint pas non plus de me porter aux dernières extrémités…—Que ferez-vous?—Je me tuerai.—La belle ressource! Je vous plains… Je vous plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut mieux faire un moment le sacrifice d'un bien précieux, pour le retrouver ensuite et le posséder sans obstacle, que de s'exposer, en le gardant quelques jours de trop, à mourir de regret de sa perte.»
Mme de Fonrose parloit encore et parloit vainement, quand nous entendîmes un carrosse entrer dans sa cour. Ce ne pouvoit être que celui de M. de Lignolle. J'eus le temps d'embrasser mon amie, de saisir un membre de la volaille et de me sauver dans le cabinet de toilette de la baronne.
Un moment après, j'entendis le comte souhaiter le bonsoir à ces dames. Étonné de ce que sa femme, qui mangeoit rarement en ville, n'étoit pas de retour à trois heures du matin, il avoit deviné qu'elle soupoit chez la baronne, et qu'elle s'y trouvoit indisposée. Il lui demanda si elle avoit pu rejoindre Mlle de Brumont dans la journée. «Oui, Monsieur, répondit la comtesse, et j'espère qu'elle reviendra chez moi…—Elle y reviendra certainement! interrompit-il, parce que je l'ai fait promettre à monsieur son père. En attendant, Comtesse, songez qu'il est tard, acceptez une place dans ma voiture, et venez…—Bien obligée, répliqua-t-elle sèchement, je ne compte pas rentrer avant le jour.»
J'aurois pu facilement écouter la fin de cette conversation qui me touchoit d'assez près… Sophie, des intérêts plus chers occupent ma pensée. Un moment la séduction toute-puissante de l'objet présent cesse d'agir immédiatement sur moi; et ce moment décisif peut fixer en ta faveur la victoire trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus à mes côtés pour me faire oublier tes tourmens par ses peines et ton amour par ses tendresses; sa voix seulement frappe mon oreille et ne va pas jusqu'à mon cœur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens de te revoir évanouie, mourante! J'ai contemplé tes charmes et me suis pénétré de ton désespoir! J'ai frémi des maux que tu souffres; l'idée du bonheur qui nous attend m'a fait tressaillir.
Quiconque me lit avec quelque attention doit se souvenir qu'il y a peu de temps une jolie femme de chambre m'a coiffé précisément dans ce cabinet où je me trouve; il doit se souvenir que, pressé ce jour-là du désir de revoir la comtesse et d'échapper au baron, je me suis fait conduire, par un escalier secret, dans la cour de Mme de Fonrose. Maintenant, au contraire, pour rejoindre mon père et fuir ma maîtresse, je cherche à tâtons le même chemin, dans cette partie de la maison dont je connois un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier dérobé, puis dans la cour, et bientôt dans la rue.
Plein d'une tendre sollicitude, M. de Belcour avoit deviné ce que tout autre qu'un père n'eût pu prévoir. Comme il n'étoit pas impossible, avoit-il dit en partant, que des raisons particulières me forçassent à repasser par la capitale, le suisse devoit veiller toute la nuit pour m'attendre, et mon domestique me tenir une chaise de poste toute prête. On aimoit trop le baron et son fils pour oublier les ordres de l'un et les intérêts de l'autre. En arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en voiture, et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir devant moi. Aussi je trouvois à chaque poste des chevaux tout préparés; les postillons, grâce à mes prodigalités, ne se plaignoient pas d'avoir été réveillés trop tôt; ils m'appeloient monseigneur, et nous allions comme si nous eussions eu des ailes.
L'aurore vint, qui me promit le plus beau jour. Voilà cette route si péniblement parcourue la surveille, dans un sens contraire. Quel heureux changement trente-six heures ont apporté dans ma situation! Je ne vais point, sous un ciel étranger, regretter ma patrie; je n'emporte pas le remords d'avoir immolé tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste vengeance. C'est à Fromonville que mon père, tout à l'heure rassuré, me pressera sur son sein! C'est là que tout à l'heure ma femme consolée… Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!… Tout à l'heure je la couvrirai de mes baisers, j'embrasserai ses genoux, je solliciterai le prix de ma tendresse extrême… Il est vrai qu'Adélaïde sera là… Ne pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde? Quoi! faudroit-il différer jusqu'à la nuit?… Un siècle d'attente!… Mais la nuit! la nuit! Jamais je n'en aurai passé de plus délicieuse!… Que ces rosses me traînent lentement! Postillon, va donc!… Et demain, demain, je serai sur cette route encore! Mais j'aurai Sophie près de moi! je ramènerai ma femme à Paris! je l'établirai dans la maison paternelle! dans la chambre de l'hymen, à côté de celle du célibat, qui sera déserte! à jamais déserte! Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme! j'y passerai mes journées, ma vie! je l'entendrai me faire et me répéter le long récit des maux qui l'ont accablée pendant l'absence! et moi, moi, je lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, tous les malheurs qui me sont arrivés… Tous? non. Je ne lui dirai pas combien la marquise est à plaindre, quelle tendre commisération je lui garde: Sophie, naturellement soupçonneuse, pourroit s'inquiéter; et je veux non seulement lui conserver la plus exacte fidélité, mais encore lui épargner les tourmens de la jalousie… Je ne lui parlerai pas non plus de la comtesse… La comtesse! elle est maintenant bien seule, bien étonnée, bien triste! elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de barbarie!… Vraiment, je devois au moins lui dire quelques mots, la prévenir, la préparer… Quel train cet homme me mène! Postillon, tu vas comme le vent! Un moment donc, un moment! Où me conduis-tu si vite? «A Villeneuve-Saint-Georges, mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.—De Fromonville! bon! Eh bien! quel démon t'arrête?—Dame! n'est-ce pas vous?—Regarde, que de temps perdu! allons, des coups de fouet et va plus vite!—Va plus doucement! va plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avois pas quitté le grand galop, je ne puis faire mieux.—Tu as raison, mon ami, tu as raison; mais je t'en prie, va plus vite.»
La voiture mille fois maudite roule encore pendant sept mortelles heures. Enfin je vois le pont de Montcour, et, sur la route de Fromonville, deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs embrassemens et je partage leur joie. L'une me demande si je n'ai pas reçu de coups dangereux; l'autre, s'il faut encore sortir de France. «Non, ma chère Adélaïde, je ne suis pas blessé! Non, mon père, nous ne quitterons pas notre patrie… Mais courons, je vous prie. Que je vous dois de remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller au-devant de moi… Venez, volons, présentez-lui son époux, soyez témoins… Quoi! mon père, vous baissez les yeux d'un air consterné! Quoi! ma sœur, vous pleurez!… C'en est fait!… Sophie!… l'absence! l'abandon! Elle n'a pu résister, elle n'est plus!—Elle respire, s'écria le baron, mais…—Elle vous aime, interrompt ma sœur, mais…—Je vous entends! c'est donc pour la troisième fois que son tyran me la ravit!»
Tous deux ne me répondent que par leur silence. Tous deux, attentifs à prévenir l'effet d'un premier mouvement, empêchent que mon désespoir ne me coûte la vie. M. de Belcour se saisit de mes pistolets et de mon épée; Adélaïde avance un bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle voit pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez forte! Faublas vient de tomber presque mourant sur ce même gazon que, la surveille, il effleuroit à peine quand, poursuivre une maîtresse abandonnée maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme, aujourd'hui vainement regrettée!
«Adélaïde! ah! je t'en conjure, prends pitié de ton frère!… Mon père! laissez-moi, laissez-moi mourir!… Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour elle. Sophie ne sait pas que je donnerois la moitié de ma vie pour qu'il me fût permis de lui consacrer l'autre moitié… Elle m'est enlevée! elle me croit coupable! laissez-moi, laissez-moi mourir!»
Adélaïde cependant me tenoit dans ses bras et me prodiguoit les plus tendres caresses: les larmes que je lui voyois répandre adoucissoient l'amertume de celles que je versois, et mon père calmoit nos douleurs en les partageant. «Enfant trop cher et trop malheureux, disoit-il, les plus ardentes passions ne cesseront-elles point de tourmenter ta jeunesse orageuse, et l'adversité, qui depuis quelque temps s'est chargée du soin de te donner elle-même de cruelles leçons, l'adversité ne veut-elle plus me laisser désormais que le devoir rigoureux de t'offrir des consolations ou trop foibles ou tout à fait impuissantes? O mon fils! je te plains; mais tu me dois aussi quelque pitié.—Mon père, sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on sur quelle route son ravisseur la traîne?… Vous ne répondez rien! Il est donc vrai que je l'ai tout à fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!… Maintenant un long intervalle nous sépare; avant-hier, je l'ai vue là-bas!… là-bas, ma sœur… Tiens, regarde, ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots vont redoubler… D'ici tu peux la voir, cette grille que j'ébranlai d'une main trop foible, cette grille que j'aurois dû briser… Ta bonne amie étoit là! elle étoit là, ma bien-aimée!… Maintenant un long intervalle nous sépare!… Sophie! Sophie! un Dieu persécuteur préside à nos amours. On diroit qu'il te montre quelquefois ton époux, seulement pour te faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on diroit qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, seulement pour réveiller dans mon cœur le désespoir de ta perte: oui, le cruel de temps en temps ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux plaisir de nous séparer aussitôt… Je fuis à Luxembourg, mon amante m'y suit; peu d'heures après, elle retrouve un père qui, le lendemain, l'arrache à son époux! A travers mille périls je pénètre jusqu'au couvent qui la renferme: il ne m'est permis de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me conduit près de sa prison nouvelle; un cri douloureux m'avertit que ma femme est là, qu'elle me reconnoît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois mourante, et cependant l'honneur… L'honneur? du moins, je le croyois. Fatale marquise! ce n'est pas la première fois que tu fais tous nos malheurs!… L'honneur impérieux m'entraîne; et, quand je reviens, j'ai tout perdu! le ravisseur de Sophie… Est-il possible qu'un père soit à ce point dénaturé? Le barbare! que reproche-t-il encore à son adorable et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il que n'ait réparée mon hymen? de quel crime que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il que deux époux amans périssent consumés de leurs vains désirs? Pourquoi veut-il précipiter ses deux enfans dans le même tombeau? O mon père! mon père!
—Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point éloigné de nous sans m'instruire de ses motifs et de ses résolutions. Une lettre qu'il a laissée pour moi…—Une lettre! Voyons, voyons donc.—Mon ami, commençons par gagner le prochain village.»
Nous entrâmes dans une auberge de Montcour. Le baron vouloit lire lui-même la lettre de mon beau-père; mais, obligé de céder à mes instances, il me la confia.