LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
TOME CINQUIÈME
PARIS, M DCCC LXXXIV
LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
PAR
LOUVET DE COUVRAY
AVEC UNE
PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER
Dessins de Paul Avril
GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXXXIV
L'AVENTURE DE LA MONTDÉSIR
LA
FIN DES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
(SUITE)
Cependant le souvenir de Sophie me poursuivoit sans cesse, et mille regrets, dès que j'étois seul, venoient m'assaillir: j'avouerai néanmoins que le doux espoir d'embrasser bientôt mon Éléonore, et peut-être aussi, car le moyen de cacher à mes confians lecteurs la moitié de mes sentimens, peut-être aussi le vif désir de revoir la marquise, adoucissoient un peu mon infortune et contribuoient à me rendre des forces. Les fréquens messages de La Fleur et de Justine m'annonçoient assez que j'étois des deux côtés attendu avec une impatience presque égale; mais, hélas! si jamais vous avez senti combien les passions contrariées deviennent plus ardentes, plaignez l'amant de Mme de Lignolle et l'ami de Mme de B… M. de Belcour, touché des maux qu'il m'étoit permis d'avouer, mais insensible à mes peines secrètes, déploroit avec moi la perte de Sophie et fermoit l'oreille aux plaintes mal étouffées que m'arrachoit l'absence d'Éléonore. Malgré mes sollicitations indirectes, malgré les représentations de la baronne, mon père, cette fois inexorable, s'obstinoit à ne me laisser aucun moment de liberté. Il venoit le matin s'établir dans mon appartement, et m'accompagnoit le soir à la promenade. Ce fut ainsi que ma lente convalescence fut prolongée de huit mortels jours.
Le neuvième étoit le vendredi d'avant Pâques; une superbe matinée promettoit que le dernier jour de Longchamps seroit magnifique. Mme de Fonrose, qui vint dîner avec nous, proposa la promenade au bois de Boulogne. «Nous emmènerons le chevalier», dit-elle à mon père. Trop malheureux pour rechercher les plaisirs bruyans, j'allois m'en défendre; un regard de la baronne m'avertit qu'il falloit accepter, et, M. de Belcour nous ayant un instant quittés, Mme de Fonrose me fit cette confidence d'autant plus agréable qu'elle étoit moins prévue: «Elle y va parce qu'elle espère que vous y viendrez.—La comtesse?—Eh! qui donc? vous aimeriez peut-être mieux que ce fût la marquise?—Non, non. La comtesse! j'aurai le bonheur de la voir!—De la voir, c'est là tout ce que vous demandez?—Tout ce que je demande,… oui,… puisqu'il est impossible de…—De…! interrompit-elle en me contrefaisant; et s'il n'étoit pas impossible de…?—Je serois dans les cieux!…—Dans les cieux! répéta-t-elle encore en affectant le même ton que moi; eh bien, vous irez dans les cieux!… Mais, pour cela, convenons auparavant de ce que vous avez à faire sur la terre. D'abord, ne vous avisez pas de vous enfermer dans une sombre berline avec cette ennuyeuse Mme de Fonrose et cet importun baron de… Vous n'écoutez point?—Si fait, de toutes mes oreilles!—Je le crois: il tremble d'impatience. Il a l'air de vouloir dévorer mes paroles… Vous arriverez sur votre alezan. Quand vous aurez fait une centaine de caracoles à quelque distance du cabriolet où sera votre amie, quand la comtesse aura pu s'enivrer tout à son aise du plaisir de vous voir, avec une grâce infinie, manier votre joli cheval, le sien, qu'elle gouvernera plus mal, ou mieux, prendra tout à coup le mors aux dents. D'abord, sans vous ébranler, vous suivrez de l'œil la fugitive voiture; mais, un moment après, votre cheval aussi vous emportera,… d'un autre côté cependant, Monsieur.—D'un autre côté?—Oui. Mais rassurez-vous. Après de longs détours, au bout d'une heure,… d'une heure entière! au bout d'un siècle! l'animal, qui n'est pas du tout bête, apportera justement Faublas où l'attendra son Éléonore: devinez?—Chez elle, peut-être?—Quelle idée! est-ce bien vous qui me répondez ainsi?… Chez moi, jeune homme. Vous n'y trouverez que le suisse et mon Agathe, deux braves gens qui ne voient, ne disent et n'entendent que ce qu'il me plaît, des gens dont je vous réponds.—Chez vous! que de reconnoissance!…—Vraiment! dit-elle d'un ton presque sérieux, j'espère que vous vous comporterez comme des gens raisonnables. Si je croyois que vous fissiez seulement des enfantillages, je ne vous permettrois que l'entrée de mon salon. (Elle se mit à rire.) Mais je vous connois tous deux, vous emploierez votre temps… à des choses importantes… Vous ferez une, ou deux, ou trois charades… Que sais-je, moi, tout ce dont Faublas est capable! Tenez, voilà la clef de mon boudoir… Ah çà! mais, pourtant, n'allez pas déplacer tous les meubles. Mes femmes, que je n'ai point accoutumées à des déménagemens, ne sauroient que penser. Ma réputation… Je tiens beaucoup à ma réputation…»
M. de Belcour rentra; nous parlâmes encore de Longchamps: je témoignai la plus grande envie d'y paroître à cheval. Mon père observa que trop d'exercice pourroit m'être nuisible; mais il ne fit plus d'objection quand je lui représentai que la plus grande fatigue me seroit épargnée, s'il vouloit bien me donner une place dans sa voiture jusqu'au-dessus de la grille de Chaillot. Ce fut encore plus loin, ce fut à l'entrée du bois même que Jasmin alla m'attendre avec mon cheval. Le baron, à l'instant où je quittois son carrosse, reconnut la Porte-Maillot, et, comme s'il eût pressenti la rencontre hasardeuse que j'allois faire: «Voilà, dit-il avec un profond soupir, un endroit qui sera toujours présent à ma mémoire: j'y ai passé un des momens les plus pénibles et les plus doux de ma vie.»
Aussitôt je cherchai Mme de Lignolle, et je ne tardai pas à la rencontrer; et bientôt elle vit, avec une joie difficile à rendre, elle vit son amant passer auprès de sa voiture. Vous, jeunes gens, qui jouissez des triomphes de Faublas, préparez-lui vos plus grandes félicitations. Lui, qu'enivroit déjà le plaisir d'admirer la comtesse et d'être admiré d'elle, eut encore le bonheur d'entendre plusieurs personnes, en la regardant, s'écrier: «O la charmante petite femme!» S'ils m'avoient donné quelque attention, ceux qui lui faisoient ce compliment si doux à mon oreille, ils auroient pu remarquer que je les remerciois par un sourire, par un sourire orgueilleux qui sembloit leur répondre: «C'est mon Éléonore cependant! elle est à moi, cette femme que vous trouvez charmante!» et, sans m'en apercevoir, je répétois: «Charmante petite femme!… charmante!…» Il est bien pour elle, cet éloge! pour elle seule! Ses habits, sa voiture, ses gens, ne le partagent pas… Ses gens? Elle n'a qu'un domestique, le confident de nos amours, le discret La Fleur. Sa voiture? c'est tout uniment le petit cabriolet qui me l'amena dans la forêt de Compiègne. Ses habits? ils ne sont jamais ni recherchés ni riches, mais toujours frais et jolis. Elle est venue ici comme elle reste chez elle, parée surtout de ses attraits. Comme elle lui va bien, cette robe de linon, moins blanche que sa peau! que j'aime à lui voir, au lieu de diamans, ces fleurs, touchans symboles de son adolescence à peine commencée; ces violettes printanières et ce précoce bouton de rose qu'on diroit sans aucun art jetés dans sa chevelure! Ah! jusqu'au milieu des pompes du monde, que j'aime à reconnoître, dans les plus simples atours et dans le plus modeste équipage, la bienfaitrice de mille vassaux!
Mais, dans la longue et double file des voitures, où le hasard persécuteur lui avoit-il fait prendre une place? le superbe whisky dont elle est précédée, quelle déesse porte-t-il? quelle nymphe occupe le brillant phaéton qui vient immédiatement après la comtesse?
Je vais d'abord au magnifique char: une femme superbe y paroît dans tout le faste de sa parure, dans tout l'éclat de sa beauté. Sa première vue impose à tous le silence de l'admiration; les courtes exclamations de l'enthousiasme s'élèvent ensuite; puis succède un léger murmure, puis on entend chacun se répéter: «Oui, la voilà, c'est elle, c'est la marquise de B…!
Qui lui disputoit cependant les honneurs de Longchamps? la jolie femme du phaéton. Négligemment assise dans une conque lilas plaquée d'argent, elle manie avec abandon des guides si riches qu'on ne croit point que ses mains délicates puissent longtemps en soutenir le poids. Elle paroît, en se jouant, retenir quatre chevaux isabelles, à tous crins, superbement enharnachés, couverts de rubans et de fleurs, quatre fringans chevaux qui, relevant fièrement leurs têtes, de leurs pieds frappant la terre, et couvrant leurs mors d'écume, semblent s'indigner qu'une femme et un enfant[1] aient la témérité de les conduire. Tout le monde voit bien que la nymphe a moins de contenance que de manières, et moins de fraîcheur que d'éclat; mais personne ne sauroit dire s'il y a plus d'indécence dans son maintien que de friponnerie sur sa figure; s'il y a plus de richesse que d'élégance dans le luxe effréné de son équipage et de ses habits. Cependant, ô Madame de B…! cette femme maintenant chargée de panaches, de diamans et de broderies, promenée sur un char triomphal, environnée de jeunes seigneurs et poursuivie des joyeux applaudissemens de la multitude, pouvez-vous deviner que c'est la petite fille qui fut pendant un an votre servante? M. de Valbrun s'est donc ruiné?
[1] Le jockey, monté sur l'un des deux premiers chevaux.
Je passai plusieurs fois devant le whisky de Mme de B…: elle eut l'air de ne me pas voir, j'eus la discrétion de ne la pas saluer; mais, curieuse apparemment de savoir si j'étois là pour elle, la marquise promena de toutes parts ses regards inquiets. En se retournant, elle reconnut, dans son cabriolet modeste, Mme de Lignolle, qu'elle honora d'un gracieux sourire, et sur son char de triomphe Mme de Montdésir, qu'elle humilia d'un coup d'œil protecteur. Il y a tout lieu de penser que Mme de B…, si près de la comtesse dont elle connoissoit les jalouses vivacités, et non loin de Justine qui pouvoit se permettre quelques familiarités imprudentes, ne se crut pas en sûreté. Ce qui est du moins certain, c'est qu'à l'instant même elle sortit des rangs pour aller prendre la file un peu plus haut. Peut-être aussi fut-elle déterminée à cette espèce de fuite parce qu'elle aperçut de loin son mari qui sembloit piquer droit vers moi.
Mon premier mouvement fut de rebrousser chemin pour éviter le malencontreux cavalier; mais, par réflexion, craignant, sans doute assez mal à propos, qu'il ne me soupçonnât d'une lâcheté, je pris le parti de continuer ma route. Je crus même devoir ne plus aller qu'au petit pas et regarder fièrement l'ennemi qui s'approchoit. J'étois pourtant bien résolu, comme on le devine, à laisser passer M. de B…, s'il ne m'abordoit pas.
Il m'aborda. Je suis, Monsieur le chevalier, charmé du hasard…—N'achevez pas, Monsieur le marquis, je vous entends; mais que signifie ce mot hasard, je vous en prie? Il n'est pas, ce me semble, tout à fait impossible de me rencontrer dans le monde, et quiconque d'ailleurs a quelque chose de pressant à me dire est toujours sûr de me trouver chez moi.—Vraiment! je voulois y aller chez vous!—Qui a pu vous en empêcher?—Qui? ma femme.—Eh bien! Monsieur, vous croyez donc que madame la marquise a mal fait?—Pas trop mal, dans un sens. Elle avoit ses raisons…—Ses raisons?—Pour m'engager à ne pas vous faire ma visite; moi, j'avois les miennes pour désirer du moins de vous joindre quelque part, Monsieur le chevalier.—La rencontre est donc, comme vous disiez tout à l'heure, fort heureuse.—Oui, parce que je vais avoir avec vous une explication…—Ah! tout à l'heure si vous le voulez, Monsieur le marquis!—De tout mon cœur.—Sortons de la foule.—Sortons… Mais je vous demande bien pardon.—Et de quoi?»
En m'en allant, je crus ne pouvoir pas me dispenser de saluer Mme de Lignolle, et de tâcher de lui faire comprendre par mes signes que j'allois bientôt revenir.
«Vous regardez sans cesse de ce côté, reprit M. de B…; c'est apparemment cette jolie femme du phaéton qui vous occupe? Je vous dérange.—Ah! laissez donc la plaisanterie, Monsieur le marquis.—Je ne plaisante point!… Arrêtons-nous ici.—Ici! nous serons mal.—Pourquoi? personne ne nous entendra.—Mais tout le monde pourra nous voir!—Qu'importe?—Qu'importe!… Enfin, comme il vous plaira, Monsieur… Vous avez donc vos pistolets?—Mes pistolets?—Sans doute. Ni vous ni moi n'avons d'épée.—Eh! pourquoi donc faire des pistolets et des épées, Monsieur le chevalier?—Comment, pourquoi faire? Est-ce qu'il n'est pas question de nous battre?—Nous battre! au contraire, Monsieur. C'est que je me repens de m'être déjà battu avec vous.—Bon!—Je me repens de vous avoir fait une mauvaise querelle.—Ah!—D'avoir causé votre exil.—Ah! ah!—Et, par suite, votre emprisonnement.—Monsieur le marquis!… vous conviendrez que je ne pouvois pas deviner cela!—Voilà pourquoi je vous cherche depuis que vous êtes sorti de la Bastille.—En vérité, vous êtes trop bon!—Et, comme je vous l'ai dit, j'aurois même été chez vous, si ma femme…—Madame la marquise a très bien fait de vous le déconseiller; c'eût été pousser trop loin…—Je ne sais pas! Un galant homme ne sauroit trop vite et trop bien réparer une offense. Voilà mon avis, à moi. Tenez, vous en avez fait la fâcheuse expérience: je suis vif, je m'emporte sur un mot, je me fâche avant de m'expliquer; mais l'instant d'après je reviens et je conviens franchement de mes torts. Oh! tous mes amis vous le diront, je gagne à être connu, je suis dans le fond un bon diable.—Vous m'en voyez convaincu.—Bien! mais dites que vous me pardonnez.—Vous vous moquez!—Dites-le, je vous en prie.—Jamais! jamais je ne pourrai…—Vous ne me pardonnerez jamais?—Ce n'est pas cela que…—Écoutez-moi. Je vous ai avoué mes torts, je ne dois pas non plus vous dissimuler mes services: c'est moi qui vous ai fait sortir de la Bastille.—Vous, Monsieur le marquis?—Moi-même. Je me suis mis aux genoux de ma femme pour obtenir d'elle qu'elle sollicitât votre liberté.—Et vous avez pu l'y résoudre?—Vraiment ce n'a pas été sans peine! mais il faut lui rendre justice: ensuite, elle a pris cette affaire à cœur autant que moi. Elle a pressé le nouveau ministre avec une ardeur dont vous n'avez pas d'idée!—On dit qu'elle est bien avec le nouveau ministre?—Au mieux! ils s'enferment ensemble pendant des heures entières… C'est une femme de mérite que ma femme… Je la connoissois bien quand je l'ai épousée; sa figure promettoit beaucoup, et la marquise a tenu tout ce que promettoit sa figure… A propos, si vous désirez quelque emploi, quelque pension, quelque lettre de cachet…—Sensiblement obligé.—Vous n'avez qu'à parler! Mme de B… aura une conversation particulière avec…—Je vous rends mille grâces!—Pour en revenir à nous… Mais vous ne m'écoutez point?—Je regarde là-bas cette vieille dame!… N'est-ce pas la marquise d'Armincourt?—Je ne la connois pas.—Oui, c'est elle… Monsieur le marquis, ne tournons plus les yeux de ce côté-là.—J'entends, vous ne vous souciez pas d'être obligé d'aller faire votre cour à cette douairière?—Pas infiniment.—Pour en revenir à nous, je vous ai donc fait sortir de la Bastille; et puis n'avois-je pas eu déjà ce que je méritois? ne m'aviez-vous pas donné ce fier coup d'épée…?—Je ne me consolois pas d'y avoir été forcé, je vous assure.—Oh! c'étoit un maître coup d'épée, celui-là! savez-vous bien que j'en ai pensé mourir?—C'eût été pour moi, je vous en donne ma parole d'honneur, un éternel sujet de chagrin.—Vous ne m'en vouliez donc pas?—Pas du tout.—Comment, en ce cas-là, refusez-vous aujourd'hui de me pardonner?—Moi, je ne demande pas mieux.—Monsieur le chevalier, j'en suis ravi d'aise!—Et vous, Monsieur le marquis, vous me pardonnez donc aussi?—Si je vous pardonne! mais, de l'aveu de ma femme elle-même, vous n'avez eu dans toute cette affaire que de très légers torts avec moi… et avec elle,… mais très légers.»
Cette conversation, qui d'abord ne m'avoit paru que fâcheuse, m'amusoit maintenant et piquoit ma curiosité; mais je sentois que Mme de Lignolle, déjà très étonnée de mon départ, devoit attendre mon retour avec une mortelle impatience, et pourroit, s'il tardoit longtemps, faire une étourderie. «Monsieur le marquis, nous voilà d'accord, rentrons dans la foule.—Nous causerions ici plus à notre aise.—Nous serons tout aussi bien là-bas.—Je le disois bien que la jolie fille lui tenoit au cœur!» s'écria M. de B…
En effet, ce fut auprès de la demoiselle du phaéton que je le reconduisis; mais ce fut la dame du cabriolet qui s'attira tous mes regards, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle parut enchantée de me revoir; cependant il m'étoit aisé de m'apercevoir que cet étranger dont elle me voyoit suivi l'inquiétoit. Mme de Montdésir aussi parut excessivement flattée du nouvel hommage que j'avois l'air de lui rendre en revenant une seconde fois grossir le nombre de ses adorateurs; mais, aussitôt qu'elle eut reconnu son ancien maître dans le cavalier qui m'accompagnoit, elle étouffa quelques éclats de rire, pour lui lancer, comme à moi, des coups d'œil très significatifs. Cependant le marquis, revenant à sa première idée, me disoit:
«Vous n'avez eu, par rapport à la marquise et par rapport à moi, que des torts très légers, de ces torts que tout autre jeune homme…—N'est-il pas vrai, Monsieur, qu'à ma place tout autre eût fait de même que moi?—Sans doute. Mais c'est M. de Rosambert qui, dans tout cela, s'est conduit on ne peut pas plus mal; aussi nous resterons brouillés jusqu'à la mort. M. Duportail a bien, de son côté, quelques petits reproches à se faire.—Vraiment! oui…—Vous en convenez donc?—Assurément.—Ce fatal jour que je vous rencontrai tous aux Tuileries, M. Duportail devoit conserver plus de présence d'esprit, me tirer à part, m'avertir que l'honneur et le repos de toute une famille l'obligeoient à ce mensonge… Pouvois-je deviner, moi?—Certainement non.—Mademoiselle votre sœur aussi n'auroit pas mal fait d'essayer de me glisser un mot à l'oreille; mais la jeune personne avoit peur, son père étoit là! Vous, Monsieur le chevalier…—Ah! moi…—Voyons! que voulez-vous dire?—Non, non, parlez.—Après vous.—Point du tout; Monsieur le marquis, je vous ai interrompu.—Cela ne fait rien! dites.—Dites vous-même.—Je vous en prie!—Je vous le demande en grâce.—Eh bien! vous, Monsieur le chevalier, vous ne me deviez aucune confidence. D'abord il ne vous convenoit pas de m'accuser les petits écarts de mademoiselle votre sœur… Ceci vous fait de la peine?… Oh! ne me croyez pas capable de causer! J'ai donné ma parole d'honneur… Et gardez-vous d'en vouloir à la marquise: je ne lui ai point surpris vos secrets d'abord! Ce n'est pas non plus pour le plaisir de parler qu'elle me les a confiés.—Je le crois, je crois madame la marquise incapable d'une maladresse ou d'une indiscrétion.—Incapable! c'est le mot… Les étourderies de mademoiselle votre sœur, une dangereuse plaisanterie que vous avoit conseillée M. de Rosambert, et le dernier mensonge de M. Duportail, avoient à mes yeux étrangement compromis la marquise. J'accusois ma femme… Oh! je lui en ai demandé cent fois pardon, et je me le reproche encore tous les jours… J'accusois ma femme,… la femme la plus sage! Si c'étoit seulement par principes, on pourroit s'en défier;… mais chez elle, ajouta-t-il très bas, la sagesse est solide; elle tient à un tempérament de glace: car, le croiriez-vous? c'est par pure complaisance que Mme de B… me donne de temps en temps une nuit, à moi qui suis son mari et qu'elle adore!… Je l'accusois cependant! Il a donc fallu que, pour se justifier, elle me contât vos petits chagrins de famille,… que je savois à peu près.—Enfin, Monsieur le marquis, ce qui me fait grand plaisir, c'est de vous entendre convenir que je ne devois pas vous avouer les écarts de Mlle Duportail.—Ne dites donc plus Duportail! vous voyez que je suis au fait!—De Mlle de Faublas, puisque vous le voulez.—Bon!… D'abord, vous ne le deviez pas; et puis, si vous aviez eu l'air de solliciter une explication, moi qui, dans ma colère, brûlois d'en venir aux mains, j'aurois été peut-être assez injuste pour vous soupçonner de manquer de courage. Or, un jeune homme ne sauroit soutenir avec trop de fermeté sa première affaire; et, dans celle-ci, je l'ai dit à la marquise, qui s'est vue forcée de le reconnoître, vous vous êtes en tout point montré comme le plus brave des hommes… Oui, vous êtes plein de cœur! et quiconque s'y connoît le voit dans votre physionomie… Oh! j'ai pour vous beaucoup d'estime, et ma femme aussi… Tenez, je vous engagerois à nous venir voir; mais le public est si bête! quand une fois il lui a plu de donner à telle femme tel amant, il n'en revient pas. Je trouve quantité de gens qui ne mettent que de la complaisance à ne me point contredire quand je leur affirme que je ne suis pas… Vous le leur protesteriez vous-même, qu'ils ne vous croiroient pas davantage! et cependant personne, excepté la marquise, ne le sait aussi bien que nous. Mais remarquez un peu l'extrême différence: à présent que je suis tranquille sur votre aventure, vous et cent mille autres jeunes gens plus aimables, s'il y en a, pourroient à la file se donner à tous les diables avant de me persuader qu'ils ont obtenu les faveurs de la marquise. Je vous ai déjà dit combien de raisons me font croire à la sagesse de Mme de B…; il y en a encore une qui me paroît, seule, aussi forte que toutes les autres ensemble: je m'avise quelquefois de me regarder au miroir, et je ne trouve pas dans ma physionomie un trait, un seul trait qui annonce que je puisse être… Que diable! M. de B… ne voit pas du tout qu'il ait la figure d'un sot! et M. de B… s'y connoît!… Ah çà! mais donnez-moi donc un peu d'attention. Depuis une heure il ne m'écoute que d'une oreille! Il a toujours les yeux tournés sur la jolie fille!… Il me semble aussi que, de temps en temps, elle vous regarde? En vérité, elle vous lorgne!—Point du tout, Monsieur le marquis, c'est vous qu'elle agace.—Oh! que non! vous êtes plus joli garçon que moi. Ce n'est pas qu'à votre âge je n'aie été fort bien; mais, dame! vous avez maintenant l'avantage de la première jeunesse… Pourtant, je crois que vous ne vous trompiez pas! je crois que j'ai ma part des œillades que lance la princesse!… Je vous avouerai franchement qu'elle commence à me tourmenter un peu. C'est pour moi du tout neuf au moins; il faut que cela soit très nouvellement sur le trottoir! Dites-moi son nom.—Son nom?… je l'ignore.—Et sa demeure?—Je ne la sais pas.—Mais pourtant vous la connoissez?—Ah! comme on connoît ces filles-là! de réminiscence!… Oui, je crois me rappeler que j'allois assez fréquemment souper dans une maison tierce où quelquefois, la trouvant sous ma main, je lui faisois faire sa partie; tenez, à peu près dans le même temps que j'avois cette fantaisie pour une certaine Justine, vous savez?—Oui! oui! une des femmes de la marquise, cette petite dévergondée, que vous veniez commodément caresser jusque dans mon hôtel. Oh! Monsieur le libertin, j'ai été trop bon chez ce commissaire!—Monsieur le marquis, vous direz tout ce qu'il vous plaira, je ne puis me persuader que cette beauté-là vous soit tout à fait inconnue. Faites-moi donc le plaisir de vous en approcher davantage et de la regarder comme il faut.—Ma foi, vous avez raison; j'ai vu quelque part ce visage chiffonné. Tout à l'heure nous parlions de Justine; cette petite fille en a un faux air.—Il me semble que la ressemblance est grande.—Grande? non.—Moi, je le trouve.—Oh! mais, vous, s'écria-t-il avec feu, vous n'êtes pas physionomiste!… Puisqu'il est question de ressemblance, savez-vous deux individus entre lesquels il y en a une frappante? Mademoiselle votre sœur et vous. Ah! parlez-moi de cela, par exemple! Le plus habile en peut être dupe! Moi, moi, qui suis le premier du royaume pour la science physionomique, je m'y suis mépris!… plusieurs fois!… plusieurs fois mépris! Il paroît que mademoiselle votre sœur aime beaucoup les plaisirs. Quand elle est fatiguée, pâle, exténuée, on s'aperçoit bien que ce n'est pas vous; mais, lorsqu'elle est dans ses jours de santé, le diable vous verroit l'un à côté de l'autre qu'il ne sauroit dire quelle est la fille et quel est le garçon! A propos, parlerez-vous à mademoiselle votre sœur de notre rencontre?—Si cela peut vous être agréable…—Oui, faites-moi le plaisir de lui dire que, malgré les fâcheux quiproquos auxquels son premier déguisement a donné lieu, je l'aime toujours de tout mon cœur; et, quoique monsieur votre père soit un peu vif, assurez-le de toute mon estime. Dites même à M. Duportail que je ne lui en veux pas beaucoup, pas…—Monsieur le connoisseur, voyez dans ce cabriolet qui précède le phaéton, voyez un peu cette jeune femme; voilà ce que c'est qu'une figure! voilà ce qu'on peut appeler une charmante petite personne! bien moins parée que l'autre, et bien plus jolie! et ça n'a pas l'air d'une fille…—Une femme comme il faut, parbleu! Je connois cette livrée. Au reste, ajouta-t-il en se rengorgeant, je suis bien aise de vous avertir que depuis longtemps aussi cette dame nous regarde; et beaucoup, et souvent!… Tenez! ne diroit-on pas qu'elle veut nous parler?»
Il est vrai que Mme de Lignolle perdoit patience, et tâchoit de me faire entendre par ses signes qu'il falloit enfin, à quelque prix que ce fût, me débarrasser de cet importun cavalier, pour la venir joindre incessamment au lieu du rendez-vous où, lassée d'attendre, elle alloit courir. Plusieurs fois, emportée par son impétuosité naturelle, la comtesse se montra tout entière hors de sa voiture. Cependant Mme de Montdésir, du haut de la sienne, put remarquer les impatiences d'une rivale; je ne crois pas qu'alors il lui fût possible de voir que c'étoit Mme de Lignolle qui lui enlevoit mon attention; mais sans doute elle le soupçonna. Ce fut pour s'en assurer qu'elle fit sur-le-champ donner à son jockey l'ordre un peu trop hardi de quitter son rang et d'essayer de couper le cabriolet. Il ne put le couper; mais durant quelques secondes il marcha tout auprès, sur la même ligne, et puis le devança de quelques pas. Justine, qui reconnut alors Mme de Lignolle, se permit de la saluer d'un air insolemment familier; elle osa même, en la regardant avec affectation, pousser d'impertinens éclats de rire. Je fus indigné! j'allois… Je ne sais pas tout ce que j'allois faire! La comtesse ne me laissa pas le temps de la compromettre en la vengeant. Trop vive pour endurer tranquillement un affront pareil, la comtesse aussitôt cria gare, poussa son cheval, d'un coup de fouet coupa le visage de Mme de Montdésir, et, du même temps, accrocha le léger phaéton si bien et si ferme qu'elle mit en pièces l'une de ses roues. Le char versa, l'idole fut culbutée; je craignis un moment qu'elle ne se brisât la face contre terre. Heureusement que, dans sa chute, Justine, par un mouvement machinal, jeta ses bras en avant, de sorte qu'aux dépens de plusieurs meurtrissures ses mains sauvèrent quelques contusions à son visage, déjà bien maltraité. Mais, par un accident qui devint comique, il arriva que les pieds de la nymphe restèrent, je ne sais comment, retenus en haut de son char: or, dans cette posture, rien ne put empêcher les jupes de retomber sur les épaules en découvrant une autre partie, et, le malin zéphyr ayant à propos soulevé la fine toile qui seule restoit alors sur la blanche peau, Mme de Montdésir fit voir… Respectons les bizarreries de la langue: il seroit grossier de nommer par son nom ce que Mme de Montdésir fit voir. Je dirai du moins ce qu'il m'est permis de dire: c'est que toute l'assemblée, trouvant ce nouvel Antinoüs[2] fort joli, applaudit à son apparition par de grands claquemens de mains.
[2] Si vous avez oublié ce passage de l'histoire de Rome, consultez-le: la chose en vaut la peine.
Quelques jeunes gens néanmoins coururent à la désolée personne; et moi-même, aussitôt calmé par le touchant spectacle de son infortune, je mis pied à terre pour l'aller secourir. «Attendez, me dit M. de B…, j'y vais avec vous: car je la plains, et, je vous le répète, j'ai vu cette figure-là quelque part.—Oh! pour celui-là, Monsieur le marquis, je ne le passerai pas à un physionomiste! vous êtes aussi trop bon d'appeler cela une figure! Au reste, que vous vous obstiniez ou non à soutenir que c'en est une, je vous déclare qu'elle est un peu de ma connoissance; et, quant à vous, je doute que vous l'ayez jamais vue.»
Lorsque je me trouvai près de Justine, on l'avoit déjà remise sur ses pieds. «Ah! s'écria-t-elle en me voyant, ah! Monsieur de Faublas, comme elle vient de m'équiper!» Je l'interrompis, je lui dis bien bas: «Ma chère enfant, tu n'as que ce que tu mérites, mais ne t'avise pas de nommer la comtesse, car, sur mon honneur, tu n'en serois pas quitte à si bon marché.—Ah! Monsieur de Faublas, vous croyez qu'elle a bien fait?» reprit Justine au désespoir.
Elle avoit plusieurs fois prononcé mon nom, plusieurs voix le répétèrent: aussitôt il circula dans l'assemblée, et vola de bouche en bouche. La foule qui environnoit Mme de Montdésir me pressa tout à coup, de manière qu'à peine le marquis et moi nous eûmes la liberté de remonter à cheval, et qu'il fallut aller au petit pas. Le nombre des curieux ne fit à chaque instant que s'accroître. Jeunes gens et vieillards, hommes et femmes, piétons et cavaliers, tout accourut, tout vint se jeter au-devant de moi; les voitures mêmes s'arrêtèrent. Aucun des héros de la patrie, d'Estaing, La Fayette et Suffren, et mille autres, au retour des plus glorieuses expéditions, ne virent autour d'eux, dans les promenades publiques, une affluence plus prodigieuse. Et pourtant ce n'est, ô de toutes les nations la plus légère, ce n'est qu'à Mlle Duportail que vous prodiguez tant d'honneurs!
Quel jeune homme assez maître de lui, quel jeune homme cependant eût repoussé le charme de ce triomphe? un moment j'en fus enivré; un moment je sentis quelque orgueil à la vue de tant de jeunes gens qui, renommés dans l'art de plaire et fameux par leurs amours, paroissoient proclamer en moi leur vainqueur. Les femmes, surtout les femmes! Ce fut avec transport que je me vis l'objet de leur attention! Le vif désir d'en être plus digne dut prêter à mon maintien plus de grâces, à ma figure plus d'expression. Et d'un regard plus doux je dus répondre à leurs caressans regards, qui sembloient me promettre à jamais d'heureux engagemens! Et, d'une oreille plus avide, je dus recueillir leurs enchanteurs éloges qui me décernoient sur tous le prix de la beauté!
Mais pardonne, ô mon Éléonore! pardonne une erreur: le vain prestige ne dura guère. Faublas pouvoit-il s'arrêter à Longchamps, pouvoit-il y rester longtemps, retenu par les illusions doublement trompeuses de l'amour-propre et de la coquetterie, quand l'amour, l'impatient amour, l'attendoit à Paris, pour des triomphes non moins flatteurs et de plus solides jouissances?
«Monsieur le marquis, si nous tâchions de nous débarrasser de la foule?—J'y consens, me répondit-il; mais dites-moi donc comment il se fait que vous soyez connu de tant de monde?—Vous savez ce que c'est que ce pays-ci! Tout ce qui n'est pas absolument ordinaire y fait du bruit, et vous donne pendant vingt-quatre heures une espèce de réputation: notre combat, mon exil, ma prison.» Il m'interrompit: «Me suis-je trompé? n'est-ce pas mon nom…?—Oui, c'est votre nom qui vient de retentir à mes oreilles; et, tenez, voilà que deux cents personnes le crient.—Deux mille! répondit-il avec une grande joie; mais, pour moi, cela ne m'étonne pas, je suis très répandu.—Le bruit va toujours croissant. Bon Dieu! quel tintamarre!—C'est que tous ces gens-là sont bien aises de nous voir ensemble! Oui, je vois sur leurs physionomies qu'ils sont bien aises. C'est une chose charmante pour eux d'être sûrs que nous voilà réconciliés. En effet, c'étoit bien dommage que les deux hommes de France les plus…—Monsieur le marquis, je crois, comme vous le dites, qu'ils sont bien aises; mais dépêchons-nous d'échapper à leurs applaudissemens.»
Ils étoient bien aises, car ils rioient de toutes leurs forces; et c'étoit visiblement à M. de B… que s'adressoient leurs applaudissemens maintenant dérisoires. Le marquis cependant paroissoit plus joyeux de leurs gaietés que je n'avois été fier de leurs hommages. Ce fut bien malgré moi, mais au grand contentement de mon compagnon illustre, qu'il fallut suivre les flots de cette multitude jusqu'à l'extrémité de la file. Là, je parvins, non sans beaucoup de peine, à m'ouvrir un passage dans les rangs un peu moins serrés de nos admirateurs. Là, je fis mes adieux à M. de B…, qui, ne les voulant pas encore recevoir, suivit mon cheval de toute la vitesse du sien. D'autres cavaliers aussi se mirent à galoper sur ses traces; mais ce n'étoit point à lui qu'ils en vouloient, puisque, l'ayant passé bientôt, ils ne ralentirent pas la rapidité de leur course. Je conservai quelque temps l'espérance de leur échapper par la fuite; mais, comme, après de longs et inutiles détours, je me vis sur le point d'être atteint, il me parut nécessaire d'essayer des moyens peut-être plus puissans pour écarter ces indiscrets persécuteurs.
Je me retournai sur eux, c'étoient des pages, j'en comptai huit: «Messieurs, que puis-je faire pour votre service?—Nous permettre de vous voir et de vous embrasser, me fut-il aussitôt répondu.—Messieurs, vous êtes bien jeunes, mais pourtant vous devez être raisonnables. Pourquoi donc, je vous prie, hasarder avec un galant homme une mauvaise plaisanterie qui peut avoir des suites fâcheuses?—Ce n'est point une plaisanterie, répliqua l'étourdi qui s'étoit chargé de porter la parole, nous serions désolés de vous offenser; mais, en vérité, nous mourons d'envie d'embrasser Mlle Duportail.—Non, dit un autre plus avisé, pas Mlle Duportail, mais le généreux vainqueur du marquis de B…»
Tandis qu'ils me parloient, je promenois sur la campagne des regards inquiets; je l'entrevoyois déjà ce fâcheux marquis! il s'approchoit à vue d'œil, et je tremblois pour mon rendez-vous. «Messieurs, je ne connois pas Mlle Duportail; mais, tenez, le temps me presse, finissons: s'il faut absolument que Faublas soit à la ronde embrassé, j'y consens, à condition cependant que vous allez attendre, arrêter et retenir sous quelque prétexte, pendant plusieurs minutes, ce cavalier que vous pouvez apercevoir d'ici. Vous me rendriez même un plus grand service si, pour plus de sûreté, vous vouliez l'engager à reprendre avec vous le chemin de Longchamps.»
Comme je parlois encore, un homme assez mal vêtu, que d'abord j'avois pris pour le laquais de l'un de ces jeunes gens, s'approcha de moi d'un air mystérieux. Alors, malgré le chapeau rabattu qu'il tenoit enfoncé sur ses yeux, je reconnus M. Després, le cher docteur de Luxembourg. Il me dit bien bas: «Je ne veux pas vous embrasser, moi; mais j'accours pour vous annoncer que Mme de Montdésir vous prie instamment de passer un instant chez elle.—Mme de Montdésir!… oui, oui, je comprends!… Mon cher, dites que j'en suis au désespoir, mais qu'il m'est absolument impossible de me rendre à son invitation avant deux bonnes heures.»
Cependant mes écervelés de pages tous ensemble me promirent d'arrêter et de remmener avec eux l'importun cavalier, qui n'étoit plus qu'à très peu de distance. Ils me le promirent, ils m'embrassèrent, ils me virent avec regret m'éloigner le plus vite possible.
Il étoit temps que j'arrivasse, Mme de Lignolle trouvoit les momens bien longs. Dès qu'elle me vit, elle m'accabla de reproches. «Mon amie, que vous êtes injuste! est-ce ma faute si cette femme a l'audace…?—Oui! c'est votre faute. Pourquoi connoissez-vous de pareilles créatures? Pourquoi m'avez-vous fait pour cette Mme de Montdésir une infidélité?—Bon! vous allez rappeler une querelle oubliée!—Oubliée? jamais! De ma vie je n'oublierai que j'ai sottement baisé la main de cette impertinente,… qui ose aujourd'hui se prévaloir…—Vous venez de l'en punir. Vous l'avez défigurée.—J'aurois dû la tuer!—Peu s'en est fallu. Elle est tombée du haut en bas de sa voiture brisée…—Du haut en bas! s'écria la comtesse avec beaucoup d'inquiétude. Mon Dieu! je l'ai peut-être dangereusement blessée?—Non; mais…»
Ici, pour calmer tout à fait Mme de Lignolle, je me hâtai de lui raconter la déconvenue de Justine; et je vous laisse à penser combien mon récit rapide, mais fidèle, amusa la comtesse, vive dans ses gaietés comme dans ses fureurs. Je craignois qu'à force de rire elle ne suffoquât. Je la serrai dans mes bras, croyant que l'heure du raccommodement étoit venue. Je me trompois: la cruelle Éléonore repoussa son amant. «Vous serez toujours, me dit-elle en reprenant sa colère, toujours le plus ingrat des hommes!… Depuis un siècle je péris d'amour et d'impatience; cependant c'est à moi qu'il laisse le soin d'inventer quelque moyen de nous réunir!—Mon amie, c'est inutilement que j'en ai tenté plusieurs.—Enfin je trouve un expédient favorable, je vole à ce Longchamps qui m'ennuie, j'y vole pour voir Faublas, uniquement pour le voir! il y vient en effet, mais afin d'avoir l'occasion de faire en même temps sa cour à mes deux rivales!—Éléonore, je te jure que non.—Et, pour comble de perfidie, le barbare! il arrange tout cela de manière que moi, dont la jalousie déchire le cœur, je me trouve justement placée entre mes deux mortelles ennemies!—Quoi! vous prétendez que c'est encore ma faute?—Oui, tâchez, menteur que vous êtes, tâchez de me persuader que c'est le hasard qui a voulu que la voiture de Mme de B… précédât la mienne.—Éléonore, je t'en donne ma parole d'honneur.—Elle a bien fait de s'en aller cette Mme de B…! vous avez bien fait de ne la pas suivre! je venois de l'entrevoir! Un moment plus tard je vous donnois à tous deux une leçon dont vous vous seriez souvenus!—Mon amie, si pourtant j'y étois venu pour elle, ne l'aurois-je pas suivie?»
Elle réfléchit un instant, et puis aussitôt elle m'embrassa; mais tout d'un coup: «Non, non! s'écria-t-elle, je ne suis pas encore convaincue! C'est donc parce qu'il vous a fallu nécessairement secourir Mme de Montdésir que vous me faites attendre ici depuis près d'une demi-heure?—Non, mon amie; j'ai été longtemps retenu par cet importun cavalier…—Qui vous parloit avec tant de feu, et que vous paroissiez entendre avec tant de plaisir?—De plaisir? non.—Que vous disoit-il donc de si beau, ce monsieur?—Il m'entretenoit de ma sœur.—Il la connoît?—Oui, c'est un parent…—Un parent?… mais cette fois je vous crois… parce que je l'ai bien examiné pour m'assurer si ce n'étoit pas encore quelque femme déguisée. Oh! vous ne m'attraperez plus, j'y prendrai garde, allez!—A propos, mon amie, dis-moi, n'as-tu pas vu ta tante à Longchamps?—Non, je ne voyois que toi; mais vous, Monsieur, vous avez pu faire attention à tous ceux qui vous entouroient.—J'ai fait attention à la marquise, parce qu'il m'a semblé qu'elle me regardoit.—Heureusement pour nous, dit la comtesse, elle n'a pas ses yeux de quinze ans.—Éléonore, si pourtant elle m'avoit reconnu?—Oh! que non, s'écria-t-elle… Faublas, ce seroit un grand malheur;… mais… mais il faut espérer que non.»
Déjà la comtesse me parloit d'un ton plus doux, et je l'eus bientôt persuadée de toute mon innocence. Alors elle parut avec transport m'entendre lui répéter cent fois les protestations d'un fidèle amour; mais je fus non moins affligé que surpris quand je vis qu'elle en refusoit les preuves. «Non! non! disoit-elle d'un ton absolu… Tu pleures, mon ami! Pourquoi donc?—Parce que vous ne m'aimez plus comme autrefois!—Davantage, Monsieur!—Autrefois jamais un refus…—Oui, lorsque vous n'étiez pas malade!… Tu pleures?… voyez donc, qu'il est enfant!»
Et ma très raisonnable maîtresse me fit mettre à ses genoux pour essuyer et baiser mes larmes.
«Faublas, il ne faut pas pleurer, tu me fais de la peine… Écoutez donc, mon ami; je me souviens du jour que dans mes bras vous avez perdu connoissance; votre maladie vous a encore bien fatigué depuis, ta convalescence ne fait que commencer: veux-tu mourir? Dame! vois, je mourrois aussi… Là, vraiment, ne seroit-ce pas dommage? tous deux si jeunes et nous aimant si bien! Ah! je t'en prie, Faublas, ne mourons que le plus tard que nous pourrons, afin de nous adorer le plus longtemps possible. Vous riez, Monsieur? est-ce que j'ai l'air risible, quand je parle raison?… Eh bien! voilà que déjà vous recommencez! tout ce que je dis et rien, c'est donc la même chose?… Finis, Faublas; finis, mon ami… Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi. Je me fâcherai!… Dame! écoutez donc! mettez-y de votre côté un peu de courage!… Faublas, mon cher Faublas! ajouta-t-elle avec abandon, après m'avoir donné le baiser le plus tendre, ce n'est déjà pas pour moi une chose si facile que de résister à mes désirs: s'il faut en même temps triompher des tiens, je ne réponds pas d'en avoir la force.»
C'étoit avec raison qu'elle se défioit d'elle-même, mon adorable Éléonore, puisque, après quelques momens d'un voluptueux silence, elle me dit avec des soupirs entrecoupés et d'une voix tremblante: «Tu vois bien, mon ami, tu vois bien ce qui vient d'arriver? eh bien, en venant ici j'avois juré que cela ne seroit pas»; et tout de suite elle jura que du moins cela ne seroit plus. Or, comme je publie sa défaite, il faut avouer ses victoires: malgré mes efforts à chaque instant renouvelés, je ne pus une seconde fois obtenir de ma délicate maîtresse qu'elle oubliât ses chastes résolutions.
«Ma charmante amie, les heures fortunées s'écoulent bien vite! il faut déjà nous séparer.—Déjà!—Si j'arrivois trop tard, il me deviendroit impossible de faire à M. de Belcour une fable un peu vraisemblable; mon esclavage…—Un moment! s'écria-t-elle, les larmes aux yeux; un moment encore! Faublas, nous nous quittons pour trois jours!—Pour trois jours?—Demain je vais au Gâtinois…—Au Gâtinois sans moi, pourquoi donc faire?—Hélas! sans toi. C'est ton père… Ton père me fera mourir de chagrin!… Cette fête, qu'elle sera triste! et, quand il m'étoit permis de croire que mon amant l'embelliroit de sa présence, je m'en faisois une idée si charmante!—Éléonore, tes pleurs me font un plaisir trop douloureux. Sèche tes pleurs, attends… que ma bouche…! Dis-moi, ma belle amie, dis, quelle est cette fête?—Être au milieu de mille gens indifférens, et ne pas rencontrer ce qu'on aime! se voir environnée de monde, quand on voudroit gémir dans un désert!—Dis-moi donc quelle est cette fête.—Tous les ans, au jour de Pâques,… tous les ans, depuis que j'existe,… la rosière a reçu de mes mains… L'année dernière j'ignorois encore ce que je faisois: je le sais maintenant! je le sais!… Du moins je flattois ma foiblesse de cette espérance que mon amant seroit là pour me consoler, pour me soutenir, si je venois à songer avec quelque frayeur que moi, qui couronne la sagesse, je ne suis pas sage… Hélas! je le dirai toujours: ce n'est point ma faute! je ne cesserai de le répéter: pourquoi m'ont-ils donné ce M. de Lignolle?… Ce que je dis là te fait de la peine, Faublas?… Va, rassure-toi: je n'ai pas de remords! pas même de regrets… Quelquefois seulement, depuis que ton père m'a fait de grands discours,… je me surprends réfléchissant sur les dangers sans nombre… Va, rassure-toi: tant que tu m'aimeras, ne crains pas que je t'abandonne! et, quand tu ne m'aimeras plus,… quand tu ne m'aimeras plus, je trouverai dans mon désespoir ma dernière ressource. Rassure-toi… Tu pleures! Tiens, mon ami, viens, viens m'embrasser; viens, que nos larmes se confondent! Demain je pars, dimanche la triste fête a lieu; le lundi, de très bonne heure, tout le monde revient. Je ramène, avec ma tante, Mme de Fonrose qui nous aime tant; Mme de Fonrose et moi nous concertons quelque heureux stratagème qui puisse te rendre à ton Éléonore dans la soirée même du lundi.»
Quoiqu'il fût déjà tard, quoique la marquise m'attendît, quoique mon père dût s'impatienter de ma longue absence, je répétai cent fois mes adieux à Mme de Lignolle avant de la pouvoir quitter.
Enfin pourtant nous trouvâmes assez de force pour nous séparer, et je courus chez Justine joindre Mme de B…
La marquise avoit les yeux rouges, la respiration difficile, la figure très altérée; elle me vit pourtant avec quelque plaisir m'emparer de sa main, qui fut aussitôt vingt fois baisée. «Étoit-il tout à fait impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur, que vous me fissiez un peu moins attendre?» Puis, sans me donner le temps de lui répondre, affectant de la joie et me regardant avec complaisance: «Le voilà tout à fait bien, poursuivit-elle. Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles, ces femmes qui tout à l'heure, à Longchamps, s'émerveilloient de lui voir ce teint de lis et de rose, ne se lassoient point d'admirer son éclat, sa beauté, sa fraîcheur, sa…» Mme de B… parut se faire violence pour n'en pas dire davantage. Son regard, qui s'étoit animé, redevint triste, incertain, pensif. D'une voix foible et traînante elle reprit: «Je ne me serois point avisée d'aller là, si j'avois pensé que vous y dussiez venir! Le moyen de deviner, le moyen d'imaginer que vous étiez en état de paroître en public, quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir attendoit vainement l'annonce de votre visite particulière…—Ah! ne m'accusez point! je n'ai pu me rendre à votre invitation. Mon père m'a suivi partout, aujourd'hui même il étoit à Longchamps avec moi…—Ne m'y avez-vous pas vue, à Longchamps? me demanda-t-elle avec une espèce d'inquiétude.—Oui, je ne vous ai point saluée, de peur…» Elle m'interrompit avec un cri de joie. «J'osois m'en flatter qu'il m'avoit bien reconnue, et que c'étoit seulement par discrétion… Recevez mes remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là; à ce procédé généreusement délicat, je reconnois… l'ami de mon choix.—Ma chère maman, pourquoi donc n'avez-vous fait que paroître à cette promenade magnifique dont vous étiez le principal ornement?—Le principal?… non,… non, je ne le crois pas… Au reste, je ne suis partie qu'à l'instant où j'ai vu la foule se porter autour de vous.—C'est-à-dire que vous avez pu voir aussi l'accident de Justine?» Un sourire vint effleurer les lèvres de la marquise. «Oui, je l'ai pu voir aussi, son accident», dit-elle. Et d'un ton très sérieux elle ajouta: «Mais cet accident l'a-t-il assez punie? Je suis bien aise que vous me disiez devant elle ce que vous en pensez; c'est pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop ici, nous l'attendrons.»
Nous ne l'attendîmes pas longtemps, car à l'instant même on lui ouvrit son antichambre. Un galant cavalier lui parloit très haut: «Ces jeunes gens m'ont accueilli, fêté, caressé! Moi, je ne sais pas résister à des manières obligeantes, aux prévenances des gens qui m'aiment! Cependant l'autre gagnoit sur moi beaucoup d'avance. Quand j'ai vu cela, je suis revenu à Longchamps, tout exprès pour toi, mon enfant: ta physionomie m'avoit frappé.—Est-ce que je me trompe? me dit Mme de B… Est-ce que ce n'est point…?—Vous ne vous trompez pas! A sa voix comme à ses discours je crois aussi le reconnoître.—Oh! c'est lui! c'est lui! sauvons-nous.» Il n'y avoit pas un moment à perdre; nous courûmes à la porte qui communiquoit chez le bijoutier. «Bon Dieu! s'écria la marquise, qu'ai-je fait de la clef?» Une armoire très haute, mais très étroite, et fort heureusement assez profonde, pratiquée dans une encoignure, à côté de la cheminée, nous offrit un dernier asile. Mme de B… s'y jeta la première. «Vite, Faublas!» Je n'eus que le temps de me précipiter après elle et de fermer la porte sur nous.
Ils entrèrent dans l'appartement que nous venions de leur abandonner. «Oui, continua-t-il, ta physionomie m'avoit frappé. Je mourois d'envie de te parler.—Vous m'avez donc bien reconnue?—Tout de suite! mais peux-tu me faire une question pareille, à moi qui sais toutes les figures par cœur?—Ah! c'est que ce superbe attelage, cette brillante voiture, la grande parure où j'étois, tout cela pouvoit bien me rendre méconnoissable.—Aux yeux de tout autre, oui; mais aux miens! tu as donc oublié comme je suis physionomiste?… A propos de ton équipage, quel est, je t'en prie, le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le chevalier de Faublas peut-être?—Eh bien, oui! un plaisant freluquet!
—Entendez-vous l'impertinente?—Taisez-vous, me répondit la marquise.—Pourtant, reprit M. de B…, il me semble que tantôt tu le lorgnois à Longchamps?—Lui! ce morveux! c'étoit vous que je regardois.—Je te plais donc?—A qui ne plaisez-vous pas?—Il est vrai que j'ai la physionomie du monde la plus heureuse, je ne rencontre que des gens qui m'aiment! Encore aujourd'hui, tu as pu voir à Longchamps la joie que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout le monde paroissoit content.—Personne ne l'étoit plus que moi, je vous assure.—Cependant, ma pauvre petite, il venoit de t'arriver une aventure assez désagréable. Quelle est cette femme qui t'a si maltraitée?—Une petite catin!
—Mais voyez donc cette…—Taisez-vous», me dit encore Mme de B… Son mari continua: «Elle avoit un domestique à livrée!—Bon! une livrée d'emprunt.—Ton joli phaéton est bien endommagé.—J'en suis d'autant plus fâchée que c'est le présent d'une dame de mes amies…»
A cet endroit de l'intéressant dialogue, la marquise ne put s'empêcher de se récrier tout bas: «Une dame de ses amies! l'insolente!—Ma belle maman, est-ce que c'est vous?…—Oui.—Eh bien! permettez qu'à mon tour je vous dise: «Paix donc!»
Cependant, pour avoir causé, nous perdîmes quelques-unes des paroles de Justine… «Venir tout exprès d'Angleterre! poursuivit-elle.—Une dame de tes amies! s'écria le marquis, diantre! il faut que tu aies de grandes complaisances pour cette dame-là?—Je vous en réponds.—Mais, mon ange, entendons-nous. Je ne me soucierois pas d'une maîtresse qui aimeroit les femmes.—Quoi! vous imaginez… Ce n'est pas cela! ce n'est pas cela! Tenez, je vais vous dire: c'est une dame… comme il faut,… du haut parage… Elle est gênée chez elle…—J'entends! j'entends! c'est encore un benêt de mari qu'on attrape!…—Ou qu'on attrapera, Monsieur le marquis.—Mon Dieu! que ces maris sont bons!… De sorte que tu lui prêtes cette chambre à coucher pour…—Non, oh! non, il ne se passe entre eux rien de malhonnête, j'en suis sûre.—L'intrigue ne fait donc que commencer?—Au contraire, elle est ancienne… C'est une histoire que cela, Monsieur le marquis!—Conte, conte, le récit des tours que ces imbéciles maris se laissent faire m'amuse toujours infiniment. Conte.—La dame a eu le jeune homme autrefois; mais il l'a quittée pour une autre: elle ne se soucie point de le partager et veut le revoir.»
Ici la marquise murmura: «L'effrontée menteuse!—O ma belle maman, taisez-vous donc!» Et je risquai de lui donner à petit bruit un baiser qu'elle ne put s'empêcher de recevoir. Cependant nous avions encore perdu quelques mots.
«Justement, disoit Mme de Montdésir, elle ne lui permet rien encore; mais le moment approche où elle lui permettra tout.—Tu es donc entièrement dans la confidence?—Non: c'est une femme trop méfiante et trop adroite! elle ne me dit presque rien; mais je vois bien par sa conduite… De quoi riez-vous?—De la mine que ces amoureux-là doivent faire quand ils sont ensemble. Moi, qui suis physionomiste, je donnerois… cent louis! pour étudier alors le jeu de leurs figures… Parbleu! tu devrois quelque jour me procurer ce plaisir-là.—A vous?—A moi.—Impossible, Monsieur le marquis!—Pourquoi? je me cacherois quelque part.—Impossible! vous dis-je.—Tiens! quand je devrois me tapir sous ton lit.—Sous mon lit? vous ne pourriez apercevoir que leurs jambes.—Tu as raison. Eh bien! dans une armoire. Tu as des armoires ici?—Vous le voyez que j'en ai.»
La conversation prenoit un tour vraiment effrayant; il s'en falloit bien que je fusse à mon aise, et je sentois la marquise trembler.
«Attends!…» s'écria le marquis.
Il alla très heureusement à celle qui étoit de l'autre côté de la cheminée, et, quand il en eut ouvert la porte: «Voilà précisément ce qu'il me faut, dit-il; un homme un peu puissant n'y tiendroit point; moi, je n'y serai pas trop mal. Et, vois-tu, par le petit trou de la serrure je contemplerois les acteurs tout à mon aise. Allons, Justine, laisse-toi fléchir, je payerai bien ta complaisance, et je garderai le secret.—D'honneur, si la chose n'étoit pas entièrement impraticable, je le voudrois pour la rareté du fait.—La dame est-elle jolie?—Bon! comme ça, pas trop mal; mais elle se croit… superbe!—C'est l'usage. Et le galant?—Oh! charmant, lui! charmant!—Mieux que le chevalier de Faublas?—Mieux, non, mais tout aussi bien, en vérité!—Sais-tu que je suis jaloux du chevalier?—Comment, jaloux? vous croyez encore que madame la marquise…?—Non, non. Mais toi, mon enfant…—Moi! ah! vous avez tort.—Autrefois, cependant…—Autrefois, je n'avois pas des goûts solides. Pourtant je me suis toujours senti de l'inclination pour vous, Monsieur le marquis.—Ah! je le crois bien. Je te dis, ma figure… Elle produit cet effet-là sur toutes les femmes.—Oui, la vôtre, par exemple, vous adore.—M'adore! tu as dit le mot… Sais-tu bien une chose? c'est qu'à la longue rien ne devient plus fatigant que ces adorations-là! Mme de B… peut passer pour belle, à la bonne heure! mais toujours la même femme! toujours! D'ailleurs, avec toute sa tendresse, la marquise est froide sur l'article! et moi je ne connois que cela de bon en amour. Ma foi! je suis jeune, j'ai besoin d'amusement, de distractions… Mon enfant, je soupe avec toi.—Vous soupez?—Oui, je soupe. Toujours je soupe, tu dois t'en souvenir,… et je couche, ma reine…—Ici, Monsieur le marquis?—Pas ailleurs, je t'assure.»
Nous entendîmes une bourse tomber sur la cheminée. «Tout à l'heure nous passerons dans la salle à manger, dit Justine.—Pourquoi donc la salle à manger? restons ici, nous sommes si bien! fais apporter une volaille. Va, mon ange, avant et même pendant le souper nous pourrons avoir mille choses intéressantes à nous communiquer.»
Mme de Montdésir sonna son jockey: «Vite, qu'on apporte deux couverts, et qu'on ne laisse entrer personne.
—Et nous, ma belle maman, nous allons donc, de notre côté, souper et coucher dans cette armoire?—Ah! mon ami, me répondit-elle, mon ami! je suis encore tremblante de la peur qu'il m'a faite!»
Maintenant que j'y réfléchis, je me demande pourquoi je craignois de passer toute la nuit dans cette armoire où je devois me trouver si bien. Je vous ai dit qu'en largeur elle ne nous eût pas contenus, et, puisqu'il falloit que nous nous tinssions, la marquise et moi, l'un sur l'autre serrés dans sa profondeur, n'eût-il pas été trop extraordinaire que je tournasse impoliment le dos à Mme de B…? Je m'étois donc placé dans le sens contraire. Aussi, dans cette posture infiniment douce, mes lèvres sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine reposoit sur son sein, je pouvois compter les battemens de son cœur, nous nous touchions de la tête aux pieds! Quel homme, fût-il né dans les antres froids de la Sibérie, des embrassemens d'un couple glacé; l'eût-on, sous un froc chastement absurde, élevé dans la haine de l'amour et dans la terreur des femmes; l'eût-on constamment nourri de végétaux sans chaleur et sans sucs, constamment abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions; quel homme, aux attraits tout-puissans d'une tentation pressante autant que celle qui m'agitoit, n'eût pas senti son cœur s'émouvoir, et tous ses esprits fermenter, et tout son sang bouillir! Le mien brûloit mes veines! et vous-même, ô Madame de B…, vous-même… Ah! quelle vertu n'eût pas succombé!»
Mes premières caresses pourtant lui causèrent une surprise mêlée d'effroi: «Faublas, est-il possible! y songez-vous?… Monsieur, Monsieur!»
Le marquis, plus promptement heureux que moi dans ses amours, me força par le succès rapide de ses entreprises à suspendre la vivacité des miennes. Il se faisoit alors dans l'appartement un silence qui nous eût trahis, si j'avois osé me permettre le moindre mouvement. «Ma belle maman, il me semble que votre mari vous fait une infidélité?—Que m'importe? dit-elle. Ah! pourvu que mon ami conserve pour moi quelque respect, pourvu qu'il n'abuse pas de ma situation vraiment chagrinante, que m'importe le reste?»
Leurs exercices et nos confidences furent à la fois interrompus par le retour du petit domestique: il apportoit la table; nous entendîmes qu'elle fut placée assez près de notre armoire. Dès que le souper fut servi, Mme de Montdésir renvoya son jockey. «Nous voilà libres, dit-elle à M. de B…, causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée de vous appartenir. C'est une bonne fortune que je désirois trop pour qu'elle ne m'arrivât pas; mais pourquoi m'est-elle arrivée si tard? par quel hasard n'avez-vous fait aucune attention à moi pendant que je demeurois chez vous?—Ah! dans la maison de ma femme!—Bon!… Tenez, soyez vrai, tous les hommes sont comme cela: vous m'aimez maintenant parce que je suis quelque chose.—Tu badines! est-ce que je ne le voyois pas bien dans ta physionomie, que tu serois quelque chose?… car elle est heureuse ta physionomie,… un peu gâtée, ce soir! ce coup de fouet t'a marquée; mais, pour un connoisseur, c'est une bagatelle: le fond des traits reste toujours… Justine, je t'assure que de tout temps j'ai vu sur ta mine que tu ferois fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te regardant: «Je remarque dans l'air de cette fille-là je ne sais quoi qui finira par me plaire quelque jour.»—Cependant, quand, il y a six mois, vous m'avez chassée?—J'étois en colère, on me vouloit faire croire que ma femme…—A propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle manière vous avez découvert son innocence: car elle est innocente.—N'est-il pas vrai qu'elle l'est?—Moi, j'en suis sûre, et je vous l'ai toujours soutenu, souvenez-vous-en.—Oui.—Mais je voudrois savoir de vous-même comment vous en avez acquis les preuves.—Vraiment! il a bien fallu que Mme de B… me donnât les éclaircissemens nécessaires. Tiens, écoute.»
Ce que le marquis alloit dire devoit à tous égards exciter ma vive curiosité: je redoublai d'attention.
«Écoute. D'abord M. Duportail n'a pas d'enfant, c'est la vérité. Son nom? Mlle de Faublas, qui est une petite personne fort éveillée, l'avoit pris pour aller au bal avec cet habit d'amazone. C'est bien avec Mlle de Faublas que la marquise a fait connoissance. C'est bien Mlle de Faublas qui a couché dans le lit de ma femme. Toi, d'abord, comme tu me l'as cent fois répété dans le temps, tu en sais quelque chose…
—Certainement! je l'ai déshabillée!—Bon! d'ailleurs il étoit horrible à moi de supposer que la marquise eût pu tout d'un coup se jeter à la tête d'un jeune homme qu'elle ne connoissoit pas. Mais, tiens! que je t'apprenne une circonstance que je me suis rappelée depuis, et dont je me garderai bien d'instruire Mme de B… Ma figure avoit produit sur la jeune personne son effet ordinaire; la vive demoiselle m'avoit à peu près permis de venir pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je suis entré dans l'appartement de ma femme; à tâtons j'ai promené librement ma main sur la gorge de la jeune fille… Et que diable! un garçon n'a pas la poitrine faite comme ça!… Tu ris!—Oui, je ris parce que… parce que je pense que madame… dans ce moment-là pouvoit sentir votre main:… car elle étoit couchée là tout auprès, madame?—Oh! madame étoit endormie: malheureusement le bruit l'a trop tôt réveillée…—Ah! ah! de sorte que, tout au contraire, c'est à côté de l'enfant, qui dormoit peut-être encore…—Qui dormoit, oui.—C'est à côté d'elle que vous avez… embrassé votre femme?—Justement, ma reine. Il n'étoit pas à présumer que je fusse venu là pour rien: c'eût été d'ailleurs faire une espèce d'insulte à la marquise, que de m'en aller sans avoir rempli le devoir conjugal!—Je suis pourtant bien étonnée que madame vous ait permis cela dans un moment pareil. Vous conviendrez que la décence…—La marquise, cette nuit-là, ne demandoit pas mieux, parce que…
—Ma belle amie, je suis témoin qu'il ment.—Faublas! Faublas! plaignez-moi!
—… La jalouse marquise, disoit M. de B…, quand je lui rendis mon attention.—Il est vrai qu'elle est jalouse, cela fait trembler!… Monsieur le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que c'étoit Mlle de Faublas! Mais n'en auriez-vous pas encore quelque autre?—Assurément. Celle-là, je ne m'en souvenois plus, c'est Mme de B… qui me l'a rappelée: le lendemain, nous reconduisîmes la prétendue Mlle Duportail; elle fut obligée de nous mener chez son père supposé; mais nous y trouvâmes son véritable père qui la traita comme on traite une demoiselle,… une demoiselle dont la conduite n'est pas tout à fait bonne. Or, je le connois maintenant, ce baron de Faublas; j'ai eu deux fois l'occasion d'examiner son caractère et sa physionomie: c'est un homme vif, emporté, quelquefois brutal, un homme incapable de ménagement! Si c'eût été le jeune homme que nous eussions ramené déguisé de la sorte, il se fût écrié comme chez ce commissaire: «C'est mon fils!»—Ainsi donc ce fut Mlle Duportail qui vint le soir en habit d'amazone, et le lendemain…—Le lendemain? non; ce fut son frère.—Son frère,… je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?—Parce que M. de Rosambert le pressa de faire cette mauvaise plaisanterie, M. de Rosambert avoit ses motifs: il étoit amoureux de ma femme, et, furieux de n'essuyer que des mépris, il voulut se venger. Il envoya donc chez la marquise le chevalier revêtu des habits de sa sœur, et, profitant de la circonstance, il vint le soir faire une scène à ma femme, une scène affreuse qui la pouvoit étrangement compromettre, une scène… Je ne me souviens pas des détails, car, moi, je n'ai de la mémoire que pour les physionomies. Mais la marquise m'a beaucoup aidé, et je me rappelois en général que la scène étoit horrible… Ce procédé de Rosambert me paroît infâme; aussi je ne verrai monsieur le comte de ma vie, ou si je le vois… Tiens, Justine, sur un mot, je me sens disposé à me couper la gorge avec lui.—Ne vous en avisez pas! vous feriez mourir votre amante d'inquiétude!—Mon amante, c'est…?—C'est moi.—Bien! ma petite. Fort bien, ce que tu dis là.—Monsieur le marquis, apprenez-moi donc aussi… Pardon si je vous fais tant de questions. Vous devez sentir que je suis enchantée de vous voir entièrement revenu sur le compte de madame, et surtout sur le mien: car vous imaginiez que je vous faisois une foule de mensonges!… Mlle de Faublas, que devint-elle?—Mlle de Faublas? elle commença par se lier intimement avec M. de Rosambert, et puis avec d'autres. Elle donna des rendez-vous à celui-ci, des rendez-vous à celui-là, j'en suis sûr: j'ai trouvé une lettre qu'elle avoit laissée dans un endroit fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je l'ai rencontrée en partie fine aux environs du bois de Boulogne. Il est arrivé de tout cela ce qui arrive: un enfant.—Un enfant?—Un enfant, j'en suis sûr encore. Je l'ai vue… grosse,… je l'ai vue grosse. La taille déjà rondelette, et la physionomie d'une femme. Que diable! je m'y connois! Elle se cachoit alors, sous le nom de Mme Ducange, dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré ces précautions, le père n'a pu ignorer plus longtemps les dérangemens de sa fille; il a assemblé les parens. Les parens, pour sauver du moins l'honneur de la famille, ont décidé qu'il falloit que le frère, de temps en temps, parût en public avec des habits de femme, et qu'ils en prendroient occasion de répandre partout que c'étoit le chevalier de Faublas, et non pas sa sœur, qui avoit couru les bals sous divers travestissemens. M. Duportail a bien voulu se prêter à cet arrangement. De cette manière, on a dépaysé les médisans, excepté Rosambert et deux ou trois jeunes gens de par le monde, à qui l'on ne persuadera jamais que la demoiselle étoit garçon. Mais ce qu'il y a de vraiment affreux dans cette affaire, ajouta-t-il d'un ton mystérieux, c'est qu'ils ont fait, je crois, avorter la jeune personne, ou bien ce seroit donc quelque accident qui l'auroit fait accoucher avant le terme. Au moins je sais qu'ils se sont hâtés de la faire voir dans toutes les promenades. Le jour que je la rencontrai aux Tuileries, elle étoit maigre, pâle, fatiguée!… Regarde pourtant combien d'accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là mes connoissances physionomiques en défaut! Je trouve la demoiselle fort changée; je lui fais tout bas mon compliment de condoléance. Le père, qui est derrière moi, m'entend; désespéré de ce que je suis dans le secret, il entre en fureur. Le jeune homme arrive; et, comme je vois pour la première fois le frère à côté de la sœur, je suis frappé de leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier appelle le baron son père. Le père crie que M. Duportail n'a pas d'enfans. M. Duportail me fait le mensonge auquel il s'est engagé, il m'affirme que c'est le chevalier qui a toujours mis le maudit habit d'amazone. Moi, tout étourdi de tant de quiproquos, très chatouilleux sur l'honneur, je perds la tête, je m'emporte, j'en crois leurs discours plus que mes yeux, j'accuse ma femme, et, qui plus est, la science physionomique, de m'avoir à la fois trompé! Je vais comme un enragé défier le chevalier, qui n'a pas eu la marquise, puisqu'il la connoît à peine; qui ne l'a point eue, qui ne l'aura jamais, ni lui, ni d'autres! Cependant le jeune homme, intéressé à soutenir la querelle, qui devient celle de toute la famille, ne s'explique point. Il accepte fièrement, et le lendemain…»
Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant appris de lui ce que j'étois si curieux de savoir, je cessai de l'écouter. Un intérêt plus pressant me commandoit une occupation plus douce: Mme de B…, dans une posture assez peu favorable à l'attaque, mais du moins incommode pour la défense, retenue d'ailleurs par la crainte d'être entendue, n'osoit risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit opposer à mes efforts rapidement multipliés qu'une bien courte résistance. Aussi, lorsque, après quelques minutes, son mari, transporté d'aise, répéta: «Le chevalier ne l'a jamais eue, et il ne l'aura jamais! ni lui, ni d'autres!» quand il le répéta, peu s'en falloit que je ne l'eusse. La marquise elle-même parut s'avouer ma prochaine victoire, puisqu'elle prit le ton doucement suppliant d'une femme qui ne veut que retarder sa défaite: «Un moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande qu'un moment!… Faublas, je vous avois jugé capable de plus de générosité!—Ma belle maman, c'est de l'héroïsme qu'il faudroit!—… Cruel! me refuserez-vous un moment?… Faublas! mon ami! que je sache du moins si le danger n'est point extrême… Voudriez-vous m'exposer?… Que je sache s'ils ne peuvent pas au moindre bruit venir à nous… Où sont-ils?—Ils soupent.—Assurez-vous-en.—Le moyen?—Regardez.—Par où?—Mais par le trou de la serrure.—Cela n'est pas facile! je ne puis me baisser.—Tâchez.—Ils sont à table.—Comment placés?—Justine en face.—De cette armoire?—Oui.—Et le marquis?—Nous tourne le dos.»
A peine ai-je dit que, prompte comme l'éclair, la marquise, en se dégageant de mes bras, pousse notre porte avec violence, se précipite hors de l'armoire, s'élance vers la table, la renverse et… Je ne vois plus rien, la porte a été rejetée sur moi, les bougies viennent de s'éteindre; mais, tout stupéfait que je suis, comme il me reste encore des oreilles, je puis entendre le bruit de cinq ou six soufflets très lestement donnés. Je puis entendre Mme de B…, d'un ton ferme, parler ainsi: «Il vous sied bien, petite créature que j'ai tirée de la lie du peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez encore les troupeaux de votre village, et que je puis d'un mot renvoyer sur votre fumier; il vous sied bien d'oublier le profond respect que vous devez à votre bienfaitrice, et de faire de sa conduite privée l'objet de vos secrets entretiens, de votre impertinente curiosité, de vos insolentes remarques. Je vous trouve surtout bien osée d'entraîner mon mari dans de libertines orgies… Et vous, Monsieur, voilà donc le prix dont vous payez mon attachement sans bornes! Je me doutois bien que quelque projet de conquête vous conduisoit à Longchamps! je vous ai fait suivre, on vous a vu… Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir le honteux cortège d'une courtisane, et dans la foule de ses amans briguer l'honneur du mouchoir! on vous a vu longtemps entretenir un jeune homme à qui, par ménagement pour moi, vous ne deviez jamais parler en public ni même en particulier! on vous a vu revenir consoler cette nymphe du trop petit malheur que son impudence venoit de lui attirer, puis enfin vous disposer à la ramener en triomphe chez elle!… Mademoiselle, quiconque fait métier de se vendre au premier venu doit s'attendre à n'avoir que des valets que le premier venu peut corrompre; j'ai fait généreusement payer les vôtres; ils n'ont pas refusé d'indiquer votre demeure, et c'est l'un d'eux qui m'a cachée dans cette chambre où je tremblois,… Monsieur, de vous voir arriver bientôt avec votre amante. Mais, quoi qu'il dût m'en coûter, j'avois cette fois bien résolu d'acquérir enfin la preuve certaine de vos infidélités journalières; je m'étois même promis de ne sortir de ma prison que pour surprendre au lit mon indigne rivale et mon perfide époux. Je n'ai pas eu la patience d'attendre si longtemps; vous m'en avez d'ailleurs épargné la peine; je ne dois pas m'en étonner. Cette jolie personne est si digne de tous vos empressemens!… Cependant rassurez-vous: je ne m'emporterai plus ni contre vous, ni contre elle; déjà même je me repens des violences dont un premier mouvement m'a tout à l'heure rendue coupable envers cette fille. A l'avenir je saurai conserver en de pareilles rencontres plus de tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous le promets, sera la dernière que se permettra la jalouse marquise; et, pour continuer à me servir de vos expressions tout à fait obligeantes, mes adorations ne vous fatigueront plus. Au reste, puisqu'à présent je n'ignore pas que c'étoit le seul désir de ne point m'insulter qui vous déterminoit à m'honorer quelquefois de ce qu'il vous plaît nommer le devoir conjugal, je ne suis plus obligée de vous répéter complaisamment ce que je vous ai dit mille fois avec trop de modération, que c'étoit la chose du monde qui m'étoit la plus indifférente. Il est bon de vous déclarer que je me suis vraiment immolée, chaque fois qu'il m'a fallu le remplir, ce devoir; il est bon de vous déclarer qu'à compter de ce moment-ci je m'en crois entièrement dispensée. Peu m'importe qu'un tyrannique usage interdise au sexe le plus foible cette malheureuse et dernière ressource contre les crimes du plus fort. Je ne reconnois de lois que celles qui sont justes, et de lois justes que celles qui comportent l'égalité. Il est trop affreux que les perfidies nombreuses de l'époux soient applaudies, lorsqu'une seule foiblesse de l'épouse la déshonore! Il est trop affreux que moi, qu'on eût condamnée à périr de douleur au fond de quelque retraite ignominieuse, parce que j'aurois idolâtré l'amant le plus digne de mon choix, on m'oblige à recevoir dans mes bras mon indigne mari sortant des bras d'une prostituée! Je jure qu'il n'en sera rien! Monsieur le marquis, souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs et vos odieux soupçons m'accusoient. Si je ne m'étois justifiée mal ou bien; mal ou bien, répéta-t-elle avec beaucoup de force, si je ne m'étois justifiée, si je n'étois parvenue à vous convaincre de mon innocence, vous alliez user de vos droits, des droits du plus fort. Déjà vous m'annonciez que nos nœuds étoient rompus, qu'une éternelle prison m'alloit renfermer. Eh bien! Monsieur, alors comme aujourd'hui, vous prononciez contre vous-même non pas l'arrêt de votre captivité, il n'y a pas de couvens pour les hommes en pareil cas; mais l'arrêt de notre séparation. Vous venez de le signer ici, tout à l'heure, sur le sofa de Justine. Mme de B… vous le proteste, et Mme de B…, vous devez le savoir, n'est pas femme à varier dans ses résolutions. Je vivrai célibataire, mais je vivrai libre; je ne serai plus le bien, l'esclave, le meuble de personne; je n'appartiendrai qu'à moi. Vous, cependant, Monsieur le marquis, encore un peu plus heureux qu'auparavant, vous aurez sans aucune contrainte cent maîtresses, si bon vous semble: toutes les femmes à qui vous plairez! toutes les filles qui vous plairont!… Excepté celle-ci pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de vos largesses, et c'est là mon unique vengeance. Je l'avertis que, s'il lui arrive seulement une fois de vous recevoir chez elle, je la fais impitoyablement enlever… Mademoiselle, je vous cause un tort que vous croyez irréparable, n'est-ce pas? Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d'un ton qui dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet équivoque discours, soyez toujours charmante,… adroite,… fidèle,… d'autres personnes plus riches ou plus généreuses vous dédommageront,… quant à la fortune,… de la perte de monsieur le marquis. D'autres, croyez-moi, vous récompenseront amplement de cet indispensable sacrifice… Monsieur, je me flatte que vous voulez bien me donner la main pour descendre et rentrer à l'hôtel avec moi.
—Oui, je vous comprends, Madame la marquise, s'écria Justine, qui, revenant de conduire jusque dans son antichambre le marquis et sa femme, se croyoit seule; je vous comprends, vous me dédommagerez de ce sacrifice, à la bonne heure. Mes affaires n'en iront que mieux, parce que je pourrai conserver M. de Valbrun.»
Pendant que Mme de Montdésir se parloit, je restois toujours dans cette armoire, j'y restois confondu de tout ce qui venoit de se passer, de tout ce que je venois d'entendre. Justine cependant se mit à rire de toutes ses forces. «Ils sont loin, s'écria-t-elle, ne nous gênons plus… J'étouffois… Ah! la bonne scène!… Quand verrai-je le chevalier, pour lui raconter… Ah! la bonne scène!… Comment diable aurois-je deviné que cette femme étoit ici,… dans cette armoire!…»
Elle l'ouvrit, et m'y trouva.
«Tiens! et l'autre aussi!… Mon Dieu! mon Dieu!… j'en suffoquerai!… Elle me paroissoit bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!… Quoi! Monsieur le chevalier, vous en étiez?… quoi! nous faisions la partie carrée? Le marquis ne m'aimoit que par représailles? En effet, depuis une heure que vous êtes dans cette armoire, côte à côte, face à face!… Monsieur le chevalier, vous l'avez eue? vous n'avez pas laissé échapper une si belle occasion de reprendre vos droits?—Justine, ne m'en parle pas: tu me vois encore étonné de sa présence d'esprit, de son heureuse hardiesse! c'est par une ruse diabolique, une ruse de femme, qu'elle m'a arraché la victoire, la victoire que je croyois sûre!—J'en suis vraiment fâchée, c'eût été plus drôle. Pourtant ça ne l'est pas mal! moi qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût été à mille lieues de nous! comme si j'avois deviné que vous, Monsieur de Faublas, vous en étiez tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d'excellentes choses! et ce n'est pas non plus trop mauvais, ce que je lui ai fait faire,… là,… presque sous les yeux de sa femme,… une vengeance du Ciel! car c'est aussi sous les yeux de son mari que la vertueuse dame vous a jadis… idolâtré, comme tout à l'heure elle le donnoit si plaisamment à comprendre au marquis! Ah! c'est une maîtresse femme! elle lui a fait là de furieuses déclarations! il a entendu des vérités dures! Le pauvre homme! elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître. Je voudrois que vous eussiez vu comme moi la figure qu'il faisoit: les sourcils en l'air, la bouche béante, les yeux hébétés. Je gagerois qu'il arrivera chez lui avant d'avoir retrouvé la force de répondre un mot… Ce qui me fait dans tout ceci un sensible plaisir, ajouta Mme de Montdésir en pesant dans chacune de ses mains une bourse pleine d'or, c'est que je vais m'enrichir, si cela continue. Le mari me paye pour me caresser, et la femme pour me battre.—Comment?—Oui! celle-là, je l'ai gagnée sur mon sofa; celle-ci, c'est madame la marquise qui, tout à l'heure, avant que les bougies fussent rallumées, me l'a donnée très adroitement d'une main, tandis que, de l'autre, elle m'appliquoit sur la joue ces petits soufflets qui m'ont fait plus de peur que de mal. Monsieur le chevalier, si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups qu'elle donne!—Justine, ne me parlez jamais de la comtesse, et tâchez plutôt, si vous voulez que nous soyons amis…—Je ferai pour cela tout ce qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant à mon col. Tenez! en voulez-vous des preuves? restez ici. Aussi bien je ne devois pas coucher seule cette nuit; et je croirai, sans compliment, avoir gagné beaucoup au change.—Justine, je pense qu'ils sont maintenant assez loin pour que je puisse descendre sans danger. Bonsoir.—Quoi! vraiment? qu'est devenu l'amour que vous aviez pour moi?—Il y a plusieurs jours qu'il est parti, cet amour-là, ma petite!—Ah! tâchez donc que ça revienne quelque matin, dit-elle négligemment, en se regardant au miroir; et, si cela revient, revenez avec, vous serez toujours bien reçu… Mais, avant de partir, mangez du moins un morceau.—Un morceau? il est vrai que je meurs de faim… Mais non, il est déjà trop tard: mon père doit être dans l'inquiétude. Adieu, Madame de Montdésir.»
Dès que je parus à la porte de l'hôtel, le suisse cria: «Le voilà!—Le voilà! cria Jasmin sur l'escalier.—N'est-il pas blessé? demanda le baron, qui accourut vers moi.—Non, mon père. Vous m'avez donc vu dans la foule avec le marquis de B…?—Eh! oui, je vous ai vu, j'ai fait de vains efforts pour m'ouvrir un passage jusqu'à vous. Depuis trois grandes heures que je suis revenu, je meurs d'inquiétude. Que vous est-il donc arrivé? comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps retenu?—Le voici: quand nous avons pu nous dérober au brouhaha de la multitude, nous étions tous deux fort échauffés…—Vous l'avez tué?—Non, mon père; mais il m'a forcé…—Encore une fâcheuse affaire! encore un duel!—Mais point du tout, mon père; écoutez donc la fin: il m'a forcé de le suivre jusqu'à Saint-Cloud, chez un ami qu'il a dans cet endroit-là, et d'y prendre des rafraîchissemens…—Des rafraîchissemens?—Oui, mon père, M. de B… n'a qu'un chagrin, c'est de m'avoir fait une mauvaise querelle, il ne s'en console pas; il m'en a demandé vingt fois pardon; il m'aime, il vous honore; je suis chargé de vous assurer de toute son estime.»
Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux; mais, n'y pouvant réussir, il me tourna le dos. Mme de Fonrose, qui n'avoit pas les mêmes raisons de se contraindre, s'en donna de tout son cœur. Ses coups d'œil pourtant m'annoncèrent qu'elle comprenoit où j'avois été prendre des rafraîchissemens. La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé de nous. «Je vous quitte de bonne heure, nous dit-elle, parce qu'il faut demain me lever de grand matin pour aller au château de la petite comtesse.»
Je ne sais pas si Mme de Fonrose fut plus matinale que Mme de B…; mais avant sept heures un billet de Justine m'éveilla.
Monsieur le chevalier,
M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous écris sous sa dictée. Il est très fâché que des soins plus pressans l'aient empêché de me dire hier, en votre présence même, ce qu'il pense de ma conduite envers madame la comtesse. Il faut qu'une fille de mon espèce ait vraiment perdu la tête, pour avoir eu l'insolente audace de faire un outrage public à une femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu compromettre aussi M. de Florville, parce que, si vous le connoissiez moins, vous, Monsieur le chevalier, vous l'auriez peut-être soupçonné d'avoir eu quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur le vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il doute que vous soyez disposé à la même indulgence pour moi, et il m'annonce que, si vous ne me pardonnez pas, la petite protection de M. de Valbrun et d'autres considérations, pourtant plus puissantes, ne m'empêcheront point d'aller coucher ce soir à… M. de Florville veut bien permettre que je n'aie pas l'humiliation d'écrire ce mot-là.
Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc.
De Montdésir.
Je fis la réponse suivante:
Présente mes hommages respectueux à monsieur le vicomte, ma pauvre enfant, assure-le de toute ma reconnoissance; mais dis-lui bien qu'il s'inquiète mal à propos; que jamais il ne me pourroit venir à l'esprit qu'il fût capable d'employer des moyens comme ceux d'hier, et une fille telle que toi, pour chagriner madame la comtesse. Tu ne manqueras pas d'ajouter que je te pardonne, à la triple considération du coup de fouet, de la chute, et des soufflets d'hier. Et, sur tout cela, porte-toi bien, ma petite.
Cependant, au milieu des événemens extraordinaires qui sembloient tout exprès se précipiter afin d'assurer ma convalescence en m'étourdissant sur ma situation, un moment de repos me fut donné pour me recueillir, et ce moment, ma Sophie l'occupa tout entier. Libre et tranquille, j'appelai ma Sophie: «O mon épouse, non moins chérie et toujours plus regrettée, quand viendras-tu par ta présence diminuer et détruire les vives impressions que produisent sur l'esprit et dans le cœur de ton jeune mari, trop foible contre tant d'épreuves, la tendresse et les charmes de tes rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie, tu n'en as vraiment qu'une. Celle-là, je ne puis faire autrement que de l'adorer! et du moins, du moins, je ne lui donnerai pas de compagnes.»
Mais que peut un mortel contre la destinée? Mon génie persécuteur, à l'instant même où je formois les plus belles résolutions, se préparoit à m'imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles, de plusieurs infidélités dont on verra qu'il seroit trop injuste de m'imputer tout le crime.
Mme de Fonrose, que je croyois déjà bien loin, vint à midi nous annoncer qu'une indisposition légère l'ayant retenue à la ville, elle venoit dîner avec nous; et tout de suite on fit la partie d'aller, en sortant de table, se promener aux Tuileries; je refusai d'en être. Avant le dîner, Mme de Fonrose, que mon père laissa quelques instans seule avec moi, me dit: «Vous avez bien fait de ne pas vouloir venir avec nous. Sautez de joie: ce soir, vous verrez Mme de Lignolle.—Il n'est pas possible!—Écoutez, et remerciez votre amie. Ce matin, comme j'étois à ma toilette, il m'est venu dans la tête une idée lumineuse. J'ai couru chez la comtesse pour lui en faire part; mais, toujours trop prompte, elle étoit déjà partie. Je me suis tout à coup rejetée sur la vieille tante; j'ai dit à Mme d'Armincour que Mlle de Brumont, venant d'obtenir seulement tout à l'heure l'inattendue permission d'aller au Gâtinois, m'envoyoit prier madame la marquise de vouloir bien retarder son départ de quelques heures, pour lui donner une place dans sa voiture.—Dans la sienne! et pourquoi pas dans la vôtre?—Belle demande! parce que je me sacrifie, moi; pour que vous puissiez aller à la campagne, il ne faut pas que j'y aille. Après le concert, j'emmène votre père chez moi, et j'ai, pour l'y retenir toute la nuit, un moyen que je vous laisserai deviner, jeune homme! Le baron fera d'autant moins de difficulté qu'étant instruit de l'éloignement de Mme de Lignolle, il ne pourra m'alléguer le danger de vous laisser maître de vos actions. M. de Belcour restera, je vous le promets; je m'engage même à le garder toute la journée de demain. Demain, je ferai si bien qu'il ne rentrera qu'à minuit. Arrangez-vous pour être, à tout hasard, de retour avant neuf heures. Vous le pouvez: aussitôt après le dîner, que j'ai déjà demandé qu'on voulût bien faire avancer, dès que votre père et moi serons partis, Agathe va venir vous coiffer et vous habiller. Tout de suite, dans une voiture de place, vous vous rendrez chez Mme d'Armincour… Ne perdez pas son adresse…—Eh! ne craignez rien!—Il sera peut-être six heures quand vous partirez. Vous arriverez encore assez tôt pour passer une bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez à cette fête à côté de Mme de Lignolle,… qui aura sans doute les yeux un peu battus, et plus envie de dormir que de faire les honneurs de chez elle… Mais, enfin, il n'y a pas de plaisir sans inconvénient; je vois d'ici que sa petite figure pâlie, fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment, car un amant comme Faublas a toujours faim. Monsieur, il faudra cependant laisser le grand dîner. J'en suis au désespoir! A deux heures précises, en chaise de poste… Chevalier, n'y manquez pas au moins! n'allez pas céder aux sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre, me désobliger, et vous enlever à jamais les seules ressources qui vous restent dans la compassion d'une amie telle que moi, d'une amie…»
Mon père, qui rentroit, força la baronne à changer de conversation. Tout se passa d'abord aussi heureusement que Mme de Fonrose me l'avoit annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé; à cinq heures précises, Mlle de Brumont posoit à peine le bout de ses lèvres sur le menton pointu de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu baiser avec une lenteur vraiment désespérante, et en la poursuivant d'un regard qu'une tendre curiosité sembloit animer. Mais, en revanche, Mlle de Brumont donnoit une bonne et franche embrassade à certaine fille svelte, mince, élancée, grandelette, et qui n'avoit sur ses joues de quinze ans que les couleurs brillantes de la nature et de la pudeur.
«Madame la marquise, voilà une jolie personne!—C'est une cousine de votre amie, Mlle de Mésanges. Je viens de l'aller prendre à son couvent pour la mener à cette fête… A propos de fête, vous n'étiez donc pas hier à Longchamps avec la comtesse?—Non, Madame… Mademoiselle est des nôtres? tant mieux!…—Vous n'y avez pas été à Longchamps?—Non, Madame… Je suis bien aise que mademoiselle vienne avec nous!—J'y ai vu quelqu'un qui vous ressembloit beaucoup, reprit l'éternelle bavarde.—Où cela, Madame?—A Longchamps.—Cela se peut bien… Voilà une personne vraiment charmante… Mais c'est déjà une fille à marier!—Nous y songeons, répliqua la douairière.—Et vous, Mademoiselle? lui demandai-je.—Moi, répondit l'Agnès en baissant les yeux et croisant, d'un air embarrassé, ses mains beaucoup plus bas que sa poitrine, moi!… dame! ça ne me regarde pas. On m'a dit pourtant qu'on me le diroit; et c'est que j'ai bien prié qu'on m'avertît quand il seroit temps.—Oui, oui, s'écria la marquise, nous vous avertirons. Tenez! c'est Mlle de Brumont qui vous parlera… La veille vous lui parlerez, n'est-ce pas? Je ne veux point qu'il lui arrive le même malheur qu'à ma pauvre petite nièce… Il pourroit bien lui arriver! En vérité,… ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle tout bas, rien! mais c'est vous que je charge de la mettre au fait.—Avec bien du plaisir.—Pas à présent, pourtant… Mais, quand le moment sera venu, je vous supplie d'y mettre tout votre talent.—Madame la marquise peut compter sur moi.—Oui, je me doute bien que je vous trouverai toujours disposée à me rendre de pareils services… Je ne connois pas de fille plus obligeante que vous.»
Nous partîmes, et, comme nous montions en voiture, je ne pus m'empêcher de faire cette remarque que Mlle de Mésanges avoit la jambe fine et le pied très petit.
Et, comme nous faisions route, je ne pus m'empêcher d'entrevoir quelquefois, à travers une gaze infidèle, quelque chose de fort joli; je ne pus m'empêcher de me dire tout bas que celui-là seroit un fortuné mortel, qui, le premier, verroit ce sein naissant palpiter de plaisir. Mais ce fut avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre découverte: c'est qu'il y avoit sur la figure de la jeune personne je ne sais quoi de moins piquant que la pudeur aimable, de plus niais que la simple ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m'avertir que l'amour, ordinairement si prompt à former les filles, donneroit difficilement de l'esprit à celle-là.
Au reste, soit instinct, soit sympathie, Mlle de Mésanges paroissoit avoir déjà beaucoup d'amitié pour moi quand nous arrivâmes au château. Tout le monde y dormoit; une seule femme de chambre veilloit encore pour madame la marquise et sa jeune parente. La comtesse avoit eu soin de réserver à ses plus chers convives son propre appartement. Sa tante devoit occuper son lit; elle en avoit fait dresser un autre pour sa petite cousine dans le cabinet voisin, ce cabinet à porte vitrée où le lecteur se souviendra que j'ai promis de le ramener plus d'une fois. Quant à Mlle de Brumont, comme elle n'étoit pas attendue, il n'y avoit point au château de quoi la loger. Pas une chambre, pas un lit, ne restoient vides. Tous les ans, à l'époque de cette fête ordinairement brillante, la marquise recevoit chez elle sa famille entière; et cette fois, comme il arrive trop souvent à la campagne, beaucoup d'amis qu'on n'avoit pas priés étoient venus le soir, amenant encore avec eux leurs amis.
Mon premier mot fut qu'on éveillât la comtesse. La vieille marquise se fâcha presque: il n'étoit pas délicat de demander qu'on troublât le repos de son enfant; des jeunesses pouvoient bien coucher ensemble, et ne mourroient pas pour une mauvaise nuit! La jeune fille me regarda d'un air boudeur: j'étois une méchante de vouloir qu'on éveillât sa cousine; ne seroit-il pas plus divertissant de causer ensemble toute la nuit que d'aller chacune de son côté dormir dans un lit?
O mon Éléonore! je te donne ma parole d'honneur que, malgré la mauvaise nuit dont la tante me menaçoit, malgré l'intéressante conversation que me faisoit espérer ta cousine, j'insistai pour aller à toi. Mais la marquise, alors prenant de l'humeur, défendit absolument à la femme de chambre de m'indiquer ton appartement, et lui donna tout d'un coup l'ordre effrayant de nous déshabiller toutes trois.
Pouvois-je, je te le demande, aller dans les nombreux corridors de ce vaste château, cherchant de porte en porte la maîtresse du lieu, réveiller à deux heures du matin toute la compagnie? Remarque d'ailleurs que la trop habile domestique dépouilloit déjà ta vieille tante de tous les attirails de sa toilette, et ne pouvoit tarder de venir à moi. Sous quel prétexte cependant refuser bientôt ses très dangereux services? Conviens donc, mon Éléonore, conviens de bonne grâce qu'il me fallut sur-le-champ prendre le parti de la résignation.
Je me déshabillai vite, et je courus au cabinet, et j'avois déjà le pied dans le très petit lit où les demoiselles de Mésanges et de Brumont auroient sans doute bien de la peine à pouvoir se tenir toute la nuit l'une à côté de l'autre.
Mais, ô Ciel! quel coup de foudre vint m'atterrer! la maudite vieille s'est ravisée. Apparemment qu'en se rappelant le talent qu'elle me connoît de tout expliquer, elle a craint que je n'en fisse avec son Agnès un usage prématuré. «Non, non, me crie-t-elle de sa voix cassée, qui me paroît en ce moment vingt fois plus rauque, réflexion faite, c'est avec moi que vous coucherez.» Chacun devine comme à cette proposition je me récriai; mais je ne dois cacher à personne que la jeune fille en fut autant que moi révoltée. «Quoi! ma bonne cousine, de peur que nous ne soyons un peu gênées, vous vous exposeriez à passer une mauvaise nuit?—Ne crains pas cela, ma petite Mésanges, tu sais que j'ai le sommeil excellent, rien ne m'empêche de dormir.—Quoi! Madame la marquise, vous auriez pour moi cette excessive bonté de permettre que je vous… incommode?—Point du tout, mon ange! vous ne m'incommoderez point du tout!… je remarque que ce lit est fort grand. Nous y serons à merveille, vous verrez!» C'étoit là justement ce que je ne me souciois pas de voir; je tentai de recommencer mes représentations caressantes: un je le veux très absolu me ferma la bouche.
Et maintenant, plus vite encore et plus cruellement que tout à l'heure, il fallut m'immoler. J'étois en chemise! Si pourtant vous n'apercevez pas du premier coup d'œil ce qui me gênoit beaucoup, si je suis obligé de vous montrer dans toute son étendue l'embarras extrême où je me trouvois, comment ferai-je pour ne pas violer un peu l'austère pudeur? Lecteurs qui manquez de pénétration, ayez du moins de l'indulgence. Qui de vous, étant à ma place, auroit pu suffisamment couvrir avec ses deux mains seulement, en étendant l'une sur sa poitrine et jetant l'autre ailleurs, auroit pu suffisamment couvrir la partie foible où il y avoit quelque chose de moins, la partie forte où il se trouvoit quelque chose de trop; quelque chose que, dans le voisinage de Mlle de Mésanges, il m'étoit impossible de contenir, et qui de momens en momens devenoit plus difficile à cacher[3]? Mlle de Brumont, pour dérober Faublas à tous les yeux, n'eut donc, en sa mésaventure, pas de parti moins mauvais à prendre que celui d'une prompte obéissance. Il fallut que, sans délibérer, elle quittât l'étroite couche d'une fille novice pour se précipiter dans le grand lit, où vint bientôt à ses côtés voluptueusement s'étendre un tendron de près de soixante ans!
Elle échappa, rompit le fil d'un coup,
Comme un coursier qui romproit son licou.
(Le conte des Lunettes.)
O mon bon La Fontaine! je ne suis pas aussi polisson que toi.
Ah! plaignez-le, Faublas! plaignez-le! Jamais situation ne fut pour lui plus chagrinante. Oui, dans ce même lit, il n'y a pas quinze jours, je souffrois moins lorsque, indigne de la tendresse de deux amantes, je me sentois, sous les yeux de mon Éléonore et de la marquise, prêt à mourir de ma foiblesse extrême. Et c'est aujourd'hui l'excès de ma force qui cause mes craintes et fait mon supplice! Quoi donc! une sexagénaire, par la seule raison qu'elle est femme, peut-elle allumer dans mon sein ces feux dévorans?… Mais n'est-ce pas plutôt, n'est-ce pas qu'à travers une cloison trop mince les nubiles attraits de cette enfant me font éprouver encore leur brûlante influence?
«Approchez-vous, mignonne, approchez-vous, me disoit tendrement ma compagne.—Non, Madame la marquise, non, je vous gênerois.—Vous ne me gênerez pas, mon cœur, je n'ai jamais trop chaud dans mon lit.—Moi, Madame, la chaleur m'incommode.—Cela, par exemple, je le crois très possible! à votre âge j'étois tout de même…—Oui, sans doute. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—J'étois tout de même; et, lorsque M. d'Armincour vouloit faire lit à part, il me rendoit service.—Fort bien. Madame la marquise, je vous souhaite une bonne nuit.—Il me rendoit service de s'en aller;… quand il avoit fait son devoir, bien entendu;… et je lui rends justice, dans sa jeunesse il ne se faisoit pas tirer l'oreille. Oh! ce n'étoit pas un M. de Lignolle!—Je vous en fais mon compliment… Je crois qu'il est tard, Madame la marquise?—Pas trop… Approchez donc, ma petite, je ne vous entends pas… Est-ce que vous me tournez le dos?—Oui, parce que… parce que je ne peux dormir que sur le côté gauche.—Le côté du cœur! voilà qui est singulier! cela doit gêner la circulation.—Vraiment oui; mais l'habitude.—L'habitude, mon ange? vous avez raison! Tenez, moi, depuis que je suis mariée… Il y a déjà longtemps…—Oui.—J'ai contracté celle de m'étendre toujours ainsi,… sur le dos,… et je n'ai pas pu la perdre.—C'est peut-être tant mieux pour vous, car la posture est bonne… Madame la marquise, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.—Vous avez donc bien envie de dormir?—Je vous en réponds!—Eh bien! allons, mon cœur,… ne vous gênez pas, il y a de la place… Mais où est-elle donc? tout à fait sur le bord du lit?»
Elle fit un grand mouvement: si ma main n'avoit pas arrêté la sienne, bon Dieu! qu'auroit-elle senti!
«Ah! Madame, ne me touchez pas! vous me feriez sauter au ciel!—Là! là! mon poulet, ne sautez pas du lit; je voulois seulement savoir où vous étiez… Remettez-vous, remettez-vous donc!… mais à votre aise… Vous êtes donc bien chatouilleuse, mon petit cœur?—Prodigieusement!… Une bonne nuit, Madame la marquise.—Et moi aussi. Je ne sais pas si c'est encore une habitude,… dites.—Je ne crois pas.—Mais, ma petite, ne restez donc pas tout à fait sur le bord,… vous tomberez!—Non.—D'où vient cet entêtement? pourquoi ne pas s'approcher? il y a plus d'espace qu'il n'en faut.—C'est que… je… ne puis rien toucher! si par hasard je rencontrois seulement le bout de votre doigt,… je me trouverois mal.—Diable! c'est une maladie, ça! comment ferez-vous donc quand vous serez mariée?—Je ne me marierai pas. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—Et comment auriez-vous pu rester sur ce lit de sangle, à côté de la petite Mésanges?—Vous avez raison, il m'eût été impossible d'y tenir! Madame la marquise, je vous souhaite une bonne nuit.—Quelle heure peut-il être?—Je ne sais pas. Madame, mais je vous souhaite une bonne nuit.»
Enfin la bavarde voulut bien se décider à me faire entendre à son tour le bonsoir si vivement sollicité; mais ce bonsoir, applaudis-toi, Faublas! ce bonsoir, tu n'étois pas le seul qui le désirasses.
Dès que la marquise se fut mise à ronfler, car il y avoit encore dans la compagnie de ma charmante coucheuse ce petit agrément qu'on l'entendoit ronfler comme un homme; quand donc elle se fut mise à ronfler, il me sembla qu'à voix basse on m'envoyoit ce doux appel: «Ma bonne amie!» Je crus que c'étoit un jeu de mon imagination frappée, cependant je levai la tête et me tins à l'affût du moindre bruit; un second Ma bonne amie vint le moment d'après caresser mon oreille. «Ma bonne amie, vous-même! de quoi s'agit-il?—Est-ce que vous pouvez dormir, vous?—Non, en vérité! je ne le peux pas.—Ni moi non plus, ma bonne amie; pourquoi cela?—Pourquoi?… parce que, ma bonne amie, comme vous le disiez si bien tout à l'heure, il seroit plus divertissant de causer ensemble.—Puisque vous le croyez ainsi, venez donc.—De tout mon cœur; mais la marquise?…—Ma cousine? oh! quand elle ronfle, c'est signe qu'elle dort.—Je vous crois.—Et elle dort tout de bon, lorsqu'elle dort. Allez, ma bonne amie, vous ne risquez rien. Venez.—Ah! comme je vous le dis: de tout mon cœur, ma bonne amie… Mais vous êtes enfermée!—Certainement! toujours on m'enferme, moi! sans cela j'aurois peur!—Et comment voulez-vous donc que j'entre?—Dame! ce n'est pas moi qui me suis enfermée.—Je ne dis pas que ce soit vous.—Ce n'est pas moi, parce que je ne m'aperçois pas du tout que vous me fassiez peur, vous, ma bonne amie.—Ma bonne amie, vous êtes bien bonne. Cependant je suis à votre porte, un peu légèrement vêtue pour faire la conversation.—Ah! mais c'est madame la marquise qui m'a enfermée.—Cela n'empêche pas que je ne commence à me refroidir beaucoup.—Ah! mais c'est qu'elle a mis la clef dans sa poche, madame la marquise.—Après? je ne l'ai pas, moi, sa poche.—Ma bonne amie, vous pouvez la trouver à tâtons.—A tâtons! ma bonne amie, je vais la chercher.—Oui, ma bonne amie, presque au pied de son lit, sur le second fauteuil à gauche, c'est là que je l'ai vue poser sa poche.—Eh! que ne disiez-vous cela tout de suite, ma bonne amie?»
Sans faire le moindre bruit, je trouvai le fauteuil, la poche, la clef, la serrure. Je trouvai ma bonne amie qui me reçut dans son lit pour causer, ma bonne amie qui, pour me réchauffer, se jeta dans mes bras et me serra de tout son corps. L'aimable enfant!
Vous, cependant, déesse de mon histoire et de toutes les histoires du monde, vous qui n'avez pas dédaigné de prendre ma plume quand il a fallu décemment raconter les croustilleux débats de la nièce et de la tante, les questions délicates multipliées par celle-ci, les amoureuses instructions à celle-là prodiguées; ô Clio! digne Clio, venez! venez peindre aujourd'hui l'étonnement de la cousine, ses premières inquiétudes et ses douces erreurs. Venez peindre encore autre chose! venez! le récit qui me reste à faire est peut-être plus surprenant et plus difficile qu'aucun de ceux dont je n'ai pu jusqu'à présent me dispenser d'entretenir la curiosité publique.
Depuis quelques minutes nous causions fort amicalement et je commençois à me réchauffer. Un tiers qui vint se mêler de la conversation la troubla. Sa brusque arrivée fit faire à Mlle de Mésanges un haut-le-corps en arrière. «Ma bonne amie, qu'avez-vous donc qui vous effraye?—Eh mais, vos deux mains sont là sur mon col,… et pourtant j'ai senti… j'ai senti comme si vous me touchiez encore quelque part!—Cela vous étonne? c'est que je suis… bonne à marier—…—…—…—Ma bonne amie, que voulez-vous que je vous dise?… vous a manqué jusqu'à présent parce que vous étiez encore trop petite fille.—Ah!—…—…—…—… Puisque cela doit être ainsi, répliqua notre Agnès, madame la marquise n'a pas besoin de m'avertir: un si grand changement ne m'arrivera pas sans que je m'en aperçoive… Oui, je ris. Je pense qu'on attrape bien ma bonne amie Des Rieux…—Une bonne amie de votre couvent?—Oui…—Avec qui vous allez causer la nuit?—Quand on oublie de m'enfermer.—On l'attrape, cette demoiselle?—Certainement! tous les jours on lui dit qu'elle est formée, je vois bien que cela n'est pas vrai, et que c'est parce que l'on attend encore quelque chose que l'on ne cesse de différer son mariage sous différens prétextes.—Probablement. Quel âge a-t-elle?—Seize ans.—Oh! trop jeune encore… Moi, j'en ai bientôt dix-huit…—Et il y a longtemps que vous êtes bonne à marier?—Un an,… à peu près un an… Ah çà, vous ne dites à personne que vous causez avec cette demoiselle?—Je ne suis pas si bête! on s'arrangeroit de manière que nous ne pourrions plus.—Ainsi vous ne vous aviserez pas de conter que je suis venu cette nuit vous entretenir?—N'ayez pas peur… A propos, il y a quelque chose qui nous tourmente beaucoup, Des Rieux et moi. Vous me direz sûrement cela, vous, ma bonne amie. Qu'est-ce que c'est qu'un homme?—Un homme? Je donnerois tout au monde pour le savoir, ma bonne amie.—Oui! eh bien, soyez de l'accord que nous avons fait, Des Rieux et moi.—Voyons.—C'est que la première des deux qui se marieroit viendroit dès le lendemain tout conter à l'autre.—Va, j'en suis!…—Ma bonne amie, vous m'embrassez presque tout comme Des Rieux m'embrasse, et je ne sais pas, il me semble que cela me fait encore plus de plaisir.—Cela vient de ce qu'apparemment je vous aime davantage que vous ne lui plaisez.—Ma bonne amie…—Eh bien?»
Que vouloit-elle faire de ma main dont elle s'empara tout d'un coup, en disant: «Embrasse-moi donc tout à fait comme Des Rieux m'embrasse, ma bonne amie?—Ma bonne amie, pas tout à fait comme, mais peut-être un peu mieux.»
Quoique je ne cessasse de l'assurer que tout seroit bientôt fini, que le plus difficile étoit déjà fait, la jeune personne, après quelques foibles cris à grand'peine étouffés, ne put retenir un dernier cri plus perçant. Je ne vous dirai pas ce qui causoit alors ses souffrances; mais je crois vous avoir prévenu que Mlle de Mésanges avoit le pied très petit.
N'étoit-ce pas une chose bien cruelle que d'être obligé de quitter le champ de bataille au moment où la victoire se déclaroit? Il le fallut pourtant! La marquise, tout à coup tirée de son premier sommeil, s'agitoit en murmurant ces mots: «Mon Dieu!… mon Dieu!… c'est un songe!… ah! ce n'est qu'un songe!» Aussitôt je pris mon parti, je quittai le lit de l'ex-pucelle, et me traînai sur les genoux, en m'aidant de mes mains, jusqu'au lit de la douairière. Alors celle-ci, tout à fait réveillée, s'inquiétoit vraiment beaucoup de ce qui avoit causé le bruit qu'elle venoit d'entendre: «Hélas! c'est moi, Madame.—Vous, Mademoiselle? et où êtes-vous donc?—Par terre dans la ruelle, je viens de me laisser tomber.—Aussi, vous voulez rester sur le bord!—Au contraire, Madame la marquise!—Comment, au contraire?—Je me suis trop approchée.—Eh bien?—Eh bien! madame, en dormant, se remue; madame a avancé sa jambe; sa jambe m'a touchée.—Je ne l'ai pas fait exprès, ma chère enfant… Là! bien! remettez-vous,… et restez à quelque distance.—Oh! oui.—Ma petite, vous m'avez réveillée en sursaut…—Ne me grondez pas, Madame la marquise: j'en suis au désespoir.—Je ne vous gronde point, il n'y a pas grand mal; nous allons causer un moment.—Je vous prie de m'en dispenser. Je me sens déjà toute malade d'avoir si peu dormi…—Écoutez du moins le rêve que je faisois…—Bonsoir, Madame la marquise.—Ah! je veux vous conter mon rêve!—Mais, Madame, vous ne pourrez plus ensuite vous rendormir!—Oh! que si! tant que je veux, moi! Mon cœur, où va-t-on prendre ce qu'on voit dans les songes? La scène étoit ici: je rêvois qu'un insolent m'épousoit de force…—Ah!… ah! Madame la marquise! quel homme pouvoit donc avoir cette audace?—Devinez.—Ce n'étoit pas moi, toujours.—Non, ce ne pouvoit pas être vous; mais c'est apparemment votre frère…—Je n'ai pas de frère.—Je ne dis pas que vous en ayez, ma mignonne. Tous les jours on rêve ce qui n'est point… Dans mon songe, c'étoit votre frère: car il vous ressembloit à s'y méprendre!…—Pardonnez-moi donc ce nouveau tort…—Vous badinez, mon ange, ce n'est pas votre faute, d'abord, et puis il n'y a point de mal!… Mais écoutez, ce n'est pas tout…—Quoi! l'impertinent!… il a peut-être eu le courage de recommencer?—Non. Je l'ai vu bientôt me quitter pour aller dans ce cabinet…—Dans ce cabinet?—Sans ma permission, entendez-vous!—Sans votre permission?—Se marier avec la petite de Mésanges…—La petite de Mésanges!—Qui le laissoit faire.—Qui le laissoit faire!—Attendez donc. Voici le plus singulier: l'enfant n'étant pas comme moi rompue à cet exercice…—Eh bien?—La douleur…—La douleur!—Lui a fait pousser un cri…—Un cri!—Qui m'a réveillée.»
Qu'on se figure, s'il est possible, la mortelle frayeur dont j'étois agité. Ce rêve si convenable à la circonstance, la marquise l'avoit-elle eu réellement? Étoit-ce un avertissement tardif que l'hymen, ennemi né de tous les succès de l'amour, venoit d'envoyer à la trop peu vigilante duègne, afin d'empêcher du moins que mon triomphe ne s'accomplît? ou, par un malheur plus grand, la vieille maudite avoit-elle, à l'instant même, avec une admirable présence d'esprit, inventé ce prétendu songe tout exprès pour me donner clairement à comprendre que mon crime étoit découvert, qu'un entier dévouement pouvoit seul l'expier, qu'il falloit tout à l'heure m'avancer au supplice qui dans ses bras m'attendoit? A cette dernière idée, tous mes sens à la fois se soulevèrent. Je rappelai pourtant mon courage, afin de m'assurer par quelques questions adroites des vraies dispositions de Mme d'Armincour.
«Est-ce donc sérieusement?…—Sérieusement, mon petit cœur.—Quoi! Madame, vous entendiez?…—Vraiment, oui! j'entendois.—Vous m'avez dit aussi que vous aviez vu! comment pouviez-vous voir sans lumière?—Ah! dans mon rêve il faisoit jour.»
Cette réponse faite du ton le plus simple me rendit ma tranquillité. «Bonsoir, Madame la marquise.—Allons, mon enfant, puisque absolument vous le voulez, bonsoir!»
Ma compagne, à ces mots, se rendormit; et son ronflement nasillard, qui tout à l'heure déchiroit mon oreille, maintenant la caressoit comme l'auroit pu faire la voix la plus enchanteresse, la voix de Baletti! Ne vous en étonnez pas: il m'annonçoit que l'heure du berger m'étoit rendue! c'étoit l'heureux signal auquel je devois me hâter d'aller reprendre un charmant ouvrage très avancé, mais enfin malheureusement interrompu comme il s'achevoit. Pressé d'y mettre la dernière main, je soulevai la couverture avec infiniment de précaution, et déjà mes pieds touchoient le carreau, quand j'entendis tout à coup cesser le ronflement propice. Une main pote et ridée, qui me parut celle de Proserpine, me saisit par la nuque et me tint là quelque temps en arrêt. «Un instant! me dit enfin l'infernale vieille, j'y vais avec vous.» Elle y vint en effet, mais pour refermer soigneusement la porte. «Dormez! Mademoiselle, dormez! cria-t-elle à la petite de Mésanges; et prenez patience! Nous vous marierons bientôt.—Ah! mais, Madame la marquise, répondit ma bonne amie d'une voix traînante, je ne suis pas encore bonne à marier, moi!—Oui, oui! répondit l'autre en la contrefaisant, petite sucrée! vous avez l'air de n'y pas toucher! cela n'empêchera pas qu'on n'y mette ordre, et cela le plus tôt possible. Allons, vous, la demoiselle aux habitudes, ajouta-t-elle en me reconduisant à son lit par la main, voyons, voyons si vous ne pouvez en effet veiller que pour les jeunes!»
A ces terribles paroles qui m'annonçoient des tourmens tout prêts, je sentis un frisson mortel glacer mon sang, mon sang qui, rappelé de toutes les extrémités, reflua vers le cœur avec une prodigieuse vitesse. Tremblant de tous mes membres, je me laissai traîner vers l'échafaud. Je tombai sur ce lit où déjà m'attendoit une furie pour m'étreindre de ses bras vengeurs; j'y tombai sans force, sans mouvement, presque sans vie.
Il y eut un moment de silence; après quoi, de sa voix cassée qu'elle s'efforçoit d'adoucir, l'impatiente marquise me demanda si j'avois oublié son rêve, si je comptois ne l'accomplir qu'en un point seulement. Hélas! j'y songeois à son rêve! je songeois qu'il paroissoit indispensable de prévenir par mon dévouement généreux de plus grands malheurs. Devois-je, en faisant à Mme d'Armincour une insulte qu'aucune femme ne pardonne, exposer à sa facile vengeance Mlle de Mésanges, prise pour ainsi dire sur le fait, et ma chère de Lignolle, sans doute aussi compromise? devois-je risquer de me mettre ainsi sur les bras toute la cohue des trois familles réunies? Il n'y avoit donc plus qu'un magnanime effort qui pût sauver mes deux maîtresses et me sauver moi-même.
Jamais, plus qu'alors, je n'éprouvai combien un résolu jeune homme, dont le grand courage est d'ailleurs commandé par la nécessité qui presse, peut en toute occasion compter sur lui-même. Après de courtes indécisions, après quelques premiers momens d'abattement et de terreur inséparables de l'épouvantable entreprise à laquelle j'étois appelé, je me sentis moins incapable de la tenter et peut-être de la mettre à fin. Malheureux! ton heure est donc enfin venue!… Allons, Faublas! allons, du cœur! immole-toi. Ainsi j'encourageois tout bas ma vertu qui chanceloit encore, et pour l'affermir j'eus besoin d'un effort nouveau. Mais enfin la victime, ne désirant plus rien que de s'épargner au moins de cruels apprêts, que d'accomplir le douloureux sacrifice en un seul instant, s'il étoit possible, la victime résignée se précipita tout d'un coup sur son bourreau.
«Quelle vivacité! s'écria la maligne vieille en ricanant. Doucement, Monsieur, doucement donc! mon rêve a dit que vous m'épousiez de force! de force, comprenez-vous? Or, je vous le demande, êtes-vous disposé à de grandes témérités? Avez-vous l'intention bien déterminée de violer la douairière d'Armincour?—Non, Madame, en vérité, j'ai trop d'honneur pour me permettre une aussi indigne action.—Eh bien! tenez-vous donc tranquille à mes côtés. J'ai pu vous faire une malice, la gaieté est de tous les âges, et pour moi de tous les instans, quand il n'est pas question de mon Éléonore. Mais ce seroit pousser un peu trop loin la plaisanterie que d'accepter ce que vous avez la générosité de m'offrir. Gardez, gardez pour les jeunes femmes: si la tante vous prenoit au mot, la nièce pourroit n'être pas contente.—La nièce! vous pensez que Mme de Lignolle…—Assurément, je le pense, mais pour le moment laissons la comtesse, il nous convient de traiter un objet plus pressant. Monsieur, vous parliez tout à l'heure d'une indigne action; mais ne sentez-vous pas que celle dont vous vous êtes rendu coupable pendant mon sommeil est horrible?—Madame,… quel autre à ma place…?—Et pourquoi vous trouver à cette place où vous ne deviez jamais être? Pourquoi venir chercher des tentations auxquelles personne ne résisteroit? Pourquoi surprendre la confiance des parens par un déguisement perfide? Monsieur, je ne vois rien qui vous puisse excuser;… mais vous avez, du moins, je l'espère, quelques moyens de réparer l'injure que vous venez de faire, dans la personne de Mlle de Mésanges, à tous ses parens ici rassemblés?—Madame…—Sans doute, vous épouserez cette enfant?—Madame…—Répondez net: ne le voulez-vous pas?—De tout mon cœur…—Oh! oui! il épouseroit toute la famille, lui!… toute la famille! et moi-même!… je n'avois qu'à le laisser faire!—De tout mon cœur, comme je vous dis; mais…—Voyons votre mais.—Je ne le peux pas.—Vous êtes marié, n'est-il pas vrai?—Oui, Madame.—C'est cela! voilà qui devient certain.—Qu'est-ce qui devient certain?—Laissez, Monsieur, laissez! je me parle, à moi… Vous voyez bien que c'est une chose épouvantable de… séduire ainsi des jeunes personnes qu'il ne vous est même pas possible de prendre en mariage. Car elle est séduite, n'est-ce pas? c'est une affaire finie?—Madame…—Parlez, Monsieur. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus de remède; mais, au moins, vous voudrez bien me dire en quel état précisément vous avez laissé la jeune personne… Je me suis sûrement réveillée trop tard pour elle?… Mais c'est qu'aussi, puisque j'avois des soupçons, je n'aurois pas dû me laisser aller au sommeil!… Cependant, le moyen de croire qu'ils auront, avec la volonté de faire… une sottise, l'adresse, l'audace et le temps nécessaires, quand moi, qui dois être bien tranquille sur mon propre compte, je tiens le mauvais sujet dans mon lit, et la petite fille sous la clef, et la clef dans ma poche! Il faut être un vrai diable! un diable enragé!… Allons, Monsieur, convenez-en, la jeune personne a…, la jeune personne est…, la jeune personne a tout à fait subi la métamorphose?—Madame, à ne vous rien cacher, je crois mon triomphe complet…—Le beau triomphe! bien difficile, en vérité!—Très difficile: car la charmante enfant…—Bon! le voilà qui, dans son enthousiasme, va me faire des détails.—Ah! pardon, Madame, difficile ou non, j'en ai si peu joui que je n'imagine pas qu'il en puisse résulter pour mademoiselle votre cousine des suites bien sérieuses.—Comment l'entendez-vous? expliquez-moi cela.—J'entends qu'on ne doit guère présumer la grossesse.—Voyez donc! s'écria-t-elle avec feu: la belle grâce que vous nous faites là! Mais, en attendant, Monsieur, la virginité est à tous les diables! comptez-vous cela pour rien, vous? auriez-vous été content si l'on vous eût donné en mariage une fille déjà tout instruite?…—Instruite? elle ne l'est pas.—Que dit-il?—Elle l'est si peu qu'elle me croit demoiselle.—Mais vous-même, me croyez-vous faite d'hier pour me fabriquer de pareilles…—Madame la marquise, ne vous fâchez pas, je vais tout vous conter.»
La bonne parente, qui ne m'entendit pas sans m'interrompre par de fréquentes exclamations, s'écria quand je n'eus plus rien à dire: «Voilà qui est fort extraordinaire et qui diminue un peu le mal,… un peu. Monsieur, je vous demande le plus profond secret, et je compte assez sur un reste d'honnêteté…—Comptez-y, Madame.—Vous sentez qu'à présent je ne puis trop tôt marier cette enfant-là: ce ne sera pas une chose difficile, elle a de la figure et du bien. Il ne lui manque rien,… rien que ce que vous venez de lui ôter. Mais cela ne paroît pas sur le visage d'une fille, et fort heureusement, voyez-vous! car, entre nous soit dit, il y a beaucoup de belles demoiselles qui ne s'établiroient jamais. Celle-là sera donc pourvue le plus tôt possible; et, comme le hasard pourroit faire que bientôt vous entendissiez dans le monde parler du nigaud qui se disposeroit à l'épouser, ne vous avisez pas alors de…—Soyez parfaitement tranquille. Il faut, je le sens bien, que cette aventure reste absolument entre vous et moi.—Bien, Monsieur. Je ne dirai rien à la jeune personne: car que lui dirois-je? c'est une petite sotte qui, sans le savoir, s'est avisée de faire la grande fille. Voilà tout. Laissons-lui son erreur ridicule, mais utile. Seulement, pour qu'elle ne puisse ni la communiquer ni l'apercevoir, j'aurai soin de la recommander à son couvent, elle et la bonne amie qui l'embrasse. Cependant, si vous jugez que cela puisse être convenable, nous pourrons mettre sa cousine dans le secret.—Sa cousine?—Oui.—Mlle de Lignolle? oh! non, non.—Vous ne vous en souciez pas? il est vrai qu'elle est bien vive pour être bien discrète.—Sans doute.—D'ailleurs votre conduite l'intéresse peut-être assez…—Point du tout!—Point du tout? Ah! Monsieur, maintenant je sais que la jeune personne qui lui a tout expliqué est un cavalier charmant, et vous voulez que je sois encore votre dupe?—Madame…—Laissons cela: c'est un article très délicat auquel nous reviendrons quand il en sera temps. Monsieur, je vous souhaite à mon tour une bonne nuit. Reposez-vous, si bon vous semble, mais croyez que je ne m'endormirai plus.»
J'usai de la permission, car, après les diverses agitations de cette nuit heureuse et fatale, le sommeil me devenoit bien nécessaire. Cependant on ne m'en laissa pas longtemps goûter les douceurs: les premiers rayons du jour amenèrent dans notre chambre Mme de Lignolle, qui se servit de son passe-partout pour entrer. Je fus réveillé par les baisers qu'elle me donnoit: «Te voilà, ma petite Brumont! quel bonheur! je ne t'attendois pas! tout à l'heure, par hasard, on vient de me dire…»
Elle courut au cabinet avec une inquiétude marquée; et, regardant à travers les vitres: «Ma tante, vous avez mis là ma petite cousine toute seule? Vous avez bien fait.—Pas trop, ma nièce.—Pourquoi?—Parce que j'ai passé une assez mauvaise nuit.—Et vous l'avez enfermée, ma cousine? ah! c'est encore mieux, cela!—Mieux! d'où vient?—Ai-je dit mieux, ma tante?—Oui, ma nièce.—C'est que je parle sans réflexion: car… quel danger?—Sans doute. Dans un appartement où il n'y a que des femmes.—Que des femmes, oui, ma tante; et des hommes dans les appartemens voisins, pour les défendre en cas de…—Oui! voilà ce que c'est!—Pourquoi donc n'êtes-vous venue qu'à deux heures du matin, ma tante?—Parce que j'ai voulu vous amener cette chère enfant, ma nièce.—Que vous êtes bonne!—Bien bonne, n'est-ce pas?—Brumont, pourquoi donc ne m'avez-vous pas fait éveiller?—C'est moi, ne la grondez pas; c'est moi qui n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.—Vous avez eu bien tort, ma tante… Tu ne dis mot, ma petite Brumont, tu es triste? va, je suis aussi bien fâchée.—De quoi, ma nièce?—Mais, de ce que vous avez toutes deux été fort mal couchées.—Tu avois donc un lit pour cette enfant?—Elle auroit partagé le mien, ma tante.—Voilà justement ce que je n'ai pas voulu, ma nièce.—Vous auriez pourtant passé une meilleure nuit.—Oui, mais toi?—Bon! nous nous arrangeons bien ensemble.—C'est pourtant une très mauvaise coucheuse.—Trouvez-vous, ma tante?—Elle remue toute la nuit! sans cesse elle étoit sur moi!—Sur vous?—A peu près!—A peu près! bon!—Je ne cessois de la repousser. Elle m'échauffoit! elle m'étouffoit! elle…—Mon Dieu! mais…—Eh bien! ma nièce, qu'est-ce qui vous inquiète?—Mais… vous… vous en avez donc été prodigieusement incommodée?—Vraiment! si cela m'arrivoit toutes les nuits!… à mon âge!… mais pour une fois!»
Mme de Lignolle fut pleinement rassurée par le ton de bonhomie dont sa maligne tante prononça ces dernières paroles. L'étourdie nièce n'en vit que le côté plaisant. «Ah! mais toi, Brumont, s'écria-t-elle en m'embrassant, tu as dû passer une bonne petite nuit. Ma tante ne t'aura pas empêchée de dormir?… Tiens, tu as du chagrin; et moi aussi, je t'assure. Je suis désolée, désolée qu'on ne t'ait pas indiqué ma chambre. Cependant,… tiens,… conviens que c'est bien drôle… de te voir ainsi… là… près,… tiens, pardonne, mais je ne peux plus y tenir…»
En effet, les éclats de rire, quelque temps retenus, s'échappèrent. L'explosion fut si forte et dura si longtemps qu'enfin la comtesse tomba sur le lit, où elle en pâma. «Cette écervelée rit de si bon cœur qu'elle vous donne envie d'en faire autant», dit la tante; et elle imita sa nièce de manière que je vis le moment qu'elle la surpasseroit. Comment alors me défendre de partager leur gaieté? Notre joyeux trio fit tant de bruit que Mlle de Mésanges en fut réveillée.
La prisonnière vint frapper à ses carreaux. «Madame de Lignolle, dit la marquise, ouvre à cette enfant; prends la clef dans ma poche.» La comtesse, pour avoir plus tôt fait, se servit de son passe-partout; sans entrer dans le cabinet, cria bonjour à sa cousine, et revint de mon côté s'asseoir sur le bord du lit; la petite de Mésanges, volant sur ses pas, arriva comme elle, et me dit en m'embrassant: «Bonjour, ma bonne amie.—Qu'est-ce que c'est donc? s'écria la comtesse, surprise et fâchée; qu'est-ce que c'est donc que ces familiarités-là, et ce nom que vous lui donnez? Apprenez que je ne veux pas qu'on embrasse Mlle de Brumont, et qu'elle n'est la bonne amie de personne.—Bien, ma nièce, s'écria la marquise, bien! morigénez un peu cette effrontée: cela vient tout de suite manger dans la main!—La bonne amie de personne! répondit cependant notre Agnès, devenue plus hardie: ah! celui-là est drôle! je ne sais peut-être pas que c'est ma bonne amie, à moi!—Mais, Mademoiselle, reprit Mme de Lignolle, allez donc, s'il vous plaît, mettre un mouchoir, vous êtes toute nue!—Qu'est-ce que ça fait ça? répliqua l'autre; il n'y a pas des hommes ici.» La marquise la contrefit: «Non, il n'y a pas des hommes»; et d'un ton brusque elle ajouta: «Mais il y a des femmes, des femmes, entendez-vous, petite sotte?… Allez… Un moment, un moment, comme vous avez les yeux battus! quel métier avez-vous donc fait cette nuit?—Qu'est-ce que j'ai fait?… rien, puisque je n'ai pas seulement dormi.—Et pourquoi n'avez-vous pas dormi?—Pourquoi?… ah, dame! parce que j'écoutois toujours pour voir si je ne vous entendrois pas ronfler…—Ronfler! cette expression!… Vous aimez donc bien à entendre ronfler?—Ce n'est pas ça, mais c'est que, quand on est toute seule dans un lit à s'ennuyer, il faut bien qu'on s'amuse de quelque chose.»
En parlant, elle jouoit avec une boucle de mes cheveux. Tout à coup l'impatiente comtesse l'apostropha d'une bonne tape sur la main, et, la prenant par les épaules, elle la reconduisit à son cabinet, en lui répétant d'aller mettre un fichu. La marquise l'applaudit: «Oui, mon enfant, donne-lui des leçons de décence; va, donne-lui des leçons de décence… Tiens, Madame de Lignolle, rends-moi le service de l'aider à s'habiller, afin qu'elle ait fait plus vite et que nous puissions la renvoyer, car il faut que je te parle.»
Je vous réponds que la comtesse, assez contrariée d'être un instant ailleurs qu'à mes côtés, eut bientôt fini avec la cousine. Je vous réponds que, pour l'habiller de la tête aux pieds, il lui fallut moins de temps qu'ordinairement elle n'en mettoit à me passer un seul jupon. Aussi toutes deux rentrèrent bientôt dans la chambre à coucher. La marquise complimenta l'une sur sa promptitude, et pria l'autre d'aller se promener dans le parc. «Ah! mais c'est qu'il est de bonne heure pour se promener!—Tant mieux! l'air du matin vous rafraîchira.—Ah! mais c'est que pour se promener… il faut marcher.—Eh bien?—Eh bien! j'ai de la peine à marcher.—Bon! Mademoiselle la douillette! ses souliers la blessent!—Non, ce ne sont pas mes souliers. Ce n'est pas au pied que j'ai mal.—En voilà assez de dit. Partez, partez.—C'est apparemment que ça me gêne quelque part, parce que…—Oh! mon Dieu! celle manière de parler si lente me fait mourir, interrompit la comtesse. Est-ce votre corset qui vous gêne?—Oh! que non! oh! que non! ce n'est pas non plus mon corset.—Eh, pour Dieu! quoi donc?—Dame! c'est qu'apparemment je commence…, apparemment je vais devenir aussi bonne à marier, moi!—Tiens! s'écria la marquise, quelle sottise elle vient nous… Madame de Lignolle, fais-moi donc, je t'en prie, partir cette impertinente; tu ne vois pas qu'elle ne sait que dire et qu'elle ne veut que tuer le temps?—Oh! que si, je sais ce que je dis… Toujours, malgré que ce ne soit pas bien nécessaire, souvenez-vous que vous m'avez promis de m'avertir.»
Nous n'entendîmes pas le reste, parce que la comtesse, voyant enfin sa cousine dans le corridor, lui ferma doucement la porte au nez.
«Fort bien, ma nièce, et mets les verrous, que personne ne vienne nous interrompre!… Oui, assieds-toi là sur le bord du lit. Mais regarde-moi donc aussi quelquefois. Tu n'as des yeux que pour Mlle de Brumont.—Ah! c'est pour la consoler. Elle a du chagrin, voyez-vous.—Il est sûr qu'on ne l'entend pas souffler, et elle ne paroît point dans son assiette ordinaire.—Oh! non, dit Mme de Lignolle en m'embrassant: elle est désolée qu'on ne l'ait point amenée chez moi… Elle a sûrement beaucoup d'amitié pour vous, ma tante; mais, comme elle me connoît davantage, elle eût mieux aimé passer la nuit à mes côtés, je le gagerois.—Là! là! Madame, ne vous en faites pas tant accroire! Si je l'avois souffert…—Plaît-il, ma tante?—Oui, ma nièce. Vous imaginez que parce qu'on n'est pas tout à fait si jeune et si gentille que vous…—Comment?—Eh! mon Dieu, il ne tenoit qu'à moi.—Ce que vous dites là, ma tante, est…—La vérité.—De toutes les manières incompréhensible.—Je vais donc m'expliquer, ma nièce.—Ah! vite! vite! je suis sur des charbons brûlans.
—Madame de Lignolle, il me paroîtroit en effet très étonnant, mais pourtant très désirable, que vous ne connussiez pas tout à fait si bien la prétendue demoiselle ici couchée près de moi.—La prétendue demoiselle?—Ma nièce, je vous déclare, et puissé-je vous apprendre quelque chose qui vous surprenne, je vous déclare que cette jeune fille est un homme.—Un homme! Êtes-vous… êtes-vous sûre, ma tante?—Sûre… Et lui-même,… il est là pour me démentir, si je ne dis pas l'exacte vérité; lui-même vouloit, il n'y a pas deux heures, m'en donner des preuves.—Vouloit vous en donner…? Cela ne se peut pas.—Ne vous en étonnez pas trop, ma nièce, il s'y croyoit obligé.—Obligé! pourquoi?—Ah! demandez-lui.—Dites pourquoi, s'écria-t-elle en m'adressant la parole avec une extrême vivacité; parlez, parlez enfin, parlez donc.—Vous me voyez, lui répondis-je, si stupéfait de tout ce qui m'arrive que je n'ai pas la force, pas la force de dire un mot.—Il veut me forcer à faire moi-même ce pénible aveu, reprit la marquise: ma nièce, il s'y croyoit obligé parce que je l'exigeois.—Vous l'exigiez, ma tante?—Rassurez-vous, je n'en avois que l'air!—Que l'air?—Oui, je vous dis, j'ai fait grâce au généreux jeune homme, quand je l'ai vu prêt à s'immoler.—Cependant il le pouvoit! s'écria la comtesse, aussi surprise que désolée.—Il le pouvoit, oui, ma nièce. C'est, j'en conviens, un compliment qu'il faut lui faire.—Il le pouvoit! répéta Mme de Lignolle d'un ton qui n'annonçoit pas moins d'étonnement et marquoit une affliction plus profonde.—Voilà de suite, lui répondit la marquise, deux exclamations qui ne sont pas très polies.—Il le pouvoit!—Enfin, ma nièce, tu veux donc que je me fâche?… Vous voudriez donc, Madame, qu'il ne trouvât jamais ces choses-là possibles que pour vous?—Pour moi!» Mme d'Armincour l'interrompit d'un air très sérieux: «Éléonore, je vous ai toujours connue extrêmement franche, avec moi surtout. Avant de vous faire violence pour sortir de votre caractère, avant de vous décider à soutenir un mensonge trop invraisemblable, écoutez-moi.
«Cette demoiselle est un homme: j'ai malheureusement plusieurs raisons de n'en point douter; il y a plus, je sais maintenant son véritable nom, et tout me dit que depuis longtemps vous ne l'ignorez pas, ma nièce. Hier, j'allai sur les cinq heures à Longchamps, où je fus étonnée de vous voir, de si bonne heure surtout, vous qui, le matin même, aviez, sous prétexte de quelques affaires, refusé d'y venir le soir avec moi. Vous ne m'avez seulement pas aperçue, Madame, parce que vous n'aviez des yeux que pour un cavalier qui, de son côté, vous regardoit continuellement. Voilà ce qui me le fit remarquer. C'étoit Mlle de Brumont sous des habits d'homme, ou pour le moins un frère à elle, un frère dont la figure absolument pareille excitoit votre attention comme la mienne. Je m'arrêtai naturellement à cette idée; et, dans ma parfaite sécurité, je ne songeai même pas à pousser plus loin les conjectures. Cependant, immédiatement après votre voiture, venoit, dans une voiture beaucoup plus belle, une espèce de fille fort élégante, qui lorgnoit aussi ce jeune homme dont elle étoit quelquefois lorgnée. Apparemment que cette femme ne vous aime guère, et que vous ne l'aimez pas davantage: car elle s'est permis de vous faire une impertinence dont vous l'avez bien punie. Je vous en fais mon compliment; j'en ai ri de tout mon cœur. Comme j'en riois pourtant, il s'élève tout à coup une grande rumeur. Tout le monde court, chacun se précipite sur le ou la Brumont, que je suivois toujours des yeux, dans l'intention de l'appeler, afin de causer un instant avec lui ou avec elle. Moi, tout ébahie d'un si prodigieux concours, pauvre provinciale, je demande si l'usage des dames de Paris est de courir ainsi comme des folles, pêle-mêle avec les hommes, après le premier joli garçon qu'elles rencontrent. Tous ceux qui m'entourent me crient: «Non pas, non pas! mais celui-ci mérite l'attention générale; c'est un charmant cavalier, déjà fameux par une aventure extraordinaire: c'est Mlle Duportail, c'est l'amant de la marquise de B…» Vous pouvez juger de mon étonnement. Aussitôt j'ouvre les yeux, je me rappelle mille circonstances inquiétantes; et, sans trop de malignité, je suis obligée de me dire qu'il devient très probable que l'amant de la marquise est aussi l'amant de la comtesse. Cependant il ne faut pas me hâter de juger légèrement une nièce que j'estime. Je verrai, je l'observerai, je la questionnerai demain, puisque je vais la joindre au Gâtinois. Point du tout! au jour désiré, l'obligeante Mme de Fonrose arrive chez moi, qui me propose tout doucement l'honnête commission de vous mener l'ami du cœur. Charmée d'un hasard favorable à mes secrets desseins, j'accepte, bien résolue à examiner de près la demoiselle, et à faire en sorte que vous ne puissiez pas me réduire à jouer chez vous le rôle d'une complaisante. J'arrive avec l'heureux mortel. Peut-être croyoit-il, vous voyant couchée, qu'il partageroit du moins le lit de la petite de Mésanges. Tout au contraire, je le confisque à mon profit. Au commencement de la nuit, je le tourmente; une heure après, je… je le prends, pour ainsi dire, sur le fait. Il ne m'avoue pas son nom que je ne demande point; mais il ne peut nier son sexe. Enfin le matin vient; et, pour qu'il ne me reste aucune incertitude à cet égard, je découvre en plein le chevalier de Faublas.»
A ces mots, elle me découvrit en effet: car, d'un coup de main rapide, elle enleva la couverture, qu'elle jeta presque sur mes pieds, et du même temps elle me la ramena sur les épaules. Le moment fut court, mais décisif. Le hasard, qui se déclaroit contre moi, voulut qu'alors je me trouvasse arrangé dans le lit de manière que la pièce du procès la plus essentielle ne pût échapper au prompt regard de l'accusé, de sa complice et de leur juge. «Maintenant, ma nièce, s'écria la marquise, j'espère qu'il ne vous reste aucun doute. Là! je dis, en supposant qu'il fût possible de croire qu'avant ceci vous en eussiez. Mais convenez, poursuivit-elle, en m'appliquant un vigoureux soufflet de la même main qui venoit de m'exposer presque nu aux regards confus de Mme de Lignolle, convenez qu'il faut que ce M. de Faublas soit un effronté petit coquin pour être aujourd'hui venu coucher avec la tante, par la seule raison qu'il ne pouvoit plus coucher avec la nièce!
—Ma tante, s'écria la comtesse avec un peu d'humeur, pourquoi donc frapper si fort? Vous lui ferez mal!—Oui, mal! Il est trop heureux. C'est une faveur… Madame de Lignolle, à présent que vous ne pouvez plus, sous prétexte d'ignorance, vous en défendre, il faut tout à l'heure prier monsieur de se lever, le mettre sans esclandre à votre porte, et l'y consigner pour jamais.—Le mettre à ma porte, ma tante! eh bien, je vous le dis: c'est mon amant, c'est l'amant que j'adore.—Et votre mari, Madame!—Mon mari? C'est aussi lui, je n'en ai pas d'autre que lui.—Quoi! ma nièce, il n'y a pas déjà près de cinq mois que M. de Lignolle vous a vraiment épousée!—Épousée! jamais… C'est lui, ma tante.—Comment! c'est lui qui, même la première fois…!—Oui, ma tante, c'est lui.—Ah! l'heureux petit drôle! Quel épouseur que ce monsieur-là!… Mais vous êtes grosse, ma nièce!—Eh bien! ma tante, c'est encore lui…—Mais…—Il n'y a plus de mais, ma tante! ç'a toujours été lui, ce sera toujours lui, ce ne sera jamais que lui.—Jamais que lui! Et comment ferez-vous?…—Comme j'ai déjà fait, ma tante, avec lui.—Mais quel flux de paroles! Voyez un peu!—Je ne vois que lui!—Mais au moins entendez…—Je n'entends que lui!—Mais écoutez donc.—Je n'écoute que lui!—Allons, ma nièce, quand vous voudrez…—Je ne veux que lui!—Vous ne voulez pas que je vous parle un moment?—Je ne parle qu'à lui!—Éléonore, vous ne m'aimez donc pas?—Je n'aime… Ah! si fait; je vous aime aussi.—Eh bien, laisse-moi donc m'expliquer; dis-moi, malheureuse! comment feras-tu pour cacher ta grossesse?—Je ne la cacherai pas.—Mais votre mari vous demandera qui a fait cet enfant?—Je lui répondrai que c'est lui.—Et, s'il n'a jamais couché avec toi, comment veux-tu qu'il te croie?—Eh! mais c'est à cause de cela qu'il me croira.—Comment! c'est à cause de cela?—Sûrement, à cause de cela.—Allons, ma nièce, voilà que nous faisons ensemble des quiproquos. Vous êtes si vive qu'il est impossible de s'expliquer avec vous!—Je suis vive! Vous ne l'êtes pas peut-être?—Eh! le moyen de ne pas l'être avec une écervelée… Voyons; faites-moi la grâce de m'expliquer de quelle manière on peut s'y prendre pour persuader à un homme qui n'a jamais épousé sa femme que pourtant il lui a fait un enfant?—Regardez si ce n'est pas désespérant!… Mais, ma tante, faites-moi vous-même la grâce de m'expliquer pourquoi vous imaginez que j'irai faire à M. de Lignolle un raisonnement aussi bête que celui-là?—Ma nièce, c'est vous qui me le dites.—Tout au contraire: je me tue de vous crier que je lui déclarerai que c'est lui qui m'a fait cet enfant.—Ah! je comprends enfin; lui, c'est monsieur?—Eh! oui. Quand je dis lui, c'est lui.—Ma foi, je ne l'aurois pas deviné, ma nièce. Quoi! vous irez vous-même annoncer bonnement à votre mari que vous l'avez fait…—Ce qu'il mérite d'être.—Dans un sens, je ne dis pas non, ma nièce.—Dans tous les sens possibles, ma tante.—Ah! cela est autre chose. Je ne puis, Madame, approuver vos désordres.—Mes désordres!—Revenons, revenons à l'article important. Si ton mari se fâche?—Je m'en moquerai.—S'il te veut faire enfermer?—Il ne pourra pas.—Qui l'en empêchera?—Ma famille, vous et lui.—Ta famille sera contre toi. Moi, je te chéris trop pour te faire jamais le moindre mal; mais, dans une affaire aussi malheureuse, je serai du moins forcée de rester neutre. Il ne te restera donc que monsieur.—S'il me reste, je n'en demande pas davantage!—Oui, il te restera… pour te défendre. Mais le pourra-t-il? Et si l'on t'enferme?…—Non, non. Tenez, ma tante, j'y pensois cette nuit. J'ai dans ma tête un projet…—Un beau projet, je crois! Dis pourtant, dis.—Je ne peux pas, il n'est pas temps.—Eh bien, ma nièce, je vais vous enseigner, moi, le seul parti qui vous reste à prendre.—Voyons.—Il faut, le plus tôt possible, Madame, vous faire épouser par M. de Lignolle, et…—Ça d'abord, ça ne se peut pas.—La raison?—La raison est que ça ne se peut pas. Mais, quand cela se pourroit, je ne le voudrois pas. A présent, ma tante, je sais ce que c'est; jamais votre nièce ne sera dans les bras d'un homme.—Jamais dans les bras d'un homme! Cependant lui?…—Lui, ma tante, s'écria-t-elle avec passion, ce n'est pas un homme, c'est mon amant!—Votre amant! Ne voilà-t-il pas une bonne raison à donner à votre mari?—Supposons que la raison soit mauvaise; au moins est-il certain qu'elle vaut encore mieux qu'une mauvaise action. N'en est-ce pas une indigne, n'est-ce pas une horrible perfidie que d'aller froidement se partager entre deux hommes pour trahir l'un plus à son aise, et retenir l'autre en le désespérant?… Car, j'en suis sûre, s'écria-t-elle en m'embrassant, il en seroit désespéré.—Si pourtant vous vouliez m'écouter, Madame, vous verriez que votre tante ne vous conseille ni le libertinage ni la perfidie. Vous m'avez interrompue, comme j'allois vous dire qu'en vous faisant épouser par M. de Lignolle, il falloit tout d'un coup changer de conduite et rompre cette intrigue…—Une intrigue! Fi donc, ma tante! Dites une passion qui fera le destin de ma vie!—Qui en fera le malheur, si vous n'y prenez garde.—Point de malheur avec lui, ma tante.—Toujours du malheur où il y a du crime, ma nièce… Écoute, ma petite, je suis bonne femme, j'aime à rire; mais ceci passe la raillerie. Vois d'abord combien de dangers t'environnent…—Je ne connois point de dangers, quand il s'agit de lui.—Et ta conscience, Éléonore?—Ma conscience est tranquille.—Tranquille! cela ne se peut pas. Vous qui ne mentiez jamais, vous mentez… Écoute, Éléonore, je te chéris comme mon enfant. Je t'ai toujours idolâtrée! trop, peut-être! Je t'ai peut-être gâtée, mais tâche de te souvenir comme, dans les choses essentielles, je me suis toujours attachée à te donner les meilleurs principes. Tiens, ma fille, tu vas aujourd'hui couronner la rosière.
—Oh! ne m'en parlez pas! s'écria-t-elle en se précipitant dans les bras de sa tante et saisissant ses mains, dont elle se couvrit le visage; oh! ne m'en parlez pas!» Et moi, pénétré du ton dont ces paroles furent prononcées: «Madame la marquise, c'est à moi, c'est à moi seul que vous devez tous vos reproches. Excusez-la, plaignez-la, ne l'accablez pas.—O mes enfans! répondit-elle, si vous ne voulez que m'attendrir, cela ne vous sera pas difficile. On me fait pleurer comme on me fait rire, tout de suite… Soit, j'y consens, pleurons tous trois… Écoutez cependant, écoutez, ma nièce: vous souvenez-vous de l'année passée? A la même époque, au même jour, je vous disois: «Éléonore, je suis fort contente de toi. Mais bientôt, ma fille, d'autres temps amèneront d'autres obligations. On n'a pas toujours dans la vie des devoirs aussi doux à remplir que celui de secourir l'indigence. Le temps approche où tu t'en imposeras peut-être qui te séduiront d'abord et te deviendront ensuite pénibles…»
La comtesse, à ces mots, quitta brusquement son attitude humiliée, et du ton le plus animé: «Qui te séduiront d'abord! répéta-t-elle. Eh! comment m'auroient-ils séduite? on ne me les fit point connoître. On conduisit gaiement au sacrifice une innocente victime qui promit ce qu'elle ne comprenoit pas. Vous, Madame la marquise, vous qui me parlez ici de devoir, oseriez-vous affirmer qu'alors vous avez fait le vôtre? Quand mes parens, engoués des prétendus avantages de ce mariage fatal, vinrent vous présenter M. de Lignolle, vous me défendîtes par vos représentations, je le sais; je sais que votre consentement vous fut, pour ainsi dire, arraché; mais qu'importoit votre trop foible résistance? Ne deviez-vous pas la fortifier de la mienne? Ne deviez-vous pas me tirer à l'écart et me dire: «Ma pauvre enfant, je t'avertis qu'ils vont te sacrifier; je t'avertis qu'ils trompent ton inexpérience par d'éblouissantes promesses. Veux-tu, pour le frivole avantage d'être présentée à la cour quelques mois plus tôt, d'aller dès demain aux assemblées, aux bals, aux spectacles de la capitale, veux-tu faire à jamais le sacrifice de ta liberté la plus précieuse, de la seule vraie liberté, celle de ta personne et celle de ton cœur? Te trouves-tu si mal avec moi? Es-tu donc pressée de me quitter? Tiens, il n'est plus temps de fonder ta sagesse sur ton ignorance; et, puisqu'ils veulent t'abuser, il faut que je t'éclaire. Quand une fille naturellement vive se montre au printemps émue du spectacle de la nature, est surprise dans de fréquentes rêveries, avoue des inquiétudes secrètes, se plaint d'un mal qu'elle ignore, on dit communément qu'il lui faut un mari. Mais moi qui te connois, moi qui t'ai vue toujours caressée de ceux qui t'entouroient, répondre à leur attachement par un attachement égal, payer mes soins de reconnoissance et me chérir autant que je t'aimois, pleurer les malheurs d'un vassal, et même les peines d'un étranger; je crois que la nature, avec la vivacité bouillante, t'a donné la tendre sensibilité; je crois que ce n'est pas seulement un mari qu'il te faut, je crois qu'il te faut un amant. Néanmoins on s'obstine à te faire épouser M. de Lignolle. Tu n'as pas encore seize ans, il a cinquante ans passés: ta jeunesse à peine commencera, que son automne sera fini. Comme tous les vieux libertins, il deviendra valétudinaire, infirme, dur, grondeur, jaloux; et, pour comble de malheur, six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens…» Car ma tante ne pouvoit pas deviner qu'il me resteroit du moins dans mon infortune cette consolation que mon prétendu mari ne seroit jamais capable de l'être…—Jamais capable, ma nièce! s'écria-t-elle en pleurant.—Jamais, ma tante.—Fi! le vilain homme!…
—Vous ne pouviez pas le deviner, ainsi vous deviez me dire: «Six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens; et pourtant, s'il se rencontre un jeune homme joli, spirituel, sensible, épris de tes charmes, digne de toi, tu seras encore obligée, obligée de repousser ses hommages qui t'outrageront, et son image qui te poursuivra. Pour rester vertueuse, il faudra que tu contraries continuellement le plus doux penchant de ton cœur et la plus sacrée des lois de la nature. Ou bien on viendra sans relâche crier à ton oreille ces mots terribles: «Sermens! devoirs! crimes! malheurs!» Ainsi tu pourras languir pendant trente ans et plus, réduite aux cruelles privations d'un célibat forcé, et condamnée aux devoirs plus cruels d'un tyrannique hymen; et, si tu succombes aux séductions d'un amour invincible, tu pourras être enterrée toute jeune dans la solitude d'un couvent, pour y périr bientôt chargée du mépris public et de la haine de tes parens.» Que si vous m'eussiez ainsi parlé, Madame la marquise, je me serois écriée: «Je ne veux pas de votre M. de Lignolle; je n'en veux pas! j'aime mieux mourir fille!» et ils ne m'auroient pas mariée malgré moi! et ils m'auroient tuée peut-être, mais ils ne m'auroient pas conduite à l'autel.—Jamais capable! répéta la marquise en pleurant. Ah! le vilain homme! ah! ma pauvre petite, comment vas-tu faire? Pauvre petite! il n'y a donc pas de remède! Jamais capable!… Voilà qui est bien différent! Cela change beaucoup… Mais non, cela ne change rien. Ma chère enfant, tu n'en es seulement qu'un peu plus à plaindre… Éléonore, vous n'en devez pas moins tout à l'heure et pour toujours renoncer au chevalier.—Renoncer à lui? Plutôt mourir!
—Dame! je ne peux pas frapper plus fort, cria la petite de Mésanges que nous n'avions pas entendue.—Allez vous promener, lui répondit l'impatiente comtesse.—Ah! mais c'est que j'en viens.—Retournez-y.—Ah! mais c'est que je suis lasse.—Asseyez-vous sur le gazon.—Ah! dame! mais c'est que je m'ennuie toute seule.—Sommes-nous faites pour t'amuser? lui demanda la marquise.—Pas vous, si vous voulez, ma cousine; mais ma bonne amie…—Votre bonne amie?… Laissez-nous.—C'est qu'il me semble qu'il y a déjà bien longtemps que je n'ai causé avec elle.—Allez, Mademoiselle, allez m'attendre au salon.—Ah! oui, car j'entends bien du monde qui se lève.—Allez.
—Bien du monde qui se lève! reprit Mme d'Armincour. Il est temps aussi que nous nous levions, et que cette demoiselle s'habille et s'en aille.—S'en aille! ma tante.—Eh! oui, ma nièce. Croyez-vous qu'il soit possible qu'elle paroisse à cette fête?—Qui peut donc l'en empêcher?—Comment! n'y a-t-il pas ici cinquante personnes qui étoient hier à Longchamps, et qui la reconnoîtroient comme je vous reconnois?—Oh! que non!—Ne dites pas non! c'est une chose certaine, et vous seriez perdue.—Qu'importe? pourvu qu'il ne s'en aille pas.—Quand je l'entends raisonner ainsi, les cheveux me dressent sur la tête.—Quoi! ma tante, ne suis-je pas la maîtresse?…—D'ailleurs, Madame, vous êtes obligée de le renvoyer, c'est votre devoir.—Mon devoir! le voilà revenu ce mot…—Allons, interrompit la marquise en me jetant le drap sur le nez, il faut prendre un parti: car, avec elle, les disputes ne finissent pas.»
Mme d'Armincour, en se hâtant de passer une camisole et un jupon, s'écria: «Bon Dieu! voilà que j'y songe; chacun se demanderoit où cette demoiselle a couché. Chacun sauroit que c'est… là! Ne diroit-on pas que j'ai aussi quelque chose de commun avec ce morveux, moi? Je serois pour aujourd'hui l'héroïne de l'aventure,… d'une aventure galante, à soixante ans passés! c'est s'y prendre un peu tard. Allons, Madame, vous sentez bien qu'il s'agit moins de m'épargner un ridicule que de sauver votre réputation, que de vous sauver vous-même. Il faut qu'il parte… Non, ma nièce, je ne souffrirai pas que devant moi vous soyez sa femme de chambre. Je l'habillerai pour le moins aussi vite, aussi décemment que vous le pourriez faire. N'ayez aucune espèce de crainte, je ne suis ici que le chien du jardinier.»
Il y eut, tout le temps que dura ma toilette, une contestation fort vive entre la tante, qui vouloit toujours que je partisse, et la nièce, qui ne le vouloit toujours pas.
Cependant on vint avertir Mme de Lignolle qu'il étoit nécessaire qu'elle descendît pour ordonner quelques derniers arrangemens relatifs à la fête. «Je suis à toi tout à l'heure», me dit-elle. Un moment après, la tante aussi me quitta, et revint avant la nièce, qui pourtant ne tarda pas. Un bon quart d'heure à peu près s'écoula, et je n'ai pas besoin de dire que la dispute recommencée alloit toujours s'échauffant, quand on vint de nouveau déranger la comtesse. Obligée de me quitter encore, elle m'assura du moins que ce seroit l'affaire d'une minute. Mais elle étoit à peine descendue, lorsque sa tante me dit: «Monsieur, je vous crois un peu moins déraisonnable qu'elle; vous devez sentir combien votre séjour ici peut la compromettre. Cédez à la nécessité, cédez à mes sollicitations, et, s'il le faut, à mes prières.» Elle m'entraîna, elle me conduisit, par des détours qui m'étoient inconnus, dans une espèce de basse-cour, où sa voiture m'attendoit. Comme j'y montois, le hasard amena près de nous Mlle de Mésanges: «Ma bonne amie, vous vous en allez?—Hélas! oui, ma bonne amie; faites, je vous en prie, mes complimens à Mlle Des Rieux.—Je n'y manquerai pas…—Ah çà! mais toujours vous m'assurez bien qu'elle ne tardera pas à devenir bonne à mari…—Taisez-vous, Mademoiselle, interrompit brusquement la marquise; et, si jamais vous répétez de pareils…»
LA FIOLE
Je n'entendis plus rien, parce que le cocher, qui avoit ses ordres, partit plus prompt que l'éclair. Il me reconduisit jusqu'à Fontainebleau, où je pris la poste. A peine étoit-il quatre heures du soir, quand je rentrai dans Paris. Mme de Fonrose me tenoit parole: mon père n'avoit pas encore paru chez lui; et moi, profitant de quelques momens de liberté, je quittai mes habits de femme, et j'allai chez Rosambert. Je le trouvai beaucoup mieux; il pouvoit déjà, sans le secours de personne, se promener dans son appartement, et même faire plusieurs fois le tour de son jardin. Le comte commença par m'accabler de reproches. Je lui représentai que tous les matins régulièrement on étoit venu chez lui, de ma part, savoir de ses nouvelles. «Mais vous aviez promis de venir vous-même.—Mon père ne m'a pas quitté.—Cela ne vous a point empêché d'aller ailleurs. Au reste, je conviens que la petite comtesse mérite la préférence.—La petite comtesse?—Mme de Lignolle, oui. Ne vous l'ai-je pas dit que désormais toute femme qui vous auroit seroit une femme affichée?… Je suis vraiment charmé que la marquise ait une rivale digne d'elle:… car on dit la comtesse adorable… Malheureusement, c'est encore une enfant sans usage, sans art, sans méchanceté. La marquise l'écrasera dès que… A propos, je vous fais mon compliment, vous êtes infiniment bien avec M. de B… D'abord tout Paris l'a vu riant à vos côtés le jour de votre apothéose, et puis l'excellent mari ne cache à personne que vous êtes un charmant garçon; et, de peur que la chose ne paroisse pas encore assez comique, il dit à quiconque veut l'entendre que c'est moi qui suis un indigne homme. Il m'en veut! on assure qu'il m'en veut beaucoup! C'est peut-être encore un duel qui me revient. Mais vous en savez quelque chose, Chevalier? Le marquis vous a longtemps parlé.—Oh! le marquis m'en a tant dit de toutes les manières!…—Mais encore? Allons, Faublas, contez-moi cela, du moins. J'ai besoin de rire, et vous devez tout essayer pour amuser un ami convalescent.—Ma foi, non. Je vous avoue que je suis très éloigné de vouloir vous amuser aux dépens de la marquise; et même, je vous le répète, Rosambert, c'est toujours avec peine que je vous entends me parler d'elle.—Vous avez tort. Je suis, dans ce moment-ci surtout, son plus enthousiaste admirateur. Vraiment, je me le disois tout à l'heure: il faut qu'à toutes ses qualités déjà si nombreuses cette femme-là réunisse maintenant la prudence. N'êtes-vous pas étonné, comme moi, de la profondeur du calcul qu'elle avoit fait que, si je lui échappois, il ne falloit pas que je pusse échapper à son mari? Chevalier, vous serez témoin.—Témoin?—Oui, très incessamment.—Très incessamment! vous m'aviez dit que vous ne retourneriez point à Compiègne?—Témoin de mon combat avec le marquis. Chevalier, soyez tranquille! nous sommes convenus que je ne me battrois point avec la marquise. Comment pouvez-vous me soupçonner encore d'être assez fou pour me prêter à la bizarre fantaisie de cette femme, qui s'est mis en tête qu'elle devoit attaquer de braves jeunes gens avec leurs armes? C'est que, voyez-vous, plus j'y pense, plus je reconnois qu'il convient, pour la sûreté publique, d'arrêter le mal dans son principe. Ceci deviendroit d'un trop dangereux exemple. Comment! chacune n'auroit qu'à vouloir se mettre à la mode, toutes les bonnes fortunes finiroient donc par des coups de pistolet? Et jugez quel tapage on entendroit chaque jour aux quatre coins de Paris!»
Rosambert, qui me vit sourire, me fit, sur celles qu'il appeloit mes maîtresses, cent plaisanteries et cent questions. Je finis par me prêter de bonne grâce à sa gaieté; mais sa curiosité n'eut pas lieu d'être satisfaite.
Mon père ne revint à l'hôtel que deux heures après moi; mon père me fit entendre qu'il étoit fâché de m'avoir laissé seul toute la journée: je lui représentai respectueusement qu'il seroit trop bon de se gêner pour son fils. Il me demanda comment j'avois passé la nuit. Afin de ne pas mentir, je répondis: «Mal et bien, mon père.—Le sommeil n'a pas été profond? reprit-il.—Profond! pardonnez-moi, mais souvent interrompu.—Vous avez éprouvé de grandes agitations?—De grandes agitations! oui, mon père.—Les rêves ont été bien fâcheux?—Oh! bien fâcheux! Il y en a eu un surtout qui, vers le milieu de la nuit, m'a singulièrement tourmenté.—Mais le matin, du moins, vous avez tranquillement reposé?—Le matin,… non. J'étois inquiet le matin.—La fatigue, apparemment?—Un peu de fatigue peut-être, et encore les suites de ce rêve.—Racontez-le-moi donc.—Mon père,… c'étoit… c'étoit une femme…—Toujours des femmes! Eh! mon fils, songez à la vôtre.—Ah! depuis sept heures du matin (c'étoit l'heure à laquelle je m'étois mis en route), depuis sept heures je vous assure que je me suis presque continuellement occupé de son souvenir. Mon père, quand donc recevrai-je de ses nouvelles?—Vous savez combien j'ai mis de monde en campagne; et sous quinzaine je compte moi-même partir avec vous.—Pourquoi pas plus tôt?—Mais, répliqua-t-il d'un air embarrassé, je ne suis pas prêt. Il faut d'ailleurs attendre… que vous vous portiez mieux,… que les beaux jours soient tout à fait venus.—Les beaux jours! Ah! loin de Sophie, viendront-ils jamais!»
Quand je parlois ainsi, j'espérois pourtant quelque bonheur pour le lendemain; le lendemain étoit ce lundi vivement désiré, qui devoit, pendant quelques instans, nous voir, mon Éléonore et moi, réunis. Hélas! notre douce attente fut trompée. Mme de Fonrose, qui vint le soir faire à mon père une courte visite, trouva le moment de me dire: «Il n'y a pas eu moyen; sa tante est arrivée le matin chez elle, où elle est encore.»
Le mardi ce fut tout de même, et le mercredi j'eus du moins la consolation de recevoir un billet de Justine. Il me disoit qu'avec le passe-partout qui m'étoit envoyé j'ouvrirois la porte cochère et toutes les portes d'une petite maison neuve située à l'entrée de la rue du Bac, du côté du pont Royal. Monsieur le vicomte me prioit d'être là sur les sept heures du soir.
Bon! Mme de B… n'est donc pas fâchée contre moi! Depuis vendredi je n'avois pas entendu parler d'elle. Ce long silence, après notre aventure, commençoit à m'inquiéter. Faublas, elle n'est pas fâchée! elle n'est pas fâchée, Faublas! Heureux jeune homme, applaudis-toi!… Et je baisai le billet de Justine, et je fis un saut de joie.
«Quelle bonne nouvelle? demanda mon père en entrant.—Ah! c'est que… c'est que je vois le beau temps. Je pense que je pourrai cette après-dînée aller faire un tour.—Avec moi, oui.—Encore avec vous, mon père?—Monsieur…—Pardon… Cependant voulez-vous me rendre absolument esclave? m'empêcher de voir même un ami?—Ce n'est pas un ami que vous iriez voir.—Le vicomte, mon père.—M. de Valbrun, à la bonne heure; mais de là?—Je vous promets de ne pas mettre le pied chez la comtesse.—Vous m'en donnez votre parole?—Ma parole d'honneur.—Eh bien, soit, j'y compte.» Et je baisai les mains de mon père, et je fis encore un saut de joie.
J'étois si impatient de savoir ce que la marquise m'alloit dire qu'avant l'heure indiquée je fus au rendez-vous. J'eus tout le temps d'examiner la maison, que je trouvai jolie, commode et bien meublée. J'y remarquai surtout deux petites chambres à coucher qui se touchoient; deux chambres à coucher qu'aujourd'hui même je crois voir, et que dans cent ans, si j'étois au monde, je croirois, hélas! voir encore aussi bien qu'aujourd'hui.
M. de Florville arriva sur la brune; il vint me joindre dans l'une des deux petites chambres. Aussitôt j'embrassai ses genoux. «Oui, dit la marquise, demandez grâce à votre amie que vous avez outragée, que vous avez réduite à risquer une témérité qui pouvoit la perdre et vous compromettre.—Mais aussi, ma belle maman, pourquoi… pourquoi m'avez-vous…?—Je crois, interrompit-elle, je crois vraiment qu'il va me demander pourquoi j'ai résisté! Laissez, Monsieur, laissez… Songez qu'au lieu de renouveler vos offenses, vous devez solliciter votre pardon. Chevalier, je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi nous nous voyons ici: vous concevez qu'après la cruelle scène de vendredi dernier je ne pouvois, sans une extrême imprudence, retourner chez Justine.—Sans doute. Cette scène…—Chevalier, vous ne me parlez plus de Sophie?—Depuis son dernier malheur, j'ai si rarement obtenu le bonheur de vous voir! j'en ai joui pendant si peu de temps! nous avons eu tant de…—Sans doute, mais dites vrai: n'aimez-vous pas un peu moins votre charmante épouse?—Moins?—Parlez, ne me cachez aucun de vos sentimens, vous m'en avez promis la confidence.—Moins? davantage. Madame la marquise, chaque jour davantage! je l'adore! il semble que l'absence…—Cependant Mme de Lignolle?—Ah! oui, m'est infiniment chère! Eh! ne le mérite-t-elle pas? Je vous le demande à vous-même. Vous l'avez vue. Vous la connoissez mieux.—Il est vrai qu'elle est assez gentille, cette enfant, et d'un bon petit caractère. On m'avoit un peu trompée sur son compte. Au reste, je suis déjà bien revenue des fâcheuses préventions… Vous, Chevalier, je trouve pourtant bien singulier que vous ayez… de la tendresse, de l'amour même pour deux femmes…—Dites pour trois, ma belle maman.—Non, s'écria-t-elle vivement, impossible cela, par exemple, impossible!—Je vous assure…—N'assurez pas. Tous les jours on distingue une épouse charmante. Quand elle est éloignée, on la regrette. Alors même il peut arriver qu'on se sente un goût décidé, un attachement très vif pour une femme… aimable; mais pour deux! voilà ce qui me paroîtra toujours inconcevable. Non, jamais je ne comprendrai que l'amant de la comtesse puisse être en même temps le mien. Jamais je n'entendrai cela, jamais!»
Je la regardois attentivement; elle m'observoit: apparemment que l'air d'embarras et d'irrésolution qu'elle dut remarquer dans toute ma personne lui fit mal augurer de ma réponse. Je la vis pâlir, et sa voix s'altéra. «Cet entretien paroît vous mettre à la gêne, reprit-elle aussitôt. Parlons d'autre chose… La campagne est-elle déjà belle?—La campagne!—Oui, vous y avez été samedi soir,… et vous êtes revenu dimanche… Un très court voyage!… Dites-moi, je vous prie, ce que c'est qu'une demoiselle de Mésanges…—De Mésanges!—Cette enfant-là ne vous est-elle pas aussi devenue… infiniment chère?—Infiniment! à quel titre?—C'est une femme d'abord: voilà pour Faublas le meilleur des titres! et puis ne seroit-il pas trop étonnant que, vous étant trouvé par occasion le maître de passer une nuit avec la douairière d'Armincour et la demoiselle de Mésanges, vous n'eussiez pas donné la préférence à celle-ci? En supposant même que le choix ne vous ait pas été laissé, je vous connois très capable d'avoir, si vous étiez couché dans le même appartement, tout doucement quitté la grande chambre de la vieille pour vous glisser dans le cabinet[4] de la jeune… Vous rougissez? Vous ne dites mot?—Madame,… quand ces détails seroient vrais, qui pourroit vous les avoir donnés?—Quand ces détails seroient vrais! j'aime beaucoup la supposition. Faublas, n'essayez pas de mentir: votre air et votre maintien, votre silence et vos discours, tout en vous décèle un coupable. Faublas, un hasard fort singulier ne m'a donné qu'une partie de ces détails. Mais vous devez savoir que, toutes les fois qu'il me sera permis d'apercevoir seulement un coin du tableau, je serai femme à deviner le reste. Je ne sais pas bien si vous avez pu consacrer toute votre nuit à la jeune personne, ou ne lui donner qu'une heure: quoi qu'il en soit, je m'en rapporte à vous sur le bon emploi du temps. Je ne m'étonne plus qu'il soit déjà question de la marier, la petite. Je conçois que cela peut être aujourd'hui pressant de plus d'une manière. Au reste, poursuivit-elle du ton le plus sérieux, je suis loin de vous reprocher le mystère que vous me faisiez de cette aventure; dans ce cas-ci, l'indiscrétion seroit vraiment une perfidie. Je vous en crois incapable. Je suis sûre que vous garderez un profond silence sur tout cela; je suis sûre que vous n'en avez rien dit à M. de Rosambert.—A M. de…?—Ne le connoissez-vous pas?—Trop bien!—Je le crois; vous l'avez encore vu dimanche.—Dimanche!—Comment! est-ce que je me trompe de jour? est-ce que ce n'est pas…»
[4] Mme de B… le connoissoit ce cabinet-là.
Je me précipitai aux genoux de la marquise. «O ma généreuse amie! pardonnez-moi.—Au moins, ajouta-t-elle en me faisant signe de me relever, songez que vous êtes engagé d'honneur à venir me voir combattre encore mon ennemi.—Votre ennemi ne veut pas…—Tenir sa parole? Je saurai bien l'y contraindre. Faublas, seroit-il possible que son châtiment vous parût aujourd'hui moins juste et moins désirable? Ah! parlez: vos vœux décideront l'événement du combat. J'aime mieux, n'en doutez pas, j'aime mieux mourir de la main du cruel, si vous me donnez une larme, que de l'immoler, s'il obtient un regret. Vous ne savez donc pas comme je le hais, le barbare! C'est de lui que me sont venus tous les maux que je ne puis supporter,… que je ne puis supporter! ajouta-t-elle en pleurant. Avant son lâche attentat dans ce village d'Holriss, je n'étois pas encore tout à fait malheureuse; je n'avois perdu que ma fortune et ma réputation. Vous, cependant, Faublas, est-il donc vrai que le perfide ne vous ait pas aussi causé quelque irréparable perte, quelque chagrin inconsolable? Ingrat! poursuivit-elle avec la plus grande véhémence, ne dois-tu pas le détester autant que je t'aime?»
Mme de B… s'enfuit épouvantée de ce qu'elle venoit de dire: je volai sur ses pas, j'allois l'atteindre, j'allois… Elle se retourna vers moi. «Monsieur, me dit-elle, si vous m'osez retenir, vous ne me verrez de la vie.» Il y avoit sur sa figure un effroi si véritable, et dans son attitude quelque chose de si décidé, que je n'osai lui désobéir. Elle m'échappa.
A mon retour à l'hôtel, j'y trouvai Mme de Fonrose, qui me demanda malignement comment se portoit monsieur le vicomte. Elle ne m'apportoit d'ailleurs que des nouvelles malheureuses. Mme de Lignolle, depuis quelques jours assaillie de la foule des petites indispositions qui toutes annonçoient sa grossesse, se sentoit aujourd'hui sérieusement incommodée. Il lui étoit impossible de quitter la chambre, et je ne pouvois l'aller voir, parce que Mme d'Armincour, apparemment déterminée à ne rien négliger pour guérir sa nièce d'une passion dangereuse, venoit d'annoncer qu'elle ne retourneroit dans sa Franche-Comté qu'à la Saint-Jean. Elle venoit aussi de demander à Mme de Lignolle, dans son hôtel même, un appartement que sa nièce n'avoit pu lui refuser. Ainsi, près de quinze jours s'écoulèrent, pendant lesquels nous n'eûmes, mon Éléonore et moi, d'autre consolation que d'envoyer souvent Jasmin chez La Fleur et La Fleur chez Jasmin.
Pendant cette quinzaine fatale, je n'entendis point parler de Mme de B… Il ne me vint de province aucun renseignement qui pût me donner l'espérance que la nouvelle prison de Sophie seroit bientôt découverte. Ainsi délaissé de tous les grands intérêts de ma vie, je n'avois plus que de tristes jours et de longues nuits.
Enfin Mme de Fonrose invita le père et le fils à venir ensemble dîner chez elle. A sept heures précises du soir, je quittai, sous quelque prétexte, le salon de la baronne, et m'en allai, par des détours qui m'étoient connus, gagner son boudoir, dont la comtesse m'ouvrit la porte. Hélas! après de grands débats, il avoit été décidé la veille que je resterois seulement vingt minutes avec mon amie. Je ne passai la permission que d'un quart d'heure. Aussi je n'eus qu'à peine le temps de l'admirer, de l'embrasser, de lui dire un mot, de lui dire que chaque jour elle me devenoit plus chère, qu'elle me paroissoit chaque jour plus jolie. Aussi elle eut à peine le temps de me jurer que dans mon absence elle ne vivoit pas, que sa tendresse étoit encore augmentée, que son amour iroit ainsi toujours croissant jusqu'au dernier jour de sa vie.
On disputoit au salon quand j'y rentrai: la contestation cessa dès que je parus. Apparemment que la baronne, cherchant quelque moyen d'occuper M. de Belcour, assez pour qu'il ne s'aperçût point de ma trop longue absence, n'en avoit pas trouvé de meilleur que de lui faire une bonne querelle. O divine amitié! tu fus donnée au sexe le plus foible pour l'aider à tromper le plus fort; et tu assurerois constamment le bonheur de nos femmes, si tu pouvois longtemps durer entre elles.
L'heureux tête-à-tête que je venois d'obtenir ne fit que m'inspirer le désir plus vif de m'en procurer un moins court, malgré la tante d'Éléonore et mon père ensemble conjurés. Au milieu de la nuit suivante, rêvant à cela, je conçus un hardi projet qui, le lendemain matin, fut approuvé de la baronne, et reçut à la fin du même jour son entière exécution. En m'éveillant je m'étois, par précaution, muni d'une forte migraine; à dîner, je m'en plaignis encore beaucoup; et le soir, enfin, elle me causa des douleurs si fortes que M. de Belcour lui-même me conseilla de me coucher. Mon père, dès qu'il me vit endormi, s'en alla; et, dès qu'il fut parti, je ne dormis plus. Un coiffeur adroit fut aussitôt, grâce à mon intelligent domestique, mystérieusement introduit jusque dans ma chambre. Grâce à mon adresse et grâce encore à Jasmin, ma femme de chambre, j'habillai fort passablement, de la tête aux pieds, Mlle de Brumont, qu'un suisse très inattentif ou très discret ne vit pas sortir, et qu'un malhonnête fiacre conduisit aussitôt chez Mme de Fonrose. Peu s'en falloit qu'il ne fût minuit. Nous avions jugé convenable de ne point aller plus tôt chez la comtesse, de peur que la marquise ne fût pas encore retirée dans son appartement. Aussi Mme de Fonrose, arrivant avec moi chez M. de Lignolle, eut-elle l'attention de ne point souffrir que son carrosse entrât dans la cour de l'hôtel, parce qu'il ne falloit troubler le sommeil de personne. Il n'y avoit plus chez la comtesse que ses femmes et son mari; sa tante étoit allée coucher, comme nous l'espérions. «Comment! si tard? dit le comte.—Nous voulions, répondit la baronne, venir vous demander à souper, nous avons été forcément retenues ailleurs. Mademoiselle, ne pouvant plus, à l'heure qu'il est, rentrer dans son couvent, n'a point accepté le lit que je lui offrois. Elle a mieux aimé venir vous redemander, pour cette nuit, la petite chambre qu'elle occupoit ici dans des temps plus heureux.—Elle a bien fait, répliqua-t-il.—Très bien! s'écria mon Éléonore; et qu'elle vienne le plus souvent possible me surprendre aussi agréablement.—Monsieur votre père vous a donc mise au couvent? reprit M. de Lignolle.—Oui, Monsieur.—Où cela?—Pardon, il ne m'est permis de recevoir personne.—J'entends, poursuivit-il tout bas et d'un ton mystérieux: c'est à cause du vicomte.—Le moyen de vous rien cacher?—Oh! j'en étois sûr, parce que les affections de l'âme me sont familières. Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que j'ai vainement cherché ce jeune homme à Versailles; personne ne l'y connoît.—Je vous ai déjà dit, interrompit Mme de Fonrose qui prêtoit l'oreille, qu'il avoit en effet du crédit chez le ministre, mais qu'il se montroit rarement à la cour.—Et moi, j'ai prié qu'on ne me parlât jamais de lui, s'écria la comtesse.—A propos, reprit le comte, je vous en veux.—De quoi?—Il y a quinze jours, vous venez au Gâtinois pour cette fête, et dès le matin vous partez sans…—On vous aura sûrement dit que des ordres pressans m'avoient forcée de revenir à Paris.—Et les charades, poursuivit-il, comment vont-elles?—Assez mal depuis quelques semaines. Hier pourtant j'ai recommencé; mais si peu, si peu!—Tant pis. Allons, Mademoiselle, il faut réparer le temps perdu.—Très incessamment, Monsieur.—Tenez! voilà votre écolière que vous négligez, prenez-y garde: on prendra de l'humeur, on vous renverra, et c'est moi qu'on choisira pour vous remplacer.—Non, Monsieur, répondit vivement Mme de Lignolle, n'y comptez pas. Il n'y a pas longtemps que cela m'a été proposé; mais je me suis déclarée, cela ne sera point.—Comment donc! est-ce mademoiselle qui vous a fait cette étrange proposition?—Non, Dieu merci!—Là! là! Madame, elle y viendra peut-être. Vous verrez, ajouta-t-il en me frappant sur l'épaule, vous verrez que c'est à la longue un métier fatigant.—Pour vous, répliqua sa femme; quant à Mlle de Brumont, je suis bien sûre qu'elle ne s'en lasse pas.—Assurément, Madame la comtesse, et tous ces jours-ci j'ai bien souffert de ne pouvoir pas venir vous donner leçon.—Eh bien! interrompit Mme de Fonrose, donnez-lui leçon; moi, je m'en vais.—Je ne vous retiens pas, répliqua son amie, car je me sens envie de dormir.—En ce cas, dit M. de Lignolle, je vais reconduire madame la baronne jusqu'à sa voiture, et de là me retirer chez moi. Une bonne nuit, Mesdames.»
La comtesse aussitôt renvoya ses femmes, et, dès que nous fûmes seuls, elle se jeta dans mes bras, elle paya de cent caresses mon heureux stratagème.
O vous, à qui parfois il fut donné d'entrer au lit d'une maîtresse adorée et d'y veiller toute une nuit pour elle, vous avez, si vous étiez vraiment digne d'une faveur si grande, vous avez goûté plus d'une espèce de ravissans plaisirs! Le vulgaire des amans ne connoît que l'heure de la jouissance; les amans plus favorisés n'ignorent pas l'heure qui la suit. C'est celle d'une intimité plus douce, des éloges mieux sentis, des protestations plus persuasives, des aveux enchanteurs, et des épanchemens tendres, et des larmes délicieuses, et de toutes les voluptés du cœur. C'est alors qu'avec un intérêt égal le couple fortuné se rappelle sa première entrevue, ses premiers désirs; c'est alors que, ramenant sa pensée sur le présent qui le charme, il s'applaudit de tant de bonheur obtenu malgré tant d'obstacles; c'est alors que, n'apercevant plus dans l'avenir qu'une longue suite de beaux jours, il s'abandonne avec une confiance entière aux rêveries de l'espérance.
«Oui, dit-elle, j'ai formé le meilleur, le plus charmant des projets; nous pourrons vivre et mourir ensemble. Je ne ferai qu'une malle de mes hardes les plus nécessaires, j'emporterai mes bijoux seulement; je ne veux pas que ce M. de Lignolle ait à se plaindre d'avoir souffert de nous le moindre tort. Nous sortirons de France, nous nous arrêterons où tu voudras; tout pays me semblera beau, puisque tu seras avec moi. Mes diamans valent bien trente mille écus, nous les vendrons; nous achèterons, dans une jolie campagne,… non pas un château, ni même une maison,… une cabane, Faublas! une cabane petite et gentille. Qu'il y ait seulement de quoi loger une personne, car nous ne serons qu'un.—Comme tu dis, ma charmante amie, nous ne serons qu'un.—Il ne nous faut pas deux pièces pour coucher. Est-ce que nous ferons deux lits, Faublas?—Oh! non, pas deux lits.—Par exemple, le jardin sera grand, nous le ferons cultiver… Tiens, nous marierons à quelque jolie paysanne un paysan bien pauvre, mais qui l'aimera; nous leur donnerons notre jardin, ils le cultiveront pour eux, et ils nous laisseront bien prendre ce qu'il faudra pour notre nourriture: nous n'aurons pas besoin de grand'chose; toi et moi ne mangeons que pour vivre. A propos, je ne compte point avoir de femme de chambre. Quelqu'un seroit là quand je voudrois te dire: Je t'aime, cela me gêneroit beaucoup. Quant à ma parure, ai-je donc besoin du secours de quelqu'un? Ne verrai-je pas bien comment il faudra m'arranger pour te plaire?—Ah! de toutes les manières tu me plairas.—Bon! voilà donc qui est décidé: pas de femme de chambre…—Mais une cuisinière…—Est-ce que nous aurons une cuisinière?—Le moyen de faire autrement?—Le moyen? Tu crois que je ne saurois pas préparer notre dîner,… nos quatre repas? car nous aurons toujours faim… Cela sera sitôt prêt! du beurre, du lait, des œufs, des fruits, une volaille. J'ai appris la pâtisserie, je te ferai des brioches, des galettes, et de temps en temps de bonnes petites crèmes… Oh! je te régalerai bien, tu verras! Est-ce que cela ne vous paroîtra pas meilleur, Monsieur, quand ce sera moi qui…—Meilleur! cent fois meilleur!—Ainsi, dit-elle en m'embrassant, nous ne serons donc qu'un dans la cabane!… Écoute, notre argent que tu auras placé nous rapportera plus de cent louis. Voilà-t-il pas que nous serons immensément riches! tu le vois: notre nourriture ne nous coûtera presque rien, et notre entretien se bornera à si peu de chose! Un taffetas léger pour l'été, et pour l'hiver une indienne propre; c'est tout ce que je veux, moi. Il ne t'en faudra pas davantage non plus à toi, mon ami: tu n'as pas besoin de beaux habits pour paroître charmant. Nous dépenserons donc à peine la moitié de notre revenu. Nous pourrons, du reste, obliger encore quelques pauvres gens… La moitié pour nous, c'est beaucoup! Cinquante louis pour les malheureux, ce n'est guère! Nous verrons; nous aurons d'abord retranché tout le superflu, nous économiserons ensuite sur le nécessaire.—Adorable enfant!—Enfant! pas plus que vous… Il te plaît donc, mon projet, Faublas?—Il m'enchante!—Que je suis heureuse d'avoir de l'invention! vous n'auriez pas trouvé cela, vous… Je ne t'ai pas encore tout dit. Reste l'article le plus important.—Voyons.—J'accoucherai, je nourrirai notre enfant.—Tu le nourriras, mon Éléonore?—Je le nourrirai et lui apprendrai… à t'aimer de tout son cœur d'abord! sois tranquille,… je lui apprendrai à broder, à jouer du piano…—Et encore à faire de bonnes petites crèmes, mon Éléonore: il ne sauroit avoir trop de talens… Eh bien! qu'est-ce donc, ma chère amie? Tu pleures!—Sûrement je pleure! Vous riez, quand je parle sérieusement! quand je m'attendris, vous êtes gai!—Cette gaieté-là, je t'assure qu'elle est dans mon cœur… Éléonore, et moi aussi je veux l'élever, notre enfant: je lui apprendrai à lire…—Dans nos yeux tout l'amour que nous aurons pour lui, interrompit-elle.—A écrire…—Tous les jours! tous les jours il t'écrira dès le matin que sa mère t'aime mieux que la veille.—A danser…—A danser sur mes genoux, s'écria-t-elle en riant à son tour.—A faire des armes…—Ah! pourquoi? Dans cette campagne où nous ne serons environnés que de bonnes gens qui nous voudront du bien, qu'a-t-il besoin de savoir tuer quelqu'un?—Tu as raison, mon Éléonore. Quand sa mère lui aura montré comment on se rend cher à quelqu'un, il sera, comme sa mère, défendu par l'amour de tout le monde.—Voilà mes desseins, Faublas, reprit-elle, j'étois sûre qu'ils auroient ton approbation. Nous allons donc passer ensemble le reste de notre vie! nous allons sans obstacles nous adorer jusqu'à notre dernier soupir! Mme d'Armincour ne viendra plus me tourmenter de ses inutiles représentations. Ton père ne pourra plus t'arracher à ma tendresse.—Mon père, je l'abandonnerois!—Eh! pourquoi non? j'abandonnerai bien ma tante.—Mon père qui m'idolâtre!—Ma tante ne me chérit pas moins. Au reste, s'ils ont en effet pour nous toute l'amitié qu'ils nous montrent, rien ne les empêchera de nous venir joindre. J'ai pensé que du lieu de notre retraite nous pourrions leur mander nos résolutions invariables. S'ils arrivent, ce sera pour nous un surcroît de bonheur; nous leur ferons bâtir une cabane à côté de la nôtre. S'ils résistent à nos prières plusieurs fois renouvelées, ce seront eux qui nous auront abandonnés: nous oublierons au sein de l'amour nos ingrates familles, et mutuellement nous nous tiendrons lieu de l'univers entier.—J'abandonnerois mon père et ma… ma sœur!»
O Sophie! je ne te nommois pas, mais déjà mes larmes te vengeoient.
«Ta sœur pourra venir aussi; nous la marierons à quelque bon laboureur, à quelque honnête homme, qui n'épousera pas son bien, mais sa personne, et qui la rendra plus heureuse… Pourquoi ce silence, Faublas? pourquoi ces larmes?—Mon amie, tu me vois pénétré de reconnoissance. Tant de preuves de ton amour si tendre augmenteroient le mien, s'il pouvoit augmenter; mais, en y réfléchissant davantage, je suis obligé de me l'avouer, et de t'en avertir: il est impossible de l'exécuter, ce projet…—Impossible! la raison?—Il y en a malheureusement plusieurs.—J'en connois une, ingrat! votre amour pour Sophie!—Je ne parle point de ma femme… Tu ne songes donc pas à la foule des malheureux que ta bienfaisance soutient, dont ta fortune est maintenant le patrimoine?—Ma fortune leur restera-t-elle, quand je serai morte de désespoir?—Tu ne songes pas à l'éclat que feroit ta fuite? Tous crieroient à la trahison, tous appelleroient tes sacrifices une folie, ta passion un dérèglement. Veux-tu laisser ta mémoire détestée dans ta famille et déshonorée dans ta patrie?—Que m'importe, puisque je ne suis pas tout à fait inexcusable? Que m'importent les vains jugemens d'un monde qui ne me connoît pas, et l'injuste haine de mes parens qui m'ont sacrifiée?—Espères-tu que Mme d'Armincour consente jamais à suivre, dans une terre étrangère, sa nièce condamnée par la voix publique?—Eh! que m'importe encore, que m'importe ma tante, quand il s'agit de mon amant? Cruel! voulez-vous donc me faire regretter le temps où je n'aimois que ma tante?—Enfin, puisqu'il faut te le dire, considère que, tous deux enfans, sujets et mariés, nous ne pouvons, ni l'un ni l'autre, échapper à la triple autorité de nos familles, du prince et de la loi. Contre ces forces réunies, mon Éléonore, il n'y a pas sur la terre, pas un seul asile pour deux amans.—Pas un asile! J'en trouverai, moi. Partons toujours, déguisons-nous bien, changeons de nom, cachons-nous dans le plus misérable village, on ne viendra pas nous y chercher; et, si l'on y vient, nous aurons contre nos persécuteurs une dernière ressource: nous nous tuerons.—Nous nous tuerons!—Oui, vivre ensemble ou mourir! et je veux que vous m'enleviez! et vous m'enlèverez!—Nous nous tuerons! Éléonore, et notre enfant?—Notre enfant? notre enfant?… Il a raison, s'écria-t-elle avec désespoir: il a raison! quel parti prendre?—Un parti… cruel autant que nécessaire… Mon amie, ma trop malheureuse amie,… te souviens-tu de ce que ta tante… te proposoit l'autre jour?—Et vous aussi, Faublas! vous me donnez cet horrible conseil! C'est mon amant qui m'invite à me jeter dans les bras d'un homme!—Éléonore, il ne me paroît pas moins pénible qu'à toi, ce sacrifice! il est affreux!…—Affreux! plus affreux que la mort!—Éléonore, et notre enfant?»
Suffoquée par ses sanglots, elle ne put me répondre. Il me parut que le moment étoit venu de lui détailler avec force la foule des raisons qui devoient la convaincre et la déterminer. «Tout cela peut être, me dit-elle enfin; mais comment ferez-vous que M. de Lignolle puisse jamais…—Mon amie, tu ne lui as laissé qu'un instant pour cette épreuve; peut-être qu'en lui donnant une nuit tout entière…—Une nuit entière! Un siècle de tourmens!… Et, comme la première fois, il me faudra donc aller lui dire que je le veux?—Gardons-nous-en bien. Tes fréquentes migraines, tes maux de cœur, et beaucoup d'autres indispositions doivent causer déjà quelques inquiétudes à M. de Lignolle. Si tu t'avisois de lui donner de pareils ordres après six mois de silence, ton mari pourroit concevoir de terribles soupçons. Nous n'avons d'autre moyen que d'avertir un médecin discret, adroit, complaisant, un médecin qui vienne examiner ta prétendue maladie, et qui t'ordonne… le mariage.—Où trouver l'homme dont vous me parlez?—Partout. Nos docteurs sont gens d'honneur, accoutumés à garder le secret des familles, à maintenir dans les ménages la paix et…—C'est-à-dire que j'irai confier à un étranger…—A un étranger!… En effet, je n'en vois pas la nécessité… Un ami peut… Tiens, je me charge d'amener le médecin… Tes pleurs recommencent, mon Éléonore! Ah! comme le tien, mon cœur est déchiré…—Je vais m'immoler, dit-elle en sanglotant, et je lui deviendrai moins chère. Je ne serai plus sa femme, je serai seulement sa maîtresse.»
Je parvins à calmer son inquiétude; mais je fis de vains efforts pour la consoler du malheur qui la menaçoit. Elle pleura dans mes bras jusqu'à quatre heures du matin. Alors, comme il falloit que je la quittasse, nous convînmes que, dans la journée du surlendemain, je lui amènerois le médecin, et que la nuit d'après verroit le sacrifice douloureux s'accomplir.
Cependant, tout préoccupé la veille du désir de la voir, j'avois, en songeant aux moyens de pénétrer jusqu'à son appartement, oublié les moyens d'en sortir. «Mon amie, j'y pense un peu tard: comment vais-je faire pour rentrer chez moi?—Hélas! tu vas t'en aller, mon ami!—Oui, je n'ai que des habits de femme. Une jeune fille très parée, courant les rues toute seule à quatre heures du matin, paroîtra bien suspecte. La garde m'arrêtera, et je ne me soucie pas du tout de retourner à Saint-Martin.—Bon! n'est-ce que cela? répondit-elle. Attends. Je vais me lever aussi; nous éveillerons La Fleur: sans faire de bruit, il mettra le cheval au cabriolet; accompagnée de mon domestique, je te reconduirai moi-même jusqu'à ta porte: nous serons ensemble plus longtemps. Ce matin, je dirai à M. de Lignolle qu'il étoit indispensable que tu rentrasses à ton couvent à la pointe du jour.»
Ce qui fut dit fut fait. La Fleur, qui nous paroissoit entièrement dévoué, mit beaucoup de zèle à nous servir. Mme de Lignolle ne me quitta qu'au moment où mon fidèle Jasmin accourut au signal convenu m'ouvrir la porte de l'hôtel. J'allai me jeter dans mon lit: dix heures sonnoient, quand M. de Belcour me réveilla. Il me demanda si ma nuit avoit été bonne. «Parfaitement bonne, mon père.—Et la migraine?—La migraine… Ah! la migraine… me cause encore quelques douleurs sourdes; mais n'importe. Puissé-je, au prix de plusieurs jours de souffrance, obtenir quelquefois des nuits pareilles à celle que je viens de passer!»
Comme je parlois encore, mon bonheur amena chez moi M. de Rosambert. Mon père, qui n'avoit pas vu le comte depuis son malheureux combat de la porte Maillot, le combla d'honnêtetés. Cependant le baron finit par descendre chez lui. Resté seul avec moi, Rosambert recommença ses plaintes: «C'étoit bien votre parole d'honneur que vous m'aviez donnée, et pourtant quinze jours encore se sont écoulés…—Vous le voyez, mon père ne me quitte pas. Je pourrois aller chez vous, mais avec lui.—Cela me procureroit du moins le plaisir de vous voir.—Tenez, Rosambert, trêve de politesse, et convenez que la visite du baron ne vous amuseroit pas autrement. M. de Belcour est très aimable; mais il est mon père. C'est la société des jeunes gens que vous aimez.—C'est celle que je préfère… Chevalier, savez-vous une grande nouvelle? Vous vous rappellerez peut-être certaine comtesse très obligeante qui, la première fois que je vous conduisis au bal, s'empara de moi pour vous livrer à Mme de B…?—Sans doute, je me la rappelle, elle est assez jolie.—Ne me le dites pas: personne ne le sait mieux que moi. Cette comtesse étoit depuis longtemps l'intime amie de la marquise: on assure que ces deux femmes avoient un intérêt égal à se ménager; elles sont brouillées néanmoins. Leur rupture fait grand bruit dans le monde; on en parle très diversement. Un de ces jours, allant rendre à la marquise de Rosambert[5] ma première visite, je trouvai chez elle l'aimable comtesse, qui me fit infiniment d'amitié: il ne m'a pas été difficile de voir qu'elle vouloit se fortifier de mon alliance.—Ah! laissons cela… Rosambert, vous êtes arrivé bien à propos: j'allois vous écrire, vous prier de me rendre un important service.»
[5] Sa mère.
Je ne lui cachai de mes aventures avec Mme de Lignolle que celles où Mme de B… se trouvoit mêlée: je lui parlai beaucoup de la tante et de la nièce, et me gardai bien de lui dire un seul mot de la cousine. Mes récits, ainsi tronqués, lui fournirent encore un inépuisable sujet de plaisanteries, et, quand sa gaieté se fut enfin suffisamment exercée: «Déjà, me dit-il, je me sens assez fort pour aller visiter de jolies malades; il est d'ailleurs impossible de refuser une aussi joyeuse commission que celle dont Mlle de Brumont m'honore. Demain elle me trouvera chez la comtesse, prêt à répondre à sa confiance; demain elle me rendra cette justice de convenir que le plus habile docteur n'eût pas pris de meilleures mesures que moi pour assurer à l'important M. de Lignolle les honneurs de la paternité.»
Un moment après le départ de Rosambert, la baronne vint nous voir. Je fus d'abord surpris de l'entendre ainsi parler à M. de Belcour: «M. de Lignolle n'a point épousé sa femme, c'est un fait que personne n'ignore. Cependant sa femme est enceinte, vous le savez, Monsieur le baron: car cet aveu, dont elle vous a tout à coup étonné, elle en eût incessamment, avec la même franchise, réjoui son mari, si Mme d'Armincour ne s'y fût opposée. Il est maintenant question de sauver l'étourdie, qu'on doit plaindre. Il n'y a pour cela qu'un moyen, c'est de faire en sorte que l'indigne époux consomme son mariage, ce qui n'est pas une chose facile; mais quelque chose de plus difficile peut-être, c'est de déterminer Mme de Lignolle à le souffrir. Je ne vois dans le monde entier que le père de son enfant qui puisse amener la malheureuse mère à cette résolution, pour laquelle quiconque connoîtra l'amant et le mari sentira qu'il faut du courage. Un médecin doit être averti, qui rendra l'arrêt conjugal: le mari se l'entendra prononcer, la tante en pressera l'exécution. Tout est prêt pour demain; tout va manquer, si Mlle de Brumont ne vient pas. Permettez donc, Monsieur le baron, que, dès le matin, je vienne prendre ici votre fils déguisé pour le conduire chez Mme de Lignolle. Mlle de Brumont y passera la journée; je vous la ramènerai le soir. Le lendemain, cependant, il faudra qu'elle y retourne encore un moment. La petite femme désolée aura besoin qu'un regard de son amie la console. Le lendemain, votre fils, je vous en donne ma parole, reviendra dîner avec vous.»
M. de Belcour, plongé dans de sérieuses réflexions, garda quelque temps le silence. «Madame, dit-il enfin, me promettez-vous de ne pas quitter ce jeune homme un instant?» Elle le promit; il m'adressa la parole: «Mettez deux fois encore les habits de Mlle de Brumont; mais songez qu'il vous faudra les quitter ensuite, pour ne les reprendre jamais.»
Il n'y avoit pas un quart d'heure que Mme de Fonrose avoit pris congé de nous, lorsqu'il vint à M. de Belcour une lettre de la petite poste. A sa lecture, le baron prit un air sombre, il donna même quelques signes d'impatience, et s'écria plusieurs fois: «En effet,… cela paroît très vraisemblable…—Une nouvelle fâcheuse, mon père?—Fâcheuse! oui, mon fils.—Il n'est pas question de Sophie?—De Sophie!… point du tout.—Ni de ma sœur?—Ni de votre sœur… Adieu, Monsieur. Monsieur, dormez bien cette nuit, quoique la dernière ait été bonne… Monsieur, reprenez demain votre déguisement perfide, et même après-demain matin, je l'ai permis;… mais que ce soit pour la dernière fois!… pour la dernière fois, comprenez-moi bien.»
Le lendemain, avant midi, la baronne et moi étions chez Mme de Lignolle; mon médecin ne se fit pas longtemps attendre. Personne n'eût reconnu, dans son nouveau costume, l'ami du chevalier de Faublas. Ce n'étoit plus cet élégant jeune homme, étourdi, sémillant, plein de feu, de grâces et d'amabilité. C'étoit pourtant un joli docteur, galant, mielleux, presque léger, presque charmant, comme ils le sont tous. Il alla droit à mon Éléonore.
«Voilà la malade, il n'y a pas besoin de me la montrer! Ce que c'est que cette maladie pourtant! où va-t-elle se nicher? sur une figure et dans des yeux comme ça! je vous demande si ce n'est pas une folie? Il faut bien connoître la malicieuse pour l'aller chercher là. Mais patience! nous la ferons déguerpir…—Monsieur le docteur connoît la pièce nouvelle?—Elle ne vaut rien… Je ne l'ai pas vue, je n'ai pas un moment de répit! la foule des malades se jette sur moi! Au reste, c'est assez naturel: on est las de se faire enterrer par d'autres… Belle dame, voyons le pouls… Ah! la jolie main! la charmante main!» Il la baisa. «Que faites-vous? lui dit la comtesse en riant.—Oui, répondit-il, je sais bien que les autres le tâtent; moi, je l'écoute: à travers cette peau si fine, je pourrois même l'apercevoir.»
La marquise d'Armincour.
Il est gai, le docteur!… (Bas à Faublas.) Recevez mes remerciemens: c'est vous sans doute qui déterminez ma nièce à prendre le seul parti qui la puisse sauver? Ajoutez à ce bienfait celui de ne la jamais revoir: je dirai, malgré vos torts, que vous êtes un honnête homme.
Rosambert.
Il court un bruit de guerre. L'empereur a des projets de conquêtes. Si j'étois à la place du Grand Seigneur, je rassemblerois cinq cent mille hommes, je passerois le Danube… Il est agité, belle dame.
La Comtesse, en riant.
Qui? le Grand Seigneur ou le Danube?
Rosambert.
Bien! bien! nous vous guérirons, vous aimez à rire… Votre pouls, ma belle dame; il y a je ne sais quoi qui le fait aller trop vite… Et j'irois assiéger Vienne… Madame se plaint de maux de cœur, je crois?
La Comtesse.
Vous vous trompez, Docteur; j'en ai, mais je ne m'en plains pas.
Rosambert.
Cependant il faut prendre garde: on ne badine point avec le cœur! c'est la partie noble… Vous sentez bien que, si je l'assiégeois, ce ne seroit pas pour ne le pas prendre; et, quand je l'aurois pris, j'enfilerois tout droit la grande route de Saint-Pétersbourg pour aller faire une visite à cette ambitieuse impératrice… A-t-elle un bon sommeil?
Mademoiselle de Brumont.
Docteur, les ambitieux ne dorment guère.
Rosambert.
Oh! c'est de madame que je parle.
La Comtesse, riant toujours.
Moi, c'est autre chose; depuis quelque temps je dors mal… (Elle prit un air sérieux et tendre; puis, me lançant un regard prompt, mais significatif, elle ajouta:) Je n'ai pourtant jamais eu qu'une ambition, celle de me passer des ordonnances du médecin.
Rosambert.
Vraiment, belle dame, je conviens que le meilleur seroit de pouvoir s'en passer; mais il faut céder à la nécessité quand elle presse… A la fin de la campagne, je reviendrois me délasser dans mon sérail… Mais je voudrois avoir des Françoises dans mon sérail! et vous, Monsieur le comte?
M. de Lignolle.
Moi aussi.
Rosambert.
Ah! c'est qu'il en faut convenir, il n'y a rien de si aimable que les Françoises! J'en vois ici plusieurs qui sont charmantes; et, pour votre part, Monsieur, vous en possédez une qui en vaut mille; mais jugez quels délices ce seroit si vous en aviez encore deux ou trois cents comme celle-là, sans compter beaucoup d'autres que vous feriez venir d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, de Golconde, de Cachemire, de l'Afrique, de l'Amérique, et de toutes les parties du monde enfin!
La Baronne, en riant.
Doucement, Docteur. Quel sultan vous seriez!
La Comtesse, à son mari.
Je crois que tant de monde ne vous donneroit que de l'embarras.
Rosambert, à la comtesse.
Oui! un petit mouvement d'humeur jalouse! N'allez pas vous fâcher contre moi: ce n'est pas sérieusement que je conseille à monsieur le comte… (A M. de Lignolle.) Lui donnez-vous beaucoup d'exercice?
M. de Lignolle.
De l'exercice? Elle en prend trop, elle se tue.
Rosambert.
Les jeunes femmes aiment cela, et elles ont raison. Il est rare qu'elles s'en trouvent mal. Madame a de l'appétit?
La Comtesse.
J'en avois, je le perds.
Rosambert.
Vous le perdez… Vous ne dormez pas… Belle dame, votre âme est affectée de quelque peine secrète.
M. de Lignolle.
Docteur, vous vous connoissez aux affections de l'âme.
Rosambert.
Mieux que personne.
M. de Lignolle.
Mieux? c'est bientôt dit. Mais voyons, souffrez que je mette votre profond savoir à l'épreuve: mon âme à moi, est-elle dans son assiette ordinaire?
Rosambert.
Votre âme? croyez-vous que je ne vois pas bien qu'il y a dans ce moment-ci quelque chose qui la gêne?
M. de Lignolle.
Eh quoi?
Rosambert, avec humeur.
Vous me poussez! je vais tout dire: ce qui met votre âme à la gêne, c'est d'abord l'état de madame, parce que, si la maladie devenoit sérieuse et que votre épouse en mourût, vous seriez obligé de rendre la dot.
M. de Lignolle, avec hauteur.
Monsieur le docteur, vous me manquez!
Rosambert, avec vivacité.
C'est votre faute, Monsieur le comte. Pourquoi ne traitez-vous pas les savans avec la considération et les ménagemens qu'ils méritent?… Ce qui tourmente encore votre âme, c'est la composition de quelque ouvrage d'esprit qui ne va pas aussi bien que vous le voudriez. Car moi, je ne m'arrête pas à votre habit, qui me dit que vous êtes homme d'épée: c'est votre âme que je regarde; elle est peinte… dans votre maintien,… dans vos yeux. J'y vois que vous cultivez les lettres avec succès.
M. de Lignolle, avec joie.
Vous voyez très bien, vous êtes un fort habile homme… Il est vrai que je suis maintenant très tourmenté d'une charade…
Rosambert.
Quoi! j'aurois le bonheur de parler à ce monsieur de Lignolle qui remplit les papiers publics de ces quatrains, qui alimente le Mercure de ces petits chefs-d'œuvre…?
M. de Lignolle, transporté.
Chefs-d'œuvre? Vous êtes trop bon. Au reste, je suis le monsieur de Lignolle dont vous parlez.
Rosambert.
Oh! Monsieur, pardonnez-moi le peu de respect…
M. de Lignolle.
Vous vous moquez! pardonnez vous-même: car j'avoue qu'en effet il est difficile de pousser plus loin la science de l'âme…
Rosambert.
J'ai entendu dire que madame la comtesse se mêloit aussi de charades.
La Comtesse.
Oui, j'en ai fait une.
Rosambert.
Très bien, belle dame; et continuez, cela vous dissipera. N'allez pas vous inquiéter de votre maladie: votre maladie ne sera rien. Il y a seulement dans tout cela un peu de plénitude… Oui, il y a de la plénitude. Mais d'où vient?
Il mit sa tête dans ses mains et parut longtemps réfléchir; puis il regarda la comtesse avec la plus grande attention. «D'honneur, s'écria-t-il ensuite, je n'y conçois plus rien! car, enfin, c'est une maladie de fille! et pourtant cette jolie personne est madame la comtesse. (A M. de Lignolle, très bas, mais très distinctement, de manière que nous ne perdîmes pas un mot:) Dites-moi: vous négligez donc beaucoup votre charmante femme?» Nous ne pûmes entendre la réponse du mari; mais Rosambert reprit: «Il faut bien que cela soit, car il y a plénitude, engorgement, pléthore complète; et, si vous n'y mettez ordre, la jaunisse infailliblement viendra; et après la jaunisse,… ma foi! vous rendriez la dot, prenez-y garde.»
M. de Lignolle, d'une voix altérée.
Je vous assure que ce n'est pas la dot…
Rosambert, à Mme de Lignolle.
Combien y a-t-il donc que vous êtes mariée?
La Comtesse.
Bientôt huit mois, Docteur.
Rosambert.
Huit mois! mais vous devriez être sur le point d'accoucher… Monsieur le comte, vite un enfant à madame. Un enfant dès ce soir, ou je ne réponds plus des événemens.
M. de Lignolle.
Docteur, observez…
La marquise d'Armincour, durement.
Point d'observations. Un enfant!
La Baronne, d'un ton caressant.
Un enfant à cette petite. Qu'est-ce que cela vous coûte!
M. de Lignolle.
Mais…
Rosambert, d'un ton amical.
Ah! pas de mais! Un enfant!
La marquise d'Armincour, en pleurant.
Hélas! Monsieur le docteur, vous lui ordonnez peut-être l'impossible.
Rosambert, en montrant la comtesse.
Comment! l'impossible? est-ce que madame ne le voudroit pas?
La Comtesse, les larmes aux yeux.
Je… je…
Mademoiselle de Brumont, se jetant aux genoux de Mme de Lignolle, très bas.
Éléonore, songe à moi, songe à notre enfant… (Haut.) Madame la comtesse, si vous payez de quelque retour le tendre attachement de votre tante et celui de vos amis et le mien, dites que vous le voulez.
La comtesse leva les yeux au ciel, puis les ramena sur moi; puis, laissant tomber sa main dans la mienne, elle fit entendre avec un profond soupir le fatal: Je le veux.
Rosambert, à M. de Lignolle.
Elle le veut, qu'avez-vous à dire?
Madame d'Armincour, avec des sanglots.
Qu'il ne le peut pas, le traître!
Rosambert.
Qu'il ne le peut pas! voilà ce qu'on ne me fera jamais entendre. La répugnance n'est pas probable. Cette femme est charmante!… Ce n'est pas non plus foiblesse physique, vous êtes tout jeune encore. Quel âge à peu près? Soixante ans?