LE GRAND ÉCART
JEAN COCTEAU
ROMAN
Tout riait de travers.
Cap de B. E.
1923
SEPTIÈME ÉDITION
LIBRAIRIE STOCK
Delamain, Boutelleau&Cie, Paris
—7, RUE DU VIEUX-COLOMBIER—
[I]
[II]
[III]
[IV]
[V]
[VI]
[VII]
[VIII]
[IX]
[X]
[ÉPILOGUE]
[I]
Jacques Forestier pleurait vite. Le cinématographe, la mauvaise musique, un feuilleton, lui tiraient des larmes. Il ne confondait pas ces fausses preuves du cœur avec les larmes profondes. Celles-là paraissent couler sans motif.
Comme il cachait ses petites larmes dans l'ombre d'une loge ou seul avec un livre et que les vraies larmes sont rares il passait pour un homme insensible et spirituel. Sa réputation d'homme spirituel venait d'une rapidité d'esprit. Il appelait des rimes d'un bout à l'autre du monde pour les joindre de telle sorte qu'elles parussent avoir rimé toujours. Par rimes, nous entendons: n'importe quoi.
Il poussait brutalement les noms propres, les visages, les actes, les propos timides, et les envoyait au bout d'eux-mêmes. Cette manière lui valait la réputation de menteur.
Ajoutons qu'il admirait les beaux corps et les belles figures, à quelque sexe qu'ils appartinssent. Cette dernière singularité lui faisait prêter de mauvaises mœurs; car les mauvaises mœurs sont la seule chose que les gens prêtent sans réfléchir.
N'ayant pas l'apparence qu'il eût souhaitée, ne répondant pas au type idéal qu'il se formait d'un jeune homme, Jacques n'essayait plus de rejoindre ce type dont il se trouvait trop loin. Il enrichissait faiblesses, tics et ridicules jusqu'à les sortir de la gêne. Il les portait, volontiers, au premier plan.
À cultiver une terre ingrate, à forcer, à embellir de mauvaises herbes, il avait pris quelque chose de dur qui ne s'accordait guère avec sa douceur.
Ainsi, de mince qu'il était, s'était-il fait maigre; de nerveux, écorché vif. Coiffant difficilement une chevelure jaune plantée en tous sens, il la portait hirsute.
Du reste, cette apparence, aussi anti-artificielle que possible, procurait les avantages de l'artifice, masquant un goût bourgeois de l'ordre, un désintéressement maladif qu'il tenait de son père et la mélancolie maternelle. Si un des habiles, féroces chasseurs parisiens le dénichait, il devenait simple de lui tordre le cou. On le démoralisait d'un mot.
Par mépris pour la supériorité primaire qui consiste à prendre le contre-pied de l'esprit de sa classe, Jacques adoptait cet esprit, mais d'une sorte si différente que les siens ne le pussent reconnaître leur.
En somme, il portait l'élégance suspecte: l'élégance animale. Cet aristocrate, ce garçon du peuple, qui ne supporte ni l'aristocratie ni la masse, mérite dix fois par jour la Bastille et la guillotine.
Il ne s'accommode ni de la droite ni d'une gauche qu'il trouve molle. Seulement sa nature excessive n'envisage aucun juste milieu.
Aussi en vertu de l'axiome: Les extrêmes se touchent, se rêvait-il une extrême-droite vierge, touchant à l'extrême-gauche au point de se confondre avec elle, mais où il pût agir seul. Le fauteuil n'existe pas, ou, s'il existe, personne ne l'occupe. Jacques s'y asseyait d'office et, de là, regardait toute chose de la politique, de l'art, de la morale.
Il ne briguait aucune récompense. Les gens vous le reprochent.
Ceux qui briguent, parce que le désintéressement attire une certaine chance qu'ils ne sauraient admettre dénuée de machinations. Ceux qui récompensent, parce ce qu'on ne les sollicite pas.
Arriver. Jacques se demande à quoi on arrive. Bonaparte arrive-t-il au Sacre ou à Sainte-Hélène? Un train qui fait parler de lui en déraillant et en tuant ses voyageurs arrive-t-il? Arrive-t-il plus s'il arrive en gare?
En cherchant plus haut le contour de Jacques, je le dénonce comme parasite sur la terre.
En effet, où donc est le papier qui l'autorise à jouir d'un repas, d'un beau soir, d'une fille, des hommes? Qu'il nous le montre. Toute la société se dresse comme un agent-civil et le lui demande. Il se trouble. Il balbutie. Il ne le trouve pas.
Ce jouisseur dont les pieds marchent solidement sur le plancher des vaches, ce critique des paysages et des œuvres tient à la terre par un fil.
Il est lourd comme le scaphandrier.
Jacques pioche au fond. Il le devine. Il y a pris ses habitudes. On ne le remonte pas à la surface. On l'a oublié. Remonter, quitter le casque et le costume, c'est le passage de la vie à la mort. Mais il lui arrive par le tube un souffle irréel qui le fait vivre et le comble de nostalgie.
Jacques vit aux prises avec une longue syncope. Il ne se sent pas stable. Il ne fonde pas, sauf par jeu. À peine s'il ose s'asseoir. Il est de ces marins qui ne peuvent guérir du mal de mer.
Enfin, la beauté strictement physique affiche une façon arrogante d'être partout chez soi. Jacques, en exil, la convoite. Moins elle est aimable, plus elle l'émeut; son destin étant de s'y blesser toujours.
Il voit un bal derrière des vitres: cette race aux papiers en règle, joyeuse de vivre, habitant son vrai élément et se passant de scaphandres.
Donc, sur les figures sans douceur, il amassera du songe.
Voilà ce que dénoncerait au graphologue idéal l'écriture de Jacques Forestier, qui se regarde maintenant dans une armoire à glace.
Ne vous y trompez pas. Nous venons de peindre Jacques de face, mais ici même son caractère ne se dessine encore que de profil; c'est pourquoi nous parlons d'un graphologue idéal. Il faudrait qu'en dénouant des jambages, il dénouât toute la ligne d'une vie. Jacques deviendra l'homme qui précède à cause, en partie, de ce qui va suivre; et il lui arrivera ce qui va suivre, en partie à cause de ce qui précède.
Les objets, les atomes prennent leur rôle au sérieux. Si cette glace était distraite, sans doute Jacques pourrait-il entrer une jambe, puis l'autre, se trouver sous un angle vital si neuf que rien ne permet de l'envisager. Non. La glace joue serré. La glace est une glace. L'armoire une armoire. La chambre une chambre, au deuxième étage, rue de l'Estrapade.
Il pense encore à cet Anglais qui se suicide après avoir écrit: «Trop de boutons à boutonner et à déboutonner, je me tue.» Car Jacques déboutonnait sa veste.
Attendre. Attendre quoi? Jacques aurait bien voulu attendre quelque chose de net, simplifier son attente. Il ne croyait pas, ou il croyait sous une forme si confuse que sa mère, le considérant comme un athée, priait pour lui.
La croyance vague fait des âmes dilettantes. Or le dilettantisme est un crime social. Il croyait trop. Il ne limitait pas ses croyances et ne les précisait pas. Limiter ses croyances donne un état d'âme, comme préciser et limiter ses goûts en art, donne un état d'esprit.
Il se regarda. Il s'infligeait ce spectacle. Nous sommes pleins de choses qui nous jettent à la porte de nous-mêmes. Depuis l'enfance, il ressentait le désir d'être ceux qu'il trouvait beaux et non de s'en faire aimer. Sa propre beauté lui déplaisait. Il la trouvait laide.
Il lui restait des souvenirs de beauté humaine comme des blessures. Un soir, à Mürren, par exemple. Au pied de la montagne, on boit vite une bière froide qui vous fracasse les tempes à bout portant. Le funiculaire part entre les mûriers.
Peu à peu, les oreilles se bouchent, le nez se débouche; on arrive.
Jacques avait onze ans. Il revoit un prêtre qui a perdu sa malle, le demi-sommeil, l'hôtel embaumé de résine, l'arrivée sale dans le salon où les dames font des patiences, où les messieurs fument et lisent les journaux. Tout à coup, pendant la halte devant la cage de l'ascenseur, l'ascenseur descend, dépose un couple. Un jeune homme et une jeune fille aux figures sombres, aux yeux constellés, riant et découvrant des mâchoires superbes.
La jeune fille porte une robe blanche avec une ceinture bleue. Le jeune homme est en smoking. On entend un bruit de vaisselle et l'odeur de cuisine empeste les corridors.
Une fois dans sa chambre qui ouvre sur un mur de glace, Jacques se regarde. Il se compare au couple. Il voudrait mourir.
Dans la suite, il connut les jeunes gens. Tigrane d'Ybreo, fils d'un Arménien du Caire, collectionnait les timbres et confectionnait d'écœurantes sucreries sur une lampe à essence. Sa sœur Idgi portait des robes neuves et des souliers éculés. Ils dansaient ensemble.
Les souliers éculés et les gâteaux de miel témoignaient d'une race royale mais sordide. Jacques rêvait de cette cuisine et de ces trous. Il les enviait. Il y voyait l'unique moyen de s'identifier à ces deux chats sacrés. Il voulut collectionner des timbres, faire des caramels aux amandes. Il usait artificiellement ses chaussures de tennis.
Idgi toussait. Elle était tuberculeuse. Tigrane se cassa la jambe au patinage. Le père recevait des télégrammes. Un matin, ils partirent, toussant, boitant, suivis d'un chien mystérieux comme l'Anubis.
Jacques toussait; sa mère devint folle d'inquiétude. Il lui laissa son tourment. Il toussait par amour. Sur la route, il boitait en cachette.
Chaque soir, après dîner, assis dans un fauteuil de paille, il croyait revoir Idgi avec sa robe de Sainte-Vierge dans le cadre éclairé de l'ascenseur, entre le groom et Tigrane, montant au ciel soutenue par les anges.
De onze à dix-huit ans, il se consuma comme le papier d'Arménie qui brûle vite et ne sent pas bon.
Enfin, les voyages en Suisse cessèrent. Mme Forestier l'emmena des lacs italiens à Venise.
Au bord du lac Majeur, il fit la rencontre d'un normalien qui annotait Bergson et Taine. Il avait une moustache blonde, un binocle, et l'humour de Barrés travesti. Son intelligence était en pointe. Il l'amincissait en la savourant, comme un sucre d'orge. Ce disciple indiscipliné méprisait les îles Borromées. Il les surnommait «Les sœurs Isola».
Sa boutade fut, pour Jacques, la première révélation du libre usage qu'on peut faire de ses sens. Il admettait ces îles sans contrôle.
Un somptueux tir de foire, en miettes, c'est Venise le jour. La nuit, elle est une négresse amoureuse, morte au bain avec ses bijoux de pacotille.
Le soir de l'arrivée, la gondole de l'hôtel amuse comme une attraction foraine. Ce n'est pas un véhicule ordinaire. Les parents, hélas, ne l'entendent pas ainsi. Venise commencera demain. Ce soir, on ne monte pas en gondole; on monte en omnibus. On compte les malles. On ne regarde pas la ville qui ressemble aux coulisses de l'Opéra pendant l'entr'acte.
Le lendemain matin, Jacques vit la foule des touristes. Sur la place Saint-Marc, prise au piège par ce décor théâtral, cette foule élégante avoue ses moindres secrets, comme au bal masqué. L'impudence la plus franche croise les âges et les sexes. Les plus timides y osent enfin le geste ou le costume qu'ils souhaitaient honteusement à Londres ou à Paris.
C'est un fait que le bal masqué démasque. On dirait un conseil de réforme. Venise, à force de rampes, de projecteurs, montre les âmes toutes nues.
Le tourment amoureux de Jacques prenait une tournure plus décevante qu'à Mürren.
La nuit, sous la moustiquaire, il en tendait les guitares, les ténors. Il soupçonnait des conciliabules. Il pleurait de n'être pas la ville. Héliogabale, dans ses pires caprices, n'en exigeait pas tant.
Le normalien de Baveno passait par Venise. Il fit connaître à Jacques un jeune journaliste et une danseuse. Ils sortirent souvent ensemble.
Une nuit que le journaliste accompagnait Jacques jusqu'à son hôtel.
—J'ai à Paris un milieu ignoble, dit-il. J'aime cette jeune fille qui ne s'en doute pas. Au retour, il m'est impossible de reprendre mes anciennes relations et, d'autre part, je sens que j'aurai du mal à rompre.
—Mais... si Berthe vous aime (c'était le nom de la danseuse).
—Oh! elle ne m'aime pas. Vous devez le savoir. Du reste, je compte me tuer dans deux heures.
Jacques le railla sur le suicide classique à Venise et lui souhaita bonne nuit.
Le journaliste se suicida. La danseuse aimait Jacques. Il ne s'en était pas aperçu et ne l'apprit que des années après, par une tierce personne.
Cet épisode lui donna un dégoût pour la poésie du paludisme. Il emportait encore d'une promenade au jardin Eaden une fièvre intermittente qui lui rappelait désagréablement son séjour.
Mme Forestier craignait les rhumes, les bronchites, les accidents de voiture. Elle ne distinguait pas les dangers courus par l'esprit. Elle laissait Jacques jouer avec eux.
Venise avait déçu Jacques comme un décor gondolé à force de servir, car chaque artiste le dresse au moins pour un acte de sa vie.
Dans les musées, après deux heures de marche et d'attention, la splendeur lui tombait à cheval sur les épaules.
Meurtri de fatigue, de crampes, il sortait, descendait les marches, regardait le palazzo Dario saluer les loges d'en face comme une vieille cantatrice, et rentrait à l'hôtel. Il admirait la force des couples qui visitent Venise avec une activité d'insectes. Ceux qui la savent par cœur et déjà ont plongé cent fois leur trompe dans les pollens d'or de Saint-Marc y pilotent leurs nouvelles amours. Ce rôle de cicerone les rajeunit. La seule halte consiste à s'asseoir dans une boutique, où l'objet aimé achète des bijoux de verre, des volumes de Wilde et Annunzio.
Comme nous, qui revenons sur elle, Jacques, aidé de sa petite fièvre, se montait l'esprit contre cette ravissante maison close où les âmes d'élite viennent s'assouvir.
Notre insistance même prouve combien il subissait un charme que repoussait sa moitié d'ombre.
Moitié ombre, moitié lumière: c'est l'éclairage des planètes. Une moitié du monde repose, l'autre travaille. Mais, de toute cette moitié qui songe, émane une force mystérieuse.
Chez l'homme, il arrive que cette moitié de sommeil contredise sa moitié active. La véritable nature y parle. Si la leçon profite, que l'homme écoute et mette de l'ordre dans sa moitié de lumière, la moitié d'ombre deviendra dangereuse. Son rôle changera. Elle enverra des miasmes. Nous errons acques aux prises avec cette nuit du corps humain.
Pour l'instant, elle le garantissait, lui envoyait des contre-poisons, des limes, des échelles de corde.
Tous les secours ne parviennent pas au but. Paris est une ville plus sournoise que Venise, en ce sens qu'elle cache mieux ses pièges et qu'elle est moins naïvement machinée. À Venise, on sait d'avance, comme de certaines maisons, qu'il y a de l'eau, la chambre des miroirs, celle de Véronèse, le Pont des Soupirs, des beautés fatiguées en chemise rose, et qu'on risque d'y prendre du mal.
À Paris, comment se reconnaître?
Jacques, ce Parisien, ce privilégié, arrivait à Paris de province.
Il en était parti cinq mois avant, mais il avait franchi en route la délicate ligne d'âge où l'esprit et le corps choisissent.
Sa mère croyait ramener la même personne, un peu distraite par des panoramas italiens. Elle en ramenait une autre. Et c'est justement à Venise que s'était produite cette mue. Jacques ne la constatait que par un malaise. Il le mettait sur le compte du suicide et des commerces, surpris, le soir, sous les arcades. En réalité, il laissait une peau sèche flotter sur le Grand-Canal, une de ces peaux que les couleuvres accrochent aux églantines, légères comme l'écume, ouvertes à la bouche et aux yeux.
[II]
La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu'elle s'ouvre, toujours une petite route neuve. Nous croyons choisir et nous n'avons pas le choix.
Un jeune jardinier persan dit à son prince:
—J'ai rencontré la mort ce matin. Elle m'a fait un geste de menace. Sauve-moi. Je voudrais être, par miracle, à Ispahan ce soir.
Le bon prince prête ses chevaux. L'après-midi, ce prince rencontre la mort.
—Pourquoi, lui demande-t-il, avez-vous fait ce matin, à notre jardinier, un geste de menace?
—Je n'ai pas fait un geste de menace, répond-elle, mais un geste de surprise. Car je le voyais loin d'Ispahan ce matin et je dois le prendre à Ispahan ce soir.
Jacques préparait son baccalauréat. Ses parents, obligés de vivre une année en Touraine après la perte d'un régisseur modèle, le mirent en pension chez un professeur, M. Berlin, rue de l'Estrapade.
M. Berlin louait deux étages. Il se réservait le premier et groupait les pensionnaires au deuxième, cinq chambres sur un corridor sordide, éclairé par un bec de gaz qu'une pâte de poussière empêchait d'ouvrir à fond.
La chambre de Jacques se trouvait prise entre celle de Mahieddine Bachtarzi, fils d'un riche marchand de Saint-Eugène, qui est l'Auteuil d'Alger, et celle d'un albinos: Pierre de Maricelles. En face, demeurait un très jeune élève, au visage mou mais charmant. Il répondait au pseudonyme de Petitcopain.
L'année précédente, en Sologne, lui et son frère cadet voulurent jouer un tour à leur précepteur. Mais au moment où, déguisés en fantômes, ils allaient entrer dans sa chambre, à minuit, la porte s'était ouverte et leur mère était sortie en chemise, les cheveux épars. Le battant les cachait. Elle traversa le vestibule, appuya son oreille contre la porte de leur père, et revint, sans les voir, chez le précepteur.
Petitcopain ne devait jamais oublier la minute où ils se remirent au lit, sans dire un mot.
La dernière chambre était celle du désordre. Là, dans un naufrage de livres, de cahiers, de cravates, de chemises, de pipes, d'encre, de tubs, d'éponges, de stylographes, de mouchoirs et de couvertures, campait Peter Stopwell, champion du saut en longueur.
Mme Berlin était beaucoup plus fraîche que son mari, veuf d'un premier mariage. Elle minaudait et croyait les élèves amoureux d'elle. Parfois, elle entrait dans une des chambres où la hâte d'avoir dissimulé n'importe quelle occupation étrangère au travail laissait à l'élève une pose stupide. Elle dévisageait l'élève qui rougissait et elle éclatait de rire.
Elle déclamait Racine dans des lieux où il est convenable de se taire. Un jour, les élèves l'entendirent, se devinant surprise, transformer sa déclamation en une toux qui la conduisit progressivement au silence.
Un trait significatif de Mme Berlin était le suivant. Au début de leur mariage, Berlin et elle avaient pris en pension, à la campagne, une pianiste divorcée. Berlin rentrait chaque soir après le collège, par le train de sept heures. Un soir, il dut rester en ville. Mme Berlin, très peureuse, supplia la pianiste de coucher auprès d'elle. La pianiste fit contre mauvaise fortune bon cœur et se transporta dans le lit du ménage. Deux fois en une semaine Berlin découcha et sa femme renouvela sa demande. La pianiste souhaitait le bonsoir à sa compagne, se tournait du côté du mur, s'endormait, et, le lendemain matin, retournait vite dans sa chambre.
Sept ans après, dans un cercle où la conversation roulait sur cette pianiste et où chacun l'accusait d'avoir des mœurs suspectes, Mme Berlin sourit mystérieusement et déclara qu'elle avait «tout lieu de croire», d'après une «expérience personnelle» que cette jeune femme était surtout une «fanfaronne de vice».
Comédienne naïve, elle espérait, par exemple, donner le change lorsqu'elle servait le thé tiède, en feignant de se brûler la langue. «Ne buvez pas! s'écriait-elle. Attendez! Il est bouillant!»
Berlin regardait sa femme, ses élèves, la vie, d'un œil terne, derrière des besicles.
Il portait une barbe blanche et des pantoufles. Son pantalon était celui du comparse d'arrière lorsqu'on fait l'éléphant au cirque. Il professait à la Sorbonne, jouait aux cartes au café Voltaire et rentrait dormir. On abusait de cette somnolence pour réciter n'importe quoi et bâcler les devoirs à coups de traductions.
La bonne achève ce tableau. Ce n'était jamais la même. On en changeait tous les quinze jours, généralement parce qu'elle nettoyait une pendule de Boule que M. Berlin remontait lui seul et ne souffrait point qu'on touchât.
Les uns et les autres se réunissaient à midi et à huit heures autour d'une table où Mme Berlin distribuait des viandes coriaces.
Son mari mangeait machinalement. Quelquefois il était secoué par un hoquet sombre qui l'ébranlait comme une montagne de neige.
Peter Stopwell eût possédé la beauté grecque si le saut en longueur ne l'avait étiré comme une photographie mal prise. Il sortait d'Oxford. Il en tenait sa fatuité, ses boîtes de cigarettes, son cache-nez bleu marine et une immoralité multiforme sous l'uniforme sportif. Petitcopain l'aimait. Le dimanche, il portait jusqu'au Parc des Princes un sac contenant le maillot d'athlétisme et le peignoir éponge.
Aimer et être aimé, voilà l'idéal. Pourvu, par exemple, qu'il s'agisse de la même personne. Le contraire arrive souvent. Petitcopain aimait et il était aimé. Seulement, il était aimé d'une élève de laboratoire et il aimait Stopwell. Son amour l'ahurissait.
Il était victime des pénombres où les sens rencontrent le cœur.
Cet amour flattait Stopwell. Il n'en laissait rien voir. Il rabrouait le pauvre petit. «Ça ne se fait pas», disait-il, en réponse aux moindres caresses enfantines. Ou bien: «Vous n'êtes pas propre, vous savez. Lavez-vous. Baignez-vous. Frictionnez-vous. Vous ne vous baignez jamais. Si on ne se baigne pas on sent mal.»
Souvent, les reproches de Stopwell étaient une manière de taquineries anglaises. Mais Petitcopain ne connaissait que l'A B C du rire et des larmes. Il ne comprenait pas. Il se croyait sale, vicieux et idiot.
Un soir que Petitcopain, assis au bord du lit où Peter Stopwell fumait, lui posait religieusement sa main sur l'épaule, Stopwell le repoussa et lui demanda s'il était une fille pour se pendre au cou des hommes.
Petitcopain fondit en larmes.
—Ah! dit Stopwell, en allumant une cigarette au mégot qu'il jeta n'importe où, vous êtes toujours en train de supplier, de pleurer, de frôler, de caresser. Vous feriez mieux de sortir avec des filles. On en trouve pour cinquante centimes derrière le Panthéon.
Maricelles était sixième fils d'une famille de hobereaux chétifs. Sa constipation maintenait interminablement cet albinos dans un endroit qu'il rendait inaccessible. La règle était chez les Maricelles que la seule patience doit résoudre de pareils problèmes, le plus jeune frère étant mort d'une rupture d'anévrisme, pour avoir voulu forcer le destin.
—Vous autres Français, disait Stopwell à Petitcopain, vous aimez les saletés. Molière ne parle que de purges.
Petitcopain baissait la tête et n'osait franchir le seuil ridicule.
Mahieddine Bachtarzi, Turc d'origine, arborait le tarbouche. Il en possédait un rouge, un de fourrure grise, un d'astrakan. Il était grand, gras, puéril. Ses cartes de visite portaient un titre étrange:
MAHIEDDINE BACHTARZI
Inspecteur
Il écrivait des poèmes, il respirait de l'éther. Un jour que l'odeur d'éther devenait trop forte, Jacques entra chez lui et le trouva, son tarbouche sur la tête, assis sur le rebord de la croisée ouverte, la lèvre baveuse, se fermant la narine gauche d'une main et, de l'autre, appuyant contre la droite un flacon de pharmacie. Sans entendre Jacques il oscillait, assourdi parles cigales glacées de la drogue.
Était-ce là le milieu de rêve pour une mère délicate, redoutant les microbes et les courants d'air?
Jacques venait, après quelques jours revêches, de prendre sa place dans la boîte Berlin, lorsqu'un intermède tragicomique troubla le calme. Petitcopain tomba malade, et d'une façon qui ne laissait aucun doute sur l'origine de ses douleurs.
M. Berlin le confessa. Il sut que le pauvre enfant avait suivi les conseils de Stopwell, à la lettre. Petitcopain sanglotait.
—C'est incroyable, s'écriait Mme Berlin. Mais il ne fallait pas que la chose s'ébruitât.
Jacques allait chaque jour lui rendre visite. Un soir, d'une voix blanche, Petitcopain le supplia de demander à Peter pourquoi il n'était jamais venu dans sa chambre.
Stopwell, dans un nuage, annotait Auguste Comte.
—Pourquoi, dit-il, mais parce qu'il me dégoûte. Croyez-vous que je veuille voir un garçon qui se couche avec des filles malades. Moi je ne me couche avec personne.
—Vous êtes dur, murmura Jacques. Ce pauvre enfant; il vous demande peu de chose...
—Peu de chose! Et si mon régiment me voyait pendant qu'il tripote mes mains. Je suppose que vous perdez la tête.
Ce «et si mon régiment me voyait» fut dit comme le «et si ma mère me voyait» d'une vierge.
Jacques s'apprêtait à sortir, lorsque Peter, ouvrant une boîte de cigarettes, l'arrêta par la manche.
—Quoi? Vous retournez chez ce singe? À Oxford, nous les traitons comme des domestiques. Laissez-le donc tranquille et restez chez moi.
Sa main empoignait Jacques avec une force herculéenne. Il le fit asseoir sur sa malle.
Son geste avait-il suffi pour détacher un masque? Ainsi les roses perdent leurs bonnes joues dès qu'on heurte le vase. Jacques vit une figure inédite, sans le moindre flegme et toute nue.
Il se leva.
—Non, dit-il, Stopwell, il est tard. Il faut que j'écrive une lettre.
—À votre aise, mon vieux.
Stopwell, avec une adresse de tricheur, se détourna et montra sa figure rhabillée, un masque neuf, maintenu par une cigarette.
En somme, Jacques n'était pas aimé de Petitcopain qui lui enviait les fausses bonnes grâces de Stopwell. Stopwell le détestait et donnait le change. Bachtarzi lui gardait rancune d'être entré pendant qu'il respirait l'éther. Maricelles les méprisait tous, en bloc.
Restait le ménage Berlin.
Un mot juste de Jacques allumait parfois l'œil du professeur, à table, et Mme Berlin, chargée par son mari des fonctions de surveillante, s'attardait surtout dans sa chambre. Elle ne trouvait pas Stopwell «galant». L'Arabe lui «faisait peur». Les autres étaient des mioches.
Un samedi soir où tous les élèves étaient sortis, soit dans leur famille, soit au théâtre, Jacques, ayant mal à la gorge, resta seul sur l'étage. Mme Berlin lui monta de la tisane, lui tâta les tempes et le pouls. Jacques s'aperçut vite que la patronne accomplissait la manœuvre de Stopwell; mais cette fois, au lieu que la froideur suffît à éteindre le feu, elle l'activait, et insensiblement Mme Berlin abandonnait son rôle de seconde mère.
Jacques feignait de n'y rien comprendre et, toussant, poussant les plaintes d'un malade qui cherche le repos, voyait entre les cils Mme Berlin, son esprit dérangé par le désir, comme, à droite, à gauche, son ombre par la bougie, contre les cloisons de la chambre.
Enfin, avec une poigne étonnante, elle lui entraîna la main.
—Jacques! Jacques! murmura-t-elle alors, que faites-vous?
Un bruit de porte cochère le sauva. Mme Berlin lâcha prise, se rajusta, s'envola.
Mahieddine rentrait du théâtre. Jacques l'entendit qui sifflait un refrain à la mode. Il se trompait et recommençait la faute.
Le lendemain, Jacques n'osait regarder Mme Berlin à table. Elle, par contre, le bravait, le rassurait, pardonnait.
Jacques vivait en pleine solitude et travaillait en vrai cancre. Que sait-il? Rien. Sinon que chaque geste nous brouille avec nos semblables. Il voudrait mourir de son mal de gorge. Mais il ne tousse presque plus.
Mahieddine lui propose d'aller ensemble à la Scala. Le dimanche et le jeudi en matinée on loue une avant-scène pour très peu d'argent. Jacques essaye d'être aimable. Il accepte. On débauche Petitcopain. Il reçoit des sommes rondelettes de sa famille, qui habite le Nord.
C'est ainsi, le troisième dimanche, que Jacques rencontra la maîtresse de Mahieddine: Louise Champagne.
Louise était plus connue que ses danses et mieux placée dans le demi-monde que sur l'affiche. Elle faisait partie de ces femmes qui touchent cinquante francs au théâtre et cinquante mille à la maison. Elle dit à Jacques qu'il ne pouvait vivre seul et qu'elle lui procurerait une amie: Germaine.
Cette fille en vogue jouait quatre rôles dans la revue qui tombait de fatigue après trois cent cinquante représentations.
Germaine souriait très haut entre l'orchestre et le tambour. Sa beauté penchait sur la laideur, mais comme l'acrobate sur la mort. C'était une manière d'émouvoir.
Ce chien-et-loup attirait Jacques.
Hélas, l'espèce de liberté où nous sommes nous laisse entreprendre des fautes qu'une plante, qu'un animal évitent. Avec la lampe de Louise, Jacques reconnut son désir.
Après un premier contact dans sa loge, Louise se chargea de conclure et pria Jacques de venir la voir le lendemain, chez elle, rue Montchanin.
Le lendemain, il sécha le cours, comme disent les potaches, y laissa Mahieddine et courut au rendez-vous.
Il trouva Champagne déconfite. Il ne plaisait pas à Germaine. Elle lui trouvait du charme. Il n'était pas son genre.
Louise se sentait triste d'avoir à transmettre de mauvaises nouvelles.
—Pauvre petit!
Elle lui caressait la nuque, lui pinçait le nez, bref, lui proposa sans détours de devenir sa consolatrice.
Peter, Mme Berlin, passe encore. Un refus devenait plus difficile. Louise Champagne était belle et le canapé sans issue. Ils trompèrent l'Arabe.
Bachtarzi ne se doutait de rien et maudissait Germaine, car elle possédait une automobile plus grosse que la voiturette de Louise, et Mahieddine voyait déjà toute une existence de harem.
Un dimanche, Jacques passait dans les coulisses, devant la loge de Germaine. Celle-ci l'appela, l'enferma et lui demanda pour quel motif, après la démarche de Louise et sa réponse favorable, il avait tourné casaque et poussé l'impolitesse jusqu'à la charger de lui en faire part.
Jacques resta stupéfait. Germaine vit que sa stupeur n'était pas feinte, le cajola, le consola, et ne parla plus à Louise.
Jacques, prétextant qu'il lui répugnait de tromper Mahieddine, suivit sa nouvelle conquête. Louise auprès de Mahieddine accusa Jacques de lui avoir fait la cour. Elle refusait de le voir.
Les voisins de la rue de l'Estrapade vécurent étrangers l'un à l'autre.
[III]
L'art, principalement le pire, est à Paris un enlève-taches magique. Il ne les lave pas, il les monte. Dès lors, une mauvaise réputation, mise en vedette, devient aussi avantageuse qu'une bonne. Elle exige les mêmes soins. Beaucoup de femmes entretenues se font immuniser par la scène. Le théâtre est une taxe qu'elles payent. Mais il dérange leur industrie.
Après la cure de théâtre, Germaine et Louise se donnèrent vacances. Elles les prirent longues. L'art ne les nourrissait pas.
Germaine avait un amant riche, si riche que son seul nom signifiait richesse. Il s'appelait Nestor Osiris, comme une boîte de cigarettes. Son frère Lazare entretenait Loute, sœur cadette de Germaine.
Germaine était tendre et volontiers eût envoyé Osiris au diable, mais la sœur veillait au grain.
Elle vit Jacques d'un mauvais œil, malgré que de son côté elle trompât Lazare avec un peintre. Elle savait que sa sœur n'apporterait aucune prudence à ce manège et elle en redoutait les suites.
Elle ressemblait à Germaine comme au marbre son moulage en plâtre. C'est dire qu'elles étaient pareilles, sauf tout.
Malgré l'atmosphère détestable qu'il respirait depuis sa crise, le cœur de Jacques restait intact et capable d'ennoblir n'importe quoi.
Germaine tirait sa fraîcheur du fumier. Elle s'en repaissait avec une gloutonnerie de rose; et, de même que la rose offre le spectacle d'une bouche profonde qui puise son parfum chez les morts, de même son rire, ses lèvres, ses joues, devaient leur éclat aux krachs de la Bourse.
L'indifférence d'un paysage nous donne beau jeu pour le mépriser. Venise s'offrant, Jacques eût-il méprisé Venise?
Le cœur vit enfermé. De là viennent ses sombres élans et ses grands désespoirs. Toujours prêt à fournir ses richesses, il est à la merci de son enveloppe. Que sait-il, le pauvre aveugle? Il guette le moindre signe qui le sortira de l'ennui. Mille fibres l'avertissent. L'objet pour lequel on sollicite son concours en est-il digne? Peu importe. Il s'épuise avec confiance et s'il reçoit l'ordre d'interrompre, il se crispe dans un épuisement mortel.
Le cœur de Jacques venait de recevoir la permission de mettre en marche. Il le fit avec la maladresse, la fougue d'un début.
Aussi Jacques craignit-il les premiers effets de ce cachet qui s'ouvre en nous et lâche une drogue puissante.
Aussi vite que sur l'écran du cinématographe se succèdent une femme petite parmi des groupes et le visage de cette femme en premier plan, six fois grandeur nature, le visage de Germaine remplissait le monde, obstruait l'avenir, masquait à Jacques, non seulement ses examens et ses camarades, mais sa mère, son père, son propre individu. La nuit régnait autour. Ajoutons que cette nuit dissimule Osiris.
Il existe un conte où des enfants cousent des pierres dans le ventre du loup endormi. À son réveil, Jacques sentait une charge inconnue, un déséquilibre, de quoi se noyer à l'exemple du loup, en se penchant sur l'eau pour boire.
Germaine l'aimait, certes. Mais son petit cœur ne débutait pas. La partie se présentait inégale.
Au cirque, une mère imprudente laisse son enfant se prêter à l'expérience d'un magicien chinois. On le met dans un coffre. On ouvre le coffre; il est vide. On referme le coffre. On l'ouvre; l'enfant apparaît et regagne sa place. Or, ce n'est plus le même enfant. Personne ne s'en doute.
Un dimanche, Jacques vit sa mère. Elle vint le prendre à la pension. N'ayant pas compris qu'elle ramenait un autre fils de Venise, comment pouvait-elle sentir sa métamorphose récente? Elle trouva qu'il avait bonne mine, bien qu'un peu maigre. C'était traduire en langage maternel sa fatigue et le feu de ses joues.
Mme Forestier était myope et vivait dans le passé: deux raisons qui l'empêchaient de se rendre un compte exact des choses présentes. Elle adorait en son fils sa ressemblance avec une grand'mère, en son mari le père de Jacques. Elle paraissait froide parce qu'elle poussait les scrupules jusqu'à ne se lier avec personne, craignant ce qu'elle appelait des toquades. Sa seule amie était morte. Elle vivait entre l'église, son mari honnête et les craintes pour l'avenir de Jacques.
Seule avec lui, elle le harcelait de tendres critiques, mais avec les étrangers ou avec son père, elle faisait son éloge.
Si nous effaçons M. Forestier, c'est qu'il s'effaçait lui-même. Jeune, il souffrit d'un démon analogue au démon qui tourmente Jacques. Il l'avait maté par l'étude et le mariage. Mais un démon se mate difficilement. Cette nature droite s'atrophia. Elle se sentait toute de travers. Or, M. Forestier devinait les troubles de Jacques, il les reconnaissait, il se décourageait comme une victime du sarcome qui, ayant guéri son mal à l'épaule, le voit réapparaître au genou.
—Alors, Jacques, dit sa mère, tu te portes bien?
—Oui, maman.
—Tu travailles?
—Oui, maman.
—Tes camarades?
—Quelconques. Un Arabe, un Anglais et deux gamins.
—Tu devrais profiter de vivre avec un Anglais pour apprendre sa langue.
Cette phrase emportait Jacques si loin de la réalité qu'il ne répondit pas. D'habitude heureux d'accompagner sa mère dans ses courses, il lui semblait que ce temps passé ensemble était du temps perdu.
Le mensonge l'ennuyait, enveloppait tout d'une atmosphère factice, irrespirable. Ne pouvant raconter Germaine à sa mère, il préférait qu'elle partît, qu'elle ne l'obligeât pas à mettre entre elle et lui des distances.
Il aimait.
Il ne souhaitait pas être Germaine. Il voulait la posséder. Pour la première fois, son désir ne se manifestait pas sous forme de malaise. Pour la première fois, il ne haïssait pas sa propre image. Il se croyait guéri.
Le vague désir de la beauté nous tue.
Nous avons expliqué comment Jacques s'épuisait à désirer le vide. Car n'est-ce pas le vide, ces corps et ces figures que notre regard traverse follement sans les émouvoir.
Cette fois, le désir rencontrait une surface sensible et la réponse de Germaine était l'image même de Jacques, comme l'écran délivre le film qui, sans obstacle, n'épanouirait qu'une gerbe blanche. Jacques se voyait dans ce désir et, pour la première fois, sa propre rencontre le bouleversait. Il s'aimait chez Germaine. Il perdait conscience du personnage qu'il développa dans la suite sans chercher à rejoindre son idéal.
Jusqu'à ce jour, les femmes auxquelles il plaisait ne lui plaisaient pas. Il connaissait leur profil mou. Toutes les têtes du monde appartiennent à quelques catégories. Il savait d'avance que certaines brunes, hautes de buste, tomberaient amoureuses de lui.
Germaine n'était pas de la génération des grandes filles intimidantes qui portent des noms de chevaux de courses. Mais elle avait ce quelque chose d'inaccessible, de surnaturel, qui fait d'un marin sur le quai de Naples ou d'une joueuse de tennis à Houlgate des souvenirs de tristesse.
Donc, un des mille passants s'était arrêté. Il le tenait dans son piège. Il aimerait sur lui toutes les rues, toutes les villes le premier soir qu'on y arrive, la température émouvante des ports, Idgi et Tigrane d'Ybreo, le chien chacal, la troupe d'acrobates de Genève et l'écuyère du cirque de Rome.
Ainsi réfléchissait-il sans relâche jusqu'au départ du train qui emportait Mme Forestier à Tours.
[IV]
—Mais laisse donc, Loute, disait Germaine à sa sœur. Nestor ne s'apercevra de rien. Il faut que tu nous présentes Jacques comme un ami de ton peintre, (car le richomme savait son frère trompé, ce qui divertissait son égoïsme)—Il adore être de la confidence, et nous courrons moins de risques.
Osiris était prodigieusement crédule. Sa maîtresse flattait cette sécurité en le mettant du complot contre Lazare.
Une des premières nuits que Nestor dormait étendu auprès d'elle, un jeune comédien qu'elle aimait sonna, par suite d'une erreur de dates.
—Cache-toi, dit-elle à Osiris, c'est mon vieux.
Osiris se leva, ramassa ses affaires, entra dans un placard de robes, y étouffa, tandis que Germaine recevait le jeune homme, et sortit, bouffi d'orgueil.
Leur liaison datait de ce coup de maître. N'en concluez pas que cette fille fût basse. Elle se défendait. Elle agissait sans calcul.
Toutes jeunes, sa sœur et elle rêvaient du Palais de Glace qu'elles s'imaginaient être un palais de miroirs. Elles y entrèrent un dimanche et en sortirent suivies d'une escorte d'hommes élégants. Un d'eux débaucha Germaine.
Lorsqu'il la quitta, elle se plaça chez une modiste de Montmartre. Cette modiste lui dit un jour: «Ma petite, on va me saisir après-demain. Garde la boutique, je décampe.» Elle emportait ses perles et son linge.
Germaine resta, mit à la vitrine une pancarte annonçant que les chapeaux de deux cents francs se vendaient vingt cinq, les écoula en une matinée, les remplaça en montre par des chapeaux défraîchis trouvés dans la cave, loua une charrette avec la somme, transporta les chaises, la table et la psyché de la boutique dans la chambre qui lui appartenait encore et laissa l'huissier prendre le reste.
Elle avait le démon de la rue. Elle n'en ressentait aucune honte.
Dînant avec Loute, Nestor et Lazare dans un restaurant à la mode, elle renversa du vin. Le maître d'hôtel se précipita et déroula une toile cirée sur la tache en attendant une nappe. Cette toile éveillait un souvenir analogue chez les sœurs. Elles échangèrent un coup d'œil. Loute rougit, mais Germaine s'écria:
—Oh! cette toile cirée! Je retrouve Belleville, la lampe, la soupe et le père Râteau.
Leur nom réel était Râteau. Depuis Nestor, le père et la mère Râteau n'étaient pas à plaindre. Ils possédaient une ferme charmante aux environs de Paris.
Ces sœurs, la ferme Râteau, les Osiris, Jacques, sa famille, son rêve, forment un mélange explosif. Pourtant, la destinée le compose. Elle aime manier les hommes chimiquement.
Si les désirs de Jacques se cristallisaient et si nous approchions leur multitude comme nous approchons Germaine, le résultat serait-il plus avouable?
Narcisse s'aima. Pour ce crime les dieux le changèrent en fleur. Cette fleur donne la migraine et son oignon ne fait même pas pleurer. Méritait-il d'autres larmes?
L'histoire de notre Narcisse est plus complexe. Il aimait les eaux du fleuve. Mais les fleuves coulent sans se soucier des baigneurs, des arbres qu'ils reflètent. Leur désir est la mer. Ils la baisent au terme d'un voyage perpétuel et s'y enfoncent voluptueusement.
Jacques sentait toujours la beauté humaine avoir, comme les fleuves, un lit et un but. Elle passait, elle allait ailleurs. Un navire lève l'ancre, un rideau de music-hall tombe, la famille Ybreo retourne à ses dieux.
Il se rappelait Idgi lui disant, pendant un match de tennis, qu'il ressemblait à Séti Ier. C'était le seul regard de fleuve dont il se souvînt.
Cette fois l'eau stoppe, lui renvoie passionnément son reflet. Il trompe la nier. Peut-être prend-il pour l'eau qui parlé une voix d'ondine. Mais il n'analyse pas. Son cœur ne lui en laisse plus le loisir.
Nous avons dit que le cœur de Germaine était souvent mobilisé. Cette habitude n'enlevait aucun enthousiasme à ses caprices. Elle aimait chaque fois pour la première fois. Elle se demandait comment elle avait pu aimer d'autres hommes et jouait sa partie nouvelle en montrant toutes ses cartes. Elle ne cherchait pas à prolonger le feu en le garnissant de cendres. Elle flambait le plus haut possible et le plus vite.
Son pouvoir de se mettre sincèrement dans un état primitif l'empêchait d'opposer à l'élan de Jacques celui, machinal, d'une fille rompue à l'exercice.
La tempête mélangeait leurs trésors, de quelque provenance qu'ils fussent.
Car si Jacques avait beaucoup gaspillé mais apportait ses rêves, Germaine qui avait beaucoup donné, avait beaucoup reçu. Elle ne l'accueillait donc pas les mains vides.
Cette dernière phrase prête à double entente. Là encore l'élan emportait Jacques au delà des scrupules. Le richomme serait un mari, un mari trompé.
Germaine trouvait si légitime de tromper Nestor qu'elle n'en ressentait pas l'ombre de gêne. L'inconscience est contagieuse. Jacques trouva naturel le subterfuge qui consistait à jouer le rôle d'un ami du peintre.
Le dîner de rencontre l'amusa. Au dessert, Germaine, distraite, le tutoya. Il était à sa droite.
—As-tu lu l'article de X...?
—Tu pourrais me répondre, ajouta-t-elle presque sans transition en se retournant à gauche vers Nestor stupéfait, détroussé, décorné par ce prodigieux coup de bonneteau. Ils rirent ensuite de l'alerte.
Osiris prit Jacques en affection. Il lui trouvait le sens du chiffre. Un jugement aussi absurde venait de ce que Jacques l'écoutait. On l'écoutait ou non. Il ne faisait que cette différence grossière entre les hommes, n'ayant pas l'esprit qui nous désigne l'originalité de chacun.
Les vrais rendez-vous des jeunes gens étaient rue Daubigny, dans un rez-de-chaussée sombre comme les toiles de ce peintre.
La garçonnière appartenait à Germaine. Elle prétexta qu'il lui fallait un coin pour fuir les visites de Nestor. D'après ses explications, ce coin tombait à pic, mais pour la première fois. Elle le croyait. Elle craignait Mme Supplice, la concierge. Et non que la concierge pensât «Encore un», mais qu'elle se choquât de ne l'y plus voir entrer seule.
Les caresses, même les plus profondes, ont une limite. Jacques, quasiment vierge, essayait de satisfaire un désir illimité. La première étreinte le déçut. À la longue, le vertige s'apaisant, son regard et son esprit redevinrent agiles.
Alors, contemplant cette Desdémone à la renverse, mourante auprès de l'oreiller, pâle à faire peur, les dents découvertes, il amoncelait des souvenirs de honte sur sa figure et sortait d'elle comme un couteau.
Germaine distribuait vite ses caresses épanouies. C'était le luxe d'une gerbe de fleuriste. La gerbe fanée, on en achète une autre. Jacques, lui, prenait racine. Son amour anormal poussait normalement, lentement. Il s'aimait, il aimait des voyages, il aimait trop de choses sur sa maîtresse. Germaine n'aimait que son amoureux.
[V]
Cette existence nécessitait des stratagèmes rue de l'Estrapade, où Jacques perdait les heures que Germaine et Osiris vivaient ensemble.
L'après-midi, il inventait un travail à la bibliothèque Sainte-Geneviève.
Cette bibliothèque est le prétexte des polissons du Quartier-Latin. Si tous ceux qui doivent s'y rendre, s'y rendaient réellement, il faudrait bâtir une aile. Réconcilié avec Mahieddine et avec Louise, Jacques découchait une nuit sur quatre. L'Arabe et lui laissaient la porte cochère entre-bâillé. Ils la refermaient à l'aube en revenant de chez leurs maîtresses.
Louise recevait Mahieddine chez elle. Les deux complices se retrouvaient devant la grille du Parc Monceau et attendaient le premier métropolitain.
Ce départ de guillotinés n'avait rien de drôle. Ils somnolaient parmi les ouvrières qui se rendent au travail.
Duper le professeur, ne demandait pas grande malice. Il ne voyait rien et ne voulait rien voir. L'exactitude des élèves à son cours et celle des mensualités suffisant à ses exigences.
Sa femme, elle, voyait. Elle voyait de travers. Elle était convaincue que Jacques, épris d'elle, incapable de tromper son maître, fuyait sa présence et s'étourdissait avec des filles du Café Soufflet. Elle approuvait l'Arabe de le surveiller.
Chaque dimanche, Stopwell trouvait un ressort mystérieux pour gagner les épreuves de saut. En semaine, il était une loque, guettait le facteur qui devait toujours lui apporter un chèque, vivait dans un nuage de pipe et de théière. Son grand corps jonchait la chambre. Après dîner, il passait un costume de foulard et s'endormait comme une masse, intoxiqué de tabac.
Petitcopain servait ce despote avec le regard des jeunes filles qui soignent les fous dans les hôpitaux. Il se partageait entre cet office et le poste de guetteur, qu'il tenait au compte de Mahieddine.
Il n'en voulait pas à Peter. Il découvrait sous son attitude une foule de faiblesses dont il ne comprenait pas la nature, mais à cause de quoi il le devinait vulnérable. Il flairait, avec l'arôme du tabac blond, la poésie de l'Angleterre.
Il aimait Stopwell comme les Latins subissent peu à peu la ville aux joues de santé rose, au cœur de charbon noir, Londres, ce pavot qui endort.
Il aimait chez lui du sommeil, un échiquier royal, des biches sur l'herbe, des ducs qui épousent des actrices, des Chinois au bord de la Tamise.
Les rares paroles de Stopwell étaient pour louer Oxford, paradis des collèges et des boutiques, où se trouvent les meilleurs hellénistes et les plus beaux gants du monde.
Le jeune Maricelles, à force d'espérer, assis près d'une lucarne, comme une princesse dans sa tour, était tombé malade. Il se soignait au château de Maricelles, par Maricelles Les-Maricelles, adresse suffisante pour divertir les pensionnaires et défrayer la conversation à table.
Un mercredi de novembre que Germaine et Jacques avaient rendez-vous avec Bachtarzi chez Louise, ils y virent une petite dame maigre, sans chapeau, portant un pendentif d'émeraude, assise dans le salon. C'était sa mère. Jacques reconnut avec stupeur Mme Supplice, la concierge de la rue Daubigny. L'immeuble appartenait à un des ex-protecteurs de Louise. Germaine ne lui en avait jamais ouvert la bouche.
—Bonjour, Madame, dit Germaine. Vous en avez une robe! Louise est là?
—Non, répondit la concierge d'une voix monotone, mademoiselle n'est pas encore rentrée.
Ils s'assirent. Ils toussèrent. Mais Mme Supplice s'apprivoisait vite. Elle se lança dans un éloge de Mahieddine, qu'elle croyait prince turc.
Du reste, Mahieddine, assez timide en face des personnes de tête et qui leur cachait sa littérature, perdait tout contrôle avec les fournisseurs et les naïfs. On devinait à travers les phrases de Mme Supplice, débitées sur une ligne sans points ni virgules, les contes qu'il devait lui conter faute de pouvoir éblouir plus haut.
Jacques n'osait regarder Germaine. Il eût été bien surpris de voir qu'elle ne riait pas. Elle souriait. Elle se leva.
—Brave mère Lili, s'écria-t-elle, toujours la même! et elle lui tapa familièrement sur le genou.
Louise et Mahieddine rentrèrent. Ils paraissaient ennuyés de la rencontre, Mahieddine surtout.
Un écrivain peut-il plier au milieu de son livre une histoire qui en déborde? Oui, si cette histoire souligne un personnage. Or il importe de souligner que Louise était bonne fille, mais une bonne fille Supplice-Champagne.
Avant que notre livre ne débute, Louise dansait à l'Eldorado. Quatre collégiens allaient l'y applaudir et lui lancer des bouquets de violettes. Le premier janvier, ils voulurent lui donner un pendentif. Le filou de la bande escamota une émeraude chez une vieille parente. Il accepta naïvement qu'on tirerait au sort celui qui l'offrirait. Le sort désigna le plus timide. Louise remercia d'une caresse. Ils se dirent qu'une émeraude chez une actrice est une goutte d'eau dans l'océan. Ils oubliaient que l'océan existe à force de gouttes d'eau.
Longtemps après l'épisode qui ferme notre livre, le timide, devenu diplomate, rencontra Louise. On remua des souvenirs.
—Vous savez, dit-elle, la fausse émeraude? Je l'avais donnée à ma mère. Elle la portait toujours. Elle a voulu être enterrée avec.
Le diplomate lui avoua le vol et que l'émeraude était véritable. Louise pâlit.
—Pouvez-vous me le jurer? demanda-t-elle. Et il n'osa jurer parce que Louise venait de prendre une figure de fossoyeur.
Revenons rue Montchanin.
Les deux couples fréquentaient un skating. Ils y allèrent. Ils connaissaient les professeurs et le barman.
Un jeune homme au visage de blanchisseuse, qui portait une cape et un collier de perles, se promenait entre les tables, souriait aux uns, bousculait les autres, criait qu'il avait mal au cœur à force de tourner. Sa voix apprise ressemblait aux courbes ridicules du modern-style.
Ce monstre se fût fait lapider n'importe où. Là, il était fétiche. On le cajolait, on se sentait fier qu'il vous adressât la parole. Il serra la main de Germaine et de Louise, fit aux hommes un geste de grande coquette.
La moitié d'ombre de Jacques envoyait en vain à sa moitié de lumière un esprit d'inconfort moral. Il avait adopté un rythme boiteux. Il s'y complaisait. Il longeait les toits sans vertige, avec une démarche de somnambule.
Le monstre leur accorda de s'asseoir une minute. D'une voix assez éteinte maintenant, il estimait les bagues de Louise. Il montrait les siennes. Il racontait des histoires de descente de police.
Quand tout bouge ensemble, rien ne bouge en apparence.
Pour que Jacques se rendît compte de sa paresse d'âme, il eût fallu un point fixe. Qu'il imaginât, par exemple, son père ou sa mère traversant le promenoir. Mais il agissait loin d'eux, loin de lui-même et complaisamment accoudé sur l'eau sale.
Il eût senti du dégoût, seul dans un tel lieu. Mélangé à Germaine qui parlait de plain-pied avec le fétiche, il ne se révoltait pas et se laissait vivre.
L'orchestre jouait la danse à la mode.
La mode meurt jeune. C'est ce qui fait sa légèreté si grave. L'aplomb du succès et la mélancolie de n'en plus avoir bientôt, magnifiaient cette danse. Toutes ses notes devaient un jour trouer le cœur de Jacques. Ils patinèrent.
Pendant une halte où le monstre exécutait un numéro, Louise poussa un cri: Vous! et tous, détournant les yeux de la piste, virent Osiris, jovial, appuyé sur sa canne, des reflets de globes électriques sur son nez, son tube, sa perle de cravate.
—Moi, oui, mes enfants! moi. Et même assez satisfait. Depuis quelques jours on m'accable de lettres anonymes qui racontent que Germaine passe sa vie au skating avec un amant. J'ai voulu me rendre compte et je constate que c'est faux. Voilà, termina-t-il, en posant sa main sur l'épaule de Jacques,—car mon cher, entre nous, je ne veux pas vous dire une chose désagréable (tous les goûts sont dans la nature), mais vous n'êtes pas son type.
Il s'assit. Germaine le bourrait de coups de poing, le menaçait et reprenait contenance.
—D'ailleurs, fit-il, en dépliant un porte-carte, il me semble reconnaître l'écriture de Lazare. Peut-être qu'il se venge. Tenez, mon petit Jacques, prenez ces lettres, étudiez-les. Vous autres, jeune classe, on vous élève à la Rocambole. Vous devinerez mieux qu'un vieil imbécile comme moi.
—On l'aime, son vieil imbécile? zézayait-il en chatouillant le menton de Germaine, on l'aime?
Et Germaine, remontée sur sa bête, solide en selle, répondait:
—Non, on ne l'aime pas. On n'aime pas les mouchards.
La vie de Jacques ressemblait aux chambres jamais faites des femmes de Montmartre qui se lèvent à quatre heures et passent un manteau sur leur chemise pour descendre manger un plat.
Cet état de choses s'envenime toujours. Nestor ne montrait plus de lettres, ne riait plus. Il ne soupçonnait pas Jacques, malgré des accusations précises; il soupçonnait Germaine. L'amour-propre l'aveuglant, il voulait bien admettre qu'elle le trompât avec un homme de sa corpulence et de son âge, ce qu'il appelait naïvement son type, mais que ce fût avec le petit Jacques lui coûtait trop cher à croire. Il ne s'y arrêtait pas une seconde. Il lui faisait ses confidences et lui demandait de surveiller Germaine.
—Je dois vivre à la Bourse et je travaille souvent la nuit. Suivez-la. Ne la quittez pas. Rendez-moi ce service.
Maintenant, Nestor Osiris se livrait à des scènes. Il ne menaçait pas encore; il cassait des objets d'art. Germaine avait remarqué qu'il lui offrait, à chaque réconciliation, un animal de Copenhague. Ainsi pouvait-il briser en brisant peu. Il évitait les potiches et les terres cuites.
Lorsqu'il brisa un groupe de Saxe, Germaine comprit que le vaudeville tournait au drame. Il forçait des tiroirs, cherchait des empreintes, soudoyait des manucures, perdait la tête.
Un soir qu'il revenait de chez le dentiste, il trouva Germaine sur une chaise longue. Il lui demanda si elle avait reçu des visites. Elle répondit que non, qu'elle somnolait et lisait depuis le déjeuner. C'était vrai.
Nestor sortit pendre sa pelisse au porte-manteau. Il reparut brandissant une canne à bec d'écaille.