JEAN DE GOURMONT

L’ART D’AIMER

ROMAN

PARIS
ÉDITIONS DU SIÈCLE
121, BOULEVARD SAINT-MICHEL

DU MÊME AUTEUR :

AUX « ÉDITIONS DU SIÈCLE » :

  • LA TOISON D’OR, roman
  • VINGT ANS DE CRITIQUE, tome 1 (sous presse)
  • CORYMBES

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS :

  • MUSES D’AUJOURD’HUI (Essai de phisiologie poétique), Éditions du Mercure de France
  • HENRI DE RÉGNIER ET SON ŒUVRE, Éditions du Mercure de France
  • JEAN MORÉAS, Sansot, éd.
  • ZIGOUI, hors commerce
  • MUSIQUE IMMOBILE, hors commerce
  • SOUVENIR SUR REMY, Collection « Les amis d’Édouard », Champion, éd.

TOUS DROITS RÉSERVÉS
Copyright by Éditions du Siècle, 1925

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE UN EXEMPLAIRE UNIQUE SUR VIEUX JAPON A LA FORME, PORTANT LE No 1 ; DIX EXEMPLAIRES SUR MADAGASCAR LAFUMA, NUMÉROTÉS DE 2 A 11 ; VINGT EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN NUMÉROTÉS DE 12 A 31 ET CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS DE 32 A 82. L’ÉDITION ORIGINALE, AINSI QUE LES EXEMPLAIRES DESTINÉS A LA PRESSE, A ÉTÉ TIRÉE SUR PAPIER D’ALFA.

ON A TIRÉ EN PLUS VINGT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE DONT TROIS SUR VIEUX JAPON A LA FORME, NUMÉROTÉS DE I A III ET DIX-SEPT SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS DE IV A XX.

L’ART D’AIMER

I

— Rite ?

— Raymond ?

— A quoi songent tes yeux qui regardent loin, je ne sais vers quel passé où je n’étais pas près de toi ?

En amour, songeait-il, il n’y a pas de passé, et Rite ne vit que depuis l’instant où mes lèvres lui ont donné une âme, la mienne…

— Mes yeux ne contemplent aucun passé plus lointain que toi, Raymond ; mais je suis triste ce soir du mal que je vais être obligée de te faire, peut-être, en te parlant de moi-même et de ma vie réelle. Depuis ce soir de juin où je t’ai rencontré, au lit de mort de Marthe, nous ne nous sommes pas quittés, nous avons vécu en dehors du temps et de l’espace dans l’absolu de notre amour. Tu ne m’as pas interrogée et je ne t’ai pas fait de confidences… Il semblait que nous vivions comme au seuil de la mort qui éterniserait notre baiser… Oh ! Raymond, j’ai peur ce soir, parce qu’il va falloir te quitter et reprendre cette vie d’hypocrisie qui est la vie de toutes les femmes mariées… Je serai toujours à toi, mais je ne pourrai plus te donner de mes journées que quelques heures volées…

En disant cela, Rite était plus pâle sous le toit de ses cheveux blonds, des larmes scintillaient dans ses yeux plus noirs, et la respiration de ses seins se précipitait…

Raymond comprit qu’aucune parole ne serait assez forte et assez belle pour exprimer une douleur digne de ce désespoir. Alors, il approcha de sa bouche la brûlure des larmes de Rite et, tenant cette belle tête dans ses mains, il but cette voluptueuse salure des larmes, gonflé d’amour et de l’orgueil d’avoir inspiré une si vive et sincère douleur. Avec une sorte de désespoir, il serra cette chair contre sa chair, et l’approchant de lui, ils se mêlèrent…

Il savait bien l’onction des possessions mouillées de larmes. Accroché à ses épaules comme à un rocher, tout son être se tendait vers cette bouche dorée qui l’aspirait et buvait son désir.

Rite, soulevée comme une vague qui retombe sur elle-même en déchirant ses volutes, sanglotait de voluptueux sanglots ; et contemplant la gravité douloureuse de son visage, au moment même où sa chair se brisait sur le sable, Raymond écoutait dans tout son être le heurt précipité de cette chair blanche, mouillée de son propre parfum qui l’écrasait. Peu à peu, la respiration s’éteignit et ils demeurèrent immobilisés dans cette sorte de rêve voluptueux où les chairs qui se sont données ne se sont pas encore reprises et où le miracle de la transsubstantiation amoureuse se prolonge… Les baisers sonnent alors dans le cerveau comme des cloches sous-marines et les mains qui s’étreignaient jusqu’à se briser se détendent et s’endorment.

Toute la chair se replie, se referme comme une corolle trop profondément respirée, et la dernière caresse s’emprisonne dans la digitale sacrée, prise comme une fougère dans le baiser glacé de l’étang.

Ils demeurèrent ainsi longtemps silencieux, et Raymond, les yeux fermés, la tête appuyée sur le sein de Rite, respirant les mousses mouillées de son aisselle, se parlait à lui-même et s’interrogeait devant cette nouvelle vie qui allait commencer.

Rite, comme toutes les femmes, était donc mariée. Au fond, cela le rassurait et restituait à leur amour cette sorte d’abstraction des contingences quotidiennes qui font d’une liaison une sorte de rêve enchanté.

Depuis un mois qu’il vivait avec Rite, il s’était abandonné, fleur coupée, à ce courant de sensualité qui le roulait dans son remous, à cette sorte d’ivresse dionysiaque qui le soulevait et le faisait jaillir. Il trouvait dans cette chair fraternelle une sorte d’identification de son être avec un autre être, une totalité de vie instinctive si reposante : ne plus penser, n’être plus qu’une vibration heureuse de son propre rythme harmonisé en un autre rythme, se contempler soi-même, comme éternellement dans ce miroir ébloui qu’est l’âme d’une femme qui vous aime.

Mais parfois, même en ces minutes de communion sensuelle où la vie est presque comme un parfum intellectualisé, Raymond s’isolait et partait, secrètement seul, sur la route du songe. Instinctivement inquiète de cette fuite imperceptible, Rite demandait :

— Où es-tu, Raymond ?

— Je suis là, répondait-il, et, en disant cela, il lui semblait, en effet, qu’après un envol dans la plaine des souvenirs, il était revenu se poser, oiseau domestiqué, sur le sein de sa bien-aimée.

Elle avait un mari : une sorte d’intendant de sa chair et de sa vie. Elle avait avoué cela comme on confesse un péché, le péché de n’avoir pas su attendre le miracle de la venue de Raymond. Mais cette confession, elle avait eu la délicatesse de ne pas la dire tout de suite, afin de laisser à ces quelques semaines tout leur parfum d’absolu.

« Cette situation, pensa Raymond, complique à la fois et simplifie les choses : il s’agit simplement d’inscrire sa vie dans ce cadre. Et quant à ce mari, ne pas s’en occuper, le nier : il n’est pas plus pour elle qu’un ancien amant oublié. »

Raymond n’était pas jaloux du passé, peut-être parce qu’il avait trop d’orgueil et trop de confiance en lui-même.

— Une femme que j’aime, pensait-il, est à jamais marquée de mon sceau.

Peut-être eût-il fallu, à cette minute, rassurer Rite et lui expliquer le provisoire de cette incomplétude de vie. Il se contenta de lui affirmer, par un baiser où leurs dents se choquèrent, tandis que dans son regard Raymond mettait toute sa mysticité amoureuse, l’indissolubilité de leur tendresse.

Il se fit un peu douloureux et sembla héroïquement surmonter une peine déjà obsédante. Alors ce fut Rite qui le rassura : elle viendrait chaque jour vers lui, et ce serait chaque jour une nouvelle Rite, lentement préparée, parfumée, embellie pour ces heures sacrées, que l’attente et le désir feraient plus ardentes.

— Et puis, et en disant cela elle savait bien qu’elle exprimait la pensée secrète et profonde de Raymond, et puis tu mettras toute ton intelligence à nous préparer cette vie nôtre qui sera l’harmonie définitive…

— L’harmonie définitive, reprit Raymond, définitive…

Et il songeait à la mort, qui viendrait un jour recouvrir les rythmes éteints de leurs chairs et de leurs âmes comme la marée montante efface sur la grève les pas entremêlés des éternels fiancés.

Déjà Rite s’était levée et Raymond, la tête appuyée dans sa main, contemplait la nudité de son amie, d’une sensualité plus intellectuelle que le corps doré de sa première Marguerite. Les bras levés d’un geste ailé, elle allait s’habiller lorsque Raymond l’arrêta : il voulut qu’elle vînt vers lui et qu’elle penchât vers son corps encore allongé la caresse de ses cheveux, et qu’elle lui donnât, sous cette voûte parfumée comme un sous-bois, sa bouche encore vierge de rouge. Le baiser de Rite parcourait le corps de Raymond, mordait la fragilité des fraises égarées dans les mousses de sa poitrine, et tout à coup, grave, ce baiser s’immobilisa et il sembla à Rite que jamais elle n’avait aussi intensément bu l’âme de Raymond.

De son bras, il l’avait attirée vers lui, et il sentait maintenant tout le poids de cette chair qui s’écrasait sur son corps comme un fruit où les lèvres ont mordu et qui verse sa saveur.

La lumière bleue du soir caressait la croupe de Rite et la ligne creusée de son dos montait vers la coupelle de ses cheveux défaits, et qui semblaient dans cette clarté un peu plus mate, une source dorée par le couchant.

Vite Rite fut debout, inquiète maintenant de l’heure…

— Tu m’apparais tout d’un coup, dit Raymond en souriant, comme une Amazone descendue de son cheval et encore toute haletante de la course…

— Oui, Raymond ; mais ne me parle plus : demeurons sur ce baiser qui m’a versée en toi et qui fut comme une tendresse après l’ardeur et la brûlure de notre amour. Il m’est doux de penser que tu vas vivre dans cet encens de nos vespres, et ton fauteuil d’osier qui craque sous mon poids gardera l’empreinte…

Raymond s’était levé et, tandis que Rite achevait de s’habiller, il s’était agenouillé devant elle et soulevait encore sa jupe courte pour baiser ses genoux et poser tendrement sa tête rêveuse contre le bouclier sacré de son ventre.

Il la reconduisit jusqu’au carrefour voisin où, alignés comme des bêtes au repos, des taxis attendaient. Le moteur ronronna et, dans un léger craquement de mécanique, la voiture s’éloigna. Une dernière fois, leurs yeux échangèrent une pensée, Rite referma ses paupières mouillées d’émotion sur l’image de Raymond ; quelque temps encore, Raymond aperçut dans le lointain une main blanche qui éclairait le crépuscule, comme un lys dans l’allée des jardins de son enfance.

II

Raymond se reprochait presque cet allègement qu’il éprouvait en se sentant seul dans la rue.

— Mais c’est mieux ainsi, se dit-il : la perpétuelle présence eût fini par user cet amour que je veux inépuisable. Je le cultiverai savamment comme une plante rare, et il est bien qu’un peu de divine amertume vienne aggraver des sentiments de cette qualité. Les êtres que l’on aime sont un peu semblables aux paysages qui ont besoin d’un peu d’éloignement pour être compris et admirés.

« Il faut aussi en amour savoir se quitter pour, dans une solitude réfléchie, diriger cet amour, l’analyser, en prendre une réelle conscience. L’amour, ce n’est en somme que la culture de son intelligence, de sa sensibilité et de sa sensualité. Aimer une femme, c’est s’aimer soi-même en cette femme.

« Je vais donc pouvoir, enfin, continuait Raymond, en allumant une cigarette, mettre un peu en ordre la gerbe de nos sentiments et de nos images, les noter dans la solitude et pour moi-même ; je sais trop combien nos sensations, même les plus vives, sont fugitives si nous ne leur donnons cette éternité, peut-être mensongère encore, de l’écriture. Vivre même intensément les plus somptueuses passions, ce n’est rien si nous ne savons esthétiquement emprisonner ces instants dans un rythme ou dans la courbe d’une image. O Rite, ton amour serait vain, aussi vain que les amours bleues des libellules, si mon cerveau ne le créait pas à chaque minute et si mon instinct d’éternité ne lui donnait pas déjà comme une immobilité de statue dans un temple.

« Je veux que ton odeur de femme que j’ai respirée comme le plus émouvant des poèmes, parfume les siècles et que les jeunes hommes qui viendront après nous, viennent boire à cette source de mes songes.

Et, devant Raymond qui était rentré chez lui et s’était assis à sa table, le fantôme blanc de Rite s’était dressé, agrandi, et à travers l’ogive de ses cuisses, il regardait dans le ciel au-dessus des toits, poindre les premières étoiles.

Raymond se souvenait de leur première soirée, déjà illuminée d’une subite et ardente sensualité. Dès que cette porte s’était refermée sur leur solitude, il avait, sans dire une parole, ouvert son corsage et posé sa tête entre ses seins. Elle s’était tout de suite voulue nue, pour être plus pure et sa chair blanche, veinée de bleu, lui fut une apparition inoubliable, une lumière qui depuis jamais ne s’était éteinte.

— Elle est là, dit Raymond, elle est toujours là, plus réelle que la blancheur réelle de cette Bacchante de marbre qui domine ma cheminée.

« Je baisai sa bouche qui s’ouvrit comme une blessure, je tenais sa tête blonde dans mes mains, et là, debout, sa chair seule éclairant la nuit, silencieusement nos deux corps se sont unis en une instinctive et subite inclusion dans le frémissement de sa chair mouillée comme les roses du matin.

« Je la pris dans mes bras et la portai sur le divan, baisant ses seins qui s’offraient à mes lèvres. Alors, je m’agenouillai devant ce corps embaumé de sa propre tendresse et je demeurai longtemps enfermé dans ce parfum qui se soulevait vers la sélection de ma bouche…

«  — Je suis tienne, Raymond », disait-elle, en une plainte musicale qui suivait la courbe ascendante de son trouble déjà rasséréné.

« Mais du plus profond d’elle-même, inépuisablement, montait cette plainte inguérissable qui retombait toujours sur elle-même.

« Elle m’emportait dans son rythme où j’étais emprisonné en une étreinte douloureusement voluptueuse : battement d’aile du cygne de Léda.

« Rite ! Tout de suite je trouvai ce nom qui la personnalisait et la distinguait dans mes associations d’images et de sentiments de ma Marguerite dorée, à laquelle d’ailleurs je ne pensais plus que comme à de lointains et doux souvenirs d’enfance.

« Rite me parlait de moi-même, qu’elle me disait aimer depuis quelques années déjà, et je compris mieux que c’était la tendresse de Marthe pour moi qui avait créé en elle cette cristallisation.

«  — Marthe t’aimait, Raymond, et peut-être plus sensuellement et plus totalement que tu ne l’as cru. Morangis, à qui tu l’avais donnée, ne fut accepté par elle que par une sorte de docilité à tes volontés ; et puis, Morangis, c’était encore un peu toi, puisqu’il était ton ami.

« Elle rêvait de te conquérir un jour et de te donner à toi la vraie floraison d’une sensualité encore hésitante et incertaine. Mais, disait-elle, avec une humilité si orgueilleuse, je ne suis pas encore digne de lui, et même cet amour qui est en moi, plus fort même que mon désir, je ne saurais même pas, enfant que je suis, le lui exprimer.

« Elle trouvait aussi une douceur amertumée dans cette privation de toi qu’elle s’imposait.

« Et moi, continuait Rite, lorsque Marthe me parlait ainsi, ses grands yeux noirs illuminés de fièvre, elle m’apparaissait un peu comme une sainte. Je la serrais sur mon cœur et puis, tendrement, je baisais la coupole de son sein où vivait un dieu… toi, Raymond. Et je t’aimais, nous t’aimions toutes les deux et nous nous aimions en toi.

« Me comprends-tu, Raymond : je te cherchais en elle et sa jeune chair m’était sacrée et comme imprégnée de toi. Oui, et dans nos exaltations de tendresse, c’est ton nom, répété comme un écho par nos deux voix, qui fusait de nos lèvres parfumées.

« Et aujourd’hui qu’elle n’est plus, je pense que je n’aurais pas été jalouse d’elle, ni elle de moi et que nos deux bouches se seraient approchées pour se donner ensemble à ton baiser. »

Raymond évoquait ces premières confidences de Rite, où elle lui avait apporté avec le don total de son être, la passion insoupçonnée de cette petite Marthe qu’il n’avait fait qu’effleurer, comme on respire une rose dans l’allée d’un jardin.

Il se leva, et dans un rayon de sa bibliothèque, il prit un grand cahier où dormaient d’anciens dessins de Newsky… Il le feuilletait, indifférent à toutes les attitudes fixées là de Marguerite.

— Ah ! la voici : Marthe !

Il la contempla avec une tendresse nouvelle et un peu affligée en songeant à la maîtresse exaltée qu’il avait perdue, qu’il n’avait jamais vraiment possédée. Mais il ne put s’empêcher de sourire, en pensant que cette sensualité, qu’elle cultivait pour lui, c’était Rite qui en avait goûté les fruits déjà dorés et onctueux. Et ce premier soir de solitude dans son cabinet de travail silencieux, sa pensée se réfugiait dans le souvenir lointain de sa petite Marthe, venant vers lui avec tant de confiance, lui apporter la petite pomme encore verte de sa virginité.

… Et quant à Rite, l’idée qu’elle était rentrée chez elle, auprès de ce mari dont il venait d’apprendre l’existence imprécise, le rassurait. Il savait qu’elle serait lasse et triste jusqu’au silence, et qu’en réalité, elle se retrouverait chez elle une étrangère auprès d’un étranger. Rite était trop absolue pour désormais donner rien d’elle-même à cet homme. Et Raymond trouvait cela admirable qu’un mari puisse redevenir tout à coup l’étranger qu’on ne reconnaîtra jamais plus, et qui ne sera plus désormais qu’un affectueux ennemi dont on accepte par habitude la tyrannique et inutile présence.

Raymond alluma une cigarette anglaise dont le parfum subtil se mariait au goût de l’amour :

— C’est encore un peu d’elle que je hume, dit-il, les mots même que je prononce exhalent aussi le parfum de sa chair respirée et bue.

III

Malgré la promesse qu’elle s’en était faite à elle-même, Rite ne put venir vers Raymond ni le lendemain ni les jours qui suivirent. De petites lettres seules exprimaient son désespoir, un désespoir si sincère que Raymond en était ébloui et réconforté.

— En amour, se disait-il, l’important n’est pas que celle qu’on aime soit heureuse, mais qu’elle ne soit pas heureuse loin de vous.

Pourtant, dans cet état de quiétude orgueilleuse, Raymond comprenait qu’il fallait répondre à ce désespoir par une douleur exagérée, et créer, à côté de l’absolu quotidien qui leur échappait, un autre absolu plus abstrait, fait d’une pensée perpétuelle et perpétuellement cultivée. Il lui écrivit de longues lettres, il écrivit ce qu’il n’avait pas parlé, donnant ainsi une répercussion réfléchie à leurs sentiments, un symbole à leurs gestes d’amour, et comme une direction à leur vie.

Il y a des amours qui ne se sont pas développés et n’ont pas parcouru leur hyperbole, parce qu’ils n’ont pas eu cet appui des mots, créateurs de valeurs mystiques et sentimentales. Un amour qui ne s’enveloppe pas de cette magie des mots n’est rien qu’un pur abandon physique et s’épuise de lui-même…

Mais en amour, il ne faut pas parler, il faut écrire. Une lettre est une présence plus précise que la présence réelle : elle met une gravité lyrique dans le souvenir et fixe, à notre volonté, les étapes d’une passion.

Écrire, c’est aussi une manière de se montrer tel que l’on désire être aimé et les mensonges et les exagérations d’une lettre d’amour sont peut-être plus vrais que la vérité. La noblesse des sentiments que l’on exprime devient une véritable autosuggestion et il y a dans l’amour ainsi cultivé une sorte de perfectionnement moral qui n’est pas sans beauté.

Dans ces premières lettres de la première absence, Raymond voulut surtout maintenir son amie en état de ferveur, et chacune de ses phrases était une caresse et une possession. D’ailleurs, pris lui-même à ce piège des évocations, il constatait l’état de grâce physique où le mettait cette littérature, et il passait ainsi de longues heures, tout son être tendu vers la chair de Rite encore idéalisée dans son souvenir et comme couchée dans son parfum sur la table même où il écrivait.

Il voulait que Rite exaltât aussi, voluptueusement, ces heures d’absence et que ses lettres fussent une lointaine et réelle copulation. Raymond trouvait dans cet échange de leurs désirs et dans cette tension de leurs deux êtres, exaspérés par l’attente, une volupté plus grande que dans la fusion sans mystère de leur baiser.

Mais tandis que sa vie s’organisait dans cette attente ardente, dans cette solitude fervente, Raymond écrivait chaque jour à Rite le désarroi où le laissait son absence : « Tu devrais être là dans chaque minute de ma vie », et c’était plus qu’une plainte amoureuse, presque un reproche dont Rite sentait toute l’amertume. Alors ses lettres à elle étaient un long déchirement, un reniement si sincère de ce passé qui s’accrochait à sa vie que Raymond, se comprenant aimé comme il le voulait, trouvait enfin dans cet amour une sérénité qu’il n’avait peut-être jamais atteinte.

Il se souvenait avec quelle intensité Rite lui avait exprimé le désir de voyager avec lui, de partir sur un mystérieux bateau où ils auraient été isolés du reste du monde.

— Qu’importe où on arrive, disait-elle, mais ne jamais plus retrouver celle que l’on fut, la Rite qui te cherchait dans la nuit.

— Partons dans ce songe, répondait Raymond, coupons toutes les amarres qui nous attachent à notre étroite vie sociale. Nous voici en pleine mer, l’horizon n’est plus qu’une ligne indéterminée, il n’y a plus que nous dans la lumière et dans le vent : jouissons de ce vide où nous nous balançons en une sorte d’éternité, gargarisons-nous de ce sentiment de l’inutilité de tous les devoirs et de toutes les ambitions. L’univers se résume en ta forme et dans ton parfum. Nos souvenirs eux-mêmes sont engloutis : nous vivons en un perpétuel présent qui est une lente et rêveuse pénétration de nous, une mystique pariade d’insectes divinisés. Je me sens si merveilleusement adapté à ta chair que je ne sais plus dissocier mon corps du tien, cette plaintive mélopée qui sort de ta joie résonne en mon être, et je ne puis me dissocier de cette bouche sexuelle qui se contracte sur mon songe et lui parle à voix basse. Chacun de tes mouvements perpétue cette sensation de plénitude, ce point d’orgue de béatitude parfumée qui nous suspend au-dessus de nous-mêmes.

Je parlais : elle ne m’écoutait pas et je ne m’écoutais pas moi-même ; c’était seulement la musique de ma voix qui s’enlianait à ses pensées, au rythme de sa chair soulevée qui se heurtait à mon corps et s’y brisait comme le clapotis des vagues sur les galets du rivage.

Rite, je ne me souviens plus de notre voyage, et nous n’avons abordé à aucun autre port que notre désir de nous. Il ne m’en reste que l’image de tes yeux réfugiés sous tes paupières et semblables au regard des statues… l’image aussi de ta belle tête où s’accrochaient mes mains dans ce heurt de nos deux rythmes qui se cherchaient et se repoussaient et qu’une soudaine gravité harmonisait.

Soirs où les parfums montent dans les corolles : j’ai plongé tout mon visage dans cette rose rouge dont mes mains écartaient les pétales dentelés et où s’écrasait mon baiser.

IV

Rite était revenue. Tout d’un coup, elle avait été là, entrée silencieusement par la porte que Raymond avait laissée entr’ouverte. Elle s’est couchée comme un christ douloureux dans les bras de Raymond, le visage englouti dans sa poitrine. Raymond appuie contre lui ce corps qui n’est plus qu’une pensée de tendresse, et voici que deux yeux remplis de larmes se lèvent vers lui :

— Ne m’interroge pas, Raymond. Mes lettres t’ont dit ma vie de l’absence. Que cette minute renoue notre vraie vie.

Comprenant que dans cette atmosphère religieuse toute parole serait discordante, Raymond se contenta de baiser les yeux de Rite et son baiser tomba sur une bouche mouillée de larmes qui la brûlaient et la rafraîchissaient…

A ce contact, toute la chair de Rite frémit et Raymond sentit que déjà dans ce sanglot de sa joie elle venait de se donner à lui en pensée. Il savait la merveilleuse correspondance des larmes et de la sensualité, et le parfum des roses après l’orage. D’elle-même, elle s’est poignardée au glaive sacré ; le sang de sa propre blessure se mêle au sang de son amant, et elle s’effondre sanglotante, la bouche collée au cou de Raymond qu’elle mord avec une ardente tendresse.

— Maintenant, dit Raymond, laisse-moi m’agenouiller à tes pieds et t’adorer ; que tes mains appuient contre ton parfum la prière de ma bouche : les rythmes de ton être entrent en moi comme le susurrement d’une source sous les herbes. Mes mains qui dessinent ton corps se lèvent vers l’extase de tes seins, et tes cuisses se nouent à mon cou comme des bras.

« Mes lèvres parcourent la ligne de ton corps et c’est une conscience plus précise et plus belle que je prends ainsi de ta beauté.

« C’est toi qui me domines et j’approche de mon baiser ta callipygie qui s’écrase et m’impose sa brûlante fraîcheur.

« Tu es couchée le long de mon corps comme un hêtre abattu par l’orage, les feuillages dorés de tes cheveux éclaboussent mon ventre. Les prières de nos deux bouches se répondent et une même joie nous soulève vers la même délivrance.

« Demeurons ainsi dans cette communion de nos âmes et de nos chairs, et que, délivrés du poids de notre trop lourd désir, notre fugitive pureté se contemple avec des regards d’enfant.

« O Rite, disait-il encore, par delà le désir de ma chair, tu es belle, et à cette minute, je t’aime avec mon intelligence qui comprend le miracle de ta perfection…

Longtemps encore, Raymond parla dans le silence du crépuscule bleu et il sentait bien que ces mots d’adoration spirituelle étaient pour Rite une possession plus profonde encore que la possession physique ; ils nouaient autour de son âme des bras d’éternité et la faisaient surgir devant elle-même si miraculeusement belle qu’elle semblait vêtue de son propre rayonnement.

— Et, lourde ainsi des mots versés en elle, pensa Raymond, elle ne sentira presque pas l’absence de quelques jours qui va nous séparer encore.

Penché à sa fenêtre, il la regardait lentement s’éloigner et lorsque le dernier visage tendu vers lui se fut effacé, il s’installa confortablement dans le silence et ouvrit un livre qu’il ne lut pas. Il revivait les dernières heures et les ajoutait aux heures passées afin de les harmoniser dans cette patine du passé qui stylise les sentiments humains comme elle polit les pierres des monuments et le métal des monnaies.

— Le bonheur est rétrospectif, dit-il, et en réalité constitué par les mille petites pierres du désir cruel et de la joie toujours incomplète. Le bonheur est dans le regret…

« D’ailleurs, ajoutait Raymond, il n’y a pas de présent : lorsque nous jugeons et comprenons la vie, elle est déjà éteinte, morte. Il se passe à peu près pour nos sentiments ce qui se passe dans le rêve que nous reconstituons avec la logique de notre conscience réveillée. Le bonheur, ce n’est qu’une création de notre intelligence, c’est de l’art.

« Je n’ai jamais été heureux que par répercussion intellectuelle, par raisonnement ; j’ai seulement senti très intensément l’absence, le vide d’un être qui, par sa seule présence, m’apportait cette sensation de plénitude physique qui est aussi une plénitude intellectuelle.

« La volupté, elle-même, ce n’est peut-être pour l’homme qu’une sensation de puissance intellectuelle, une joie de sentir que par lui une femme s’extasie et tourbillonne dans la vague de ses plaintes, de ses extases et de ses sanglots. L’homme ne s’attache à une femme que par cette puissance qu’il se découvre auprès d’elle : les sentiments se greffent sur cette sensation physique et peuvent d’ailleurs devenir de puissants feuillages. Mais il ne faudrait pas non plus trop s’enorgueillir des raisons pour lesquelles une femme nous aime : nous ne sommes aussi pour elle que l’instrument du plus grand plaisir.

Et Raymond se souvenait de ce mot de Rite, lui criant dans une minute d’exaltation sensuelle :

— Je t’aimerais mieux mort qu’infidèle.

Aphorisme où l’amour et la haine se confondent et nous laissent, hommes et femmes, dans cette absolue solitude, dont aucun amour ne peut nous délivrer.

Mais Raymond avait été très flatté de cette parole qui lui affirmait sa propre valeur : il n’avait d’ailleurs à cette minute ni le désir de mourir ni celui d’être infidèle.

— Tant qu’on aime une femme, prononça-t-il, la fidélité n’est pas héroïque, car il nous serait alors physiquement impossible de la tromper.

V

Assuré que Rite ne viendrait pas ce lendemain, Raymond sortit et alla frapper à la porte de son ami Morangis, qu’il se reprochait d’avoir abandonné, le soir même de la mort de Marthe. Il le trouva dans son oratorio, improvisant à l’orgue une de ces subtiles musiques qu’il dédaignait de noter et qui étaient l’expression immédiats et fugitive de son état d’être.

Raymond qui était entré silencieusement, sans se faire annoncer, écoutait cette symphonie douloureuse où revenait comme une obsession une pensée qui ne pouvait se préciser et dont un arpège subtil semblait effacer l’image sonore à mesure qu’elle se dessinait…

Morangis aperçut Raymond ; il se leva et vint vers lui, le visage illuminé d’une sorte de douloureuse joie intérieure.

— Tu as bien fait, Raymond, de ne pas venir me voir plus tôt. Tu as compris que j’avais besoin de m’enfermer avec son image, avec des souvenirs qui prennent maintenant une immuable intensité.

Il parla ainsi longtemps de Marthe et Raymond comprit que maintenant qu’elle était morte, Morangis la créait à sa volonté, sans être dérangé par les réalités de la vie.

« Aucune amante, pensa Raymond, ne pourrait lutter avec une morte.

« Ah ! si nos amantes savaient mourir avant la décristallisation de nos sentiments, comme nous les aimerions éternellement ! »

Ainsi muni d’un sentiment immuable, Morangis avoua à Raymond qu’enfermé dans cette sentimentalité qu’il poussait jusqu’au fétichisme, il s’adonnait, en toute sécurité, aux fantaisies sensuelles et à la chasse à de faciles bonheurs.

— J’ai, dit-il, dépassé à jamais le stade de l’amour. Le libertinage, en dehors de tout sentiment, est plus pur : joie esthétique.

— Peut-être, répondit Raymond, qui savait dissocier son intelligence de sa sensibilité et de sa sensualité, il y aurait dans le domaine de l’amour bien des idées à retourner, bien des valeurs à renverser. Je m’amuserai peut-être un jour de lucidité à ce jeu de renversement des valeurs sentimentales. On arriverait à cette conclusion que l’amour devenu un art doit échapper à l’emprise non seulement de la morale, mais du sentiment.

Et, songeant ironiquement à lui-même, halluciné par le parfum d’une femme :

— Oui, dit-il, nous en sommes encore aux pauvres amours qui s’enferment sous la courtine secrète des alcôves, aux amours qui se cachent comme des péchés, ne se dévêtent que pour l’offrande subreptice et pour la minute de la fugitive vibration.

« Oui, Morangis, il y a peut-être un amour de l’amour qui dépasse les petites éternités qu’échangent deux êtres en rut : ces grands jeux sensuels où les couples et les images se répercutent, exaltant les cerveaux. Il y a en vérité une noblesse dans ces jeux à la fois dionysiaques et apolliniens, une noblesse esthétique et une gravité religieusement humaine que le christianisme des esclaves a salies bassement.

« En vérité, Morangis, ajouta Raymond, étonné de cette conclusion où le conduisait son raisonnement : la vie d’un homme intelligent ne peut trouver sa plénitude dans cette unique volonté d’accaparer les sensations voluptueuses d’une amante et de s’enfermer toute une vie dans l’infini minuscule et étroit d’un ventre de femme.

« Mais, s’empressa d’ajouter Raymond, ce raisonnement est faux comme tous les raisonnements d’ailleurs : en réalité, il n’y a de véritable joie en amour qu’associée à un état de sentiment. Mais les mots nous mènent souvent vers une logique purement verbale…

« Comme des cailloux jetés dans un étang, les mots jetés en nous font des remous et des cercles infinis. Il n’y a plus de mots vierges qui ne connaissent que l’étreinte d’une seule idée, d’une seule image, fidèles amantes. Les mots sont des catins qui ont couché avec toutes les idées et toutes les métaphores. « Cléopâtre », ce mot m’évoque cette reine-éphèbe d’Égypte, son histoire, son serpent sous les figues, Antoine qui eût pu conquérir le monde et lui préféra l’amour et la mort, les galères qui fuient dans le soir de la bataille perdue, emportant l’étreinte des amants ; il m’évoque l’Égypte et Rome, Shakespeare et le souvenir d’êtres chers associés à ma vie ; il m’emmène en des alcôves, il reconstitue des gestes, des spasmes, des larmes, des adieux, des regrets et, par association d’images, toute une vie de sentiment, de réflexions et de pensées…

« Mots, colliers accrochés à tant de cous, ceintures parfumées de tant de secrets !

« L’art d’un Mallarmé redonne aux mots une virginité, comme l’amour redonne aux êtres leur pureté…

« Est-ce vrai ? je ne sais : cela est vrai au moins à la minute où je le pense. Ce que nous pensons, disons ou écrivons nous étonne parfois autant que si nous lisions ou écoutions la pensée d’un autre. C’est qu’en somme celui qui écrit avec notre main, qui parle avec notre bouche, est un être mystérieux que nous ne connaissons qu’à la minute même où il s’exprime par la parole ou par l’écriture.

« Cet être mystérieux, ce double aussi invisible et insaisissable que le corps astral des occultistes, c’est notre subconscient, qui a, sans nous en avertir, recueilli des images, des sensations, des émotions, des pensées, des idées. Oui, nous sommes parfois étonnés de cette richesse qui est en nous et qui ne se revèle que lorsque notre conscience est endormie. Ah ! il y aurait là une belle théorie à développer sur le rôle des stupéfiants, ces révélateurs des images et des pensées.

« Pourtant, continua Raymond, je ne sais pas au juste quelle dose d’opium et de cocaïne il faudrait absorber pour atteindre l’intuition bergsonienne. Exactement, Morangis, la dose nécessaire pour tuer l’intelligence, ennemie de Dieu et de M. Bergson. Il ne faut pas médire de l’opium qui ne suspend en nous la vie organique que pour exalter les cerveaux, éteindre notre sens moral et religieux et faire de l’existence intellectualisée un phénomène purement esthétique. Le point de vue spectaculaire de Jules de Gaultier.

« Peut-être qu’au lieu d’être un danger, comme on le proclame, l’usage généralisé de l’opium sauverait le monde. En vérité, il ferait de tous ces vains agités qui ne rêvent que meurtre et mercantilisme, des artistes ivres de leur rêve et leur donnerait cette immobilité en une divine euphonie qu’ils ne trouveront jamais dans l’abrutissement de la vitesse… J’évoque ici les Chinois de la belle époque, riches d’un subsconcient dont ils prenaient une inoffensive conscience par l’art.

« A cette vie subconsciente participent les cellules de notre être : c’est pour cela qu’elle est notre vie profonde et que, pour se connaître il faut la faire monter à la conscience. Car une vie, une pensée, purement subconscientes, resteraient inexistantes. En réalité, ce subconscient n’existe qu’à la minute où nous en prenons conscience. Comprends-tu, Morangis ? Cette petite remarque que tu écoutes d’un air distrait, c’est pourtant une réfutation indiscutable de toute la philosophie bergsonienne.

« Et toi, Morangis, lorsque par ta musique tu libères les émotions englouties dans ta sensibilité, tu prends d’elles une sorte de conscience musicale, car la musique est une parole aussi, et, oui, une sorte de conscience primitive…

— Ma musique, répondit Morangis, me redonne la présence réelle de Marthe jusqu’à toucher ses mains et ses lèvres et jusqu’à la sensation du contact et du parfum de sa chair secrète. Si par je ne sais quel miracle ces rythmes musicaux qui ont la courbe de ses hanches et de ses seins, pouvaient se fixer, se matérialiser, je la recréerais vivante.

— Et je l’aimerais, pensa Raymond avec un sourire ironique et mystique.

Il ne pouvait oublier les confidences de Rite et en même temps qu’il s’abandonnait à une rêveuse et vaine désolation, il admirait cette constance où s’emprisonnait son ami, et cette illusion plus vraie pour lui que la vérité. Et Raymond, pour lui-même prononça cet aphorisme :

— En amour, c’est vraiment nous qui créons notre propre bonheur : se croire aimé d’une femme est beaucoup plus important que d’être réellement aimé d’elle si nous doutons de son amour.

« Nous ne sommes peut-être jamais aussi heureux que lorsque notre amie nous trompe, parce qu’alors, par une affectueuse compensation, elle tient à nous donner l’illusion d’une tendresse parfaite. »

VI

Raymond et Morangis étaient sortis dans cette lumière de cinq heures qui, au mois de juin, bleuit déjà l’atmosphère qui va se faner ; ils erraient sur les quais le long des boîtes des bouquinistes, ces petits cercueils où dorment les pensées mortes. Instinctivement leurs pas les menaient vers le pont des Arts d’où ils communieraient à cet apaisement, à cette sérénité du soir qui couvre de silence les inquiétudes du jour. Ils marchaient silencieusement sur l’ombre élargie des feuilles que le vent agitait et qui faisait un tapis mouvant et abstrait à leurs pas fraternels. Des femmes passaient, à demi nues, les seins bien dessinés sous la mousseline des corsages et le rythme de leur marche semblait poursuivre et étreindre un mystérieux et invisible amant. Une belle femme en mouvement, c’est comme une multiplication des gestes de l’amour. Chacun de ses mouvements est une offrande interrompue.

Et dans une sorte d’hallucination intellectualisée, Raymond imaginait ce troupeau de jeunes femmes piétinant sa chair dans ce soir déjà bleu et écrasant de leurs callipygies mystérieuses les songes inquiets de ses désirs.

— Vois, Morangis, dit-il, toutes ces jeunes femmes qui s’écoulent comme un fleuve vers on ne sait où. Avec quelle admirable incuriosité elles passent devant ces monticules de livres ; elles savent bien, elles, que l’explication de la vie n’est pas dans ces livres. Elles ne la cherchent d’ailleurs pas, se contentant de vivre leurs petites vibrations d’insectes amoureux.

« Il y a des heures où je voudrais n’être que cela : un animal sans autre inquiétude que les satisfactions de ma vie physique, répercutées dans mon intelligence. Et je ne puis encore songer sans tristesse à mon enfance et à ma jeunesse arrêtées dans leur élan instinctif par l’inutile absorption de deux mille ans de littérature. Pourtant, en vérité, de toute ma jeune puissance de réaction, je fus, au collège, le plus mauvais des élèves, déjà guidé par ce principe de n’apprendre que ce qu’il m’amusait d’apprendre. Pour qu’il puisse assimiler les notions qu’on veut lui faire absorber de force il faut que le cerveau salive une curiosité secrète… Oui, j’étais un mauvais élève, Morangis, parce que j’aimais déjà la vie : au lieu d’enregistrer seulement des aphorismes comme on me le demandait, j’analysais et voulais déjà vérifier la composition chimique des pilules morales, philosophiques et religieuses qu’on offrait à mon jeune cerveau. Mes maîtres me considéraient déjà comme un mauvais esprit, mais j’ai compris depuis ce que valait cette réprobation et que les êtres ne se découvrent vraiment eux-mêmes que dans la mesure où ils réagissent contre leur famille et leurs maîtres. C’est pour cela qu’il est décourageant de fabriquer soi-même des enfants qui, pour nous continuer, devront nier et renier nos idées, nos sentiments, et notre œuvre, si nous sommes des artistes ou des spécialistes de la pensée.

« Mais toi, Morangis, quelle fut ton attitude dans cette période de gavage intellectuel de l’enfance ?

— Non, répondit Morangis, je ne fus pas un mauvais élève, peut-être seulement parce que je possédais une mémoire extravagante. J’enregistrais phonographiquement tous les mots et les vagues idées qui s’y accrochaient. C’est tout ce bagage inutile qui me gêne et m’alourdit encore aujourd’hui. Si je mettais en mouvement cet engrenage comme le disque d’un phonographe, il te déroulerait le songe d’Athalie, la colère de D. Diègue, les Oraisons funèbres de Bossuet, Télémaque, des hugolâtries, des niaiseries lamartiniennes, tout Musset, des soleils en toc de Leconte de Lisle, etc., jusqu’à des dates historiques ne correspondant à rien et à des théorèmes de géométrie aussi vains que les mots croisés. Les disques se sont peut-être un peu usés à ne pas servir : il y aurait des trous, des crissements…

« Mais je puis t’avouer, Raymond, qu’avec cette culture vraiment remarquable, je suis bien l’être le plus ignorant que l’on puisse rêver. D’ailleurs cela n’a aucune importance, car les idées ne me serviraient à rien dans une vie seulement sensible aux émotions musicales, sensuelles et sentimentales.

— La plupart des êtres sont dans la même situation que toi, répondit Raymond ; ils portent en eux le lourd et encombrant parasite d’une éducation littéraire qui ne sert qu’à étouffer leur jugement et à leur donner le dégoût de toute connaissance directe. L’instruction généralisée que rêvent nos politiciens actuels serait un fléau : il n’y a peut-être pas un être sur mille qui mérite cette culture intensive que l’on veut imposer à tous les citoyens français… Moi qui fais mon métier de savoir et de comprendre, toutes les notions un peu nettes que j’ai acquises, je ne les ai atteintes qu’après avoir soigneusement rejeté les vérités qu’on m’enseigna. Le guide le plus sûr dans la vie intellectuelle, c’est l’esprit de dissociation et de contradiction. Non pas qu’il suffise de retourner les mensonges sur le dos pour en fabriquer des vérités, mais cela permet de comprendre que, de quelque côté qu’on les contemple et les possède, les idées ont leur beauté, comme les femmes.

— Comme les femmes, répéta Morangis, qui n’avait peut-être retenu que ces derniers mots des confidences philosophiques de Raymond. Mais on ne parle pas pour être entendu, et seulement peut-être pour se préciser à soi-même certaines pensées et leur donner la vie évocatrice du verbe.

Raymond songeait :

— Je ne suis pas un vieillard ; pourtant, déjà entre ma génération qui s’épanouit avant de s’effondrer et la génération qui monte vers la crête de la vie, il y a vraiment un abîme de siècles. Nous, nous vivons la vie à petites gorgées savantes pour en savourer l’ivresse ; eux veulent vivre intensément, avec une rapide et brutale intensité. Je les contemple et m’émerveille de cette puissance de leurs sensations, de l’éblouissement de leurs joies, mais au bout de mes réflexions, je m’aperçois qu’ils ne sentent rien qu’un vertige inconscient de vitesse : leur joie, c’est moi, immobile, qui la ressens, en spectateur amusé ou passionné.

« Ils ne sont qu’une cavalcade inconsciente que mon intelligence stylise et crée : éternise. La beauté, la volupté ne sont rien qu’une vibration fugitive si une conscience ne les réfléchit pas, n’en laisse pas sur une pierre ou sur une toile, en un rythme de poésie ou de musique, une empreinte profonde. Il faut que nous laissions dans les stries de la terre où notre âge sera enseveli la trace de notre vie, en hiéroglyphes que les hommes futurs déchiffreront. Je les vois se pencher vers nos empreintes fossiles, s’émouvoir de nos sentiments reconstitués, de nos Pompeï resurgis des entrailles de la terre.

« Oui, Morangis, nous étions, nous, des spectateurs d’une vie à laquelle nous mettions tout notre orgueil d’aristocrates à ne pas participer. C’est nous qui faisions manœuvrer les esclaves de l’action et du cirque et jugions la beauté des gestes. Nos neveux sont entrés dans l’Arène, et nos nièces aussi : elles ont retroussé leurs manches et leurs cottes, elles travaillent elles-mêmes, s’enivrant de l’esclavage qu’elles ont pris pour une royauté ; elles dédaignent l’amour qui est un divin narcissisme et ne connaissent plus que les vulgaires sensualités sans répercussion intellectuelle. Ce sont des esclaves.

« Je comprends maintenant la beauté de notre éducation, restrictive des joies faciles de la vie. Le but de cette éducation était de retarder la vie, d’en prolonger l’attente et de créer ainsi intellectuellement une sorte de bovarysme du bonheur que l’existence réelle n’arrivait pas toujours à décristalliser. Le chef-d’œuvre de cette méthode d’éducation fut la jeune fille, dont l’espèce artificielle n’est plus représentée que par quelques rares individus réfugiés comme les castors dans quelques coins lointains de province. La jeune fille, être de luxe et d’art, protégée contre les heurts et les souillures de la vie par une enveloppe d’ouate imbibée de morale, coque parfaite de la nymphe… Mais quel envol voluptueux, lorsque l’abeille emmaillotée se dégage de ses entraves et découvre les champs de parfums de l’amour.

« L’amour, ce n’est rien, n’est-ce pas ? que notre fonction animale et fatale de reproducteur des instincts accumulés de l’espèce. La femme que nous idéalisons, ce n’est rien que notre pauvre femelle dont le ventre portera le douloureux poids de notre brutale sensualité et se déchirera pour s’en libérer ; ce n’est qu’un pistil énamouré que nous, adorantes étamines, nous enveloppons de nos hommages qui ne sont que des pièges. Pièges à douleurs, pièges à mensonges, pièges à regrets.

« La vie, la femme, l’amour, Morangis, ce n’est rien que de petites réactions chimiques perdues dans l’immensité des mondes. Ce n’est rien, si nous ne les divinisons pas par notre sentiment intellectualisé ; par une création lyrique perpétuelle.

« L’homme est tout de même un animal merveilleux : il ne vit que quelques instants, mais il a inventé l’éternité, où le moindre de ses baisers se répercute d’échos en échos, de cascades en cascades, dans l’infini illusoire du temps et de l’espace. Et pourtant, c’est vrai, puisqu’il le conçoit.


Ils s’étaient immobilisés au milieu du Pont des Arts et, appuyés au balcon de fer, ils contemplaient sans prendre une conscience précise de ce paysage familier, la proue de la Cité fendant les eaux de la Seine. Morangis interrogeait maintenant Raymond sur sa vie et s’inquiétait encore de Marguerite, à laquelle Raymond ne pensait déjà plus que comme à un personnage de roman. Mais par délicatesse envers Morangis inconsolable de la mort de Marthe, Raymond ne voulut pas lui avouer son nouvel amour pour Rite. Morangis n’eût peut-être pas compris que l’on pût si facilement renouveler son absolu. Il se contenta de l’évoquer, comme une maîtresse momentanée. D’ailleurs on n’est jamais assuré, même des éternités que l’on veut imposer et s’imposer.

— Intelligente, ajouta-t-il, et cultivée : la culture intellectuelle chez une femme est plutôt favorable aux curiosités sensuelles. On n’imagine pas ce qu’une lecture de littérature érotique peut éveiller de sensualité chez une femme ; mais les idées les plus pures se transforment aussi en elle en excitations sexuelles…

« Si bien, Morangis, que deux amants qui s’aiment et se possèdent ne sont en somme que le heurt de deux sensualités chargées d’images et d’excitations recueillies dans la vie et dans la littérature. Il n’y a pas de fidélité cérébrale.

Et Raymond pensait, en effet, que s’il possédait Rite, ce soir, il posséderait en elle l’image de cette jeune fille aux yeux verts, dont il avait un instant sur les quais frôlé la croupe vivante, d’une main rêveuse et troublée.

— Que ce désir refoulé enrichisse mon désir de Rite, souhaita-t-il : le désir d’une autre virginité qu’elle ne m’a pas encore donnée.

Il y rêvait. Et conscient d’une paresse dont son orgueil était un peu humilié, il se surprit à confier à Morangis qu’il travaillait à un roman, depuis longtemps annoncé. Et, en disant cela, il le croyait presque lui-même et s’imaginait qu’il était en train de réaliser tout ce qu’il rêvait d’écrire et qu’il n’écrirait sans doute jamais. Autosuggestion pour maintenir la température de son orgueil humain. Il enviait presque la sérénité médiocre de ces hommes de lettres parasites qui, n’ayant ni vie ni passions personnelles, s’attachent, se collent comme des sangsues à l’œuvre de quelque grand écrivain et vivent de son sang, de sa pensée et de sa gloire. Rien ne les distrait de leur tâche de nécrophore, ni une inquiétude, ni un doute sur l’intérêt de leur besogne : ils continuent sans hésitation à percer leurs petites galeries dans l’œuvre célèbre, qu’ils considèrent comme leur propriété exclusive ; et ils vivent là bien à l’abri de la vie, dans cette œuvre qu’ils déforment selon la médiocrité de leur admiration :

— Ce sont, dit-il, des déformateurs de valeurs.

— Ces vulgarisateurs des grandes œuvres, même en les déformant à notre usage, sont tout de même plus utiles que les fabricants de romans-feuilletons, observa Morangis…

— Non, répliqua Raymond, le roman-feuilleton n’est pas si méprisable que cela : il constitue, en somme, la vraie littérature populaire et est une sorte de perpétuation des romans de chevalerie, de nos chansons de gestes. Ce sont des œuvres idéalistes qui cherchent à s’élever au-dessus de la vie quotidienne : aventures, sentiments, personnages, tout y est irréel, jusqu’aux crimes, jusqu’aux amours, jusqu’aux trahisons et aux vengeances. Le peuple n’aime que ce qui l’arrache à la réalité de sa vie, et ce qu’il demande à la littérature, c’est du songe et du mensonge. Et il y a peut-être plus d’art dans cette transposition, si médiocre soit-elle, de la vie, que dans le réalisme, inventé par des intellectuels saturés de fiction…

« C’est au bout de longues années de romantisme que Flaubert a trouvé la formule romanesque de Madame Bovary ; mais le peuple se moque de cette Madame Bovary, qui est une vraie femme, il se moque des vraies notations de psychologie et de paysages. Ce qu’il désire, c’est du rêve, c’est du faux, c’est de l’imagination, c’est s’évader de l’atmosphère où il est obligé de vivre. Il veut que dans les romans qu’on lui offre, il y ait du merveilleux jusqu’à l’absurde, et plus un roman sera faux et invraisemblable, plus il le trouvera beau. Il faut aussi que ce roman soit non pas mal écrit, mais écrit simplement, c’est-à-dire en clichés et en lieux-communs d’idées où il se retrouve. Il n’aime pas les métaphores neuves, parce qu’il ne les comprend pas, tandis que ces bons clichés, ces vieilles monnaies usées, n’est-ce pas lui qui les a lui-même fabriquées ?

« Ce public a raison : ces clichés sont pour lui aussi vrais, aussi clairs que les images du cinéma. Et le cinéma est peut-être le critérium le plus efficace des œuvres littéraires. Otées les orties de mauvaise et prétentieuse littérature qui envahissent les pièces d’Henri Bataille, par exemple, que reste-t-il de ces chefs-d’œuvre ? Un vulgaire scenario de cinéma, ni meilleur ni pire que la plupart des romans-feuilletons avec ou sans épisodes…

« Je viens justement de voir « Le Scandale » mis à l’écran. C’est d’une pauvreté et même d’une fausseté psychologique étonnantes.

« Tout le succès de Bataille auprès du public (le peuple s’étend jusqu’aux plus hautes classes de la société) est dans cette fausseté par laquelle il échappe au réalisme.

— Si les hommes pouvaient se douter que leur mort est si prochaine, réfléchit Morangis, peut-être ne songeraient-ils pas à fabriquer d’inutiles œuvres de littérature ou d’art. Mais nous ne connaissons la mort que par l’expérience des autres, expérience qui n’a aucune valeur pour nous…

— C’est vrai, dit Raymond ; la mort, c’est… livresque. Même avec cette expérience livresque et l’exemple de la disparition de nos voisins, la mort demeure pour nous tout à fait extérieure : il nous faut faire effort pour comprendre que cela nous arrivera aussi, un jour, de mourir. Nous le comprenons intellectuellement, mais cela ne nous touche pas, n’atteint pas notre sensibilité. Nous sommes un peu comme les arbres qui ont semé leurs graines et se perpétuent par elles identiques à eux-mêmes. Nous avons transposé cérébralement la vie souterraine et profonde de nos cellules, mais même si nous savons échapper aux lois de la reproduction, l’amour, même stérile, demeure toujours le geste de notre prolongement cellulaire, et c’est seulement cela qui compte : la génération et la mort se confondent. L’idée de l’individu n’est qu’une création de notre cerveau.

« Ce qui est important, c’est la race, la grande forêt, la grande colonie des cellules humaines, et, cela, des aventures comme la guerre le font comprendre. Les valeurs que nous donnons aux individus sont bien superficielles. Au point de vue de la collectivité cellulaire, qu’un grand musicien comme Granados soit englouti dans un torpillage, cela n’a peut-être pas l’importance que l’on croit, la sensibilité qu’il représente retrouvera son expression dans d’autres êtres et personne n’est indispensable. La signification des êtres supérieurs, c’est nous collectivement qui la leur donnons, qui les en revêtons comme d’une chasuble dorée pour dire la messe devant laquelle nous nous agenouillerons, reconnaissant le dieu qui est en nous et qui est l’âme de la forêt collective des cellules humaines…


Après avoir quitté Morangis et dîné seul à la terrasse d’un restaurant des quais, devant la lumière pâle du soir, Raymond décida qu’il irait visiter Madeleine, cette Madeleine qu’il avait toujours aimée avec plus de tendresse que de passion et qui demeurait pour lui une sorte de stabilité affectueuse dans sa vie tourmentée. Il ne l’avait pas revue depuis la mort de Marthe et sa rencontre avec cette nouvelle Rite qui l’avait plus définitivement encore séparé sensuellement de Madeleine. Il savait seulement par de longues lettres reçues de Normandie qu’elle avait dû pour sa santé retourner passer quelques semaines dans sa famille, d’où elle avait ramené à Paris un jeune neveu qu’elle semblait avoir adopté. Le ton affectueux de ces lettres avait rassuré Raymond :

— Elle a compris, pensait-il, qu’il ne fallait pas abîmer notre amour par de vains reproches afin qu’il garde toute sa douceur dans notre souvenir. Mais si vraiment après nous être possédés, nous sommes capables de nous aimer affectueusement, c’est peut-être que nous ne nous sommes en réalité jamais aimés. Car l’amour ne condescend jamais à l’amitié, il lui préfère la haine ou l’oubli.

Madeleine accueillit Raymond avec toute la spontanéité de sa vraie tendresse, mais Raymond fut presque déçu de constater la sérénité de son amie à son approche ; il avait, dans son imagination, prévu une étreinte plus angoissée et des larmes qui ne coulèrent pas.

Elle parlait d’elle-même comme si désormais, elle existait en dehors de lui, de son séjour réconfortant sous les arbres, et de cet enfant, encore mystérieux pour Raymond, qu’elle avait découvert là-bas et qui était bien, disait-elle, le plus joli petit être que l’on pût rêver :

— Il est là, ajouta-t-elle, indiquant au fond de la pièce où ils se tenaient une porte fermée que voilait une lourde tenture : il lit dans le silence les livres que je lui choisis dans ma bibliothèque : Villiers, Laforgue, Verlaine, Mallarmé. Je veux que sa jeune intelligence soit émue de tout ce qui m’émut, afin que rien de moi ne lui soit étranger… Je te le montrerai tout à l’heure ; je l’ai arraché à sa famille qui ne savait d’ailleurs que faire de cette sensibilité inquiète et que j’ai tout de suite rassurée.

Et Madeleine évoquait en silence ces heures d’initiation tendre où elle avait senti venir vers elle la confiance de ce grand enfant égaré qui s’était épanoui en elle comme une fleur coupée dans une coupe d’eau fraîche.

— Comprends-tu, Raymond, Dionys (je l’appelle Dionys à cause de sa beauté androgyne) est comme le fils de mon cerveau. Je lui ai donné la vie intellectuelle.

Elle ajouta :

— Toutes les vies, Raymond, car il est aussi mon fils incestueux et je l’aime ; je l’aime comme s’il me donnait ta propre enfance que je n’ai pas caressée. Je te dirai un jour la fraîcheur de cette sensualité pure comme un poème verlainien et d’une sanglotante ardeur. Il me semble qu’il est à la fois ton enfant et le mien, et en même temps, c’est toi encore que je mêle à mon sang, à ma pensée, à mes souvenirs. Je lui parle souvent de toi et il sait que mon corps dont il est le timide jardinier fut le sous-bois de tes songes et de tes exaltations ; il sait aussi que c’est ton amour qui a fructifié mon intelligence de femme.

Raymond écoutait ces aveux avec une surprise un peu attendrie, flatté aussi de cette fidélité à son souvenir que Madeleine associait à son inconstance. Il ne pouvait s’empêcher d’admirer avec quelle belle vigueur les idées qu’il avait semées dans l’âme de son amie avaient levé, et il se réjouissait de constater le pur immoralisme de cette femme qui avait dépassé le stade des craintives morales.

— Elle aime cet enfant comme son fils, pensa Raymond. C’est, en effet, chez elle, une déviation de l’instinct maternel, et elle trouve dans cette transposition sensuelle plus de plénitude que dans le pur amour maternel qui est souvent, quoique sacré, une déception.

« Même sans se l’avouer, les mères sont presque toujours amoureuses de leur fils qui est, plus totalement que leur mari, la propre extériorisation de l’idée de beauté qu’elles se font de l’homme. Leur fils, c’est une idéalisation virilisée d’elles-mêmes. Elles sont jalouses de ce petit mâle qui leur ressemble, et s’il est beau, elles mettront tout leur soin à le lui cacher, afin qu’il ne cherche pas à prendre une plus précise conscience de sa beauté et de sa virilité dans d’autres femmes.

« Elles désirent que cet enfant demeure éternellement à ce stade de l’enfance et des promesses jamais réalisées complètement. Et les amantes qui les leurs prennent et les accaparent sont pour elles des femmes vicieuses et mauvaises.

« C’est un métier ingrat d’être mère, et de vouloir retenir près de soi un jeune mâle dont le seul instinct vivant est de fuir et de vivre pour lui-même.

Et Madeleine raconta à Raymond les prémisses de cette tendresse, leurs premières approches mystiques et sensuelles dans cette atmosphère religieuse. Elle s’était peu à peu substituée à ce Dieu qu’on lui avait appris à adorer… et, dit-elle, son premier agenouillement sensuel fut vraiment une adoration mystique.

— L’éducation religieuse, observa Raymond, est décidément une méthode excellente : elle préserve les jeunes hommes des sensualités hâtives et en accumulant en eux des désirs toujours irréalisés, des curiosités idéalisées, elle les prépare au sacerdoce de l’amour. Je crois que les grands amoureux ont toujours poussé dans des terres mystiques.

— Oui, répondit Madeleine, et, là-bas, dans ce petit village de Normandie où le mot amour n’est jamais prononcé qu’associé à une abstraction divine, il semble que tous les êtres sont hantés par les images d’une sensualité défendue. Je ne parle pas des paysans qui, eux, vivent la vie normale de leurs bêtes, mais sans mystère et sans répercussion cérébrale.

« Je songe surtout aux malheureux prêtres jeunes que j’ai fréquentés là-bas, et dont la vie secrète était un brasier mal éteint. L’amour défendu est leur unique pensée qu’ils essaient en vain de transposer en amour divin. L’un d’eux s’était épris pour moi, peut-être pas d’un amour, mais d’un désir à la fois timide et irrésistible, qui me touchait et m’inquiétait.

« Jamais il n’osa me dire son tourment, mais sa main tremblait lorsqu’il touchait la mienne, et ses yeux illuminés violaient la chair de ma gorge et de mes bras nus…

« Peut-être l’aurais-je accueilli, si je n’avais pas été toute prise par ma tendresse pour Dionys. Je l’aurais accueilli par pitié et peut-être aussi par un goût assez puéril du sacrilège, vestige d’une vieille hérédité catholique, souvenirs de ferventes communions de jadis, et aussi parce que l’intensité de son désir m’eût tentée.

« Mais je veux, Raymond, te dire l’épilogue ridicule et sinistre de cette aventure sentimentale. Ce prêtre m’a envoûtée et de la façon la plus réelle. Ne pouvant me posséder moi-même, il s’est résigné à ne posséder que mon image. Tu sais qu’il existe à l’usage des ermites, volontaires ou involontaires, des sortes de mannequins en caoutchouc, de la forme et de la grandeur d’une femme, munis de toutes les portes de l’amour, et que ces cénobites violent dans le secret de leurs nuits tourmentées… Amantes secrètes que l’on enferme dans un tiroir après l’extase.

« Mais voici ce qui fut dans cette simulation de l’amour un véritable envoûtement : l’amante de caoutchouc était faite à ma ressemblance ; on avait reproduit mes cheveux, mes yeux, ma bouche, mes seins, et improvisé le reste par intuition sans doute ou par analogie.

« Chaque soir — je l’appris par une indiscrétion vraiment indiscrète — et durant de longs mois, je fus ainsi violée en effigie par ce faune un peu divin et diabolique. Et j’ai presque honte, Raymond, de raconter cette aventure, même à toi, qui en comprend pourtant toute la tristesse…

— Je connaissais, en effet, ces turpitudes mystiques, dit Raymond, mais seulement par le catalogue d’un de ces singuliers spécialistes. Mais vois-tu, Madeleine, rien ne peut nous mettre l’abri des désirs indésirables…

Puis, tout à coup, éclatant de rire :

— Oh ! je me souviens même du prix assez élevé de ces simulacres ; mais aussi qu’avec la ressemblance d’une personne aimée, désirée ou perdue, c’était beaucoup plus cher. Enfin, Madeleine, accepte cette étrange transsubstantiation : le désir, d’où qu’il vienne, est toujours un hommage.

La porte drapée s’ouvrit doucement au fond de la pièce, dans la pénombre, et Dionys apparut, subitement intimidé par la présence de Raymond. Mais Madeleine, d’une voix tendrement maternelle, l’appela et le présenta à Raymond.

C’était un jeune homme de seize à dix-sept ans peut-être, blond et mince comme une jeune fille et qui regardait Raymond avec de grands yeux bleus hallucinés. La lumière de la lampe mettait un halo de clarté pâle autour de ses cheveux féminins.

Il s’assit sur un tabouret aux pieds de Madeleine et leva vers elle l’inquiétude muette de ses yeux.

Raymond l’interrogea sur ses lectures et à ses réponses d’une fervente spontanéité, il comprit qu’il y avait dans cet être un peu efféminé une sorte de lyrisme grave, dont Madeleine buvait directement les rythmes mais qui un jour peut-être se préciserait en fusées verbales.

— Il y a dans la jeunesse des hommes, dit Raymond, un mystère que je contemple toujours avec un certain respect : je songe à l’homme qu’il sera lorsque je ne serai plus. Et je ne puis m’empêcher de penser : il sera peut-être le génie que nous attendons.

« Il y a en nous (quoique cette division soit bien puérile et au fond inexacte) — une double personnalité : la personnalité innée, produit de l’hérédité, et que nous trouvons dans notre organisme même à notre naissance, comme un bourgeon contient toute l’envergure de la fleur future —  ; et la personnalité acquise, résultat de l’éducation et des hasards de l’expérience personnelle.

« Peut-être que ceux que l’éducation transforme sont ceux qui n’ont pas une très puissante personnalité innée et que ceux qui se développent fatalement selon leur personnalité innée ne sont que la résultante inconsciente de leur hérédité. Un homme de génie serait déterminé par les apports de ses ancêtres : il ne serait que le produit des mélanges de sang et de race qui se fixent en lui pour un éclair fugitif… Il n’est pas libre.

« Ou bien l’homme de génie serait au contraire le moins marqué par la fatalité des ancêtres, le plus ouvert aux influences directes : celui, en somme, dont la race n’est pas fixée, et qui cherche son équilibre dans la vie même, équilibre intellectuel qui ne s’inscrit pas dans les muscles.

« Oui, c’est cela, continua Raymond, l’homme de génie est une sorte de mutation brusque dans l’évolution humaine, une sorte d’hybride dont l’espèce ne se fixe pas, ne se reproduit pas physiquement. Mais pourtant, l’homme de génie féconde sa race intellectuellement, et tout de même par répercussion, sexuellement.

« Il y a une véritable identification entre le cerveau et le sexe.

« Le cerveau d’une femme est encore une vulve avide de l’homme. Et de même que sexuellement la femme happe l’homme pour boire sa sève, intellectuellement la femme se nourrit du cerveau de l’homme et des éjaculations de sa pensée…

« La personnalité d’une femme ne peut être dissociée de sa ferveur amoureuse, de cette tension béante qui l’ouvre aux pollens de l’homme. Mais qu’elle reçoive la semence de l’homme en un spasme physique ou qu’elle accueille sa pensée intellectuellement, il n’y a là qu’une simple transposition.

« C’est pour cela que la littérature féminine n’est, en général, qu’une vibration sensuelle ou qu’une exaltation sentimentale. Il n’y a pas de littérature féminine d’idées, ou bien ce n’est que de la spéculation sentimentalisée. Une femme pense avec son désir et son sexe et la philosophie qu’elle adopte est toujours celle de son amant du moment.

« Mais, ajouta Raymond, il y a aussi une sorte de… tribadisme littéraire, et beaucoup de femmes de lettres ne sont qu’un compromis entre l’homme et la femme. C’est une véritable dégradation de l’énergie virile vers la féminité normale et passive.

« Et puis, en réalité, c’est peut-être trop simple de n’envisager l’individu que sous l’aspect de la sexualité. Les êtres ne trouvent leur plénitude physique et intellectuelle, leur complétude que dans l’amour ; et l’homme ne se réalise complètement lui-même que baigné dans le parfum de la femme qui provoque l’érection de son cerveau et la sécrétion de ses idées.

Madeleine qui avait écouté Raymond avec beaucoup d’attention souriait intérieurement à ces dernières pensées et tandis que sa main caressait les cheveux de Dionys qui avait posé sa tête contre son sein, elle se promettait bien d’être pour son jeune amant cette plénitude physique et intellectuelle que l’on trouve dans l’odeur mouillée de l’amour.

VII

Raymond pensait que Rite ne savait pas arranger sa vie, afin de lui donner un peu de son amour quotidien et il se plaignait à elle-même dans une lettre, sans vouloir en comprendre les raisons, de ses visites trop espacées.

— On perd le divin contact, disait-il, et ce qui est peut-être plus grave, l’équilibre de sa sensualité.

Et il se demandait s’il ne serait pas obligé de chercher à cette Rite trop intermittente une coadjutrice…

Pourtant, Raymond rejeta vite cette pensée sacrilège et se suggestionna le bonheur douloureux de la fidélité dans l’attente. Fidélité que des lettres quotidiennes de Rite, si lourdes d’évocations et de désirs, entretenaient par leur atmosphère d’éternité.

— Il me semble parfois, songeait Raymond, que les ferveurs de mes lettres n’ont que ce but inconscient de provoquer son amoureuse admiration dont j’ai besoin. Je ne l’aime peut-être que parce qu’elle est le plus merveilleux miroir où je puisse me contempler : je m’y contemple, en effet, comme l’être le plus parfait, le plus beau et le plus puissant qui soit au monde.

« Il faut qu’une femme nous donne cette sensation d’être l’amant le plus puissant, et il semble que pour un homme, cette qualité de puissance sexuelle contienne toutes les autres : l’esthétisme, l’intelligence, l’esprit… etc. Et c’est vrai. Nous aimons la femme qui nous assure cette domination sur la vie, cette royauté, et qui seule entre toutes les femmes, a compris l’exception que nous étions.

« O Rite, c’est toi qui es vraie, c’est toi qui es sincère et verses de vraies larmes, lorsque tu me cries ton désir d’une vie perpétuellement mêlée à la mienne, désir que je ne cultive moi-même que comme un rêve impossible et pourtant nécessaire à la cristallisation d’un absolu intellectuel.

« Mais si tu n’étais qu’un des visages fugitifs de cet absolu ? L’amour est une ascension subite d’où l’on redescend dès les premiers pas. Dès cette minute où les lèvres se sont jointes, le doute et l’inquiétude entrent dans l’âme, et la première fleur cueillie est déjà un peu fanée.

« Un amour, c’est une double certitude qu’on s’impose et que la vie contrarie toujours. C’est une entreprise de s’aimer : il y entre de la volonté, et une faiblesse aussi qui est encore la plus sûre servante des amants.


Ce glissement fragile des lettres sous la porte : parmi ces papiers pâles et inutiles, l’écriture de Rite luit comme une feuille d’or dans un sentier. Son écriture qui s’est affinée, contractée comme pour mieux refléter le style de Raymond, est déjà une caresse.

Raymond ne se précipite pas sur cette lettre pour l’ouvrir et la dévorer : il se prépare à cette lecture par quelques minutes de recueillement et suppute les délices de ces pages.

Ces mots qu’elle lui envoie ont dormi dans ses rêves de la nuit et dans son parfum du matin : ils sont une présence qui se serre contre l’âme et contre la chair ; ils sont les gestes mêmes de l’amour et il y a dans cette évocation de l’étreinte une communion réelle plus puissante peut-être sur les sens que l’étreinte elle-même…

Raymond alors s’abandonne à ces mots qui le violent, à ces sentiments qui l’enveloppent de leur musique. La flamme du cerveau gagne toute la chair et il assiste comme un spectateur troublé et ému à cet embrasement de ses images et de ses émotions réveillées : hallucination vraie qu’il prolonge et qu’il cultive, et dont pourtant il ne veut pas épuiser toute la magie. Que ces pages gardent encore un peu de leur phosphore pour l’illumination des heures seules du soir.

Mais ce matin, la lettre est légère et ne contient que ces mots qui semblent trembler de joie :

… « Je serai chez toi à trois heures, aujourd’hui.

Rite. »

Et, au bas de la feuille, le baiser rouge et amoureusement appuyé de ses lèvres. Raymond posa sa bouche contre cette émouvante empreinte dont il admira en outre le dessin parfait : la forme du baiser de Rite.


Il l’attendait maintenant avec une impatience qu’il n’arrivait pas à dominer et qui ne s’apaisait que pour guetter, l’oreille collée à la porte, les bruits de l’escalier. On sonna. Retrouver sa sérénité et paraître venir du lointain de son cabinet de travail pour ouvrir avec calme cette porte contre laquelle il était en attente.

La sérénité marque une confiance plus assurée, pensa Raymond, et il ne faut pas donner, même aux êtres que l’on désire le plus violemment, cette impression d’inquiétude et d’angoisse qui leur ferait trop sentir que nous sommes leurs esclaves. L’amour est une lutte entre deux êtres et si l’on tient à la tendresse d’une femme, il ne faut jamais qu’elle soit tout à fait sûre de notre amour. Le jour où elle en est assurée, cela ne l’intéresse plus… Il est même sage d’entretenir une petite plaie saignante au cœur des femmes, comme les cornacs entretiennent une blessure vivante à l’oreille des éléphants…


Rite a jeté son léger manteau de soie sur le bras tendu d’une déesse de bronze, ses lèvres s’écrasent sur la bouche de Raymond qui, debout, tenant la belle tête de son amie dans ses deux mains, immobilise longtemps ce baiser dans le silence. Et puis, prolongeant ce bouche à bouche qui déjà fait défaillir Rite, il la soulève et les jambes pendantes sur son bras, il la porte sur le divan, s’agenouille devant elle et la contemple.

— Je t’aime ainsi, Rite, encore toute vêtue de tes robes légères et transparentes à travers lesquelles je devine ta chair vivante. Mes lèvres aiment ces prémisses de ton parfum mordu à tes aisselles blondes, et mes mains te cherchent sous les feuilles.

— Il n’y a peut-être, pensa Raymond, rien de plus pur et de plus émouvant que cette ligne du ventre qui descend vers le secret de la femme ; les mains les plus douces sont encore trop rudes pour en caresser l’émotion vivante : seul le velours sensible des lèvres est assez délicat pour se poser sur cette chair qui est déjà un vertige de désirs et de parfums où tout notre être va se glisser défaillant.

« Deux colonnes de blancheur se referment sur ma prière, Rite, et j’écoute la plainte parfumée de ton être qui se verse dans mon baiser. Laisse-moi m’enfermer dans ce rythme qui se soulève vers moi et m’attire comme un vertige : ton visage est grave comme le visage d’une morte, ton regard a fui sous tes paupières entr’ouvertes : j’aime cette douleur que je poignarde en toi à coups précipités et dont je mordrai à ta bouche la dernière convulsion. Ton sanglot se défend et m’exile ; tu es pâle et froide et j’écoute, la tête sur ton sein, les battements fous de ton cœur qui ne veut pas s’apaiser…

« Reposons-nous dans cette clairière de silence, dans cette forêt où les branches qui frôlent mon front sont ta chevelure, où mes lèvres qui ont bu la sève des tiges déchirées, ont le goût de tes bouches. Mais déjà le songe de ta chair que je tiens emprisonné dans ma main comme un oiseau blessé, palpite et continue sa rêveuse ascension : emporte-moi, que je participe aux battements de tes ailes, au battement de ta chair qui claque comme un linge mouillé dans le vent. Demeurons longtemps dans ce parfum qui nous enveloppe et que l’enlianement de tes jambes à mon corps immobilise le double élan de nos êtres… O Rite, donne aussi à mes yeux, qui te cherchent, l’intensité de ton regard à cette seconde où la projection de nos joies se mêle et s’extasie.

… Et Raymond qui contemplait l’harmonieuse défaillance de Rite, admirait ce rayonnement qui l’illuminait et la nimbait comme du halo d’une sainte.

— Jamais, ô Rite, dit-il, ton visage n’est aussi pur qu’après l’amour : tes yeux, lorsque la flamme du désir s’est éteinte, ne sont plus qu’une lumière spiritualisée. Mais une femme n’atteint la plénitude de sa beauté que dans l’angoisse du désir à la minute électrisée où l’éclair de sa douloureuse joie va la déchirer. Nous n’avons vraiment qu’une vague intuition de la beauté des femmes que nous n’avons pas possédées. Et peut-être même qu’une femme laide, si elle aime intensément son amant, peut lui donner parfois l’illusion de la plus rayonnante beauté. Mais l’amour transfigure l’homme lui aussi, et n’est-ce pas le mythe admirable revivifié dans le conte de Mme de Beaumont : La Belle et la Bête.

— J’aime ce que tu me dis, Raymond, réfléchit Rite : je n’aurai jamais été belle que pour toi. Vois : ma chair aussi, comme mes yeux, se spiritualise ; elle écoute tes mots et tes pensées. Mais tes mots sont encore des caresses parce que j’aime la gravité sensuelle de ta voix. Lorsque je suis seule dans cet enfer quotidien qu’est ma vie loin de toi, je l’écoute encore, je la sens sur moi comme la tendresse de tes yeux et de tes mains. Et je m’endors, enroulée dans tes mots que je me récite comme une prière.

Et Rite, allongée dans sa forme spiritualisée, caressant distraitement les fraises de ses seins, évoquait ces longues heures de vie familiale où elle s’isolait si obstinément dans la pensée de Raymond.

— Oui, dit-elle, un peu comme en mes jeunes années de ferveur mystique, je m’isolais dans la pensée de Jésus. J’ai compris depuis que ce Jésus que je créais de tout mon amour, c’était toi, Raymond, celui qui devait venir me sauver…

Elle souriait avec cette expression de tristesse inquiète qui traîne toujours dans le bonheur :

— Je ne crois plus qu’en toi, dit-elle.

Mais, par une héroïque délicatesse, Rite ne s’abandonnait jamais à parler à Raymond de sa vie réelle. Elle se souvenait que Raymond lui avait écrit un jour : « Je ne veux pas, Rite, qu’une confidence de toi donne une précision vivante à cet être dont je veux faire abstraction. Je sais seulement qu’« il » t’est dévoué et qu’il travaille pour toi : c’est un noble but, dont il est lui-même anonymement anobli à mes yeux.

« Ta vie d’ailleurs ne le regarde pas, car une femme n’appartient qu’à elle-même, et il n’y a sacrement religieux ni civil qui puisse lui faire aliéner sa liberté. »

Il ajoutait : « Notre amour n’est pas un contrat : qu’il demeure en dehors et au-dessus de toutes les conventions sociales (qu’il faut d’ailleurs respecter). Oui, Rite, notre amour est une vie intérieure, un état d’être qui peut s’adapter à toutes les conditions d’existence. »

Pourtant, Rite, à cette heure de sécurité apaisée, ne pouvait s’empêcher de songer à la douceur que ce lui serait de demeurer dans cette atmosphère faite de la respiration de leurs âmes et de leurs chairs. Elle dit seulement avec timidité :

— Ne plus s’en aller, Raymond !

Mais Raymond ne lui répondit qu’en la serrant plus fortement contre lui-même, lui exprimant par cette étreinte muette les douloureuses nécessités de la vie et qu’il en avait encore une plus vive conscience et une plus vive douleur qu’elle-même…

La tête dans son bras et couchée sur le ventre, Rite offrait ainsi à Raymond la tentation de sa belle croupe, que dorait la lumière du soir. Elle s’abandonnait à cette contemplation de Raymond qu’elle sentait sur elle comme un vivant fluide et elle écoutait monter en elle un désir lentement résurgi. Blottie dans le silence odorant de ses cheveux blonds, elle était toute en attente de cette lumière qui allait envahir sa chair et son cerveau.

… A une caresse interrogative de Raymond, elle avait tourné vers lui un regard un peu inquiet :

— Oh ! Raymond, c’est si petit !

Mais elle était si heureuse d’avoir cette virginité à lui offrir : elle accueillit cette joie douloureuse qui la clouait à sa propre volupté, et le visage tourné vers Raymond, quêtant la morsure de sa bouche :

— Je suis encore un peu plus tienne, dit-elle, secouée d’un sanglot d’une intensité si aiguë qu’elle ne pouvait en éteindre la brûlure.

Soulevé par cette vague qu’il dominait, Raymond se sentait comme accroché à une épave battue par le flot qu’il embrassait de ses deux bras.

Ils se rembarquèrent dans la barque mouillée, et à toutes rames se jetèrent au fond de l’abîme, ivres dans la vague qui les avait submergés. Le flot les a jetés nus et défaillants sur le sable : ils ferment les yeux pour écouter en eux-mêmes la réverbération de ces minutes intenses. Par quelques mots à voix basse, ils se prouvent à eux-mêmes la réalité de leur présence :

Raymond disait :

— Les femmes qui accueillent avec confiance cette plus secrète et plus intime inclusion, en sont récompensées par une volupté d’une répercussion sexuelle plus étendue et où deux harmonies se répondent et se confondent…

« Mais, Rite, tous les gestes de l’amour associés à un état de sentiment sont beaux et harmonieux…

Et, évoquant la complication de certains de ces gestes :

— Ils redeviennent instinctifs, observa Raymond, lorsqu’ils rentrent dans l’automatisme de l’expression amoureuse. Un maître organiste songe-t-il à la complication du jeu des pédales lorsqu’il exécute une symphonie ? Vous, nos amantes, vous êtes nos orgues divines : nos mains et nos bouches exécutent instinctivement la symphonie de nos désirs.

— Surtout, pensa Raymond, lorsque nous avons longuement étudié l’harmonie et le contrepoint de la volupté et exécuté beaucoup de gammes.

— Que ta pensée me suive toute cette soirée, dit gravement Rite, au moment où son baiser d’adieu se détachait des lèvres de Raymond. Songe à mes heures silencieuses devant un livre où je revivrai nos images.

Elle ajouta, exprimant une décision subite :

— A demain, Raymond ; je veux être désormais ta Rite quotidienne… Oui, qu’importe tout ce qui n’est pas toi…

VIII

Fidèle au serment qu’elle s’était fait à elle-même, Rite s’était, en effet, assuré la liberté de ses après-midi, et parfois même elle s’attardait jusqu’à la nuit, jusqu’au matin, insatiable de se donner comme si elle eût voulu en quelques semaines brûler l’ardeur de tout son être dans le brasier de leur amour. Elle n’avait pas d’autres curiosités que cette révélation que lui était sa propre sensualité. Entourée des livres de Raymond, elle n’en ouvrait jamais un seul et Raymond admirait ce dédain pour sa forêt de feuilles mortes. Jamais non plus, elle n’eut le désir d’une promenade le long des rues ou dans l’allée d’un jardin : elle venait chez Raymond comme une dévote vient à l’église et elle priait de toute sa chair.

Emporté dans ce courant de mysticisme sensuel, Raymond lui-même oubliait toutes les autres préoccupations de la vie, et se retrouvait complètement lui-même dans ce merveilleux égoïsme de l’amour.

Il contemplait de loin la vaine agitation des hommes. La gloire elle-même lui paraissait vaine : la conscience de lui-même qu’il prenait dans l’amour de Rite n’était-elle pas supérieure à tous les reflets que lui renverrait l’admiration des hommes ?

— Il y a peut-être, disait-il, une plus parfaite plénitude dans cette excitation cérébrale que donne l’amour, non plus pour la réalisation d’une œuvre, mais pour la réalisation de soi-même.

« J’aurais pu passer ma vie à décortiquer des philosophies et des esthétiques : j’y aurais récolté peut-être quelques amères feuilles de laurier. J’ai préféré le spectacle de mes propres sensations et de mes propres idées, jets d’eau qui retombent toujours sur eux-mêmes. Mais peut-être aussi est-il plus sage d’avoir donné son cerveau à grignoter à quelques belles femmes que de l’avoir livré à l’incompréhension des foules.

Et, en s’analysant plus profondément, Raymond trouvait dans son nirvana même l’élan immobile d’un arbre sain et lourd de ses feuilles. La vie lui semblait comme éternisée, et cette jeunesse qui faisait de son propre corps nerveux de faune une perpétuelle flèche tendue vers la joie, il la sentait aussi immuable que l’éternelle fraîcheur des étoiles. Il n’éprouvait aucune inquiétude métaphysique, mais seulement le désir obscur de capter toujours plus de vie. Il se surprenait à interroger les yeux des femmes avec une sorte de désespoir de ne pouvoir absorber et s’enrichir de toutes ces petites gouttes de beauté cristallisées en parfum d’éternité fugitive.

Cette hantise de l’odeur féminine troublait Raymond.

— Jusqu’ici, dit-il un soir à Morangis, qui était venu le surprendre, nous n’avons fait entrer dans notre conception esthétique de la femme que des données visuelles ; il faudrait enfin y faire pénétrer nos impressions odorales qui sont presque tout dans l’amour.

« C’est son odeur qui fait la beauté de la femme.

« Instinctivement, à la vue d’une femme, nous devinons son parfum d’amour, ce parfum qui nous prendra tout entier, corps et âme. Car la vue est en quelque sorte la synthèse de tous nos sens. Notre œil respire et palpe la chair, et ne nous trompe pas.

« D’ailleurs, il y a un rapport mystérieux et certain entre les lignes, les couleurs, l’expression d’une femme et son parfum et son baiser. Lorsqu’un poète de génie aura fixé ces concordances intuitives, il aura enrichi notre raison d’une connaissance nouvelle.

— Si bien, répondit Morangis, que, respirer une femme, c’est déjà l’avoir possédée…

— Oui, dit Raymond : le goût du fruit est dans son parfum. Mais cela prouve aussi qu’il ne peut y avoir d’esthétique absolue. L’esthétique est individuelle et correspond à notre sexualité…

Après un silence, il ajouta :

— A notre orgueilleuse et éphémère virilité : petite vibration d’insecte dans la lumière. Je songe malgré moi aux personnages du passé, ancien ou récent, dont nous ne pouvons plus imaginer les amours que par nos propres gestes, nos propres émotions. Contemplés de très haut, tous ces émois ne sont pas plus individualisés et différenciés que les gestes d’accouplement des mantes ou des scarabées.

« Vois, Morangis, cette mauvaise peinture qui représente une très belle femme de la fin du 18e siècle, une de mes aïeules : je sais son nom, mais il ne reste d’elle que cela : la vanité d’une étiquette et cette imprécise empreinte sur une toile. Elle n’est plus rien, ni du passé ni du présent : elle est comme si elle n’avait jamais vécu. Sous quelles caresses a-t-elle vibré, crié son petit cri de joie étouffé sous la terre ?

« Si on réfléchissait plus sérieusement à ces banalités et à la vanité des éternités, peut-être finirait-on par mieux diriger sa vie, apprendrait-on à ne pas l’encombrer de désirs inutiles, à équilibrer sagement ses joies et ses peines afin d’en fabriquer une harmonie, une sérénité…

« Mettre son orgueil dans le sentiment même de la fragilité de cet orgueil. Prendre conscience de sa grandeur dans la vanité de la grandeur. N’aimer la gloire que comme une vérification de sa propre valeur et n’en accepter le mensonge que comme un levain de perfection. Perfection sans autre but que cette perfection même, abstraction faite de toute idée de lâche récompense. La récompense est une insulte, une humiliation.

Pourtant, réfléchit Raymond, qui parlait plus pour clarifier ses propres pensées que pour convaincre Morangis qui, sans doute, l’écoutait distraitement. Mais Raymond aimait cette immobilité silencieuse de son ami qui lui donnait l’illusion d’être compris.