MON ONCLE

ET

MON CURÉ

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et

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LE VŒU

DE

NADIA

PAR

JEAN DE LA BRÈTE

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COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE, PRIX MONTYON

L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en août 1889.

PARIS

LIBRAIRIE PLON

E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS

RUE GARANCIÈRE, 10

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Tous droits réservés

MON ONCLE ET MON CURÉ
[Chapitres: I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX, ] [X, ] [XI, ] [XII, ] [XIII, ] [XIV, ] [XV, ] [XVI, ] [XVII, ] [XVIII, ] [XIX]
LE VŒU DE NADIA
[Chapitres: I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX, ] [X, ] [XI, ] [XII, ] [XIII]

MON ONCLE ET MON CURÉ


I

Je suis si petite qu'on pourrait me donner la qualification de naine, si ma tête, mes pieds et mes mains n'étaient pas parfaitement proportionnés à ma taille. Mon visage n'a ni la longueur démesurée, ni la largeur ridicule que l'on attribue aux nains et aux êtres difformes en général, et la finesse de mes extrémités serait enviée par plus d'une belle dame.

Cependant, l'exiguïté de ma taille m'a fait verser des larmes en cachette.

Je dis en cachette, car mon corps lilliputien renfermait une âme fière, orgueilleuse, incapable de donner le spectacle de ses faiblesses au premier venu..., et surtout à ma tante. Du moins, telle était ma façon de sentir à quinze ans. Mais les événements, les chagrins, les soucis, les joies, la pratique de la vie, en un mot, ont détendu rapidement des caractères beaucoup plus rigides que le mien.

Ma tante était la femme la plus désagréable que j'aie jamais connue. Je la trouvais fort laide, autant que mon esprit, qui n'avait jamais rien vu ni rien comparé, pouvait en juger. Sa figure était anguleuse et commune, sa voix criarde, sa démarche lourde et sa stature ridiculement élevée.

Près d'elle, j'avais l'air d'un puceron, d'une fourmi. Quand je lui parlais, je levais la tête aussi haut que si j'avais voulu examiner la cime d'un peuplier. Elle était d'origine plébéienne et, semblable à beaucoup de gens de sa race, prisait par-dessus tout la force physique et professait pour ma chétive personne un dédain qui m'écrasait.

Son moral était la reproduction fidèle de son physique. Il ne renfermait que des âpretés, des aspérités, des angles aigus contre lesquels les infortunés, qui vivaient avec elle, se cassaient le nez quotidiennement.

Mon oncle, gentilhomme campagnard dont la bêtise était devenue proverbiale dans le pays, l'avait épousée par faiblesse d'esprit et de caractère. Il mourut peu de temps après son mariage, et je ne l'ai jamais connu. Quand je pus réfléchir, j'attribuai cette mort prématurée à ma tante, qui me paraissait de force à conduire rapidement en terre non seulement un pauvre sire comme mon oncle, mais encore tout un régiment de maris.

J'avais deux ans, quand mes parents s'en allèrent dans l'autre monde, m'abandonnant aux caprices des événements, de la vie et de mon conseil de famille. D'une belle fortune, ils laissaient d'assez jolis débris: quatre cent mille francs, environ, en terres, qui rapportaient un fort bon revenu.

Ma tante consentit à m'élever. Elle n'aimait pas les enfants, mais, son mari ayant mal administré, elle était pauvre et songeait avec satisfaction que l'aisance entrerait avec moi dans sa maison.

Quelle laide maison! grande, délabrée, mal tenue; bâtie au milieu d'une cour remplie de fumier, de boue, de poules et de lapins. Derrière s'étendait un jardin dans lequel poussaient pêle-mêle toutes les plantes de la création, sans que personne s'en souciât le moins du monde. Je pense que, de mémoire d'homme, on n'avait vu un jardinier émonder les arbres ou arracher les mauvaises herbes qui croissaient à leur guise, sans que ma tante et moi nous eussions l'idée de nous en occuper.

Cette forêt vierge me déplaisait, car, même enfant, j'avais un goût inné pour l'ordre.

La propriété s'appelait le Buisson. Elle était située au fond de la campagne, à une demi-lieue de l'église et d'un petit village composé d'une vingtaine de chaumières. Ni château, ni castel, ni manoir à cinq lieues à la ronde. Nous vivions dans l'isolement le plus complet. Ma tante allait quelquefois à C..., la ville la plus voisine du Buisson. Je désirais vivement l'accompagner, de sorte qu'elle ne m'emmenait jamais.

Les seuls événements de notre vie étaient l'arrivée des fermiers, qui apportaient des redevances ou l'argent de leurs termes, et les visites du curé.

Oh! l'excellent homme, que mon curé!

Il venait trois fois par semaine à la maison, s'étant chargé, dans un jour de beau zèle, de bourrer ma cervelle de toutes les sciences à lui connues.

Il poursuivit sa tâche avec persévérance, quoique je m'entendisse à exercer sa patience. Non pas que j'eusse la tête dure, j'apprenais avec facilité; mais la paresse était mon péché mignon: je l'aimais, je le dorlotais, en dépit des frais d'éloquence du curé et de ses efforts multiples pour extirper de mon âme cette plante de Satan.

Ensuite, et c'était là le point le plus grave, la faculté du raisonnement se développa chez moi rapidement. J'entrais dans des discussions qui mettaient le curé à l'envers; je me permettais des appréciations qui heurtaient et froissaient souvent ses plus chères opinions.

C'était un vif plaisir pour moi de le contredire, de le taquiner, de prendre le contre-pied de ses idées, de ses goûts, de ses assertions. Cela me fouettait le sang, me tenait l'esprit en éveil. Je soupçonne qu'il éprouvait le même sentiment et qu'il eût été profondément désolé si j'avais perdu tout à coup mes habitudes ergoteuses et l'indépendance de mes idées.

Mais je n'avais garde, car, lorsque je le voyais se trémousser sur son siège, ébouriffer ses cheveux avec désespoir, barbouiller son nez de tabac en oubliant toutes les règles de la propreté, oubli qui n'avait lieu que dans les cas sérieux, rien n'égalait ma satisfaction.

Cependant, s'il eût été seul en jeu, je crois que j'aurais résisté quelquefois au démon tentateur. Ma tante avait pris la funeste habitude d'assister aux leçons, bien qu'elle n'y comprît rien et qu'elle bâillât dix fois par heure.

Or, la contradiction, lors même que sa laide personne n'était pas en scène, la mettait en fureur; fureur d'autant plus grande qu'elle n'osait rien dire devant le curé. Ensuite, me voir discuter lui paraissait une monstruosité dans l'ordre physique et moral. Jamais je ne m'attaquais à elle directement, car elle était brutale et j'avais peur des coups. Enfin, ma voix,—cependant douce et musicale, je m'en flatte!—produisait sur ses nerfs auditifs un effet désastreux.

En cette occurrence, on comprendra qu'il me fût impossible, absolument impossible, de ne pas mettre en œuvre ma malice pour faire enrager ma tante et tourmenter mon curé.

Cependant, je l'aimais, ce pauvre curé! je l'aimais beaucoup, et je savais que, en dépit de mes raisonnements saugrenus qui allaient parfois jusqu'à l'impertinence, il avait pour moi la plus grande affection. Je n'étais pas seulement son ouaille préférée, j'étais son enfant de prédilection, son œuvre, la fille de son cœur et de son esprit. À cet amour paternel se mêlait une teinte d'admiration pour mes aptitudes, mes paroles et mes actes en général.

Il avait pris sa tâche à cœur; il avait juré de m'instruire, de veiller sur moi comme un ange tutélaire, malgré ma mauvaise tête, ma logique et mes boutades. Du reste, cette tâche était devenue promptement la plus douce chose de sa vie, la meilleure, si ce n'est la seule distraction de son existence monotone.

Par la pluie, le vent, la neige, la grêle, la chaleur, le froid, la tempête, je voyais apparaître le curé, sa soutane retroussée jusqu'aux genoux et son chapeau sous le bras. Je ne sais si, de ma vie, je l'en ai vu coiffé. Il avait la manie de marcher la tête découverte, souriant aux passants, aux oiseaux, aux arbres, aux brins d'herbe. Replet et dodu, il paraissait rebondir sur la terre qu'il foulait d'un pas alerte, et à laquelle il semblait dire: «Tu es bonne, et je t'aime!» Il était content de vivre, content de lui-même, content de tout le monde. Sa bonne figure, rose et fraîche, entourée de cheveux blancs, me rappelait ces roses tardives qui fleurissent encore sous les premières neiges.

Quand il entrait dans la cour, poules et lapins accouraient à sa voix pour grignoter quelques croûtes de pain qu'il avait eu soin de glisser dans sa poche avant de quitter le presbytère. Perrine, la fille de basse-cour, venait lui faire la révérence, puis Suzon, la cuisinière, s'empressait d'ouvrir la porte et de l'introduire dans le salon où nous prenions nos leçons.

Ma tante, plantée dans un fauteuil avec la grâce d'un paratonnerre un peu épais, se levait à son approche, lui souhaitait la bienvenue d'un air maussade et se lançait au galop sur le chapitre de mes méfaits. Après quoi, se rasseyant tout d'une pièce, elle prenait un tricot, son chat favori sur ses genoux, et attendait, ou n'attendait pas, l'occasion de me dire une chose désagréable.

Le bon curé écoutait avec patience cette voix rêche qui brisait le tympan. Il arrondissait le dos comme si la mercuriale était pour lui, et me menaçait du doigt en souriant à moitié. Dieu merci, il connaissait ma tante de longue date.

Nous nous installions à une petite table que nous avions placée près de la fenêtre. Cette position avait pour double avantage de nous tenir assez éloignés de ma tante, qui trônait près de la cheminée, au fond de l'appartement, puis de permettre à mes yeux de suivre le vol des hirondelles et des mouches; et, en hiver, d'observer les effets de la neige et du givre sur les arbres du jardin.

Le curé posait sa tabatière à côté de lui, un mouchoir à carreaux sur le bras de son fauteuil, et la leçon commençait.

Quand ma paresse n'avait pas été trop grande, les choses allaient bien, tant qu'il s'agissait des devoirs à corriger, car, quoiqu'ils fussent le plus courts possible, ils étaient toujours soignés. Mon écriture était nette et mon style facile. Le curé secouait la tête d'un air satisfait, prisait avec enthousiasme, et répétait: «Bon, très bon!» sur tous les tons.

Pendant ce temps, je comptais mentalement les taches qui couvraient sa soutane, et je me demandais quelle apparence il pourrait bien présenter s'il avait une perruque noire, des culottes collantes et un habit de velours rouge, comme celui que mon grand-oncle portait sur son portrait.

L'idée du curé en culotte et en perruque était si plaisante, que je partais d'un grand éclat de rire. Alors ma tante s'écriait:

«Sotte! petite bête!»

Et autres aménités de ce genre, qui avaient le privilège d'être aussi parlementaires qu'explicites.

Le curé me regardait en souriant, et répétait deux ou trois fois:

«Ah! jeunesse! belle jeunesse!»

Et un souvenir rétrospectif sur ses quinze ans lui faisait ébaucher un soupir.

Après cela, nous passions à la récitation, et les choses n'allaient plus si bien. C'était l'heure critique, le moment de la causerie, des opinions personnelles, des discussions, voire même des disputes.

Le curé aimait les hommes de l'antiquité, les héros, les actions presque fabuleuses dans lesquelles le courage physique a joué un rôle important. Cette préférence était étrange, car il n'était pas précisément pétri de l'argile qui fait les héros.

J'avais remarqué qu'il n'aimait point à retourner chez lui à la nuit, et cette découverte, tout en me le rendant plus cher, car j'étais moi-même fort poltronne, ne pouvait me laisser aucune illusion sur son courage.

Ensuite, sa bonne âme placide, tranquille, amie du repos, de la routine, de ses ouailles et du corps qui la possédait, n'avait jamais, au grand jamais, rêvé le martyre. Je le voyais pâlir, autant du moins que ses joues roses le lui permettaient, en lisant le récit des supplices infligés aux premiers chrétiens.

Il trouvait très beau d'entrer dans le paradis d'un bond héroïque, mais il pensait qu'il était bien doux de s'avancer tranquillement vers l'éternité sans fatigue et sans hâte. Il n'avait pas de ces élans exaltés qui inspirent le désir de la mort pour voir plus tôt le souverain des mondes et du temps. Oh! point du tout! Il était décidé à s'en aller sans murmurer quand son heure arriverait, mais il désirait sincèrement que ce fût le plus tard possible.

J'avoue que mon tempérament, qui ne brille pas par la corde héroïque, s'arrange de cette morale douce et facile.

Néanmoins, il en tenait pour ses héros; il les admirait, les exaltait, les aimait d'autant plus, sans doute, que, le cas échéant, il se sentait absolument incapable de les imiter.

Quant à moi, je ne partageais ni ses goûts, ni ses admirations. J'éprouvais une antipathie prononcée pour les Grecs et les Romains. Par un travail subtil de mon intelligence fantaisiste, j'avais décidé que ces derniers ressemblaient à ma tante..., ou que ma tante leur ressemblait, comme on voudra, et, du jour où je fis ce rapprochement, les Romains furent jugés, condamnés, exécutés dans mon esprit.

Cependant le curé s'obstinait à barboter avec moi dans l'histoire romaine, et je m'entêtais, de mon côté, à n'y prendre aucun intérêt. Les hommes de la République me laissaient froide, et les Empereurs se confondaient dans ma tête. Le curé avait beau pousser des exclamations admiratives, se fâcher, raisonner, rien n'ébranlait mon insensibilité et mon idée personnelle.

Par exemple, racontant l'histoire de Mucius Scévola, je terminais ainsi:

«Il brûla sa main droite pour la punir de s'être trompée, ce qui prouve qu'il n'était qu'un sot!»

Le curé, qui m'écoutait un instant auparavant d'un air béat, tressautait d'indignation.

«Un sot! mademoiselle... Et pourquoi cela?

—Parce que la perte de sa main ne réparait pas son erreur, répondais-je, que Porsenna n'en était ni plus ni moins vivant, et que le secrétaire ne s'en portait pas mieux.

—Bien, ma petite; mais Porsenna fut assez effrayé pour lever le siège immédiatement.

—Ceci, monsieur le curé, prouve que Porsenna n'était qu'un poltron.

—Soit! mais Rome était délivrée, et grâce à qui? grâce à Scévola, grâce à son action héroïque!»

Et le curé, qui, frémissant à l'idée de se brûler le bout du petit doigt, n'en admirait que mieux Mucius Scévola, de s'exalter, de se démener pour me faire apprécier son héros.

«J'en tiens pour ce que j'ai dit, reprenais-je tranquillement; ce n'était qu'un sot, et un grand sot!»

Le curé, suffoqué, s'écriait:

«Quand les enfants se mêlent de raisonner, les mortels entendent bien des sottises.

—Monsieur le curé, vous m'avez appris, l'autre jour, que la raison est la plus belle faculté de l'homme.

—Sans doute, sans doute, quand il sait s'en servir. Puis, je parlais de l'homme fait, et non des petites filles.

—Monsieur le curé, le petit oiseau essaie ses forces au bord du nid.»

L'excellent homme, un peu déconcerté, s'ébouriffait les cheveux avec énergie, ce qui lui donnait l'air d'une tête de loup poudrée à blanc.

«Vous avez tort de tant discuter, ma petite, me disait-il quelquefois; c'est un péché d'orgueil. Vous ne m'aurez pas toujours pour vous répondre, et quand vous serez aux prises avec la vie, vous apprendrez qu'on ne discute pas avec elle, qu'on la subit.»

Mais je me souciais bien de la vie! J'avais un curé pour exercer ma logique, et cela me suffisait.

Lorsque je l'avais bien taquiné, ennuyé, harcelé, il s'efforçait de donner à son visage une expression sévère, mais il était obligé de renoncer à son projet, sa bouche, toujours souriante, se refusant absolument à lui obéir.

Alors il me disait:

«Mademoiselle de Lavalle, vous repasserez vos empereurs romains, et vous ferez en sorte de ne pas confondre Tibère avec Vespasien.

—Laissons ces bonshommes, monsieur le curé, lui répondais-je, ils m'ennuient. Savez-vous que, si vous aviez vécu de leur temps, ils vous auraient grillé vif, ou arraché la langue et les ongles, ou coupé en petits morceaux menus comme chair à pâté!»

À ce sombre tableau, le curé tressaillait légèrement, et s'en allait en trottinant, sans daigner me répondre.

Je savais que son mécontentement était arrivé à son apogée quand il m'appelait Mademoiselle de Lavalle. Ce nom cérémonieux en était la plus vive manifestation, et j'avais des remords, jusqu'au moment où je le voyais apparaître de nouveau, les cheveux au vent et le sourire aux lèvres.

II

Ma tante me brutalisait quand j'étais enfant, et j'avais tellement peur des coups que je lui obéissais sans discuter.

Elle me battit encore le jour où j'atteignis mes seize ans, mais ce fut pour la dernière fois. À partir de ce jour, fécond pour moi en événements intimes, une révolution, qui grondait sourdement dans mon esprit depuis quelques mois, éclata tout à coup et changea complètement ma manière d'être avec ma tante.

En ce temps-là, le curé et moi nous repassions l'histoire de France, que je me flattais de très bien connaître. Il est certain que, étant données les lacunes et les restrictions de mon livre, mon savoir était aussi grand que possible.

Le curé professait pour ses rois un amour poussé jusqu'à la vénération, et, cependant, il n'aimait pas François Ier. Cette antipathie était d'autant plus singulière que François Ier était valeureux et qu'il est resté populaire. Mais il n'allait pas au curé, qui ne perdait jamais l'occasion de le critiquer; aussi, par esprit de contradiction, je le choisis pour mon favori.

Le jour dont j'ai parlé plus haut, je devais réciter la leçon concernant mon ami. Je ruminai longtemps la veille pour trouver un moyen de le faire briller aux yeux du curé. Malheureusement, je ne pouvais que répéter les expressions de mon histoire, en émettant des opinions qui reposaient beaucoup plus sur une impression que sur un raisonnement.

Il y avait une heure que je me cassais la tête à réfléchir, quand une idée brillante me traversa l'esprit:

«La bibliothèque!» m'écriai-je.

Aussitôt, je traversai en courant un long corridor, et pénétrai, pour la première fois, dans une pièce de moyenne grandeur, entièrement tapissée de rayons couverts de livres réunis entre eux par les fils tenus d'une multitude de toiles d'araignée. Elle communiquait avec les appartements qu'on avait fermés après la mort de mon oncle pour ne plus jamais y entrer; elle sentait tellement le moisi, le renfermé, que je fus presque suffoquée. Je m'empressai d'ouvrir la fenêtre qui, très petite, n'avait ni volets ni persiennes et donnait sur le coin le plus sauvage du jardin; puis je procédai à mes recherches. Mais comment découvrir François Ier au milieu de tous ces volumes?

J'allais abandonner la partie, quand le titre d'un petit livre me fit pousser un cri de joie. C'étaient les biographies des rois de France jusqu'à Henri IV exclusivement. Une gravure assez bonne, représentant François Ier dans le splendide costume des Valois, était jointe à la biographie. Je l'examinai avec étonnement.

«Est-il possible, me dis-je émerveillée, qu'il y ait des hommes aussi beaux que cela!»

Le biographe, qui ne partageait pas l'antipathie du curé pour mon héros, en faisait l'éloge sans aucune restriction. Il parlait, avec une conviction enthousiaste de sa beauté, de sa valeur, de son esprit chevaleresque, de la protection éclairée qu'il accorda aux lettres et aux arts. Il terminait par deux lignes sur sa vie privée, et j'appris ce que j'ignorais complètement, c'est que:

«François Ier menait joyeuse vie et aimait prodigieusement les femmes. Qu'il préféra grandement et sincèrement belle dame Anne de Pisseleu, à laquelle il donna le comté d'Étampes, qu'il érigea en duché pour lui être moult agréable.»

De ces quelques mots, je tirai les conclusions suivantes: Premièrement, ayant découvert, depuis un mois, que mon existence était monotone, qu'il me manquait beaucoup de choses, que la possession d'un curé, d'une tante, de poules et de lapins ne suffisait point au bonheur, je décidai qu'une joyeuse vie étant évidemment le contraire de la mienne, François Ier avait fait preuve d'un grand jugement en la choisissant;

Deuxièmement, qu'il professait certainement la sainte vertu de charité prêchée par mon curé, puisqu'il aimait tant les femmes;

Troisièmement, qu'Anne de Pisseleu était une heureuse personne, et que j'aurais bien voulu qu'un roi me donnât un comté érigé en duché pour m'être «moult agréable».

«Bravo! m'écriai-je en lançant le livre au plafond et en le rattrapant lestement. Voici de quoi confondre le curé et le convertir à mon opinion.»

Le soir, dans mon lit, je relus la petite biographie.

«Quel brave homme que ce François Ier! me dis-je. Mais pourquoi l'auteur ne parle-t-il que de son affection pour les femmes? Pourquoi n'a-t-il pas écrit qu'il aimait aussi les hommes? Après tout, chacun a son goût! mais si je juge les femmes d'après ma tante, je crois que j'aurais une préférence marquée pour les hommes.»

Puis je me rappelai que le biographe était du sexe masculin, et je pensai qu'il avait sans doute cru poli, aimable et modeste, de se passer sous silence, lui et ses congénères.

Je m'endormis sur cette idée lumineuse.

Le lendemain, je me levai fort contente. D'abord j'avais seize ans; ensuite, la petite créature, qui se regardait dans la glace, examinait un visage qui ne lui déplaisait pas; puis je fis deux ou trois pirouettes en songeant à la stupéfaction du curé devant ma science nouvelle.

Dans mon impatience, j'étais installée à ma table depuis un temps assez long, quand il arriva, rose et souriant. À sa vue, le cœur me battit un peu, comme celui des grands capitaines à la veille d'une bataille.

«Voyons, ma petite, me dit-il quand les devoirs furent corrigés et qu'il eut fait la grimace sur leur laconisme, passons à François Ier, et examinons-le sous toutes les faces.»

Il s'établit commodément dans son fauteuil, prit sa tabatière d'une main, son mouchoir de l'autre, et, me regardant de côté, se prépara à soutenir la discussion qu'il prévoyait.

Je partis à fond de train sur mon sujet; je m'agitai, m'animai, m'enthousiasmai; j'appuyai beaucoup sur les qualités prônées dans mon histoire, après quoi je passai à mes connaissances particulières.

«Et quel charmant homme, monsieur le curé! Sa taille était majestueuse, sa figure noble et belle; une si jolie barbe taillée en pointe et de si beaux yeux!»

Je m'arrêtai un instant pour reprendre haleine, et le curé, effarouché, se dressant tout raide comme ces diablotins à ressort enfermés dans des boîtes en carton, s'écria:

«Où avez-vous pris ces balivernes, mademoiselle?

—Ceci, c'est mon secret», dis-je avec un petit sourire mystérieux.

Et brûlant mes vaisseaux:

«Monsieur le curé, je ne sais pas ce que vous a fait ce pauvre François Ier! Savez-vous qu'il avait beaucoup de jugement? Il menait joyeuse vie et aimait prodigieusement les femmes.»

Alors les yeux du curé s'ouvrirent si grands que j'eus peur de les voir éclater. Il cria: «Saint Michel! saint Barnabé!» et laissa tomber sa tabatière avec un bruit si sec, que le chat, étendu dans une bergère, sauta à terre avec un miaulement désespéré.

Ma tante, qui dormait, se réveilla en sursaut et s'écria:

«Vilaine bête!»

En s'adressant à moi, non au chat, sans savoir de quoi il s'agissait. Mais cette épithète composait invariablement l'exorde et la péroraison de tous ses discours.

Certes, je m'attendais à produire un grand effet; cependant, je restai un peu interdite devant la physionomie vraiment extraordinaire du curé.

Mais je repris bientôt imperturbablement:

«Il aima particulièrement une belle dame à laquelle il donna un duché. Avouez, monsieur le curé, qu'il était bien bon, et que c'eût été bien agréable d'être à la place d'Anne de Pisseleu?

—Sainte Mère de Dieu! murmura le curé d'une voix éteinte, cette enfant est possédée!

—Qu'y a-t-il? cria ma tante en transperçant son chignon d'une de ses aiguilles à tricoter. Mettez-la à la porte, si elle se permet des impertinences.

—Mon enfant, reprit le curé, où avez-vous appris ce que vous venez de me dire?

—Dans un livre, répondis-je laconiquement, sans faire mention de la bibliothèque.

—Et comment pouvez-vous répéter de telles abominations?

—Abominations! dis-je, scandalisée. Quoi! monsieur le curé, vous trouvez abominable que François Ier fût généreux et aimât les femmes! Vous ne les aimez donc pas, vous?

—Que dit-elle? rugit ma tante, qui, m'écoutant attentivement depuis quelques instants, tira de ma question les pronostics les plus désastreux. Petite effrontée! vous...

—Paix, ma bonne dame, paix! interrompit le curé, paraissant-en ce moment soulagé d'un grand poids. Laissez-moi m'expliquer avec Reine. Voyons, que trouvez-vous de louable dans la conduite de François Ier?

—Vraiment, c'est bien simple, répondis-je d'un ton un peu dédaigneux, en songeant que mon curé vieillissait et commençait à avoir la compréhension lente. Vous me prêchez tous les jours l'amour du prochain, il me semble que François Ier mettait en pratique votre précepte favori: Aimez le prochain comme vous-même pour l'amour de Dieu.»

À peine eus-je fini ma phrase que le curé, essuyant son visage sur lequel coulaient de grosses gouttes de sueur, se renversa dans son fauteuil et, les deux mains sur le ventre, s'abandonna à un rire homérique qui dura si longtemps que des larmes de dépit et de contrariété m'en vinrent aux yeux.

«En vérité, dis-je d'une voix tremblante, j'ai été bien sotte de me donner tant de mal pour apprendre ma leçon et vous faire admirer François Ier.

—Mon bon petit enfant, me dit-il enfin, reprenant son sérieux et employant son expression favorite lorsqu'il était content de moi, ce qui m'étonna beaucoup, mon bon petit enfant, je ne savais pas que vous professiez une telle admiration pour les gens qui mettent en pratique la vertu de charité.

—Dans tous les cas, ce n'est pas risible, répondis-je d'un ton maussade.

—Allons, allons, ne nous fâchons pas.»

Et le curé, me donnant une petite tape sur la joue, abrégea la leçon, me dit qu'il reviendrait le lendemain et s'en alla confisquer la clef de la bibliothèque qu'il connaissait sans que je m'en doutasse.

Il n'avait pas encore quitté la cour que ma tante s'élançait sur moi, et me secouant à m'en disloquer l'épaule:

«Vilaine péronnelle! qu'avez-vous dit, qu'avez-vous fait pour que le curé s'en aille si tôt?

—Pourquoi vous mettez-vous en colère, dis-je, si vous ne savez pas ce dont il est question?

—Ah! je ne sais pas! n'ai-je pas entendu ce que vous disiez au curé, effrontée?»

Jugeant que les paroles ne suffisaient pas pour exhaler sa colère, elle me donna un soufflet, me frappa rudement, et me mit à la porte comme un petit chien.

Je m'enfuis dans ma chambre, où je me barricadai solidement. Mon premier soin fut d'ôter ma robe, et de constater dans la glace que les doigts secs et maigres de ma tante avaient laissé des marques bleues sur mes épaules.

«Vile petite esclave, dis-je en montrant le poing à mon image, supporteras-tu longtemps des choses pareilles? Faut-il que, par lâcheté, tu n'oses pas te révolter?»

Je m'admonestai durement pendant quelques minutes, puis la réaction se produisant, je tombai sur une chaise et pleurai beaucoup.

«Qu'ai-je donc fait, pensai-je, pour être traitée ainsi? La vilaine femme! Ensuite, pourquoi le curé avait-il une si drôle de figure pendant que je lui récitais ma leçon?»

Et je me mis à rire, tandis que des larmes coulaient encore sur mes joues. Mais j'eus beau creuser ce problème, je n'en trouvai pas la solution.

M'approchant de la fenêtre ouverte, je contemplai mélancoliquement le jardin et je commençais à reprendre mon sang-froid, quand il me sembla reconnaître la voix de ma tante qui causait avec Suzon. Je me penchai un peu pour écouter leur conversation.

«Vous avez tort, disait Suzon, la petite n'est plus une enfant. Si vous la brutalisez, elle se plaindra à M. de Pavol, qui la prendra chez lui.

—Je voudrais bien voir ça! Mais comment voulez-vous qu'elle songe à son oncle? C'est à peine si elle connaît son existence.

—Bah! la petite est futée! il lui suffira d'un instant de mémoire pour vous envoyer promener, si vous la rendez malheureuse, et ses bons revenus disparaîtront avec elle.

—Ah! bien, nous verrons... Je ne la battrai plus, mais...»

Elles s'éloignaient, et je n'entendis pas la fin de la phrase.

Après le dîner, où je refusai de paraître, j'allai trouver Suzon.

Suzon avait été l'amie de ma tante avant de devenir sa cuisinière. Elles se disputaient dix fois par jour, mais ne pouvaient pas se passer l'une de l'autre. On aura peine à me croire, si je dis que Suzon aimait sincèrement sa maîtresse; cependant c'est l'exacte vérité.

Mais si elle pardonnait à ma tante personnellement son élévation dans l'échelle sociale, elle s'en prenait, sans doute, au prochain, aux circonstances et à la vie, car elle grognait toujours. Elle avait la mine rébarbative d'un voleur de grands chemins, et portait constamment des cotillons courts et des souliers plats, bien qu'elle n'allât jamais à la ville vendre du lait et que son imagination ne trottât point comme celle de Perrette.

«Suzon, lui dis-je en me plaçant devant elle d'un air délibéré, je suis donc riche?

—Qui vous a dit cette sottise, mademoiselle?

—Cela ne te regarde pas, Suzon; mais je veux que tu me répondes et me dises où demeure mon oncle de Pavol.

—Je veux, je veux, grogna Suzon; il n'y a plus d'enfant, ma parole! Allez vous promener, mademoiselle! Je ne vous dirai rien, parce que je ne sais rien.

—Tu mens, Suzon, et je te défends de me répondre ainsi. J'ai entendu ce que tu disais à ma tante tout à l'heure!

—Eh bien, mademoiselle, si vous avez entendu, ce n'est pas la peine de me faire parler.»

Suzon me tourna le dos et ne voulut répondre à aucune de mes questions.

Je remontai dans ma chambre, très agacée, et, restant longtemps accoudée à la fenêtre, je pris la lune, les étoiles, les arbres à témoin que je formais la résolution immuable de ne plus me laisser battre, de ne plus avoir peur de ma tante et d'employer tout mon esprit à lui être désagréable.

Et laissant tomber les pétales d'une fleur que j'effeuillais, je jetai en même temps au vent mes craintes, ma pusillanimité, mes timidités d'autrefois. Je sentis que je n'étais plus la même personne et m'endormis consolée.

Dans la nuit, je rêvai que ma tante, transformée en dragon, luttait contre François Ier qui la pourfendait de sa grande épée. Il me prenait dans ses bras et s'envolait avec moi, tandis que le curé nous regardait d'un air désolé et s'essuyait le visage avec son mouchoir à carreaux. Il le tordait ensuite de toutes ses forces, et la sueur en découlait comme s'il l'avait trempé dans la rivière.

III

Le lendemain, à peine étions-nous installés à notre table, le curé et moi, que la porte s'ouvrit avec fracas et que nous vîmes entrer Perrine, le bonnet sur la nuque et ses sabots bourrés de paille à la main.

«Le feu est-il à la maison? demanda ma tante.

—Non, madame, mais le diable est chez nous, bien sûr! La vache est dans le champ d'orge qui poussait si bien, elle ravage tout, je ne peux pas la rattraper; les chapons sont sur le toit et les lapins dans le potager.

—Dans le potager! exclama ma tante, qui se leva en me lançant un regard courroucé, car ledit potager était un lieu sacré pour elle et l'objet de ses seules amours.

—Mes beaux chapons! grogna Suzon, qui jugea à propos de faire une apparition et d'unir sa note bourrue à la note criarde de sa maîtresse.

—Ah! péronnelle!» cria ma tante.

Elle se précipita à la suite des domestiques en frappant la porte avec colère.

«Monsieur le curé, dis-je aussitôt, croyez-vous que, dans l'univers entier, il y ait une femme aussi abominable que ma tante?

—Eh bien, eh bien, ma petite, que veut dire ceci?

—Savez-vous ce qu'elle a fait hier, monsieur le curé? Elle m'a battue!

—Battue! répéta le curé d'un ton incrédule, tant il lui paraissait incroyable qu'on osât toucher seulement du bout du doigt à un petit être aussi délicat que ma personne.

—Oui, battue! et si vous ne me croyez pas, je vais vous montrer la trace des coups.»

À ces mots, je commençai à déboutonner ma robe. Le curé regarda devant lui d'un air effaré.

«C'est inutile, c'est inutile! je vous crois sur parole, s'écria-t-il précipitamment, le visage cramoisi et baissant pudiquement les yeux sur la pointe de ses souliers.

—Me battre le jour de mes seize ans! repris-je en rattachant ma robe. Savez-vous que je la déteste!»

Et je frappai la table de mon poing fermé, ce qui me fit grand mal.

«Voyons, voyons, mon bon petit enfant, me dit le curé tout ému, calmez-vous et racontez-moi ce que vous aviez fait.

—Rien du tout! Quand vous êtes parti, elle m'a appelée effrontée et s'est jetée sur moi comme une furie. La vilaine femme!

—Allons, Reine, allons, vous savez qu'il faut pardonner les injures.

—Ah! par exemple! m'écrirai-je en reculant brusquement ma chaise et en me promenant à grands pas dans le salon, je ne lui pardonnerai jamais, jamais!»

Le curé se leva de son côté et se mit à marcher en sens inverse de moi, de sorte que nous continuâmes la conversation en nous croisant continuellement, comme l'ogre et le petit Poucet, quand celui-ci a volé une des bottes de sept lieues et que le monstre est à sa poursuite.

«Il faut être raisonnable, Reine, et prendre cette humiliation en esprit de pénitence, pour la rémission de vos péchés.

—Mes péchés! dis-je en m'arrêtant et en haussant légèrement les épaules; vous savez bien, monsieur le curé, qu'ils sont si petits, si petits que ce n'est pas la peine d'en parler.

—Vraiment! dit le curé qui ne put réprimer un sourire. Alors, puisque vous êtes une sainte, prenez vos ennuis en patience pour l'amour de Dieu.

—Ma foi, non! répliquai-je d'un ton très décidé. Je veux bien aimer le bon Dieu un peu..., pas trop,—ne froncez pas le sourcil, monsieur le curé,—mais j'entends qu'il m'aime assez pour ne point être satisfait de me voir malheureuse.

—Quelle tête! s'écria le curé. Quelle éducation j'ai faite là!

—Enfin, continuai-je en me remettant en marche, je veux me venger, et je me vengerai.

—Reine, c'est très mal. Taisez-vous et écoutez-moi.

—La vengeance est le plaisir des dieux, répondis-je en sautant pour attraper une grosse mouche qui voltigeait au-dessus de ma tête.

—Parlons sérieusement, ma petite.

—Mais je parle sérieusement, dis-je en m'arrêtant un instant devant une glace pour constater avec quelque complaisance que l'animation m'allait très bien. Vous verrez, monsieur le curé! je prendrai un sabre et je décapiterai ma tante, comme Judith avec Holopherne.

—Cette enfant est enragée! s'écria le curé d'un air désolé. Restez un peu tranquille, mademoiselle, et ne dites pas de sottises.

—Soit, monsieur le curé, mais avouez que Judith ne valait pas deux sous?»

Le curé s'adossa à la cheminée et introduisit délicatement une prise de tabac dans ses fosses nasales.

«Permettez, ma petite; cela dépend du point de vue auquel on se place.

—Que vous êtes peu logique! dis-je. Vous trouvez superbe l'action de Judith, parce qu'elle délivrait quelques méchants Israélites qui ne me valaient certainement pas, et qui ne devraient guère vous intéresser, puisqu'ils sont morts et enterrés depuis si longtemps!... et vous trouveriez très mal que j'en fisse autant pour ma propre délivrance! Et Dieu sait que je suis bien en vie! ajoutai-je en pirouettant plusieurs fois sur mes talons.

—Vous avez bonne opinions de vous-même, répondit le curé, qui s'efforçait de prendre un air sévère.

—Ah! excellente!

—Voyons! voulez-vous m'écouter, maintenant?

—Je suis sûre, dis-je en poursuivant mon idée, qu'Holopherne était infiniment plus agréable que ma tante, et que je me serais parfaitement entendue avec lui. Par conséquent, je ne vois pas trop ce qui m'empêcherait d'imiter Judith.

—Reine! cria le curé en frappant du pied.

—Mon cher curé, ne vous fâchez pas, je vous en prie; vous pouvez vous rassurer, je ne tuerai pas ma tante, j'ai un autre moyen pour me venger.

—Contez-moi cela», dit l'excellent homme, déjà radouci et se laissant tomber sur un canapé.

Je m'assis à côté de lui.

«Voilà! Vous avez entendu parler de mon oncle de Pavol?

—Certainement; il demeure près de V...

—Fort bien. Comment s'appelle sa propriété?

—Le Pavol.

—Alors, en écrivant à mon oncle au château de Pavol, près de V..., la lettre arriverait sûrement?

—Sans doute.

—Eh bien, monsieur le curé, ma vengeance est trouvée. Vous savez que si ma tante ne m'aime pas, en revanche elle aime mes écus?

—Mais, mon enfant, où avez-vous appris cela? me dit le curé, ahuri.

—Je le lui ai entendu dire à elle-même; ainsi je suis sûre de ce que j'avance. Elle craint par-dessus tout je ne me plaigne à M. de Pavol et que je ne lui demande de me prendre chez lui. Je compte la menacer d'écrire à mon oncle; et il n'est pas dit, continuai-je après un instant de réflexion, que je ne le fasse pas un jour ou l'autre.

—Allons! c'est assez innocent, dit le bon curé en souriant.

—Vous voyez! m'écriai-je en battant des mains, vous m'approuvez!

—Oui, jusqu'à un certain point, ma petite, car il est clair que vous ne devez pas être battue, mais je vous défends l'impertinence. Ne vous servez de votre arme qu'en cas de légitime défense, et rappelez-vous que si votre tante a des défauts, vous devez cependant la respecter et ne point être agressive.»

Je fis une moue significative.

«Je ne vous promets rien... ou plutôt, tenez, pour être franche, je vous promets de faire précisément le contraire de ce que vous venez de dire.

—C'est une véritable révolte!... Je finirai par me fâcher, Reine.

—C'est plus qu'une révolte, répliquai-je d'un ton grave, c'est une révolution.

—J'en perdrai la patience et la vie, marmotta le curé. Mademoiselle de Lavalle, faites-moi le plaisir de vous soumettre à mon autorité.

—Écoutez, repris-je d'un ton câlin, je vous aime de tout mon cœur, vous êtes même la seule personne que j'aime au monde...»

Le visage du curé s'épanouit.

«Mais je déleste, j'exècre ma tante; mes sentiments ne varieront jamais sur ce sujet. J'ai beaucoup plus d'esprit qu'elle...»

Ici le curé, dont l'expression s'était rembrunie, m'interrompit par une vive exclamation.

«Ne protestez pas, repris-je en le regardant en dessous, vous savez bien que vous êtes de mon avis.

—Quelle éducation, quelle éducation! murmura le curé d'un ton piteux.

—Monsieur le curé, mon salut n'est pas compromis, soyez tranquille; je vous retrouverai un jour ou l'autre dans le ciel. Je reprends: ayant donc beaucoup plus d'esprit que ma tante, il me sera facile de la tourmenter en paroles. Hier soir, je me suis promis à moi-même de lui être très désagréable. J'ai pris la lune et les étoiles à témoin de mon serment.

—Mon enfant, me dit le curé sérieusement, vous ne voulez pas m'écouter, et vous vous en repentirez.

—Bah! c'est ce que nous verrons!... J'entends ma tante, elle est furieuse, car c'est moi qui ai lâché la vache, les lapins et les chapons, afin de rester seule avec vous. Donnez-lui une semonce, monsieur le curé; je vous assure qu'elle m'a battue bien fort, j'ai des marques noires sur les épaules.»

Ma tante entra comme un ouragan, et le curé, complètement abasourdi, n'eut pas le temps de me répondre.

«Reine, venez ici!» cria-t-elle, le visage empourpré par la colère et la course désordonnée qu'elle avait dû faire après les lapins.

Je lui fis un grand salut.

«Je vous laisse avec le curé», dis-je en adressant un signe d'intelligence à mon allié.

La croisée, fort heureusement, était ouverte.

Je sautai sur une chaise, j'enjambai l'appui de la fenêtre et me laissai glisser dans le jardin, au grand ébahissement de ma tante, qui s'était placée devant la porte pour me couper la retraite.

Je confesse que je fis semblant de me sauver, mais qu'en réalité je me cachai derrière un laurier et que j'entrai dans un accès de jubilation sans pareil en écoutant les reproches du curé et les exclamations furibondes de ma tante.

Le soir, pendant le dîner, elle avait l'air gracieux d'un dogue auquel on a pris un os.

Elle grognait Suzon qui l'envoyait promener, maltraitait son chat, jetait l'argenterie sur la table en faisant un tapage affreux; enfin, exaspérée par mon air impassible et moqueur, elle prit une carafe et la lança par la fenêtre.

Je saisis aussitôt un plat de riz, auquel elle n'avait pas encore goûté, et le précipitai à la suite de la carafe.

«Misérable pécore! hurla ma tante en s'élançant sur moi.

—N'approchez pas, dis-je en reculant; si vous me touchez, j'écris ce soir même à mon oncle de Pavol.

—Ah!... dit ma tante, qui resta pétrifiée, le bras en l'air.

—Si ce n'est pas ce soir, repris-je, ce sera demain ou dans quelques jours, car je ne veux pas être battue.

—Votre oncle ne vous croira pas! cria ma tante.

—Oh! que si!... Vos doigts ont laissé leur empreinte sur mes épaules. Je sais qu'il est très bon et je m'en irai avec lui.»

Je n'avais certes aucune notion sur le caractère de mon oncle, étant âgée de six ans quand je l'avais vu pour la première et la dernière fois. Mais je pensai que je devais paraître en savoir très long sur son compte et que je faisais preuve ainsi d'une grande diplomatie.

Je sortis majestueusement, laissant ma tante s'épancher dans le sein de Suzon.

IV

La guerre était déclarée et, dès lors, je passai mon temps à lutter contre Mme de Lavalle. Autrefois, j'osais à peine ouvrir la bouche devant elle, excepté quand le curé était en tiers entre nous; elle m'imposait silence avant même que j'eusse fini ma phrase.

J'affirme que cette manière de procéder m'était particulièrement pénible, car je suis extrêmement bavarde. Je me dédommageais bien un peu avec le curé, mais c'était absolument insuffisant; aussi avais-je pris l'habitude de parler tout haut avec moi-même. Il m'arrivait souvent de me planter devant mon miroir et de causer avec mon image durant des heures entières...

Mon cher miroir! ami fidèle! confident de mes plus secrètes pensées!

Je ne sais si les hommes ont jamais réfléchi sérieusement à l'influence énorme que ce petit meuble peut exercer sur un esprit. Remarquez que je ne détermine pas le sexe de cet esprit, étant bien convaincue que les individus barbus tiennent autant que nous au plaisir d'observer leurs qualités extérieures.

Si j'écrivais un ouvrage philosophique, je traiterais cette question: «De l'influence du miroir sur l'intelligence et le cœur de l'homme.»

Je ne nie pas que mon traité serait peut-être unique dans son espèce, qu'il ne ressemblerait en aucune façon à la philosophie dans laquelle Kant, Fichte, Schelling, etc..., ont pataugé toute leur vie pour leur plus grande gloire et le bonheur bien grand de la postérité, qui les lit avec un plaisir d'autant plus vif qu'elle n'y comprend rien. Non, mon traité n'irait point sur les brisées de ces messieurs: il serait clair, net, pratique, avec une pointe de causticité, et il faudrait pousser bien loin l'amour de la contradiction pour ne pas convenir que ces qualités ne sont point l'apanage des philosophies ci-dessus mentionnées. Mais, ne trouvant pas mon intelligence assez mûre pour ce grand œuvre, je me contente de conserver à mon miroir une sincère affection et de m'y regarder chaque jour très longtemps, par esprit de reconnaissance.

Je sais bien que, devant cette révélation, quelques-uns de ces esprits fâcheux, grincheux, qui voient tout en noir, insinueront que la coquetterie joue un grand rôle dans le sentiment que je prétends éprouver pour mon miroir. Mon Dieu! on n'est point parfait! et remarquez, beau lecteur, que si vous êtes de bonne foi, ce qui n'est pas certain, vous avouerez que l'intérêt personnel, pour ne pas dire un plus gros mot, tient la première place dans la plupart de vos sentiments.

Pour en revenir à mon sujet, je dirai que, ayant rompu complètement avec mes anciennes terreurs, je ne cherchais plus à modérer ma loquacité devant ma tante. Il ne se passait pas un repas sans que nous eussions des discussions qui menaçaient de dégénérer en tempêtes.

Quoique je ne connusse pas encore son origine, je n'avais pas tardé à découvrir qu'elle était ignorante comme une carpe, et qu'elle éprouvait une vive contrariété quand j'appuyais mes opinions sur mon savoir ou sur celui du curé. Du reste, je n'hésitais jamais à donner la qualification d'historiques à des idées tirées de mon propre cerveau. Malheureusement, il m'était impossible de lutter contre l'expérience personnelle de ma tante, et, lorsqu'elle m'affirmait que les choses se passaient de telle et telle façon dans le monde, que les hommes n'étaient guère que des sacripants, des suppôts de Satan, j'enrageais, car je ne pouvais rien répondre. J'avais assez de bon sens pour comprendre que les personnages avec lesquels je vivais ne pouvaient me donner qu'une idée très imparfaite sur le genre humain dans les circonstances ordinaires de la vie.

Le curé dînait tous les dimanches à la maison. Il avait, sans doute, ses raisons secrètes pour ne point vanter devant moi le roi de la création,—excepté quand il s'agissait de ses héros antiques dont il ne pouvait plus craindre l'esprit entreprenant,—car il n'opposait que de bien faibles dénégations aux affirmations de ma tante.

Le dîner du dimanche se composait invariablement d'un chapon ou d'un poulet, d'une salade aux œufs durs et de lait égoutté, quand c'était la saison. Le curé, qui faisait assez maigre chère chez lui, et dont le palais savait apprécier la cuisine de Suzon, arrivait en se frottant les mains et en criant la faim.

Nous nous mettions bien vite à table, et le commencement de la conversation était non moins invariable que le menu du dîner.

«Il fait beau temps, disait ma tante, dont la phrase, s'il pleuvait, n'était modifiée que par le changement du qualificatif.

—Un temps superbe! répondait le curé joyeusement. C'est charmant de marcher par ce joli soleil!»

S'il avait plus, s'il avait neigé, s'il avait gelé, s'il était tombé de la grêle, des pierres ou du soufre, le curé eût également exprimé sa satisfaction, soit en s'étendant sur l'agrément d'un appartement bien clos, soit en chantant les charmes d'un feu bien brillant.

«Mais il ne fait pas chaud, reprenait ma tante. C'est étonnant! De mon temps on prenait des robes blanches à Pâques.

—Les robes blanches vous allaient-elles bien?» demandais-je vivement.

Ma tante, qui prévoyait quelque impertinence, me foudroyait d'un regard préventif avant de répondre:

«Certainement, très bien.

—Oh! m'écriais-je, d'un ton qui ne laissait aucun doute sur mon intime conviction.

—De mon temps, affirmait ma tante, les jeunes filles ne parlaient que lorsqu'on les interrogeait.

—Vous ne parliez pas dans votre jeunesse, ma tante?

—Quand on m'interrogeait, pas autrement.

—Toutes les jeunes filles vous ressemblaient-elles, ma tante?

—Certainement, ma nièce.

—La vilaine époque!» soupirais-je en levant les yeux au ciel.

Le curé me regardait d'un air de reproche, et Mme de Lavalle laissait ses regards errer sur les divers objets qui couvraient la table, avec la tentation bien évidente de m'en lancer quelques-uns à la tête.

La conversation, arrivée à ce point... aigu, tombait subitement, jusqu'au moment où les sentiments amers de ma tante, refoulés par les efforts de sa volonté, éclataient tout à coup, comme une machine soumise à une trop forte pression. Elle exhalait son courroux sur la création entière. Hommes, femmes, enfants, tout y passait. De ces pauvres hommes, il ne restait, à la fin du dîner, qu'un horrible mélange, non d'os et de chairs meurtris, mais de monstres de toutes les espèces.

«Les hommes ne valent pas les quatre fers d'un chien», disait ma tante dans le langage harmonieux et élégant qui lui était habituel.