Un Vaincu
Ouvrage couronné par l’Académie française
Par
Jean de la Brète
Paris
Nelson, Éditeurs
25, rue Denfert-Rochereau
Londres, Édimbourg et New-York
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN
UN VAINCU
I
Une habitation pittoresque, posée au milieu du coteau qui domine la Loire et la Vienne, avait résisté aux ravages du temps et à la manie destructive de l’homme. Formée primitivement des débris d’un château, modifiée de siècle en siècle, elle était irrégulière et charmante. Ses plus vieux pignons étaient couverts jusqu’au faîte d’un lierre robuste qui soulevait les ardoises, dégradait les toits pointus, envahissait les cheminées sans qu’on songeât à l’arrêter dans sa course insolente. La partie plus moderne, construite au siècle dernier, faisait face à une terrasse soutenue par d’anciens murs crénelés, dont les airs altiers s’étaient depuis longtemps bénévolement ensevelis sous les plantes qui s’accrochaient aux vieilles pierres avec toute l’extravagance d’un esprit sans frein ni loi. De chaque côté d’un perron aux larges marches un peu basses, un ancien propriétaire avait placé triomphalement des lions taillés dans la pierre molle du pays. Noircis par les années, tout couverts de mousse et de lichen, ils semblaient présider à la succession des générations qui passaient, joyeuses ou tristes, devant leur impassibilité.
Le parc était à contrastes, comme l’habitation. Un côté planté d’ormes, de platanes, de sycomores, avait l’aspect séduisant de la nature abandonnée à elle-même. Mais, dans la partie qui entourait immédiatement le manoir, il y avait quelque cent cinquante ans que la plupart des arbres et des arbustes ne connaissaient plus les caprices de l’indépendance. Les formes les plus bizarres leur avaient été imposées, et cependant, avec ses ifs torturés, ses buis épais, ses charmilles régulières et vieillottes, le jardin était enveloppé de ce charme singulier que le temps jette comme une parure sur les plus étranges manifestations du goût humain.
De sa vie, sans doute, le propriétaire actuel du manoir n’en avait vu le côté artistique. Cette acquisition avait été une bonne aubaine pour sa bourse et sa vanité, et l’admiration exprimée par des gens dont l’appréciation le flattait sauvait la propriété. Une certaine intelligence des affaires, d’heureuses spéculations jointes à des économies sordides, avaient permis à M. Jeuffroy de réaliser une fortune, mais ses facultés s’arrêtaient net à l’endroit où son intérêt n’était plus en jeu.
Il s’était marié très tard avec une jeune fille de vieille souche, remarquablement belle et tombée dans une affreuse misère. Ce mariage l’avait apparenté à d’excellentes familles du pays et placé assez haut dans l’estime publique.
Après une existence morne et comprimée, Mme Jeuffroy mourut presque subitement, un dernier regard désolé fixé sur sa fille. Son mari se hâta de mettre l’enfant pensionnaire dans un couvent aristocratique, malgré les instances de sa sœur, Mlle Constance Jeuffroy, qui désirait garder sa nièce auprès d’elle. Il eût même hésité à la faire sortir de son couvent pendant les vacances, si la crainte de l’opinion publique n’avait été plus forte que l’ennui de toucher à des habitudes dont l’étroitesse s’était encore accentuée depuis la mort de sa femme.
Il était rare que M. Jeuffroy eût pour sa sœur un mot aimable, car, si elle lui était utile, elle ne flattait pas précisément sa vanité ; mais la vieille fille avait pour lui l’amour aveugle qui donne toujours sans recevoir jamais.
Elle était petite et maigre, avec un buste d’une longueur démesurée. Ses yeux ronds, sa bouche grande aux lèvres minces, un nez long et pointu, les contours d’un visage dont aucun terme de la plastique n’eût pu définir exactement la forme constituaient, avec une toilette antique et très personnelle, un ensemble absolument caricatural. Ses cheveux, jadis sa seule beauté, étaient d’une couleur indécise et variable selon la quantité de teinture qu’elle employait. Elle les portait devant en papillotes, rarement attachées assez solidement pour résister aux mouvements fébriles de l’agitation dans laquelle, sans aucune raison pour la motiver, vivait Mlle Constance.
Elle avait sur la vie et sur le monde les aperçus les plus étroits, l’horizon de son intelligence étant aussi borné que l’avait été celui de son observation. Dans un milieu où les idées étaient l’inconnu, elle avait respiré avec l’air la vulgarité d’appréciation et le terre à terre de la pensée. Peut-être que si Mlle Jeuffroy avait eu des sentiments religieux, elle se fût élevée au-dessus d’elle-même, à moins qu’elle n’eût rabaissé la religion à son petit niveau, spectacle extrêmement fréquent ; mais elle était indifférente.
Cette pauvre fille, qui avait amèrement souffert de sa laideur, professait un culte pour la beauté. En contemplation amoureuse devant sa nièce, elle déplorait que le temps fût passé où les princes épousaient de simples pastoures.
« Belle comme tu es, Suzanne, disait-elle quelquefois, tu serais arrivée aux plus grandes destinées. Je me serais cachée dans un coin de ta capitale pour te voir passer de loin, plus belle que toutes les dames de ta cour. Mais, sois tranquille, je n’aurais dit à personne que j’étais ta tante, de peur de te contrarier. »
C’était le seul écart d’imagination de la vieille fille qui, dans son amour pour sa nièce et sa conviction que la beauté mène à tout, eût facilement faussé le jugement de Mlle Suzanne, si elle lui avait été confiée.
Indépendamment de l’admiration que son frère lui inspirait parce qu’il avait su gagner de l’argent, elle l’aimait trop pour n’être pas aveuglée sur ses défauts ; néanmoins elle le blâmait de ne pas satisfaire tous les goûts de sa fille. Comprenant la jeunesse, ses désirs, du moins en ce qui concernait les jouissances matérielles, elle employait une partie de ses économies à pallier les privations qu’eût imposées à Suzanne la ladrerie du bonhomme. Si elle comprenait difficilement un certain genre de générosité, l’aumône par exemple, elle se fût privée du nécessaire pour satisfaire une simple fantaisie de la jeune fille. Un fonds absolu de dévouement pour ceux qu’elle aimait, — et lorsqu’elle aimait, ce n’était pas modérément, mais avec passion, — un oubli complet d’elle-même, formaient un contraste frappant avec les côtés vulgaires de son caractère et de ses pensées.
A l’extrémité de la propriété de M. Jeuffroy, elle avait acheté à vil prix la plus singulière des habitations. Creusée entièrement dans le tuffeau, comme une demeure de paysans, mais creusée à une certaine hauteur du sol, la maison se composait de six pièces, reliées entre elles par un vestibule qui ouvrait sur un perron étroit, caché sous des plantes enchevêtrées. Du haut du coteau, des arbres et des broussailles se penchaient sur cette drôle de maison, comme des amis voulant la protéger de leur ombre et de leur fraîcheur.
Un jardin, dessiné en carrés réguliers remplis de légumes et d’arbres fruitiers, descendait en pente raide jusqu’à un mur de soutènement. Au-dessus de l’habitation, dont les cheminées se trouvaient à fleur de terre, Mlle Constance possédait un clos de vigne qui lui fournissait, dans les bonnes années, une trentaine de barriques d’un vin estimé. Habituée pour elle-même à la parcimonie, elle vivait presque entièrement sur les produits de sa propriété, sans toucher aux rentes d’un petit capital qu’elle augmentait chaque année avec autant de plaisir qu’en mettait son frère à thésauriser.
Elle ne se chauffait jamais, même pendant les grands froids, prétendant que sa maison avait toute la chaleur d’une bonne cave. Au commencement de l’hiver, on dressait le feu dans un salon minuscule, et quand une visite arrivait, Fanchette, la servante, accourait pour l’allumer, mais, d’après les ordres secrets de sa maîtresse, s’arrangeait toujours de façon que le combustible fît preuve d’une mauvaise volonté insurmontable. De sorte que les provisions de bois de Mlle Constance étaient inépuisables et dataient généralement d’une dizaine d’années.
Des légumes, du lait et des fruits étaient le fond de la nourriture ; mais, quand on mangeait de la salade, elle n’était faite qu’au vinaigre, l’huile étant un objet de luxe qui n’apparaissait que lorsque Mlle Suzanne venait déjeuner ou dîner chez sa tante. Ces jours-là, le talent culinaire de Fanchette, talent qui n’allait pas bien loin, devait mettre toute voile dehors, et jamais, au gré de Mlle Constance, qui d’ailleurs n’y entendait rien, les plats n’étaient assez succulents.
Fanchette était sœur de lait de Mlle Jeuffroy. Elle appartenait à un tiers ordre, et, portant un habit moitié religieux, moitié laïque, était généralement connue dans le pays sous le nom de « la bonne sœur ». Très pénétrée de l’idée qu’il est aisé de s’en aller en enfer, elle prêchait le salut à tous ceux qui voulaient bien l’écouter. De stature ordinaire, aussi peu équarrie qu’un bloc de pierre à l’état brut, elle travaillait ferme, mangeait indéfiniment, si on le voulait, de la soupe et du pain frotté d’un peu d’ail, parlait à tout venant avec la plus grande liberté et, à ses moments perdus, se faussait le jugement en dévorant quantité de mauvais bons petits journaux.
Plus d’une fois, il y avait eu conflit entre la servante et la maîtresse, car non seulement Mlle Constance ne pratiquait pas, mais elle avait les plus absurdes préjugés sur les prêtres et les ordres religieux. Fanchette renonçait à combattre les préjugés, mais elle considérait que le ciel lui expédiait tout droit la mission d’amener sa maîtresse à entrer dans un confessionnal.
— Voyons, mademoiselle, lui disait-elle d’un ton persuasif, pourquoi ne voulez-vous pas aller à confesse ? ce n’est pourtant pas difficile.
— A quoi cela me servirait-il maintenant, ma pauvre Fanchette ?
— Est-ce que ça ne sert à rien de se rapprocher du bon Dieu, mademoiselle ? Prenez garde que lui aussi refuse un jour de vous connaître et vous dise d’aller en enfer !
Mlle Constance haussait les épaules et répondait :
— Ne m’ennuie pas, Fanchette. Je t’ai dit que je me confesserai à mon lit de mort, c’est bien suffisant.
— Est-ce que vous savez seulement si vous mourrez dans votre lit, mademoiselle ? répondait Fanchette crûment. Il y en a bien d’autres que vous que la colère du bon Dieu frappe subitement, et c’est bien fait !
Et, en manière de péroraison, elle ajoutait :
— Le curé de notre paroisse est un bien bon prêtre, bien doux et bien prudent.
— Je n’aime guère les prêtres et les religieuses, répondait Mlle Constance d’un ton dédaigneux. J’ai toujours entendu dire à mon père que c’étaient des paresseux.
— Ah ! s’écriait Fanchette outrée, vraiment, mademoiselle, votre papa trouvait que c’étaient des feignants ! Qu’est-ce qu’il a donc fait, lui, si ce n’est de rien faire du tout, de se laisser vivre tranquillement dans son bien dont il a mangé une partie pour se mieux nourrir, car il ne vous en a pas laissé gros !
Et pour ne pas être tancée de parler aussi irrévérencieusement de feu M. Jeuffroy, elle courait dans le jardin qu’elle se mettait à bêcher avec rage, tout en appelant à son aide une multitude de saints pour convertir Mlle Constance.
Mais les années passaient, et, à la fin de chaque carême, Fanchette songeait avec désespoir que sa maîtresse n’avait pas fait un pas dans la voie du salut.
Un après-midi, elles étaient toutes les deux dans le jardin ; Mlle Constance, sa robe antique retroussée, coiffée d’un large chapeau rond dont la forme n’eût point été désavouée par les bergères d’autrefois, arrosait les fleurs rustiques qui croissaient autour de ses légumes. Mais, comme le seul arrosoir qu’elle pût porter était défoncé, et qu’elle avait décrété qu’on ne le remplacerait que si la récolte de vin était bonne, elle se servait d’un plat partagé en deux pour puiser de l’eau dans un petit réservoir.
Fanchette la suivait pas à pas, un tricot à la main et des paroles éloquentes à la bouche. La nuit précédente, elle s’était réveillée en proie à un cauchemar qui lui avait montré sa maîtresse livrée aux démons. Considérant que c’était un avertissement du ciel pour lui ordonner de tenter un nouvel effort, elle y mettait toute son énergie. Mlle Constance, absorbée dans les difficultés toujours renaissantes de son système d’arrosage, l’écoutait d’une oreille distraite ; mais son attention s’éveilla quand, après avoir épuisé ses raisonnements habituels, Fanchette ajouta :
— Enfin, mademoiselle, vous aurez beau faire, ce n’est déjà pas si agréable pour Mlle Suzanne d’avoir une tante… quasi une mère, puisqu’elle n’a plus sa vraie mère, qui ne fait seulement pas ses pâques ! Quand elle revient chez son papa, vous y êtes toujours fourrée naturellement. C’est vous qui êtes censée son conseil, et un joli conseil pour le monde qui s’imagine que vous ne croyez seulement pas au bon Dieu ! car, enfin, vous n’avez pas écrit sur votre figure que vous voulez vous confesser à la mort. On croira que Mlle Suzanne pense comme vous, et si j’étais homme à marier, je sais bien que j’aimerais mieux me percher sur une colonne comme un grand saint que d’épouser une demoiselle qui ne pratique pas sa religion.
Mlle Constance laissa tomber son plat au fond de l’eau et se tourna vers Fanchette en disant d’une voix altérée :
— Que dis-tu là, Fanchette ?
— Pardié, mademoiselle, je dis la vérité, vous le savez bien !
La vieille fille, dont l’esprit, toujours en quête des agissements du prochain, attachait une importance démesurée aux propos des autres, fut complètement bouleversée par le raisonnement de Fanchette que sa bonne étoile, plutôt que sa malice, avait bien dirigée.
Terrifiée à la pensée de nuire à sa nièce, Mlle Constance ne ferma pas l’œil de la nuit, et, se levant avec l’aube, courut arranger tant bien que mal les affaires de sa conscience.
Quand elle revint chez elle, Fanchette, inquiète de ce départ matinal, était sur le seuil de sa cuisine, et, la main en éventail pour se garantir des premiers rayons du soleil qui l’aveuglaient, elle guettait le retour de sa maîtresse.
— Je me demandais ce que vous étiez devenue, mademoiselle, car vous avez beau vous lever avec les poules, vous ne sortez jamais si tôt, puisque vous n’avez seulement pas le cœur d’aller à la messe de temps en temps.
Avant de répondre, Mlle Constance, dans une agitation extrême, ôta le mantelet de soie qu’elle portait depuis vingt-cinq ans et défit les brides de son chapeau qui, confectionné par elle, présentait, aux yeux surpris de l’observateur, un composé d’ingrédients les plus disparates se mariant avec une fantaisie qui n’appartenait qu’à l’art de Mlle Jeuffroy.
— Avant de parler, Fanchette, dit-elle, tu devrais demander où je suis allée. J’arrive de la messe, et j’ai une grande nouvelle à t’annoncer : je suis convertie !
— Il ne faut jamais plaisanter avec les choses saintes, mademoiselle ! répondit Fanchette d’un ton vif.
— Est-ce qu’il s’agit d’une plaisanterie ! s’écria Mlle Constance avec un accent triomphant. Je suis allée à confesse !
Fanchette devint écarlate et, dans son saisissement, laissa choir le café au lait qu’elle venait de préparer et qui courut en petits ruisseaux sur les carreaux rouges de la cuisine.
— Ma foi, tant pis pour votre déjeuner, mademoiselle ! vous m’avez saisie ! Est-ce un bonheur, ça, tout de même, depuis cinquante ans que vous n’étiez entrée dans un confessionnal ! Quand je pense que j’ai mis hier un cierge pour vous devant la statue de votre patronne ! Elle n’a pas été longue à m’exaucer.
— Et maintenant, s’écria Mlle Constance du même ton triomphant qui rendait plus éclatant le timbre métallique de sa voix, maintenant on ne dira pas que je fais tort à Suzanne ; et si les maris veulent venir, ce n’est pas moi qui les effrayerai. J’en connais qui n’attendront pas longtemps pour se prononcer, et je te dis qu’elle se mariera comme elle voudra, car elle est plus belle qu’un ange.
Les poings sur les hanches, Fanchette l’avait écoutée avec indignation :
— Ah bien, si c’est seulement pour ça que vous vous êtes convertie, c’est du joli !
— Comment ! s’écria Mlle Jeuffroy étonnée, tu n’es pas contente ! Puisque je suis allée à confesse, qu’est-ce que tu veux de plus ? Vas-tu maintenant te croire plus sage que le curé qui m’a promis l’absolution quand je retournerai me confesser ?
Fanchette médita un instant, secoua sa grosse tête qu’une légère déclivité du cou inclinait à gauche, et répondit :
— Après tout, le bon Dieu a trente-six moyens d’arriver à ses fins !
Et, balayant avec énergie les traces du désastre, elle commença avec ferveur une neuvaine pour l’âme de sa maîtresse.
Mais Mlle Constance n’était point capable de pénétrer dans l’esprit des choses. Satisfaite de son acte, la conscience en paix, elle ne fut plus troublée dans ses méditations dont le thème invariable était le bonheur et l’avenir de sa nièce.
Cet avenir, M. Jeuffroy eut soin d’en préparer les voies en laissant entendre qu’il n’était point de ces pères égoïstes qui s’imaginent que leurs enfants sont créés uniquement pour moisir, selon le bon plaisir des parents, à l’ombre du toit paternel. En réalité, il désirait avec ardeur se débarrasser de sa fille le plus tôt possible. Il la considérait comme un objet d’art dont la possession flattait sa vanité, mais qui était bien encombrant dans une maison comme la sienne.
S’il l’aimait, c’était fort difficile de s’en apercevoir, car, incapable de deviner par le cœur, ainsi qu’il arrivait à Mlle Constance, ce que son esprit ne comprenait pas, l’idée ne lui venait point d’apporter quelques modifications à sa vie pour rendre agréable celle de Suzanne. Il craignait par-dessus tout que ses habitudes ne fussent dérangées ; or, plus d’une fois, de légers conflits entre ses idées et celles de sa fille avaient développé dans sa cervelle épaisse la pensée qu’il se trouvait dans la situation très pénible de la poule qu’on a trompée sur sa couvée.
M. Jeuffroy passait pour fort riche, et, bien que la dot annoncée fût relativement médiocre, plusieurs prétendants s’étaient prononcés. Mais Mlle Suzanne les avait renvoyés fort loin, au grand déplaisir de son père, qui s’aperçut une fois de plus que le caractère décidé de sa fille ne subirait point les empreintes qu’il voulait lui donner.
Mais les circonstances parurent se liguer avec lui pour servir son égoïsme, car un nouveau projet de mariage ayant souri à la jeune fille, elle sortit du couvent la main dans celle d’un fiancé.
Ce n’était point par une illusion de son affection que Mlle Constance trouvait sa nièce ravissante. Sa mère lui avait légué une beauté qui, mélange de force et de délicatesse, était absolument incontestable et séduisante. Élevée au milieu de femmes intelligentes et distinguées, n’ayant jamais eu le temps de subir l’influence du milieu paternel, ses qualités s’étaient affinées sans contrainte. Avec son beau visage délicat et fier, sa taille souple et sa démarche élégante, elle ressemblait, entre son père et sa tante, à une plante très rare égarée, on ne sait comment, dans un sol pierreux.
Seuls, le vieux manoir et le parc s’harmonisaient avec elle. Quand elle passait au milieu des arbres tailladés à l’ancienne mode, ils semblaient tout rajeunis par la vue de cette jeune beauté qui évoquait leurs souvenirs et des espérances.
Durant un temps fort long, Suzanne avait contemplé l’existence de la maison de son père à travers les impressions heureuses de l’enfant, quoiqu’elle se fût attristée souvent en ne trouvant pas chez M. Jeuffroy la tendresse qu’elle-même avait pour lui. Impression d’abord un peu fugitive, qui avait grandi avec elle, puis refoulé les élans de son affection. Et quand le voile qui empêche d’observer s’était déchiré, maintes fois, pendant les vacances, elle avait été vivement froissée dans ses instincts délicats, dans ses sentiments et ses jeunes idées qui avaient, du reste, l’absolutisme d’une nature généreuse et très droite n’ayant encore ni rien vu ni rien comparé.
Deux jours avant la signature du contrat, après une chaude journée passée à Angers où elle était allée avec sa tante et son fiancé, Suzanne se mit à table si gaiement que M. Jeuffroy lui-même se dégela au contact de cette jeunesse rayonnante. Mais, entre lui et sa fille, il arrivait presque toujours que cette impression était promptement modifiée par quelque dissonance.
— Qu’est-ce que tu attends ? dit-il à Suzanne qui, après avoir pris un petit morceau de bœuf bouilli, ne mangeait plus et pensait à autre chose.
— Mais… le dîner, père, répondit-elle avec un peu de malice. Parce que M. Varedde n’est pas là, je ne sais pourquoi la cuisinière a eu la singulière idée de…
— Elle a bien fait ! interrompit brusquement M. Jeuffroy. C’est précisément parce que je suis obligé de recevoir souvent ton fiancé qu’il faut faire des économies pendant que nous sommes seuls.
— Eh bien, mon cher père, répondit Suzanne gaiement, si je ne m’étais pas mariée, vous m’auriez donné votre maison à conduire, et vous auriez vu que je m’entendrais à faire beaucoup avec peu.
— Je ne t’aurais rien donné du tout ! répliqua M. Jeuffroy avec vivacité. Pour que mes dépenses fussent quatre fois plus fortes qu’il n’est nécessaire… par exemple ! Et tu comprends qu’à mon âge je n’aurais pas changé pour toi ma manière de vivre.
— Mais, mon père, je ne l’aurais pas demandé, répondit Suzanne vivement. Je parlais… pour parler et sans réfléchir.
Décontenancée, elle mangea sans mot dire quelques amandes pendant que sa tante, désolée en remarquant l’assombrissement de son charmant visage et la croyant contrariée parce qu’elle avait mal dîné, passait mentalement en revue, avec l’intention de les lui offrir, les vieilles friandises qu’elle conservait indéfiniment dans une armoire.
— C’est vraiment surprenant, dit Suzanne en relevant la tête tout à coup, que Marc n’ait pas encore daigné me féliciter de vive voix de mon mariage.
— Il a été absent, ma chère enfant, répondit Mlle Constance.
— Oui, mais il est de retour. Mme de Preymont est venue m’embrasser, et il aurait bien pu en faire autant en sa qualité de cousin.
— Mais tu sais comme il est occupé… Il fait bâtir un hospice pour ses ouvriers malades, une école pour les enfants, je ne sais quoi encore. Tout le monde en parle… mais il a toujours fait parler de lui d’une façon ou d’une autre ! il a de si singulières idées !
— En tout cas, ce n’est pas une singulière idée de faire du bien, ma tante, répondit vivement Suzanne.
M. Jeuffroy opérait un calcul rapide sur ses doigts.
— Il va dépenser plus de 130,000 francs, dit-il en haussant les épaules. Et je ne compte pas naturellement le prix que lui demandera par an l’entretien. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois pas quel intérêt il peut y avoir pour lui à faire des dépenses aussi extravagantes.
— Quel intérêt ! s’écria Suzanne en prenant feu, mais il ne s’agit pas d’intérêt pour lui, mon père ! Il a toujours été généreux et le prouve, voilà tout ! Que ferait-il de sa fortune s’il ne suivait pas la pente de sa générosité ? Il a mille fois raison, et je suis sûre que M. Varedde serait de mon avis.
M. Jeuffroy ouvrit largement ses petits yeux, mais, avant qu’il eût riposté, Mlle Constance répondit :
— On sait bien qu’il veut être député, et qu’il fait de la populacerie pour arriver à son but.
— De la populacerie ! répéta Suzanne, blessée par l’expression. Ce n’est pas dans son caractère, et je ne crois pas qu’il songe à la députation. Sa difformité l’a toujours éloigné du monde, et je sais qu’il déteste se produire en public.
— Eh bien, il aura changé d’avis, répondit M. Jeuffroy en se levant, car on ne dépense pas tant d’argent pour rien.
Suzanne, étonnée, ne répondit pas et sortit dans le jardin, en songeant avec un soupir de soulagement que le lendemain, son fiancé, à qui elle donnait ses propres qualités, passerait la journée avec elle.
— Ma chère enfant, ma Suzanne, lui dit sa tante en la prenant par le bras, tu as l’air contrarié, mais c’est une distraction de ton père. Tu sais que le samedi on met toujours le pot-au-feu, et il a oublié qu’après une journée fatigante tu avais besoin de mieux dîner. Viens avec moi, j’ai gardé le reste de ces petits gâteaux que tu avais trouvés excellents il y a trois semaines.
— Contrariée parce que j’ai mal dîné ! répondit Suzanne en riant. Ma chère tante, pour quelle enfant me prenez-vous ? Mais je veux bien manger de ces frais petits gâteaux, et, en même temps, je dirai bonjour à Fanchette.
Fanchette bêchait avec ardeur quand Suzanne s’approcha d’elle.
— Quel air de défiance en m’examinant ! lui dit la jeune fille en riant.
— Ah ! mademoiselle, le diable est si fin que j’ai toujours un peu peur pour vous.
— Peur de quoi ?
— Suffit… je m’entends ! répondit Fanchette en plantant vigoureusement sa bêche dans la terre.
— Est-ce que tu parles en énigme maintenant, de peur de commettre des péchés ?
— Voyez-vous, mademoiselle, heureusement que vous vous mariez, car vous avez une figure et une taille à la perdition de votre âme.
— Eh bien ! tu es gracieuse pour mon âme ! répondit la jeune fille en riant. Mariée ou non, je ne crois pas qu’elle se perde si facilement.
— Avec la grâce du bon Dieu, on peut toujours éviter la vanité ! répliqua Fanchette brusquement. Mais voici une visite pour vous, mademoiselle, et c’est quelqu’un que sa beauté ne rendra pas orgueilleux.
Suzanne se retourna et jeta une exclamation de plaisir ; elle tendit les deux mains au visiteur en s’écriant :
— Mon cher Marc, enfin !… Vous mériteriez être accablé de reproches, mais je suis si contente de vous voir que je ne songe plus à vous dire des choses désagréables.
L’homme qu’elle accueillait avec cette familiarité était petit et contrefait, mais son visage sympathique n’avait ni longueur exagérée ni aspect maladif. Complètement rasé, il avait des traits accentués et des yeux noirs dont l’expression intelligente était remarquable, tandis que sa bouche avait cette courbe sévère qui indique la lutte et aussi la souffrance. Cousin éloigné de la mère de Suzanne, il avait, malgré son antipathie secrète pour M. Jeuffroy, entretenu avec lui des relations de parenté et d’intimité.
— Il m’a été impossible de venir plus tôt, ma chère cousine, j’ai dû me contenter de vous écrire. Vous avez su que je m’étais absenté, et j’ai été ensuite complètement débordé par mes occupations. Mais quelle belle mine vous avez ! Les joies de fiancée vous vont bien, cousine.
— Eh bien, je ne puis pas vous faire le même compliment, répondit Suzanne en le regardant avec intérêt. Quel air fatigué, mon pauvre Marc !
— J’ai trop travaillé depuis quelque temps, et je viens de subir une crise industrielle qui m’a vivement inquiété. Maintenant c’est fini, et je vais me reposer.
— Oui, reposez-vous, lui dit-elle affectueusement, je serais désolée de vous voir malade.
Le visage de M. de Preymont se colora, et il répondit légèrement :
— Rassurez-vous… j’ai la force de supporter un peu trop de travail.
— Maintenant que votre filature va si bien, Marc, je ne m’explique pas pourquoi vous vous donnez tant de mal. C’est ce que M. Varedde et moi, nous disions hier.
— C’est bien bon à vous, répondit M. de Preymont avec un peu d’ironie, mais le travail m’est aussi nécessaire que l’air qui fait respirer.
— Savez-vous qu’on prétend que vous visez à la popularité pour arriver à la députation ? J’ai répondu que je n’en croyais rien.
— Et vous avez raison… je ne vise à rien si ce n’est à m’occuper. Mais, continua-t-il avec une tranquillité dédaigneuse, je sais qu’on cherche des motifs cachés derrière tous mes actes, et que je suis passé au crible d’un jugement qu’il est inutile de qualifier.
— Oh ! je sais que vous êtes un indépendant, Marc, et je vous en félicite, répondit la jeune fille avec chaleur.
— Voilà une bonne parole qui me donne une haute opinion de votre jugement, répondit M. de Preymont d’un ton moitié ironique, moitié sérieux. Mais je ne vous accorde pas trois mois pour le modifier.
— Vous êtes aimable ! s’écria Suzanne avec dépit. Est-ce que moi aussi, je ne puis pas être une indépendante ?
— Attendez de connaître le monde pour vous prononcer.
— Et vous, attendez de me connaître avant de me juger !
La connaître ! Si elle avait pu lire dans sa pensée, elle s’y serait vue reflétée comme dans un miroir qui la rendait aussi séduisante par ses défauts que par ses qualités. Il détourna les yeux, sentant qu’il n’était pas maître de son expression, et, après un léger silence, répondit d’un ton affectueux :
— Voici que nous nous battons déjà comme de vieux amis qui en ont tout le droit. Vous vous mariez, Suzanne, et il me semble qu’hier encore je jouais avec vous et que vous veniez bouleverser le salon de ma mère.
— Ce n’est pas cela qui vous donne le droit de me connaître, répondit-elle en riant. J’ai changé, vous comprenez ! Mais vous ne me parlez pas de M. Varedde, Marc, pourquoi ?
— Je vous assure que c’était sans intention, répondit M. de Preymont en souriant. Je ne suis pas un grand complimenteur, Suzanne, et tout ce que je puis vous dire, c’est que si je croyais votre choix mauvais, il y a longtemps que mon amitié serait intervenue pour vous détourner de ce mariage.
— Ah ! vous me faites plaisir, grand plaisir ! répondit Suzanne, dont le beau visage avait rougi de satisfaction. Je tiens à votre appréciation ; vous m’inspirez tant de confiance et d’amitié, mon cher Marc ! ajouta-t-elle avec élan.
— Confiance et amitié… oui, c’est la devise entre nous, répliqua-t-il d’un ton qui frappa désagréablement la jeune fille. Je suis né confident, comme d’autres naissent… poètes ou maçons ! Adieu ; vous ne me reverrez qu’après-demain, à la signature du contrat et à la mairie.
Il se dirigea rapidement vers le parc de M. Jeuffroy qui communiquait, par une grille, au jardin de Mlle Constance, et continua, voyant qu’elle le suivait :
— Vous ne serez pas restée longtemps à l’ombre de vos vieux pignons, ma chère Suzanne.
— C’est vrai… mais ne marchez donc pas si vite, Marc, qu’est-ce qui vous presse ?
— Je vous l’avais bien prédit, reprit M. de Preymont sans répondre. Lorsque l’année dernière vous m’avez parlé des assaillants repoussés, je vous ai dit : Très bien ! mais un beau jour, et jour prochain, Psyché n’allumera pas sa lampe et s’embarquera joyeuse sur la vie. Vous vous êtes récriée en jurant que vous vouliez jouir de votre vie de jeune fille : vous voyez que j’avais raison.
— Excepté sur un point, répliqua Suzanne en souriant, car je ne suis pas Psyché : ma lampe est allumée, et ce qu’elle éclaire me plaît.
Un imperceptible et fin sourire effleura les lèvres de de Preymont. Mais il répondit :
— Tant mieux ! car s’il est un ami qui désire votre bonheur, c’est moi.
Ces mots furent prononcés avec un accent si chaleureux que Suzanne, dans son émotion, ne trouva rien à répondre.
— Ah ! voici votre tante… je me sauve décidément. Faites-lui mes excuses, mais je n’ai plus le temps de causer.
Mlle Constance accourait en effet vers eux, une assiette de gâteaux à la main, pendant que Fanchette, un pied sur sa bêche, le menton posé sur ses mains qu’elle tenait appuyées sur le manche de son outil, les contemplait de loin avec l’attention d’une sibylle rustique qui creuse les plus profonds mystères de la vie.
Preymont prit la main de Mlle Jeuffroy qu’il retint un instant dans les siennes, et lui dit d’une voix émue :
— Au revoir, petite Suzanne… laissez-moi vous donner aujourd’hui encore cette appellation familière ; ce n’est pas la première fois, mais c’est sans doute la dernière.
— Ah ! pourquoi ? murmura la jeune fille les yeux humides.
— Ah ! pourquoi l’enfant devient-elle femme ? répondit-il en riant.
Il s’éloigna après avoir jeté un long regard autour de lui, comme s’il voulait emporter le dernier souvenir d’une image aimée prête à s’effacer.
En traversant les jardins du manoir, il se dit que les vieilles charmilles, fraîches sous les nouvelles feuilles épanouies, paraissaient se réjouir d’abriter une fois encore la jeunesse et l’amour, comme au temps passé quand, à leur ombre, des personnages poudrés venaient se dérober un baiser ou murmurer des paroles de tendresse.
II
« Confident et ami !… » répétait-il en marchant rapidement, tout en regardant les ombres du soir qui s’étendaient comme des lambeaux funèbres dans le chemin et sur son esprit.
Un instant il s’arrêta au bord de la Vienne, écoutant machinalement le chant joyeux d’un oiseau qu’il vit partir près de lui pour regagner son nid, et la pensée qu’un homme, dans d’heureuses dispositions morales, eût associé ce fait insignifiant à son contentement intime le fit sourire de dédain.
« O folie de l’imagination ! pensait-il en se remettant en marche, qui m’en délivrera ? Messagère menteuse qui ne m’a jamais parlé que pour me tromper… Est-ce qu’une fois encore je l’avais écoutée ? »
Il haussa les épaules dans un mouvement de pitié pour sa propre faiblesse, et chercha à détourner ses idées en s’absorbant dans d’autres préoccupations ; mais, entre elles et sa volonté, un visage fin et fier s’interposait, et, dans sa chute, le rêve caressé pesait sur son cœur d’un poids insupportable.
M. de Preymont avait trente-six ans. Dans son enfance, un accident de voiture l’avait cloué sur son lit pendant de longs mois, et, malgré les soins des meilleurs chirurgiens, malgré les appareils les plus perfectionnés, on ne put empêcher sa taille de dévier. Il était fils unique, et jusqu’alors ses parents avaient été aussi fiers de sa beauté que de son intelligence très précoce. Son père, enlevé brusquement par une fièvre pernicieuse, n’eut pas la douleur d’assister aux souffrances morales de l’enfant, dont la nature se modifia rapidement aux premiers contacts d’une existence anormale. De vif, expansif et hardi, il devint taciturne, hésitant et réservé. A l’âge où l’on ignore la vie et le chagrin, dans ce temps radieux de fols espoirs, de naïves croyances, il perdit, en lui-même et en l’avenir, la confiance qui est l’essence même de la jeunesse.
Heureusement pour lui, il était doué d’une grande aptitude au travail, et, soutenu par sa mère, il s’absorba dans ses études et s’endormit dans les rêves juvéniles d’un esprit qui désirait passionnément une vie d’action.
Le réveil fut atroce. Quand, après des études brillantes, il se vit rejeté bien loin des carrières vers lesquelles ses goûts l’entraînaient, il passa par une crise morale terrible. Avec l’absolutisme de l’inexpérience devant l’irréalisation des premiers ardents désirs, il crut que nulle issue ne s’ouvrirait pour son intelligence très vivante ; avec l’exagération de la jeunesse qui souffre cruellement, il prit en haine les hommes et la vie, et son esprit tourmenté eut alors toute l’âpreté d’un révolté contre la destinée.
Mais, auprès de lui, un cœur suivait avec l’angoisse d’un amour maternel poussé jusqu’à la passion les moindres phases d’une douleur qui, concentrée en elle-même, n’en était que plus dangereuse.
Mme de Preymont, cherchant le moyen de donner un travail actif à l’intelligence qui se dévorait auprès d’elle, acheta, à quelque distance de sa propriété, une filature qu’une direction nouvelle pouvait rendre prospère. Elle compromettait ainsi la plus grande partie de ses capitaux ; mais, en faisant dépendre du succès de l’entreprise le repos et l’aisance de sa vieillesse, elle donnait aux efforts de son fils un but déterminé. C’était bien le connaître, et sa généreuse imprudence provenait d’une rare sagacité.
Preymont avait alors vingt-deux ans. Enfoncé dans un noir découragement, il marchait à grands pas vers le désespoir qui porte aux résolutions extrêmes. Il touchait à l’abîme quand le dévouement et l’initiative de sa mère le sauvèrent.
Ses énergies et son intelligence ne demandant qu’à se manifester, il se lança avec ardeur dans une entreprise qui exigeait le travail le plus persévérant. Cependant, avant de toucher au succès, bien des années s’écoulèrent au milieu d’alternatives de réussites et de défaites ; mais, dans cette existence de lutte, qui, sous plus d’un rapport, convenait à son tempérament, tant par l’activité qu’il fallait déployer que par l’action directe qu’il pouvait avoir sur les autres, il ne connut plus la souffrance intolérable de facultés vivaces refoulées sur elles-mêmes et cherchant, sans le trouver, un centre d’activité.
Malgré l’antipathie qui s’attache aux êtres disgraciés, M. de Preymont s’était imposé dans le pays par la supériorité incontestable de son intelligence. Elle lui valait, il est vrai, des ennemis, mais sans entamer son autorité. Néanmoins, si ses facultés intellectuelles n’étaient pas discutées, on se dédommageait par des suppositions malveillantes sur son caractère, très diversement jugé. On répétait volontiers que l’intelligence avait empiété sur le cœur, qu’il avait, disait-on, sec et sans chaleur. Sa générosité, fort magnifique et libérale, se métamorphosait en moyens électoraux pour parvenir à la députation. Jamais, sur ce point, il n’avait laissé entrevoir ses intentions ; mais tant de gens n’admettent pas le bien désintéressé qu’il fut convenu, malgré toutes les apparences contraires, que M. de Preymont était un ambitieux. Une coterie, dont il effarouchait les idées reçues par l’indépendance des siennes, l’accusait de socialisme et s’inquiétait déjà de l’attitude qu’il prendrait en entrant au Parlement. Il heurtait de front la médiocrité générale ; aussi épiait-elle tous ses mouvements, afin d’en tirer des déductions défavorables. Quelques-uns, plus perspicaces peut-être, avaient une haute opinion d’un caractère dont les côtés très intimes étaient du reste murés soigneusement aux yeux des indifférents.
La vérité, en tout cas, c’est que M. de Preymont avait beaucoup d’envergure de pensée ; qu’il possédait un de ces rares esprits que leurs tendances naturelles et leur savoir portent à aimer les grandes lignes, à généraliser les idées de telle sorte que leur jugement, quittant les sentiers battus, est peu ou point compris. Il avait puisé dans ses lectures et dans ses voyages une tolérance qui passe aux yeux de bien des gens pour une absence de principes, tandis qu’elle est en réalité le signe d’une intelligence développée par la comparaison et l’étude de la vie.
En rentrant chez lui, il monta dans sa chambre, et, s’installant résolument à une table chargée de papiers, il se dit qu’il allait échapper à lui-même en travaillant. Mais, le travail refusant son secours habituel, il l’abandonna pour achever une lettre qu’il avait commencée dans l’après-midi.
« … Du reste, mon cher ami, rien n’est changé depuis ta dernière apparition dans nos contrées, bien que cette apparition soit déjà lointaine. Il y a sept ans que tu n’es venu ici, et quinze mois que je ne t’ai serré la main ; c’est long. Peut-être me découvriras-tu quelques cheveux grisonnants, quelques rides nouvelles ; mais ces signes de déclin se remarquent à peine chez un homme qui n’a jamais eu le droit d’être jeune. La chambre qui porte ton nom t’attend, et je compte sur ta promesse d’y rester, comme autrefois, plusieurs mois. Tes goûts seront satisfaits ; car cette année, malgré notre hiver prolongé, la végétation des coteaux est aussi folle que la plus folle de tes idées. Le fleuve et la Vienne en beauté souriront à ton incompréhensible amour de l’existence. Cependant, de ton donjon, tu entendras comme moi la cloche d’une vieille église qui, au moment même où j’écris, tinte avec allégresse parce qu’un homme est né pour souffrir. Demain elle sonnera pour nous apprendre qu’il a traversé la vie et s’en est allé vers des rivages inconnus. C’est ce qu’on appelle la joie de vivre, et c’est là, vraiment, une bien grande ironie ! Après cela, il est heureux que nous bâtissions notre manière de voir sur des mots et sur des phrases. Mais toi qui crois aux réalités heureuses, tes pensées prendront un autre cours que les miennes, bien qu’il m’arrive parfois de rêver et de croire comme un mortel ordinaire. C’est la première nature qui revient à la surface, et le rêveur que les circonstances ont métamorphosé en industriel épris de son métier suit, à ses moments perdus, la fantaisie de sa pensée et de ses impressions. Il écoute les voix qui chantent autour de lui et s’étonne de leur éloquence. Il va même jusqu’à oublier, pauvre insensé ! qu’elles ne chantent pas pour ses rêves, et que le misérable en haillons qui passe dans le chemin a plus que lui le droit d’écouter leur harmonie. Quelle misère qu’un cœur indiscipliné ! et que… »
M. de Preymont s’interrompit brusquement, jeta sa plume avec impatience, déchira sa lettre en morceaux menus et les lança par la fenêtre. Il se pencha un peu pour les regarder voltiger dans le crépuscule et tomber en tournoyant sur le sol.
« En vérité, dit-il avec un sourire ironique, je suis fou d’écrire sur ce ton à cet heureux, à ce joyeux vivant qui s’appelle Didier Saverne… et fou encore plus de ne pas arriver à écraser mes rêves et dominer mes sentiments. »
Sur son visage énergique passa une sombre irritation qui se modifia en amère tristesse, et il resta longtemps près de la fenêtre ouverte, le regard perdu et la pensée distraite.
Un attouchement léger le rendit à la réalité. Sa mère, entrée sans bruit, le regardait d’un air inquiet.
Mme de Preymont était petite ; sa mise de vieille femme, élégante et sobre, ajoutait sa grâce à la distinction que les années ne détruisent pas. Ses traits étaient fins ; ses yeux bleus, petits, mais charmants, avaient une expression intelligente et calme. Des cheveux encore épais, que la poudre achevait de blanchir, étaient relevés à racine droite sur un front un peu bas, et augmentaient la ressemblance de Mme de Preymont avec un portrait du dix-huitième siècle.
— A quoi penses-tu donc, Marc ? lui dit-elle en souriant. J’ai dû te toucher pour te faire revenir sur la terre.
— C’est cependant la terre qui m’occupait, ma chère mère, dit-il gaiement. Je songeais à Saverne d’abord. Ensuite, j’ai reçu le dessin d’une nouvelle machine qui me préoccupe. Elle me paraît ingénieuse, et il est possible que je me décide à l’expérimenter.
Il parlait d’un ton naturel, mais savait parfaitement qu’elle n’était pas dupe de sa tranquillité apparente. Il y avait entre eux une affection appuyée sur une confiance sans bornes et une admiration mutuelle, affection profonde, quoique peu démonstrative. Mais ils étaient identifiés l’un à l’autre, bien qu’il y eût, sur beaucoup de points, une divergence à peu près complète dans leur manière de penser et de sentir.
Douée d’une foi très vive, Mme de Preymont avait essayé de la donner à son fils ; mais il l’avait promptement perdue dans les écarts d’un cerveau vigoureux et indépendant, et surtout dans la misanthropie secrète, dans le pessimisme de ses pensées. Mais il admirait, il aimait la vertu sereine de sa mère, et savait qu’il n’y avait pas une de ses qualités qu’elle n’eût acquise ou développée par l’influence mystérieuse de ses croyances. Peut-être devait-il à cet exemple de rester spiritualiste, à défaut de religion positive, et d’avoir une notion non seulement exacte, mais délicate, du bien et du mal.
Mme de Preymont l’écouta d’un air incrédule et lui dit :
— Aujourd’hui, Marc, tu as eu enfin le courage d’aller voir Suzanne !
Cette attaque subite déplut à Preymont, et ses sourcils se froncèrent.
— Si tu souffres, reprit-elle vivement, avoue-le-moi. Je suis là pour te tendre une main amie.
Elle avait parlé avec la hâte d’une résolution arrêtée qu’il paraît très difficile d’exécuter. Preymont, en effet, même avec elle, n’était pas d’un abord facile sur le terrain des sentiments intimes. Il recula dans l’embrasure de la fenêtre et s’adossa les bras croisés contre un des battants ouverts.
— Je n’ai rien à avouer, dit-il avec calme. Oui… je suis allé voir Suzanne. Elle paraît très heureuse, et comment pourrait-il en être autrement ? Pourtant je ne suis pas sans inquiétude.
— Pourquoi ? demanda Mme de Preymont. Crains-tu que son père n’ait trop pesé sur sa détermination ? Mais si M. Varedde ne lui était pas sympathique, elle ne l’accepterait pas.
— Je ne lui fais pas l’injure de croire le contraire, dit-il avec vivacité. Varedde est, sous tous les rapports, dans une bonne moyenne, il n’a rien de déplaisant, mais elle est certainement supérieure à lui. Il est vrai qu’elle ne s’en doute pas, et d’ailleurs, quels points de comparaison a-t-elle pour le juger ?
— Je ne partage pas tes inquiétudes, ou, pour mieux dire, tes préventions, répondit Mme de Preymont. Elle se marie avec un honnête garçon qui l’aime, et, bien que ce mariage ne soit pas celui que j’eusse désiré pour elle, il y a beaucoup de chances de bonheur dans la balance.
— Sans doute ! sans cela vous et moi serions intervenus. Mais, continua Preymont avec irritation, vous avouerez du moins qu’il ne la sort pas complètement d’un milieu pour lequel assurément elle n’est point faite, surtout après avoir reçu une éducation qui a développé sa distinction naturelle. Personnellement je ne connais pas beaucoup Varedde, mais certains propos me font craindre qu’il ne soit assez vulgaire, et que son mariage ne soit pour lui une bonne affaire. Cependant, s’il l’aime vraiment, et comment ne l’aimerait-il pas ? Bien du temps passera avant qu’elle voie juste, et, si ce moment arrive, les enfants seront là pour compenser les mécomptes. D’ailleurs, que sait-on ? Elle ne sera pas ce qu’elle pourrait devenir dans des conditions différentes, elle est trop jeune encore pour ne pas subir l’influence de l’entourage. Je ne sais si Varedde la connaît bien, mais elle est adorable avec l’exagération de ses qualités, sa décision et la fougue de ses jeunes appréciations.
Preymont se parlait à lui-même. Il avait oublié la présence de sa mère qui l’écoutait le cœur serré. Quand il s’agissait de son fils, elle perdait la rectitude d’un jugement ordinairement très droit, et, fière de son intelligence, de son énergie, ne voyant en lui que l’homme supérieur, elle rêvait toujours qu’il bût à la source sur laquelle chaque passant de la vie se penche avec avidité.
— Ah ! Marc, dit-elle, si tu avais laissé entrevoir…
— Entrevoir quoi, ma pauvre mère ? interrompit-il vivement. Je ne pouvais être pour elle qu’un ami, que le vieux compagnon qui la faisait sauter sur ses genoux lorsqu’elle avait cinq ans. Croyez bien, continua-t-il avec une amertume qu’il ne pouvait réprimer, que je ne suis pas un homme à ses yeux, mais un être à part. Il n’y a pas une de ses paroles confiantes, de ses familiarités naïves, de ses confidences qui ne m’en soient une preuve.
— Un mot aurait pu tout changer, Marc.
— Tout changer… vous le dites bien. Notre amitié se fût à tout jamais évanouie, et je ne serais plus dans son souvenir qu’un grotesque personnage.
— Grotesque !… un homme de ta valeur !
Il se mit à rire.
— Les mères sont incorrigibles, dit-il en portant à ses lèvres la main de Mme de Preymont ; elles s’obstinent à rêver alors que le rêve devrait être enseveli sous les saisons passées. Souvenez-vous d’anciennes déceptions, et croyez que j’ai enterré, bien enterré la jeunesse et ses désirs.
Il les avait enfouis en effet au fond de lui-même, en se jurant de n’y plus jamais songer ; mais ils s’échappaient de leur prison, ils renaissaient si vigoureux qu’il lui fallait une volonté de fer pour les obliger à rentrer sous les verrous.
— Pour en finir avec ce sujet, reprit-il, si je m’étais trouvé dans des circonstances normales, je ne dis pas que vos rêves ne se fussent pas rencontrés avec mes sentiments. Maintenant n’en parlons plus jamais. Le sort de Suzanne est fixé désormais, et le mien l’est depuis longtemps. C’est celui d’un solitaire, mais d’un solitaire qui a bien des compensations aux épreuves de sa vie.
Et il ajouta avec un sourire qui donnait de la séduction à son visage ordinairement trop sérieux :
— Suis-je donc bien à plaindre de vivre auprès de vous ? Beaucoup d’hommes n’ont pas choisi d’autre sort. C’est à vous que je dois l’orientation de mon intelligence, ma situation, et je suis bien heureux de vous devoir même les joies du foyer. Vous m’avez ainsi tout donné.
— Oui…, répondit machinalement Mme de Preymont, tout !… excepté la goutte de bonheur que chacun demande à la vie.
Preymont se mordit les lèvres et ne répondit pas. Il détestait qu’on ouvrît la porte de sa cellule intime, lui-même n’y entrait qu’en tremblant, car il en sortait toujours meurtri. Sa mère le savait et regrettait les mots qu’elle avait prononcés involontairement.
Preymont regardait devant lui ; les lèvres serrées énergiquement, il luttait pour contenir l’orage qui voulait éclater. Il y avait des mois que, se débattant vainement, il ne pouvait plus remonter la pente au bas de laquelle il avait glissé. Mais, depuis longtemps, sa vie morale était assise sur un orgueil hautain et philosophique, et il entendait que ce compagnon, gardien fidèle de son énergie, le soutînt dans la crise qu’il traversait.
Des chiens de garde qui aboyèrent firent diversion à leurs pensées ; en même temps une voix mâle et sympathique criait gaiement :
— Pourquoi ouvrez-vous de si grands yeux, vieille Marion ? Ai-je l’air d’un fantôme ? Après tout, je puis bien avoir la figure hâve d’un affamé. Il y a huit heures que je n’ai mangé, grâce à ma brute de voiturier qui a failli me verser trois fois dans le fossé avec son maudit cheval.
— Mais c’est Saverne ! s’écria M. de Preymont en se dirigeant vivement vers la porte.
Quand il entra dans la cour plantée sur laquelle ouvrait la façade de l’habitation, le nouveau venu tenait son voiturier par la nuque, et le secouait avec un entrain que l’arrivée de Preymont ne réussit point à calmer.
— Je te dirai bonjour dans un instant, Marc, cria-t-il ; il faut d’abord que j’en finisse avec ce gredin qui me réclame vingt francs quand je ne lui en ai promis que quinze ; et encore si je t’arrive intact, ce n’est pas de sa faute. En vérité, continua-t-il avec un redoublement de vigueur, j’aimerais mieux me jeter au fond d’un puits avec ma bourse que de lui céder… Là ! je crois que nous sommes plus sage.
Il recula de quelques pas pour contempler son œuvre dans la personne du cocher qui, rouge, essoufflé et furieux, était partagé entre le désir de se jeter sur Saverne et celui de prendre la fuite. Les formes athlétiques du jeune homme et l’impétuosité de caractère dont il venait d’avoir une preuve pénible, le décidèrent pour la fuite. Il empocha en jurant l’argent que Saverne lui tendait et se sauva.
— Très bien, dit Saverne d’un ton satisfait, la victoire me reste.
— Mais elle te fût restée sans tant d’énergie, répondit Marc en riant.
— Bah ! c’eût été plus long, et j’aime les moyens expéditifs. L’animal était en train de discuter.
Il s’approcha de Mme de Preymont qui avait assisté en souriant à la fin de la scène.
— Il me semble que j’arrive comme un intrus, lui dit-il. Je n’y comprends rien, car j’ai écrit pour m’annoncer.
— La lettre ne nous est pas parvenue, répondit-elle, mais vous savez, mon cher enfant, que votre chambre est toujours prête.
— Ces imbéciles de la poste n’en font jamais d’autres ! s’écria Saverne avec indignation. Ce soir même je griffonne contre eux un article qui les fera enrager, j’en réponds !
— Êtes-vous bien sûr que la lettre ne soit pas dans votre poche ? demanda Mme de Preymont.
— Par exemple !… je l’ai mise moi-même dans la boîte.
Saverne se fouillait avec la vivacité d’un accusé qui tient à prouver au plus vite son innocence.
— Pardieu, la voici ! dit-il en la présentant avec la plus grande aisance. Seulement elle arrive après mon individu. C’est une belle occasion pour Marc de répéter que je suis un étourdi.
— Étourdi ou non, tu es comme toujours trois fois le bienvenu, répondit M. de Preymont d’un ton affectueux.
Leur amitié remontait au collège. Lorsque l’enfant difforme et timide s’était trouvé livré sans défense à la persécution traditionnelle de ses camarades, Saverne, quoique sensiblement plus jeune que lui, l’avait pris sous sa protection, et, pendant que ses poings robustes mettaient la paix, son bon cœur avait de chaudes paroles pour consoler Preymont, qui ne devait pas plus oublier cette intervention bienfaisante que la profonde amertume de ces jours passés.
Une solide amitié se cimenta entre eux, et, plus tard, les rôles furent intervertis, car Saverne, à peine eut-il la bride sur le cou, s’empressa de dévorer son patrimoine, et Preymont, tout en essayant de calmer sa fougue par de bons conseils, le tira plus d’une fois d’un mauvais pas en lui prêtant sa bourse. Ses conseils, écoutés et approuvés avec enthousiasme, glissaient sur une nature excellente, facile à l’entraînement, s’abandonnant aux caprices du moment avec l’insouciance d’un esprit dont les principes sont élastiques et dont la liberté n’est entravée par aucun lien de famille. Mais Saverne avait le don rare de plaire à tout le monde ; les gens les plus sérieux lui pardonnaient les écarts de sa nature superficielle en faveur de sa bonne humeur inaltérable, de la franchise avec laquelle il avouait ses torts et d’une verve qui entraînait les rieurs de son côté.
Mme de Preymont le traitait en enfant très aimé pour lequel on a des indulgences inépuisables, et Saverne, sans intérieur, sans famille, considérait comme sienne la maison de son ami. Il vivait largement du produit de ses talents. Caricaturiste recherché, il écrivait en outre d’une plume légère et facile dans différentes feuilles périodiques.
— Eh bien, enfant terrible, lui dit Mme de Preymont, quelles sottises avez-vous faites depuis que je vous ai vu ?
Saverne, qui dégustait des fraises, cessa de manger pour réfléchir sérieusement, et s’écria d’un air étonné :
— Aucune !… Par le ciel, madame, c’est étonnant !
— Alors vous nous revenez tout à fait converti. La dernière fois que nous avons causé ensemble, vous parliez de mariage avec une grande sagesse.
— Ah ! ma sagesse est plus grande que jamais, je ne demande qu’à la suivre, mais…
Il jeta un regard éploré à Marc.
— Mais ta sagesse ne s’accorde pas avec celle… de tout le monde, répondit Preymont en souriant.
— Tu l’as dit, répliqua Didier piteusement. Et pourtant je suis fatigué de vivre seul… du moins sans intérieur régu… bref, tu comprends ! ajouta-t-il en noyant l’explication dans son café et le respect que lui inspirait Mme de Preymont.
— J’aime à vous voir cet air soucieux, lui dit-elle, nous en reparlerons, et je ferai en sorte de vous découvrir une sage petite femme.
— Une sage petite femme ! répéta Saverne d’un ton inquiet. Sage… oui, mais pas trop sérieuse, n’est-ce pas ? Je ne veux pas d’une vertu coiffée d’un bonnet de coton ! s’écria-t-il avec effroi.
— Rassurez-vous, répondit Mme de Preymont en riant. Ce n’est pas de nos jours que la vertu est tentée de mettre cette coiffure à la mode.
Preymont conduisit son ami dans une chambre dont les vastes proportions plaisaient à Saverne.
— Les femmes comme ta mère sont des femmes admirables, déclara Didier, mettant en une minute le désordre autour de lui. Admirables ! il n’y a pas d’autre expression. Seulement ces saintes, entortillées de vertus et de bonnes pensées, ne connaissent pas plus la vie qu’un enfant, et ne se doutent pas de l’embarras dans lequel est plongé un pauvre garçon rempli de bon vouloir, mais orné d’un crampon.
— Peut-être que si… mais je ne crois pas que ton malheur lui inspire une profonde commisération.
— Voilà, voilà ! qu’est-ce que je disais ? s’écria Saverne en bouleversant son sac de voyage pour chercher, sans la trouver, la clef de sa malle. Elle croit qu’il est facile de vivre dans une cellule, un capuchon sur le chef, une tête de mort devant soi pour méditer et une cruche d’eau pour se restaurer… Mais bah ! je ne veux penser à rien ce soir. Tout s’arrangera : mon crampon s’en ira au diable, et je prierai ta mère de me trouver une femme, car, après tout, je dois avouer qu’elle ne m’a jamais parlé de cellule, et que j’ai confiance en son jugement.
Impatienté de ne pas trouver la clef qu’il cherchait, il fit sauter la serrure de sa malle et en éparpilla le contenu autour de lui.
— Voilà qui est fait, dit-il avec satisfaction. Ton valet de chambre se débrouillera demain avec mes effets. Une nuit passée à l’air leur fera du bien, car c’est moi qui les ai fourrés là dedans, et je n’ai jamais la patience de les arranger avec symétrie.
— Quand tu seras marié, ta malle ne ressemblera plus à une hotte de chiffonnier, répondit Preymont en riant. Bonsoir !
Au moment d’ouvrir la porte, il se retourna pour dire avec effort :
— A propos de mariage… tu arrives précisément pour assister à celui d’une cousine à moi.
— Ah !… est-ce la petite Suzanne que j’ai vue ici autrefois ?
— Oui… c’est Mlle Jeuffroy.
— Enfant, elle était gentille. Qu’est-elle devenue comme femme ?
— Tu la verras après-demain, c’est le jour du contrat, et je te ferai inviter.
— Bravo ! j’étudierai sur le fiancé quelle tête il faut avoir quand on se marie, et je trouverai bien parmi les invités quelques silhouettes pour mon crayon.
Preymont, après une journée d’efforts pour se dominer, éprouvait un impérieux besoin de solitude. Il sortit, puis traversa la route et les prés qui séparaient la propriété des bords de la Loire.
Souvent, dans le même endroit, il était venu, fatigué d’un travail aride ou saisi de tristesse devant des désirs irréalisables, chercher dans l’imposant silence et la tranquille limpidité de la nuit le calme extérieur qui agit sur la pensée. Mais alors il ne trouva dans la solitude qu’un homme malheureux.
« J’aime…, pensait-il, moi qui n’ai même pas le droit, sans être ridicule, d’associer ce mot à mes pensées. »
Et il se sentait aux prises avec des accès de misanthropie, de colère, de découragement que son orgueil et sa philosophie étaient impuissants à vaincre.
La réflexion, l’expérience et une tendance à la spéculation avaient développé une largeur de pensée innée chez lui. Il aimait à généraliser ses idées dans la contemplation de la place infime que, pris isolément, l’homme occupe dans l’univers. Le regard posé sur le renouvellement de la nature et des siècles, les lignes avaient alors à ses yeux leurs proportions réelles, et il aimait à trouver ainsi une liberté de jugement qui aurait détruit en lui les préjugés s’il en avait eu. Il était résulté de cette tendance d’esprit que non seulement il restait étranger aux vanités mesquines et aux intolérances étroites, mais qu’il s’était créé une sorte de stoïcisme, à l’aide duquel il prétendait s’élever au-dessus des faiblesses de l’amour-propre et de la passion.
Mais, malgré ses affirmations, il y avait manque d’équilibre entre ses sensations, ses sentiments et sa pensée. Il le voyait quand il se laissait entraîner, parce qu’il souffrait, à des emportements misanthropiques, malgré l’indulgence, malgré la profonde pitié qu’il puisait pour l’humanité dans une intelligence saine et large.
Quand il remonta chez lui, la vie calmée de la nature endormie n’avait fait qu’assister aux luttes d’un cœur ardent et comprimé, plein d’une passion qui le livrait à une profonde angoisse.
III
Le lendemain, il écrivit à M. Jeuffroy pour lui demander s’il pouvait, sans indiscrétion, lui présenter Saverne au contrat, car il savait que M. Varedde, en grand deuil de ses parents, désirait que le mariage se fît dans la plus complète intimité, à la très vive satisfaction de son beau-père, dont les dépenses se trouvaient ainsi forcément limitées.
— Saverne, Saverne ! répéta M. Jeuffroy en lisant le billet devant sa sœur. Je connais ce nom-là… Il y a longtemps qu’il n’est venu ici, mais je me rappelle l’avoir vu une fois. Parbleu, j’y suis ! c’est un dessinateur et un écrivain. Je ne sais pas ce qu’il écrit, mais il est connu.
Mlle Constance n’ouvrait jamais un livre, et considérait qu’un auteur est un phénomène que les simples particuliers, heureusement pour eux, ne sont pas appelés à rencontrer dans leur chemin.
— Un homme qui écrit ! s’écria-t-elle ; et Mme de Preymont l’a chez elle !… Pauvre femme ! que va-t-elle lui donner à manger ?
— Hum ! je n’aime guère ces gens-là ! reprit M. Jeuffroy, dont la large face exprimait cependant une certaine satisfaction. Des viveurs, des paniers percés !
— Que vas-tu faire, mon frère ?
— Parbleu ! je vais dire à Preymont de l’amener ; Varedde ne pourra pas en être contrarié. D’ailleurs, c’est flatteur d’avoir à sa table un homme dont le nom est souvent dans le journal.
Ce fut avec un visage impassible que Preymont, habitué à cacher ses impressions, partit avec sa mère et Saverne pour aller remplir son rôle de témoin.
Lorsqu’ils entrèrent dans le salon, Suzanne, dont la beauté était mise en relief par une toilette élégante donnée par Mlle Constance, causait avec son fiancé, un grand garçon bien planté, mais que Saverne, stupéfait de la rare beauté de Mlle Jeuffroy, jugea absolument indigne de baiser même le bout des doigts de la jeune fille.
Assise bien droite dans un fauteuil, ses papillotes un peu jaunes arrangées avec ordre sous un bonnet de dentelle, vêtue d’une robe de soie noire qu’elle avait eue pour le mariage de son frère et que quelques ornements de sa façon essayaient de rajeunir, Mlle Constance, un sourire de béatitude sur les lèvres, ressemblait à une apparition étrange et surannée. Si parfois elle avait rêvé qu’en des temps différents la beauté de sa nièce l’eût fait aimer d’un prince, elle songeait que les mœurs actuelles ne sont point à dédaigner, et qu’il est bien doux de conserver le droit de manifester son amour à ceux qu’on aime.
Quand le notaire commença la lecture du contrat, Suzanne, étouffant un soupir d’ennui, se tourna vers le jardin et s’abandonna à ses pensées heureuses.
La chaleur, cette année-là très tardive, était apparue subitement, plongeant dans un délire joyeux tous les êtres qui tiennent d’elle ou la vie ou la joie. Comme des fous ravis, ils s’agitaient en masse avec un bruit assourdissant, s’acheminant affairés vers on ne sait quel but mystérieux. Les feuilles tremblaient d’ivresse sous la caresse d’un souffle parfumé ; un fin duvet, échappé de grands peupliers, suivait tous les caprices de la brise pour venir tomber en si grande quantité dans les allées que le sol, par endroits, semblait enfoui sous une neige blonde. Ce duvet léger s’aventurait dans les rayons de vive lumière qui pénétrait dans les appartements ouverts ; il s’y précipitait avec elle, effleurant en passant le visage de la jeune fille sans réussir à la distraire de sa rêverie.
A quelques pas d’elle, Preymont contemplait, avec des pensées bien différentes, la joyeuse folie de la vie qui parait de sa jeunesse jusqu’aux vieux et sombres ifs, dressant dans le jardin les formes laides et bizarres qu’on leur avait données. Il sentait sourdre dans son âme une vieille, une ardente colère contre tout ce qui est vie et joie. Il savait que, dans d’autres circonstances, il eût pu se faire aimer de cette femme ravissante et mettre à ses pieds les trésors d’un cœur affamé qu’il avait cru mort aux rêves de bonheur.
Les visages et les objets qui l’entouraient lui étaient odieux ; il se demandait avec irritation quel était son rôle au milieu des rouages éternels de la nature, lui auquel les joies et les devoirs les plus légitimes étaient refusés. Ancienne et dévorante pensée qui, lorsque la passion n’en était pas comme aujourd’hui l’inspiratrice, avait cependant étendu son ombre épaisse sur ses efforts et ses travaux dans les moments les plus brillants de leur réussite.
Il tressaillit, comme un homme réveillé brusquement, quand Saverne, absorbé jusque-là dans la contemplation de Suzanne, se pencha à son oreille pour lui dire :
— Quelle ravissante créature !… mais comprend-on pourquoi elle épouse un grand gaillard aussi banal ! je le trouve vulgaire.
— Elle le voit sous un autre jour, répondit Preymont d’un ton bref, et la réputation de M. Varedde est celle d’un très brave garçon.
— Je pense bien qu’on ne la donne pas à un repris de justice ! répliqua Saverne. Un brave garçon ! bel argument, ma foi, pour marier une femme qui, si elle le voulait, bouleverserait la cervelle de tous les hommes.
Une interruption dans la lecture du contrat l’obligea au silence. Suzanne, n’entendant plus la voix forte et monotone du lecteur, tourna la tête et vit que M. Varedde discutait à voix basse avec le notaire.
— Je crois, monsieur, qu’il y a là une erreur.
— Aucune erreur !… M. Jeuffroy m’a donné écrite l’énumération des titres qui devaient être portés sur le contrat, et je n’ai eu qu’à copier exactement.
— Eh bien, reprit Varedde, M. Jeuffroy a eu une distraction ; ce sera facile de rectifier.
Le notaire toussa d’une façon significative, et lui dit tout bas précipitamment :
— Prenez garde ! ce n’est pas l’habitude de mon client de se tromper sur des chiffres.
— Raison de plus pour m’expliquer, répondit-il.
Il se tourna vers M. Jeuffroy, qui attendait d’un air tranquille la fin du colloque.
— Je disais à monsieur qu’il y a une erreur, reprit-il. Voulez-vous bien examiner avec moi ?
— Une erreur !… quelle erreur ? répondit M. Jeuffroy en se levant.
— Voulez-vous que nous passions dans votre cabinet pour nous expliquer, monsieur ? Nous serons plus libres, et nous n’ennuierons personne de ces détails.
Suzanne, surprise en les voyant s’éloigner, interrogea Preymont, qui répondit d’un ton insouciant :
— Un malentendu, je crois, que ces messieurs vont éclaircir en quelques mots.
— C’est la faute du notaire, dit Mlle Constance, vaguement inquiète. Il aura mal compris les idées de mon frère.
Mais l’explication se prolongeait et dégénérait en altercation. M. Varedde ayant élevé la voix, on l’entendit s’écrier avec colère :
— Ce n’est qu’une duperie, monsieur ! et si vous avez cru que je n’étais pas assez expérimenté en affaires pour m’en apercevoir, vous vous étiez trompé. J’ai toujours entendu épouser une femme qui m’apportât 100,000 francs de dot parfaitement liquides ; mais vous vous êtes arrangé de façon que la dot promise se trouve réduite à 60 ou 70,000 francs au plus… Je refuse de signer le contrat si vous ne le rectifiez pas.
Suzanne n’entendit pas la réponse de son père ; elle s’était levée pâle d’émotion et les yeux indignés.
Sa tante entra précipitamment dans le cabinet de M. Jeuffroy.
— Qu’y a-t-il ? pourquoi vous fâchez-vous ? demanda-t-elle d’une voix étranglée par l’inquiétude.
— Mademoiselle, répondit M. Varedde qui paraissait très excité, monsieur votre frère a bien promis une dot de 100,000 francs, mais il en a représenté un bon tiers en valeurs à peu près fictives, car il sait aussi bien que moi qu’elles n’auront plus cours dans un temps très rapproché, et que le taux en est du reste absolument illusoire. Peut-être avait-on espéré que la fraude passerait inaperçue, ou que, si près du mariage, je n’oserais pas protester.
— Vous pourriez ménager vos expressions ! s’écria M. Jeuffroy furieux. Un père est bien libre de constituer la dot de sa fille comme il lui convient, sans pour cela commettre de fraude.
— Certainement, monsieur, vous êtes très libre, mais je le suis également de me retirer si vous me poussez à bout.
Le notaire se tenait coi, voyant que la bourrasque était trop forte pour qu’il pût intervenir. Il en observait les différentes phases avec la mine placide d’un homme dont l’expérience est grande.
Mlle Constance, épouvantée, prit son frère à part et lui dit :
— Il faut céder, mon frère. Un mariage manqué fait un tort considérable à une jeune fille. Et puis, il faut penser avant tout à Suzanne, au chagrin qu’elle aurait… Change vite les valeurs.
— Je ne changerai rien, répondit M. Jeuffroy en frappant du pied. Je ne vois pas pourquoi ma fille et mon gendre n’auraient pas aussi bien que moi quelques valeurs médiocres. Varedde aime Suzanne ou ne l’aime pas. Quelques sous de plus ou de moins ne font rien à l’affaire.
— Mais il peut bien l’aimer et tenir à la dot, répondit Mlle Constance au désespoir. Mon frère, pense à Suzanne et fais un sacrifice.
— Sacrifice, sacrifice !… propos de femme ! répondit M. Jeuffroy dont les petits yeux, sous l’empire de la colère, avaient découvert le moyen de devenir expressifs. Vais-je me mettre sur la paille sous prétexte que Suzanne est ma fille ? Je ne changerai rien, rien aux dispositions prises.
Son avarice, dans le moment, dominait sa vanité et toutes les considérations qui le pressaient de marier sa fille. L’entêtement d’un esprit borné s’en mêlait, mais, au milieu de ces différents sentiments, il n’oubliait pas que, en méditant de duper M. Varedde, il avait songé à la générosité de sa sœur si un conflit se produisait. Le parti de la vieille fille fut en effet pris immédiatement. La somme en discussion représentait à peu près la moitié du petit capital que, chaque année, elle augmentait avec délices par ses économies, mais elle n’hésita pas à s’en dépouiller.
— J’en aurai toujours assez, dit-elle à son frère ; il nous faut si peu de chose pour vivre, à Fanchette et à moi !
— Ma foi, répondit M. Jeuffroy d’un ton maussade, si tu veux faire un cadeau à ta nièce, tu es bien libre. Pour moi, je ne puis rien de plus.
Mlle Constance courut à M. Varedde et lui dit :
— Tout est arrangé, mon cher monsieur, je prends pour moi les valeurs qui ne vous plaisent pas, et je les remplace par une partie des miennes. Elles sont, au reste, à Suzanne, puisque toute ma fortune doit lui revenir un jour.
Varedde respira ; il craignait d’être allé trop loin et d’avoir amené une rupture. Il aimait réellement Suzanne, mais il était de ceux qui, après avoir pesé tous les avantages d’un mariage, n’entendent pas qu’une parcelle leur en soit enlevée. Cependant ce fut en hésitant qu’il répondit à Mlle Constance :
— Mais, mademoiselle, c’est une affaire entre moi et M. Jeuffroy. Je ne vous demande rien, et je ne sais si je dois accepter.
— Pourquoi n’accepteriez-vous pas, monsieur, si moi j’accepte ?
Varedde se retourna vivement et se trouva en face de Suzanne, dont les grands yeux bleus brillaient de colère. Il resta tout interdit, se demandant avec une terrible inquiétude si elle avait entendu les propos exaspérés que, dans son emportement, il n’avait pu retenir. Il crut habile de traiter légèrement l’incident :