JEAN DE VILLIOT

EN VIRGINIE

ÉPISODE DE LA GUERRE DE SÉCESSION

PRÉCÉDÉ D'UNE ÉTUDE
SUR
L'ESCLAVAGE ET LES PUNITIONS CORPORELLES
EN AMÉRIQUE

ET SUIVI D'UNE
BIBLIOGRAPHIE RAISONNÉE
DES PRINCIPAUX OUVRAGES FRANÇAIS ET ANGLAIS SUR LA FLAGELLATION

PARIS
CHARLES CARRINGTON, ÉDITEUR
13, FAUBOURG MONTMARTRE, 13

1901

A NOS LECTEURS

«La vérité, l'âpre vérité,» s'est écrié Danton. Nous aussi, nous voulons la vérité, toute la vérité. Dussent quelques-uns en être froissés, nous la voulons surtout sur des sujets historiques qui nous paraissent avoir été le point de départ, sinon le motif, de la révolution qui s'est accomplie dans nos mœurs au cours de ce siècle. Nous ne vivons que par le souvenir, et, seule, l'Histoire peut évoquer à nouveau les heures qu'elle a vécues. Nous entreprenons donc ce livre avec la ferme conviction de faire œuvre utile en dévoilant des faits certainement ignorés de la masse du Public, faits qui nous semblent intéressants puisqu'ils sont intimement liés aux événements qui marquent l'évolution de notre civilisation moderne.

Il n'est pas absolument indispensable, quand on traite des matières quelque peu délicates et spéciales, de tomber dans la crudité, comme aussi il est possible de ne pas donner un tour de phrase pornographique à des relations qui ne se rapportent qu'à des faits matériels, à des choses arrivées et qui, par conséquent, ne peuvent être que naturelles, car tout ce qui se passe sous le ciel ne peut être d'une autre essence. Un sentiment littéraire de mauvais aloi, une tartuferie affectée, sont mille fois plus méprisables et plus pernicieux que la bonne franchise et la liberté d'expression quand elles n'ont d'autre but que de mettre à nu, combattre, flageller, les vices des hommes.

Nous déclarerons d'abord franchement que la présente étude n'est pas écrite pour les enfants, grands ou petits, qui n'y verraient, ou plutôt ne voudraient y voir qu'un appel à une excitation malsaine, but duquel nous nous éloignerons sensiblement. Peut-être quelques-uns de nos lecteurs persisteront-ils quand même à trouver le mal là où il n'existe pas; mais entre ceux-ci et nous, nous placerons le bon proverbe:

De gustibus et coloribus non disputandum.

A ces lecteurs nous recommanderons encore—et ils feront sagement de suivre notre conseil—de fermer vite ce livre, de le jeter loin, sans achever de le lire afin que leurs chastes pensées ne soient ainsi nullement troublées par cette lecture. Nous avons la prétention d'écrire pour les admirateurs du vrai, de la Nature, et rien n'est plus beau que la Nature, dans toute sa splendeur nue, quelquefois aussi dans toute sa hideur. Nous la décrivons telle qu'elle est, dépouillée de tous les voiles dont la pudibonderie exagérée se plaît de la recouvrir.

*
* *

On aurait tort de s'imaginer que l'usage des verges a été de tout temps un apanage des sectes religieuses ou autres et bon nombre de littérateurs ont, dans leurs œuvres, largement usé de la flagellation et s'en sont fait un sujet pour contenter une certaine catégorie de lecteurs… malades.

Nous le répétons,—et nous ne saurions trop le redire—nous n'avons nullement l'intention de mettre sous les yeux de personnes vicieuses, des scènes plus ou moins impudiques; contre de pareilles peintures s'élèverait à bon droit la morale publique.

Ce genre de littérature est, d'ailleurs, réprouvé des honnêtes gens, et c'est pour ceux-là seuls que nous écrivons, et comme c'est aux lecteurs intelligents que nous nous adressons, nous voudrions que les autres se rassurent dans le cas où leur esprit maladif ne pourrait approuver un ouvrage qui, ne répondant pas à leurs goûts, ne saurait être, par cela même, un remède à leur état d'âme. Qu'ils le critiquent donc, en poussant leur cri de protestation au nom de la morale outragée. Nous serons entièrement satisfaits de leur feinte indignation.

C'est surtout d'Outre-Manche que nous arrive la fausse pudibonderie. Il existe en effet, quelque part, à Londres, une société dite de Vigilance Nationale (?) laquelle s'érige en juge de nos actions, de nos mœurs, de nos livres. Cette société, qui se figure que son action a moralisé complètement les mœurs britanniques, opère maintenant chez nous, couvrant de sa surveillance, comme d'une égide, la pudique vertu d'Albion menacée par nos écrits.

Cependant, John Bull avoue parfois qu'il peut être un pécheur; mais, alors, il explique l'accusation qu'il porte contre lui-même, en faisant remarquer avec hypocrisie, qu'il n'est pas loin d'être aussi mauvais que d'autres…

Les mœurs anglaises sont curieuses. Leur isolement, leurs habitudes monacales exaltent les passions en les concentrant. Un reste de puritanisme les aggrave.

Là, règne cette dangereuse maxime qu'une austérité rigoureuse est la seule sauvegarde de la vertu. Le mot le plus innocent effraye; le geste le plus naturel devient un attentat. Les sentiments, ainsi réprimés, ou s'étouffent ou éclatent d'une manière terrible. Tout pour le vice ou tout pour la vertu, point de milieu; les caractères se complaisent dans l'extrême, et l'on voit naître des pruderies outrées et des monstres de licence; il y a des dévotes qui craignent de prononcer le mot shirt (chemise) et des femmes hardies, montrant dans l'accomplissement de la faute suprême la plus douce sérénité.

La société de Vigilance Nationale n'a rien à faire avec notre livre. La pruderie légendaire de nos voisins doit nous préserver de ses démarches; aussi, est-ce avec peine que nous avons vu le Parquet français donner suite à des dénonciations venues d'Outre-Manche. Si la justice française—dont le rôle est de se prononcer moins sur la forme que sur le fond de tout ouvrage incriminé—continue à prêter une oreille attentive et complaisante aux dénonciations hypocrites des puritains anglais, nous verrons bientôt ceux-ci s'abattre sur les étalages de nos librairies.

Ils en supprimeront tout ce qui ne leur conviendra pas,—à moins que ce ne soit pour emporter et lire, quand ils seront seuls, bien seuls, ces pages défendues qu'ils sont les premiers à honnir… en public…

Et quand on songe aux livres qu'ils trouvent immoraux, on frémit à la pensée d'être bientôt obligé de se passer de lire autre chose que la Bible.

La Bible! Ah! messieurs, entendons-nous! Voilà un livre qui vous est cher et qui nous appartient aussi bien qu'à vous, mais nous avons pris la précaution de l'expurger, et si la lecture en est ennuyeuse, du moins ne présente-t-elle aucun danger, tandis que telle que vous l'avez traduite, nous n'en permettrions la lecture à nos enfants que lorsqu'ils pourraient justifier de leurs quarante-cinq ans!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est ici que se place une admirable page de la préface de la Chanson des Gueux[1]:

[1] Jean Richepin. La Chanson des Gueux. Édition définitive, Paris, M. Dreyfous, 1881.

La gauloiserie, les choses désignées par leur nom, la bonne franquette d'un style en manches de chemises, la gueulée populacière des termes propres n'ont jamais dépravé personne. Cela n'offre pas plus de dangers que le nu de la peinture et de la statuaire, lequel ne paraît sale qu'aux chercheurs de saletés.

Ce qui trouble l'imagination, ce qui éveille les curiosités malsaines, ce qui peut corrompre, ce n'est pas le marbre, c'est la feuille de vigne qu'on lui met, cette feuille de vigne qui raccroche les regards, cette feuille de vigne qui rend honteux et obscène ce que la nature a fait sacré.

Mon livre n'a pas de feuille de vigne et je m'en flatte. Tel quel, avec ses violences, ses impudeurs, son cynisme, il me paraît autrement moral que certains ouvrages, approuvés cependant par le bon goût, patronnés même par la vertu bourgeoise, mais où le libertinage passe sa tête de serpent tentateur entre les périodes fleuries, où l'odeur mondaine du lubin se marie à des relents de marée, où la poudre de riz qu'on vous jette aux yeux a le montant pimenté du diablotin, romans d'une corruption raffinée, d'une pourriture élégante, qui cachent des moxas vésicants sous leur style tempéré, aux fadeurs de cataplasme. La voilà, la littérature immorale! C'est cette belle et honnête dame, fardée, maquillée, avec un livre de messe à la main, et dans ce livre des photographies obscènes, baissant les yeux pour les mieux faire en coulisse, serrant pudiquement les jambes pour jouer plus allègrement de la croupe, et portant au coin de la lèvre, en guise de mouche, une mouche cantharide. Mais, morbleu! ce n'est pas la mienne, cette littérature!

La mienne est une brave et gaillarde fille, qui parle gras, je l'avoue, et qui gueule même, échevelée, un peu ivre, haute en couleur, dépoitraillée au grand air, salissant ses cottes hardies et ses pieds délurés dans la glu noire de la boue des faubourgs ou dans l'or chaud des fumiers paysans, avec des jurons souvent, des hoquets parfois, des refrains d'argot, des gaietés de femme du peuple, et tout cela pour le plaisir de chanter, de rire, de vivre, sans arrière-pensée de luxure, non comme une mijaurée libidineuse qui laisse voir un bout de peau afin d'attiser les désirs d'un vieillard ou d'un galopin, mais bien comme une belle et robuste créature, qui n'a pas peur de montrer au soleil ses tétons gonflés de sève et son ventre auguste où resplendit déjà l'orgueil des maternités futures.

Par la nudité chaste, par la gloire de la nature, si cela est immoral, eh bien! alors, vive l'immoralité! Vire cette immoralité superbe et saine, que j'ai l'honneur de pratiquer après tant de génies devant qui l'humanité s'agenouille, après tous les auteurs anciens, après nos vieux maîtres français, après le roi Salomon lui-même, qui ne mâchait guère sa façon de dire, et dont le Cantique des Cantiques, si admirable, lui vaudrait aujourd'hui un jugement à huis-clos.

*
* *

Que pourrions-nous ajouter à ce qui précède?

Nous tenions simplement à mettre le public d'amateurs et de bibliophiles, auquel nous nous adressons exclusivement, en garde contre les menées d'un petit nombre de faux apôtres qui ont la prétention—et peut-être la conviction—de nous empêcher d'exposer un sujet délicat, comme s'il n'était pas possible de le faire sans tomber dans l'obscénité.

*
* *

Nous ferons précéder notre récit d'une explication destinée à éclairer le lecteur sur les pratiques en usage dans la flagellation des esclaves en Amérique, avant l'époque où se passe notre action.

Ce sujet nous a semblé intéressant au plus haut point, c'est pourquoi nous n'hésitons pas à publier ces pages.

Jean de Villiot.

L'ESCLAVAGE ET LES PUNITIONS CORPORELLES EN AMÉRIQUE AVANT LA GUERRE DE SÉCESSION

L'histoire de l'esclavage et la traite des noirs, tels qu'ils ont existé autrefois, tels qu'ils se dissimulent aujourd'hui, est encore à faire et cette plaie, que l'Humanité porte au flanc depuis l'enfance du Monde, ne peut se fermer sans avoir été sondée.

Le document contient des détails souvent monstrueux, parfois horribles, toujours répugnants, sur les pratiques révoltantes auxquelles se livraient les maîtres à l'égard de la race réprouvée et maudite.

Reportons-nous tout d'abord à l'histoire de l'esclavage en Amérique, où il était établi péremptoirement que ce système—l'esclavage—ne pouvait être maintenu que par la force brutale; cette déclaration ne put que gagner en autorité, les propriétaires d'esclaves ayant légalement le droit de leur infliger des peines corporelles. Une loi, établie en 1740, tout à l'avantage des maîtres d'esclaves, disait que «dans le cas où une personne, volontairement (ce qui est fort discutable) couperait la langue, éborgnerait, ou priverait d'un membre un esclave, en un mot, lui infligerait une punition cruelle autre qu'en le fouettant ou le frappant avec un fouet, une lanière de cuir, une gaule ou une badine, ou en le mettant aux fers ou en prison, ladite personne devra payer, pour chaque délit de cette sorte, une amende de cent livres sterling (2.500 francs).»

D'autre part, on lisait dans le code civil de la Louisiane:

«L'esclave est entièrement soumis à la volonté de son maître, qui peut le corriger et le châtier, mais non avec trop de rigueur, de façon à ne pas le mutiler, l'estropier, ou l'exposer à perdre la vie.»

En résumé, le droit pour le maître de battre son esclave comme il l'entendait et de lui infliger des punitions corporelles autant que son bon plaisir le lui commandait, mais sans le mutiler ou le tuer, ce droit était parfaitement établi par la loi des États esclavagistes du Sud; et, dans au moins deux États, le maître était expressément autorisé à se servir d'un fouet ou d'une lanière de cuir comme instruments de supplice.

Parfois, un esclave était flagellé jusqu'à ce que la mort s'en suivit, et ces cas n'étaient malheureusement pas rares. Un nommé Simon Souther fut traduit devant les Assises d'octobre 1850, dans le comté de Hanover (État de Massachusetts), pour meurtre d'un esclave; reconnu coupable, il fut condamné à cinq ans de détention. A cette occasion, le juge Field fit au jury le récit de la punition infligée à l'esclave:

Le nègre avait été attaché à un arbre et fouetté avec des baguettes flexibles. Lorsque Souther était las de frapper, il se faisait remplacer par un nègre qui continuait la flagellation avec des tiges de bois mince. Le malheureux esclave avait été frappé également avec la dernière cruauté par une négresse aux ordres du maître, puis horriblement brûlé sur diverses parties du corps. Il fut ensuite inondé d'eau chaude dans laquelle on avait fait tremper des piments rouges. Attaché à un poteau de lit, les pieds étroitement serrés dans une brèche, le nègre poussait d'affreux hurlements. Souther n'en continua pas moins à accabler le pauvre martyr, sur le corps duquel il se ruait et frappait des poings et des pieds. Cette dernière phase de la punition fut continuée et répétée jusqu'à ce que l'esclave mourut.

Le planteur féroce fit appel de la condamnation qui le frappait si justement et si peu, mais la Cour suprême confirma la sentence, estimant, dans ses conclusions, que le prévenu aurait dû être simplement pendu pour homicide volontaire.

Dans un autre cas qui fut jugé à Washington même l'année suivante, le colonel James Castleman fut poursuivi pour avoir fouetté un esclave jusqu'à la mort. Il n'en fut pas moins acquitté. Ce colonel fit ensuite rédiger et publier par son avocat, une brochure dans laquelle il défendait sa réputation. On y lisait que deux de ses esclaves, surpris en état de vol, furent immédiatement punis pour ce méfait. Le premier, nommé Lewis, fut fustigé au moyen d'une large courroie de cuir. Il avait été sévèrement puni, mais le colonel estimait que la rigueur du châtiment n'excédait pas l'importance du vol commis par l'esclave. Il admettait cependant que son compagnon avait été plus cruellement châtié et que si Lewis était mort, il n'y avait de la faute de personne: Lewis, en effet, après avoir subi la première partie de sa peine, avait été attaché au moyen d'une chaîne à une poutre, et suspendu par le cou. Il y avait juste assez de longueur de chaîne pour lui permettre seulement de se tenir debout et droit; s'il s'appuyait d'un côté ou d'un autre, s'il se courbait, le carcan devait l'étrangler. C'est du reste ce qui se produisit.

A l'occasion des Procès libérateurs, qui eurent lieu à Boston en 1851, un policeman, cité comme témoin, affirmait qu'il était de son devoir d'agent de police d'appréhender toute personne de couleur, qu'il trouvait dans les rues après une certaine heure. Tout délinquant était mis au poste, et le lendemain matin, comparaissait devant un magistrat qui le condamnait invariablement à recevoir trente-neuf coups de fouet. Les policemen touchaient un salaire supplémentaire: un demi-dollar (2 fr. 50) pour l'exécution de cette punition. Des hommes, des femmes, des enfants furent fouettés ainsi fréquemment par la police, et ce à la demande formelle de leurs maîtres eux-mêmes.

Weld, dans son Slavery as it is (L'Esclavage tel qu'il est) publié en 1839, raconte le fait suivant qui indique comment étaient traités les esclaves qui s'évadaient:

«Une belle mulâtresse d'une vingtaine d'années, à l'esprit indépendant et qui ne pouvait supporter la dégradation de l'esclavage, s'était à différentes reprises, enfuie de chez son maître; pour ce crime elle avait été envoyée au Workhouse (maison des pauvres) de Charleston, pour y être fouettée par le gardien. L'exécution eut lieu avec un tel raffinement de cruauté que sur le dos de la malheureuse pendaient de sanglants lambeaux de peau; il n'eût pas été possible de placer la largeur d'un doigt entre les très nombreuses plaies qui y saignaient. Mais l'amour de la liberté s'était développé chez cette femme; elle oublia la torture et la fuite qui en avait été la cause, et elle réussit à s'évader de nouveau sans qu'on pût jamais la retrouver.»

Pour démontrer la nécessité des punitions corporelles, Olmsted nous fournit l'anecdote suivante: «Une dame de New York, allant passer l'hiver dans un des États du Sud, avait loué les services d'une esclave, qui, un jour, refusa catégoriquement de faire certain petit travail domestique qui lui était commandé. A de douces remontrances: «Vous ne pouvez m'y forcer, répondait-elle, et je ne veux pas faire ce que vous me demandez là; je ne crains nullement que vous me fouettiez.» La domestique parlait avec raison; la dame ne pouvait pas la fouetter, et, d'un cœur plus sensible que ses congénères, ne voulait point appeler un homme pour faire cette besogne, ou envoyer sa domestique à un poste de police pour y être fouettée, comme il était d'usage dans les États du Sud.

Pour ne pas laisser de marques sur le dos des esclaves, et ne pas abaisser leur valeur marchande (!), on avait substitué, en Virginie, aux instruments habituels de punition, la courroie élastique et la palette scientifique. Par le vieux système, la lanière de cuir coupait et lacérait d'une façon si déplorable la peau, que la valeur des esclaves s'en trouvait singulièrement diminuée lorsqu'ils devaient être vendus sur un marché; aussi l'usage de la courroie était-il un immense progrès dans l'art de fouetter les nègres. On assure qu'avec cet instrument, il était possible de flageller un homme jusqu'à le mettre à deux doigts de la mort, et cependant, sa peau ne portant nulle trace de violences, il en sortait sans dommage apparent.

La palette est une large et mince férule de bois, dans laquelle sont percés un grand nombre de petits trous; lorsqu'un coup est porté avec cet instrument, ces trous, par suite du mouvement précipité et de l'épuisement partiel de l'air qui s'y produit, agissent comme de véritables ventouses, et on assurait que l'application continuelle de cet instrument produisait absolument les mêmes résultats que ceux de la lanière de cuir.

L'enrôlement des nègres dans les armées fédérales pendant la guerre de Sécession a montré jusqu'à quel point terrible les esclaves avaient été soumis à la flagellation. M. de Pass, chirurgien d'un régiment de Michigan, cantonné dans le Tennessee, dit que sur 600 recrues nègres qu'il avait eu à examiner, une sur cinq portait des marques de fustigations sévères, et la plupart montraient de nombreuses cicatrices qu'on n'aurait pu couvrir avec deux doigts. Il avait même rencontré jusqu'à mille stigmates provenant de flagellations excessives, et plus de la moitié des hommes qui se présentaient durent être rejetés pour incapacité physique, causée par les coups reçus, et par des morsures de chiens, visibles sur leurs mollets et leurs cuisses. M. Westley Richards, autre chirurgien, dit que sur 700 nègres qu'il avait examinés, la moitié au moins de ces esclaves portait les marques de fustigations cruelles et de mauvais traitements divers: quelques-uns avaient reçu des coups de couteau, d'autres portaient des traces de brûlures; d'autres enfin avaient eu les membres brisés à coups de matraque.

La flagellation des esclaves se pratiquait parfois de la façon suivante: le coupable était étendu la face contre terre, ses bras et ses jambes attachés à des pitons ou à des anneaux, et, son immobilité ainsi bien assurée, il était fouetté jusqu'à la dernière limite.

Une torture encore plus raffinée consistait à ensevelir le malheureux dans un trou juste suffisant pour contenir son corps, de fixer une porte mobile, ou trappe au-dessus de sa tête, et de l'y laisser de trois semaines à un mois—si, bien entendu, il ne succombait pas avant l'expiration du terme.

*
* *

Les coutumes des races aborigènes de l'Amérique sont peu connues, et il nous serait impossible de dire d'une façon bien affirmative, que la flagellation ou les punitions corporelles faisaient partie du système judiciaire des Peaux-Rouges. Nous reviendrons donc aux premiers colons, ceux surtout qui s'établirent au Nord, emportant de chez eux la ferme croyance que le fouet était un réformateur efficace pour le maintien de la bonne moralité. En eux était également ancrée cette intolérance religieuse, dont ils cherchaient vainement à s'affranchir et qui était précisément l'une des principales causes de leur immigration.

Le poteau d'exécution restait en permanence—il existe d'ailleurs encore dans certaines provinces des États-Unis—et ce furent surtout les Quakers[2] qui goûtèrent les premiers les bienfaits de la flagellation. Les chefs et les prédicateurs de cette secte furent longtemps persécutés. A Boston, en 1657, une femme nommée Mary Clark, accusée de prêcher cette doctrine, fut condamnée à recevoir vingt coups d'un fouet formé de grosses cordes à nœud et manié à deux mains par le bourreau. Puis l'infortunée expia encore, par une année de prison, le crime d'avoir exprimé librement son opinion. Deux prédicateurs, Christopher Holder et John Copeland furent chassés de leur ville natale après avoir été fouettés, et d'autres personnes punies également pour avoir montré quelque sympathie à l'égard de ces deux proscrits. Quelque temps après, une femme nommée Gardner fut arrêtée à Weymouth, et dirigée sur Boston où elle et sa servante furent publiquement fouettées avec un chat à neuf queues.

[2] Quakers: sectaires en Angleterre et en Amérique. Ils se reconnaissent au tutoiement.

C'est alors que la loi, dont le texte suit, fut promulguée contre les Quakers:

«Quiconque introduira un quaker dans l'enceinte de cette juridiction (l'État où la loi était en vigueur), sera mis à l'amende de cent livres sterling (2.500 francs) au profit du pays, et maintenu en prison jusqu'au paiement intégral de la somme.

«Quiconque hébergera un quaker, sachant qu'il l'est, sera mis à l'amende de 40 schellings (50 francs) pour chaque heure durant laquelle le quaker aura été hébergé ou caché, et maintenu en prison jusqu'au paiement intégral de ladite amende.

«Tout quaker venant en ce pays sera soumis à cette loi et puni en conséquence, savoir: A la première infraction, si c'est un homme, il lui sera coupé une oreille, puis il sera astreint aux travaux forcés pendant un laps de temps. A la seconde infraction, il lui sera coupé l'autre oreille, et si c'est une femme, elle sera sévèrement fouettée avant son envoi dans une maison de correction et condamnée aux travaux forcés.

«A la troisième infraction, l'accusé, homme ou femme, aura la langue percée d'un fer rouge et sera maintenu définitivement en maison de correction.»

Sous le régime d'une aussi douce loi, les quakers devaient disparaître rapidement. Du moins le pensait-on, et le gouverneur de Plymouth (aux États-Unis) disait «qu'en son âme et conscience, les quakers étaient gens qui méritaient d'être exterminés, eux, leurs femmes et leurs enfants, sans la moindre pitié».

Les colons Hollandais suivirent bientôt l'exemple de leurs voisins les puritains. Un nommé Robert Hodshone, accusé d'avoir tenu une réunion religieuse à Hamstead, fut attaché à l'arrière d'une charrette en compagnie de deux femmes qui lui avaient donné l'hospitalité, et traîné de la sorte jusqu'à New-York. Là, il fut mis dans l'obligation de payer une amende de 600 guilders (1.260 francs environ) et, ne le pouvant pas, fut condamné à travailler à la brouette (terme employé pour les condamnés), sous la surveillance d'un nègre qui avait ordre de le flageller avec des cordes selon son bon plaisir. Le gardien s'acquitta si bien de sa tâche que le malheureux fut bientôt dans l'impossibilité matérielle de faire le moindre travail. Pour ce, mis à nu jusqu'à la ceinture, il fut fouetté tous les deux jours, jusqu'à ce qu'il en mourut.

Les quakers n'en continuaient pas moins à prospérer, à tel point que des mesures plus rigoureuses encore furent prises à leur égard. Un nommé William Robinson fut condamné, à Boston, à subir le fouet, et banni ensuite de la ville, avec défense, sous peine de mort, d'y remettre les pieds. Le malheureux, attaché à l'affût d'un canon, reçut trente coups de fouet.

En 1662, un nommé Josiah Southick, dont les parents avaient été chassés de Boston, retourna dans cette ville. Arrêté immédiatement et attaché demi-nu à une charrette, il fut traîné dans les rues de Boston et fouetté sur tout le parcours, puis reçut la même punition à Rocksbury et le lendemain à Dedham, après quoi on le relâcha. Le fouet qui servit à cette exécution, manié à deux mains par le bourreau, était formé de cordes de boyaux, séchées puis nouées, et fixées à un long manche. La souffrance endurée par le patient fut vraiment terrible.

A Dover (New England), trois femmes, Anne Coleman, Mary Tomkins et Alice Ambrose furent condamnées à la peine du fouet. C'est un curieux document que l'arrêt de prise de corps qui fut lancé contre elles, après la sentence. Le voici:

«Les constables de Dover, Hampton, Salisbury, Newbury, Rowley, Ipswich, Wenham, Lynn, Boston, Roxbury, Dedham, sont requis, au nom du Roi, de s'emparer des Quakeresses (ici les trois noms suivaient), de les attacher à une charrette, et les conduisant à travers leurs villes respectives, de les fouetter sur leurs dos nus, avec un maximum de dix coups par ville; et de les conduire ainsi de commune en commune jusqu'à ce que les condamnées soient hors de cette juridiction, et les constables sus-désignés sont responsables de la bonne exécution de cette sentence.

Fait à Dover, par moi, Richard Malden, ce 22 décembre 1662.

Le sinistre cortège commença par une froide journée de décembre, et les trois malheureuses subirent leur peine stoïquement, excitant sur leur passage la pitié de quelques-uns de leurs doctrinaires. Ces derniers furent immédiatement mis au pilori.

Douces mœurs!…

L'une de ces trois femmes, Anne Coleman, fut de nouveau flagellée à Salem, avec quatre de ses amies. L'instrument employé alors était le chat à neuf queues.

Un nommé Wharton, ayant eu l'imprudence d'aller visiter les victimes dans leur prison, il fut décrété à son égard l'arrêt suivant:

«Aux Constables de Boston, de Charlestown, de Malden, de Lynn.

«Vous êtes requis respectivement.

«D'appréhender en sa propre demeure Edward Wharton, convaincu de vagabondage. Le constable de Boston devra lui appliquer trente coups de fouet sur le corps mis préalablement à nu.

«De le faire passer de commune en commune jusqu'à Salem, qu'il prétend être son lieu de résidence, en le fustigeant comme ordonné.

«La présente vous servira de mandat.

«Boston, le 30 juin 1664.»

Nous citerons encore un cas. C'est celui d'Anne Needham, qui, appartenant à la secte des quakers, fut mise à l'amende à Boston. N'ayant pu payer cette amende, cette femme fut fustigée cruellement et subit courageusement sa peine sans pousser un seul cri.

*
* *

Un journal de 1774 raconte de plaisante façon une histoire de flagellation qui trouve ici sa place:

Quelques quarante années auparavant, alors que bon nombre de naïfs avaient à se repentir de leur affiliation à une secte biblique rigoureusement interdite, le capitaine Saint-Léo, commandant d'un navire de guerre, était appréhendé pour s'être promené un dimanche; et ce fait, considéré à cette époque comme un crime, appelait sur la tête du coupable un châtiment exemplaire.

Le coupable fut donc tout d'abord condamné à une forte amende par le juge de paix. Et comme le capitaine, surpris et indigné, se refusait à payer, excipant judicieusement de son ignorance des lois, on s'empara de sa personne. Il fut solidement attaché par la tête et par les pieds à un pilori dressé sur la place publique où les bonnes gens du pays vinrent pieusement lui donner des conseils sur l'observation du dimanche et lui rappeler les inconvénients qui pouvaient résulter d'une promenade à l'heure des offices.

Remis en liberté, le capitaine Saint-Léo reconnut l'incorrection de sa conduite et, publiquement, exprima des regrets; il déclara que, désormais, il était bien décidé à mener une vie pieuse et exempte de reproches. Les saintes personnes, ravies de cette soudaine conversion, l'invitèrent à souper. Le capitaine, décidément bien converti, suivait assidûment les offices religieux. Avant de reprendre la mer, Saint-Léo voulut rendre la politesse qui lui avait été faite; il invita donc une grande partie des sommités de la ville, y compris les prêtres et le juge à un repas à bord de son navire, prêt à mettre à la voile. Un excellent dîner fut, en effet, servi; on vida de nombreux flacons, et la gaîté, quelque peu excitée par de copieuses et franches libations, battait son plein, lorsque, brusquement, une bande de matelots fit irruption dans la cabine du capitaine; ceux-ci se saisirent des convives et, malgré leurs protestations, les pieux invités furent traînés sur le pont, où, solidement attachés, ils reçurent des mains de l'équipage, armées de verges, une magistrale correction, cependant que le capitaine les exhortait au calme, les assurant que la mortification de la chair aidait, après un plantureux repas, à sauver l'âme compromise par la gaieté.

Après quoi, les invités encore ficelés, furent jetés dans leur embarcation, et abandonnés en cet état sur le rivage alors que le navire mettait immédiatement à la voile.

*
* *

Le pilori et le poteau ont été et sont encore d'un usage fréquent dans certaines parties des États-Unis. Dans l'État de Delaware, par exemple, il existait, il y a peu de temps, trois poteaux à fouetter: un à Dover, un autre à Georgetown et le troisième à Newcastle. Dans le pays, ce moyen pénal est considéré comme souverainement efficace pour la répression des crimes de peu d'importance.

A Newcastle, le pilori consiste en un très lourd poteau, haut d'environ douze pieds; à mi-hauteur se trouve une plate-forme: à peu près à quatre pieds (1m,22) au-dessus de cette plate-forme, est fixée une traverse percée de trois trous: un pour la tête et le cou du patient, les deux autres pour les mains et les poignets. La punition est infligée par le shérif avec le chat à neuf queues, mais ce magistrat s'acquitte généralement très mal de cette besogne, qu'il considère à juste titre comme dégradante pour sa dignité.

Les noirs supportaient beaucoup mieux que les blancs les tortures de la flagellation. Ces derniers étaient surtout plus affectés de l'infamie attachée à cette punition, que de la douleur pourtant si violente qu'elle occasionnait.

Il y a quelques années seulement, un cas de torture par la flagellation fut le sujet de toutes les conversations. Une jeune fille de dix-sept ans, élève dans une école publique de Cambridge (État de de Massachusetts), ayant commis le crime de chuchoter pendant un cours, fut condamnée par son institutrice à être fouettée. L'enfant, que révoltait un légitime sentiment de pudeur, résista avec tant de force, qu'on dut requérir le directeur et deux de ses aides. Ces trois hommes se saisirent de l'élève, et tandis que deux d'entre eux lui maintenaient les bras et les jambes, le directeur la frappait de vingt coups d'une forte lanière de cuir. Cette punition avait été infligée selon l'ancienne coutume, c'est-à-dire devant toute l'école. L'affaire fut cependant portée devant les tribunaux, mais le personnel de l'école en fut quitte pour une légère admonestation. Néanmoins, quelques mois après, l'affaire ayant eu quelque retentissement, les punitions disciplinaires de cette nature furent abolies dans toutes les écoles des États-Unis.

*
* *

La flagellation domestique, que l'on nomme spanking, est en usage un peu partout, aux États-Unis, principalement en ce qui concerne les enfants. Au temps où les puritains régnaient en maîtres, dans ce pays—ça n'a d'ailleurs pas beaucoup changé—la flagellation était la punition ordinaire infligée aux enfants des deux sexes, et, en certains districts, ils devaient s'y soumettre jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge du mariage!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le sujet que nous venons de résumer, et il serait intéressant de faire connaître à fond les coutumes flagellatrices, si nous pouvons nous exprimer ainsi, qui régnèrent et qui règnent encore au Nouveau-Monde. Peut-être un jour donnerons-nous à nos lecteurs, s'ils veulent bien nous suivre sur ce terrain, de plus amples détails sur ces coutumes barbares. Mais, pour les besoins du présent livre, nous avons tenu à faire rapidement l'historique de ces mœurs étranges, historique nécessaire que nous présentons comme la préface de l'histoire dont nous nous sommes inspiré pour notre livre.

Le récit que nous reproduisons est rigoureusement exact quant aux faits, sinon quant aux détails. Il éclairera d'un jour nouveau, du moins l'espérons-nous, les pratiques monstrueuses en usage chez les esclavagistes qui torturaient non seulement par nécessité de répression, mais aussi par dilettantisme, par passion et besoin de cruauté: Flagellandi tam dira Cupido!

EN VIRGINIE
ÉPISODE DE LA GUERRE DE SÉCESSION

PROLOGUE

Pendant l'été de 1866, peu après la signature du traité de paix qui termina la guerre de Sécession, j'habitais New-York, de retour d'une expédition de chasse et de pêche en Nouvelle-Écosse, attendant le paquebot qui devait me ramener à Liverpool.

J'avais alors trente ans à peine, j'étais robuste, bien portant; encore avais-je une taille qui pouvait passer pour avantageuse: près de six pieds! Mon esprit aventureux et ma curiosité à l'endroit de ce qui m'était inconnu me poussèrent, durant mon séjour à New-York, à parcourir la cité en tous sens, explorant de préférence les plus vilains quartiers de la capitale du Nouveau Monde. Au cours de mes pérégrinations je fis des études de mœurs assez curieuses; j'ai conservé soigneusement des notes qui, peut-être un jour, formeront la relation complète de mes aventures. Cependant, à titre d'essai, je détache cette page du livre de ma vie.

Un après-midi, vers cinq heures, j'étais entré à Central Park afin de m'y reposer un peu en fumant un cigare. Nous étions en pleine canicule; le soleil déclinait vers l'ouest, éclatant encore de toute sa lumineuse splendeur dans un ciel d'un bleu cru. Oisif, je regardais indifféremment les promeneurs, lorsque mon attention fut attirée vers une jeune femme assise sur le banc près duquel je flânais; elle était absorbée dans la lecture d'un livre qui paraissait l'intéresser vivement. Elle pouvait avoir vingt-cinq ans; son visage, d'un ovale régulier, était charmant, et de sa physionomie se dégageait un caractère de douceur infinie. Ses cheveux châtain clair—suivant la mode de la coiffure féminine à cette époque—étaient relevés sur sa tête en un lourd chignon. Sa robe, très simple, quoique de coupe élégante, ses fines bottines et son maintien sérieux, tout en cette jeune femme indiquait une personne du meilleur monde. Je la regardais d'abord à la dérobée; puis la fixais obstinément, comme si j'eusse voulu exercer sur cette belle étrangère un regard fascinateur. Un instant après, en effet, elle eut intuitivement conscience de cette force magnétique; car, levant enfin les yeux, elle m'examina des pieds à la tête; satisfaite sans doute d'une petite perquisition qui paraissait n'avoir rien de désobligeant pour moi, elle me sourit aimablement et me fit un signe discret. C'était évidemment une invitation à venir m'asseoir auprès d'elle. J'avoue que j'en fus tout d'abord on ne peut plus surpris: je ne croyais certes pas avoir affaire à une demi-mondaine.

Une conversation avec une jolie femme ne m'a jamais déplu; c'est pourquoi j'acceptai sans façon la place que m'offrait à côté d'elle la jolie lectrice dont le corsage exhalait des parfums capiteux et singulièrement troublants.

D'un petit air dégagé elle amorça la conversation. Mon inconnue parlait correctement, d'une voix très harmonieuse, à laquelle son accent américain ajoutait un charme infini.

Je la regardais encore. Elle était vraiment adorable: ses longs yeux bleus, son visage un peu pâle, le mignon retroussis de son nez et sa petite bouche joliment meublée de deux rangées de petites dents nacrées, tout cela m'attirait étrangement; elle avait une loquacité de fauvette, babillant gentiment sur toutes choses, en employant des expressions gamines qui m'amusaient fort. Je pris alors la grande résolution non seulement de la reconduire jusqu'à sa porte, mais Dieu et mon porte-monnaie aidant, de me faire offrir une hospitalité toute écossaise. Après quelques instants d'une causerie devenue plus familière, je l'invitai à dîner, ce qui parut la charmer, car elle accepta incontinent, sans se faire prier.

Nous nous installâmes dans un restaurant où je commandai un dîner au Champagne. La soirée s'acheva au théâtre et, la pièce terminée, je hélai un «hack» (voiture de place) et je reconduisis chez elle ma conquête, qui, en route, m'apprit qu'elle s'appelait Dolly.

La maison qu'habitait Dolly était d'élégante apparence; la porte nous fut ouverte par une quarteronne coquettement habillée qui nous introduisit dans un salon. Cette pièce, d'aspect honnête, était meublée avec un goût exquis; le parquet était jonché d'épais tapis d'Orient; des tentures de velours cramoisi pendaient aux portes; tout était d'un confortable parfait.

Dolly m'invita à m'asseoir dans un large fauteuil, et, me priant de l'excuser, se retira dans la pièce voisine qui, ainsi que je fus à même de le savoir plus tard, était sa chambre à coucher. Elle revint au bout d'un instant drapée d'un grand peignoir blanc orné de rubans bleus. Elle était chaussée de jolies sandales; maintenant ses cheveux flottaient sur ses épaules et tombaient jusqu'aux reins.

Elle ne portait sous son peignoir—ainsi que je le vis ensuite—qu'une fine chemise garnie de dentelles et des bas de soie rose, attachés très haut au-dessus du genou par une jarretière de satin rouge. Sous ce vêtement d'intérieur, ma conquête était, au surplus, d'une esthétique qui eût fait rêver Michel-Ange lui-même: sa taille aux courbes accentuées s'élançait hardiment des hanches copieuses et souples et sa peau douce comme un velours, fine comme un satin, frissonnait au moindre baiser de l'air.

Le cerveau troublé par cette apparition, en proie à une fièvre inconnue dont je n'avais encore jamais ressenti les atteintes, fou d'amour, je me précipitai dans sa chambre…

Le lendemain matin, je m'éveillai vers huit heures et demie; ma compagne dormait; ses cheveux épars sur l'oreiller semblaient la nimber de vapeurs. Elle me parut encore plus belle, plus ravissante que la veille; sous la clarté des lumières elle était ainsi adorable. Sa peau gardait une matité incomparable qui semblait lui donner le sommeil; ses seins fermes et blancs comme des dômes neigeux s'agitaient doucement sous l'action de la respiration tranquille.

Cependant elle se réveilla. Ce fut pour moi une joie, comme ce me fut un embarras. Ébloui, je ne savais que lui dire et comme le sujet de la guerre était encore à l'état d'actualité, je lui demandai banalement qui, des Nordistes ou des Sudistes, avaient ses sympathies.

Elle vit mon trouble et ma gaucherie, et répondit:

—Je suis Nordiste, toutes mes sympathies vont donc à mes compatriotes et je suis profondément heureuse que les Sudistes aient été battus, l'esclavage aboli. C'était une atrocité et une honte pour notre pays.

—Mais, lui dis-je, si je m'en rapporte à ce que j'ai entendu dire, il est infiniment probable que les nègres étaient plus heureux avant la guerre, quoique esclaves, qu'ils ne le sont maintenant en tant que citoyens libres.

—Oui, mais ils sont libres, et c'est là un grand point. Peu à peu, les choses s'arrangeront.

—On m'a affirmé que les esclaves étaient généralement bien traités par leurs maîtres.

—Cela peut être exact, mais ils ne jouissaient d'aucune sécurité; du jour au lendemain, vendus à des maîtres étrangers, le mari était séparé de la femme, la mère de l'enfant; de plus, beaucoup de propriétaires traitaient ces malheureux avec la plus grande brutalité, les accablant de travail, les nourrissant plus mal que des chiens. Les filles et les femmes, mistis ou quarteronnes, ne pouvaient rester vertueuses, obligées qu'elles étaient de se plier au désir du maître, et si, par hasard, elles avaient la force de résister, elles étaient fouettées jusqu'au sang.

—Vous m'étonnez… J'avais bien entendu dire que ces pratiques barbares s'exerçaient contre des hommes, mais à l'égard des femmes…

—… Je ne me trompe pas, croyez-moi. Je connais à fond ce sujet; j'ai vécu longtemps moi-même dans un État esclavagiste avant la guerre; aussi ai-je pu étudier la question de très près.

—Les femmes étaient-elles souvent fouettées?

—Je ne pense pas qu'il y ait eu une seule plantation où elles ne fussent punies de cette façon. Naturellement il y avait des maîtres plus mauvais que d'autres, mais ce qui, en tout cas, rendait la punition plus pénible, c'est qu'elle était toujours infligée par des hommes, et souvent devant une réunion d'hommes.

—Sur quelles parties du corps fouettait-on les femmes, demandais-je vivement intéressé, et avec quel instrument était infligé ce châtiment?

—C'était presque toujours le derrière qui avait à supporter les coups. Quant aux instruments affectés à cet usage, les plus répandus étaient la baguette de noisetier, la courroie et la batte.

—La batte?

—Oui, c'est un instrument de bois rond et plat, attaché à un long manche. On l'emploie toujours pour frapper sur le derrière. Chaque coup froisse les chairs, boursoufle la peau d'une large ampoule, mais le sang ne coule pas. La baguette au contraire cingle comme une cravache et, pour peu qu'elle soit appliquée rudement, elle incise la peau et le sang jaillit. Il y avait encore un terrible instrument, qu'on appelait communément la peau-de-vache, mais on ne l'employait que sur les hommes.

—Vous êtes, en vérité, très au courant des différents supplices; mais par quel hasard vous trouviez-vous dans un état esclavagiste?

—J'aidais à tenir une station souterraine; mais savez-vous ce que l'on entendait par là?

Et comme je répondais négativement elle reprit:

—Une station souterraine était une maison dans laquelle les abolitionistes hospitalisaient les nègres marrons. Il y avait plusieurs de ces établissements dans le Sud et les déserteurs étaient envoyés d'une station à l'autre jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus dans un État libre. C'était très dangereux, car l'aide donnée à un nègre marron était considérée comme une grave infraction aux lois des pays du Sud. Tout homme ou femme surpris dans l'accomplissement de cette œuvre d'affranchissement était certain d'avoir à subir une très longue période d'incarcération dans les prisons de l'État, avec, en surcroît, les travaux forcés. De plus, la majeure partie du public s'élevait contre les abolitionistes, non seulement les propriétaires d'esclaves, mais, chose incroyable, les blancs qui ne possédaient pas un seul nègre se déclaraient esclavagistes. Il arrivait souvent que les anti-esclavagistes étaient pris et lynchés. On leur faisait subir mille tortures. Il y en eut que l'on enduisit de goudron et de plumes, d'autres que l'on mit tout nus à cheval sur un rail suspendu…

—Avez-vous eu à subir de pareilles épreuves dans votre station?

—Certes, j'ai eu beaucoup à souffrir, et ce qui m'est arrivé là-bas a changé entièrement le cours de ma vie; mon séjour dans le Sud a fait de moi ce que je suis… une prostituée, ajouta-t-elle tristement. Oh! les Sudistes, comme je les hais! les bêtes féroces! reprit-elle avec une colère rageuse.

Cette exclamation, qui me parut être l'expression de douleurs morales longtemps accumulées, me fit comprendre que ma petite amie devait être l'héroïne d'une histoire intéressante. Ma curiosité se trouvait piquée au vif.

Je repris:

—Je serais bien heureux d'apprendre ce qui vous est arrivé dans le Sud, ma belle amie.

Après un moment d'hésitation, elle se décida à me répondre:

—Je n'ai jamais raconté mon histoire à personne; vous me paraissez cependant d'un naturel affectueux. Je consentirai à vous narrer les épisodes de ma vie extraordinaire, si vous voulez bien me faire le plaisir de dîner ce soir avec moi, sans cérémonie aucune.

J'acceptai cette invitation avec un empressement d'autant plus vif que, très amoureux encore, j'entrevoyais avec chagrin la fin probable de mon aventure galante.

En ce moment on frappa à la porte, et la quarteronne entra, très proprement et presque élégamment vêtue. Elle apportait du thé et des tartines grillées qu'elle plaça à côté du lit.

—Mary, lui dit Dolly, donnez-moi un peignoir. Puis, se tournant vers moi, elle me dit:

—Mary a été esclave pendant vingt-cinq ans, et si cela vous intéresse, vous pouvez la questionner sur sa vie passée, elle vous répondra franchement; d'ailleurs elle n'est pas timide… N'est-ce pas, Mary?

La quarteronne, une grosse bonne femme, sourit largement, montrant une rangée de dents à rendre jalouse une jeune pouliche.

—Non, Miss Dolly, répondit-elle, mo pas timide.

J'étais également tout disposé à questionner Mary.

Je lui demandai.

—Dites-moi, quel âge avez-vous, et de quel État venez-vous?

—Mo qu'avé tente années—me répondit-elle dans un charabia nègre presque incompréhensible,—et mo qu'a été élevée su plantation à vieux Massa Bascombes dans État Alabama. Là s'y trouvait avec mo 150 mouns; dans maison là, mais gagné douze servantes. Mo-même femme de chambre, ajouta-t-elle avec orgueil.

—Votre maître était-il bon pour vous? hasardai-je.

—Mon maît, assez bon Moun, baillé nous bon à manger et li pas demander tavail top gand, mais li sévé, et li fait baillé nous dans son plantation et son case, bon coup de fouets.

—Avez-vous été souvent fouettée, Mary?

Mary me regarda avec un air stupéfait, tant la question lui paraissait extraordinaire.

—Mo qu'a été fouettée bien souvent—dit-elle en gardant son air étonné—mo qu'a vieux sept ans quand mo kimbé première fessade, et mo fini quand mo kimbé vingt-cinq ans une semaine même quand Président baillé liberté à tous nègres.

—Comment avez-vous été fouettée?

—Quand mo pitit fille, mo recevée fessée, et quand mo vini grand fille li baillé mo fessade avec courroie ou baguette bois, mo aussi gagné fessade su mo derrière même tout nu, avec batté, ça qu'a fait mo beaucoup grand mal.

—Qui est-ce qui fouettait les femmes?

—Un capataz, mais, massa li aussi qu'a donné fessée à moun dans chambre même gardée pour ça, femme li qu'a fouettée attachée par terre su banc, jupon li livé et li gagné fessade su derrière même tout nu.

—Les fessées étaient-elles sévèrement données?

—Oh! fouetté la qu'a baillé nous grand mal, nous qu'a crié beaucoup fort, même chose lapin, et fouettée li qu'a duré jusqu'à sang sorti.

Dolly nous interrompit.

—Quand la peau avait été coupée par une fustigation trop vive, dit-elle, les marques ne disparaissaient jamais entièrement. Mary en porte encore les marques à l'heure qu'il est.

Et je m'assurais de visu de la véracité des dires de Dolly.

Je remarquais sur le dos et le postérieur de Mary que la peau était zébrée de longues lignes blanches, profondes, produites par la baguette.

La quarteronne semblait éprouver un certain plaisir à exposer ses charmes, et elle serait sans doute restée longtemps encore dans cette position si sa maîtresse ne l'avait invitée à laisser tomber ses jupons. Elle quitta alors la pièce en souriant, très satisfaite.

—Eh bien! me dit Dolly, vous avez vu les tatouages qui ornent la peau de ma domestique. De plus, elle a été séduite ou, pour mieux dire, prise de force par le fils aîné de son maître; elle n'avait alors que quinze ans. Elle passa ensuite par les caprices des deux plus jeunes, ce qui ne l'empêcha d'ailleurs nullement de recevoir le fouet pour la moindre peccadille. Parfois, m'a-t-elle raconté, elle était dans l'obligation de coucher avec un de ses maîtres et, encore toute saignante de coups, de se plier à toutes ses fantaisies. J'ai à mon service, comme cuisinière, une femme noire de trente-cinq ans environ. Elle vient de la Caroline du Sud. Son corps est encore plus atrocement déchiré que celui de Mary.

Dolly but une gorgée de thé et continua:

—Ne croyez-vous pas maintenant que l'abolition de l'esclavage est une bonne chose?

Je répondis affirmativement.

Nous n'échangeâmes que peu de paroles pendant la fin du déjeuner.

Je m'habillai promptement et quittai Dolly, lui rappelant notre entrevue du soir et sa promesse de me raconter les aventures de sa vie. Je passai une journée agitée, brûlant d'entendre Dolly me raconter des aventures, que je soupçonnais palpitantes et pleines d'intérêt.

L'aiguille du temps tournait trop lentement à mon gré. Enfin, elle marqua sept heures, et j'accourus, on plutôt je courus chez ma nouvelle maîtresse. Elle me reçut avec affabilité, et, après avoir soupé sommairement, tant était grande mon impatience, j'allumai un cigare et m'installai commodément et j'attendis le récit promis. Comme il devait être très long, je résolus d'exercer mes talents sténographiques. L'occasion me parut, d'ailleurs, excellente.

Donc, ce qui suit est l'exacte reproduction des paroles de Dolly. Je les ai reproduites sans y rien ajouter, sans nul commentaire. C'est, en vérité, une confession que je livre au Public. A lui d'en tirer telle instructive moralité qu'il lui plaira.

I
L'ENFANCE DE DOLLY

Pour l'intelligence de mon récit, permettez-moi de vous donner d'abord quelques détails sur mes jeunes ans.

Je m'appelle Dolly Morton, et je viens d'avoir trente ans. Je suis née à Philadelphie où mon père était employé de banque. J'étais fille unique, et ma mère, étant morte alors que j'avais à peine deux ans, je n'ai gardé aucun souvenir de celle qui devait guider mes premiers pas dans la vie.

Nous étions sans fortune, et quoique mon père n'eût que de faibles appointements, je reçus néanmoins une éducation soignée; il avait l'espérance que je pourrais plus tard vivre en donnant des leçons.

Puisque je parle de mon père, je crois nécessaire de vous dire quel était son caractère: c'était un homme froid et réservé, n'ayant jamais eu pour moi la moindre tendresse; je ne reçus de lui aucune marque d'affection paternelle. Peut-être m'aimait-il? C'est probable, quoiqu'il ne le laissât jamais paraître. J'étais fouettée sévèrement pour la moindre incartade et ces punitions honteuses ont laissé gravée dans mon souvenir une impression pénible que je ne me rappelle jamais qu'avec douleur. Après ces corrections j'allais, sanglotant, trouver la vieille servante qui m'avait élevée. Elle me plaignait, me soignait, et tout était fini, jusqu'à ce qu'une autre faute me faisait retomber sous le courroux paternel.

Mon père, d'un caractère peu communicatif, détestait la société. Aussi avais-je peu d'amies. C'est là une faute. Que peut devenir une jeune fille, d'un caractère expansif, partageant son temps entre la lecture et les distractions futiles. Aliments insuffisants pour un esprit vif et imaginaire? Pauvre isolée dans un milieu désert, l'enfant s'étiole, semblable à ces fleurs abandonnées qu'on n'arrose jamais. Je possédais heureusement une bonne santé, un caractère gai, et j'aimais passionnément la lecture. C'était pour moi une grande consolation, et, quoique parfois triste, je n'étais pas en vérité trop malheureuse.

Quand j'atteignis dix-huit ans, cette existence monotone commença à me peser singulièrement et je tentais de prendre quelque liberté. Ceci ne me réussit nullement; mon père, sans s'inquiéter autrement de l'indécence qu'il y avait à fouetter une jeune fille de mon âge, me donna le fouet, promettant d'user couramment de ce moyen de punition jusqu'à ce que j'eusse atteint l'âge de vingt ans. Vous pouvez juger de l'effet produit par la perspective du fouet! Était-ce bien un père qui parlait? Quoi! je me voyais dans l'expectative d'une humiliante correction jusqu'à l'âge de raison, peut-être jusqu'à mon mariage!

Je dus m'incliner; j'étais très romanesque, je rêvais d'amour du matin au soir, mais l'idée de résister à l'auteur de mes jours ne se serait jamais présentée à mon esprit, et j'acceptais les fessées avec toute la philosophie possible.

Cette vie changea brusquement; mon père fut enlevé en quelques jours par une pneumonie et je me vis seule au monde. Tout d'abord, je fus abasourdie, mais je ne ressentis pas un bien vif chagrin; je n'avais jamais éprouvé pour lui qu'une amitié modérée. Ses manières brusques surtout m'affligeaient et étaient cause de mon peu d'affection.

Je n'en étais pas moins seule… bien seule, abandonnée dans un milieu indifférent, sans expérience de la vie, sans défense contre ses embûches; comment ne suis-je pas tombée dans les pièges tendus par le vice, dans les bas-fonds de la débauche, poussée par la misère, la misère, cette pourvoyeuse qui guette et manque rarement sa proie? C'est ce que je ne saurais dire. La destinée me réservait ses coups pour l'avenir.

Mon père mourait, ne laissant que des dettes et la meute sinistre des créanciers commença à gronder. J'étais sans ressources pécuniaires; il fallut donc me résoudre à faire argent de tout, et je vendis de mon mobilier ce qui avait quelque valeur. Ce fut, bien entendu, pour régler les créanciers aux aguets, si bien qu'il ne me resta pas un rouge liard.

Je ne savais où coucher, et ma bonne dut m'offrir une hospitalité qui, pour être généreuse, n'en était pas moins momentanée, c'est-à-dire jusqu'au jour où, rencontrant par bonheur une dame que j'avais un peu connue autrefois, je lui narrai ma détresse. Elle en fut vivement touchée et me recueillit dans sa demeure.

Miss Ruth Dean—c'était le nom de ma bienfaitrice—était quakeresse. Agée de trente ans, vierge sans aucun doute, elle possédait un cœur d'une extrême sensiblerie. Sa bourse était sans cesse ouverte à l'infortune et se vidait généreusement pour les œuvres philanthropiques.

Sans être jolie, elle était agréable, grande et mince, un corps délicat, de grands yeux d'une douceur extrême, des cheveux noirs, peignés en bandeaux, donnaient à son visage une expression de douce quiétude et de sérénité et on y lisait toute la mansuétude d'une âme généreuse. Cependant, douée d'une indomptable énergie, elle supportait sans se plaindre d'accablantes fatigues.

Elle fut pour moi la meilleure des amies, me traita comme une compagne, me fit manger à sa table. Enfin, elle mit une jolie chambre à ma disposition.

Miss Dean avait des correspondants dans toute l'Amérique, et c'est alors que l'instruction que j'avais reçue me fut d'une grande utilité: Miss Dean, en effet, fit de moi son secrétaire, me donnant de petits appointements et tous les vêtements dont j'avais besoin, y compris le linge de corps.

Peu à peu, elle devint pour moi une véritable sœur; elle me trouvait jolie et me le disait; rien n'était trop beau pour satisfaire mes désirs; elle me donnait des jupons et des chemises garnies de dentelles, alors qu'elle revêtait de simples dessous de toile grossière, et une éternelle robe gris perle, toute droite et unie. Ces petits détails me sont chers; ils me rappellent l'époque heureuse de ma vie. Jamais je ne goûtai de bonheur plus grand qu'en ce temps d'existence paisible.

Il est évident qu'une aussi douce personne, au cœur si généreux, ne pouvait aimer l'esclavage.

Miss Dean faisait partie de la ligue abolitioniste et fournissait des fonds aux personnes chargées des stations; elle-même recevait assez souvent des esclaves marrons, ce qu'elle pouvait faire, du reste, ouvertement et sans danger, la Pensylvanie étant un état libre.

Deux ans s'écoulèrent. J'avais beaucoup d'amies, et quoique Miss Dean, en tant que quakeresse, n'aimât les bals ni le théâtre, elle donnait néanmoins de petites soirées; il va sans dire que j'y étais adulée et fêtée et que ma jeune beauté y attirait beaucoup d'adorateurs. Cette existence me plaisait à merveille. Mais ce n'était que le prélude, le tableau enchanteur qui précéda le terrible drame qui allait briser ma carrière.

II
UNE «STATION SOUTERRAINE»

Les relations entre le Nord et le Sud étaient déjà très tendues lorsque survint la mort de John Brown, le grand abolitioniste. C'était une grande perte pour les amis de la liberté. Miss Dean en fut particulièrement touchée; elle connaissait intimement ce grand homme, et l'applaudissait hautement d'avoir poussé les esclaves à l'émancipation. Tout acte en faveur des malheureux noirs était bon et bien fait à son avis, et elle déclarait qu'elle n'hésiterait pas une seconde à imiter John Brown si l'occasion s'en présentait.

De l'intention à l'action il n'y avait que peu de distance pour Miss Dean: elle résolut de diriger une station souterraine. Elle me fit part de son projet:

—Il y a longtemps que j'aurais dû commencer à aider ces malheureux noirs, me dit-elle. Je suis certaine de diriger la station mieux qu'un homme; les rôdeurs se méfient facilement d'hommes habitant seuls, mais ne supposent nullement qu'une femme ait le courage de faire ce dangereux métier. En vivant tranquillement et en prenant toutes les précautions nécessaires, je ne pourrais être inquiétée.

J'étais moi-même une fervente abolitioniste et l'enthousiasme communicatif de Miss Dean m'enflamma à mon tour. La douleur d'autrui m'a toujours peinée et j'étais décidée à tout risquer pour aider mon amie dans son noble projet. Je lui fis part de ma décision. Elle refusa d'abord de m'écouter, disant que c'était une folie, me faisant envisager les risques d'une telle entreprise et le long emprisonnement que nous aurions à subir si nous venions à être découvertes.

—Non pas, ajouta-t-elle, que j'aie peur de la prison, mais vous, Dolly, vous seriez trop malheureuse. Vous êtes jeune, sensible et peu habituée à souffrir; vous ne pourriez supporter et la mauvaise nourriture et les durs travaux qu'on vous infligerait. De plus, on m'a raconté que dans le Sud, on coupait les cheveux des femmes captives. Non, ma chérie, vraiment, je ne puis vous emmener; si un malheur quelconque vous arrivait, je ne me le pardonnerais jamais.

—Eh! répondis-je, le travail ne m'effraie pas, et mes cheveux ne sont pas si beaux que les vôtres. Je puis donc bien courir les mêmes risques que vous. Ne pensez pas que je veuille vous abandonner au moment du danger. Je veux le partager avec vous, et, bon gré mal gré, vous m'emmènerez, m'écriai-je en l'embrassant câlinement.

Certes, ma fidélité la touchait vivement, mais elle n'était pas encore convaincue.

Enfin j'insistai avec tant de force qu'elle finit par m'accepter comme collaboratrice. Elle écrivit immédiatement à quelques «amis[3]» en les priant de lui faire savoir dans quelle partie du Sud une nouvelle «station» pourrait rendre le plus de services.

[3] Des quakers.

Les réponses ne se firent pas attendre, et, après avoir discuté le pour et le contre de tous les endroits proposés, notre choix s'arrêta sur une maison située au centre de la Virginie, près de la petite ville de Hampton, sur la rivière James, à environ 25 milles de Richmond, la capitale de l'État.

Miss Dean donna immédiatement des ordres afin de louer et préparer la maison pour deux dames qui, pour des raisons de santé, désiraient passer quelque temps en Virginie.

Nous commençâmes nos préparatifs, et mon amie décida de n'emmener qu'une seule domestique. Marthe—c'était son nom—quakeresse comme sa maîtresse, était depuis longtemps à son service. Elle n'ignorait pas le but de notre déplacement, et n'hésitait pas à courir les risques de la prison ou de l'expéditive loi de Lynch.

Par mesure de prudence, nous avions laissé ignorer à tous nos amis l'emplacement exact de notre résidence, nous contentant de répondre aux nombreuses questions qui nous étaient adressées que nous allions faire une excursion dans le Sud.

Quinze jours plus tard, nos préparatifs étant achevés, nous nous mettions en route, et, après un séjour de deux jours à Richmond, nous arrivions à notre nouvelle installation.

Tout était en bon ordre et paraissait confortable dans notre nouvelle demeure. La maison, très isolée, située au bout d'une longue avenue, se cachait dans les terres à un quart de mille de la route. Il y avait cinq grandes pièces et une cuisine; derrière la maison un jardin, rempli de fleurs et d'arbustes, donnait une agréable fraîcheur. Une barrière entourait toute la propriété.

L'aménagement des diverses chambres fut de suite commencé, et Marthe prépara le thé et le servit dans la salle à manger. C'était une grande pièce, basse de plafond, et recevant le jour par deux grandes fenêtres garnies de fleurs. L'ameublement en était original: des objets absolument modernes et des meubles lourds et antiques s'y trouvaient entremêlés. Néanmoins, l'ensemble produisait un agréable effet. Notre lunch terminé, Miss Dean écrivit aux «amis», qui dirigeaient les stations nord et sud, amis avec lesquels nous allions entrer en communication, «que nous pourrions désormais leur être utiles pour faciliter l'évasion des esclaves».

Les plus prochaines stations se trouvaient, au Sud, à trente milles et celle du Nord à vingt-cinq milles.

La correspondance terminée, et comme nous avions grand besoin de repos, nous nous couchâmes.

Le lendemain matin, je me réveillai fraîche et parfaitement disposée, et comme Miss Dean dormait encore, je m'habillai sans bruit et me glissai jusqu'à la porte, dans le but d'explorer les environs.

Au dehors, la végétation était ravissante, et à chaque pas je rencontrai des arbres et des fleurs qui m'étaient inconnus.

Pendant plus d'une heure, j'allai ainsi à l'aventure, sans rencontrer un seul blanc, quoique je visse beaucoup de noirs travaillant dans les champs. Ces braves gens, s'apercevant de la présence d'une étrangère, me regardaient avec de grands yeux surpris, comme des bœufs qui regardent passer un convoi.

Je rentrai enfin. Miss Dean m'attendait pour le déjeuner, que Marthe apporta immédiatement. J'y fis grand honneur, la promenade m'ayant mise en appétit.

Nous fûmes bientôt complètement installées, et, insouciantes du danger, toutes nos précautions ayant été prises, nous semblait-il, aucun mauvais pressentiment ne venait troubler notre quiétude.

La nouvelle vie que j'allais mener m'amusait déjà beaucoup; nous avions fait de nombreuses provisions et caché des matelas et couvertures dans une petite cabane attenante à la maison, dans le cas où un fugitif arriverait de la «station» située au Nord de la nôtre.

III
UNE ÉVASION

Notre maison était fort bien située pour la mission que nous avions à remplir, notre plus proche voisin demeurant à trois milles, et la petite ville de Hampton étant à peu près à la même distance.

La température était très élevée, mais je m'y habituai parfaitement et, tous les jours, je faisais de longues promenades dans la campagne, vêtue d'une robe légère et d'un chapeau de paille; les nègres eurent vite fait de me connaître, et, s'apercevant de l'intérêt que je leur portais, ils m'offraient de nombreux présents, entre autres de beaux morceaux d'opossum et de coon, animaux à chair délicate dont les esclaves étaient très friands.

Souventes fois je me promenai dans les plantations et dans le quartier des esclaves, mais je prenais grand soin à faire ces visites secrètement, car si les propriétaires d'esclaves ou même les blancs des environs s'en étaient aperçus, nos desseins eussent bien vite été découverts.

Trois mois passèrent ainsi tranquillement. Nous recevions en moyenne deux ou trois esclaves fugitifs par semaine. Ils arrivaient généralement à la nuit tombante; nous leur faisions prendre un repas réconfortant et leur donnions un abri dans la cabane. Munis de provisions, ils repartaient le lendemain au soir pour une autre station, se dissimulant soigneusement dans les sentiers ou le long des plantations.

Parfois, trop fatiguées pour continuer leur route, les femmes restaient jusqu'à ce qu'elles fussent en état de partir.

Parmi ces nègres marrons, les uns arrivaient bien vêtus et sans avoir trop souffert, mais d'autres, le plus grand nombre, étaient dans un état horrible. Beaucoup de femmes avaient des enfants sur les bras, quelques-unes venant de la Floride, après une marche pénible et dangereuse.

Presque tous ces évadés portaient des traces récentes de coups de fouet, et certains le stigmate de leur propriétaire imprimé au fer rouge. J'ouvre ici une parenthèse pour vous donner une idée de la misère de ces pauvres diables.

Un soir, nous étions, Miss Dean et moi, tranquillement installées à lire et à discuter sur le sujet de notre lecture; depuis près d'une semaine, nous n'avions eu personne à secourir et mon amie disait justement: «Je me demande si un de ces malheureux viendra, ce soir, nous demander l'hospitalité», quand nous entendîmes heurter à la porte.

Je courus ouvrir. Une femme entra en chancelant et vint tomber évanouie à mes pieds. J'appelai à mon aide Miss Dean et Marthe et nous transportâmes la malheureuse sur un canapé.

C'était une fort jolie fille, très claire de peau; ses cheveux bruns flottaient sur ses épaules, car elle ne portait pas de madras. Elle pouvait avoir seize ans; ses seins étaient déjà très développés.—Les femmes de couleur entrent très jeunes en état de nubilité. Elle n'avait jamais travaillé dans les plantations, car ses mains étaient fines et blanches et ses vêtements d'une certaine recherche étaient seulement déchirés et souillés. Elle était chaussée de gros souliers qui, ainsi que ses bas, étaient recouverts de boue. Elle revint promptement à elle et ses grands yeux hagards nous regardèrent avec une expression de douleur et de crainte. Elle but avidement un grand bol de bouillon et dévora la viande qu'on lui servit. La pauvre femme n'avait rien mangé depuis vingt-quatre heures! Au lieu de l'envoyer dans la cabane, je fis monter cette pauvre fille dans une chambre inoccupée où se trouvait un lit, et je la priai de se déshabiller. Elle me regarda timidement, puis après un moment d'hésitation, enleva sa robe et ses jupons—elle n'avait pas de pantalon. Je vis alors que sa chemise était remplie de taches de sang. Je compris que la malheureuse avait été fouettée récemment, et, doucement, je la décidai à me raconter son histoire.

Elle appartenait à un planteur, un homme marié et père de famille, qui demeurait à 25 milles de là. Son maître, la trouvant à son goût, lui ordonna un jour de se trouver dans son cabinet de toilette, à une certaine heure. Elle était vierge et, comme elle savait ce qui l'attendait, elle osa se soustraire à l'ordre donné. Le lendemain, on lui donnait une note à remettre au majordome, qui, l'emmenant à la salle d'exécution, lui apprit qu'elle allait être fouettée pour désobéissance. Couchée sur un chevalet, les membres attachés et son jupon relevé, le capataz la fouetta sans pitié, jusqu'à ce que le sang ruisselât. Puis on la releva en la menaçant du même supplice si elle ne se pliait pas aux exigences du maître. Courageusement, et plutôt que de sacrifier sa virginité, elle se sauva à travers bois, jusqu'à ce qu'elle eût atteint notre maison.

Nous la cachâmes pendant une semaine et, un autre captif nous étant arrivé, ils partirent tous deux, de compagnie, réconfortés par nos secours et munis de provisions.

Ces cruautés ne dépassent-elles pas en horreur tout ce que l'imagination peut concevoir de plus horrible. Honte à jamais sur ces barbares qui, au nom de la civilisation jetaient le sang des noirs à la face de l'humanité.

Combien d'autres anecdotes ne pourrais-je encore vous raconter, si je ne craignais d'assombrir davantage mon récit. Ces actes d'inouïe sauvagerie, presque incroyables, se renouvelaient journellement et se pratiqueraient peut-être encore si l'attitude ferme d'un petit nombre d'hommes qui se dévouèrent à cette cause, n'avait mis un frein à ces actes qui déshonorent la civilisation.

Mon histoire et celle de mon amie furent étroitement liées à cette époque de mon existence. Reprenons cette histoire.

IV
UN BEAU CAVALIER

Nous continuions notre vie calme, mais si Miss Dean était toujours pleine d'empressement et d'enthousiasme dans l'accomplissement de son œuvre charitable, je trouvais, quant à moi, cette existence un peu monotone. L'isolement commençait à me peser. J'aurais voulu une compagne avec laquelle j'aurais pu rire et causer gaîment, car Miss Dean, quoique toujours bonne et charmante, était d'un caractère enclin à la mélancolie; j'eusse souhaité qu'une personne moins triste partageât mes heures de jeune fille.

Ma première bravoure était maintenant tombée, et, parfois, des idées noires me hantaient. L'idée d'être arrêtée, d'avoir les cheveux coupés ras et d'être emprisonnée me terrifiait. Je n'avais pourtant aucune raison de m'alarmer: nous étions bien connues dans les environs, tous les blancs à qui nous avions affaire étaient très polis avec nous, et aucun d'eux ne soupçonnait que deux femmes seules eussent osé se sacrifier au point de risquer leur liberté en se mettant ainsi hors la loi. Ce cas, d'ailleurs, ne s'était jamais produit.

Chose étrange! nous étions environnées d'individus sans aveux, et qui, certes, ne se recommandaient pas par leurs scrupules ou leur honnêteté. Aucun d'eux ne possédait l'argent suffisant pour acheter un esclave, et pourtant la traite des noirs n'avait pas de plus ardents défenseurs.

J'avais l'habitude de me promener chaque jour dans la campagne, et je souhaitais ardemment de trouver quelqu'un à qui parler. Enfin mes vœux furent exaucés.

Une après-midi, je marchais lentement, en proie à je ne sais quels pensers tristes, lorsqu'au coin d'une route, je me trouvais face à face avec un petit troupeau que précédait un taureau. Celui-ci, en me voyant, baissa la tête, gratta la terre du sabot, et poussa un mugissement féroce. Il est probable que si j'étais restée immobile, l'animal aurait continué sa route; mais, prise d'une frayeur incompréhensible je me mis à courir de toutes mes forces en poussant un cri de terreur. La bête se mit aussitôt à ma poursuite. J'allais être atteinte et tuée sans nul doute, quand un cavalier, qui se trouvait là et qui avait entendu mes appels, sauta une haie qui nous séparait et, piquant droit à l'animal, le détourna de sa course en le frappant de sa lourde cravache.

C'était un jeune homme; il mit pied à terre et vint à moi; j'étais immobile et je tremblais au point que je me serais affaissée, lorsque s'élançant, il me soutint en portant à mes lèvres une gourde pleine d'une liqueur réconfortante.

—Remettez-vous, dit-il, le danger est passé.

Je le remerciai chaleureusement. C'était un bel homme, grand, très brun, portant une forte moustache; il pouvait avoir trente-cinq ans. Sa physionomie était très agréable, bien que je ne sais quoi d'énergique en tempérât la douceur.

Il attacha son cheval à un arbre, et s'asseyant auprès de moi, commença à me parler de façon alerte et légère. Je me trouvai vite à mon aise avec lui, si bien que quelques minutes après, je bavardais gaiement, heureuse d'avoir enfin trouvé un compagnon aimable auquel j'étais attachée par la reconnaissance. Il me dit s'appeler Randolph, célibataire, et possesseur d'une grande plantation peu éloignée de notre maison. Je savais cela déjà et connaissais quelques-uns de ses esclaves, mais je me gardai bien de lui faire cette confidence. En apprenant mon nom, il se mit à sourire:

—J'ai entendu parler de vous et de Miss Dean, dit-il, et j'étais persuadé que mes locataires—car votre maison m'appartient—étaient deux vieilles filles laides et désagréables.

Je ne pus m'empêcher de sourire à mon tour.

—Miss Dean est un peu plus âgée que moi, répondis-je, mais elle n'est ni laide ni désagréable; elle est au contraire tout à fait charmante. Quant à moi, je suis… son secrétaire.

—Vous pourriez ajouter que vous êtes tout à fait charmante et que vous voyez en moi un homme enchanté d'avoir fait votre connaissance.

Je rougis, mais au fond, j'étais heureuse du compliment. Les jeunes gens avec lesquels je m'étais trouvée à Philadelphie étaient tous des Quakers plutôt austères, et peu habitués au langage doré qui tourne la tête aux femmes.

Le jeune homme continua, toujours sur le ton le plus galant:

—Vous devez trouver la vie bien triste toutes seules ici, sans voisins. Voulez-vous me permettre d'aller vous rendre visite un jour ou l'autre? Vous êtes sans doute chez vous le soir?

J'eus un soubresaut violent. Lui à la maison! c'était le loup dans la bergerie; nos pieuses manœuvres seraient vite découvertes!

Avec un calme apparent, je lui répondis qu'il m'était absolument impossible de prendre sur moi d'accéder à son désir; Miss Dean, il ne devait pas l'ignorer, était une quakeresse et par cela même d'un commerce assez difficile. J'ajoutais qu'elle ne voulait que moi pour la distraire et que des visites—fussent-elles de simple politesse—pourraient la mécontenter. Ce disant, je me levai, voulant à tout prix éviter de nouvelles questions, questions que je prévoyais embarrassantes.

—S'il en est ainsi, répliqua-t-il, je ne m'imposerai pas à Miss Dean, mais me permettez-vous d'insister pour vous revoir? Voulez-vous que je sois ici, demain, à trois heures?

Il n'y avait aucun danger à accepter ce rendez-vous; de plus, si je le lui refusais, il était capable de venir à la maison. J'étais jeune, insouciante, et ignorante du danger qui pouvait résulter de telles entrevues. Je promis donc d'être exacte, et lui dis au revoir.

Il pressa un moment ma main, me dit: «A demain», puis, sautant en selle, il partit au galop.

Je le suivis des yeux, me sentant pleine de reconnaissance pour l'homme qui peut-être m'avait sauvée de la mort. Alors je repris lentement, comme j'étais venue, le chemin de l'habitation, roulant dans ma tête mille projets divers. J'étais heureuse de cette petite aventure qui, pour un instant, jetait dans la monotonie de ma vie une lueur de gaieté.

Je trouvai Miss Dean occupée à faire des chemises pour les nègres.

—Vous êtes fraîche comme une rose, ce soir, me dit-elle, qu'est-ce qui vous a donné ces belles couleurs?

Je lui racontai en riant que j'avais été poursuivie par un taureau, mais je me gardai bien de parler du grand danger que j'avais couru, ni de M. Randolph; mon amie, dont les principes étaient irréductibles à l'égard des hommes, ne m'eût jamais permis de revoir M. Randolph. Puis, j'enlevai mon chapeau et nous nous mîmes à table.

Le lendemain, à l'heure dite, je trouvai Randolph au rendez-vous; il avait l'air très heureux en me saluant, et me prit les deux mains, me contemplant un instant avec un regard extatique.

Une femme s'aperçoit toujours du charme qu'elle inspire. Aussi était-il difficile que je me méprisse sur les sentiments de M. Randolph. Après quelques mots aimables, il m'offrit son bras et nous allâmes nous asseoir dans un petit coin de verdure au bord d'un lac.

Il me questionna sur ma vie passée et mes espérances. Je lui confiai que j'étais orpheline, et lui donnai des détails sur les fonctions que je remplissais auprès de Miss Dean, sans toutefois lui faire connaître les raisons qui nous engageaient à vivre en Virginie.

Les manières de M. Randolph étaient correctes, et nous restâmes ensemble pendant plus d'une heure sans qu'il se fût permis la moindre privauté. En me quittant, il me fit promettre de revenir trois jours après.

Je fus exacte au rendez-vous, puis, peu à peu, l'habitude vint de nous voir tous les jours. Certes, je ne ressentais pour lui aucun amour véritable, mais je me plaisais en sa compagnie. Il avait beaucoup voyagé, connaissait bien l'Europe, et ses récits étaient toujours variés et pleins d'intérêt.

Cependant, je crus m'apercevoir qu'il était cruel et qu'il n'avait sur les femmes qu'une opinion de négrier. Il entendait l'amour au point de vue de la suprématie du maître. C'est tout au plus s'il considérait les femmes blanches un peu supérieures à ses nègres.

Malgré cela, il me fascinait, je ne pouvais lui refuser un rendez-vous. Toujours très poli avec moi, je m'apercevais néanmoins de la condescendance qu'il me témoignait. Il était immensément riche, faisait partie de l'aristocratie du Sud, et était membre de «P. F. V.» c'est-à-dire appartenait aux premières familles de Virginie, tandis que je n'étais que la fille d'un employé de banque mort dans la misère. En un mot il avait l'air de me considérer comme lui étant tout à fait inférieure par la naissance comme par le sexe.

Peut-être cet homme avait-il raison…

V
TENTATIVE INFRUCTUEUSE

Peu à peu, sans m'expliquer pourquoi, je me pris à avoir un peu plus d'affection pour Randolph, et soit que je m'habituasse à ses manières, soit que je lui fusse reconnaissante de n'avoir jamais porté sur moi le dédaigneux jugement qu'il portait sur les femmes en général, je sentais qu'une détente se produisait en mon cœur. Je lui savais gré de sa politesse et de la galanterie pleine de réserve dont il usait à mon égard. Il me prêtait des livres, des poésies que je dissimulais pour que miss Dean ne les vît pas, et souvent, étendus sur la mousse, il me lisait d'une voix qu'il savait rendre harmonieuse des passages de Byron ou de Shelley.

Une après-midi, par une chaleur torride, nous étions installés dans notre coin favori à l'ombre des arbres, au bord de l'eau. Il me lisait un poème d'amour avec une voix chaude et si vibrante qu'à chacun des vers passionnés, je sentais des flammes me monter au visage, et, dans ma poitrine, mon cœur battre avec violence.

Une douce langueur me pénétrait toute, et je fermais les yeux, comme si j'eusse voulu prolonger par le sommeil le doux rêve que je rêvais.

Il cessa de lire. Tout était calme.

Un oiseau moqueur s'envola en poussant un cri strident; j'éprouvais un bien-être indicible.

Je sentis soudain son bras se glisser autour de ma taille, et ses lèvres se poser sur les miennes; un frisson me parcourut toute, mais je ne fis aucun mouvement pour me dérober. Le baiser figé sur mes lèvres semblait m'avoir hypnotisée.

Me pressant tendrement contre lui, il couvrit mon visage et mon cou de baisers, murmurant qu'il m'aimait, et me donnant les plus doux noms.

Ah! s'entendre dire: «Je vous aime!» comme ces mots sonnent agréablement à l'oreille d'une femme quand elle les entend pour la première fois.

Combien sommes-nous qui résistons au fluide enchanteur qui nous pénètre?

Cette longue chanson d'amour qu'est notre vie, nous voudrions toujours la vivre, y revenir sans cesse, même quand elle nous a trompées.

Pauvres naïves que nous sommes! Et combien Randolph avait raison de ne prendre nul ménagement à l'égard de la naïve jeune fille qui se livrait tout entière, imprudemment, presque inconsciemment; elle ne voyait pas, la pauvre créature, dans l'illusion d'un rêve doré, surgir le mensonge et le désenchantement.

La réalité brutale n'apparaissait pas encore au bord du précipice où sombre la vertu.

Cependant mon immobilité l'enhardit. Je sentis sa main glisser lentement sous mes jupes.

Le charme était rompu! Je frémis sous l'attouchement infâme de cet homme, et essayai de me dresser pour m'enfuir. Vains efforts! Il m'avait saisie rudement et me maintenait couchée sur le sol malgré mes prières, malgré mes larmes.

Je tentai un suprême effort. Peine perdue, il se jeta sur moi, me renversa et, hagard, une lueur de folie immonde éclairant ses yeux sombres, il arrachait mes vêtements. Cependant je résistais de toutes mes forces; j'essayais mes dents sur sa face et mes ongles sur ses yeux. J'étouffais sous le poids de son corps et sentais mes forces décroître. Mais j'étais vigoureuse, et je combattis vaillamment pour la défense de ma virginité. J'appelais à l'aide en poussant en même temps de grands cris que sa main étouffait. La lutte fut longue; mes membres étaient brisés et comme il continuait à peser de tout son poids sur ma poitrine, je râlais épuisée, haletante, à bout de souffle; les yeux hagards, en proie à une indicible épouvante, j'étais envahie de dégoût et voyais venir l'instant fatal où toute résistance serait vaine, lorsque soudain, craignant sans doute qu'attiré par mes cris quelqu'un ne survînt, il lâcha prise et se releva. Je me redressai d'un bond, éperdue, sanglotant et sans voix; je lui crachais au visage. Mes vêtements étaient déchirés et souillés, mes cheveux défaits inondaient mes épaules. J'allais m'enfuir, quand il me saisit par le bras, et, me regardant dans les yeux, avec un sourire cruel de négrier, il me dit:

—Petite folle, pourquoi me résistes-tu?

—Laissez-moi, misérable! Comment osez-vous me regarder en face après votre action infâme. Vous êtes un lâche, monsieur Randolph! J'informerai la justice et demanderai votre arrestation.

Il éclata de rire:

—Ma petite fille, dit-il d'un ton hautain et méprisant, vous vous trompez étrangement. Vous ne donnerez aucune suite à votre projet de dénonciation quand vous aurez entendu ce que je vais vous dire.

Je fis un brusque mouvement pour dégager mon bras de son étreinte, mais il me serra plus fort, et continua:

—Toute lutte est inutile; j'en ai fini avec vous pour aujourd'hui, et dans un moment vous serez libre; mais auparavant écoutez-moi. Ne croyez pas que j'ignore ce que vous faites ici avec Miss Dean. Vous dirigez une station souterraine. Je m'en étais douté dès le premier jour, et je vous ai surveillées. Pour plusieurs raisons que vous devinerez sans peine, je ne vous ai pas dénoncées, mais vous êtes toutes deux en mon pouvoir, et s'il me plaît de vous envoyer en prison, je n'ai qu'un mot à dire. Comprenez-vous, maintenant!

J'étais épouvantée. Nous étions entièrement à la merci de cet homme; terrifiée, je ne trouvais rien à lui répondre. Changeant de ton, il continua:

—Mais je n'ai nulle envie de vous dénoncer. Je veux continuer à être votre ami. Je vous aime, et tout à l'heure quand je vous ai embrassée et que vous vous y êtes prêtée avec tant de complaisance, j'ai cru voir dans votre calme encourageant la défaite de votre vertu. J'ai été brutal, il est vrai; je vous en demande sincèrement pardon. Mais je veux que vous m'apparteniez. Laissez Miss Dean, et venez vivre avec moi; vous aurez tout ce qu'une femme peut désirer; je vous assurerai mille dollars par an, votre vie durant; de plus, je vous jure de laisser Miss Dean continuer tranquillement son manège et de ne la troubler en quoi que ce soit.

Si j'avais pu prévoir l'avenir, j'aurais accepté cette offre, mais pleine de rage et de honte, je m'écriai:

—Non, misérable lâche, je ne quitterai pas Miss Dean, vous pouvez nous dénoncer si vous le voulez. Je préfère la prison à votre contact. Retirez-vous, partez, misérable! Votre vue me devient odieuse!

—Très bien, mademoiselle Morton, qu'il soit fait selon vos désirs, mais il est à croire que, lors de notre prochaine rencontre, vous regretterez d'avoir repoussé mes offres.

Puis il pivota sur ses talons et me laissa seule.