[Au lecteur]

[Notes]

PANTHÉON ÉGYPTIEN,

COLLECTION
DES PERSONNAGES MYTHOLOGIQUES
DE L’ANCIENNE ÉGYPTE,

D’APRÈS LES MONUMENTS;
AVEC UN TEXTE EXPLICATIF PAR M. J. F. CHAMPOLLION LE JEUNE,
ET LES FIGURES D’APRÈS LES DESSINS DE M. L. J. J. DUBOIS.

A PARIS,

DE L’IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

IMPRIMEUR DU ROI, RUE JACOB, No 24

M DCCC XXIII à M DCCC XXV

CONDITIONS DE LA SOUSCRIPTION.

Le prix de chaque livraison, composée de six planches coloriées, et de douze pages de texte, format in-4o, est fixé (prise à Paris) à 10 francs.

On tirera un très-petit nombre d’exemplaires sur papier vélin (texte et planches), format grand in-4o, dont le prix sera de 20 francs.

L’ouvrage sera composé d’environ 200 planches et 450 pages de texte in-4o.

Pour souscrire, il faut se faire inscrire,

a Paris, chez:

M. DUBOIS, rue de Savoie-Saint-André-des-Arcs, no 4;

Et chez les Libraires:

FIRMIN DIDOT PÈRE ET FILS, rue Jacob, no 24;

DE BURE FRÈRES, libraires du Roi, rue Serpente, no 7;

TILLIARD FRÈRES, libraires du roi de Prusse, rue Hautefeuille, no 22;

TREUTTEL ET WÜRTZ, à Paris, rue de Bourbon, no 17; à Strasbourg et à Londres, même maison de commerce.

PANCKOUCKE, éditeur de la seconde édition de la Description de l’Égypte, rue des Poitevins, no 14;

GOUJON, libraire de LL. AA. RR. Madame duchesse de Berry, et madame la duchesse d’Orléans, rue du Bac, no 33;

BOSSANGE FRÈRES, à Paris, rue de Seine, no 12; à Leipzig, Reichs-Strasse.

DONDEY-DUPRÉ, rue Saint-Louis, au Marais, no 46, et rue de Richelieu, no 67.

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LETTRES à M. le duc de Blacas d’Aulps, premier gentilhomme de la chambre, pair de France, etc., relatives au Musée royal égyptien de Turin. Première Lettre: Monuments historiques; par M. Champollion le jeune. Paris, Firmin Didot, 1824; grand in-8o, papier fin satiné, avec 3 planches. Prix: 5 fr.; grand in-8o, papier vélin, planches tirées en rouge sur papier de Chine, 10 fr.

(La Seconde Lettre est sous presse, et les deux renferment la restauration chronologique, par les monuments, de la XVe dynastie égyptienne de Manéthon, et des suivantes jusques et y compris la XXIIe. La Troisième Lettre complétera cette histoire chronologique de l’Égypte jusqu’aux Romains.)

PANTHÉON ÉGYPTIEN.

AMON, AMON-RA, ou AMON-RÉ,
A TÊTE HUMAINE.

Ce dieu, de forme humaine, est ici représenté assis sur un trône, comme le sont pour l’ordinaire toutes les grandes divinités de l’Égypte. Sa carnation est bleue, couleur propre à ce personnage; sa barbe est figurée par une appendice noire qui caractérise les divinités mâles; et dans les cercueils de momie, cette même appendice indique toujours une momie d’homme; le dieu tient dans sa main gauche un sceptre terminé par la tête de cet oiseau qu’Horapollon nomme Koucoupha, sceptre commun à toutes les divinités mâles du Panthéon Égyptien, et qui était le symbole de la bienfaisance des dieux; dans sa main droite est la croix ansée, symbole de la vie divine; sa tête est ornée d’une coiffure royale, surmontée de deux grandes plumes peintes de diverses couleurs; de la partie postérieure de sa coiffure, descend une longue bandelette bleue; son col est orné d’un collier, parfois très-richement décoré; sa tunique, d’abord soutenue au-dessous du sein, au moyen de deux bretelles, est fixée vers les hanches par une ceinture bleue; des bracelets ornent le haut de ses bras, et souvent aussi la naissance du poignet.

On reconnaît ici le Démiurge Égyptien, le dieu créateur du monde, décrit trait pour trait, par Eusèbe, dans sa Préparation évangélique.

Les trois premiers caractères de la légende hiéroglyphique placée devant l’image du dieu, forment son nom propre ordinaire, et se lisent Ⲁⲙⲛ (Amen ou Amon); les deux signes suivants font souvent partie de ce même nom, qui se lit alors Ⲁⲙⲛⲣⲏ (Amonré, Amonri ou Amonra). C’est ce nom divin que les Grecs ont écrit Αμων, Αμουν et Αμμων, en considérant cette divinité Égyptienne comme identique avec leur Ζευς, le Jupiter des Latins.

Dans la théologie Égyptienne, Amon, dont le nom signifiait occulte ou caché, suivant l’égyptien Manéthon, était le premier et le chef des dieux[1], l’esprit qui pénètre toutes choses[2], l’esprit créateur procédant à la génération et à la mise en lumière des choses cachées[3].

La légende hiéroglyphique qui accompagne ordinairement les représentations de cet être divin, est celle que porte notre gravure, et qui signifie, dans son entier, Amon-ré, seigneur des trois régions du monde, seigneur suprême ou céleste.

Amon ou Amonré fut la principale divinité des Éthiopiens, des Égyptiens, et des peuples de race Éthiopienne ou Égyptienne, qui habitèrent la Libye aux plus anciennes époques; les siéges principaux de son culte furent Méroé, en Éthiopie; l’Oasis de Syouah, dans la Libye; et, en Égypte, Thèbes, la première capitale de l’empire. Les images du dieu Amon couvrent les magnifiques monuments de cette ancienne cité, qui, dans la théologie Égyptienne, s’appelait même la ville d’Amon, nom que les Grecs ont assez fidèlement traduit en leur langue par Diospolis, la ville de Zeus ou de Jupiter. C’est à Amon ou Amonré que sont, en effet, dédiés les principaux édifices religieux de Thèbes. Son image occupe le pyramidion ou le sommet des plus grands obélisques Égyptiens, tels que ceux de Louqsor et de Karnac, et le haut de ces superbes monolithes, ouvrages des anciens Pharaons, que les Romains transportèrent dans leur ville, dont ils sont devenus les plus beaux ornements; les bas-reliefs, qui décorent les murs intérieurs ou extérieurs et les colonnes des temples et des palais de Thèbes, nous montrent le grand dieu Amon recevant les prières et les offrandes des rois; les Pharaons présentés à cette divinité suprême par le dieu Phré (le soleil), ou bien par le dieu Mars Égyptien et le dieu Phré; Amon donnant aux héros du pays le signe de la vie divine, en les élevant ainsi au rang des dieux; les rois vainqueurs conduisant les prisonniers au pied du trône du dieu, pour lui en faire hommage; enfin, dans leurs légendes, les Pharaons prirent les titres d’enfant d’Amon, de chéri d’Amon roi des dieux, et d’approuvé par Amon.

Planche 1.

AMON, AMONRÉ ou AMONRA,
A TÊTE DE BÉLIER (Jupiter-Ammon).

Les écrivains Grecs et Latins, qui nous ont conservé quelques documents sur le culte et sur la religion des anciens Égyptiens, disent tous que ce peuple représentait le dieu Amon, la principale divinité de l’Égypte et de Thèbes, sous une forme humaine, et ayant pour tête celle d’un bélier. On vient de voir cette divinité sous une forme purement humaine, mais les monuments nous la montrent aussi telle que les Grecs l’ont décrite; le nom et la légende hiéroglyphique Amon ou Amonré, Seigneur des régions du monde, Seigneur suprême, se lient, en effet, assez souvent avec l’image d’une divinité assise sur un trône, le sceptre des dieux d’une main, le symbole de la vie divine de l’autre, ayant les chairs vertes ou bleues comme l’Amon à face humaine, mais dont la tête est celle d’un bélier, ornée de la même coiffure, surmontée du disque, et des grandes plumes qui distinguent également Amon à tête d’homme; le serpent Ureus, vu de face, et qui décore le bas de cette coiffure, est l’emblême ordinaire de la puissance royale; cet insigne est commun aux dieux et aux souverains de l’Égypte: telle est la divinité représentée sur notre gravure.

Les images d’Amon, à tête humaine, paraissent plus nombreuses sur les monuments de Thèbes que les images du même dieu à tête de bélier; et ces dernières se montrent plus fréquemment, au contraire, dans les temples de Libye, et dans les diverses Oasis où l’on a trouvé des constructions de style égyptien.

Le bélier, d’après les idées des Égyptiens, était un animal remarquable, surtout par sa tête dans laquelle réside sa principale force; et comme il est aussi le chef et le conducteur du troupeau, il devint pour eux le symbole de la prééminence, de la principauté, dont ses cornes furent aussi l’emblême chez plusieurs nations orientales; c’est pour cela que les Égyptiens, selon Plutarque, le placèrent à la tête des animaux du zodiaque, et que ce quadrupède fut spécialement consacré au chef des dieux, au Seigneur suprême, à Amon, dont les représentations empruntent la tête de cet animal, de la même manière qu’on verra tous les dieux Égyptiens figurés sous une forme humaine, mais avec la tête des divers animaux, quadrupèdes, oiseaux, amphibies, reptiles ou insectes, qui leur furent spécialement consacrés.

Le bélier était l’animal sacré des habitants de Thèbes, dont Amon fut le protecteur spécial et la divinité locale; c’est pour cela que d’immenses avenues de béliers monolithes, et de vingt pieds de longueur, unissaient entr’eux les principaux monuments de cette capitale.

Parmi les récits mythiques Égyptiens que les Grecs nous ont transmis, il en est un qui pouvait motiver aussi, aux yeux du peuple, cette tête de bélier donnée aux images du chef des dieux: Gomi ou Somi (l’Hercule des Égyptiens), désira un jour, disait-on, voir face à face Amon, le dieu suprême: celui-ci, qui voulait rester caché et inconnu, se couvrit de la peau d’un bélier, et en tint la tête placée devant la sienne. «C’est pour cette raison, continue Hérodote, qui rapporte à cet égard les dires des habitants de Thèbes, qu’en Égypte, les statues d’Amon (Zeus) représentent ce dieu avec une tête de bélier: cette coutume a passé des Égyptiens aux Ammoniens (les Libyens des Oasis).»

Nous apprenons du même historien qu’à Thèbes, le jour de la fête d’Amon, une cérémonie sacrée avait lieu en commémoration de cette entrevue des dieux Amon et Somi: les Thébains sacrifiaient un bélier, ce jour-là seulement; et après l’avoir dépouillé, on revêtait de sa peau la statue d’Amon dont on approchait alors celle de Gomi (l’Hercule Égyptien); après cela, tous ceux qui étaient autour du temple se frappaient en déplorant la mort du bélier, et son corps était embaumé et renfermé dans un cercueil sacré.

Enfin, le soleil entrant au printemps dans le signe du bélier, pouvait être, aux yeux des Égyptiens, l’image sensible du dieu Amon qui, selon leur croyance, créa le monde et donna la vie et le mouvement à l’univers, dans cette même saison. C’est peut-être pour cela encore que ce dieu porte souvent les noms combinés Amon et Ré, Amon-ré ou Amon-ri, c’est-à-dire Amon-Soleil.

Planche 2.

LE BÉLIER,
EMBLÊME VIVANT D’AMON-RA.

«Les temples égyptiens, dit Clément d’Alexandrie, leurs portiques et les vestibules sont magnifiquement construits; les cours sont environnées de colonnes; des marbres précieux et brillant de couleurs variées en décorent les murs, de manière que tout est assorti; les naos resplendissent de l’éclat de l’or, de l’argent, de l’électrum, et des pierres précieuses de l’Inde et de l’Éthiopie; les sanctuaires sont ombragés par des voiles tissus d’or; mais si vous avancez dans le fond du temple, et que vous cherchiez la statue du Dieu auquel il est consacré, un pastophore ou quelque autre employé du temple s’avance d’un air grave en chantant un pæan en langue égyptienne, et soulève un peu le voile, comme pour vous montrer le Dieu. Que voyez-vous alors? un Chat, un Crocodile, un Serpent indigène ou quelque animal de ce genre! Le Dieu des Égyptiens paraît..... c’est une bête sauvage, se vautrant sur un tapis de pourpre!» C’était, en effet, un animal vivant que renfermaient tous les sanctuaires des temples de l’Égypte; mais ce qui a si fort excité l’indignation du philosophe alexandrin paraissait, au contraire, aux yeux des Égyptiens une chose bien simple et bien naturelle. Ils pensaient qu’il était contraire au bon sens et à la religion d’adresser des prières et des offrandes à une image purement matérielle de la Divinité, et de la représenter dans le sanctuaire par un être totalement privé de son souffle créateur[4]. C’est pour cela qu’ils choisirent des êtres vivants dont les qualités distinctives rappelaient indirectement celles qu’on adorait dans la Divinité même. Chaque Dieu eut son animal sacré, qui devint ainsi son image visible dans les temples de l’Égypte. D’ailleurs, les anciens Égyptiens ne traitaient point les animaux avec autant de mépris que le font les peuples modernes; ils croyaient, au contraire, que les animaux étaient d’une même famille, et en lien de parenté avec les Dieux et les hommes[5]; la loi leur ordonnait de les respecter, et même de les nourrir[6].

Le Bélier était le symbole vivant du Démiurge égyptien, du premier des Dieux, Amon ou Amon-ra, le Jupiter-Ammon des Grecs. On le nourrissait principalement dans les sanctuaires de Thèbes et de Saïs[7]; car l’une de ces villes était consacrée à Ammon, et l’autre à Nèith, la première émanation d’Ammon, déesse qui, selon toute apparence, était aussi figurée, comme son père, avec une tête de Bélier, ainsi qu’on la trouve sur les bas-reliefs des temples de la Nubie, publiés par M. Gau[8]; mais malheureusement il n’a point dessiné les légendes hiéroglyphiques de cette déesse criocéphale. Les médailles des Nomes Diopolite, Hypsélite, Xoïte et Maréote prouvent aussi que le Bélier fut l’animal sacré de ces préfectures égyptiennes.

Un nombre immense de monuments nous offrent la représentation du Bélier, symbole d’Ammon. La figure coloriée de cet animal, gravée dans notre planche, se trouve sur une momie du cabinet de M. Durand, momie qui, comme la plupart de celles qu’on rapporte de Thèbes, offre la représentation de cet emblême vivant d’Ammon, Dieu éponyme de cette ville. Le Bélier sacré, paré d’un collier et d’une belle housse, est debout sur un autel dans un naos ou chapelle richement décorée. Sa tête est ornée du disque et des deux longues plumes de couleurs variées, qui surmontent la coiffure du Dieu Ammon lui-même, soit androcéphale, soit criocéphale[9]. L’espèce de grand éventail qui, dans les bas-reliefs historiques, n’est porté qu’à la suite des Dieux ou des Rois, est placé à côté du Bélier d’Amon-ré, sur une petite stèle égyptienne qui représente cet animal sacré, debout sur un autel, et adoré par un Égyptien qui lui présente des offrandes. Cette stèle, trouvée en Égypte par M. Thédenat, est maintenant en ma possession.

Le Bélier sacré n’étant qu’une image symbolique d’Ammon, reçoit le même nom et les mêmes titres que le Dieu lui-même; la légende Amon-ré, roi des Dieux, retracée sur notre planche, accompagne le Bélier sculpté sur ma petite stèle. Dans une des stèles du comte de Belmore, l’animal sacré porte celle d’Amon-ré, seigneur des régions du monde[10]. Enfin, un nombre très-considérable de scarabées et de petites amulettes de terre émaillée, présentent l’image du Bélier, soit debout, soit accroupi, mais toujours décoré du nom ou des titres honorifiques du Dieu Amon-ré, dont il n’est que le symbole.

Planche 2.2.

AMON-RA.
(L’ESPRIT DES QUATRE ÉLÉMENTS, L’AME DU MONDE MATÉRIEL.)

C’est parmi les riches décorations d’un cercueil de momie, faisant partie du Musée royal égyptien de Turin, que nous avons trouvé la divinité représentée sur cette planche. Les insignes qui surmontent sa coiffure, une sorte de vase flanqué de deux plumes d’autruche vertes, les cornes de bouc surmontées du disque, et deux uræus, furent, comme on le verra dans la suite, communs à plusieurs divinités égyptiennes; le trait caractéristique de cette image sacrée consiste dans les quatre têtes de bélier, dont deux sont tournées vers la droite, et les deux autres vers la gauche. La coiffure bleue qui est censée les recouvrir, prend ici une forme toute particulière. Le corps du dieu, qui tient dans ses mains le sceptre de la bienfaisance et l’emblème de la vie, est tout entier de couleur verte, et l’inscription hiéroglyphique ⲁⲙⲛ-ⲣⲏ ⲛⲏⲃ (ⲛ) ⲧⲡⲉ Amon-Ra seigneur du ciel, nous apprend que cette singulière image se rapporte à la plus grande des divinités de l’Égypte.

On trouve que cet Amon à quatre têtes de bélier est reproduit sur des monuments de divers genres. Il est sculpté sur la poitrine du Torse égyptien du Musée Borgia[11], fragment de statue du plus beau travail et d’un haut intérêt, puisqu’il est couvert d’une foule d’images, en pied, de divinités égyptiennes, accompagnées pour la plupart de légendes explicatives. Le dieu Amon est représenté assis, tenant les sceptres d’incitateur et de modérateur, au milieu d’un disque soutenu par les bras élevés, symbole de la supplication et des offrandes: quatre ailes partant des épaules du dieu rapprochent cette image de celle d’Amon-Ra Panthée, publiée dans notre planche 5.

On reconnaît encore cette image sur un genre particulier de monuments funéraires que nous avons nommés hypocéphales, parce qu’ils sont souvent placés sous la tête des momies humaines. Ce sont des disques, soit en bronze, soit en cartonnage de toile[12], gravés ou peints, et couverts de tableaux symboliques accompagnés de légendes. Amon à quatre têtes de bélier assis, et tenant les deux sceptres déja indiqués, en occupe toujours le centre. Les scènes emblématiques dont ces hypocéphales sont couverts, sont toutes relatives à la cosmographie religieuse; par leur forme, ces monuments rappellent celle du monde matériel; et la place du grand-être cosmogonique duquel tout a procédé était naturellement marquée au centre même de cette composition symbolique.

Il resterait à remonter au sens caché des quatre têtes de bélier qui caractérisent cette forme d’Amon-Ra; et les monuments nous satisfont pleinement à cet égard.

Dans les textes égyptiens, en écriture sacrée, le bélier est très-fréquemment employé à la place de l’oiseau à tête humaine, et d’un oiseau de la classe des échassiers, tout-à-fait semblable à la grue. Ces trois caractères expriment l’idée générale ame ou esprit; mais chacun d’eux présente cette idée avec une nuance particulière: le BÉLIER désigne une ame ou un esprit divin du premier ordre; la GRUE une ame divine dans la quiétude, et l’OISEAU A TÊTE HUMAINE, une ame humaine, unie au corps ou qui en a été séparée; ces trois caractères symboliques sont alors accompagnés de l’image d’un encensoir, lequel est, soit la lettre Β, initiale du mot BAI, qui, suivant Horapollon[13], signifiait ame en langue égyptienne, soit l’emblème de l’adoration et du respect que méritent ces essences divines. Enfin les divinités considérées comme l’ame ou l’esprit directeur de l’univers, ou de l’une de ses subdivisions, sont toujours représentées avec une tête de bélier[14]. Les quatre têtes de cet animal, que porte l’image d’Amon-Ra, nous présentent donc ce dieu comme réunissant en lui-même les quatre ames ou esprits principaux qui régissent le monde.

Cette conclusion, tirée de faits généraux, est clairement confirmée par l’autorité irréfragable des monuments. Le zodiaque circulaire de Dendéra nous montre, en effet, dans la bande inférieure, celle qui représente les trente-six décans, quatre têtes de bélier groupées et surmontées du disque soutenu par deux cornes: c’est l’image du second décan des Poissons; la petite légende qui la surmonte signifie simplement l’étoile ou la constellation des esprits ou des ames, et ce décan est situé entre le midi et l’orient, la région particulière d’Amon-Chnouphis. La même légende se lit également au-dessus du même décan, représenté, comme l’Amon-Ra, gravé sur notre planche, par un homme à quatre têtes de bélier, sur l’un des tableaux astronomiques[15], copiés dans les temples de l’Égypte: enfin un bas-relief du temple d’Esné va nous apprendre quels sont les quatre esprits représentés par cette image symbolique, lesquels étaient censés réunis dans Ammon-Ra, dont chacun d’eux n’était qu’une émanation.

Planche 2.3.

AMON-RA.
(L’ESPRIT DES QUATRE ÉLÉMENTS, L’AME DU MONDE MATÉRIEL.)

Parmi les décorations du célèbre temple d’Esné, à la construction duquel on avait cru pouvoir assigner une si prodigieuse antiquité, mais qui doit réellement être rapportée à une époque comparativement bien moderne, celle des empereurs depuis le règne de Claude jusqu’à celui des Antonins, on remarque un grand bas-relief[16] dessiné par la commission d’Égypte, et dont une partie est d’un notable intérêt pour l’éclaircissement de la discussion présente. (Voyez l’explic. de la planche 2.3.)

Ce tableau, sculpté et de plus de quatorze pieds de hauteur, occupe la face intérieure d’un mur d’entrecolonnement du portique. La scène principale représente l’empereur Antonin, sous le costume du dieu Horus, la tête ornée de la coiffure de Socharis, tenant d’une main le fouet et le pedum, de l’autre les emblèmes des panégyries, de la vie et de la stabilité: le naos dans lequel siége l’empereur assis est porté par huit personnages dont quatre à tête d’épervier et quatre à tête de schacal. Malgré l’extrême négligence avec laquelle ont été copiées les légendes hiéroglyphiques qui couvrent ce bas-relief, on distingue encore, dans celles qui se rapportent aux quatre hiéracocéphales et aux quatre lycocéphales, les mots suivants: Ames heureuses de la région de..... dévouées au service du dieu Horus dans la région supérieure où il est manifesté comme son père Ammon.—Ames heureuses de la région de..... dévouées au service du dieu Horus dans la région inférieure où il est manifesté et roi comme son père Chnouphis. On remarquera que dans ces légendes, où Antonin est assimilé au dieu Horus, les mots ames heureuses ou ames dans la quiétude, sont exprimés au moyen du caractère représentant une grue, indiqué par Horapollon[17] et cité dans l’explication de la planche précédente. Dans ce bas-relief, l’empereur, déja considéré comme dieu, est servi par les ames ou les esprits inférieurs dévoués à Horus, le prototype des souverains de l’Égypte, et on compare son règne à celui d’Ammon, dont il est censé être le fils et le représentant sur la terre. C’est en effet à cette grande divinité que fut dédié le temple d’Esné, comme le prouve l’image d’Ammon-Chnouphis-Criocéphale, sculptée au-dessus de la porte intérieure du temple[18], et qui se reproduit dans une foule d’autres tableaux sur les diverses parties de ce grand édifice. L’apothéose d’Antonin que nous venons de décrire est surmontée d’un second bas-relief[19], représentant le même empereur agenouillé et offrant l’encens à quatre divinités qui sont adorées comme esprits directeurs, puisqu’on les a figurées sous la forme de quatre béliers, dont la tête est ornée du serpent uræus, l’emblème de la toute-puissance[20]; les légendes hiéroglyphiques, gravées au-dessous de ces quatre béliers, nous apprennent que ce sont là les esprits des dieux Sôou, Phré, Atmou et Osiris. Il est évident, lorsqu’on se pénètre de l’idée rigoureusement juste que toute la théogonie égyptienne consiste en un système perpétuel d’émanation, dont la conséquence la plus directe est que chaque divinité renferme en elle-même l’esprit ou l’essence de toutes les divinités produites par elle, et qui lui sont subordonnées; il est évident, disons-nous, qu’Amon-Ra à quatre têtes de bélier n’est qu’une image symbolique de cet être primordial comprenant en lui-même les quatre grands esprits recteurs du monde créé, ou, en d’autres termes, les dieux Sôou, Phré, Atmou et Osiris, qui président aux quatre grands agents de la nature matérielle.

Tous ces rapprochements expliquent en même temps le sens mystique de l’un des principaux emblèmes d’Amon-Ra, le bélier qui se montre sous plusieurs formes au milieu des sculptures et des peintures qui couvrent les monuments égyptiens de tout genre.

Planche 2.4.

Notre planche 2.4[21] représente le bélier sacré à une seule tête décorée du disque et de l’uræus. L’épervier, symbole du soleil, voltige au-dessus du bélier, aux pattes antérieures duquel sont liés des serpents uræus portant la coiffure emblématique des régions d’en haut; d’autres uræus, la tête couverte de la coiffure emblématique des régions d’en bas, paraissent attachées aux pattes postérieures de l’animal sacré, marchant sur la forme d’une coudée (mesure égyptienne de longueur), peinte en vert. Le tout repose sur un autel enrichi d’ornements peints de diverses couleurs.

Le bélier, emblème d’Ammon en général[22], exprime par lui-même l’idée ame ou esprit[23], et les uræus symboliques fixées aux quatre jambes de l’animal désignent assez clairement l’esprit d’Ammon mettant en mouvement toutes les puissances des régions supérieures et des régions inférieures; enfin la coudée sur laquelle s’opère ce mouvement rappelle d’une manière tropique des idées d’ordre, de régularité, de justice ou de vérité. L’inscription hiéroglyphique qui accompagne ce tableau confirme pleinement ces divers aperçus; elle répond aux mots coptes ⲡⲇϩⲓ ⲱⲛϧ ϣⲟⲣⲡ ⲛⲛⲓⲛⲟⲩϯ, L’ESPRIT VIVANT, LE PREMIER DES DIEUX[24]. On ne saurait méconnaître ici le Jupiter égyptien, qui, selon Manethon, était considéré comme l’esprit qui parcourt, pénètre ou comprend toutes choses, παντων χωρουν πνευμα[25]: C’est le GRAND ESPRIT DU MONDE INTELLECTUEL.

Mais Ammon était en même temps l’ame du monde matériel, sorti de son sein, organisé, dirigé et animé par ses émanations, c’est-à-dire par d’autres formes de lui-même; il était le principe et le moteur des quatre éléments dont se composait le monde créé. Considéré sous ce point de vue, Ammon fut symboliquement représenté par le bélier à quatre têtes, lequel exprime le grand esprit renfermant en lui-même ceux des quatre dieux Phré, Sôou, Atmou et Osiris, ses émanations; c’est-à-dire les esprits ou les essences divines qui dirigent les quatre éléments dont est formé le monde matériel, suivant la vieille doctrine égyptienne[26].

Les témoignages réunis des auteurs et des monuments nous apprennent en effet que, considérés cosmogoniquement, le dieu Phré, l’Helios des Grecs, et Osiris, représentent, le premier, le soleil, et par conséquent le principe du FEU ou de la chaleur, et le second, le principe humide ou l’EAU personnifiée; d’un autre côté, les monuments égyptiens prouvent, comme on le verra par la suite, que le dieu Sôou préside à la zone qui s’étend de la terre à la lune, c’est-à-dire à la zone de l’air, et qu’enfin la terre fut placée sous la protection immédiate du dieu Atmou. C’est donc avec une pleine certitude que nous voyons dans le bélier à quatre têtes une image symbolique d’Ammon, le grand esprit élémentaire, l’ame des quatre éléments matériels.

On remarque assez fréquemment les représentations de ce symbole mystérieux du grand être dans les temples de la Thébaïde: nous citerons ici en particulier deux bas-reliefs dessinés par la commission d’Égypte, à Thèbes, au quartier du Memnonium, dans un temple dédié à la déesse Hathôr ou Athyr, la Vénus égyptienne, par Ptolémée Évergète IIe, et désigné sous le nom de Temple de l’Ouest par les auteurs de la description de l’Égypte. Le premier[27] a été dessiné dans le sanctuaire de gauche. On y reconnaît le bélier à quatre têtes, c’est-à-dire Ammon, l’ame des quatre éléments, adoré par les déesses Athyr et Thméi à droite, Isis et Nephtys à gauche. Le vautour de la déesse Mouthis ou Bouto-Neith, épouse d’Ammon, l’emblème de la maternité, étend ses ailes au-dessus de l’animal sacré. Un second bas-relief[28], copié dans le même temple (et reproduit dans notre planche 2.5 et noté A), nous montre le même bélier à quatre têtes, mais avec des ailes éployées.

Planche 2.5.

NEF, NOUF,
(Cneph, Cnouphis, Chnoubis, Ammon-Chnoubis.)

Les noms hiéroglyphiques de ce Dieu varient souvent dans leur orthographe, et cela sur les mêmes monuments. On trouvera les diverses formes de ce nom sur la planche qui accompagne ce texte, et ces variations ont toutes été connues par les Grecs, qui les ont transcrites d’une manière plus ou moins exacte.

Le no 2 se lit NEV ou NÉF, c’est le Cnèph d’Eusèbe; les nos 3 et 4, NOUF ou NOUB, c’est le Cnouph-is de Strabon, et le Chnoub-is des inscriptions des Cataractes; enfin, les nos 5, 6 et 1, se lisent sans difficulté NOUM, c’est le Chnoum-is des pierres basilidiennes.

Cnèph était une des formes sous lesquelles l’ancienne Égypte adorait le dieu Amon, le créateur de l’univers; c’est pour cela que les images de Cnèph portent souvent, dans leur légende hiéroglyphique, le nom d’Amon ou Amonré (no 7, sur notre planche). Eusèbe, dans sa Préparation évangélique (livre III, chapitre 12), décrit les traits sous lesquels les habitants d’Éléphantine adoraient cette grande divinité, et la description est précisément conforme à celle que nous allons donner de la représentation de Cnèph figurée sur notre planche.

Le dieu est assis sur son trône; sa tête est celle d’un bélier, et toutes ses chairs sont bleues et souvent vertes, comme celles d’Amon, dont il n’est lui-même qu’une simple modification; un grand disque, porté sur des cornes de bouc, symboles de la force génératrice, surmonte sa tête, au-dessus de laquelle se dresse aussi un grand serpent Ureus, emblême de la suprême puissance de vie et de mort que cette divinité exerce sur tous les êtres; sa main droite tient le signe ordinaire de la vie divine, et la gauche, plus souvent armée du sceptre des dieux bienfaisants, est ici élevée en signe de protection.

Les habitants de la Thébaïde vénéraient principalement cette grande divinité. «Ils refusaient même, nous dit Plutarque, de s’imposer pour le culte ou pour les funérailles des animaux sacrés, parce qu’ils n’adoraient aucun dieu mortel, mais celui seul qu’ils appelaient Cnèph, qui est inengendré et immortel.»

Si l’on étudie en effet les bas-reliefs qui décorent les temples de la Thébaïde, on acquiert bientôt la conviction que Cnèph ou Cnouphis fut principalement adoré dans cette partie de l’Égypte la plus anciennement habitée. C’est à Cnouphis qu’est dédié, par exemple, le grand temple d’Esné, bâti par les Égyptiens, sous les empereurs Romains, depuis Claude jusqu’à Antonin-le-Pieux; aussi l’image d’Amon-Cnouphis occupe-t-elle le dessus de la porte au fond du portique; elle est sculptée sur toutes les colonnes, et une seule face latérale de ce même portique offre jusqu’à dix-huit bas-reliefs représentant Cnouphis adoré par des souverains de l’Égypte. Le petit temple d’Éléphantine, si remarquable par le goût pur de son architecture et par sa parfaite exécution, fut également consacré au dieu Cnèph ou Cnouphis, par un des plus illustres Pharaons de la XVIIIe dynastie, Aménophis IIe, fils de Thouthmosis. Ce temple, mentionné par Strabon, existe encore presque intact; ses bas-reliefs nous montrent le Pharaon Aménophis, successivement accueilli par le dieu principal du temple, et par toutes les divinités de sa famille. Dans la grande salle, le roi accompagné de sa femme, la reine Taïa, présente de riches offrandes devant l’arche symbolique du dieu qui, plus loin, le reçoit dans ses bras.

Cette grande divinité, une des modifications d’Amon, fut considérée par les Égyptiens, comme la source de tous les biens moraux et physiques; on l’appelait spécialement le bon Génie (Αγαθοδαιμων), le bon Esprit; c’était le principe de toutes choses, l’esprit qui animait et perpétuait le monde en le pénétrant dans toutes ses parties[29].

Cnouphis porte, dans plusieurs inscriptions hiéroglyphiques, une légende de laquelle il résulte que cette divinité présidait à l’inondation du Nil. Ainsi, ce phénomène, sans lequel l’Egypte ne serait qu’un désert aride, comme les plaines de la Libye qui l’avoisinent, était considéré comme un bienfait spécial du bon Génie, un acte de la toute-puissance de Cnouphis. Dans quelques bas-reliefs, cette divinité porte les noms de NEF-RÉ, NOUF-RÉ ou NOUF-RI; et Amon s’appelle aussi Amon-Ré ou Amonri.

Planche 3.

NEF, NOUB, NOUM.
(CNÈPH, CNOUPHIS, CNOUBIS, CHNOUMIS, AGATHODAEMON.)

Les Égyptiens adoraient, sous le nom d’Ammon-Cnouphis, ou d’Ammon-Chnoubis, l’Esprit incréé, la grande Ame de l’Univers, de laquelle émane le principe intellectuel qui communique le mouvement et la vie à tous les êtres créés. Par le nom d’Amon (Ammon), on exprimait l’incompréhensibilité de son essence; et par les noms de Hnèf et Hnoub, que les Grecs ont écrits Cnèph, Cnouphis, ou Chnoubis, mots qui se rapportent évidemment aux racines égyptiennes NÈF, NÈB, NIFE et NIBE, Flare, Afflare, Πνεῖν, on voulait indiquer que cet Être inconnu et caché était l’Esprit (Πνεῦμα) qui anime et conserve le Monde.

Cet être primordial reçut le surnom de Bon Génie (Ἀγαθὸς Δαίμων), et on le représenta symboliquement sous la forme d’un serpent[30]. Horapollon, confirmant le témoignage d’Eusèbe, nous apprend aussi qu’un serpent entier (ὁλόκληρον ὄφιν), était l’emblême de l’Esprit qui pénètre toutes les parties de l’Univers[31].

Les archéologues ont cru jusqu’ici que le serpent, emblême du Bon Génie Cnouphis, était ce reptile remarquable par la dilatation de son corps, qui décore la coiffure des Dieux et des Rois, et se montre si fréquemment dans les sculptures égyptiennes, soit groupé avec d’autres symboles, soit isolé et ayant la tête ornée de diverses coiffures; mais cet aspic, qui n’a rien de commun avec le serpent du Bon Génie, porta chez les Égyptiens le nom d’Οὐραῖος (Ouraios)[32], mot qui, dépouillé de la finale que les Grecs y ont ajoutée en le transcrivant, contient, sans aucun doute, le mot égyptien OURO, Roi; c’est pour cela que cet aspic fut en même temps l’emblême et l’insigne de la Puissance royale; aussi les Grecs traduisirent-ils son nom par Βασιλίσκος, mot dérivé de Βασιλεὺς, Roi, comme le nom égyptien lui-même.

Le Serpent du Bon Génie, symbole de Cnouphis l’Ame du Monde, est figuré sur les monuments égyptiens, soit seul, soit accompagnant le Dieu même. Il nous a été facile de le reconnaître par le moyen d’une scène mythique, peinte dans divers manuscrits et sur les cercueils de plusieurs momies. Le Dieu Ammon-Cnouphis, qui occupe dans toutes les copies de cette scène un rang distingué, y est représenté tantôt avec un corps d’Homme à tête de Bélier, tantôt sous la forme d’un énorme Serpent monté sur des jambes humaines; et, dans un beau manuscrit du Cabinet du Roi[33], on lit, à côté du Serpent, l’inscription (no 1 de notre planche), Dieu Grand, Seigneur suprême, ou Seigneur de la Région supérieure (PÊTPÉ), qui est la légende habituelle d’Ammon-Cnouphis, et qu’on retrouve à côté de cette divinité à tête de Bélier, sur ce même manuscrit, et à peu de distance de la scène où le Dieu se montre sous la forme d’un Serpent.

Ce reptile, emblême du Bon Génie, le véritable Serpent Agathodæmon, est souvent barbu, comme sur notre planche; on le retrouve également barbu au revers de plusieurs médailles de Néron, frappées en Égypte; médailles dans lesquelles, circonstance fort remarquable, cet empereur porte le titre de Nouvel Agathodæmon, ΝΕΟΑΓΑΘΟΔΑΙΜΩΝ, gravé autour du Serpent lui-même. L’inscription grecque du Sphinx donne aussi à ce même prince le titre: Ὁ Ἀγαθὸς Δαίμων τῆς οἰκουμένης, le Bon Génie (l’Agathodæmon) de l’Univers.

Il est rare de voir sur les grands monuments, comme sur les papyrus, une image d’Ammon-Cnouphis, monté sur sa barque symbolique, sans y retrouver aussi le Serpent Agathodæmon, son emblême, qui recouvre le Dieu sous les vastes replis de son corps. Cet animal sacré est figuré sur un très-grand nombre de pierres gravées, dites Gnostiques ou Basilidiennes. Le Serpent y porte des têtes variées; mais il est constamment accompagné de son nom égyptien transcrit sous les formes grecques, ΧΝΟVΒΙϹ, ΧΝΟVΦΙϹ et ΧΝΟVΜΙϹ.

Planche 3.2.

CNOUPHIS-NILUS.
(JUPITER-NILUS, DIEU NIL.)

La plupart des cosmogonies orientales admettent que l’eau existait antérieurement à l’organisation matérielle des autres parties du globe, dont les germes étaient confondus et entre-mêlés dans ce fluide. Plusieurs philosophes grecs ont aussi soutenu systématiquement que l’eau était le principe de toutes choses; cette doctrine sortait, selon toute apparence, des sanctuaires de l’Égypte, où elle fut professée dans les temps même les plus reculés.

Les anciens Grecs donnaient au fluide primordial, à cette humidité (Ὑγρόν) mère et nourrice des êtres, le nom d’Océan[34]; et les Égyptiens, suivant le témoignage formel de Diodore de Sicile, appelèrent ce même principe Nil (Νεῖλος), dénomination directement appliquée au grand fleuve qui arrosait leur pays[35].

Le Nil fut de tout temps, en effet, pour la terre d’Égypte, le véritable principe créateur et conservateur: c’est au limon annuellement apporté par ses eaux, que cette riche contrée doit son existence[36]; c’est le Nil qui en maintient et en renouvelle l’inépuisable fécondité; aussi ce fleuve bienfaisant fut, non-seulement surnommé le Très-Saint, le Père et le Conservateur du pays[37], mais il fut encore regardé comme un Dieu[38], et eut, en cette qualité, un culte et des prêtres[39].

Il y a plus: les Égyptiens considéraient le Nil comme une image sensible d’Ammon-Cnouphis, leur divinité suprême: le fleuve n’était pour eux qu’une manifestation réelle de ce Dieu qui, sous une forme visible, vivifiait et conservait l’Égypte. De là vient que les Grecs, pénétrés des doctrines égyptiennes, ont appelé le Nil, le Jupiter-Égyptien[40], et qu’Homère le qualifie de ΔΙΙΠΕΤΗΣ, c’est-à-dire, A Jove fluens.

Cette antique assimilation du Nil avec le Jupiter-Égyptien, Ammon-Cnouphis, explique d’abord quelques passages des écrivains Grecs et Latins sur la religion de l’Égypte, et nous donne ensuite l’intelligence d’une foule de monuments.

On comprend alors, par exemple, pourquoi Cicéron affirme que Phtha ou le Vulcain-Égyptien, l’Hercule-Égyptien et la Minerve-Égyptienne, sont fils du Nil[41], tandis que tous les autres auteurs les donnent pour les enfants du Jupiter-Égyptien ou Ammon-Cnouphis. C’est dans le même sens que Diodore nous dit que tous les Dieux Égyptiens tiraient leur origine du Nil, Νεῖλον πρὸς ᾧ καὶ τὰς τῶν θεῶν γενέσεις ὑπάρξαι[42]; c’est enfin parce qu’il était l’image terrestre du Démiurge Égyptien, Cnouphis, que le Nil reçut les beaux titres de Sauveur de la région d’en haut, de Père et de Démiurge de la région d’en bas[43].

Le grand Démiurge égyptien Cnouphis, considéré comme le Nil céleste et comme la source et le régulateur du Nil terrestre, est très-souvent figuré dans les bas-reliefs des temples, sur les cercueils et les diverses enveloppes des momies. Ses images ne diffèrent point très-essentiellement de celle que nous donnons ici sous le no 3.3. Partout il se montre avec sa tête de Bélier et ses chairs de couleur verte, quelquefois aussi de couleur bleue. On le distingue uniquement à sa légende et à quelques attributs particuliers.

Planche 3.3.

Les inscriptions qui l’accompagnent ne contiennent point alors son nom propre Nef, Nouf ou Noum; elles renferment un simple surnom dont nous avons réuni toutes les variantes sur notre planche 3.4, nos 1, 2 et 3. Ces groupes sont composés du caractère symbolique ou symbolico-figuratif Dieu, et des deux signes phonétiques qui forment le mot ΠΝ ou ΦΝ, qui se rapporte aux racines égyptiennes ou coptes ΠΩΝ ou ΦΩΝ, ΠΕΝ ou ΦΕΝ, fundere, effundere, mots primitifs d’où dérivent aussi les racines redoublées ΦΟΝΠΕΝ et ΦΕΝΦΩΝ, superfluere, redundare. Il est évident que les groupes hiéroglyphiques précités signifient Deus effundens, ou Deus effusus, selon que nous lirons Noute-Phon ou Noute-Phên, en suppléant la voyelle omise, comme à l’ordinaire, dans la transcription hiéroglyphique de ces mots. Quoi qu’il en soit, l’une et l’autre de ces qualifications conviennent parfaitement à Chnouphis considéré soit comme l’auteur du Nil, soit comme le Nil lui-même.

Le sens de cette légende est d’ailleurs, pour ainsi dire, développé et expliqué par l’image de Cnouphis-Nilus, reproduite sur notre planche 3.3, d’après les peintures d’une superbe momie appartenant à M. Durand. Le Dieu du Nil est assis sur un trône; sa tête est surmontée de cornes de Bouc, et il tient dans sa main un grand vase d’où sortent deux filets d’eau; l’un est recueilli par un Égyptien agenouillé qui s’en abreuve, l’autre tombe sur des fleurs et des fruits placés sur un autel. C’est le même vase que, selon Eusèbe, les Égyptiens plaçaient à côté des images de Cnouphis[44], et que nous retrouvons, en effet, parmi les attributs de ce Dieu, sur une foule de monuments: c’est aussi un vase que les Égyptiens ont constamment employé pour écrire en hiéroglyphes phonétiques, les divers noms de Cnouphis[45].

Les grands monuments de l’Égypte nous offrent aussi habituellement, parmi les attributs qui accompagnent les images, soit figuratives, soit symboliques d’Ammon-Cnouphis, trois grands vases portés sur de petites constructions en bois, encore en usage dans le pays. Nous citerons, à ce sujet, des bas-reliefs copiés par la Commission d’Égypte dans les appartements de granit du palais de Carnac[46]; dans deux d’entre eux, les trois vases sont placés à côté de l’Arche symbolique du Dieu, recouverte d’un voile, mais reconnaissable aux têtes de Bélier surmontées de l’Uræus dressé, qui décorent la poupe et la proue du vaisseau ou Bari sacrée; sur un troisième bas-relief, ces vases sont reproduits dans la légende hiéroglyphique de l’Arche; légende qui, comme celle des deux autres, commence par le nom divin d’Amon ou d’Amon-ra, appellation et forme primordiales de Cnouphis. Ces trois vases, surmontés de tiges et de fleurs de lotus, sont également placés à côté de l’Arche de Cnouphis dans le principal bas-relief du temple de ce Dieu à Eléphantine[47], monument élevé sous le règne du Pharaon Aménophis II, de la dix-huitième dynastie. (Voyez pl. 3.3, lég. no 2.)

Ce groupe de trois vases était le symbole du plus grand des bienfaits du Démiurge, et du fleuve son image terrestre, envers la terre d’Égypte. «Les Égyptiens, dit Horapollon, pour exprimer l’inondation du Nil, appelée Noun en langue égyptienne, peignaient TROIS GRANDS VASES (τρεῖς ὑδρίας μεγάλας). Le premier de ces vases représente l’eau que l’Égypte produit d’elle-même; le second, celle qui vient de l’Océan en Égypte, au temps de l’inondation, et le troisième, les eaux des pluies qui, à l’époque de la crue du Nil, tombent dans les parties méridionales de l’Éthiopie[48]

Ce passage important d’Horapollon nous dévoile en même temps le sens de l’un des titres les plus habituels de Cnouphis, celui de Seigneur de l’Inondation, titre dont on peut voir les variantes hiéroglyphiques, planche 3.3, nos 3, 4, 5 et 6.

Ainsi, il est évident qu’Ammon-Cnouphis fut, sous certains rapports, identifié avec le Nil, et que ce personnage mythique est le Jupiter Nilus, le Dieu Nil, mentionné par les Grecs. Cela explique aussi pourquoi Cnouphis est le premier et le plus grand des Dieux adorés aux Cataractes[49], lieu où le fleuve sacré, se faisant un passage à travers les rocs de granit, entre sur la terre d’Égypte pour y porter la vie et l’abondance.

Cnouphis-Nilus est représenté sous une forme humaine avec une tête de Bélier à cornes de Bouc, soit dans les bas-reliefs des temples, soit sur la plupart des cercueils de momies, et principalement parmi les sculptures des sarcophages de granit ou d’albâtre trouvés à Thèbes ou à Memphis. Les cornes de Bouc sont quelquefois surmontées du disque; souvent aussi le Dieu est placé sur une barque; il est accompagné de l’une des légendes hiéroglyphiques Deus effundens ou Deus effusus, Deus magnus effusus, ou enfin de la légende gravée planche 3.3, no 1, Vindex Ægypti Deus magnus effusus.

Les mêmes légendes se trouvent tout aussi souvent inscrites à côté d’un scarabée ayant deux grandes ailes déployées, mais dont la tête, celle d’un Bélier de couleur verte, est surmontée de deux cornes de Bouc portant un disque flanqué de deux uræus ornés de la croix ansée. Ce scarabée est donc l’image symbolique du Dieu Cnouphis-Nilus; la tête de Bélier indique la suprématie du Dieu; sa qualité de père et sa faculté éminemment génératrice sont exprimées par le Scarabée et les cornes de Bouc; les autres signes, communs à plusieurs Dieux, sont l’expression tropique de la royauté et de la vie, qualités inhérentes aux essences divines.

Cette image emblématique de Cnouphis-Nilus (pl. 3.4), a été calquée sur une momie de la riche collection de M. Durand.

Planche 3.4.

AMON-GÉNÉRATEUR, MENDÈS;
(PAN, PRIAPE.)

L’image du dieu figuré dans cette planche, est très-multipliée sur les édifices religieux de Thèbes et du reste de l’Égypte. Elle occupe le sanctuaire de Karnac, le plus magnifique des monuments de l’ancienne capitale; les hommages et les adorations dont cette image est l’objet, prouvent qu’elle représente une des plus grandes divinités Égyptiennes.

Ses chairs sont de couleur bleue, et sa coiffure est surmontée de deux longues plumes peintes de diverses couleurs, comme celle du dieu Amon-Ré (pl. 1.); une longue bandelette[50] s’échappe de cette même coiffure et pend jusques aux pieds de l’une et de l’autre divinité; et ces similitudes se trouvent complétées par la ressemblance de leurs légendes hiéroglyphiques; celle (no 1) du dieu qui fait le sujet de cet article, signifie, le dieu Amon (Ⲁⲙⲛ ⲛⲟⲩⲧⲉ.) seigneur des régions du monde, et ne diffère de celle du Démiurge Amon-Râ ou Amon-Ré (pl. 1.), que par l’absence de la dernière syllabe RA.

Les planches numérotées 1 et 4, offrent donc la représentation d’une seule et même divinité, Amon, Amen, Amoun ou Ammon, considérée sous deux points de vue différents. Le Démiurge, la Lumière éternelle, l’Être premier qui mit en lumière la force des causes cachées, se nomma Amon-Ra ou Amon-Rê (Amon-Soleil.), (pl. 1, 2, et 5.); et ce créateur premier, l’esprit démiurgique, procédant à la génération des êtres, s’appela Amon, et plus particulièrement Mendès: cette planche représente le Démiurge générateur, caractérisé d’une manière spéciale, et qui ne permet aucune incertitude.

Étienne de Byzance[51] parle en ces termes de la statue du dieu qu’on adorait à Panopolis: «Là, existe, dit-il, un grand simulacre du dieu, habens veretrum erectum. Il tient de la main droite un fouet pour stimuler la Lune; on dit que cette image est celle de Pan.» C’est là une description exacte et très-détaillée de l’Ammon-Générateur, figuré sur notre planche.

On voit donc ici l’image de la grande divinité que les Grecs confondirent avec leur Pan, parce que les Égyptiens avaient choisi pour son emblême le bouc[52], animal qui, d’après Horapollon[53], était le symbole de la génération et de la fécondité. Ce bouc sacré, nourri dans une des principales villes de la Basse-Égypte, portait le nom de Mendès, qu’on a attribué également au dieu lui-même[54].

Amon-Mendès, ou l’esprit générateur de l’Univers, était censé stimuler la Lune avec le fouet placé dans sa main, parce que, d’après la doctrine Égyptienne, le dieu Lune répandait et disséminait dans les airs les germes de la génération des êtres[55], et présidait aux ames qui devaient successivement leur communiquer le mouvement et la vie. Des chapelles d’Amon-Générateur, le Pan Égyptien, existaient dans toutes les parties de l’Égypte, et les membres de la caste sacerdotale étaient d’abord initiés à ses mystères[56].

Les grands monuments de l’Égypte offrent de très-nombreux bas-reliefs dans lesquels les rois, de toutes les époques, sont figurés présentant leurs vœux et leurs offrandes à Amon-Générateur; à Médinet-Abou, par exemple, on voit successivement le Pharaon Ramsès-Mei-Amoun se rendre en palanquin au temple du Dieu, accompagner à pied sa statue portée par vingt-quatre prêtres, et, la ramenant dans le temple, lui faire hommage des prémices de la moisson.

La légende marquée (no 2) sur la planche est le nom du Dieu exprimé en caractères symboliques. Le no 3 est la forme hiératique de la légende no 1.

Planche 4.

AMON-RÉ, ROI DES DIEUX.

Le personnage symbolique, occupant la partie inférieure de la planche no 5, est fort rarement reproduit sur les monuments Égyptiens de toutes les époques. Il est tiré, ainsi que sa légende, et les diverses couleurs qui couvrent les membres variés dont il se compose, d’un fragment de manuscrit sur toile appartenant à M. Dubois.

La légende hiéroglyphique, placée à la gauche du personnage, n’est qu’une abréviation d’une légende entière, et qui se lit ⲁⲙⲛ ⲣⲏ-ⲥⲧⲛ ⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ et signifie Amon-Ré, roi des dieux. Nous avons donc ici une nouvelle forme consacrée à la représentation du Démiurge ou créateur de l’univers; mais cette image du dieu suprême doit être classée parmi celles que, en termes d’archéologie, on a nommées figures panthées, soit qu’elles présentent, réunis dans un seul être, les symboles particuliers à un grand nombre de divinités différentes, soit, ce qui est plus naturel et qui s’applique particulièrement à notre gravure, qu’elles offrent la réunion de tous les symboles et de toutes les formes propres à une seule et même divinité. On ne connaissait point jusque-là de figure panthée Égyptienne.

On retrouve, en effet, dans celle-ci, la tête humaine avec les deux longues plumes, et le sceptre, de l’image ordinaire d’Amon (pl. 1.); les têtes de bélier, le disque et les cornes de bouc d’Amon-Cnouphis ou Cnèph (pl. 3.); le bras droit armé du flagrum ou fléau, et le phallus de l’Amon-Générateur (pl. 4.); le scarabée qui forme son torse; le sceptre composé de la croix ansée et de ce qu’on appelle un nilomètre, l’un emblême de la vie divine, l’autre de la stabilité, se rapportent à Phtha, le premier être créé, la première émanation d’Amon-Cnouphis.

Les quatre ailes horizontales sont celles du scarabée, symbole de la génération, du monde et de la paternité; les ailes inclinées sont celles de l’épervier, dont le corps est annexé au scarabée; une queue de crocodile est entre l’épervier et la queue d’un lion, dont les pattes portent le personnage entier. Cette figure représentant Amon-Cnouphis, l’esprit qui pénètre, parcourt et vivifie les différentes parties de l’univers, il était convenable de composer son image symbolique des diverses classes d’êtres qu’anime son souffle créateur. On y remarque, en effet, un épervier, un lion et un crocodile; c’est-à-dire un type des trois classes d’animaux qui peuplent les airs, la terre et l’eau.

Les deux plumes de la coiffure sont surmontées de deux serpents à tête de lion, qui laissent échapper deux jets de lumière, représentée par une suite de petits triangles, qui servent en quelque sorte d’encadrement à la figure Panthée. Ces serpents se rapportent, sans aucun doute, aux quatre déesses à tête de lion, qui versent aussi la lumière, compagnes ordinaires d’Amon-Ré dans plusieurs scènes symboliques. Il en sera question dans la partie du Panthéon relative aux animaux sacrés et aux emblêmes des dieux.

Amon-Ré est figuré selon la forme A de notre cinquième planche, sur un bas-relief de Thèbes[57]; c’est un abrégé de la précédente.

Une troisième figure Panthée d’Amon-Ré, à peu près semblable à la première, décore la partie antérieure du fameux torse égyptien du Musée Borgia, qui appartient aujourd’hui à la propagande; elle porte la simple légende, Seigneur suprême; la face humaine du dieu est flanquée de plusieurs têtes d’animaux différents; on y remarque celle d’un taureau, d’un lion, d’un bélier, d’un crocodile et d’un épervier. Cette réunion d’êtres si différents de nature, pour représenter la puissance démiurgique, s’explique par l’idée que les Égyptiens se formaient de Dieu: «Ils le considéraient comme la cause première de la génération, le principe de la nature entière, comme un être antérieur à toutes choses, et qui comprend toutes choses en lui-même[58]

Le titre le plus ordinaire des rois Égyptiens, et des grands personnages, fut celui de consacré à Amon-Ré, roi des dieux, ou de purifié par Amon-Ré, roi des dieux. C’était la divinité protectrice des Pharaons, celle qui recevait leurs plus riches offrandes, et à laquelle ils consacrèrent les plus beaux monuments.

Planche 5.

NÈITH,
(L’ATHÈNE, OU LA MINERVE ÉGYPTIENNE.)

La divinité qui porta les noms d’Amon, Amon-Ré, Cnèph ou Cnouphis, fut, comme on a pu le voir, le principe générateur mâle de l’univers. Les Égyptiens symbolisèrent, dans le personnage de Nèith, le principe générateur femelle de la nature entière.

Ces deux principes, étroitement unis, ne formaient qu’un seul tout dans l’être premier qui organisa le monde. De là vient que les Égyptiens considéraient Nèith comme un être à la fois mâle et femelle[59] (αρσενοθελυς), et que le nom propre de cette divinité exprimait en langue Égyptienne, comme nous l’apprend Plutarque, l’idée: Je suis venue de moi-même[60].

La déesse Nèith occupait la partie supérieure du ciel[61]. Inséparable du Démiurge, elle participa à la création de l’univers, et présidait à la génération des espèces; c’est la force qui meut tout[62].

Le culte de cette divinité, général dans toute l’Égypte, comme les monuments le prouvent, était spécialement pratiqué dans la ville principale de la Basse-Égypte, à Saïs, où résidait un collége de prêtres. Le temple de la déesse portait l’inscription fameuse: Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est, et tout ce qui sera; Nul n’a soulevé le voile qui me couvre; Le fruit que j’ai enfanté est le Soleil[63]. Il serait difficile de donner une idée plus grande et plus religieuse de la divinité créatrice.

Nèith était le type de la force morale et de la force physique. Elle présidait à la sagesse, à la philosophie, et à l’art de la guerre[64]; c’est pour cela que les Grecs crurent reconnaître, dans la Nèith de Saïs, leur Athène, la Minerve des Latins, divinité également protectrice à la fois, et des sages, et des guerriers.

Les Égyptiens consacrèrent à Nèith le vautour, animal qui, dans leurs idées, fut le symbole fixe, et du sexe féminin, et de la maternité[65]. Cet emblême se rapportait parfaitement à la déesse Nèith, le principe femelle de l’univers, à la déesse mère de tous les êtres créés.

Les monuments Égyptiens nous montrent Nèith debout, ou assise sur un trône, à côté d’Amon-Ré, le premier principe mâle. La déesse, dont les chairs sont parfois peintes en bleu comme celles de son époux, mais plus ordinairement en jaune, comme toutes les femmes figurées sur les bas-reliefs Égyptiens, a pour coiffure un vautour, les ailes déployées, oiseau qui lui était spécialement consacré. Il est surmonté du Pschent, coiffure royale, emblême de la toute-puissance. La tunique, formée de plumes, est soutenue par des bretelles qui passent sous un riche collier. Quatre bracelets ornent les bras de la déesse; les parties inférieures de son corps sont recouvertes par les replis de deux grandes ailes de vautour. L’emblême de la vie divine est dans sa main droite; la gauche porte le sceptre terminé par les fleurs de lotus épanouies, sceptre commun à toutes les déesses Égyptiennes.

La légende ordinaire de Nèith est celle qui accompagne son image dans notre planche. Son nom est formé du segment de sphère, T, article féminin de la langue Égyptienne, et encore du vautour, emblême et première lettre du mot Mère (Mou ou Mout), en écriture hiéroglyphique. Cette légende abrégée se lit ⲧⲙⲟⲩ ⲛⲏⲃ ⲙⲡⲧⲡⲉ et signifie: La mère, dame de la région supérieure. Les monuments sont donc parfaitement d’accord avec Horapollon, qui dit formellement aussi[66] que les Égyptiens voulant écrire Athène (Nèith), peignaient un vautour, et, de plus, que cette déesse présidait à l’hémisphère supérieur du ciel.

Comme protectrice des guerriers, Nèith se montre sur les bas-reliefs de Thèbes, recevant l’hommage des rois conquérants, qui conduisent à ses pieds les étrangers vaincus. C’est devant les images colossales de Nèith que les rois vainqueurs, sculptés sur les pylones des grands édifices, semblent frapper un groupe confus de prisonniers élevant leurs bras suppliants; c’est enfin le vautour de Nèith, portant dans ses serres l’emblême de la victoire, qui plane au-dessus de la tête des héros Égyptiens, pendant le combat, et après la victoire, comme dans la cérémonie de leur triomphe.

Planche 6.

NÉITH GÉNÉRATRICE.
(PHYSIS, ATHÉNÈ, MINERVE.)

L’image symbolique de Néith, la mère universelle, que nous avons donnée dans une planche précédente[67], présente cet être divin décoré de tous ses attributs; ses trois têtes diverses, et les pieds de lion servant de support à un corps de forme humaine qui réunit les deux sexes, nous avertissent assez que les Égyptiens ne s’occupèrent jamais à captiver l’œil ni par la recherche ni par la convenance de formes; leur sculpture et leur peinture sacrées s’attachèrent constamment à parler à l’esprit, et combinèrent les signes sans considérer si l’ensemble qui en résultait fût ou non conforme à la belle nature, qui n’était point, comme chez les Grecs, le but spécial de leur imitation. Ce fait, que tout concourt à démontrer, ne doit point être perdu de vue dans l’étude des monuments figurés de la vieille Égypte.

Ces alliances de portions rapprochées de divers animaux, appartiennent en quelque sorte à la grande écriture sacrée; et quelque monstrueuses qu’elles paraissent à nos yeux, la main qui les traça n’accordait rien au hasard ni au caprice; elle était constamment guidée par des règles invariables: les formes à donner aux images de chaque divinité de l’Égypte furent fixées dès le commencement même de l’institution religieuse: les représentations propres à chaque dieu sont absolument semblables, et dans les temples élevés sous les rois, dix-neuf cents ans avant notre ère, et dans les édifices sculptés sous les empereurs Antonin, Marc-Aurèle et Commode.

Cette persistance dans les mêmes formes et pendant une si longue série de siècles ne doit nullement surprendre, si nous disons que les livres sacrés de l’Égypte contenaient expressément le détail très-circonstancié des formes sous lesquelles les sculpteurs et les peintres furent tenus de représenter les différentes divinités. C’est en étudiant le grand rituel funéraire, composition très-étendue, dont on trouve des copies plus ou moins complètes dans la main de la plupart des momies, ou dans le cercueil qui les renferme, que nous avons été conduits à constater ce fait curieux.

C’est principalement dans la troisième et dernière partie du rituel funéraire (dont il existe plusieurs copies complètes[68], soit en hiéroglyphes, soit en écriture hiératique, parmi les manuscrits égyptiens du Musée de Turin), qu’on rencontre ces descriptions pour ainsi dire officielles des représentations convenues de divers dieux ou déesses. Cette dernière portion du rituel, relative aux plus grandes divinités de l’Égypte, et qui renferme les litanies des dieux, leurs noms les plus mystiques et leurs attributs les plus saints, nous offre entre autres les descriptions des images symboliques d’Ammon-Panthée[69], de Chnouphis[70], de Phtha-Patæque[71], et de la Néith-Génératrice[72], figurée sur notre planche 6.3. La planche ci-jointe[73] contient le texte hiéroglyphique qui s’y rapporte, et dont nous avons pris soin de séparer les mots, afin qu’il soit plus facile d’en suivre la traduction littérale que nous donnons ici:

«Ceci est la figure de la divine mère; elle a trois têtes; sur la tête de lionne, elle a les deux palmes: de plus, sur la tête de forme humaine, elle a les deux parties de la coiffure Pschent; de plus, sur la tête de vautour, elle a les deux palmes[74]; en son lieu, elle porte le phallus; elle a deux ailes, et en leur lieu des pattes de lion.»

Planche 6.2.

NÈITH GÉNÉRATRICE.
(ATHÈNE, PHYSIS, MINERVE.)

Selon les débris de la doctrine Égyptienne, épars dans les écrits des derniers Platoniciens et dans les livres Hermétiques, la déesse Nèith, ou la Minerve Égyptienne, ne formait qu’un seul tout avec le Démiurge Amoun, à l’époque même qui précéda la création des ames et celle du monde physique. C’est en la considérant dans cet état d’absorption en l’Être premier, que les Égyptiens qualifièrent Nèith de divinité à la fois mâle et femelle. Le monde étant composé de parties mâles et de parties femelles[75], il fallait bien que leurs principes existassent dans le dieu qui en fut l’auteur. Aussi, lorsque le moment de créer les ames et le monde arriva, Dieu, suivant les Égyptiens, sourit, ordonna que la nature fût, et, à l’instant, il procéda de sa voix un être femelle parfaitement beau (c’était la nature, le principe femelle, Nèith.), et le Père de toutes choses la rendit féconde[76]. On retrouve dans cette naissance de Nèith, émanation d’Ammon, la naissance même de l’Athène des Grecs, sortie du cerveau de Zeus.

Notre planche représente Nèith, mâle et femelle, la déesse Ἀρσενόθηλυς d’Horapollon[77]. La tête centrale de femme est celle même de la déesse (voyez pl. no 6.), surmontée de la coiffure Pschent, emblême de la domination sur les régions supérieures et inférieures; la tête de gauche est celle d’un vautour, symbole de la maternité et du principe femelle; et celle de droite, qui est une tête de lion, caractérise la force. Proclus nous apprend, en effet, que Nèith était regardée par les Égyptiens, comme la force de la nature qui meut tout[78]. La déesse étend ses bras auxquels sont attachées deux ailes immenses, ce qui caractérise parfaitement encore la Minerve Égyptienne, qui, selon Athénagore, était un esprit étendu en tous lieux[79]. Le corps de Nèith, couvert d’une tunique soutenue par deux bretelles, est celui d’une femme auquel est adapté le signe spécial du principe mâle; des pieds de lion portent cette image panthée de Nèith, comme l’image panthée du Démiurge Amon-Râ (voyez pl. no 5).

Cette singulière représentation de Nèith, mâle et femelle, se trouve plus ou moins complète dans les peintures des grands manuscrits hiéroglyphiques. La légende (A) qui s’y rapporte, signifie simplement La mère; ailleurs, le vautour, caractère principal de ce nom, et l’emblême spécial de la déesse, est combiné avec le fouet (B), ou suivi de plusieurs autres signes (C) qui formaient la légende Ⲧⲙⲁⲩ ⲧϫⲣ ⲛⲏⲃ, Mater magna Domina. Il est évident qu’un des noms hiéroglyphiques de Nèith, composé du vautour et du scarabée, nom expressément indiqué par Horapollon[80], se rapportait à Nèith Ἀρσενόθηλυς; ces deux caractères exprimaient, en effet, le premier le sexe féminin et la maternité, le second le sexe masculin et la paternité.

La croyance populaire voulait que Nèith eût été l’inventrice de l’art de filer[81]; c’est là une nouvelle conformité entre la déesse Égyptienne et l’Athène des Grecs. La troisième grande fête des Égyptiens était célébrée à Saïs, et dans toute l’Égypte, en l’honneur de Nèith; pendant cette nuit solennelle, chacun allumait en plein air des lampes autour de sa maison; cette fête porta le nom de Fête des lampes ardentes, et l’on donnait une raison sainte de ces illuminations[82].

C’est d’un très-beau manuscrit égyptien hiéroglyphique rapporté d’Égypte par le courageux voyageur Belzoni, que nous avons extrait l’image de Nèith-Panthée, figurée sur cette planche. D’autres manuscrits ne donnent à la déesse, toujours mâle et femelle, que la tête seule de lion.

Planche 6.3.

NEITH CRIOCÉPHALE.
(AMMON FEMELLE, AMMON-LUCINE.)

On a recueilli l’image de la divinité gravée sur cette planche, parmi les scènes d’adorations sculptées sur les parois intérieures des murailles d’un monument isolé à Calabsché, dans la Nubie[83]. L’existence de cette déesse à tête de bélier sur l’un des bas-reliefs de ce temple, nous paraissait d’abord douteuse. L’artiste aurait pu facilement, en effet, se méprendre en exagérant le contour du sein, dans la supposition que cette figure fût réellement un Ammon sur le monument original: mais le sceptre terminé par une fleur épanouie de lotus, et la tunique descendant jusques à la cheville du pied, ne laissent aucun doute sur le véritable sexe de cette divinité. C’est bien réellement une déesse; et il était d’autant plus important de constater le fait, qu’aucun autre monument ne reproduit, à notre connaissance du moins, la combinaison symbolique d’une tête de bélier sur un corps de femme. Il est fort à regretter que l’artiste ait négligé de copier les légendes hiéroglyphiques qui accompagnent la représentation de la déesse: nous connaîtrions plus positivement le nom et les attributions de cette divinité criocéphale. Des caractères certains ne permettent cependant point de douter que nous ne devions voir ici une des formes de Néith, considérée mystiquement comme la moitié du grand être, Ammon; ou, ce qui revient au même en d’autres termes, le principe femelle de l’univers uni dans Ammon au principe mâle, ce premier des êtres les renfermant tous les deux primordialement[84]. C’est, sans aucun doute, à cette forme mystique d’Ammon-Néith, que s’appliquait le nom de ⲧⲁⲙⲛ Tamon, inscrit à côté de la déesse criocéphale, et que nous avons extrait du rituel funéraire égyptien. Ce nom y est donné à la déesse Néith et signifie Ammon femelle, car le nom d’Ammon ⲁⲙⲛ se montre ici affecté de l’article féminin ⲧ.

Dans le bas-relief de Calabsché, la déesse criocéphale est représentée adorée, en première ligne, par un souverain de l’Égypte, probablement l’empereur Auguste[85], qui lui offre l’encens. La tête de bélier et les chairs sont peintes en verd ou en bleu-foncé, couleurs propres au dieu Ammon: et au-dessus de la paire de cornes supérieure de la tête d’animal s’élève la coiffure symbolique de la déesse Sovan, d’Ilithya ou la Junon-Lucine des Égyptiens, l’une des formes de la déesse Néith[86]. La déesse Sovan elle-même est figurée comme divinité synthrone à la suite de Néith Criocéphale ou Ammon-Femelle, que l’on pourrait nommer aussi Ammon-Lucine; le bas-relief suivant représente le souverain égyptien adorant le dieu Amon-Ra, assisté de Néith sous sa forme de Mère divine[87], coiffée du vautour surmonté du pschent. Les sculptures de cette partie du monument se rapportent ainsi aux deux principaux agents de la théogonie égyptienne, le principe mâle et le principe femelle de l’univers, confondus en un même personnage.

Il était naturel de donner aussi à Néith une tête de bélier; car le bélier, l’animal symbolique d’Ammon, fut aussi en même temps celui de la déesse Néith, ainsi que l’atteste formellement Proclus[88]: καὶ γὰρ τῶν ζωδίων ὁ κριὸς ἀνεῖται τῇ θεῷ, parmi les animaux du zodiaque, LE BÉLIER est consacré à cette déesse. Les habitants de Thèbes, la ville d’Ammon, et ceux de Saïs, la ville de Néith, vénéraient par un culte particulier le bélier, l’agneau et la brebis, comme les emblêmes vivants des divinités éponymes de leurs cités natales. De nombreux témoignages de ce fait existent dans les écrits des anciens[89].

Planche 6.4.

LE VAUTOUR,
EMBLÈME VIVANT DE NEITH.

La déesse Néith ou le principe féminin de l’univers, devait nécessairement avoir pour emblème propre l’animal qui, dans la croyance commune des Égyptiens, ne comptait aucun mâle dans son espèce. L’opinion vulgaire désigna le vautour. On disait, en effet, que tous les vautours étaient femelles, et qu’il n’y avait point de mâle parmi eux[90]; que pour devenir féconds, ces oiseaux s’exposaient, pendant toute la durée des cinq jours épagomènes, à l’action du vent du nord, suivant Horapollon; du vent du midi ou de l’est, suivant Ælien[91]; que sa gestation durait cent vingt jours; qu’il nourrissait ses petits pendant cent vingt autres jours; qu’il se préparait enfin à une nouvelle gestation pendant une troisième période d’une égale durée; de sorte qu’en y comprenant les cinq jours épagomènes consacrés à sa fécondation, cet oiseau distribuait régulièrement et d’une manière fixe les 365 jours dont se composait l’année civile des Égyptiens[92]. On croyait aussi que le vautour donnait souvent le plus touchant exemple de tendresse maternelle, en se déchirant le sein pour nourrir ses petits de son propre sang, lorsqu’il ne trouvait rien pour leur subsistance[92].

De là vient que, contre l’opinion de toutes les nations occidentales, qui ne citent du vautour que sa féroce voracité, cet oiseau fut choisi par les Égyptiens pour le symbole du premier principe femelle, de la mère commune de tous les êtres, de la déesse Néith, qui, sur les monuments égyptiens, ne porte jamais d’autre nom dans ses légendes sacrées, que celui de DÉESSE-MÈRE ou de GRANDE-MÈRE, noms que l’on trouve également inscrits à côté du vautour son emblème spécial[93]. Enfin, l’image de ce même oiseau est devenue, pour cela même, le signe de l’idée MÈRE dans l’écriture hiéroglyphique.

D’un autre côté, Néith ou l’Athène égyptienne fut aussi, comme celle des Grecs, la protectrice des guerriers. Sous ce second rapport, le vautour devait encore devenir son symbole, puisque, suivant les Égyptiens, cet oiseau de proie, doué d’une certaine prescience, marquait sept jours à l’avance et circonscrivait même le lieu qui devait servir de champ de bataille à deux armées; il faisait face pendant le combat à l’armée qui devait éprouver la plus grande perte. Aussi les anciens rois d’Égypte envoyaient-ils, dit-on, avant d’en venir aux mains, des explorateurs pour observer de quel côté se tournaient les vautours fatidiques[94]. Les plus anciens Grecs paraissent avoir eu des préjugés semblables. Hérodote de Pont dit, du moins, qu’Hercule était ravi quand un vautour se montrait à lui au commencement d’une expédition militaire[95].

Le symbole de Néith, déesse dispensatrice de la victoire, le vautour, la tête ornée de diverses coiffures, les ailes éployées et tenant dans ses serres des insignes de la Victoire, est toujours figuré, sur les bas-reliefs des temples, planant au-dessus de la tête des souverains de l’Égypte faisant des offrandes aux dieux ou conduisant à leurs pieds des ennemis vaincus[96]; ailleurs, il ombrage de ses ailes le Pharaon Thouthmosis que reçoivent dans leurs bras la déesse Néith, le dieu Amonra[97], et le Pharaon Ramsès-Meiamoun, grand-père de Sésostris, soit dans ses combats, soit dans la pompe de son triomphe, représentés sur les bas-reliefs du palais de Medinetabou à Thèbes[98]; enfin, le plafond de la porte triomphale du sud à Karnac est orné de 18 vautours, portant l’emblème de la Victoire[99], et semblables à celui qui est figuré sur notre planche 6.5, tiré des bas-reliefs du tombeau royal découvert par Belzoni.

Planche 6.5.

NÉITH MOTRICE ET CONSERVATRICE.
(ATHÉNÈ, MINERVE.)

L’artiste égyptien, en représentant la déesse Néith mâle et femelle, à trois têtes, et à pieds de lion[100], conformément au texte des livres sacrés de l’Égypte, a montré réunies comme en un seul corps toutes les formes sensibles sous lesquelles la Mère divine, c’est-à-dire, l’Athénè Αἰολόμορφος des hymnes orphiques, était offerte à la vénération des peuples. Chacune des attributions diverses de ce grand être cosmogonique est ainsi caractérisée par un symbole particulier dont le sens était bien fixé; tous ces emblèmes, liés les uns aux autres, formaient donc une image panthée de la déesse, considérée dans la totalité et dans la plénitude des pouvoirs divers que la doctrine théologique lui avait assignés. Néith fut à la fois le symbole du principe femelle, le principe maternel de l’univers, la sagesse divine inventrice des sciences et des arts de la paix; la sagesse qui donne la victoire; la force qui meut et conserve la nature, et par suite la divinité protectrice des guerriers, ainsi que l’Athénè grecque, copie fidèle de la Minerve égyptienne, dont le culte fut porté des bords du Nil aux rivages de l’Attique.

La planche 6 représente Néith sous son apparence la plus habituelle: une femme ailée, assise, et coiffée du Pschent placé sur la dépouille d’un vautour. C’est Néith, adorée comme principe femelle de l’univers entier. Elle porte alors nom de Grande mère ou Mère divine: cette forme simple est facile à retrouver dans l’image complexe de Néith-Panthée[101].

Considérée d’une manière moins générale, comme mère des êtres vivants et protectrice de l’enfantement, Néith, qui prenait alors le nom de Swan, comme on le verra dans la suite, était figurée sous les apparences d’une femme à tête de vautour: la tête de cet oiseau, emblème de la maternité, est en effet la troisième tête de la Néith-Panthée.

Adorée comme inventrice des arts et des sciences, cette grande déesse, prenant alors le nom de Nat ou Nêth, dont les Grecs ont fait Νηῒθ, était représentée sous la forme d’une femme assise, coiffée de la partie inférieure du Pschent. On la nommait aussi Bouto. Les hymnes orphiques donnent à Athénè ou Minerve, considérée sous ce point de vue, les qualifications de τεχνῶν μῆτερ πολύολϐε et de εὑρεσίτεχνε, mère féconde des arts et inventrice des arts[102].

La seconde tête de la Néith-Panthée est celle d’une lionne, parce qu’on figurait cette divinité sous la forme d’une femme léontocéphale, pour la présenter à l’esprit sous l’une de ses plus importantes attributions. C’était Néith devenant le symbole de la force morale et de la force physique; ou, comme nous l’apprend Proclus[103], citant l’opinion même des Égyptiens, la puissance qui met l’univers entier en mouvement, ἡ κινητικὴ τοῦ παντὸς δύναμις. Néith reçoit alors le nom de Déesse gardienne ou conservatrice, que l’on trouvera avec la forme hiératique sur la planche ci-jointe, représentant la déesse léontocéphale.

On ne peut méconnaître dans cette forme de l’Athénè égyptienne, la dispensatrice de la force, la déesse des guerriers, le type de l’Athénè grecque Πολεμοκλόος et Ὁπλοχαρής[104].

Planche 6.6.

NÉITH MOTRICE ET CONSERVATRICE
(ATHÉNÈ, PHYSIS, MINERVE.)

Le culte de cette divinité, du premier ordre, puisqu’elle était, selon les mythes sacrés, une émanation, ou, pour mieux dire, un dédoublement du démiurge Amon-Ra, fut généralement en vigueur dans toutes les parties de l’empire égyptien, et surtout dans les Nomes où firent leur résidence les différentes subdivisions de la caste militaire. Néith-Conservatrice, la déesse des guerriers égyptiens, reçut dans Memphis un culte spécial; ce fut en effet dans cette capitale, dont la fondation fut le résultat de la révolution militaire qui changea la théocratie égyptienne en monarchie, que les rois, chefs naturels de la caste guerrière, firent leur résidence habituelle dès la XIXe dynastie, de préférence à Thèbes, presque abandonnée à la caste sacerdotale, qui trouvait dans cette antique cité et son principal foyer et toutes ses origines. La plupart des monuments recueillis sur l’emplacement ou dans les environs de Memphis nous offrent l’image de Néith-Léontocéphale[105].

On la trouve aussi, quoique bien moins multipliée, parmi les sculptures qui décorent les temples des autres régions de l’Égypte. Le célèbre conquérant Ramsès-le-Grand est représenté dans un des groupes sculptés dans le roc à Ghirsché, en Nubie[106], assis entre le dieu Phtha et Néith-Léontocéphale qui pose affectueusement sa main sur l’épaule du vaillant monarque. A Amara, un autre Pharaon comprend dans une adoration commune cette déesse des guerriers et les grands dieux Amon-Ra et Phré[107]. Ailleurs, Néith-Léontocéphale, renfermée dans une même chapelle (ναὸς) que le dieu Phtha, reçoit de riches offrandes[108]; et les monuments de Dendéra[109] prouvent que son culte se conserva ailleurs qu’à Memphis, sous les Lagides et sous les empereurs romains.

C’est comme emblème de la force protectrice du pays, que des statues colossales de Néith guerrière à tête de lion furent érigées devant les palais et les édifices sacrés de l’Égypte, et semblaient en interdire l’entrée aux profanes, aux ennemis des lois civiles et religieuses. Ces colosses, souvent en très-grand nombre, et presque tous de granit, montrent la déesse sous la figure d’une femme à tête de lionne; elle est quelquefois debout, mais plus ordinairement assise sur un trône; une étroite et longue tunique la couvre à partir du sein, qui reste nu; ses bras, ses poignets et ses pieds sont ornés d’anneaux plus ou moins riches; ses mains tiennent l’emblème de la vie divine, et le long sceptre, terminé par une fleur de lotus, particulier aux déesses égyptiennes. Mais comme Néith était une divinité douée des deux sexes, Ἀρσενόθηλυς[110], ἄρσην μὲν καὶ θῆλυς ἔφυς[111], le sculpteur lui a donné quelquefois le sceptre des dieux mâles, à tête de coucoupha. La tête de lionne est toujours surmontée du disque décoré de l’Uræus royal.

On a depuis quelques années transporté en Europe un nombre considérable de ces statues de Néith-Conservatrice. Celles d’entre elles qui figurent la déesse assise, portent sur le devant du trône des dédicaces qui nous font connaître le nom des rois sous le règne desquels ces colosses furent placés sur les dromos ou devant les propylées dont ils formaient la décoration. Le Musée royal de Paris en possède plusieurs qui remontent aux temps des Pharaons Aménophis II, Ramsès-le-Grand et Sésonchis. On en voit d’autres de l’époque du premier de ces princes à Rome, dans la salle égyptienne du Vatican. Le Musée royal de Turin en possède quatre du même règne, et l’on peut y admirer aussi une Néith-Léontocéphale assise, en granit, de huit pieds de hauteur, et d’un très-beau travail, portant une dédicace du règne de Ramsès VII, fils de Ramsès-le-Grand.

Planche 6.7.

NÉITH CASTIGATRICE.

L’image de la déesse que présente la planche 6.7, a été calquée sur le second cercueil d’une magnifique momie existant dans le Musée royal égyptien de Turin. Le naos qui renferme cette figure symbolique est entouré d’uræus dont le ventre est censé orné de plaques d’émaux bleus, rouges et verds, comme l’est réellement un très-bel uræus en bois doré et qui appartient au Musée Charles X au Louvre. La tête de lion et toutes les parties nues du corps de la déesse, sont de couleur verte. Dans l’une de ses mains est le signe de la vie divine, dans l’autre, le sceptre terminé par un calice de lotus uni à deux fleurs de lotus, emblêmes du monde matériel. La tête du crocodile symbole des eaux, est combinée avec la tête de lion qui caractérise spécialement cette grande divinité, en exprimant sa principale attribution, celle de gardienne vigilante.

Horapollon nous apprend, en effet, que, dans l’écriture symbolique des Égyptiens, la tête du lion (λέοντος κεφαλὴ) exprimait le vigilant (ἐγρηγορότα) et le gardien (φύλακα), et c’était pour cela, ajoute-t-il, qu’on plaçait des représentations du lion comme gardiens, (ὡς φύλακας), aux portes des temples[112]. Ce texte important explique à la fois et les lions assis que l’on a trouvé placés devant le premier pylone du grand temple de Philæ[113], et les avenues ou rangées de statues de la déesse Léontocéphale érigées sur les dromos ou aux portes de divers temples de Thèbes[114]. Ainsi, la planche précédente (6.7) nous présenterait la grande divinité gardienne des eaux. Mais la tête du lion pouvait encore être prise sous d’autres acceptions dans l’écriture symbolique égyptienne; cet animal, doué d’une force remarquable, inspire naturellement la crainte aux êtres vivants qui l’approchent, c’est pour cela que sa tête fut aussi l’emblême de la terreur et de tout ce qui est formidable, φοϐερὸν[115]; et cet emblême s’appliquait convenablement encore à la déesse léontocéphale, à laquelle on donnait pour principale fonction la garde et la conservation de la terre d’Égypte et des choses saintes qu’elle renfermait. Cet être mythique était censé éloigner, par la terreur, les profanes des lieux sacrés et leur infliger de justes châtiments. C’est sous une telle attribution que la déesse est représentée dans cette planche 6.8; sa tête de lion est ornée du disque et de l’uræus; elle saisit de ses deux mains et foule en même temps aux pieds une énorme couleuvre, le grand serpent ennemi des dieux, et le symbole des méchants et des impies, nommé ⲁⲡⲡ ou ⲁⲡⲫ (Apop ou Apoph) LE GÉANT, dans les textes hiéroglyphiques. L’inscription qui accompagne cette image de la déesse sur le magnifique torse Borgia, aujourd’hui au Musée Bourbon à Naples, ne laisse aucun doute sur les attributions redoutables de cette divinité; elle signifie: la gardienne puissante, ⲃⲁⲗ ⲛ ⲣⲏ ⲧⲛⲉⲃ ⲛⲧϭⲟⲙ ϩⲟⲛⲧ ⲛⲛⲉⲛⲟⲩⲧⲉ ⲛⲓⲃⲓ ⲱϥⲉ (ⲛⲉ) ⲥⲱⲃⲉ, œil du soleil, souveraine de la force, rectrice de tous les dieux CHATIANT LES IMPURS.

Nous traduisons provisoirement par gardienne ou conservatrice, le nom hiéroglyphique de la déesse formé des trois premiers caractères de cette inscription, parce que l’espèce d’instrument qu’il a toujours pour initiale, est constamment placé dans les mains des divinités gardiennes et qu’il est aussi l’initiale d’un groupe qui, dans les textes hiéroglyphiques, exprime évidemment l’idée conserver ou garder; nous soupçonnons, toutefois, que ce signe pris phonétiquement put représenter la consonne ⲕ. Le nom de la déesse se lirait alors ⲕϩ ou ⲕϩⲧ en supposant que le ⲧ final n’est point la marque de genre: dans le premier cas ce nom se rapporterait à la racine ⲕⲱϩ (kôh) zelus, æmulatio, ardor, iracundia, et dans le second cas, à la racine ⲕⲱϩⲧ (kôht) FEU, Ignis; ce dernier nom conviendrait sous tous les rapports à la compagne chérie de l’Hephæstus ou Vulcain égyptien.

La déesse porte le titre de Dame de la région de Ratoui dans la légende d’une de ses statues du Musée royal[116]: les autres titres sont réunis sur la planche 6.2, du no 2 au no 8: on les a extraits de la quatrième partie du rituel funéraire qui se rapporte à Néith-Panthée, considérée dans ses diverses attributions. Cette grande divinité, dont la déesse léontocéphale n’est qu’une forme simple, y est successivement appelée soleil femelle (no 2), rectrice des dieux (no 3), ptérophore (ou porte-ailes) (no 4), déesse rectrice de la région supérieure et de la région inférieure (no 5), tête de son père (no 6), divine mère de Paschakasé (l’un des noms mystiques de Phtha) (no 7), et royale épouse de Paléhaka (l’un des noms mystiques d’Ammon) (no 8).

Planche 6.8.

SATÉ, ou SATI,
(SATIS, L’HÉRA, OU LA JUNON ÉGYPTIENNE.)

Les bas-reliefs sculptés sur les édifices religieux de l’Égypte, nous offrent assez fréquemment la représentation d’une déesse, caractérisée surtout par une grande feuille qui s’élève au-dessus de sa coiffure. Cette divinité reçoit diverses offrandes à la suite d’Amon-Cnouphis, à tête de bélier[117]; elle est aussi figurée donnant la main au dieu Amon-Ré, sur un autel que soutient une belle statue Égyptienne de la riche collection de M. Durand. Le nom hiéroglyphique de cette même déesse est toujours composé de trois caractères qui, répondant aux lettres coptes Ⲥⲧⲏ, doivent se prononcer Saté ou Sati. Il est évident que, dans les mythes Égyptiens, la déesse Sati eut des rapports intimes avec Amon-Cnouphis ou Amon-Ré, le dieu suprême.

Cette déduction est changée en certitude par une inscription grecque du temps de Ptolémée Evergète II, gravée sur une stèle trouvée à Séhhélé, île située entre Éléphantine et Philæ[118]. On y lit en effet que la divinité locale, assimilée par les Grecs à leur Héra (la Junon des Latins), porta en langue Égyptienne le nom de Satis, ou plutôt de Sati, en faisant abstraction de la finale grecque Σ. Dans cette même inscription, Hera-Satés, ou Junon-Satis, est nommée immédiatement après Ammon-Chnoubis. D’autre part, une inscription latine, copiée par l’infatigable Belzoni[119] dans les carrières de Syène, nous apprend que l’autel qui la porte est dédié à Jupiter-Ammon-Chnubis et à Junon-Reine, divinités protectrices de ces montagnes. Il est donc certain que Sati fut la Junon égyptienne, la compagne d’Amon-Cnouphis que les Grecs assimilèrent à leur Zeus, et les Romains à leur Jupiter.

Sur notre planche no 7, cette déesse est figurée assise sur son trône, la tête couverte de la coiffure ordinaire des femmes Égyptiennes, mais ceinte de bandelettes, ou plutôt du diadême. Le nu est ordinairement peint en jaune, et quelquefois aussi en vert, comme les chairs de Cnouphis; ses mains portent l’emblême de la vie divine, et le sceptre ordinaire des déesses.

La légende, qui, sur notre planche, accompagne l’image de Sati, se lisait, Ⲥⲧⲏ ⲧⲛⲟⲩⲧⲉ ⲧϣⲉ ⲡⲣⲏ ⲧⲛⲏⲃ ⲙⲡⲉ, et signifie Saté ou Sati, déesse, fille de Ré, dame du ciel; et, comme cette légende est habituellement la même partout où se montre la représentation de cette divinité, elle nous apprend avec certitude que Sati était fille du Soleil, dont le nom était , en langue égyptienne.

Que Saté fut l’épouse d’Amon-Cnouphis, comme l’ont supposé les Grecs, en l’assimilant à Héra, épouse de Zeus, ou qu’elle fut simplement une Parèdre ou compagne assidue du Jupiter égyptien, c’est ce que nous ne sommes point encore en état de décider.

Sati, l’Héra Égyptienne, présidait à l’hémisphère inférieur du ciel[120], comme Nèith à l’hémisphère supérieur; et, il est digne de remarque sans doute, que les déesses compagnes d’Amon ou Cnouphis, le dieu suprême, soient celles qui, selon la croyance établie, occupaient et régissaient les deux grandes divisions de la sphère céleste.

La déesse Sati paraît enfin avoir rempli certaines fonctions dans le monde inférieur, l’Amenti ou enfer égyptien. Son image décore les portes des superbes tombeaux des Pharaons, dans la vallée de Biban-el-Molouk, à Thèbes. Sur quelques manuscrits funéraires, cette divinité, portant la légende Sati, déesse[121], ou bien, Sati, fille du Soleil[122], reçoit, à l’entrée du tribunal de l’Amenti, l’ame du défunt, que lui présente une seconde déesse, la tête également ornée d’une feuille, mais qu’il ne faut pas confondre avec Sati, dans la plupart des manuscrits où cette dernière déesse ne paraît point.

Planche 7.

SATÉ,
PRÉSIDANT A LA RÉGION INFÉRIEURE, (LA JUNON EGYPTIENNE).

La divinité à laquelle nous donnons le nom de Saté, nom que les diverses attributions de la déesse confirment déja, paraît avoir rempli une foule d’emplois dans l’organisation du monde mythique tel que les idées égyptiennes, exprimées sur les monuments, semblent nous le présenter. Fille du soleil, le roi du monde physique, Saté paraît avoir été la protectrice des souverains de l’Égypte: la signification évidente d’une foule de bas-reliefs décorant les temples, les palais et les tombeaux, ne laisse aucun doute à cet égard. Il y a plus: Saté fut celle des divinités pour laquelle les Pharaons de la dix-huitième dynastie montrèrent le plus de vénération, puisque son image même, devenue un caractère d’écriture figuratif-symbolique, entre dans l’expression de la plupart des prénoms ou noms mystiques des princes de cette antique famille dont le chef délivra sa patrie de la longue tyrannie des pasteurs: race illustre qui a produit les plus grands rois de l’Égypte, Mœris, vainqueur des étrangers et protecteur de la caste agricole; Aménophis II, qui éleva des monuments de sa grandeur jusques au fond de la Haute-Nubie; Ousiréi, qui orna la ville d’Ammon d’obélisques et d’immenses constructions; enfin, Ramsès-Méiamoun, prince guerrier mais ami des arts, bisaïeul de Ramsès-Séthosis si connu des anciens sous le nom de Sésostris.

Sur les édifices de Thèbes, la plupart des légendes royales des princes de cette dynastie, sous laquelle l’Égypte atteignit à son plus haut de sa période de civilisation, de puissance et de gloire, sont placées sous la protection de Saté, ou environnées de ses emblèmes. Ainsi, dans les bas-reliefs peints de la catacombe royale découverte par Belzoni, les cartouches contenant le prénom et le nom du Pharaon Ousirei, flanquent une belle image de la Junon égyptienne étendant ses ailes immenses, et accompagnée de l’inscription hiéroglyphique, Saté déesse vivante, fille du soleil, dame du ciel et du monde, rectrice de la région inférieure, protectrice de son fils le seigneur du monde, le roi, etc., enfant du soleil Phtah-men-Ousirei[123]. La déesse couvre aussi de ses ailes la légende du même prince[124], recevant le titre de son fils chéri dans les inscriptions qui accompagnent ailleurs la déesse Saté, décorée elle-même des qualifications: vivante, stabilitrice, bienfaitrice de la région inférieure, et dominatrice, comme le soleil, pour toujours[125]. Il s’agit de savoir ce qu’il faut entendre par cette région inférieure.

Horapollon affirme que la Junon égyptienne occupait l’hémisphère inférieur du ciel τὸ κάτω (τοῦ οὐρανοῦ) ἡμισφαίριον[126]. Mais le caractère qui, sur le bas-relief précité, exprime l’idée région inférieure, caractère identique, quoique d’une forme plus simple, avec celui qui occupe la partie inférieure de notre planche 7.2, ne me paraît point désigner d’une manière spéciale l’hémisphère inférieur du ciel: j’ai acquis la certitude que c’est là le véritable signe symbolique de la partie inférieure de la terre d’Égypte, la région que nous connaissons sous le nom de Basse-Égypte, et qui, dans les livres coptes, est appelée, tantôt Sampésèt-an-Kèmé, c’est-à-dire la partie inférieure de Kèmé, tantôt Tsahèt ou la partie septentrionale. J’ai été conduit à reconnaître la valeur de ce caractère, qui a passé des anaglyphes, ou bas-reliefs allégoriques, dans l’écriture hiéroglyphique, en analysant le texte en hiéroglyphes de l’inscription de Rosette, dans lequel les mots du grec τοῖς ἱερεῦσι τῶν κατὰ τὴν χώραν ἱερῶν πάντων[127], aux prêtres de tous les temples du pays, sont rendus par neuf caractères signifiant à la lettre, aux prêtres appartenant aux régions supérieures (les nomes de la Haute-Égypte) et aux régions inférieures (les nomes de la Basse-Égypte)[128]. Les régions inférieures se trouvent exprimées par le redoublement de ce bouquet de tiges plus ou moins nombreuses de lotus, mais dont deux, les deux extrêmes, sont constamment brisées.

Ainsi, la planche 7.2. de notre panthéon, qui reproduit fidèlement la plus grande partie de l’un des bas-reliefs peints dont est décorée l’entrée du tombeau destiné à recevoir le corps du Pharaon Méiamoun-Ramsès, dans la vallée de Biban-Elmolouk à Thèbes[129], nous offre la déesse Saté tenant le signe de la vie divine, étendant ses ailes comme pour protéger la légende du roi[130], et assise, à la manière égyptienne, sur le signe symbolique de la domination surmontant le symbole de la région inférieure: ce bas-relief, comme un très-grand nombre de ceux qui décorent les édifices de l’Égypte, est susceptible d’une véritable lecture, et il signifie Saté, déesse vivante, dame de la région inférieure.

Planche 7.2.

L’URAEUS,
EMBLÊME DU SATÉ.

Les Égyptiens, en créant leur système cosmogonique et religieux, semblent avoir cherché à établir une concordance très-suivie entre le monde intellectuel ou le ciel, et le monde physique ou la terre. Ils ont dit que le premier instituteur de leur civilisation organisa la société humaine sur le modèle des formes qui régissent les êtres célestes; de la même manière qu’en ordonnant le monde terrestre, l’agent du Démiurge avait imité le monde supérieur, autant du moins que la matière pouvait se prêter à une semblable reproduction. Il résulte de cette intention, qui se manifeste dans une foule de circonstances, que des emblèmes de certaines choses célestes s’appliquent également aux choses correspondantes dans le monde matériel, et réciproquement. De là vient aussi que les divinités dominatrices de certaines portions du monde intellectuel, gouvernent également les parties correspondantes du monde physique. Ainsi Saté, ou la Junon égyptienne, régissait à la fois l’hémisphère inférieur du ciel et la région inférieure de l’Égypte. Le nom symbolique de cette contrée terrestre, décrit dans l’explication de la planche précédente, n’a aucun rapport avec le groupe, signe spécial de la partie inférieure du ciel, gravé sur notre planche 29.3, No 2 et 3. On remarquera seulement que c’est, sans aucun doute, parce que la plume est le premier caractère de ce dernier groupe, que ce même objet se trouve figuré, comme insigne distinctif, sur la tête de toutes les images de la déesse Saté. Nous aurons l’occasion de montrer qu’un très-grand nombre de divinités ne sont reconnaissables sur les monuments égyptiens, qu’au seul caractère initial de leurs noms propres ou de leurs titres spéciaux, placé sur leur tête ou dominant les divers ornements de leur coiffure. Les représentations de Saté, reproduites dans ce recueil, offrent un exemple de cette singulière façon de caractériser les différentes divinités.

La planche 7.3 contient un des symboles de Saté, considérée soit comme dominatrice de l’hémisphère inférieur du ciel, soit comme régente et protectrice de la région inférieure terrestre. La déesse est ici figurée sous la forme d’un Uræus: ce serpent, nommé aspic ou basilic par les Grecs, fut en Égypte l’emblème spécial de la souveraineté ou de la puissance royale: la coiffure qui couvre sa tête est la partie inférieure de la couronne Pschent, symbole de la domination sur la région inférieure, soit du ciel, soit de la terre. On trouvera dans l’explication de la planche 11 les preuves et le développement du sens que nous reconnaissons ici à cette fraction du Pschent.

Le serpent sacré est dressé sur la partie postérieure de son corps, formant plusieurs replis et enroulements. Le haut du corps est considérablement dilaté; et cette forme, quelque extraordinaire qu’elle puisse paraître, est motivée sur un fait réel: l’Uræus, nommé aujourd’hui vipère HHayé en Égypte, possède en effet la singulière faculté de s’enfler la portion supérieure du corps, soit lorsqu’il s’irrite, soit lorsqu’il veut se dresser pour atteindre une proie.

L’Uræus, animal sacré de la Junon égyptienne, est figuré avec le sceptre des dieux bienfaisants, et repose, comme la déesse Saté figurée dans la planche précédente, sur le signe symbolique de la domination, placé au-dessus de l’emblème de la région inférieure terrestre. Ce même reptile est toujours accompagné de la légende inscrite à côté de son image (planche 7.3.), tirée des bas-reliefs coloriés du tombeau royal découvert par Belzoni. Les quatre premiers signes de cette légende forment le nom propre de l’animal sacré, nom féminin comme le prouve le dernier signe: le serpent, emblème de la déesse protectrice de l’hémisphère supérieur du ciel et de la partie supérieure de l’Égypte, est également un Uræus femelle. Le reste de la légende liée à l’Uræus de Saté, signifie dame du ciel, rectrice des dieux seigneurs: titres plus spécialement propres à la déesse qu’à l’animal sacré, son image symbolique.

Le bouquet de lotus, formant l’emblème de l’Égypte inférieure, est ici d’une couleur et d’une espèce qui diffèrent assez essentiellement de celui qui exprime la même idée dans la planche précédente; mais cette différence d’espèce et de forme, soit de la plante, soit de la fleur seulement, ne porte aucune espèce de modification dans le sens de ces groupes. J’ai eu une foule d’occasions de me convaincre de leur parfaite identité.

Planche 7.3.

PHTAH-SOKARI.
(PHTHA ENFANT, HEPHAISTUS, HARPOCRATE.)

Hérodote et plusieurs autres écrivains grecs conviennent qu’une partie de leur religion nationale leur est venue, soit directement, soit indirectement, des Égyptiens; à défaut même de cet aveu positif, il serait impossible, à mesure qu’on acquerra quelque document nouveau sur l’ancien culte de l’Égypte, de ne point reconnaître les nombreux emprunts que les instituteurs du culte des Grecs firent à celui des habitants de Thèbes et de Memphis. Nous avons déja vu que l’Athène Grecque, la Minerve des Romains, était une imitation de la Nèith Égyptienne[131]; des rapports non moins frappants existent entre Phtha, et l’Héphaistus Grec, ou le Vulcain des Romains.

Héphaistus, selon les mythographes Grecs, était fils de Zeus: et Phtha fut une émanation d’Ammon-Cnouphis, le Jupiter Egyptien. Héphaistus naquit tellement difforme que Héra, sa mère, honteuse d’avoir mis au jour un enfant si laid, le repoussa de son sein et le précipita dans la mer, selon le récit d’Homère; dans une autre occasion, Zeus, irrité, lança hors de l’Olympe le jeune dieu, qui roula long-temps dans la vaste étendue des airs, et tomba enfin, en se brisant les jambes, dans l’île de Lemnos. Depuis cette époque, Héphaistus boîta des deux côtés, et ses deux jambes restèrent tremblantes et tortues, selon le même poëte. Le Phtah Égyptien, représenté nu et dépouillé des bandelettes ou de la tunique étroite qui le couvre ordinairement (pl. 9), se montre sous des dehors tout aussi défavorables que l’Hephaistus Grec; et les monuments prouvent que ces fables grecques ne sont que des mythes Égyptiens corrompus.

Une foule de bas-reliefs, de peintures et de statuettes de terre vernissée, nous présentent le Dieu Phtah sous la figure d’un enfant ou, plutôt, sous celle d’un nain difforme, ayant des traits irréguliers, le ventre enflé et les jambes torses (pl. 8, no 1), quelquefois ce nain est debout sur un crocodile (pl. 8, no 2), ou porte sur sa tête un scarabée, emblême de la génération (pl. 8, nos 2 et 3). Les légendes hiéroglyphiques qui accompagnent ces images, nomment cette singulière divinité, Phtah, ou Phtah-Socari, indifféremment.

Quel que soit le motif qui détermina les Égyptiens à représenter sous une forme aussi repoussante Phtah, l’une de leurs plus grandes divinités, le fait est désormais constaté, et à l’autorité des monuments que je viens de citer, se joint celle de l’un des écrivains les plus graves de l’antiquité: «Cambyse, dit Hérodote, étant entré dans le temple d’Héphaistus (Phtah), à Memphis, se moqua de sa statue, et fit des éclats de rire: elle ressemblait à ces dieux que les Phéniciens appellent Pataïques, et qu’ils peignent sur la proue de leurs vaisseaux; ceux qui n’en ont pas vu, entendront ma comparaison, si je leur dis que ces dieux sont faits comme des Pygmées

Les manuscrits et les bas-reliefs des Hypogées qui offrent l’image d’Ammon-Générateur et celle de Nèith-Génératrice (pl. 4, 5 et 6.3), nous montrent aussi le Dieu Phtah, ou Phtah-Socari, générateur, encore sous la forme d’un Pygmée (pl. 8, nos 4 et 5), et tenant, comme son père Ammon, le fouet divin pour stimuler la Lune, qui envoie dans le monde terrestre les germes de tous les êtres vivants; cette image de l’organisateur du monde a quelquefois deux têtes (pl. 8, no 6); l’une, humaine, c’est la tête ordinaire de Phtah; et l’autre, celle d’un épervier surmontée de longues plumes, est celle que prend habituellement Phtah, lorsqu’il reçoit le surnom de Socari.

La figure no 4, extraite de l’un des manuscrits Égyptiens rapportés par M. Belzoni, représente Phtah ayant les pieds contournés comme l’Héphaistos Grec. Nous devons dire ici que cette circonstance prouve de plus, qu’Harpocrate, mot dont les deux dernières syllabes Pokrat, Pokrat, expriment un individu dont les pieds sont délicats, mous ou malades, fut primitivement un des surnoms de Phtah. La description donnée par saint Épiphane, de l’impudique statue d’Harpocrate, Image d’enfant, à tête rase; ignoble et abominable, s’applique parfaitement aux représentations de Phtah générateur, numérotées 4 et 5 sur notre planche 8.

Planche 8.

PHTHA ou PTHA.
(PHTHA, HÉPHAISTUS, VULCAIN.)

Ce personnage occupait la troisième place dans la nombreuse série des divinités de l’Égypte; les Grecs, en l’assimilant à leur Héphaistos, le Vulcain des Romains, ont singulièrement rabaissé et son rang et son importance; ils ont réduit les hautes fonctions de ce grand être cosmogonique à celles d’un simple ouvrier.

Telle ne fut point l’opinion des Égyptiens sur leur Phtha; selon leurs mythes sacrés, la puissance démiurgique, l’esprit de l’Univers, Cnèph ou Cnouphis, avait produit un œuf de sa bouche, et il en était sorti un dieu qui portait le nom de Phtha[132]. Cet œuf était la matière dont se compose le monde visible; il contenait l’agent, l’ouvrier qui devait en coordonner et en régulariser les diverses parties; et Phtha est l’esprit créateur actif, l’intelligence divine qui, dès l’origine des choses, entra en action pour accomplir l’Univers, en toute vérité et avec un art suprême[133].

L’image du dieu Phtha est habituellement sculptée, sur les bas-reliefs, à la suite d’Amon-Cnouphis son père; le grand Démiurge se montre en effet presque toujours accompagné de deux autres personnages divins; d’abord de la déesse Nèith sa première émanation, et, de plus, d’un dieu dont le corps est serré dans un vêtement très-étroit, qui l’enveloppe depuis le cou jusque sous la plante des pieds, et ne donne un libre passage qu’aux deux mains seulement. La tête de ce personnage mâle est couverte d’une coiffure très-simple, qui se modèle sur tout son contour; ses mains tiennent le sceptre ordinaire des dieux bienfaisants, combiné, 1o avec cette espèce d’autel gradué à quatre corniches, qu’on nomme un nilomètre, et qui, dans l’écriture hiéroglyphique, est le symbole de la coordination; 2o avec la croix ansée, emblême de la vie divine. Ses chairs sont toujours peintes en vert; enfin, la légende hiéroglyphique (1 et 2) qui accompagne ce personnage, nous apprend que c’est là l’image du dieu Phtha. Les trois premiers signes sont phonétiques, représentant les lettres coptes Ⲡⲧϩ ou Ⲫⲧϩ, et se prononçaient Ptah ou Phtah selon les dialectes[134]. Les légendes 3 et 4 ne diffèrent que par les attributs ajoutés au caractère symbolique final Dieu, qui, par ces additions, devient purement représentatif. Le no 5 est hiératique.

Les Égyptiens qui voulaient rattacher l’histoire de la terre à celle des cieux, disaient que Phtha avait été le premier de leurs dynastes; mais que la durée de son règne ne saurait être fixée. Les Pharaons lui avaient consacré leur ville royale, Memphis, la seconde capitale de l’empire; ainsi, les quatre principales villes de l’Égypte, Thèbes, Memphis, Saïs et Héliopolis, étaient chacune sous la protection spéciale de l’une des quatre grandes divinités, Amon-Cnouphis, Phtah, Nèith et Phré. Le magnifique temple de Phtah à Memphis, où se faisait l’inauguration des rois, a été décrit, en partie, par Hérodote et par Strabon; les plus illustres d’entre les Pharaons le décorèrent de portiques et de colosses.

L’être auquel on attribuait l’organisation du monde, devait nécessairement le connaître à fond, ainsi que les lois et les conditions de son bien-être et de son existence; aussi les prêtres Égyptiens regardaient-ils Phtha comme l’inventeur de la philosophie[135], bien différents, en cela, des Grecs, qui ne citaient de leur Héphaistos que des œuvres matérielles et purement mécaniques.

Phtha est représenté sur notre planche, dans une chapelle richement décorée; les monuments le montrent, pour l’ordinaire, renfermé dans une construction de ce genre; ici, il est appuyé sur un grand nilomètre, son emblême spécial, et ce signe est celui de la stabilité.

Planche 9.

PHTAH-SOKARI.
(SOCHARIS.)

Les écrivains de l’antiquité, soit Grecs soit latins, ont été jusques ici les seuls guides pour les savants modernes qui se sont occupés des mythes de l’ancienne Égypte. Ceux d’entre eux qui ont voulu se former une idée exacte de cette religion, que tout concourt à présenter comme la source d’une grande partie de la croyance des Grecs, ont recueilli avec soin les divers passages des auteurs classiques relatifs aux différentes divinités Égyptiennes; mais lorsqu’ils ont voulu coordonner ces matériaux, il n’en est résulté qu’une nomenclature assez bornée, et une courte série de récits mystiques appliqués confusément à plusieurs personnages différents, dont les noms, le rang, et la filiation, n’ont d’ailleurs entre eux aucune espèce de rapport.

Cette incohérence et la confusion qui règne dans les dires des auteurs grecs et latins sur le culte de l’Égypte, démontraient assez la nécessité de suspendre toute opinion à cet égard, jusqu’à ce que de nouvelles lumières pussent éclairer ce point si ténébreux des recherches historiques. Les monuments seuls pouvaient les produire; et l’étude des innombrables restes de l’art Égyptien, qui grava sur la pierre les images des dieux, leurs noms en écriture sacrée, et très-souvent aussi leur généalogie, doivent nécessairement devenir nos meilleurs guides. En recueillant avec soin les faits nouveaux que présentent, avec profusion, ces produits de la sculpture Égyptienne, nous pouvons espérer de saisir enfin l’ensemble et les principaux détails du systême religieux de l’Égypte, systême immense, dont l’antiquité classique ne nous a transmis qu’une esquisse partielle et incomplète à tous égards.

La certitude déja acquise que les légendes qui, sur les bas-reliefs et les peintures, accompagnent les images des dieux, contiennent les noms propres de ces mêmes dieux, et la découverte de l’écriture hiéroglyphique Phonétique[136], sont des moyens puissants qui doivent jeter un grand jour sur cette matière. Par la connaissance des noms hiéroglyphiques des divinités, et même par le moyen de ceux dont le nom nous serait encore inconnu, nous reconnaîtrons qu’une foule d’images divines, qui n’ont rien de commun ni dans leur forme ni dans leurs attributs, représentent cependant une seule et même divinité, considérée toutefois dans des fonctions diverses, puisque leurs noms propres et leur filiation sont absolument les mêmes. Le personnage gravé sur cette planche offre un exemple de cette particularité.

La tête de ce dieu est celle d’un épervier, que surmonte une coiffure particulière, consistant dans la partie supérieure de la coiffure Pschent, flanquée de deux appendices de couleurs variées. Le nom hiéroglyphique de cette divinité est tantôt Ⲡⲧϩ Phtah, tantôt ⲥϭⲣⲓ, Socari, Socri, mais plus ordinairement Ⲡⲧϩ-ⲥϭⲣⲓ Ptah-Socari.

Ces légendes nous signalent ici une nouvelle forme du dieu Phtah (pl. 9.), l’organisateur du monde, et nous reconnaissons, de plus, l’identité des deux personnages, à la ressemblance de leur habillement étroit et de leurs sceptres. Phtah-Socari tient de plus, dans ses mains, un fouet comme son père, Amon-Générateur. Il est très-probable que le dieu Égyptien Σοχαρις, mentionné dans un vers de Cratinus[137], n’est autre que le Phtah-Socari figuré sur notre planche.

Phtha-Socari à tête d’épervier, n’est qu’une forme de Phtha considéré comme réglant les destinées des ames qui abandonnent des corps terrestres, afin d’être réparties dans les 32 régions supérieures. C’est pour cela que l’image de ce Dieu se trouve toujours dans les grands rituels funéraires, les catacombes royales, et les peintures qui décorent les cercueils et les diverses enveloppes des momies[138].

Planche 10.

PHTAH-SOKARI,
SEIGNEUR DES RÉGIONS SUPÉRIEURES ET INFÉRIEURES.

Le Dieu Phtah se montre ici sous un point de vue essentiellement différent des deux formes que nous avons décrites sous les numéros 10 et 11. Cette peinture existe sur le cercueil d’une très-belle momie rapportée d’Égypte par M. Thédenat-Duvent fils, et acquise par M. le comte de Pourtalès-Gorgier.

La coiffure du Dieu, quoique moins riche de couleurs, ne diffère point, au fond, de celle que porte ce même personnage sur la planche 10; sa tête est aussi celle d’un épervier, et ses chairs sont vertes, teinte habituelle de la carnation de Phtah sous toutes ses formes. Sa courte tunique, soutenue par deux bretelles, est fixée par une ceinture qui retombe jusque vers les pieds. La légende hiéroglyphique (no 1) et l’hiératique no 2, se lisent PTH ou PTH SKRI NOUTE. Le Dieu Phtah-Sokari.

Cette divinité soutient, de sa main gauche, une sorte de segment de sphère, surmonté de la coiffure ornée d’une espèce de Lituus. Dans une autre partie du cercueil de la même momie, Phtah-Sokari porte également le segment de sphère, mais surmonté d’une coiffure différente; ces deux groupes sont symboliques, et nous avons déja dit que le segment de sphère exprimait l’idée seigneur (NÉB), que la coiffure ornée du Lituus indiquait les choses ou les régions inférieures et la coiffure allongée, sorte de cydaris, les régions supérieures. Ces deux coiffures, réunies et emboîtées l’une dans l’autre, ainsi qu’on peut les voir disposées sur la tête de la déesse Nèith (pl. no 6), formaient la coiffure appelée pschent que portent les grandes divinités, et qui exprime symboliquement la domination sur la région supérieure et la région inférieure. Phtah tenant successivement dans sa main ces deux coiffures emblématiques, est donc ainsi figuré comme dominateur de ces régions du monde.

Ce Dieu occupait en effet un des premiers rangs parmi les intelligences célestes, et fut aussi l’arbitre et le protecteur spécial de la royauté dans la région terrestre. Les Égyptiens inscrivirent son nom le premier dans la liste des Dieux qui ont gouverné le monde inférieur avant les rois de race humaine. Ceux-ci prenaient le titre d’approuvé par Phtah[139], et parmi leurs qualifications honorifiques on comptait celle de chéri ou de bien-aimé de Phtah[140].

L’inauguration des Rois Lagides, comme celle des Pharaons dont les souverains Grecs de l’Égypte imitèrent le protocole entier, avait lieu dans la ville de Phtah, Memphis[141], et dans le principal temple de cette capitale, consacré au Dieu Phtah. Le jour même de leur intronisation, les Rois entraient dans ce temple, la tête ornée du pschent[142], pour y accomplir les cérémonies légales prescrites pour la prise de possession de la couronne[143].

Ainsi, les Rois Égyptiens semblaient recevoir de Phtah la puissance suprême, dont les deux parties du pschent étaient le symbole; aussi donnait-on, à ces princes comme au Dieu Phrê (le Soleil, fils de Phtah), le titre de Roi de la région d’en haut et de la région d’en bas[144].

Le décret gravé sur la stèle de Rosette, relatif à l’intronisation de Ptolémée-Épiphane, dispose formellement que le pschent que portait ce prince, serait placé au-dessus d’une chapelle dorée, consacrée au Roi, au milieu de dix couronnes ornées d’aspics, avec cette inscription: Ceci appartient au Roi qui a rendu illustre la région supérieure et la région inférieure[145]. Ces derniers mots sont exprimés symboliquement, dans le texte hiéroglyphique de la même stèle, par la coiffure allongée et la coiffure ornée du Lituus, placées sur le caractère région ou contrée. Ce sont ces deux mêmes coiffures que le Dieu Phtah tient quelquefois dans ses mains.

Planche 11.

TRE, THRÉ, ou THORE.
(UNE DES FORMES DE PHTAH.)

Le livre d’Horapollon[146] nous apprend que le Scarabée fut, dans l’écriture sacrée, un des symboles du Dieu Phtah, l’Hephaistus ou le Vulcain des Grecs et des Romains. Mais l’image de cet insecte est si multipliée dans les peintures des manuscrits et dans les sculptures des temples des palais et des monuments funéraires, que cette reproduction perpétuelle prouve à elle seule l’importance des personnages divins dont le Scarabée est l’emblême. Les anciens nous disent aussi qu’il fut consacré au Soleil; mais comme cet animal, pris symboliquement, exprimait une foule d’idées différentes[147], il a pu devenir, par cela même, le signe tropique de plusieurs divinités.

Notre planche 12 présente l’image d’un Dieu égyptien très-rarement figuré soit dans les bas-reliefs, soit dans les peintures religieuses; elle est copiée des précieux dessins que le courageux voyageur Belzoni a faits, à Thèbes, de toute la décoration du superbe tombeau royal qu’il y a lui-même découvert.

Dans le vestibule de la magnifique salle voûtée qui renfermait le sarcophage, sur la face de l’un des six piliers qui soutiennent le plafond, est un grand bas-relief représentant le Pharaon défunt, décoré de ses insignes royaux, et accueilli par la Divinité gravée sur notre planche. Le corps du Dieu est de forme humaine; ses chairs sont de couleur rouge, teinte que les Égyptiens se donnent toujours dans leurs peintures; une riche tunique, soutenue par une ceinture émaillée, le recouvre jusqu’à la hauteur des genoux; des bracelets ornent ses bras et ses poignets; mais la coiffure, au lieu de s’ajuster sur une face humaine, pose sur un Scarabée noir, qui remplace la tête du Dieu.

Le nom hiéroglyphique, qui d’ordinaire accompagne le personnage, consiste (légende, no 1), dans le scarabée, la bouche, et la feuille suivie du signe d’espèce Dieu. Ce nom est phonétique, et en appliquant aux caractères qui le composent les valeurs fixes de ces mêmes signes dans les noms propres hiéroglyphiques des Pharaons et des souverains grecs et romains, on obtient ΤΡΕ ou ΘΡΕ, que nous prononcerons en suppléant la voyelle médiale, omise comme à l’ordinaire, Taré, Teré, Théré ou Thoré.

Quelles que fussent les voyelles et la signification de ce nom propre, les monuments nous apprennent que ce personnage n’était qu’une des modifications de Phtah, le premier né d’Ammon-Cnouphis, l’agent qui sortit avec la substance du monde de la bouche du Démiurge. L’identité de Phtah et de Thoré est prouvée par les légendes hiéroglyphiques de Ptolémée-Épiphane; le titre de ce prince, exprimé dans le texte grec de l’inscription de Rosette, par les mots: Ὃν ὁ Ἥφαιστος ἐδοκίμαζεν, est rendu dans les légendes hiéroglyphiques de ce Roi Lagide, par les mots: APPROUVÉ PAR PHTAH OU PAR PHTAH THORÉ (lég. no 2) indifféremment[148]. D’où il est aisé de voir que Thoré n’est qu’un simple surnom de Phtah, comme Socari.

Le Scarabée qui forme la tête de Phtah-Thoré, était un emblême parfaitement en rapport avec l’idée que les Égyptiens avaient du Dieu Phtah; selon Horapollon, cet insecte était l’emblême spécial de la Génération ou de la Création (Γένεσις)[149]. Et c’est en effet par l’action de Phtah que le Monde avait été créé, selon la doctrine égyptienne.

Planche 12.

TORÉ, THORE, ou THO.
(UNE DES FORMES DE PHTHA.)

Les monuments nous montrent Phtha créateur, sous un nouvel aspect qui conserve, toutefois, le caractère distinctif des attributions de ce personnage mythique. Son corps est ici de forme humaine; il est assis, mais la tête est remplacée par un scarabée les ailes étendues, tandis que dans la planche précédente (no 12) les ailes de l’insecte sont complètement repliées sous leurs élytres. Le Dieu, placé dans une châsse ou chapelle, semblable aux petits temples monolithes qui, au fond des sanctuaires de l’Égypte, renfermaient les images symboliques des Dieux, est porté sur une barque dont les extrémités recourbées sont ornées d’une fleur de lotus épanouie. Vers la proue, est un autel sur lequel pose un gâteau sacré, surmonté aussi d’une belle fleur de lotus: vers la poupe est une rame terminée par une tête d’épervier.

Divers auteurs anciens, et Iamblique entre autres, nous font connaître les motifs pour lesquels les Égyptiens représentèrent assises sur des barques la plupart de leurs grandes Divinités. On les figurait assises, parce que l’intelligence divine s’étend et agit sur l’univers, et ne repose entièrement qu’en elle-même; on les plaçait sur des barques, que ces Divinités semblent diriger, pour exprimer que la providence des Dieux gouverne le monde[150].

Le lotus qui décore la barque et surmonte l’autel, exprime énigmatiquement, d’après le même auteur, la supériorité de l’intelligence divine par rapport à la matière[151]; et cela, sans doute, parce que la fleur du lotus, portée sur une longue tige, s’élève au-dessus des eaux et du limon qui couvre le lit du fleuve, à la surface duquel cette belle fleur s’épanouit.

La légende qui accompagne cette Divinité est habituellement le no 2 de notre planche, qui se lit TRÉ NOUTE, le Dieu Thoré. Son image est reproduite dans les grands manuscrits funéraires hiéroglyphiques et hiératiques; et, entre autres, dans le grand papyrus du cabinet du Roi[152]. Le texte, placé au-dessous de la représentation du Dieu, contient aussi le nom hiéroglyphique précité, à l’exception de la voyelle finale[153].

Vers le commencement du même manuscrit, cette Divinité paraît encore, assise sur une barque[154], mais sa tête est celle d’un homme, surmontée d’un scarabée dont les ailes sont repliées. Dans le texte qui se rapporte à cette scène, le Dieu est simplement appelé TE ou TO-NOUTE, le Dieu Tho (no 3). Si cette orthographe n’est point une simple abréviation du nom Thoré (no 2), on pourrait reconnaître ici l’Univers personnifié, le Monde, désigné, en langue Égyptienne, par le mot TO. Horapollon nous dit aussi que le scarabée fut également le symbole du monde, Κόσμος[155], qui n’était, selon la doctrine Égyptienne, qu’une production du Dieu Phtah.

Quoi qu’il en puisse être, ce Dieu porte, soit avec le nom de Tho[156], soit avec le nom de Thoré[157], la qualification de père des Dieux (lég. no 1), titre qui appartient en effet à l’Héphaistus Égyptien, le Dieu Phtah, comme le prouve l’obélisque, traduit en grec par Hermapion, monument qui donne au Pharaon Ramessès le titre de préféré par Héphaistus (Phtah) le père des Dieux: Ὅν καὶ Ἥφαιστος ὁ τῶν θεῶν πατὴρ προέκρινεν[158].

La légende no 4 est la transcription hiératique du nom hiéroglyphique no 3.

Planche 13.

POOH, PIIOH, IOH.
LUNUS, LE DIEU LUNE, SELENE.

La plupart des auteurs grecs ou latins, et, à leur exemple, les savants modernes qui ont écrit sur la religion égyptienne, affirment, par cela seul que la Lune était une Déesse dans la Mythologie grecque et romaine, qu’il en était de même chez les anciens Égyptiens; Jablonski, surtout, a prétendu prouver l’identité d’Isis et de la Lune, et établir que l’épouse d’Osiris n’était autre chose que la Lune personnifiée[159]: cette opinion, quoique contraire à une foule de témoignages de l’antiquité, quoique frappée de nullité par l’autorité positive des monuments, a prévalu toutefois, et on la trouve reproduite dans la plus grande partie des ouvrages publiés, de notre temps, sur le culte national de l’Égypte.

Mais selon la doctrine véritablement égyptienne, la Lune était un dieu, une essence mâle, et, par conséquent, une divinité forcément distincte d’Isis et de toute autre essence femelle. L’auteur, quel qu’il soit, du traité d’Isis et d’Osiris, avance, à la vérité, que les Égyptiens regardaient la lune comme étant à la fois mâle et femelle (Ἀρσενόθηλυν); mais Spartianus dit plus clairement encore que, dans la croyance religieuse des Égyptiens, la lune était un DIEU[160], ce qu’affirme formellement Ammonius en assurant que le nom de la lune en égyptien était un nom du genre masculin[161]. Jablonsky n’a tenu aucun compte de ces trois passages qu’il cite cependant en entier dans son Panthéon[162], parce qu’ils contrariaient trop directement son système, qui est de ne voir dans tous les personnages mythiques de l’Égypte, que des personnifications du soleil, de la lune et des autres corps célestes.

Au défaut même des témoignages que nous venons d’invoquer, il resterait encore démontré par le mot seul qui, dans la langue égyptienne, exprimait l’idée lune, que cet astre était considéré comme un dieu et non comme une déesse; OOH (la lune) en dialecte thébain, et IOH en dialecte memphitique, sont des mots masculins et que précède constamment l’article masculin P ou PI, dans tous les textes coptes, c’est-à-dire, les textes en langue égyptienne écrits avec des lettres grecques. Ainsi dans la religion de l’Égypte, comme dans les mythes hindoux, la lune était une divinité mâle. Il a été facile, avec ce document, de reconnaître dans les bas-reliefs et les peintures égyptiennes, les images du dieu Pooh ou Piioh.

On a vu dans la description, tout-à-fait conforme aux monuments, qu’Étienne de Byzance donne de la statue de Pan ou de Mendès (Ammon générateur), que le fouet placé dans la main de ce dieu est destiné à stimuler la lune; et l’on trouve très-fréquemment en effet, à la suite d’Ammon, un personnage qu’il serait facile de confondre avec Phtah, mais qui en diffère par des attributs tellement caractérisés qu’on ne peut méconnaître le dieu Pooh, le Lunus ou le dieu-lune des Égyptiens.

Ce personnage mythique, figuré sur notre planche 14, diffère d’abord de Phtah par sa coiffure, de l’un des côtés de laquelle s’échappe un appendice que l’on a considéré, sans aucune certitude toutefois, comme une mèche de cheveux bouclée ou tressée. En second lieu, le dieu Pooh se distingue essentiellement de Phtah par les insignes qui surmontent cette coiffure, et qui ne sont que des images de la lune dans ses différents états. Il porte soit le disque entier ordinairement peint en couleur jaune[163], soit le même disque placé au-dessus du croissant également peint en jaune[164].

Ailleurs le disque entier est combiné avec la dichotomie, c’est-à-dire avec l’image de ce même astre lorsque sa moitié seulement est visible pour nous[165]. Le dieu Pooh, assis et la tête surmontée du croissant seul, est figuré faisant face au dieu Phrè (le soleil), sur un grand bas-relief sculpté à Thèbes dans les hypogées voisins du Memnonium[166]. Enfin, le disque et le sémi-disque lunaires combinés (Voy. notre pl. No 8) sont représentés faisant pendant au disque du soleil orné de l’uræus, dans les bas-reliefs symboliques sculptés sur la corniche des faces latérales du portique du grand temple à Dendera[167]; et nous lisons en effet dans les écrits des anciens, que le symbole de la lune fut, chez les Égyptiens, la peinture de la dichotomie combinée avec l’Amphicyrte (Voyez notre pl. Nos 6 et 7), c’est-à-dire l’image de la lune lorsqu’elle ne montre que la moitié de son disque, jointe à l’image de cet astre presque dans son plein[168].

Planche 14.

POOH, PIIOH, IOH.
(LUNUS, LE DIEU-LUNE, SÉLÈNE).