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BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE.
ABRÉGÉ
DE
L'HISTOIRE GÉNÉRALE
DES VOYAGES;
Par J.-F. LAHARPE.
TOME QUATRIÈME.
PARIS,
MÉNARD ET DESENNE, FILS.
1825.
ABRÉGÉ DE L'HISTOIRE GÉNÉRALE DES VOYAGES.
PREMIÈRE PARTIE.
AFRIQUE.
LIVRE SIXIÈME.
CONGO. CAP DE BONNE-ESPÉRANCE. HOTTENTOTS. MONOMOTAPA.
CHAPITRE IV.
Histoire naturelle du cap de Bonne-Espérance.
Les Européens, du Cap divisent l'année en deux saisons, l'hiver et l'été. Ils nomment le premier mousson humide, et l'autre mousson sèche. Celle-ci commence au mois de septembre, c'est-à-dire à la fin de notre été, et la première au mois de mars, avec notre printemps. Dans la saison de l'hiver, le Cap est sujet aux brouillards. Cependant le soleil se fait voir par intervalles, excepté pendant les mois de juin et de juillet, où les pluies sont continuelles. L'air, dans cette saison, est froid, rude et fort désagréable, mais jamais plus qu'en Allemagne pendant l'automne. Jamais l'eau ne gèle à plus de trois lignes d'épaisseur, et la glace se dissipe aux premiers rayons du soleil. Le tonnerre et les éclairs sont très-rares au Cap, excepté vers le changement des saisons, aux mois de mars et de septembre; encore n'y sont-ils jamais violens ni dangereux.
Les eaux qui tombent avec rapidité du sommet des montagnes, coulant ensuite dans des canaux ombragés d'arbres ou de buissons, sont si froides, qu'elles conservent cette qualité dans les vases où elles sont renfermées, jusqu'à causer un véritable frisson à ceux qui en boivent. On trouve aussi des sources d'eaux chaudes, et d'autres qui sont même brûlantes: de ce nombre sont deux bains célèbres à trente milles du Cap: les eaux ont la clarté du cristal. Kolbe n'en avait jamais goûté de si ferrugineuses; mais elles n'en sont pas moins agréables. On peut les employer à toutes sortes d'usages, excepté à blanchir le linge, parce qu'elles lui donnent une teinte jaune qu'il ne perd jamais. En entrant dans le bain, on ressent une chaleur presque insupportable, surtout si l'on y entre, par degrés; mais elle cesse bientôt d'être incommode, et l'on se trouve dans une situation délicieuse: cependant on est obligé d'en sortir au bout de cinq ou six minutes, parce qu'elle resserre la partie inférieure du ventre, jusqu'à faire perdre haleine. On est rétabli sur-le-champ en se mettant au lit, où l'on éprouve d'abord une sueur abondante, après laquelle on se lève avec une légèreté dont on est surpris. Quinze jours de ce bain, pris une fois le jour, purifient le corps de toutes sortes d'humeurs peccantes par les sueurs et les selles, et quelquefois par des vomissemens. Kolbe a connu plusieurs personnes qui lui devaient leur guérison; l'une, d'une paralysie de bras; l'autre, de la surdité; une femme, de plusieurs autres maladies compliquées.
Enfin Kolbe est persuadé que les eaux du Cap sont aussi claires, aussi douces et aussi saines qu'il y en ait au monde. Les médecins, ou plutôt les chirurgiens du Cap les ont trouvées salutaires dans toutes sortes de cas. Elles conservent leur douceur et leur clarté sur mer, dans les plus longs voyages. Sur le bâtiment où Kolbe s'embarqua pour revenir en Europe, elles ne souffrirent aucune altération, excepté un léger changement sous la ligne mais qui ne les empêcha point de se rétablir presque aussitôt.
Quoique les Hottentots ne fassent aucun usage du sel, la nature leur en fournit abondamment sans le secours de l'art: ils n'en ont l'obligation qu'à l'action du soleil sur l'eau de pluie.
En général, le terroir est riche et fertile aux environs du Cap. On commence à semer au mois de juillet, pour faire la moisson vers la fin de septembre.
Les vignes qui ont été apportées au Cap sont venues de Perse, de Madère, du midi de la France et des bords du Rhin. Il se passa quelque temps avant qu'on pût en élever assez pour former des vignobles; mais ils y sont maintenant en si grand nombre, que chaque cabane a le sien. Les vignes souffrent beaucoup des sauterelles et des vers; cependant elles rendent plus dès la troisième année que celles d'Europe à la cinquième. La vendange commence au mois de février, et continue pendant tout le cours de mars. Le vin du Cap est agréable et fort: avec le temps il devient moelleux. Celui que l'on récolte à Constance, vignoble situé au sud de la ville du Cap, est un des plus délicieux que l'on connaisse.
Les jardins du Cap produisent la plupart des plantes et des fruits de l'Europe; les légumes y surpassent les nôtres par la grosseur et le goût. Un chou y pèse entre trente et quarante livres; une patate entre six et dix livres: les melons y sont excellens; tous les arbres fruitiers y prospèrent universellement par la méthode ordinaire de les semer ou de les planter. Le beau jardin de la compagnie, près de la ville du Cap, offre des oranges, des limons, des citrons, des amandes, des figues, des grenades, avec un nombre infini d'autres fruits apportés de l'Asie ou de l'Amérique, qui sont beaucoup meilleurs que dans leur pays originaire. Les figues sont délicieuses au Cap, de même que les bananes, qui viennent de l'île de Java. La beauté des fruits, jointe à la profusion des fleurs naturelles qui ornent les jardins, forme des perspectives admirables: l'aloès, qu'il est si rare de voir en Europe dans toute sa beauté, porte ses fleurs en plein champ sans le secours de l'art.
Le dacka est une autre plante fort estimée des Hottentots, qui s'en servent au lieu de tabac, lorsqu'ils ne peuvent se procurer celui-ci, ou qui les mêlent ensemble, lorsque leur provision de tabac est près de s'épuiser: c'est une espèce de chanvre sauvage que les Européens sèment, mais principalement pour l'usage des Hottentots. Le dacka, mêlé avec le tabac, s'appelle buspetz. La spirée est encore une plante dont les Hottentots font beaucoup de cas. Vers la fin de l'hiver, lorsque les feuilles commencent à se flétrir, ils en amassent de grosses provisions, qu'ils font sécher pour les mettre en poudre. Sa couleur est un jaune luisant; elle leur sert à poudrer leur chevelure: ils l'appellent boukkou, et la regardent comme une partie considérable de leur parure.
L'arbre qui produit la cannelle est venu de Ceylan au Cap, et répond fort bien aux espérances de ceux qui l'ont apporté.
À l'égard de bêtes sauvages, peut-être n'y a-t-il point de pays au monde où l'on en trouve un si grand nombre. Les éléphans y tiennent le premier rang; ils y sont beaucoup plus gros que dans aucune autre contrée; mais la femelle est moins grosse que le mâle: un seul exemple fera juger de la force de ces animaux. Les Hollandais, pour en faire l'essai, attelèrent un éléphant à la proue d'un vaisseau considérable; il le tira le long du rivage. Les Hottentots font usage de la fiente de ces animaux, lorsqu'ils manquent de tabac, et Kolbe assure qu'elle a presque le même goût.
Le rhinocéros a deux cornes placées l'une devant l'autre sur son museau. Sa peau n'offre pas de plis comme celle du rhinocéros d'Afrique. Quoiqu'elle soit fort dure, elle n'est pas à l'épreuve des zagaies. Il a l'odorat extrêmement subtil: avec le vent, il sent de fort loin toutes sortes d'animaux, et marche vers eux en ligne droite, en renversant tout sur son passage. S'il n'est point irrité par quelque offense, il n'attaque jamais les hommes, à moins qu'ils ne soient malheureusement en habit rouge, car alors il s'élance avec fureur sur eux; et s'il en saisit un, il le jette par-dessus sa tête avec tant de violence, que la chute est mortelle. Ses yeux sont fort petits pour sa taille, et ne lui servent à voir que devant lui; aussi la méthode la plus sûre pour l'éviter, lorsqu'on est à neuf ou à dix pas de lui, c'est de sauter un peu de côté. Quoique sa course soit fort légère, il est si lent à se tourner, qu'il lui en coûte beaucoup pour se mettre en état de voir son ennemi. Il mange peu d'herbe: il préfère les branches, les arbrisseaux, les chardons même, et surtout une sorte d'arbuste qui ressemble au genièvre. Il est mortel ennemi de l'éléphant; quand il combat contre lui, il tâche de l'éventrer avec ses cornes. Kolbe mangea souvent avec plaisir de la chair de rhinocéros.
Les chiens sauvages sont communs au Cap. Ils s'assemblent en troupes nombreuses, et ne quittent un canton qu'après l'avoir nettoyé de bêtes féroces et d'autres animaux: ils portent leur petits dans un lieu qui leur sert de rendez-vous: les Européens et les Hottentots les suivent, et prennent ce qui leur convient dans le tas, sans que ces animaux carnassiers en grondent. Les Hottentots mangent ce qu'ils ont pris, et les Européens le salent pour leurs esclaves.
On voit souvent des lions dans le pays du Cap. Le lion donne toujours à sa proie un coup mortel, accompagné d'un horrible rugissement, avant d'employer ses dents à la déchirer. Une sentinelle fut enlevée par un lion. Dans une autre année (1707), un lion tua un fort gros bœuf, et l'emporta par-dessus une haute muraille.
On sait assez que, lorsqu'un lion secoue sa crinière, et qu'il se bat les flancs de sa queue, c'est une marque certaine qu'il est en colère ou pressé de la faim. Dans cet état, sa rencontre annonce la mort; mais elle est sans danger dans toute autre occasion. Un cheval qui aperçoit un lion s'enfuit de toute sa force, et jette, s'il le peut, son cavalier par terre, pour rendre sa course plus aisée. Le plus sûr pour un homme est de mettre pied à terre, parce que le lion ne s'attachera qu'à poursuivre le cheval.
Deux Européens étant un jour à se promener dans un champ voisin du Cap, virent sortir de quelques broussailles un lion qui s'élança sur eux, mais qui manqua son coup par l'agilité de celui qu'il attaqua. Ce brave Hollandais le saisit par la crinière, et, lui enfonçant le poing dans le gosier, lui prit la langue, qu'il eut la force de tenir, malgré toutes ses secousses, tandis que son compagnon, qui était armé d'un fusil, tua le monstre d'un seul coup.
Le brave hollandais le saisit par le crinière, et lui enfonça le poing dans le gosier.
Un officier hollandais, campé avec son corps de troupes, jugea pendant la nuit, au mouvement extraordinaire des chevaux, que son camp était menacé de quelque bête féroce. Toutes les sentinelles furent averties de se tenir sur leurs gardes. Il y en eut une qui ne répondit point. On fit avancer aussitôt un gros de soldats, qui, trouvant un mousquet à terre, continuèrent de marcher vers quelques rochers voisins, où ils découvrirent un lion monstrueux qui faisait sa curée de leur compagnon. Tout le camp prit l'alarme et sortit pour l'attaquer; mais le monstre était si bien défendu dans le creux d'un rocher, que trois cents coups de fusil ne purent ni le blesser ni lui causer d'effroi. Le jour suivant, les Hollandais furent joints par un parti de Hottentots qui le tuèrent bientôt avec leurs zagaies.
On voit aussi dans les pays des Hottentots, le léopard, le chat-tigre ou serval du Cap, l'hyène tachetée, le surikate, la taupe dorée, les rats-taupes; le ratel, la gerboise de Cap, le daman, le porc-épic, le rat nain, le sanglier d'Éthiopie, l'hippopotame, la girafe, le zèbre, le couagga, le buffle, diverses espèces d'antilopes et de singes, enfin l'oryctérope.
Le surikate ressemble à la mangouste: la couleur de son poil offre un mélange de brun, de noir, de jaunâtre et de blanc; sa longueur est d'un pied. C'est un joli animal, très-vif et très-adroit; ses pates de devant lui servent, comme à l'écureuil, pour porter sa nourriture à sa gueule. Il cherche les serpens et les oiseaux; il est très-friand d'œufs. Son urine a une odeur très-forte. Les Hottentots le nomment zenik.
Les Hollandais ont donné le nom de stinkende-daas, ou blaireau puant, au ratel. Cet animal a plus de quatre pieds de long jusqu'à l'extrémité de la queue; ses pieds sont armés d'ongles crochus; son poil est en général de couleur noire, mêlée de cendré dans quelques parties; une raie d'un gris plus clair, presque blanchâtre et large d'un pouce, s'étend depuis ses oreilles jusqu'à l'extrémité de sa queue. Cet animal, très-friand de miel et de cire, a une manière particulière de découvrir les retraites des abeilles et de les y attaquer. Celles-ci construisent leurs ruches dans des trous creusés par divers animaux, tels que les damans, les gerboises, les porcs-épics, les taupes, qui les ont ensuite abandonnés. Le ratel s'assied, dit-on, sur son derrière, tenant une de ses pates devant ses yeux pour rompre les rayons trop vifs du soleil, qui lui blesseraient la vue, et pouvoir distinguer plus clairement l'objet qu'il cherche; car c'est surtout au déclin du jour qu'il épie sa proie. Lorsqu'il voit voler quelques abeilles, il sait qu'alors elles gagnent droit leur demeure; il les suit. Ses longues griffes, dont il fait usage pour se loger sous terre, lui servent à miner en dessous les ouvrages des abeilles. On prétend aussi qu'il a la sagacité, de même que les Hottentots et les Cafres, de suivre l'oiseau nommé indicateur, qui conduit les personnes qui vont à sa piste aux nids des abeilles, posés dans le creux des arbres. Ces nids sont hors des atteintes du ratel qui, de dépit de voir ses recherches et sa découverte inutiles, a coutume de mordiller le pied de l'arbre. Ces morsures sont pour les Hottentots un signe certain que l'arbre renferme un nid d'abeilles. La peau du ratel est très-épaisse et d'un tissu fort lâche; c'est pourquoi il est insensible à la piqûre des abeilles. Cet animal, étant pourvu de dents très-fortes et très-tranchantes, se défend très-bien contre une meute entière de chiens, et se tire souvent même d'un semblable assaut sans avoir reçu un seul coup de dent.
La gerboise du Cap a reçu des Hollandais le nom de sprengende-haas ou lièvre sauteur. Cet animal, décrit par Buffon sous la dénomination de grand-gerbo, est de la taille d'un lièvre. Ses pieds de derrière sont trois fois plus longs que ceux de devant. Il vit dans les montagnes et s'y creuse des terriers, où il reste caché pendant le jour, et dont il ne sort que le soir pour aller pendant la nuit rôder et chercher sa nourriture, qui consiste en racines et en grains.
Le daman, appelé par les Hollandais klip-daas ou blaireau de rocher, est de la taille d'un lapin, mais plus gros et plus ramassé. Il fait son nid dans les fentes des rochers, où il se compose un lit de mousse et de feuilles qui lui servent de nourriture. Cet animal s'apprivoise aisément. On assure que sa chair est bonne à manger.
On distingue deux espèces de rats-taupes, le grand et le petit. Le premier est long d'un pied, le second de sept pouces. Leur corps est cylindrique; ils ont les pates très-courtes, le poil doux, épais, d'un brun roussâtre sur le dos, blanc par-dessous, les yeux très-petits. Ils sont très-multipliés dans les terres sablonneuses; ils forment de vastes taupinières, ce qui rend dangereux pour les chevaux les lieux où ils sont communs, parce que ces animaux y enfoncent jusqu'aux genoux. Les rats-taupes ne courent pas vite, mais sont très-alertes à creuser la terre; ils mordent très-fort quand on les irrite. Ils se nourrissent principalement de racines de glaïeul, d'iris, etc. Leur chair est, dit-on, fort bonne.
La taupe dorée n'a que quatre pouces et demi de longueur; tout son corps est couvert de poils, dont la base est brune et l'extrémité d'un vert brillant, qui produit de beaux reflets métalliques lorsque l'animal se remue. Ses yeux sont si petits, qu'on ne peut les apercevoir.
Le rat nain se trouve dans les forêts. Sa couleur est d'un brun cendre clair; il n'a que deux pouces de longueur.
Le sanglier d'Éthiopie a une physionomie singulière, mais hideuse; sa hure, au lieu de se terminer en pointe comme celle du sanglier d'Europe, est au contraire fort large, aplatie, et coupée carrément en boutoir: ses petits yeux sont placés à fleur de tête, et presque au haut de son front carré. Ses oreilles, appliquées contre le cou qui est très-court, sont cachées dans les poils; mais une peau cartilagineuse et fort épaisse, de trois pouces en longueur et en largeur, s'élève de chaque côté sur ses joues, comme une seconde paire d'oreilles, et contribue à rendre son aspect effrayant. Au-dessous de ces excroissances singulières est une protubérance osseuse longue d'un pouce, qui sert à l'animal pour frapper de droite et de gauche: il est armé en outre de quatre longues défenses dont les deux supérieures ont jusqu'à sept à huit pouces de long; elles sont crénelées et se recourbent en haut tout en sortant des lèvres; les défenses d'en bas, beaucoup plus petites, s'appliquent si exactement contre les grandes, quand la bouche est fermée, qu'elles ne paraissent former qu'une seule dent. Une énorme crinière couvre le cou et les épaules; les soies qui la composent ont jusqu'à seize pouces de hauteur, et elles sont rousses, brunes et grisâtres. Dans le reste, cet animal ressemble au sanglier d'Europe. Quoique très-massif, il n'en est pas moins agile; il court avec beaucoup de légèreté, et la forme de son groin ne l'empêche pas de fouir très-lestement la terre pour en tirer les racines dont il se nourrit. Sa férocité égale sa laideur, et la force de ses armes le rend très-dangereux.
La girafe est un grand animal qui a jusqu'à dix-huit pieds de haut. Son cou et ses jambes sont fort élevées, celles de devant surtout; ce qui le fait paraître disproportionné parce qu'il a la partie antérieure du dos plus haute que la croupe. Ses cornes ne tombent pas, et sont toujours revêtues de la peau, dont les poils y sont même plus longs qu'ailleurs. La girafe est blanchâtre, tout son corps est parsemé de taches fauves. Elle se nourrit de feuilles d'arbres, et est d'un naturel très-doux.
Le zèbre, ou âne sauvage du Cap, est un des animaux les plus beaux, les mieux faits, et les plus vifs qu'on ait jamais vus. Il est, en général, plus petit que le cheval, et plus grand que l'âne; ses jambes sont menues et bien proportionnées; son poil est doux et lisse. On voit régner au long de son dos, depuis les crins du cou jusqu'à la queue, une raie noire, d'où partent de chaque côté d'autres raies blanches et brunes, qui se rencontrent en cercle autour du ventre, et dont les couleurs se perdent agréablement l'une dans l'autre. La tête, les oreilles, la queue et les crins du cou sont rayés aussi de mêmes couleurs. Cet animal est si léger, qu'il n'y a point de cheval qui puisse le suivre du même pas. Toutes ces qualités, jointes à la difficulté de le prendre, en font monter le prix fort haut. Tellez, voyageur portugais, raconte que le grand-mogol en acheta un deux mille ducats. On lit dans Navendorf, auteur hollandais, que, le gouverneur de Batavia en ayant envoyé un à l'empereur du Japon, après l'avoir reçu d'un ambassadeur abyssin, ce monarque fit présent à la compagnie de mille taëls d'argent et de trente-neuf robes qui furent évaluées à cent soixante mille écus. Kolbe rencontra souvent des troupes de ces zèbres dans les pays du Cap. Cet animal se trouve aussi au Congo et dans d'autres régions de l'Afrique. Le couagga est beaucoup plus petit que le zèbre, auquel il ressemble d'ailleurs, quoiqu'il n'ait de raies que sur le cou et à la partie antérieure du corps; le fond de son poil est brun. Ces deux espèces d'animaux marchent en troupes, quelquefois au nombre de plus de cent. Le zèbre est presque indomptable, au lieu que les colons du Cap attellent les couaggas à leurs voitures.
Parmi les antilopes on remarque le canna, auquel sa grande taille a fait donner le nom d'élan, et le gnou, qui est d'un naturel extrêmement sauvage, aussi farouche et aussi méchant que le buffle.
Les singes sont en fort grand nombre, et aussi malicieux que ceux que l'on a décrits en parlant des autres parties de l'Afrique. On les voit souvent descendre des montagnes pour venir piller les jardins. Ils ne dédaignent pas la chair, les œufs, les poissons, les insectes, et s'apprivoisent difficilement.
On peut ranger l'oryctérope parmi les animaux les plus singuliers de cette contrée. Au premier coup d'œil, il présente quelque ressemblance avec le cochon; mais sa queue est d'un tiers plus longue que son corps, et, fort grosse dès son origine, elle va en diminuant jusqu'à son extrémité: ses jambes sont très-grosses, ses pieds armés d'ongles forts; sa langue a jusqu'à seize pouces de long. «Lorsqu'il a faim, dit Kolbe, qui le décrit sous le nom de cochon de terre, il va chercher une fourmilière. Dès qu'il a fait cette bonne trouvaille, il regarde tout autour de lui, pour voir si tout est tranquille, et s'il n'y a point de danger; il ne mange jamais sans avoir pris cette précaution: alors il se couche, et, plaçant son groin tout près de la fourmilière, il tire la langue tant qu'il peut: les fourmis montent dessus en foule: dès qu'elle en est bien couverte, il la retire et les gobe toutes. Ce jeu recommence jusqu'à ce qu'il soit rassasié.» Il attaque aussi les retraites souterraines des termés, dont il brise les voûtes avec ses grands ongles; il s'en sert aussi pour se creuser un terrier; il y travaille avec beaucoup de vivacité et de promptitude; et s'il a seulement la tête et les pieds de devant dans la terre, il s'y cramponne tellement, au rapport de Kolbe, que l'homme le plus robuste ne saurait l'en arracher.
Le climat et le terroir du Cap produisent un grand nombre de serpens de quantité d'espèces différentes, dont la description n'aurait rien d'utile ni d'amusant.
Les serpens ont pour ennemi dans ce pays le secrétaire, oiseau de trois pieds de hauteur, qui a le bec robuste comme celui d'un aigle, et de longues jambes comme celles des grues. Lorsqu'il rencontre ou découvre un serpent, il l'attaque d'abord à coups d'ailes pour le fatiguer; il le saisit ensuite par la queue, l'enlève à une grande hauteur en l'air, et le laisse retomber, ce qu'il répète jusqu'à ce que le serpent soit mort. Lorsqu'on l'inquiète, il fait entendre un croassement sourd. Il n'est ni dangereux ni méchant; son naturel est doux; il s'apprivoise aisément, devient familier et paraît aimer la paix; car s'il voit quelque combat parmi les animaux de basse-cour, il accourt aussitôt pour les séparer. Aussi les habitans du cap de Bonne-Espérance en élèvent-ils parmi leur, volaille pour maintenir la paix et détruire les lézards, les serpens, les rats, les sauterelles et toutes sortes d'insectes. Comme il marche ordinairement à grands pas de côté et d'autre, et long-temps sans se ralentir ou s'arrêter, on lui a aussi donné le nom de messager. Les Hollandais du Cap l'ont appelé secrétaire, à cause d'une touffe de plumés qu'il porte derrière la tête, parce qu'en Hollande les gens de cabinet, quand ils sont interrompus dans leurs écritures, passent leur plume dans leur perruque derrière l'oreille droite, ce qui a quelque ressemblance avec la huppe de l'oiseau.
Les fourmis sont en fort grand nombre et de plusieurs espèces. Elles couvrent toutes les vallées de leurs nids où de leurs terriers; mais elles ne se logent jamais dans les terres cultivées. Les abeilles ne manquent point au Cap. Cependant, comme les Européens reçoivent à bon marché des Hottentots le miel de rocher, qui est d'une odeur plus douce que celui des ruches, ils aiment mieux en tirer d'eux que de le devoir à leur travail.
On a déjà vu que les Hottentots découvraient par le moyen de l'indicateur les nids d'abeilles posés sur les arbres. Cet oiseau habite les forêts: il est de la grosseur d'un merle, et d'une couleur olive foncée. Il éprouve sans doute quelque difficulté à se procurer le miel dont il est très-friand; mais il a l'instinct d'appeler l'homme à son secours, en lui indiquant le nid des abeilles par un cri fort aigu chirs, chirs, et, selon d'autres voyageurs, vicki, vicki, mot qui, dans la langue hottentote, signifie miel. Il fait entendre ce cri le matin et le soir, et semble appeler les personnes qui sont à la recherche du miel: celles-ci lui répondent d'un ton plus grave, en s'approchant toujours. Dès qu'il les aperçoit, il va planer sur l'arbre qui renferme une ruche; et si les chasseurs tardent à s'y rendre, il redouble ses cris, vient au-devant d'eux, et par plusieurs allées et venues la leur indique d'une manière très-marquée. Tandis que l'on se saisit de ce que contient la ruche, il reste dans les environs, et attend sa part, qu'on ne manque jamais de lui laisser. L'existence de ces oiseaux est précieuse pour les Hottentots; aussi ne voient-ils pas de bon œil l'homme qui les tue.
Quoique les Hottentots soient mangés de poux, comme on l'a déjà remarqué, les Européens, au contraire, ne sont pas plus tôt arrivés au Cap, qu'ils se trouvent délivrés de cette vermine.
Les scorpions du Cap sont aussi dangereux par leur venin que par leur nombre.
On trouve au Cap une sorte d'araignée noire de la grosseur d'un petit pois blanc; sa morsure est fatale, lorsque l'antidote est appliqué trop tard.
La morsure d'un millepieds du Cap est aussi mortelle que celle du scorpion.
La mer voisine du Cap nourrit des phoques, et entre autres celui que l'on a nommé lion de mer. Ils viennent souvent se chauffer au soleil sur les rochers et les îlots répandus le long de la côte.
CHAPITRE V.
Côte orientale d'Afrique.
La côte orientale d'Afrique est peu fréquentée des nations de l'Europe, en comparaison des côtes occidentales. À l'est de la contrée du Cap est le pays habité par les Cafres, nom sous lequel on comprend plusieurs peuples qui diffèrent des Nègres, quoiqu'ils aient la chevelure crépue, et qui se rapprochent des Hottentots. La côte de Natal s'étend depuis la limite de la colonie du Cap, jusqu'à la baie de Lagoa. Elle est arrosée de nombreuses rivières, et parsemée de bois; mais aucun port sûr et profond n'y offre un asile aux grands navires. La baie de Lagoa a quelquefois été confondue avec celle d'Algoa, située huit degrés plus au sud. Les hordes qui vivent dans ces vastes contrées pillent souvent les navires qui font naufrage sur cette côte dangereuse.
Cependant, en 1683, le vaisseau anglais le Johanna, s'étant brisé près de la baie de Lagoa, trouva plus d'humanité et de secours dans les habitans, quoiqu'ils passent pour extrêmement barbares, qu'il n'en aurait reçu de plusieurs peuples qui s'attribuent de grands principes de religion et de politesse. Touchés du malheur de leurs hôtes, non-seulement ils leur fournirent les nécessités de la vie, mais ils les aidèrent à sauver une partie de leur cargaison. Pour une petite quantité de couteaux, de ciseaux, d'aiguilles, de fil, de petits miroirs et de colliers de verre, ils se chargèrent de transporter dans un pays voisin tout ce qu'on avait pu sauver du naufrage, et de fournir encore des vivres aux Anglais sur la route. Après les avoir conduits l'espace d'environ deux cents milles, ils leur procurèrent d'autres porteurs et d'autres guides pour continuer leur marche. Elle fut de quarante jours, pendant lesquels ils ne firent pas moins de sept ou huit cents milles. Ils trouvèrent ensuite de nouveaux porteurs, qui les conduisirent et leur fournirent des provisions jusqu'au cap de Bonne-Espérance. Quelques Anglais, qui tombèrent malades en chemin, furent portés dans des hamacs sur les épaules de ces charitables Nègres: de quatre-vingts, il n'en mourut que trois ou quatre dans une route si longue et si pénible.
Entre Lagoa et Mozambique la côte n'est pas moins dangereuse: elle était connue autrefois sous le nom de Sofala et de Cuama; mais les Portugais la nomment aujourd'hui Séna. Elle contient les états d'un grand nombre de princes bornés à de fort petits territoires. Les habitans sont de couleur noire, et idolâtres, à l'exception d'un petit nombre, que les Portugais ont convertis au christianisme, et que l'on accuse d'être moins humains que les autres pour les Européens étrangers. Les habitans de ce pays ne veulent de commerce qu'avec les Portugais, qui entretiennent le long de la côte un petit nombre de prêtres pour tenir les Nègres dans leur dépendance, et tirer d'eux, à vil prix, leur ivoire et leur or, qu'ils envoient à Mozambique.
Mozambique est une île qui appartient à la couronne de Portugal; elle est fortifiée par l'art et la nature; mais l'air y est si malsain, que les criminels portugais de l'Inde, au lieu d'être punis de mort suivant les lois de leur nation, y sont bannis pour un certain nombre d'années, à la discrétion du gouverneur de Goa et de son conseil. On en voit revenir peu de cet exil; car cinq ou six années de séjour à Mozambique passent pour une longue vie. Cette place est un port de rafraîchissement pour les vaisseaux portugais qui vont de l'Europe aux Indes; ils y passent ordinairement trente jours, pour donner le temps de se rétablir aux soldats et aux matelots qui, ayant contracté en mer l'hydropisie et le scorbut, sont bientôt guéris par l'usage des fruits acides et des racines du pays; leurs bâtimens emploient généralement tout le mois d'août pour se rendre de Mozambique à Goa.
Monbassa ou Monbaze est une île voisine du continent, à la distance d'environ deux cent vingt milles de Mozambique. L'art a peu contribué à la fortifier; mais elle l'était naturellement lorsque les Portugais s'en rendirent maîtres il y a plus de deux cents ans. Ils la possédèrent jusqu'en 1698, que les Arabes de Maskat s'en saisirent avec peu de peine, et passèrent au fil de l'épée une vingtaine de Portugais qui la défendaient.
Patta, qui suit Monbassa sur la même côte, est passée aussi dans les mains des Arabes. Ce pays fournit beaucoup d'ivoire et quantité d'esclaves à Maskat. Autrefois les Anglais, les Portugais et les Maures des Indes y entretenaient un commerce avantageux, quoique peu considérable; mais les Arabes, jaloux des progrès d'autrui, formèrent sur la côte, en 1692, une colonie qui défendit aux habitans tout commerce avec d'autres nations. Quoique les terres intérieures soient habitées par des idolâtres, toutes les côtes suivantes, qui comprennent les pays de Magadoxo, de Zeyla et d'Adel sur les côtes de Zanguebar et d'Ajan jusqu'au cap de Guardafui, dans une étendue d'environ trois cents lieues au nord-est, ont reçu la religion mahométane. Il y reste néanmoins, dans les cérémonies, les usages et les traditions, quelques vestiges de l'ancien culte.
Les côtes de Mozambique, de Sofala, de Quiloa, de Monbassa, bordent le grand empire du Monomotapa, qui s'étend fort loin dans l'intérieur, vers l'ouest, et qui nous est peu connu. Il est renommé par ses mines d'or; mais on a fait des efforts inutiles pour y parvenir. On lit dans Faria, que François Barretto, seigneur portugais, après avoir rempli avec honneur la dignité de gouverneur de l'Inde, fut revêtu de l'important emploi d'amiral des galères. À son retour en Portugal, il fut nommé au gouvernement de Monomotapa, un des trois qui faisaient la division de l'Inde portugaise, trop grande alors pour recevoir la loi d'un seul gouverneur. Le roi joignit à cette qualité le titre de conquérant des mines, sur des informations et des expériences qui lui avaient fait naître effectivement le dessein de cette conquête; mais ce titre, comme on va le voir, était un peu prématuré. On avait trouvé quantité d'or dans l'intérieur de ce grand empire, surtout à Manika, dans le royaume de Bakaranga. Barretto partit de Lisbonne au mois d'avril 1569, avec trois vaisseaux et mille hommes de débarquement, parmi lesquels on comptait quantité de nobles et de vieux guerriers d'Afrique.
Barretto avait reçu ordre de ne rien entreprendre sans l'avis du père François de Monclaros, missionnaire jésuite. Cette dépendance fit échouer toutes ses vues.
Il y avait deux chemins qui conduisaient aux mines, l'un au travers du Monomotapa, et l'autre par Sofala. Barretto se déclara pour le second; mais le père de Monclaros ayant jugé que l'autre devait être préféré, son opinion l'emporta malgré l'opposition du conseil. On partit de Mozambique avec plus d'hommes et de vaisseaux qu'on n'en avait amené, sans parler des instrumens, des chevaux et des autres provisions pour la guerre et pour le travail des mines. Après avoir fait quatre-vingt-dix lieues par mer, les Portugais entrèrent dans la rivière de Cuama. Ils s'avancèrent, suivant les vues de Monclaros, jusqu'à Séna, et gagnèrent ensuite la ville d'Inaparapola, qui est voisine d'une ville des Maures. Ces Maures commencèrent à traverser leurs desseins, comme ils avaient fait autrefois dans l'Inde. Ils tentèrent d'empoisonner toute l'armée. Quelques hommes et plusieurs chevaux en moururent; mais cette perfidie ayant été découverte par l'avis d'un des complices, les traîtres furent passés sans pitié au fil de l'épée, et leur chef exposé à la bouche du canon. Un seul, qui protesta que la sainte Vierge lui avait ordonné de se rendre chrétien sous le nom de Laurent, obtint par grâce d'être pendu. Ce n'était pas trop la peine de faire parler la Vierge.
Barretto envoya des ambassadeurs au monarque de Monomotapa, qui les reçut avec une distinction extraordinaire. Loin de les traiter comme ceux des autres princes, qui ne se présentaient devant lui qu'à genoux, pieds nus et sans armes, et qui se prosternaient jusqu'à terre devant son trône, il leur accorda une audience fort honorable. Le motif de cette ambassade était de lui demander la permission de le venger du roi de Mongas, qui s'était révolté contre lui, et celle de pénétrer jusqu'aux mines de Boutoua et de Manchika. La seconde de ces deux demandes suffisait pour faire juger de la première. Le territoire de Mongas étant situé entre Séna et les mines, il fallait nécessairement s'ouvrir un passage par l'épée. L'empereur consentit aux deux propositions, et fit offrir à Barretto cent mille hommes, qu'il refusa.
L'armée portugaise se remit en marche. Elle était composée de cinq cent soixante mousquetaires et de vingt-trois cavaliers. Pendant dix jours qu'elle employa dans cette route, elle eut beaucoup à souffrir de la soif et de la faim. Il fallut suivre presque continuellement la rivière de Zambèze, dont le cours est fort rapide, et sur laquelle s'avancent, à quatre-vingt-dix lieues de la mer d'Éthiopie, des pointes de la haute montagne de Lupata, qui paraissent comme suspendues sur son canal. À la fin de cette ennuyeuse marche, les Portugais commencèrent à découvrir une partie de leurs ennemis, et remarquèrent bientôt plus clairement que tout le pays était couvert d'habitans armés. Barretto ne s'alarma point de ce spectacle. Il donna la conduite de son avant-garde à Vasco Fernando Homen; et, se réservant celle de l'arrière-garde, il plaça son bagage et quelques pièces de canon dans l'intervalle de ces deux corps. Lorsqu'il fut près d'en venir à la charge, il fit avancer son artillerie au front de ses troupes et sur ses flancs. L'ennemi s'approcha d'un air ferme: son ordre de bataille formait un croissant. Une vieille femme, célèbre, si l'on en croit Faria, par la profession qu'elle faisait de la magie, fit quelques pas vers les rangs, et jeta quelques poignées de poudre vers l'armée portugaise, en assurant les Cafres que cette poudre seule leur garantissait la victoire. Barretto, qui avait appris dans l'Inde combien la superstition a de pouvoir sur les Maures, chargea un de ses canonniers de pointer vers cette femme; et ses ordres furent exécutés avec tant de bonheur, qu'on la vit voler aussitôt en pièces, à la surprise extrême de tous les Cafres, qui la croyaient invulnérable. Barretto fit présent au canonnier d'une chaîne d'or.
L'ennemi continua de s'approcher, mais sans ordre. Il fit bientôt pleuvoir une grêle de flèches et de dards. Les Portugais répondant, sans s'ébranler, à coups de canon et de fusil, qui firent une exécution terrible parmi les Cafres, n'eurent pas besoin de recommencer souvent cette boucherie pour leur faire tourner le dos. Ils en tuèrent un grand nombre dans la poursuite; et, marchant droit à la ville de Mongas, ils firent disparaître aussi facilement un autre corps qu'ils rencontrèrent en chemin. Il ne leur en coûta que deux hommes pour faire mordre la poussière à six mille Cafres. Barretto, à la tête de ses gens, entra sans opposition dans Mongas. Les habitans, qui l'avaient abandonnée, se présentèrent en aussi grand nombre que les deux premières armées réunies; mais ils ne soutinrent pas plus long-temps l'effort des vainqueurs. Dès le même jour ils demandèrent la paix au nom du roi, qui envoya bientôt lui-même des ambassadeurs à Barretto pour traiter des conditions.
Pendant cette négociation, un chameau échappé à ses gardes prit sa course vers le gouverneur, qui l'arrêta de ses propres mains jusqu'à l'arrivée de ceux qui le poursuivaient. Les Cafres ne connaissaient point cet animal. Dans la surprise de le voir si docile près du général portugais, ils firent plusieurs questions qui marquaient leur crainte et leur ignorance. Barretto prit avantage de l'une et de l'autre pour leur répondre qu'il avait un grand nombre de ces bêtes terribles, et qu'il ne les nourrissait que de chair humaine; qu'ayant déjà dévoré ceux qui avaient péri dans le combat, elles le faisaient prier par ce messager de ne pas faire la paix, parce qu'elles craignaient de manquer de nourriture. Les ambassadeurs cafres, effrayés de ce discours, supplièrent le général d'engager ses chameaux à se contenter de bonne chair de bœuf, dont ils promirent de leur envoyer une grosse provision. Il se rendit à leur prière, et leur accorda des conditions qui rétablirent la tranquillité dans le pays. Cependant il commençait à manquer de vivres, lorsqu'il reçut avis que sa présence était nécessaire à Mozambique, où Péreyra Brandam, son lieutenant, s'était saisi du fort, quoique âgé de quatre-vingts ans. Il laissa le commandement de ses forces à Vasco Homen pour se hâter de retourner vers la côte. Mais à peine eut-il paru à Mozambique, que, les séditieux étant rentrés dans la soumission, il regretta beaucoup qu'une affaire de si peu d'importance eût été capable d'interrompre ses projets. L'ardeur de son courage lui fit reprendre aussitôt la même route. Mais quelle fut sa surprise, en approchant du fort Séna, d'en voir sortir Monclaros d'un air furieux pour lui ordonner au nom du roi d'abandonner une entreprise sur laquelle il lui reprocha d'avoir trompé ce prince par de fausses espérances, en ajoutant que le nombre des morts était déjà trop grand, et qu'il le rendait responsable devant Dieu du sang qui se répandrait encore! L'historien se révolte beaucoup contre ce missionnaire. Il semble pourtant que, si jamais il est permis d'attester le nom de Dieu, c'est surtout quand il s'agit d'épargner le sang des hommes; et le désir de s'emparer des mines n'était pas une raison légitime pour tuer les Cafres.
Barretto mourut de chagrin deux jours après. Vasco, son successeur, retourna immédiatement à Mozambique. Mais, après le départ du missionnaire, qui s'embarqua aussitôt pour le Portugal, François Pinto-Pimentel, son parent, et quelques autres personnes sensées, lui représentèrent si fortement ce qu'il devait au Portugal et à son propre honneur, qu'il prit la résolution de retourner au Monomotapa. Il choisit, suivant Barretto, la route de Sofala, qui était en effet la plus favorable à son entreprise. Elle le conduisit directement vers les mines de Manchika, dans le royaume de Chikanga, qui borde au-dedans des terres celui de Quiterve, le plus puissant de ces régions après celui de Monomotapa. Il avait le même nombre d'hommes et le même bagage que son prédécesseur. Comme il était important de se concilier l'affection du roi de Quiterve, il lui fit un compliment civil, accompagné de plusieurs présens. Mais ce prince avait déjà conçu tant de défiance et de jalousie, qu'il reçut froidement cette politesse.
Vasco, sans faire beaucoup d'attention à sa réponse, continua sa marche au travers de ses états. Plusieurs corps de Cafres entreprirent de lui couper le passage, et furent défaits avec un grand carnage. Le roi, désespérant de réussir par la force, eut recours à l'artifice. Il donna ordre à tous ses sujets d'abandonner leurs villes et leurs cantons, dans l'espérance de ruiner l'armée portugaise par la faim. En effet, elle eut beaucoup à souffrir pour se rendre à Zimbaze, où il tenait sa cour. Il avait déjà pris le parti de l'abandonner, et de se fortifier dans des montagnes inaccessibles. Vasco brûla cette ville et se remit en marche pour le pays de Chikanga, où la crainte plus que l'inclination le fit recevoir avec de grandes apparences d'amitié. Il obtint du roi la liberté du passage jusqu'aux mines. Les Portugais se crurent à la veille de puiser l'or à pleines mains. Ils arrivèrent enfin à cette terre promise. Mais, remarquant bientôt que les habitans employaient beaucoup de temps et de peine pour en tirer fort peu d'or, et s'étant convaincus qu'il fallait plus d'hommes et d'instrumens pour donner quelque forme à leur entreprise, ils prirent le parti de revenir sur leurs traces. Vasco retourna dans la suite à Quiterve, où le roi, devenu moins méfiant, on ne sait pourquoi, lui accorda toutes les permissions qu'il avait d'abord refusées. Il consentit que les Portugais pénétrassent jusqu'aux mines de Manninas, à la seule condition de lui payer chaque année vingt écus. De là ils passèrent dans le royaume de Chikova, qui borde le Monomotapa au nord, dans l'intérieur des terres. On les avait flattés d'y trouver de riches mines d'argent. Vasco, après y avoir assis son camp, apporta tous ses soins à se procurer des informations. Les habitans, ne se croyant pas capables de lui résister, et jugeant que la découverte des mines serait funeste à leur repos, eurent l'adresse de répandre un peu de minéral dans quelques endroits éloignés de sa source, et montrèrent ces lieux aux Portugais comme les véritables mines. Cette ruse eut tout l'effet qu'ils s'en étaient promis. Vasco, persuadé de leur bonne foi, permit qu'ils se retirassent, dans la vue peut-être de leur déguiser les immenses profits sur lesquels il croyait déjà pouvoir compter. Il fit creuser la terre dans mille endroits; et l'on ne sera pas surpris que le fruit du travail répondit mal à la fatigue de ses ouvriers. Les provisions commençant à devenir rares, il prit enfin la résolution de se retirer, laissant derrière lui le capitaine Antonio Cardosa de Almeyda, avec deux cents hommes et les secours nécessaires pour continuer ses recherches. Après le départ de Vasco, Cardosa se laissa tromper encore plus malheureusement par les Cafres. Ces barbares, feignant de plaindre l'inutilité de son travail, s'offrirent à lui découvrir des veines plus sûres; et, le conduisant à la mort plutôt qu'aux mines, ils le firent tomber dans une embuscade où il périt avec tous ses gens.
Telle fut la fin du gouvernement portugais dans le Monomotapa. Elle toucha de fort près à son origine, puisque, de deux gouverneurs qu'on a nommés, l'un périt, presqu'en arrivant, du chagrin de se voir outragé par un homme d'église, et l'autre fut chassé puérilement par le stratagème de quelques barbares. Cependant la paix et le commerce n'en subsistèrent pas moins entre l'empereur du Monomotapa et les Portugais.
Les bornes de cet empire au nord, et vers une partie de l'ouest, sont la rivière de Couama, qui le sépare des royaumes d'Aboutoua et de Chikova, des pays de Mambos et de Mazimbas, qui appartiennent à l'empire de Monoë-mudji, et du royaume maritime de Marouka. À l'ouest et au sud, il est borné par le pays des Hottentots, et par certains Cafres, desquels il n'est séparé que par la rivière de Magnika. À l'est, il est baigné par la mer de l'Inde.
Sa situation est entre les 14e. et 25e. degrés de latitude méridionale. On lui donne environ quatre cent soixante-dix milles de longueur du nord au sud, et six cent cinquante de largeur de l'ouest à l'est. C'est une péninsule; car, à l'exception d'un espace de quatre-vingt-dix milles, qui fait à peu près la distance de la rivière de Couama jusqu'à la source de celle de Magnika, il est continuellement environné d'eau.
L'empire du Monomotapa est divisé en vingt-cinq royaumes, dont il est assez inutile de rapporter les noms barbares.
Le plus grand état de ceux qui sont indépendans de l'empire, est Mangas, sur les bords de la rivière de Couama.
Les plus riches mines du royaume de Mangas sont celles de Massapa, qui portent le nom d'Ofour. On y a trouvé un lingot d'or de douze mille ducats, et un autre de quatre cent mille.
L'or s'y trouve non-seulement entre les pierres, mais encore sous l'écorce de certains arbres, jusqu'au sommet, c'est-à-dire jusqu'à l'endroit où le tronc commence à se diviser en branches. Les mines de Manchika et de Boutoua sont peu inférieures à celles d'Ofour. Le pays en a quantité d'autres, mais moins considérables. Il y a trois foires ou trois marchés, que les Portugais de Tête, château situé sur la rivière de Couama, à cent vingt lieues de la mer, fréquentent pour le commerce de l'or. Le premier, qui se nomme Louane, est à quatre journées dans les terres; le second, nommé Bouento, est plus éloigné; et le troisième, qui s'appelle Massapa, l'est encore plus. Les Portugais se procurent l'or par des échanges, pour des étoffes, des colliers de verre, et d'autres marchandises de peu de valeur. Ils ont à Massapa un officier de leur nation, nommé par le gouverneur de Mozambique, du consentement de l'empereur de Monomotapa, mais avec défense, sous peine de mort, de pénétrer plus loin dans le pays sans une permission. Il y est juge des différens qui s'élèvent entre les Portugais.
Toute la côte de Monomotapa, depuis les rivières de Magnika et de Couama, était autrefois possédée par les Portugais, sous le nom de Sofala, qui est celui d'une ville située entre ces deux rivières. Ils ont encore un fort à l'embouchure de la rivière de Couama; ils font dans toutes ces contrées le commerce de l'or, de l'ivoire, de l'ambre, qui se trouve sur la côte, et celui des esclaves, en donnant pour échange des étoffes de coton et des soies de Cambaye, dont les habitans composent leur parure ordinaire. Les mahométans de Sofala ne sont point originaires du même pays; ce sont des Arabes qui trafiquaient dans de petites barques avant l'arrivée des Portugais.
Lopez représente l'empire de Monomotapa comme un vaste pays dont les habitans sont innombrables. Ils sont noirs et de taille moyenne. Leur courage est célèbre à la guerre, et leur légèreté extrême à la course. La principale nation de ce grand pays, suivant Faria, se nomme les Mokarangis. La maison impériale en tire son origine. Ils sont moins belliqueux que les autres, et n'emploient point d'autres armes que l'arc, les flèches et les javelines. Leur religion n'admet point d'images ni d'idoles. Ils reconnaissent un seul Dieu; ils croient à l'existence d'un diable, qu'ils appellent mouzouko, et qu'ils se représentent fort méchant. Ils sont persuadés que tous leurs empereurs passent de la terre au ciel. Dans cet état de gloire, ils les appellent mouzimos, et les invoquent comme les catholiques prient les saints. N'ayant point de lettres ni d'autres caractères d'écriture, ils conservent la mémoire du passé par de fidèles traditions. Leurs estropiés et leurs aveugles portent le nom de pauvres du roi, parce qu'ils sont entretenus avec beaucoup de charité aux frais de ce prince. Dans leurs voyages, on est obligé de leur fournir des guides d'une ville à l'autre, et de pourvoir à leur subsistance.
L'empereur a plusieurs femmes; mais il n'en a que neuf qui soient honorées du titre de grandes reines: elles sont ou ses sœurs ou ses plus proches parentes. Les autres sont choisies entre les filles des grands. La première se nomme Mazasira. Les Portugais l'appellent leur mère, et lui font quantité de présens, parce qu'elle défend leurs intérêts à la cour.
La plus grande fête du pays est le khouavo, qui se célèbre le premier jour de la lune de mai. Tous les seigneurs, dont le nombre est fort grand, se rassemblent au palais; et, courant la javeline à la main, ils donnent la représentation d'une espèce de combat. Cet amusement dure tout le jour. Ensuite l'empereur disparaît, et passe huit jours sans se faire voir. Dans cet intervalle, les tambours ne cessent de battre. Le dernier jour, ce prince fait donner la mort aux seigneurs pour lesquels il a le moins d'affection. C'est une sorte de sacrifice qu'il fait aux mouzimos ou à ses ancêtres. Les tambours se taisent, et chacun se retire.
Lopez raconte que l'empereur de Monomotapa entretient plusieurs armées dans différentes provinces pour contenir dans le respect et la soumission plusieurs rois ses vassaux, que leur inclination porte souvent à se révolter. Ces troupes sont divisées en légions, suivant l'usage des anciens Romains. Si l'on en croit le même auteur, les plus braves soldats de l'empire sont quelques légions de femmes qui se brûlent la mamelle gauche, comme les anciennes Amazones, pour se servir plus librement de l'arc. Elles n'ont point d'autres armes. Le roi leur accorde certains cantons pour y faire leur demeure. Elles y reçoivent quelquefois des hommes dans la seule vue d'entretenir leur espèce. Les enfans mâles sont renvoyés aux pères, et les filles demeurent sous la conduite de leurs mères, pour apprendre le métier de la guerre à leur exemple. Au surplus, l'intérieur de ce pays, comme celui de tous les empires d'Afrique, est peu connu, et le sera difficilement.
À l'est du continent de l'Afrique on rencontre d'abord, en partant de la pointe la plus orientale, l'île de Socotora, terre nue et stérile, et habitée par les Arabes. Elle est renommée par l'aloès que l'on y recueille; c'est le meilleur que l'on connaisse.
À trois cents lieues au sud de Socotora s'étend une suite de petits archipels désignés jadis sous le nom général d'îles Amirantes, qui est actuellement restreint au groupe le plus occidental. Elles sont petites, bien pourvues d'eau douce, et abondantes en cocotiers. Le groupe le plus oriental a été nommé îles Seychelles, qui sont de même petites et basses. C'est dans l'une d'elles que croît l'espèce de palmier qui produit le fruit nommé coco des Maldives ou de mer, remarquable par sa forme qui présente l'image de deux cuisses, et fameux par les fables que l'on débitait sur son origine.
Une multitude d'îles peu connues et inhabitées sont éparses à l'est des Seychelles, et se prolongent dans cette direction jusqu'au méridien de Ceylan. Un assez grand nombre d'îlots et de récifs lient de même l'archipel des Seychelles à Madagascar, et cette île au continent d'Afrique par le moyen des îles Comores, qui sont au nombre de quatre, et dont il a été question plusieurs fois dans l'Histoire des Voyages. Anjouan, ou Johnana, l'une d'elles, a plusieurs rades commodes. Elle abonde en bestiaux, en volaille, en poisson, en oranges et en citrons. Elle sert souvent de relâche aux bâtimens qui naviguent dans ces mers.
Madagascar, que les Portugais nommèrent d'abord Saint-Laurent, est une des plus grandes îles du monde. Elle offre un grand nombre de productions utiles au besoin de la vie. Le bétail y est abondant. Les bords de la mer sont en général riches en bois et insalubres. On voit dans l'intérieur de vastes plaines bien cultivées; l'air y est frais et plus sain. Une double chaîne de montagnes, hautes de douze cents à dix-huit cents toises, la parcourt du nord au sud. Sur les hauteurs on éprouve, depuis juin jusqu'en septembre, un froid très-vif. On parle de volcans en activité dans sa partie septentrionale. Au dix-septième siècle, les Français avaient formé un établissement nommé le fort Dauphin, qu'ils ont ensuite abandonné.
À l'est de Madagascar on trouve l'île Bourbon occupée par les Français. Elle fut d'abord nommée Mascaregnas par les Portugais. Deux montagnes volcaniques, dont une est en activité, semblent composer toute sa surface. Elle produit du café excellent. On y cultive aussi le girofle et le froment.
L'Île de France, encore plus à l'est, a été cédée aux Anglais. Ils lui ont rendu le nom d'île Maurice qui lui avait été donné par les Hollandais, ses premiers habitans. Elle est montueuse et moins fertile que Bourbon.
L'île Diégo Rodriguez n'est habitée que par quelques familles. Elle fournit l'Île de France de tortues.
D'anciennes cartes indiquent à l'est et au sud de ces îles d'autres terres dont l'existence n'a pas été suffisamment constatée.
Les îles Saint-Paul et Saint-Pierre, dont la dernière a aussi pris le nom d'Amsterdam, offrent l'aspect de deux cratères de volcans placés au milieu de la mer. Celui de Saint-Paul jette encore du feu et de la fumée. Les navigateurs fréquentent quelquefois ces îles pour y chercher des phoques.
Dix degrés plus au sud on rencontre la terre de Kerguelen, que nous décrirons plus tard.
SECONDE PARTIE.
ASIE.
LIVRE PREMIER.
ÎLES DE LA MER DES INDES.
CHAPITRE PREMIER.
Voyages et infortunes de François Pyrard.
L'Émulation, source de tant de vertus et de grandes entreprises, paraît avoir été le premier sentiment qui porta des marchands de Bretagne à marcher sur les traces des Portugais et des Espagnols. Depuis près d'un siècle, l'Europe avait retenti des exploits de ces deux nations. Les Indes orientales étaient devenues leur proie, et l'on ne parlait qu'avec admiration des richesses qu'ils tiraient continuellement de ce fonds inépuisable, sans que les Français, leurs plus proches voisins, aspirassent encore à les partager. Une compagnie formée à Saint-Malo, à Laval, à Vitré, entreprit, suivant les termes de l'auteur[1], de sonder le gué et de chercher le chemin des Indes pour aller puiser à la source. Elle équipa, dans cette vue, deux navires, dont l'un de quatre cents tonneaux, nommé le Croissant, était sous la conduite de la Bardelière; l'autre, nommé le Corbin, de deux cents, sous celle de François Grout du Clos-Neuf. Pyrard, qui s'embarqua sur le second, ne s'attribue pas d'autre motif que le désir de voir des choses nouvelles et d'acquérir du bien. Ce désir lui coûta cher. Jamais voyage n'offrit une plus grande variété d'infortunes, et jamais le malheur ne parut s'attacher à un homme avec plus d'obstination.
On arriva le 17 novembre 1601 à Sainte-Hélène: cette île est au 16e. degré de latitude sud, à six cents lieues du cap de Bonne-Espérance. Son air et ses eaux, qui sont d'une pureté admirable, ses fruits et la chair de ses animaux rétablirent la santé de tous les malades. On partit pour s'avancer vers le cap de Bonne-Espérance. Trois jours après, on doubla les Abrolhos, qui sont des bancs et des écueils vers la côte du Brésil, auxquels les Portugais ont donné ce nom pour tenir les voyageurs en garde contre le danger. Ce nom signifie ouvre les yeux, conseil nécessaire à ceux qui seraient tentés de s'y engager, parce qu'il leur serait fort difficile d'en sortir.
On croyait s'avancer vers le cap de Bonne-Espérance, et l'on voyait déjà sur les flots cette espèce de roseaux qui sont joints dix ou douze ensemble par le pied, sans compter une multitude d'oiseaux blancs tachetés de noir, que les Portugais ont nommés manches de velours, et qui commencent à se montrer à cinquante ou soixante lieues du Cap, lorsque dans une nuit obscure, dont l'horreur était redoublée par la pluie et par un grand vent, le Corbin se trouva fort près de terre, et n'aurait pas évité de se briser centre des rochers qui s'avançaient dans la mer, si quelques matelots ne s'étaient aperçus du danger. On se hâta de reprendre le large, et d'avertir le général par un coup de canon. Le jour suivant fit remarquer qu'on avait passé le cap de Bonne-Espérance, et qu'on avait devant les yeux le cap des Aiguilles. Pyrard observe qu'il porte ce nom parce que, vis-à-vis le Cap, les aiguilles, ou compas de mer, demeurent fixes et regardent directement le nord, sans décliner vers l'est ni l'ouest, et qu'après l'avoir doublé, elles commencent à décliner au nord-ouest.
L'intention du général était de prendre sa route en dehors de l'île de Madagascar; mais l'ignorance de son pilote lui fit suivre d'abord la terre de Natal, qu'il eut le bonheur, à la vérité, de passer sans tempête, quoiqu'elles y soient très-fréquentes depuis le 33e. degré jusqu'au 28e.: mais, le 7 février 1602, s'étant aperçu qu'il s'était trompé, et voulant repasser la même côte pour aller en dehors de Madagascar, les deux vaisseaux éprouvèrent tout ce que les flots ont de plus redoutable dans cette mer. Une tempête, qui dura quatre jours, présenta mille fois à Pyrard toutes les horreurs de la mort; elle ne cessa que pour jeter les gens du Corbin dans une autre inquiétude; non-seulement ils avaient perdu de vue le général, mais, apercevant un grand mât qui flottait autour d'eux, ils ne doutèrent pas que ce ne fût celui du Croissant, et que ce malheureux vaisseau n'eût été submergé. Ils étaient épuisés de fatigue, et la plupart accablés de maladies. Grout du Clos-Neuf, leur capitaine, prit conseil pour savoir où aller, parce que son pilote, qui était Anglais, n'avait jamais fait le voyage des Indes. On le supplia d'aborder à la terre qui était le plus près. C'était l'île de Madagascar; mais cette entreprise même n'était pas sans danger, parce que dans tout l'équipage il n'y avait qu'un canonnier flamand qui eût quelques connaissances des côtes, et qu'on avait peu de confiance en ses lumières. À trente ou quarante lieues de l'île, la mer parut changer; elle était jaunâtre et fort écumeuse, couverte de châtaignes de mer, de cannes, de roseaux et d'autres herbes flottantes. Ce spectacle ne cessa point jusqu'au rivage; enfin on découvrit la terre le 18 février, et, le 19 au matin on jeta l'ancre dans la baie de Saint-Augustin. Pyrard met sa situation à vingt-trois degrés et demi au sud, sous le tropique du capricorne.
Vers le milieu du même jour on vit paraître un grand vaisseau, qui fut bientôt reconnu pour le Croissant. Il avait été beaucoup plus maltraité que le Corbin, et la plus grande partie de son équipage était malade. Pendant qu'on travaillait à réparer les vaisseaux, il ne fut pas difficile de lier connaissance avec les habitans de l'île et de se procurer des vivres. Après quelques incertitudes qui venaient de leur défiance, ils convinrent par divers signes de fournir toutes sortes de provisions pour de petits ciseaux, des couteaux et d'autres bagatelles, dont ils paraissaient faire beaucoup de cas. Ainsi l'on se trouva bientôt dans une grande abondance de bestiaux, de volaille, de lait, de miel et de fruits. Pour deux jetons, ou pour une cuillère de cuivre ou d'étain, on obtenait d'eux une vache ou un taureau; mais leur industrie n'allant pas jusqu'à châtrer les animaux, il ne fallait espérer d'eux ni bœufs ni moutons. Un grand bois qui bordait la rivière servait de promenade pendant le jour à ceux qui avaient la force de marcher. Ils trouvaient quantité de petits singes, un nombre surprenant de toutes sortes d'oiseaux, surtout des perroquets de divers plumages, et différentes espèces de fruits, dont quelques-uns étaient fort bons à manger. Malgré tous ces secours, on avait à combattre une chaleur si ardente, qu'avec des bas et des souliers on ne laissait pas d'avoir les jambes et les pieds brûlés; ce qui non-seulement empêchait de marcher, mais causait souvent des ulcères difficiles à guérir. Les mouches et d'autres insectes volans étaient une incommodité dont il fallait se défendre nuit et jour. D'un autre côté, les matelots, après avoir jeûné sur la mer, se livraient à leur appétit sans discrétion, et se remplissaient de viande, dont l'excès de la chaleur rendait la digestion difficile. Aussi, loin de se rétablir, la plupart furent attaqués d'une fièvre chaude qui les emportait dans l'espace de deux ou trois jours. Quarante-un Français moururent de leur intempérance ou du scorbut. Après six semaines de travail, les vaisseaux se trouvèrent en état de remettre à la voile.
On leva l'ancre le 15 mai, avec si peu de confiance sur l'état des deux vaisseaux, qu'au lieu de penser au terme du voyage, on se proposa de gagner les îles de Comorre, où les rafraîchissemens sont plus sains pour les malades. On les découvrit le 23, à douze degrés et demi d'élévation du sud, entre l'île de Madagascar et la terre ferme d'Afrique. Ces îles sont peuplées de différentes nations de la côte d'Éthiopie, de Cafres, de Mulâtres, d'Arabes et de Persans, qui font tous profession de la religion mahométane, et qui sont en commerce avec les Portugais de Mozambique, dont elles ne sont éloignées que d'environ soixante-dix lieues.
Grout du Clos-Neuf, capitaine du Corbin, ne s'était pas rétabli si parfaitement aux îles de Comorre, qu'il ne fût retombé dans une langueur dangereuse pour la sûreté de son vaisseau. Après avoir repassé la ligne, le 21 de juin, on eut un temps assez favorable jusqu'au 5e. degré du nord. Le 2 de juillet, on reconnut de fort loin de grands bancs qui entouraient quantité de petites îles. Le général et son pilote prirent ces îles pour celles de Diégo de Reys, quoiqu'on les eût laissées quatre-vingts lieues à l'ouest. En vain les gens du Corbin soutinrent que c'étaient les Maldives, et qu'il fallait s'armer de précaution. Cette dispute dura tout le jour; et l'opiniâtreté que le général eut dans son opinion lui fit négliger indiscrètement d'attendre de petites barques, qui venaient, comme on en fut informé depuis, pour lui servir de guides. Son intention était de passer par le nord des Maldives, entre la côte de l'Inde et la tête des îles; mais, en suivant ses ordres, on allait au contraire s'y engager avec une aveugle imprudence. Pour comble de témérité, chacun passa la nuit dans un profond sommeil, sans en excepter ceux mêmes qui devaient veiller pour les autres. Le maître et le contre-maître étaient ensevelis dans l'ivresse d'une longue débauche. Le feu qui éclaire ordinairement la boussole s'éteignit, parce que celui qui tenait le gouvernail eut aussi le malheur de s'endormir. Enfin tout le monde était dans un fatal assoupissement, lorsque le navire heurta deux fois avec beaucoup de force; et tandis qu'on s'éveillait au bruit, il toucha une troisième fois et se renversa sur le banc.
Quels furent les cris et les gémissemens d'une troupe de malheureux qui se voyaient échoués au milieu de la mer et dans les ténèbres, sur un rocher où la mort devait leur paraître inévitable! L'auteur représente les uns pleurant et criant de toute leur force, les autres en prière, et d'autres se confessant à leurs compagnons. Au lieu d'être secourus par leur chef, ils en avaient un qui ne faisait qu'augmenter leur pitié. Depuis un mois sa langueur le retenait au lit. La crainte de la mort le força néanmoins d'en sortir; mais ce fut pour pleurer avec les autres. Les plus hardis se hâtèrent de couper les mâts, dans la vue d'empêcher que le vaisseau ne se renversât davantage. On tira un coup de canon pour avertir le Croissant du malheur où l'on était tombé: tout le reste de la nuit se passa dans la crainte continuelle de couler à fond. La pointe du jour fit découvrir au-delà des bancs plusieurs îles voisines à cinq ou six lieues de distance, et le Croissant, qui passait à la vue des écueils sans pouvoir donner le moindre secours à ceux qu'il voyait périr. Cependant le navire tenait ferme sur le côté, et semblait promettre, dans cette situation, de résister quelque temps aux flots, parce que le banc était de pierre. Pyrard et ses compagnons conçurent l'espérance de sauver au moins leur vie. Ils entreprirent de faire une espèce de grande claie, ou de radeau, d'un grand nombre de pièces de bois sur lesquelles ils clouèrent plusieurs planches tirées de l'intérieur du navire. Cette machine était suffisante pour les contenir tous et pour sauver avec eux une partie du bagage et des marchandises. Chacun prit aussi ce qu'il put emporter de diverses sommes d'argent qui se trouvaient dans le vaisseau. On avait employé plus de la moitié du jour à tous ces soins; mais, lorsqu'on eut achevé la machine, il fut impossible de la passer au-delà des bancs pour la mettre à flot. Dans les mouvemens de ce nouveau désespoir, on aperçut une barque qui venait des îles et qui semblait s'avancer droit au vaisseau pour le reconnaître: elle s'arrêta malheureusement à la distance d'une demi-lieue; ce spectacle jeta tant d'amertume dans le cœur d'un matelot français, que, s'étant jeté à la nage, il alla au-devant d'elle, en suppliant par des cris et des signes ceux qui la conduisaient d'accorder leur assistance à de malheureux étrangers, dont ils ne pouvaient attendre qu'une reconnaissance égale à ce bienfait; mais leur voyant rejeter sa prière, il fut obligé de revenir avec beaucoup de peine et de danger. Pyrard apprit dans la suite qu'il était rigoureusement défendu à tous les insulaires d'approcher des navires qui faisaient naufrage, s'ils n'en avaient reçu l'ordre exprès du roi. Cependant plusieurs matelots, malgré la présence de la mort, ne laissaient pas de boire et de manger avec excès, sous prétexte qu'étant à l'extrémité de leur vie, ils aimaient mieux mourir à force de boire qu'en se noyant dans l'eau de la mer. Après s'être enivrés, ils se querellèrent avec d'affreux juremens. Quelques-uns pillèrent les coffres de ceux qu'ils voyaient en prière pour se disposer à la mort; et, ne reconnaissant plus l'autorité du capitaine, ils lui disaient qu'après avoir perdu leur voyage, ils n'étaient plus obligés de lui obéir. Enfin la crainte et la fatigue devant être comptées pour rien dans une si étrange situation, on se crut trop heureux, après avoir vu la mort sous mille formes, de venir échouer, avec un navire brisé, dans une des îles qui se nomment Pouladou.
Les habitans étaient assemblés sur le rivage. Quoique leur contenance n'annonçât rien de fâcheux, ils firent connaître par des signes qu'ils ne permettraient de descendre qu'à ceux qui se laisseraient désarmer. Il fallut s'abandonner à leur discrétion. On s'aperçut bientôt qu'on s'était trop hâté de prendre ce parti. L'île n'avait pas une lieue de tour, et le nombre des habitans n'était que de vingt-cinq. Il aurait été facile à des gens armés, qui étaient au nombre de quarante, de leur faire la loi, et de se saisir de leurs bateaux.
Les prisonniers (car l'auteur ne se donne plus d'autre nom) furent conduits dans une loge au milieu de l'île, où ils reçurent quelques rafraîchissemens de cocos et de limons. Un vieux seigneur, nommé Ibrahim ou Pouladou Quilague, qui était le maître de l'île et qui savait quelques mots portugais, leur fit diverses questions dans cette langue; après quoi ils furent fouillés par ses gens, qui leur ôtèrent tout ce qu'ils portaient, comme appartenant au roi des Maldives, depuis que leur navire était perdu sur ses côtes. Le capitaine avait sauvé une pièce d'écarlate. On lui demanda ce que c'était; il répondit que c'était un présent qu'il voulait faire au roi, et qu'il n'avait tiré cette pièce du vaisseau que pour l'offrir plus entière, dans la crainte qu'elle ne fût altérée par les flots. Cette déclaration inspira tant de respect aux insulaires, qu'ils n'osèrent y porter la main, ni même y jeter leurs regards. Le capitaine et ses compagnons résolurent néanmoins d'en couper deux ou trois aunes, et d'en faire présent au seigneur de l'île, pour lui inspirer quelques sentimens de bonté en leur faveur. Mais, apprenant bientôt qu'on voyait venir les officiers du roi, il rendit l'écarlate au capitaine, et le conjura de ne pas dire même qu'il y eût touché.
Quelques officiers, qui arrivèrent effectivement, prirent le maître du Corbin avec deux matelots, et les menèrent à quarante lieues de Pouladou, dans l'île de Malé, qui est la capitale de toutes les Maldives et le séjour ordinaire du roi. Le maître, ayant porté avec lui la pièce d'écarlate, et l'ayant présentée à ce prince, en reçut un traitement fort civil et fut logé dans le palais. Un prince, nommé Ranabandery Tacourou, beau-frère du roi, reçut ordre d'aller recueillir tous les débris du navire échoué. Il en tira non-seulement les marchandises, mais le canon même, et ce qu'il y avait de plus pesant. De là, passant dans l'île de Pouladou, il prit avec lui le capitaine français et cinq ou six de ses compagnons, qui furent fort bien reçus du roi. Ce monarque promit au capitaine de faire équiper une barque pour le conduire dans l'île de Sumatra, où le Croissant devait être arrivé. L'auteur doute s'il aurait tenu parole; mais le malheureux Grout du Clos-Neuf mourut six semaines après dans l'île de Malé.
Les autres captifs ayant été distribués dans plusieurs îles, Pyrard fut conduit avec deux de ses compagnons dans celle de Paindoué, qui n'a pas plus d'étendue que celle de Pouladou, et qui n'en est éloignée que d'une lieue. Il raconte ici que, dans le partage qui s'était fait de l'argent qu'on avait pu sauver du vaisseau, ceux qui s'en étaient chargés avaient mis leur fardeau dans des ceintures de toile qu'ils s'étaient liées autour du corps. L'usage de cet argent devait être pour les nécessités communes; et dès la première nuit on avait eu soin de l'enterrer de concert dans l'île de Pouladou pour le dérober à l'avidité des habitans. Pyrard et ses deux compagnons n'avaient pas eu le temps de reprendre leurs ceintures lorsqu'on leur avait fait quitter cette île; et comme on ignorait encore ce qu'ils avaient sauvé de leur naufrage, ils reçurent d'abord assez d'assistance dans celle de Pindoué. Mais les autres qui étaient demeurés à Pouladou, ne se trouvant pas dans l'abondance qu'ils auraient désirée, furent obligés de déterrer l'argent et de l'offrir pour obtenir des vivres. Aussitôt que les habitans leur connurent cette ressource, ils prirent le parti de ne plus leur accorder aucun secours qu'en payant; et le bruit s'en étant répandu dans les autres îles, ceux qui étaient partis, comme Pyrard, sans avoir pris leur ceinture, se trouvèrent réduits à la dernière nécessité. Il arriva même aux autres qu'ignorant l'usage des Indes, où l'argent de toute marque est reçu lorsqu'il est de bon aloi, et où il peut être coupé en petites parties qu'on donne au poids à mesure qu'on a besoin de l'employer, ils offraient leurs piastres aux insulaires, qui ne leur donnaient jamais de retour; de sorte qu'une marchandise du plus vil prix leur coûtant toujours une pièce d'argent, ceux qui en avaient le plus épuisèrent bientôt leur ceinture, et ne se virent pas moins exposés que les plus pauvres à toutes sortes de misères. Pyrard fait une triste peinture de la sienne. Il allait chercher sur le sable, avec ses compagnons, des limaçons de mer ou quelque poisson mort qui avait été jeté par les flots. Pour assaisonnement, ils les faisaient bouillir avec des herbes inconnues et de l'eau de mer qui leur tenait lieu de sel. Ce qui leur arrivait de plus heureux, était de trouver quelque citron dont ils y mêlaient le jus. Ils vécurent assez long-temps dans cette extrémité; mais les insulaires, reconnaissant enfin qu'ils étaient sans argent, recommencèrent à leur donner quelques marques de compassion. Ils les employèrent à la pêche et à d'autres ouvrages, pour lesquels ils leur offraient des cocos, du miel et du millet. Pour logement, Pyrard n'eut, pendant l'hiver du pays, qui est le mois de juillet et d'août, qu'une loge de bois qu'on avait dressée sur le bord du rivage pour y construire un bateau, couverte à la vérité par-dessus, mais tout ouverte par les côtés; de sorte qu'y étant exposé pendant toute la nuit aux vents, à la pluie qui est continuelle dans cette saison, et souvent aux flots mêmes de la mer, il ne dut la conservation de sa santé qu'à une faveur extraordinaire du ciel. Ses deux compagnons, que leur métier de matelots devait rendre moins sensibles à la fatigue, tombèrent dangereusement malades.
Pendant son travail, il s'efforçait de retenir quelques mots de la langue du pays. Ce soin, auquel il apportait toute son attention, le mit en état de se faire entendre. Le seigneur de l'île, qui se nommait Aly Pandio Atacourou, et qui avait épousé une parente du roi, conçut de l'affection pour lui, et prit plaisir à son entretien. C'était un homme d'esprit, et versé même dans les sciences, qui avait eu en partage les boussoles et les cartes marines du vaisseau. Comme elles ne ressemblaient point à celles du pays, la curiosité lui faisait souhaiter des explications. Il n'en avait pas moins pour se faire instruire des mœurs et des usages de l'Europe. Cette conversation hâta les progrès de Pyrard dans la langue, et lui en fit faire encore de plus utiles dans l'estime d'Aly Pandio. Il obtint des vivres et d'autres secours qui lui rendirent sa situation plus supportable.
Aly Pandio était parent d'Ibrahim, seigneur de Pouladou, et l'amitié, jointe aux liens du sang, le portait à lui rendre de fréquentes visites. Les compagnons de Pyrard, qui étaient restés dans l'île de Pouladou, mouraient les uns après les autres. Le capitaine, le premier commis, le contre-maître, et quantité de matelots étaient déjà morts. Le maître, qui, après avoir été conduit dans l'île de Malé, était revenu à Pouladou, voyant que depuis la mort du capitaine le roi ne parlait plus de la barque qu'il lui avait promis d'équiper pour l'île de Sumatra, forma l'entreprise de se sauver. Il ne communiqua son dessein qu'à douze de ses compagnons, qui se conduisirent avec tant d'adresse, qu'enfin ils surprirent la barque d'Aly Pandio dans une visite que ce seigneur rendit à Ibrahim. Ils se fournirent d'eau douce et de cocos, qu'ils avaient secrètement cachés dans un bois voisin, et s'embarquèrent en plein midi, c'est-à-dire dans le temps qu'on s'en défiait le moins. Cependant les insulaires s'en aperçurent bientôt; mais, n'ayant pas d'autres barques pour les poursuivre, ils tournèrent leurs ressentimens contre les infortunés qui restaient entre leurs mains, au nombre de huit, quatre sains, et quatre malades; ils les maltraitèrent avec tant de cruauté, que les malades en moururent, et furent jetés à la mer. Le lieutenant du vaisseau était de ce nombre.
Il s'était passé trois mois et demi depuis leur naufrage, lorsqu'on vit arriver dans l'île de Paindoué un des premiers seigneurs de la cour, chargé des ordres du roi pour achever de faire tirer du vaisseau tout ce qui pouvait y être demeuré, et pour faire une recherche exacte de l'argent que les insulaires de Pouladou avaient arraché de leurs captifs.
Pyrard, ayant été présenté à l'envoyé par Aly Pandio, eut le bonheur de lui plaire. Sa physionomie, qui était heureuse, le faisait prendre pour quelque seigneur de l'Europe. Cette opinion lui était si avantageuse, qu'il se gardait bien de détromper ses maîtres. Mais rien ne lui fut si utile que d'avoir appris la langue du pays. L'envoyé, charmé de son entretien, ne lui permettait pas un moment de le quitter. Il le mena dans une île éloignée de dix lieues, qui se nomme Touladou, où il avait alors une de ses femmes. Lorsqu'il partit pour retourner à la cour, non-seulement il le prit avec lui, mais il lui permit de se faire accompagner d'un des autres captifs, avec lequel il était lié d'une amitié particulière; et la considération qu'il eut pour lui s'étendit jusqu'à ses autres compagnons, qu'il daigna consoler par l'espérance d'un meilleur sort.
Le jour du départ, on relâcha vers le soir dans une petite île nommée Maconodou, parce que l'usage des Maldives est de ne jamais tenir la mer dans l'obscurité de la nuit. Le lendemain, étant arrivé à Malé, l'envoyé donna ordre à ses gens de conduire Pyrard dans son palais, et se rendit d'abord à la cour pour rendre compte au roi de sa commission. Ce prince, à qui il ne manqua pas de parler de son captif, eut aussitôt la curiosité de le voir. Pyrard fut appelé; mais on le fit attendre trois heures dans une salle du palais, et le soir on le fit entrer dans une cour, où le roi était occupé à voir ce qu'on avait apporté du navire. C'étaient des canons, des boulets, des armes, et divers instrumens de guerre et de marine, qui furent renfermés dans le magasin de l'île.
Pyrard, s'étant approché, fit son compliment au roi, non-seulement dans la langue, mais encore selon les usages du pays. Un spectacle si nouveau causa tant de satisfaction à ce monarque, que, prenant plaisir à s'entretenir avec lui, il lui demanda plusieurs explications sur quelques restes du navire dont il ne pouvait pas comprendre l'usage. Ensuite, lui ayant recommandé de se présenter tous les jours au palais avec les autres courtisans, il donna ordre à l'envoyé de lui procurer un logement commode, et de le bien traiter. Les jours suivans, Pyrard eut peine à répondre aux empressemens du roi, qui voulait être informé des mœurs et des usages de la France. Son étonnement parut extrême lorsqu'il eut appris la grande supériorité d'étendue et de force que la France a sur le Portugal. Il demanda pourquoi les Français avaient abandonné la conquête des Indes à d'autres nations de l'Europe, et comment les Portugais avaient la hardiesse de faire passer leur roi pour le plus puissant de tous les chrétiens. Pyrard fut présenté aux reines des Maldives, qui l'occupèrent pendant plusieurs jours à satisfaire aussi leur curiosité. Elles lui firent mille questions sur la figure, les habits, les mariages et le caractère des dames de France. Souvent elles le faisaient appeler sans la participation du roi, et ces entretiens ne finissaient pas.
De quinze ou seize captifs qui avaient été conduits avant lui dans cette île, il ne restait que deux Flamands; ce qui faisait le nombre de quatre, avec Pyrard et le compagnon qu'il avait amené; tous les autres étaient morts ou de maladie ou par de funestes accidens. Enfin des quarante qui étaient échappés à la fureur des flots il n'en restait que cinq dans les autres îles, et les quatre de Malé. Pyrard employa toute sa faveur pour obtenir du moins qu'ils fussent tous rassemblés dans la même île. Cette grâce lui fut accordée. Ils se trouvèrent ainsi au nombre de neuf, quatre Français et cinq Flamands, tous assez humainement traités du roi et des seigneurs.
Cependant l'abondance et la liberté dont Pyrard jouissait ne l'empêchèrent pas de tomber dans une fièvre ardente, qui est la plus dangereuse maladie du pays. Elle est connue dans toute l'Inde sous le nom de maléons ou fièvre des Maldives. Un étranger qui échappe à sa malignité passe pour naturalisé dans ces îles, et reçoit le nom de Dive, qui est celui des habitans. La fièvre ne l'eut pas plus tôt quitté, que ses jambes et ses cuisses s'enflèrent comme dans l'hydropisie. Ses yeux s'affaiblirent jusqu'à lui faire craindre de perdre entièrement la vue; il lui resta une opilation de rate qui lui rendait la respiration difficile, et dont il ne fut jamais délivré parfaitement pendant tout son séjour aux Maldives. Ce mal est commun parmi les habitans, qui le nomment ont cori. Les médecins et les remèdes ne manquaient pas à Pyrard; mais il n'en reçut aucun soulagement, jusqu'à ce que, ses jambes s'étant crevées, les eaux qui en causaient l'enflure s'évacuèrent d'elles-mêmes, et ses yeux reprirent leur ancienne force. Il se forma néanmoins dans ses jambes des ulcères si profonds et si douloureux, qu'il en perdit le sommeil: il passa quatre mois dans cette situation.
Le roi ne cessait de s'intéresser à la santé de Pyrard, et de le faire traiter avec beaucoup de soin. Il fit venir d'une petite île nommée Bandou, qui est à la vue de celle de Malé, un homme célèbre pour la guérison de cette maladie, par le conseil duquel Pyrard fut transporté dans cette île, où l'air est plus favorable aux malades. Son absence devint funeste à quatre des cinq Flamands qu'il laissait derrière lui. L'embarras de se trouver sans interprète, et le retranchement des secours qu'ils recevaient de lui, leur rendirent le séjour de Malé si insupportable, qu'ayant fait secrètement quelques provisions pour leur fuite, et s'étant saisis d'une petite barque destinée à la pêche, ils s'embarquèrent à l'entrée de la nuit. Malheureusement pour eux, il s'éleva une furieuse tempête qui brisa leur barque au milieu des bancs et des rochers. On en reconnut le lendemain quelques pièces qui firent juger que les quatre fugitifs avaient péri dans les flots. Deux jours après, le compagnon de Pyrard, qui était de Bretagne comme lui, et qui lui avait toujours rendu les devoirs d'une fidèle amitié, mourut d'une maladie dont il était affligé depuis long-temps. Sa douleur fut si vive, qu'elle retarda encore sa guérison de deux mois, surtout lorsqu'il eut appris que le roi faisait un crime aux autres de l'évasion des quatre Flamands, et le soupçonnait lui-même d'y avoir contribué par ses conseils. Les deux Français et le seul Flamand qui restaient à Malé furent examinés avec beaucoup de rigueur; et quoiqu'ils ne fussent pas reconnus coupables, on leur retrancha les provisions qu'ils recevaient de la cour, en leur permettant seulement de recevoir des vivres de la charité de ceux qui voudraient leur en donner. Pyrard, après son rétablissement, prit la résolution de demeurer dans l'île de Bandou pour y cacher sa tristesse et se mettre à couvert de la colère du roi; mais on lui conseilla de retourner à la cour, comme le seul moyen de se justifier. À son arrivée, il se présenta au palais, et le hasard lui ayant fait rencontrer le roi qui sortait dans une de ses cours, il eut la hardiesse de le saluer sans aucune marque d'embarras. Ce prince en tira une conclusion favorable pour son innocence; il lui demanda s'il était bien guéri; il voulut même s'en assurer en regardant les traces de ses plaies. Cependant, loin de lui rendre son ancienne faveur, il donna ordre qu'il fût traité comme ses compagnons; ce qui était d'autant plus humiliant, que, les plus grands seigneurs du royaume se croyant honorés de recevoir de la cour du riz et d'autres provisions, c'était une espèce d'infamie d'en être privé. Dans le cours de sa disgrâce, et lorsque ses amis lui représentaient, pour le consoler, non-seulement qu'elle ne serait pas de longue durée, mais qu'il ne devait pas cesser de se rendre au palais, suivant l'usage du pays, où les seigneurs disgraciés se présentent sans cesse au roi pour attendre qu'il recommence à leur parler, le bruit se répandit qu'il avait formé le dessein de prendre la fuite avec ses compagnons: il fut appelé au palais par les six principaux moscoulis ou officiers du roi, qui lui défendirent de fréquenter les trois autres captifs, et même de leur parler français. L'exécution de cet ordre étant fort difficile, parce qu'ils étaient logés les uns près des autres, on ne laissa pas de leur faire un crime de l'avoir violé, et deux des trois compagnons de Pyrard en portèrent la peine; ils furent conduits dans une île nommée Souadou, à quatre-vingts lieues de Malé, vers le sud: le troisième aurait eu le même sort, si les services qu'il rendait à quelques moscoulis, en qualité de tailleur et de trompette, ne les eussent portés à solliciter pour lui. Le roi fit à Pyrard des reproches fort vifs de sa désobéissance; mais ayant ajouté avec plus de douceur qu'il aurait été fâché d'apprendre qu'il se fût noyé comme les quatre Flamands, il lui donna occasion de se justifier avec tant de force, que cette aventure servit à le remettre en grâce. Il fut logé au palais et servi avec abondance. On lui donna un esclave pour les offices domestiques, une somme d'argent et diverses commodités. Il obtint bientôt le rappel des deux exilés, à l'occasion d'un ouvrage que l'un des deux, qui était Flamand, fit avec la seule pointe d'un couteau; c'était un petit navire à la manière de Flandre, qui n'avait qu'une coudée de longueur, mais auquel il ne manquait ni voiles, ni cordages, ni le moindre des ustensiles, comme dans un navire de cinq cents tonneaux. Le roi, charmé de son habileté, consentit à son retour, et fit grâce en sa faveur à son compagnon.
Pyrard passa quelques années dans une situation si douce, qu'il n'avait, dit-il, à regretter que l'exercice de sa religion. Il voyait tous les jours le roi qui le comblait de bienfaits; il était caressé des grands, et plusieurs d'entre eux lui portaient une sincère affection. Il acquit même quantité de cocotiers, qui sont une des richesses du pays; et trafiquant avec les navires étrangers que le commerce amenait souvent à Malé, il se trouva dans une véritable opulence. Les marchands avaient pris tant de confiance en sa bonne foi, qu'ils lui laissaient, dans leur absence, des marchandises à vendre pour leur retour. Il se conformait d'ailleurs aux usages et aux manières des habitans. Jamais personne n'avait dû les mieux connaître, et son dessein dans cette étude n'était pas moins de plaire à la nation que de se mettre en état de donner quelque jour une fidèle relation des Maldives, lorsqu'il plairait au ciel de lui accorder la liberté. C'est de cette relation que nous tirerons bientôt quelques détails sur ces îles.
Il y avait cinq ans qu'il était dans le pays, lorsque des pirates du Malabar, conduits par un pilote des Maldives qui connaissait parfaitement les passages, et qui s'était laissé corrompre par argent, vinrent piller Malé, en emportèrent toutes les richesses, tuèrent le roi, et emmenèrent ses femmes captives. Pyrard se trouva néanmoins dans une haute faveur auprès du général des pirates. La meilleure artillerie de l'île était celle qu'on avait sauvée du naufrage des Français. Les ennemis, charmés de se voir maîtres de ces belles pièces, mais fort embarrassés à les monter, apprirent de lui des méthodes qu'ils ignoraient. D'ailleurs, étant informés de la considération que le roi et toute la cour avaient eue pour lui, ils se flattaient d'en tirer diverses lumières pour la connaissance de ces îles.
Pyrard fut conduit vers le golfe de Bengale. En passant par la dernière des îles Maldives, qui se nomme Oustimé, les pirates y mouillèrent, parce que le roi qu'ils venaient de massacrer y était né; et faisant main-basse sur tous les habitans, ils y laissèrent d'horribles traces de leur barbarie. Ensuite ils employèrent trois jours pour gagner une petite île nommée Malicut, où ils jetèrent l'ancre pour s'y rafraîchir pendant deux jours. Cette île, qui n'a que quatre lieues de tour, est d'une fertilité admirable en millet, en cocos, en bananes, et en quantité d'autres fruits. La pêche y est excellente, et l'air beaucoup plus tempéré qu'aux Maldives. Le langage et les mœurs y sont les mêmes. Elle avait été soumise au même gouvernement; mais, le roi l'ayant donnée en partage à un de ses frères, elle était passée dans les mains d'une princesse qui relevait du roi de Cananor. Cette reine reçut Pyrard avec beaucoup de caresses. Elle l'avait vu plusieurs fois à la cour du roi des Maldives, dont elle était proche parente. Elle se fit raconter la fin tragique de cet infortuné monarque, et elle donna beaucoup de larmes à ce triste récit. Les pirates, ayant remis à la voile, s'avancèrent vers les îles de Divandurou, à trente lieues de Malicut, vers le nord. Elles sont au nombre de cinq, chacune d'environ sept lieues de tour, à quatre-vingts lieues de la côte de Malabar, et sous l'obéissance du roi de Cananor. Leurs habitans sont des mahométans malabares, la plupart fort riches par le trafic qu'ils font dans toutes les parties de l'Inde, surtout aux Maldives, d'où ils tirent quantité de marchandises, et où ils ont habituellement des facteurs. Les coutumes et le langage n'y sont pas différens de ceux de Cananor, de Cochin, de Calicut, et de toute la côte de Malabar. Le terroir y est fertile et l'air extrêmement sain. Ces îles sont comme un entrepôt pour toutes les marchandises de la Terre-Ferme, des Maldives et de Malicut. De là, tirant vers le sud, on alla doubler le cap de Galle, qui fait la pointe de l'île de Ceylan. Le nombre des baleines est si grand dans cette route, qu'elles mirent les galères en danger, et que les pirates furent obligés d'employer leurs tambours, leurs poêles et leurs chaudrons pour les éloigner par le bruit.
Après un mois de navigation, on arriva au port de Chartican, dans le royaume de Bengale, où Pyrard fut présenté au gouverneur de la province, qui prend le titre de roi, suivant l'usage de toutes ces contrées. Il se trouvait à Chartican un navire de Calicut, dont le maître assura Pyrard qu'on voyait souvent des navires hollandais à Calicut, et lui offrit cette voie pour retourner en France. Toutes les caresses du gouverneur ne l'empêchèrent pas d'accepter. Il partit, et rejoignit deux de ses compagnons dans la route.
Le séjour de Calicut fut d'environ huit mois. On était à la fin de février; les trois Français firent marché avec quelques matelots pour se faire transporter dans une almadie jusqu'au port de Cochin, qui n'est qu'à vingt lieues de Calicut. Mais ils reconnurent bientôt que leurs guides étaient des traîtres, et que leurs infortunes allaient recommencer. Pyrard était convenu avec eux de partir à la haute marée. Ils vinrent l'appeler vers minuit, et lui laissant le temps de faire ses derniers préparatifs avec ses compagnons, ils feignirent d'aller attendre dans le lieu où ils devaient s'embarquer. La lune était fort claire. Il se mit en chemin avec les deux autres Français. Chargés tous trois de leur bagage, et suivant le bord de la mer, ils marchèrent quelque temps sans obstacle; mais, lorsqu'ils furent proche de l'almadie, ils se virent environnés tout d'un coup de chrétiens du pays, amis des Portugais, qui s'étaient mis en embuscade pour les attendre, et qui fondirent sur eux en criant mata, matao, c'est-à-dire, tue, tue, et leur donnant même quelques coups pour augmenter leur frayeur. Pyrard s'écria qu'il était catholique, et les supplia de ne pas le tuer, du moins sans confession. Ils parurent peu sensibles à sa prière, et le traitèrent de luthérien. Ensuite l'ayant saisi au collet, lui et ses compagnons, ils leur lièrent étroitement les mains derrière le dos, et les menacèrent de la mort, s'ils ouvraient la bouche pour parler. Ils leur tinrent l'épée sur la gorge pendant plus d'une heure, pour se donner le temps de rendre compte aux facteurs portugais du succès de leur entreprise. Le chef de ces brigands était un métif de Cochin, nommé Jean Furtado, qui était depuis quelque temps à Calicut pour se faire restituer un navire que les corsaires voisins lui avaient enlevé. Aussitôt que son messager fut revenu, il fit dépouiller les trois Français de tout ce qu'ils avaient apporté, et les fit jeter nus et liés dans une almadie presque remplie d'eau, où ils s'imaginèrent d'abord qu'on voulait les noyer. Cependant il leur promit avec serment de ne leur faire aucun mal. L'almadie fut mise en mer. On s'avança jusqu'à la côte de Chaly, où l'on prit terre. Peu de temps après ils arrivèrent à Cochin.
Pendant qu'ils étaient dans leur barque, attendant le retour d'un des guides qui était allé porter au gouverneur la lettre de Furtado, ils admirèrent la foule du peuple que la curiosité amenait pour les voir. Chacun leur disait qu'ils seraient pendus le lendemain, et leur montrait une grande place à droite de la rivière en entrant dans la ville; on y voyait encore une potence où deux ou trois Hollandais avaient été accrochés depuis peu de temps. Ils n'avaient pour habits qu'une simple pièce de coton; car, en les congédiant, Furtado leur avait ôté ceux qu'il leur avait fait prendre à Chaly. Bientôt ils virent paraître un seigneur portugais, accompagné de sept ou huit esclaves armés de pertuisanes, qui les conduisit chez le gouverneur: ils y furent interrogés, et leurs réponses furent regardées comme autant d'impostures. Cependant la femme et les filles du gouverneur, qui obtinrent la liberté de les voir, et dont Pyrard admira la beauté, parurent touchées de quelque sentiment de compassion qui les aurait portées, dit-il, à leur faire du bien, si la crainte ne les eût arrêtées. Ils furent menés de là chez l'oydor de cidade, ou le juge criminel, pour être traités comme des voleurs; mais heureusement cet officier refusa d'être leur juge, parce qu'ils étaient prisonniers de guerre. Enfin le gouverneur les fit conduire dans la prison publique, pour attendre l'occasion de les envoyer à Goa devant le tribunal du vice-roi des Indes. C'est par ces traitemens atroces que les Portugais s'efforçaient d'épouvanter les négocians d'Europe que la curiosité ou l'intérêt pouvait attirer dans les Indes.
La prison de Cochin se nomme le tronco. C'est une grande et haute tour carrée, sous le toit de laquelle est un plancher, avec une espèce de trape qui ferme à clef, et par où l'on descend les prisonniers sur une planche soutenue par quatre cordes; on les retire de même. La profondeur de cette espèce de puits est de six à sept toises. Il n'a pas de porte par le bas, et ne reçoit de jour que par une grande fenêtre pratiquée dans le mur, qui est d'une brasse et demie d'épaisseur, et fermée par de gros barreaux de fer, au travers desquels on peut passer un pain de la grosseur de deux livres. C'est par cette ouverture que le geôlier fournit aux captifs, avec une sorte de pelle à long manche, ce qu'on juge à propos de leur accorder. La grille de fer est triple, c'est-à-dire qu'il y en a une en dedans, une en dehors, et une au milieu. Pyrard ne peut s'imaginer qu'il y ait de plus effroyable prison dans le reste du monde. Lorsqu'on l'eut fait monter au sommet de la tour avec ses compagnons, on écrivit leurs noms sur le registre commun. Ils observèrent que ce sommet était une autre prison; et leur espérance, pendant quelques momens, fut de n'être pas menés plus loin. Ils y trouvèrent un Hollandais qu'ils avaient vu aux Maldives, où il avait perdu son vaisseau, et qui avait été tiré depuis peu de la prison d'en bas, à l'occasion d'une violente maladie, et surtout à la recommandation des jésuites. Mais ils furent beaucoup plus surpris d'y voir un gentilhomme qui avait été à Marseille, et qui, parlant bien la langue française, leur demanda des nouvelles de M. le duc de Guise, au service duquel il avait été. Il leur fit présent d'une pièce d'or de la valeur d'une cruzade; enfin le geôlier les fit descendre dans la prison inférieure, qui contenait alors cent vingt ou cent trente prisonniers portugais, métifs, indiens chrétiens, mahométans et gentils. L'usage entre ces malheureux est de choisir parmi eux un ancien auquel ils obéissent. Chacun lui paie un droit d'entrée, dont il donne la moitié au geôlier, et sur lequel il est obligé d'entretenir une lampe devant une image de Notre-Dame. La messe se dit tous les jours de fête, du côté extérieur de la grille. Comme ce lieu est le plus sale et le plus infect qu'on puisse se représenter, on a besoin d'une force extraordinaire pour résister long-temps aux vapeurs empoisonnées qu'on y respire. La lampe qu'on y entretient allumée pendant toute la nuit s'éteint souvent faute d'air. On est forcé, par l'excès de la chaleur, d'être nu jour et nuit. À la vérité, quelques esclaves, payés par l'ancien, rafraîchissent l'air avec un grand éventail; mais le principal soulagement, sans lequel on périrait dès les premiers jours, vient d'une confrérie portugaise de la Miséricorde, qui donne tous les jours à chaque prisonnier chrétien une demi-tengue, c'est-à-dire la valeur de cinq sous, et aux autres, une fois le jour, du riz cuit et du poisson. On fournit aussi de l'eau pour se laver. Pyrard et ses deux compagnons n'eurent pas demeuré neuf à dix jours dans cet horrible cachot, qu'ils se trouvèrent le corps enflé et couvert de bubes fort douloureuses.
Quelques prisonniers portugais leur conseillèrent d'écrire aux pères jésuites du collége de Cochin. Le supérieur ne tarda pas à les venir visiter; et les ayant reconnus Français et catholiques, il entreprit d'obtenir leur liberté. Le gouverneur lui répondit qu'ayant déjà écrit au vice-roi, il n'en était plus le maître, mais que son dessein était de les envoyer à Goa, et que, dans l'intervalle, il consentait qu'ils fussent élargis, à condition que les jésuites s'obligeraient à les représenter. Ainsi, quittant leurs chaînes, ils furent assez bien traités jusqu'à leur départ; et l'usage que Pyrard fit de sa liberté fut pour observer ce qu'il y a de remarquable à Cochin.
Une flotte portugaise devait retourner à Goa, qui n'est qu'à cent lieues de Cochin, au nord. Pyrard ayant employé les jésuites pour obtenir d'y être embarqué avec ses compagnons, cette grâce leur fut accordée; mais le gouverneur de Cochin commença par leur remettre aux pieds des fers qui pesaient trente ou quarante livres, et les livra dans cet état au général. Pyrard eut le malheur d'être mis dans la galiote d'un capitaine barbare, qui se nommait Pedro de Poderoso, et qui, le prenant pour un Hollandais, le traita pendant toute sa navigation avec la dernière cruauté. D'autres incidens le jetèrent dans une dangereuse maladie, à laquelle il eût mille fois succombé, sans le secours d'un religieux dominicain, dont il reçut tous les bons offices de la charité. Les Portugais mouillèrent à Cananor, qui est éloigné de Cochin d'environ quarante lieues; et, ne s'y étant arrêtés que trois jours, ils arrivèrent à Goa au commencement de juin.
Tant d'infortunes et de maladies avaient réduit Pyrard et l'un de ses compagnons dans un si triste état, que, lorsqu'on voulut leur ôter leurs fers pour les conduire devant le général, il leur fut impossible de marcher: un reste d'humanité fit prendre le parti de les porter à l'hôpital du roi. On les y plaça d'abord à la porte, sur des siéges, pour attendre les officiers qui devaient leur en permettre l'entrée. Ils furent si frappés de la beauté de l'édifice, qu'ils le prirent moins pour un hôpital que pour un vaste palais. Cependant ils remarquèrent au-dessus de la porte l'inscription d'hôpital du roi, avec les armes de Castille et de Portugal, et une sphère. On les fit bientôt entrer dans un grand portique, où des médecins vinrent les visiter. De là ils furent transportés par un grand escalier de pierre, dans la chambre où ils devaient être traités; et le directeur général, qui était un jésuite, ordonna qu'on leur fournît promptement tout ce qui était convenable à leur situation.
Ce n'est pas sans raison que l'auteur s'attache à ces légères circonstances. Comme il ne croit pas qu'il y ait au monde un hôpital comparable à celui de Goa, il en donne une description dont il espère que l'utilité se fera sentir pour le bien public à toutes les nations où son ouvrage sera connu. Cet édifice est de fort grande étendue, et situé sur le bord de la rivière. C'est une fondation des rois de Portugal, avec un revenu de vingt-cinq mille pardos, qui valent, dit-il, chacun vingt sous de notre monnaie, et trente-deux du pays, mais fort augmenté par les libéralités de divers seigneurs. D'ailleurs le seul fonds royal est un revenu considérable dans un pays où les vivres sont à très-bon marché, et l'excellente administration des jésuites qui le gouvernent[2] sert encore à le multiplier de jour en jour. Ils envoient jusqu'à Cambaye, pour en faire apporter le froment et d'autres provisions. Les autres officiers sont des Portugais et des esclaves chrétiens. Il y a quantité de médecins, de chirurgiens et d'apothicaires, qui sont obligés, deux fois le jour, de visiter les malades; mais aussi le nombre en est fort grand, quoiqu'on n'y reçoive pas les Indiens, qui ont un hôpital à part; ni les femmes, qui sont aussi dans un bâtiment séparé. Lorsque Pyrard y fut admis, on en comptait quinze cents, tous Portugais, et la plupart soldats. Ils ont chacun leur lit, à deux pieds l'un de l'autre, composé de plusieurs matelas de coton et de taffetas. Les bois ont peu d'élévation, mais ils sont peints fort proprement de diverses couleurs. Chaque espèce de maladie a des chambres qui lui sont propres, et l'on n'y dresse des lits qu'à mesure qu'il y entre des malades. Tout le linge est de coton très-fin et fort blanc. On commence par raser le poil à ceux qui arrivent, dans toutes les parties du corps. On les lave soigneusement, après quoi rien n'est épargné pour les entretenir dans cette propreté. Le nombre des objets qu'on leur fournit forme un détail surprenant, et tout est changé de trois jours en trois jours. Les étrangers n'ont la liberté d'entrer dans l'hôpital que le matin, depuis huit heures jusqu'à onze, et l'après-midi depuis trois jusqu'à six. Il est permis aux malades de manger avec leurs amis; et quand les serviteurs s'aperçoivent qu'un ami vient les visiter, ils apportent quelque chose de plus qu'à l'ordinaire. Ils donnent du pain autant qu'on en demande. Les pains y sont petits, et l'on en porte trois ou quatre à un malade, quoique le plus souvent il n'en puisse manger qu'un. Ce qui est desservi ne se présente jamais une seconde fois. On ne donne jamais moins qu'un poulet entier, rôti ou bouilli, et chacun obtient ce qu'il demande, riz, excellens potages, œufs, poissons, confitures, et toute sorte de fruits, à moins que le médecin ne lui en ait interdit l'usage. Les plats et les assiettes sont de porcelaine de la Chine. Après le repas, un officier portugais demande tout haut dans chaque chambre si chacun a sa nourriture ordinaire, et s'il y a quelque sujet de plainte.
Les bâtimens sont d'une grande étendue. On y voit quantité de galeries, de portiques et d'agréables jardins, où les malades qui commencent à se rétablir ont la liberté d'aller respirer l'air. On leur fait changer de chambre à mesure qu'ils commencent à se porter mieux, et chacun est placé avec ceux qui sont au même degré de convalescence. Au milieu de l'hôpital est une grande cour, bien pavée, dont le centre est un bassin d'eau, où les malades vont quelquefois se baigner. Toutes les parties de l'édifice sont éclairées la nuit par un mélange de lampes, de lanternes et de chandelles. Au lieu de verre, les lanternes sont d'écailles d'huîtres, comme toutes les vitres des églises et des maisons Goa. Les galeries sont revêtues de fort belles peintures, dont les sujets sont tirés de l'histoire sainte. L'hôpital a deux églises éclatantes de richesses et d'ornemens. En un mot, l'air de grandeur, de propreté et d'abondance qui règne dans cette belle fondation forme un spectacle si magnifique, que le vice-roi, l'archevêque et les principaux seigneurs vont souvent s'y promener. Cet établissement fait honneur sans doute au gouvernement de Goa; mais ce n'est pas assez de son hôpital, fût-il encore plus beau, pour faire pardonner son inquisition.
Dans l'espace de vingt jours, Pyrard et son compagnon se trouvèrent si parfaitement rétablis, qu'osant se promettre tout de l'humanité de leurs hôtes, ils ne doutèrent pas que de si heureux commencemens ne fussent comme le prélude de leur liberté. On leur avait même envoyé le troisième Français, qui ne se louait pas moins des soins qu'on avait eus de sa santé, quoiqu'il ne fût malade que de fatigue. Ils se joignirent tous trois pour demander au directeur la permission de se retirer. Loin de paraître empressé à les satisfaire, le directeur employa pendant trois mois divers prétextes pour retarder leur départ. Il n'ignorait pas apparemment de quelle manière ils devaient être traités. Enfin, cédant à leurs instances, il leur dit de le suivre, puisqu'ils désiraient si ardemment de sortir. Il les mena dans un magasin où il leur fit donner des habits neufs, et à chacun un pardo, ou trente-deux sous du pays. Il les pressa de déjeuner, malgré l'impatience qu'ils avaient de le quitter; et, paraissant s'attendrir sur leur sort, il leur donna sa bénédiction. À peine se fut-il éloigné de leurs yeux, qu'ils se virent rudement saisis par deux sergens, accompagnés de leurs recors. On leur lia les mains, et, sans écouter leurs plaintes, on les conduisit dans une prison de la ville. Le geôlier et sa femme étaient métifs. Ayant appris que ces trois étrangers étaient Français et catholiques, ils les traitèrent avec assez de douceur; les prisons de Goa sont d'ailleurs moins rigoureuses et moins infectes que celles de Cochin. L'ordonnance du roi de Portugal oblige de nourrir tous les prisonniers de guerre et les étrangers; mais une partie de l'argent qu'on leur destine est volée par les officiers. Cependant les confrères de la Miséricorde y suppléent généreusement. Pyrard se trouva moins misérable qu'il ne s'y était attendu. Après avoir passé un mois dans cette situation, il fut reconnu pour Français par un jésuite qui venait visiter les prisons; et, dans l'entretien qu'il eut avec lui, il apprit qu'il y avait au collége de Saint-Paul de Goa un jésuite français qui se nommait le père Étienne de la Croix. Il ne balança point à lui écrire, et dès le lendemain cet honnête missionnaire, étant venu à la prison, le consola non-seulement par ses exhortations, mais par le partage de sa bourse, et plus encore par la promesse de demander au vice-roi sa liberté et celle de ses compagnons. Il était de Rouen: son zèle se refroidit si peu, qu'il ne cessa pas d'importuner pendant l'espace d'un mois le vice-roi et l'archevêque. On lui répondit long-temps que les trois Français méritaient la mort; qu'ils étaient venus aux Indes contre l'intention de leur propre roi, et depuis la conclusion de la paix entre l'Espagne et la France. Le vice-roi paraissait résolu de les envoyer en Espagne pour y être jugés par le roi même; mais le jésuite mit tant d'ardeur dans ses instances, qu'il obtint enfin la liberté des trois prisonniers.
Ils se crurent sortis du tombeau. Cependant leur sort en revoyant la lumière fut d'être réduits à la qualité de soldats dans les troupes portugaises, et de vivre deux ans à Goa de la paie commune. Ils trouvaient, à la vérité, beaucoup de secours dans les maisons des seigneurs, où l'usage du pays n'est pas d'épargner les vivres; mais ils furent obligés de suivre leurs corps dans diverses expéditions, jusqu'à Diu et Cambaye, et du côté opposé, jusqu'au cap de Comorin et jusqu'à l'île de Ceylan. Ce fut dans les intervalles de ces courses que Pyrard s'attacha souvent à recueillir ce qu'il observait de plus remarquable dans la capitale des Indes portugaises. Il confesse néanmoins que, s'il lui était resté quelque espérance de revoir jamais sa patrie, il aurait apporté beaucoup plus de soin à ce travail; mais, depuis le jour de son naufrage, il avait vu si peu d'apparence à son retour, qu'il ne s'était jamais flatté sérieusement d'une si douce idée. D'ailleurs les Portugais sont si jaloux de tout ce qui appartient à leurs établissemens, que, s'ils eussent pu le soupçonner d'y porter un coup d'œil curieux, il devait s'attendre à périr misérablement dans les horreurs d'une éternelle prison. Divers exemples lui servaient de leçon. Il savait qu'ayant pris, vers la côte de Mélinde, la chaloupe d'un navire anglais dans laquelle ils avaient trouvé un matelot de cette nation la sonde à la main, ils avaient ôté la vie à ce malheureux par un cruel supplice. Ainsi, loin de chercher à leur faire prendre une haute idée de son esprit, il affectait d'en marquer peu, jusqu'à feindre de ne savoir lire ni écrire, et de ne pas entendre la langue portugaise. Il exécutait leurs ordres avec une soumission aveugle, et s'il découvrait quelques marques de haine ou de mauvaise disposition pour lui, il ne dormait tranquillement qu'après avoir obtenu par ses services l'amitié de ceux qu'il redoutait. Malgré toutes ces précautions, il lui est impossible, dit-il, d'exprimer les affronts, les injures et les opprobres qu'il essuya dans une si longue captivité.
Pendant son séjour à Goa, il apprit de quelques Anglais, qui avaient été faits prisonniers dans la rivière de Surate, que le Croissant, l'un des deux vaisseaux avec lesquels il était parti de Saint-Malo, avait mouillé dans l'île de Sainte-Hélène à son retour, et que, se trouvant en fort mauvais état, il avait tenté de surprendre un navire anglais qui avait relâché dans la même rade. Les Anglais, plus faibles d'hommes, se dérobèrent pendant la nuit. Le Croissant, qui faisait eau de toutes parts, ne put arriver en France et ne sauva ses marchandises que par un événement dont l'auteur fut informé dans un autre lieu. Il apprit aussi à Goa que le maître de son propre vaisseau et les onze matelots qui s'étaient échappés des Maldives étaient arrivés à Ceylan, pays de la dépendance des Portugais; mais que le maître y était mort de maladie avec quelques autres, et que, de ceux qui restaient, les uns s'étaient embarqués pour le Portugal, et les autres avaient pris parti dans les troupes de la même nation.
Le général, satisfait des services de Pyrard dans l'île de Ceylan, lui avait promis sa recommandation auprès du vice-roi pour lui faire obtenir la liberté de retourner en Europe au départ des caraques. Ses compagnons étant compris dans cette promesse, ils formaient tous trois les mêmes vœux pour l'heureuse navigation de la flotte, et le moindre vent qui pouvait l'éloigner de Goa leur causait de mortelles alarmes. Ils y arrivèrent enfin; mais, tandis qu'ils se repaissaient de leurs espérances, le vice-roi, sur quelques défiances qu'il conçut des étrangers qui se trouvaient dans la ville, fit arrêter tous ceux qui n'étaient pas venus aux Indes dans les navires de Portugal. Quelques Anglais arrivés nouvellement furent conduits les premiers dans une étroite prison, et les trois Français ne furent pas exempts du même sort. Il fallut encore avoir recours aux jésuites, qui recommencèrent leurs sollicitations à la cour du vice-roi. Pyrard nomme le P. Gaspar Aléman, qu'on honorait du titre de père des chrétiens; le P. Thomas Stevens, Anglais de nation; le P. Jean de Cènes, de Verdun; le P. Nicolas Trigault, de Douai; le P. Étienne de la Croix, de Rouen. Leur zèle fut si actif et si pressant, que dans l'espace de six semaines il fit ouvrir aux trois Français les portes de leur prison.
Avant la fin de l'hiver, on vit arriver au port de Goa quatre grandes caraques, chacune du port d'environ deux mille tonneaux. Quatre mois furent employés à les réparer. Elles furent équipées pour le retour, et chargées de poivre. Don Antoine Furtado de Mendoza, qui sortait de l'administration, en devait prendre le commandement jusqu'à Lisbonne. On était persuadé que ce seigneur, qui était malade depuis long-temps, avait été empoisonné par la main d'une femme: l'usage des poisons lents est commun dans les Indes. C'était néanmoins un des plus grands hommes que le Portugal eût employés dans la dignité de vice-roi. Il était venu fort jeune à Goa, et la fortune l'avait accompagné dans toutes ses guerres. Le roi d'Espagne ne l'avait rappelé que sur sa réputation, et par le désir de voir un sujet dont il avait reçu d'importans services. Aussi promettait-il au peuple, dont il était adoré, de revenir aux Indes lorsqu'il aurait satisfait aux ordres du roi; mais il n'acheva pas son voyage; la mort le surprit sur mer à la vue des îles Açores.
Le passe-port de Pyrard et de ses compagnons contenait seulement un ordre aux officiers de la quatrième caraque de les faire embarquer avec leur bagage, et de leur donner une certaine mesure d'eau et de biscuit, telle qu'elle est réglée pour les mariniers. Le roi fournissait toutes les commodités à ceux qui allaient aux Indes; mais il n'accordait que du biscuit et de l'eau à ceux qui en revenaient, dans la crainte que trop de facilité pour le retour ne fît perdre à quantité de Portugais l'envie d'y demeurer.
Pyrard observa d'abord avec étonnement la grandeur du navire. Il le compare à un château, non-seulement pour son étendue, mais encore par le nombre d'hommes qu'il portait, et par la quantité incroyable de ses marchandises. Il en était si chargé, qu'elles s'élevaient presqu'à la moitié du mât, et qu'il restait à peine des passages pour marcher. Quatre jours se passèrent avant qu'on mît à la voile. Dans cet intervalle, on n'entendit que le bruit des instrumens de musique, de la mousqueterie et du canon, d'une infinité de barques où les Portugais de la ville venaient dire adieu à leurs amis; d'autant plus qu'une flotte, qui allait faire la conquête de Coësme, entre Sofala et Mozambique, était prête alors à lever l'ancre. Le lendemain de l'embarquement, un officier, voyant Pyrard oisif tandis qu'on travaillait au navire, lui donna un soufflet et le traita de luthérien, avec menace de le jeter dans la mer, s'il ne se rendait pas plus utile au bien public. Cette leçon lui donna de l'ardeur pour le travail. En effet, d'environ huit cents personnes qui étaient sur la caraque, en y comprenant les esclaves et soixante femmes indiennes ou portugaises, il y en avait peu qui ne parussent empressées pour la sûreté commune.
En sortant de la barre de Goa, on aperçoit, à douze lieues vers le nord, des îles fort sèches et comme brûlées, que les Portugais nomment islas quimadas, écueils dangereux pour la navigation. C'est la première terre qu'on découvre en venant de Lisbonne à Goa. Lorsqu'on fut à la voile, Pyrard et ses compagnons, qui s'étaient attendus à être traités comme sur des vaisseaux français, furent extrêmement surpris de ne voir donner aux gens de l'équipage qu'une petite portion de pain et d'eau. Ayant compté jusqu'alors qu'on leur fournirait des vivres, ils n'avaient pris qu'une petite quantité de rafraîchissemens, qui ne leur devait pas durer plus de quatre jours. Ils se présentèrent au capitaine et à l'écrivain, et leur montrèrent leur passe-port, qu'ils n'avaient fait voir encore qu'aux gardes du navire en y entrant. Le capitaine parut étonné d'avoir trois Français sur son bord; mais il le fut beaucoup plus de trouver que le passe-port n'était pas dans la forme qui ordonne les vivres, quoique l'usage soit de nourrir aux dépens du roi ceux qui sont embarqués par ses ordres. Il plaignit les Français de n'avoir pas mieux pourvu à leurs besoins; et, s'emportant contre le vice-roi et les officiers, il les traita de voleurs, qui ne manqueraient pas de mettre sur leur compte la nourriture des trois étrangers comme s'ils l'avaient reçue. Il ajouta que le pain et l'eau qu'on leur donnerait pendant la route seraient une diminution de la portion des mariniers. Cependant leur situation inspira tant de pitié à tous ceux qui en furent informés, qu'elle leur attira du moins un traitement plus doux. Leur misère fut respectée; mais ils eurent beaucoup à souffrir du côté de la nourriture. On leur donnait par mois trente livres de biscuit et vingt-quatre pintes d'eau; et comme ils n'avaient pas de lieu fermé pour y garder cette provision, il arrivait souvent qu'on leur en dérobait quelques parties, surtout pendant la nuit; ils n'avaient pas même de quoi se mettre à couvert de la pluie. Une autre incommodité, qui n'était pas moins nuisible à leur repos qu'à leurs alimens, était la multitude d'une sorte d'insectes ailés, fort semblables aux hannetons, qui sont un tourment continuel dans le retour des Indes, et qu'on apporte de cette contrée. Ils jettent une puanteur insupportable lorsqu'on les écrase: ils mangent le biscuit, ils percent les coffres et les tonneaux; ce qui cause souvent la perte du vin et des autres liqueurs. La caraque était remplie de ces fâcheux animaux. Pyrard trouvait d'ailleurs le biscuit portugais de très-bon goût. Il est aussi blanc, dit-il, que notre pain de chapitre; aussi n'y emploie-t-on que le pain le plus blanc, qu'on coupe en quatre morceaux plats, et qu'on remet deux fois au feu pour le faire cuire. Tout le monde avait la même portion d'eau que les officiers du navire. L'épargne est recommandée sur cet article, parce que, les provisions générales ne devant durer que trois mois, on se trouve réduit à de terribles extrémités lorsque le voyage est beaucoup plus long. Quelques honnêtes gens invitaient quelquefois les trois Français à manger avec eux, ou leur envoyaient ce qui sortait de leur table; mais, les vivres étant salés, Pyrard ne mangeait qu'avec précaution, parce qu'avec si peu d'eau par jour, il craignait la soif dans les calmes et les grandes chaleurs qu'on souffrait continuellement.
Après neuf ou dix jours de navigation, l'alarme se répandit sur la caraque à la vue de trois vaisseaux qui allaient des côtes de l'Arabie vers les Maldives. On les prit pour des Hollandais, et la plupart des gens de l'équipage se souvenant d'avoir été maltraités par cette nation, le ressentiment et la crainte les faisaient déjà penser à tourner leur vengeance sur les trois Français, qu'ils regardaient comme les amis des Hollandais, ou que, dans leur prévention ordinaire, ils comprenaient avec eux sous le nom de lutheranos. Quelques-uns proposaient de les jeter dans la mer. Mais cette petite escadre ayant suivi tranquillement sa route, on jugea que c'étaient des Arabes qui allaient aux Maladives ou à Sumatra.
On passa la terre de Natal sans essuyer aucun outrage de la mer et des vents; mais les grandes afflictions étaient réservées au passage du Cap. Pyrard observe qu'on était parti trop tard de Goa. L'usage est de se mettre en mer à la fin de décembre ou au commencement de janvier, et ceux qui s'en écartent ne manquent pas d'être exposés à tout ce que la mer a de plus redoutable. Il serait inutile de s'étendre avec l'auteur sur tous les obstacles qui retinrent deux mois la caraque à la vue du cap de Bonne-Espérance, et qui la rendirent le jouet pitoyable des vents et des flots. Elle était si ouverte, que, dans un si long espace de temps, les deux pompes ne furent abandonnées ni nuit ni jour. Quoique tout le monde y travaillât, jusqu'au capitaine, on ne pouvait suffire à vider l'eau qui entrait de toutes parts. La grande vergue se rompit deux fois dans le milieu, et les voiles furent mises plusieurs fois en pièces. Trois matelots et deux esclaves furent emportés au loin dans la mer. Le péril devint si pressant, qu'on résolut de soulager le vaisseau en jetant toutes les marchandises; mais cette fatale nécessité fut l'occasion d'un autre désordre. Comme il fallait commencer par les coffres et les ballots qui s'offraient les premiers, il s'éleva une si furieuse querelle, qu'on en vint aux coups d'épée. Le capitaine, quoique appelé par d'autres soins, fut contraint d'employer tous ses efforts pour arrêter les plus furieux, et de leur faire mettre les fers aux pieds. Ce qui augmentait la douleur et les regrets, c'est qu'en arrivant à la vue du Cap, on n'aurait eu besoin du même vent que six heures de plus pour le doubler.
Dans cette extrémité qui paraissait sans remède, le capitaine ayant tenu conseil avec les gentilshommes et les marchands, tout le monde penchait à retourner aux Indes; d'autant plus qu'il était défendu par le roi d'Espagne de s'efforcer dans cette saison de doubler le cap de Bonne-Espérance; et qu'en supposant même qu'on y pût arriver, il était impossible à un bâtiment tel que la caraque d'y aborder et d'y prendre port; mais les pilotes combattirent cet avis, parce que la caraque n'était pas en état de recommencer une si longue route, sur tout ayant à repasser la terre de Natal, où il fallait s'attendre à de nouvelles tempêtes. On se trouvait assez près de la terre pendant le conseil. À peine fut-il fini, qu'on y fut pris d'un calme qui rendit les voiles inutiles pour se retirer au large. La caraque fut portée par l'agitation des flots ou la violence des courans dans une grande baie, dont il était impossible de sortir sans le secours du vent. Cependant on voyait sur les côtes un prodigieux nombre de sauvages qui paraissaient s'attendre à profiter des débris du vaisseau. Le capitaine exhortait déjà tout le monde à prendre les armes, et l'on était également occupé de la crainte de se briser contre la côte et de celle de tomber entre les mains de ces barbares; mais le ciel permit, dans ce danger, qu'il s'élevât un petit vent de terre qui sauva la caraque en la jetant hors de la baie.
Ce ne fut que le dernier jour de mai, après quantité d'autres infortunes, que le vent devint propre à doubler le Cap. Les pilotes reconnurent le lendemain qu'on l'avait passé, et la joie commença aussitôt à renaître dans l'équipage, avec l'espérance d'arriver heureusement à Lisbonne. Les Portugais ne s'y livrent jamais qu'après avoir passé le Cap, et se croient toujours menacés jusque-là de retourner sur leurs traces. On aborda le 5 juin dans l'île de Sainte-Hélène.
Cette île, qui n'a que cinq ou six lieues de circuit, est entourée de grands rochers contre lesquels la mer bat sans cesse avec furie, et qui retiennent dans leurs concavités l'eau que la chaleur du soleil épaissit et change en un fort beau sel. L'air y est pur et les eaux sont fort saines. Elles descendent des montagnes en plusieurs gros ruisseaux, qui n'ont pas beaucoup de chemin à faire pour se jeter dans la mer. On trouve, dans un si petit espace, des chèvres, des sangliers, des perdrix blanches et rouges, des ramiers, des poules d'Inde, des faisans et d'autres animaux; mais ce qu'il produit de plus utile à la navigation, est une quantité extraordinaire de citrons, d'oranges et de figues, qui, avec la pureté de l'air et la fraîcheur des eaux, servent de remèdes certains à ceux qui viennent y chercher du soulagement pour le scorbut. Pyrard est persuadé que l'île doit tous ces fruits, et même ces animaux, aux premiers Portugais qui la découvrirent. Ils y laissaient autrefois leurs malades, et les autres nations suivirent leur exemple; mais depuis neuf ans les Hollandais y avaient commis tant de ravage, qu'il ne fallait plus faire de fond sur les fruits. La nature y prenait soin de la rade, qui est bonne dans toutes les saisons, et si profonde que les caraques mêmes peuvent s'approcher jusqu'au rivage.
Avec quelque soin que la caraque eût été réparée, un nouvel accident fit douter si elle était capable d'achever le voyage. On avait levé une des deux ancres de devers la terre; mais lorsqu'on voulut lever la seconde, elle se trouva prise dans un gros câble qui était demeuré depuis long-temps au fond de la mer, et qui, la faisant couler à mesure qu'on s'efforçait de la tirer, fit approcher le navire fort près du rivage. Le capitaine, qui s'en aperçut, fit couper aussitôt le câble de l'ancre, et donna ordre qu'on mît à la voile. Malheureusement le vent changea tout à coup, et, venant de la mer, il poussa la caraque avec tant de violence, qu'elle demeura couchée l'espace de cinq heures avec fort peu d'eau. On vit même sortir quelques planches du fond; chacun se crut perdu. On ne balança point à décharger les eaux douces qu'on venait de prendre dans l'île, et les marchandises de moindre prix. On fit porter les ancres bien loin en mer, pour tirer le navire à force de bras. Enfin il recommença heureusement à flotter; mais il faisait beaucoup d'eau, et le capitaine jugeant, après un long travail, qu'on avait besoin de quelqu'un qui sût plonger, promit cent cruzades à celui qui rendrait un si important service. Un des compagnons de Pyrard, ancien charpentier du Forbin, fut le seul qui s'offrit, quoiqu'il doutât lui-même du succès, parce qu'il fallait demeurer très-long-temps sous l'eau, et visiter entièrement le dessous du navire. D'ailleurs il faisait assez froid, car le soleil était alors au tropique du cancer, ce qui est l'hiver de l'île. Cependant, excité par les promesses de tout le monde et par ses propres offres, il alla plusieurs fois sous le vaisseau, et rapporta même quelques planches brisées; mais il jugea que la quille n'était point endommagée, et son témoignage rassura le capitaine. On regretta de n'avoir pas connu plus tôt l'utilité qu'on pouvait tirer des Français, et leur situation devint plus douce. On fit une quête dans la caraque en faveur du charpentier, et le capitaine l'assura d'une grosse récompense, s'il voulait aller jusqu'en Portugal. Quoiqu'on eût employé dix jours à remédier à ce mal, on n'en prit pas moins la résolution d'aller se radouber au Brésil. Pyrard admire ici la bonté du ciel. Sans ce favorable accident, on aurait continué la navigation vers le Portugal, et la caraque ne pouvait manquer de périr. On s'aperçut, en la visitant, que le gouvernail ne tenait presque plus, et la moindre tempête l'aurait précipité dans les flots.
On commença le 8 d'août à découvrir la terre du Brésil, qui paraît blanche de loin comme des toiles tendues pour sécher, ou comme un grand amas de neige. Aussi les Portugais lui donnent-ils le nom de Terres des linceuls. Le 9, on jeta l'ancre à quatre lieues de la baie de Tous les Saints, où le pilote n'osa s'engager sans guide. Trois caravelles qui arrivèrent bientôt chargées de rafraîchissemens jetèrent la joie dans tout l'équipage. Il y était mort deux cent cinquante personnes depuis Goa, et tous les autres se ressentaient de la fatigue d'un voyage de six mois. On entra le 10 au matin dans la baie du côté du nord, où l'on voit une fort belle église et un couvent de l'ordre de saint Antoine. L'entrée de cette baie est large d'environ dix lieues. Dans son milieu il y a une petite île dont les deux côtés offrent un passage également sûr aux navires. Cependant, en approchant de la ville, il arriva, par un malheur d'autant plus étrange qu'on avait deux bons pilotes du pays, que la caraque toucha sur un banc de sable, et qu'elle s'y renversa. Les caravelles et les barques s'y présentèrent en grand nombre pour recevoir les hommes et les marchandises. Lorsque le bâtiment fut soulagé, il se remit à flot, et l'on alla mouiller sous le canon de la ville, qui se nomme San-Salvador. Le vice-roi dépêcha aussitôt une caravelle à Lisbonne pour donner avis de l'arrivée et du triste état de la caraque: elle fut jugée incapable de servir plus long-temps à la navigation, et tout le reste des marchandises fut déchargé.
Pyrard avait passé deux mois au Brésil, dans l'attente d'une occasion pour retourner en Europe, lorsque trois gentilshommes portugais, qui avaient conçu pour lui beaucoup d'affection, lui proposèrent de s'embarquer avec eux. C'était don Fernando de Sylva, qui avait été général de la flotte du nord à Goa, et deux de ses beaux-frères. Il accepta leurs offres, et le vaisseau était près de partir; mais le capitaine refusa de recevoir Pyrard, sous prétexte qu'ayant une fois porté un Français qui lui avait causé plus d'embarras que tout le reste de l'équipage, il avait fait serment de n'en jamais porter d'autre. Ce refus devint une faveur du ciel pour l'auteur. Il apprit, en arrivant à Lisbonne, que le navire de ce farouche capitaine portugais avait été pris par les corsaires. Ses regrets ne tombèrent que sur les trois gentilshommes auxquels il devait de la reconnaissance, et qui furent menés en Barbarie.
Deux Flamands, naturalisés Portugais, et liés par une société de commerce, dont l'un devait retourner à Lisbonne dans une hourque de deux cent cinquante tonneaux qui leur appartenait, s'estimèrent fort heureux de trouver Pyrard et ses deux camarades pour les servir dans ce voyage. On convint de part et d'autre que les trois Français ne paieraient rien pour leur passage, mais qu'ils travailleraient dans le vaisseau sans être payés. Ils regardèrent aussi comme un bonheur de pouvoir gagner leur passage et leur dépense par leur travail; car il en coûtait ordinairement plus de 120 liv. La hourque était chargée de sucre, bien fournie d'artillerie et d'autres armes, et le nombre des passagers d'environ soixante. Pyrard, ne pouvant éviter de descendre en Portugal, n'oublia pas de prendre un passe-port du vice-roi du Brésil.
On mit à la voile le 7 octobre, avec un vent si contraire, qu'on fut vingt-cinq jours à doubler le cap de Saint-Augustin, quoiqu'il ne soit qu'à cent lieues de San-Salvador; mais le reste de la navigation ayant été fort heureux, on découvrit dès le 15 janvier la terre de Portugal, qui se nomme la Brelingue, à huit lieues de Lisbonne, au nord. Le capitaine s'était proposé d'entrer dans le Tage; mais le vent devint contraire, et il fallut tourner vers les îles de Bayonne. La tempête fut bientôt si violente, qu'on employa cinq jours à gagner les îles. Le navire faisait eau de toutes parts, et le vent, qui était de mer, le jetait sans cesse vers la côte. Pyrard assure qu'il se fit plus de quinze cents écus de vœux. Le principal marchand en fit un de huit cents cruzades: la moitié pour marier une orpheline, et le reste pour donner une lampe à Notre-Dame. Il s'acquitta de ces deux engagemens aussitôt qu'il eut pris terre. C'est le caractère des Portugais, de penser plutôt à faire des vœux qu'à résister au danger par l'industrie et le travail. Depuis l'embouchure du Tage jusqu'aux îles, Pyrard se crut dix fois enseveli dans les flots. Il regarde ce danger comme le plus terrible qu'il eût essuyé depuis dix ans dans toutes ses courses.
Après avoir heureusement pris terre, il se souvint que pendant sa prison de Goa il avait promis au ciel que, si le cours de ses aventures le conduisait jamais en Espagne, il ferait le voyage de Saint-Jacques en Galice. Ses deux compagnons l'ayant quitté, il se rendit à Compostelle, dont il n'était éloigné que d'environ dix lieues. De là il prit le chemin de la Corogne, dans l'espérance d'y trouver l'occasion de retourner en France. Elle ne se présenta qu'à deux lieues de ce port, dans une petite rade où il s'embarqua sur une barque de la Rochelle, dont le maître, charmé du récit de ses aventures, lui accorda libéralement son passage. Il fut regardé avec admiration des principaux habitans de la Rochelle, et retenu quelques jours par leurs caresses; mais, n'aspirant qu'à revoir Laval, sa chère patrie, il y arriva le 16 février 1611.
CHAPITRE II.
Îles Maldives.
Ces îles, qui portent, parmi leurs habitans, le nom de Malé-Raqué, et qui sont nommées Maldives, et leurs peuples, Dives, par les autres peuples de l'Inde, commencent à 8 degrés de latitude nord, et finissent à 4 degrés du sud, ce qui fait en longueur une étendue d'environ deux cents lieues, quoiqu'elles n'en aient que trente ou trente-cinq de largeur. Leur distance de la terre ferme, c'est-à-dire du cap de Comorin, de Ceylan et de Cochin, est de cent cinquante lieues. Les Portugais comptent quatre mille cinq cents lieues depuis l'embouchure du Tage jusqu'aux bancs des Maldives.
Elles sont divisées en treize provinces qui se nomment atollons, division qui est l'ouvrage de la nature; car chaque atollon est séparé des autres, et contient quantité de petites îles. C'est un spectacle singulier que de voir chacun de ces atollons environné d'un grand banc de pierre. Ils sont presque ronds ou de figure ovale, ayant chacun environ trente lieues de tour, et s'entre-suivant du nord au sud sans se toucher; ils sont séparés par des canaux de plus ou moins de largeur. Du centre d'un atollon on voit autour de soi le banc de pierre qui l'environne, et qui défend les îles contre l'impétuosité de la mer. Les vagues s'y brisent avec tant de fureur, que le pilote le plus hardi n'en approche pas sans effroi. Les habitans assurent que le nombre des îles, dans les treize atollons, monte jusqu'à douze mille, et le roi de Maldives prend le titre de sultan de treize provinces et de douze mille îles: mais Pyrard s'imagine qu'il faut entendre par ce nombre une multitude qui ne peut être comptée, d'autant plus qu'une grande partie de ce qui porte le nom d'îles n'offre que de petites mottes de sable inhabitées, que les courans et les grandes marées rongent et emportent tous les jours. Il y a beaucoup d'apparence que toutes ces petites îles et la mer qui les sépare ne sont qu'un banc continuel, si l'on n'aime mieux penser que c'était anciennement une seule île que la violence des flots a coupée comme en pièces. Les canaux intérieurs sont tranquilles, et l'eau n'y a pas plus de vingt brasses dans sa plus grande profondeur. On voit presque partout le fond, qui est de pierre de roche et de sable blanc. Dans la basse marée, on passerait d'une île, et même d'un atollon à l'autre, sans être mouillé plus haut que la ceinture, et les habitans n'auraient pas besoin de bateaux pour se visiter, si deux raisons ne les obligeaient de s'en servir: l'une est la crainte des paimones, espèce de grands poissons qui brisent les jambes aux hommes et qui les dévorent; l'autre est le danger de se briser entre des rochers aigus et fort tranchans.
La plupart des îles sont entièrement désertes, et ne produisent que des arbres et de l'herbe. D'autres n'ont aucune verdure et sont de pur sable mouvant, dont une partie est sous l'eau dans les grandes marées. On y trouve dans tous les temps quantité de grosses crabes et d'écrevisses de mer, avec un si prodigieux nombre de pinguys, qu'on n'y peut mettre le pied sans écraser leurs œufs et leurs petits. Mais, quoique la chair de ces oiseaux soit fort bonne, les habitans n'en font aucun usage. Il n'y a d'eau douce que dans les îles habitées, non qu'elles aient aucune rivière, mais on y creuse facilement des puits, et l'eau se présente en abondance à trois au quatre pieds de profondeur. La nature n'en refuse pas jusqu'au bord de la mer et dans les lieux mêmes qu'elle inonde. Ces eaux sont froides le jour, particulièrement à midi, et la nuit fort chaudes.
Quoique les atollons soient séparés entre eux par des canaux, on n'en compte que quatre où les grands navires puissent passer, et le péril ne laisse pas d'y être extrême pour ceux qui n'en connaissent pas les écueils. Les habitans ont des cartes marines où les rochers et les basses sont exactement marqués. Ils se servent aussi de boussoles dans ces grands canaux. Le premier est au côté du nord, et ce fut à l'entrée que le vaisseau de Pyrard fit naufrage sur le banc de l'atollon de Malos-Madou. Le second est, entre Pouladou et Malé, d'environ sept lieues, et l'eau de la mer y paraît aussi noire que de l'encre, quoique puisée dans un vase, elle ne diffère pas de toute autre. On la voit continuellement bouillonner comme de l'eau qui serait sur le feu, et le mouvement des flots y étant ordinairement fort léger, ce spectacle cause une sorte d'horreur aux insulaires mêmes. Le troisième canal est au-delà de Malé, mais vers le sud. Le quatrième, qui est celui de Souadou, et qui n'a pas moins de vingt lieues de largeur, est directement sous la ligne. En général, le plus sûr de ces quatre passages a ses dangers; aussi s'efforce-t-on de fuir les Maldives lorsqu'on n'y est pas appelé nécessairement; mais elles sont si longues, et leur situation est telle, qu'il est difficile de les éviter, surtout dans les calmes et les vents contraires, où les navires, ne pouvant bien s'aider de leurs voiles, y sont entraînés par les courans.
À l'égard des canaux de chaque atollon, quoique la mer y soit toujours tranquille; les basses et les rochers y rendent la navigation si dangereuse, que les habitans mêmes ne s'y exposent jamais pendant la nuit. Le nombre des barques y est infini pendant le jour; mais l'usage est de prendre terre le soir; ce qui n'empêche pas que les naufrages n'y soient fréquens, malgré l'habileté des insulaires, qui sont peut-être la nation du monde la plus exercée aux fatigues de la mer. Les ouvertures des atollons ont peu de largeur, et chacune est bordée de deux îles qui pourraient être aisément fortifiées. La plus large de ces entrées n'a pas plus de deux cents pas. Le plus grand nombre en a trente ou quarante; et par une disposition admirable de la nature, chaque atollon a quatre ouvertures qui répondent presque directement à celles des atollons voisins; d'où il arrive qu'on peut entrer et sortir par les unes ou les autres de toutes sortes de vents, et malgré l'impétuosité ordinaire des courans.
La situation des Maldives étant si proche de la ligne, on doit juger que la chaleur y est excessive et l'air fort malsain. Cependant, comme le jour et la nuit y sont toujours égaux, la longueur des nuits y cause d'abondantes rosées qui les rendent très-fraîches; aussi les grandes îles ne manquent-elles ni d'herbe ni d'arbres, malgré l'ardeur du soleil. L'hiver commence au mois d'avril, et dure six mois; il est sans gelée, mais continuellement pluvieux; les vents sont alors d'une extrême impétuosité du côté de l'ouest. Au contraire, il ne pleut jamais pendant les six mois de l'été, et les vents sont de l'est.
Ceux qui cherchent l'origine des Maldivois dans l'île de Ceylan ne se fondent pas sur d'assez fortes raisons pour nous persuader que deux nations qui n'ont aucune ressemblance entre elles, quoique situées à peu près sous le même climat, puissent venir d'une source commune. Les insulaires de Ceylan sont noirs et mal formés; les Maldivois sont olivâtres et d'une si belle taille, qu'à l'exception de la couleur, ils diffèrent peu des Européens. Il y a plus d'apparence qu'ils viennent des côtes de l'Inde, quoiqu'ils en soient plus éloignés que de Ceylan; et l'on trouverait le fond d'une comparaison plus juste, non-seulement entre leur figure et celle des Indiens, mais même entre leur caractère et leurs usages, surtout dans ceux qui habitent depuis Malé jusqu'à la pointe du nord. Les Maldivois du sud ont plus de grossièreté dans leurs manières et dans leur langage; on y voit encore des femmes qui n'ont pas honte d'être nues, avec une seule petite toile dont elles se couvrent le milieu du corps; au lieu que du côté du nord les usages diffèrent peu de ceux des Indes, et la civilité n'y est pas moins établie. C'est là que toute la noblesse fait sa demeure, et que le roi lève ordinairement sa milice. Il est vrai qu'indépendamment de l'origine, on peut en apporter pour raison le commerce avec les étrangers, qui a toujours été plus fréquent dans cette partie, et le passage de tous les navires qui enrichit et civilise tout à la fois le pays. Mais en général le peuple des Maldives est spirituel, industrieux, porté à l'exercice des arts, capable même de s'instruire dans les sciences, dont il fait beaucoup de cas, surtout de l'astronomie, qu'il cultive soigneusement. Il est courageux, exercé aux armes, ami de l'ordre et de la police. Les femmes sont belles; et quoique le plus grand nombre soient de couleur olivâtre, il s'en trouve d'aussi blanches qu'en Europe.
Tous les habitans de l'un et de l'autre sexe ont les cheveux noirs, et regardent cette couleur comme une beauté. Les filles ne portent jusqu'à l'âge de huit ou neuf ans qu'un petit pagne qui met l'honnêteté à couvert; et les garçons ne commencent aussi à se vêtir qu'à l'âge de sept ans, c'est-à-dire après qu'ils ont été circoncis. L'habillement commun des Maldivois est une sorte de haut-de-chausse, ou de caleçon de toile, qui leur pend depuis la ceinture jusqu'au-dessous des genoux, et par-dessus lequel ils portent un pagne de soie ou d'autre étoffe ornée diversement, suivant les degrés du rang ou de la richesse; le reste du corps est nu. L'habit des femmes est fort différent de celui des hommes; elles portent de véritables robes d'une étoffe légère de soie ou de coton, et la bienséance établie les oblige de se couvrir soigneusement le sein. Il n'y a point de barbiers publics aux Maldives; chacun se fait le poil avec des rasoirs d'acier, ou des ciseaux de cuivre et de fonte. Quelques-uns se rendent mutuellement ce service. Le roi et les principaux seigneurs se font raser par des gens de qualité, qui se font un honneur de cette fonction sans en tirer aucun salaire. Mais leur superstition est extrême pour les rognures de leur poil et de leurs ongles; ils les enterrent dans leurs cimetières avec beaucoup de soin pour n'en rien perdre; c'est une partie d'eux-mêmes qui demande, disent-ils, la sépulture comme le corps. La plupart vont se raser à la porte des mosquées.
La langue commune des Maldives est particulière à ces îles, mais plus grossière et plus rude dans les atollons du sud, quoiqu'elle y soit la même. L'arabe s'apprend dès l'enfance comme le latin en Europe. Ceux qui ont des liaisons de commerce avec les étrangers parlent les langues de Cambaye, de Guzarate, de Malacca, et même le portugais.
L'île principale, qui se nomme Malé, et dont toutes les autres tirent leur nom, auquel on joint dives, qui signifie amas de petites îles, est à peu près au centre de cet archipel: son circuit est d'environ une lieue et demie. Le séjour du roi, qui y tient sa cour, y attire tant de monde, que c'est la plus peuplée comme la plus fertile; mais elle est aussi la plus malsaine. La raison que les insulaires en apportent, est qu'il s'élève des vapeurs malignes de la multitude des corps qu'on y enterre. Les eaux y sont aussi fort mauvaises. Le roi et les seigneurs s'en font apporter de quelques autres îles où l'on n'accorde la sépulture à personne. Dans toutes les Maldives, sans en excepter l'île de Malé, il n'y a pas de villes qui soient environnées de murs: chaque île habitée est remplie de maisons, dont les unes sont séparées par des rues, et les autres dispersées. Celles du peuple sont composées de bois de cocotier et couvertes de feuilles du même arbre, cousues en double les unes dans les autres. Les seigneurs et les riches marchands en font bâtir d'une sorte de pierre blanche et polie, mais un peu dure à scier, qui se trouve en abondance au fond des canaux, et qui devient tout-à-fait noire après avoir été long-temps mouillée de la pluie ou de toute autre eau douce. La méthode qu'on emploie pour la tirer mérite d'être observée. Il croît dans les îles une sorte d'arbre qui se nomme candou, de la grosseur du noyer, semblable au tremble par les feuilles, et aussi blanc, mais extrêmement mou: il ne porte aucun fruit, et n'est pas même propre à brûler. Lorsqu'il est sec, on le scie en planches qui sont aussi légères que le liége. Si on a quelques grosses pierres à tirer du fond de l'eau, on y attache un câble, ce que les insulaires font d'autant plus aisément, qu'ils savent tous plonger; ensuite ils prennent une planche de candou, qu'ils lient ou enfilent au câble fort près de la pierre: ils en mettent par-dessus une ou plusieurs autres, en un mot, autant qu'il en est besoin, jusqu'à ce que le bois, flottant au-dessus de l'eau, soulève la pierre, qu'ils conduisent alors très-facilement jusqu'au bord de leur île. Pyrard assure qu'ils tirèrent ainsi jusqu'à l'artillerie de son navire submergé. Les planches du même bois leur servent à faire des radeaux bordés pour la pêche, qu'ils nomment candoupatis. Une autre propriété de ce bois, est qu'il produit du feu en frottant une pièce contre une autre, et les habitans n'emploient pas d'autre fusil pour en allumer. À l'égard de la chaux qui sert à lier les pierres des édifices, ils la font, comme dans la plus grande partie des Indes, d'écailles et de coquilles qui se trouvent au bord de la mer.
La religion des Maldives est le pur mahométisme, avec toutes ses fêtes et ses cérémonies. Chaque île a ses temples et ses mosquées. Ceux qui ont fait le voyage de la Mecque et de Médine reçoivent des marques particulières d'honneur et de respect, quelque vile que soit leur naissance, et jouissent de divers priviléges. On les nomme hadgis[3], c'est-à-dire saints; et pour être reconnus, ils portent des pagnes de coton blanc et de petits bonnets ronds de la même couleur, avec une sorte de chapelet qui leur pend à la ceinture.
L'éducation des enfans est un des principaux objets de la législation dans toutes ces îles. Aussitôt qu'un enfant est né, on le lave dans de l'eau froide six fois le jour, après quoi on le frotte d'huile; et cette pratique s'observe long-temps. Les mères doivent nourrir leurs enfans de leur propre lait, sans en excepter les reines: on ne les enveloppe d'aucun lange. Ils sont couchés nus et libres dans de petits lits de corde suspendus en l'air, où ils sont bercés par des esclaves. Cependant on n'en voit pas de contrefaits, et dès l'âge de neuf mois ils commencent à marcher. Ils reçoivent la circoncision à sept ans; à neuf, on doit les appliquer aux études et aux exercices du pays. Ces études sont d'apprendre à lire et à écrire, et d'acquérir l'intelligence de l'Alcoran. On leur enseigne trois sortes de lettres; l'arabique, avec quelques lettres et quelques points qu'ils y ont ajoutés pour exprimer les mots de leur propre langue; une autre, dont le caractère est particulier à la langue des Maldives; et une troisième, qui est en usage dans l'île de Ceylan et dans la plus grande partie des Indes. Ils écrivent leurs leçons sur de petits tableaux de bois qui sont blanchis; et lorsqu'ils les savent par cœur, ils effacent ce qu'ils ont écrit, et reblanchissent leurs tableaux. Ce qui doit durer est écrit sur une sorte de parchemin, composé des feuilles d'un arbre qui se nomme macarequeau: ces feuilles ont une brasse et demie de long sur un pied de large. Ils en font des livres qui résistent mieux au temps que les nôtres. Pour épargner le parchemin en montrant à écrire aux enfans, ils ont des planches de bois fort polies, sur lesquelles ils étendent du sable pour y former des lettres qu'ils font imiter à leurs élèves, et qu'ils effacent à mesure qu'elles ont été copiées. Quoique le temps des études soit borné, il se trouve parmi eux quantité de particuliers qui les continuent, surtout celle de l'Alcoran et des cérémonies de leur religion. Les mathématiques ne sont pas moins cultivées. Ils s'attachent principalement à l'astrologie; et leur superstition va si loin en ce genre, qu'ils n'entreprennent rien sans avoir consulté leurs astrologues. Le roi entretient à sa cour un grand nombre de ces mathématiciens, et se conduit souvent par leurs lumières, ou plutôt par leurs rêveries.
Le gouvernement de l'état des Maldives est royal et fort ancien; mais, quoique l'autorité du roi soit absolue, elle est exercée généralement par les prêtres. La division naturelle des treize atollons forme celle du gouvernement. On en a fait treize provinces, dont chacune a son chef qui porte le titre de naïbe. Ces naïbes sont des docteurs de la loi qui ont l'intendance de tout ce qui appartient et à la religion et à l'exercice de la justice. Chaque île, excepté celles qui contiennent moins de quarante et un habitans, est gouvernée par un autre docteur qui se nomme catibe, et qui a sous lui les prêtres particuliers des mosquées. Leurs revenus consistent dans une sorte de dîme qu'ils lèvent sur les fruits, et dans certaines rentes qu'ils reçoivent du roi suivant leur degré; mais l'administration principale est entre les mains des naïbes. Ils sont les seuls juges civils et criminels. Leur emploi les oblige de faire quatre fois l'année la visite de leur atollon. Ils ont néanmoins un supérieur qui fait sa résidence continuelle dans l'île de Malé, et qui ne s'éloigne jamais de la personne du roi. Il est distingué par le titre de pandiare. C'est tout à la fois le chef de la religion et le juge souverain du royaume. On appelle à son tribunal de la sentence des naïbes. Cependant il ne peut porter de jugement dans les affaires importantes sans être assisté de trois ou quatre graves personnages, qui se nomment mocouris, et qui savent l'Alcoran par cœur. Ces mocouris sont au nombre de quinze, et forment son conseil. Le roi seul a le pouvoir de réformer les jugemens de ce tribunal: lorsqu'on lui en fait quelques plaintes, il examine le cas avec six de ses principaux officiers, qui se nomment moscoulis, et la décision est exécutée sur-le-champ. Les parties plaident elles-mêmes leur cause: s'il est question d'un fait, on produit trois témoins, sans quoi l'accusé est cru sur le serment qu'il prête en touchant de la main le livre de la loi. Il est rigoureusement défendu au juge d'accepter le moindre salaire, même à titre de présent; mais ses sergens, qui se nomment devanits, ont droit de prendre la douzième partie des biens contestés. Un esclave ne peut servir de témoin devant les tribunaux de justice, et le témoignage de trois femmes, n'est compté que pour celui d'un homme.
Les esclaves sont ceux qui se vendent volontairement, ou ceux que la loi réduit à cette condition pour n'avoir pu payer leurs dettes, ou des étrangers amenés et vendus en cette qualité. Le naufrage ne donne aucun droit aux insulaires sur la liberté des étrangers. Malgré l'humanité de cette loi, le sort des esclaves est fort dur aux Maldives; ils ne peuvent prendre qu'une femme, quoique toutes les personnes libres puissent en avoir trois. Ceux qui les maltraitent ne reçoivent que la moitié du châtiment que les lois imposent pour avoir maltraité une personne libre. L'unique salaire de leurs services est leur nourriture et leur entretien. Ceux qui deviennent esclaves de leurs créanciers ne peuvent être vendus pour servir d'autres maîtres: mais, après leur mort, le créancier se saisit de tout ce qu'ils peuvent avoir acquis; et s'il reste à payer quelque chose de la dette, les enfans continuent d'être esclaves, jusqu'à ce qu'elle soit entièrement acquittée.
À l'égard des crimes, il faut que l'offensé se plaigne pour s'attirer l'attention de la justice, et qu'ils soient dénoncés formellement pour être punis. Si les enfans sont en bas âge lorsque leur père est tué par quelque meurtrier, on attend qu'ils aient atteint l'âge de seize ans pour savoir d'eux-mêmes s'ils veulent être vengés par la justice. Dans l'intervalle, celui qui est connu pour l'auteur du meurtre est condamné seulement à les nourrir et à leur faire apprendre quelque métier. Lorsqu'ils arrivent à l'âge réglé, il dépend d'eux, ou de demander justice, ou de pardonner au coupable, sans que dans la suite il puisse être recherché. Les peines ordinaires sont le bannissement dans quelqu'île déserte du sud, la mutilation de quelque membre, ou le fouet, qui est le châtiment le plus commun et le plus cruel: le plus souvent on en meurt. C'est le supplice ordinaire des grands crimes, tels que la sodomie, l'inceste et l'adultère. On coupe le doigt aux voleurs, lorsque le vol est considérable.
La nation est distinguée en quatre ordres, dont le premier comprend le roi et tout ce qui lui touche par le sang, les princes des anciennes races royales et les grands seigneurs. Le second ordre est celui des dignités et des offices, que le roi seul a le pouvoir de distribuer, et dans lesquels les rangs sont fort soigneusement observés. Le troisième est celui de la noblesse, et le quatrième celui du peuple. Comme la noblesse ne doit ses distinctions qu'à la naissance, c'est par elle qu'il est naturel de commencer. Outre les nobles d'ancienne race, dont quelques-uns font remonter leur origine jusqu'aux temps fabuleux, le roi est toujours libre d'anoblir ceux qu'il veut honorer de cette faveur. Il accorde des lettres, dont la publication se fait dans l'île de Malé au son d'une sorte de cloche, qui est une plaque de cuivre sur laquelle on frappe avec un marteau. Le nombre des nobles est fort grand. Ils sont répandus dans toutes les îles. Les personnes du peuple, sans en excepter les plus riches marchands, qui n'ont pas obtenu la noblesse, ne peuvent s'asseoir avec un noble, ni même en sa présence, lorsqu'il se tient debout. Ils doivent s'arrêter lorsqu'ils le voient paraître, le laisser passer devant eux; et s'ils étaient chargés de quelque fardeau, ils sont obligés de le mettre bas. Les femmes nobles, quoique mariées avec un homme du peuple, ne perdent pas leur rang, et communiquent la noblesse à leurs enfans. Celles de l'ordre populaire qui épousent un homme noble, ne sont pas anoblies par leur mariage, quoique les enfans qui viennent d'elles participent à la noblesse de leur père. Ainsi chacun demeure dans l'ordre où il est né; et n'en peut sortir que par la volonté du souverain.
L'honneur du pays consiste à manger du riz accordé par le roi. Les nobles mêmes obtiennent peu de considération lorsqu'ils ne joignent pas cet avantage à celui de la naissance. Tous les soldats en jouissent, surtout ceux de la garde du roi, qui sont au nombre de six cents, divisés en six compagnies, sous le commandement de six moscoulis. Le roi entretient habituellement dix autres compagnies, commandées par les plus grands seigneurs du royaume, mais qui ne le suivent qu'à la guerre, et qui sont employées à l'exécution de ses ordres. Leurs priviléges sont fort distingués. Ils portent leurs cheveux longs. Ils ont au doigt un gros anneau, pour les aider à tirer de l'arc, ce qui n'est permis qu'à eux. Outre le riz du roi, on assigne pour leur subsistance diverses petites îles, et certains droits sur les passages. La plupart des riches insulaires s'efforcent d'entrer dans ces deux corps; mais cette faveur ne s'accorde qu'avec la permission du roi, et se paie assez cher, comme la plupart des emplois civils et militaires.
Dans les quatre ordres il y a divers usages communs, auxquels les grands et les petits sont également attachés. Ils ne mangent jamais qu'avec leurs égaux en richesse comme en naissance ou en dignité; et comme il n'y a point de règle bien sûre pour établir cette égalité dans chaque ordre, il arrive de là qu'ils mangent bien rarement ensemble. Ceux qui veulent traiter leurs amis font préparer chez eux un service de plusieurs mets, qu'on arrange proprement sur une table ronde couverte de taffetas, et renvoient chez celui qu'ils veulent traiter. Cette galanterie est reçue comme une grande marque d'honneur. Lorsqu'ils mangent en particulier, ils seraient fâchés d'être vus; et se retirant dans leurs appartemens les plus intérieurs, ils abaissent toutes les toiles et les tapisseries qui sont autour d'eux. Leur table est le plancher d'une chambre, couvert à la vérité d'une natte fort propre, sur laquelle ils sont assis les pieds croisés. Ils ne se servent pas de linge: mais, pour conserver leur natte, ils emploient de grandes feuilles de bananier, qui tiennent lieu de nappes et de serviettes. Cependant leur propreté va si loin, qu'il ne leur arrive jamais de rien répandre. La vaisselle est une sorte de faïence qui leur vient de Cambaye, ou de la porcelaine qu'ils tirent de la Chine, et qui est fort commune dans toutes les conditions: mais on ne leur sert jamais un plat de porcelaine ou de terre qui ne soit dans une boîte ronde d'un assez beau vernis de leurs îles, avec son couvercle de la même matière; et cette boîte, toute fermée qu'elle est, ne se présente point sans être couverte encore d'une pièce de soie de même grandeur. Les plus pauvres ont l'usage de ces boîtes, non-seulement parce qu'elles coûtent fort peu, mais beaucoup plus à cause des fourmis, dont le nombre est si étrange, qu'il s'en trouve partout, et qu'il est difficile d'en préserver les alimens. La vaisselle d'or ou d'argent est défendue par la loi, quoique la plupart des grands seigneurs soient assez riches pour en user. Ils se servent de cuillères pour les choses liquides, mais ils prennent tout le reste avec les doigts. Leurs repas sont fort courts, et se passent sans qu'on leur entende prononcer un seul mot. Ils ne boivent qu'une fois après s'être rassasiés. La boisson la plus commune est de l'eau ou du vin de coco tiré le même jour. L'usage du bétel et de l'arec est aussi commun aux Maldives que dans le reste des Indes. Chacun en porte sa provision dans les replis de sa ceinture. On s'en présente mutuellement lorsqu'on se rencontre. Les grands et les petits ont les dents rouges à force d'en mâcher, et cette rougeur passe pour une beauté dans toute la nation. Dans leurs bains, qui sont fort fréquens, ils se nettoient les dents avec des soins particuliers, afin que la couleur du bétel y prenne mieux.
Leur médecine consiste plus dans des pratiques superstitieuses que dans aucune méthode. Cependant ils ont divers remèdes naturels, dont les Européens usent quelquefois avec succès. Pour le mal d'yeux, auquel ils sont fort sujets, après avoir été long-temps au soleil, ils font cuire le foie d'un coq et l'avalent. Pyrard et ses compagnons, attaqués du même mal, suivirent leur exemple, mais sans vouloir souffrir l'application des caractères et des charmes que les insulaires joignent à ce remède. Ils en reconnurent sensiblement la vertu. Pour l'opilation de la rate, maladie commune qu'on attribue à la mauvaise qualité de l'air, et qui est accompagnée d'une enflure très-douloureuse, ils appliquent un bouton de feu sur la partie enflée, et mettent sur la plaie du coton trempé dans de l'huile. Pyrard ne put se résoudre à faire usage de ce remède, quoiqu'il en reconnût la bonté par l'expérience d'autrui; mais il se guérit des ulcères qui lui étaient venus aux jambes en y appliquant des lames de cuivre, à l'exemple des insulaires. Ils ont aussi des simples et des drogues d'une vertu éprouvée, surtout pour les blessures. L'application s'en fait en onguent, dont ils frottent les parties affligées sans aucun bandage. Ils guérissent la maladie vénérienne avec la décoction d'un bois qu'ils tirent de la Chine; et ce qui doit nous paraître aussi surprenant qu'à Pyrard, ils prétendent que cette maladie leur est venue de l'Europe, et l'appellent frangui haescour, c'est-à-dire, mal français, ou des Francs. Outre une espèce de fièvre, si commune et si dangereuse dans toutes leurs îles, qu'elle est connue par toute l'Inde sous le nom de fièvre des Maldives, de dix en dix ans, il s'y répand une sorte de petite-vérole dont la contagion les force de s'abandonner les uns les autres, et qui emporte toujours un grand nombre d'habitans. Tels sont les présens de la zone torride.
Le déréglement de leurs mœurs ne contribue pas moins que les qualités du climat à ruiner leur santé et leur constitution. Les hommes et les femmes sont d'une lasciveté surprenante. Malgré la sévérité des lois, on n'entend parler que d'adultères, d'incestes et de sodomie. La simple fornication n'est condamnée par aucune loi, et les femmes qui ne sont pas mariées s'y abandonnent aussi librement que les hommes. Elles sortent rarement le jour. Toutes leurs visites se font la nuit, avec un homme qu'elles doivent toujours avoir à leur suite, ou pour les accompagner. Jamais on ne frappe à la porte d'une maison. On n'appelle pas même pour la faire ouvrir. La grande porte est toujours ouverte pendant la nuit. On entre jusqu'à celle du logis, qui n'est fermée que d'une tapisserie de toile de coton, et toussant pour unique signe, on est entendu des habitans, qui se présentent aussitôt et reçoivent ceux qui demandent à les voir.
Les appartemens intérieurs du palais sont ornés des plus belles tapisseries de la Chine, de Bengale et de Masulipatan. L'or et la soie y éclatent de toutes parts avec une diversité admirable dans les couleurs et dans l'ouvrage. Les Maldives ont aussi leurs manufactures de tapisseries et d'étoffes, mais la plupart de coton, pour l'usage du peuple. Les lits du roi, comme ceux de ses principaux sujets, sont suspendus en l'air par quatre cordes à une barre de bois qui est soutenue par deux piliers. Les coussins et les draps sont de soie et de coton, suivant l'usage général de l'Inde. On donne cette forme aux lits, parce que l'usage des seigneurs et des personnes riches est de se faire bercer, comme un remède ou préservatif pour le mal de rate dont la plupart sont attaqués. Les gens du commun couchent sur des matelas de coton posés sur des ais montés sur quatre piliers.
Lorsque le roi sort accompagné de sa garde, on soutient sur sa tête un parasol blanc, qui est aux Maldives la principale marque de la majesté royale. Le roi a un droit exclusif sur tout ce que la mer jette au rivage, soit par le naufrage des étrangers, soit par le cours naturel des flots, qui amènent au bord des îles quantité d'ambre gris et de corail, surtout une sorte de gros cocos que les Maldivois nomment tavarcarré, et les Portugais coco des Maldives. Pyrard ne nous en apprend pas l'origine; mais ses vertus sont vantées par les médecins, et il le représente aussi gros que la tête d'un homme; il s'achète à grand prix. Lorsqu'un Maldivois fait fortune, on dit en proverbe qu'il a trouvé de l'ambre gris ou du tavarcarré, pour faire entendre qu'il a découvert quelque trésor.
La monnaie des Maldives est d'argent, et ne consiste qu'en une seule espèce, qui se bat dans l'île de Malé, et qui porte le nom du roi en caractères arabesques. Ce sont des pièces qu'on nomme larins, de la valeur d'environ huit sous de France. Au lieu de petite monnaie, on se sert de bolys, petites coquilles qui sont une des richesses de ces îles. Elles ne sont guère plus grosses que le bout du petit doigt; leur couleur est blanche et luisante. La pêche s'en fait deux fois chaque mois, trois jours avant la nouvelle lune et trois jours après. On laisse ce soin aux femmes, qui se mettent dans l'eau jusqu'à la ceinture pour les ramasser dans le sable de la mer. Il en sort tous les ans des Maldives la charge de trente ou quarante navires, dont la plus grande partie se transporte dans le Bengale, où l'abondance de l'or, de l'argent et des autres métaux, n'empêche pas qu'elles ne servent de monnaie commune. Les rois mêmes et les seigneurs font bâtir exprès des lieux où ils conservent des amas de ces fragiles richesses, qu'ils regardent comme une partie de leur trésor. On les vend en paquets de douze mille qui valent un larin, dans de petites corbeilles de feuilles de cocotier, revêtues en dedans de toile du même arbre. Ces paquets se livrent comme des sacs d'argent dans le commerce de l'Europe, c'est-à-dire sans compter ce qu'ils contiennent[4].
Les autres marchandises des Maldives sont les cordages et les voiles de cocotier, l'huile et le miel du même arbre, et les cocos mêmes, dont on transporte chaque année la charge de plus de cent navires, le poisson cuit et séché, les écailles d'une sorte de tortues qui se nomment cambes, et qui ne se trouvent qu'aux environs de ces îles et des Philippines; les nattes de jonc colorées; diverses étoffes de soie et de coton qu'on y apporte crues, et qu'on y met en œuvre, de toute sorte de grandeur, pour en faire des pagnes, des turbans, des mouchoirs et des robes. Enfin l'industrie des habitans est renommée pour toutes les marchandises qui sortent de leurs îles, et cette réputation leur procure en échange ce que la nature leur a refusé, du riz, des toiles de coton blanches, de la soie et du coton cru, de l'huile d'une graine odoriférante qui leur sert à se frotter le corps, de l'arec pour le bétel, du fer et de l'acier, des épiceries, de la porcelaine, de l'or même et de l'argent qui ne sortent jamais des Maldives, lorsqu'une fois ils y sont entrés, parce que les habitans n'en donnent jamais aux étrangers, et qu'ils l'emploient en ornemens pour leurs maisons, ou en bijoux pour leurs parures et pour celles de leurs femmes. Les Portugais, ayant profité des divisions de quelques princes maldivois, s'étaient rendus maîtres de la plupart des îles, et jouirent paisiblement de leurs conquêtes l'espace d'environ dix ans; mais ils en furent chassés sans retour.
CHAPITRE III.
Île de Ceylan.
Des îles Maldives, en remontant vers le nord et au delà du cap Comorin, on trouve l'île de Ceylan, située entre le 6e. et le 10e. degré de latitude nord. Les Portugais ont possédé autrefois une partie de ces côtes, d'où ils faisaient des incursions jusqu'à la capitale, qu'ils brûlèrent plus d'une fois, sans épargner le palais du roi ni les temples. Ils s'y étaient rendus si formidables, qu'ils avaient forcé le roi de leur payer un tribut annuel de trois éléphans, et d'acheter la paix à d'autres conditions humiliantes. Ce prince eut enfin recours aux Hollandais de Batavia qui, ayant joint leurs armes aux siennes, battirent les Portugais, et les chassèrent de tous les lieux où ils s'étaient fortifiés; mais ce fut pour s'établir à leur place. Ils refusèrent après la guerre, surtout après s'être rendus maîtres de Colombo en 1655, d'abandonner une conquête dont ils se voyaient en possession; et depuis ce temps-là ils ont apporté tous leurs soins à se fortifier sur les côtes. Leurs principaux établissemens sont Jafnapatan et l'île de Manaar au nord, Trinquemale et Batticalon à l'est, la ville de Pointe-de-Galle au sud, et Colombo à l'ouest, sans parler de Negombo et Calpentine, qui sont deux autres villes, et de plusieurs forts à l'embouchure des rivières, ou dans les ouvertures des montagnes pour la garde des passages. On peut donc regarder les Hollandais comme les maîtres absolus de la plus grande partie des côtes, dans une île qui a cent lieues de long, et cinquante dans sa plus grande largeur. Sa figure est à peu près celle d'une poire.
L'intérieur de l'île, qui avait été peu connu avant la relation de l'Anglais Knox, dont nous tirons ce morceau, est soumis à un seul souverain qui porte le titre de roi de Candy ou Candiuda. Les habitans se nomment Chingulais. Le pays est arrosé d'un grand nombre de belles rivières qui tombent des montagnes. La plupart sont trop remplies de rochers pour être navigables; mais il s'y trouve du poisson en abondance.
Le royaume de Canduida est défendu naturellement par sa situation. Dès l'entrée on va presque toujours en montant, et l'accès des montagnes n'est ouvert que par de petits sentiers où deux hommes ne passeraient pas de front. Elles sont entrecoupées de grands rochers qui font éprouver beaucoup de difficulté pour parvenir au sommet, et chaque ouverture est munie d'une forte barrière d'épines, avec quelques gardes qui veillent continuellement au passage.
C'est une variété fort remarquable que celle de l'air et des pluies dans les différentes parties de l'île. Quand les vents d'ouest commencent à souffler, la partie occidentale a de la pluie, et c'est alors qu'on y remue et laboure la terre. Mais dans le même temps la partie orientale jouit d'une température fort sèche, et c'est alors qu'on y fait la moisson. Au contraire, lorsque le vent d'est règne, on laboure les parties orientales de l'île, et les grains se récoltent dans la partie exposée à l'occident. Ainsi la moisson et le labourage occupent pendant toute l'année les insulaires, quoique dans des saisons opposées. Le partage de la pluie et de la sécheresse se fait ordinairement au milieu de l'île; et souvent il est arrivé à Knox d'avoir de la pluie d'un côté de la montagne de Cauragahing, tandis qu'il faisait très-sec et très-chaud de l'autre côté. Il remarque même que cette différence n'est pas aussi légère qu'elle est prompte: car, en sortant d'un lieu mouillé, il se trouvait tout d'un coup sur un terrain qui brûlait les pieds. Il pleut beaucoup plus sur les terres hautes que sur celles qui sont au-dessous des montagnes. Cependant la partie septentrionale de l'île n'est pas sujette à la même humidité. On y voit quelquefois pendant trois ou quatre ans entiers une si grande sécheresse, que la terre n'y peut recevoir de culture. Il est même difficile d'y creuser des puits assez profonds pour en tirer de l'eau qu'on puisse boire; et la meilleure conserve une âcreté qui la rend fort désagréable. Quoique les bourgs et les villages de Ceylan soient en fort grand nombre, il y en a peu qui méritent l'attention d'un voyageur. Les habitans les abandonnent lorsque les maladies y deviennent un peu fréquentes, et qu'ils y voient mourir en peu de temps deux ou trois personnes. Ils s'imaginent que le diable en a pris possession, et, cherchant à s'établir dans des lieux plus heureux, ils laissent leurs maisons et leurs terres.
Knox distingue dans le royaume de Candy deux sortes d'habitans: les uns, qu'il nomme Vadas, et qui paraissent avoir été le premier peuple de l'île. C'est une sorte de sauvages qui sont encore répandus dans les bois de plusieurs provinces, et qui se conduisent par des lois particulières. Quelques-uns sont soumis au roi, et lui paient un tribut; les autres ne reconnaissent pas de maîtres, et n'ont ni maisons ni villes. Ils ne labourent jamais la terre, et ne se nourrissent que de leur chasse. Leur demeure est sur les bords des rivières, où ils passent la nuit sous le premier arbre que le hasard leur présente, avec la seule précaution de mettre quelques branches autour d'eux pour être avertis de l'approche des bêtes féroces par le bruit qu'elles font en les traversant. Knox vit dans sa fuite divers lieux où quelques troupes de ces sauvages avaient passé la nuit. C'est apparemment des Vadas qu'il faut entendre ce qu'on lit dans le journal de Pyrard, qui compare la figure des insulaires de Ceylan à celle des Nègres d'Afrique.
La nation principale est celle des Chingulais, qui ressemblent moins aux Nègres d'Afrique qu'à de véritables Européens. Knox est moins porté à suivre l'opinion des Portugais, qui les font venir de la Chine, qu'à les croire sortis des Malabares, avec lesquels il convient néanmoins qu'ils ont peu de ressemblance. Ils sont fort bien faits, et mieux même que la plupart des Indiens. Ils ont beaucoup d'adresse et d'agilité. Leur contenance est grave, comme celle des Portugais. Ils ont l'esprit fin, un langage agréable et des manières obligeantes: mais ils sont naturellement trompeurs et remplis d'une présomption insupportable. Ils ne regardent pas le mensonge comme un vice honteux. Le larcin est celui qu'ils abhorrent le plus, et il n'est presque pas connu parmi eux. Ils estiment la chasteté, quoiqu'ils l'observent peu; la tempérance, la douceur, le bon ordre dans les familles. On ne leur voit guère d'emportement dans le caractère; et s'ils se fâchent, on les apaise facilement. Ils sont propres dans leurs habits et dans leurs alimens. Enfin, leurs inclinations et leurs usages n'ont rien de barbare. Knox met néanmoins de la différence entre ceux qui habitent les montagnes et ceux qui font leur demeure dans les vallées et les plaines. Ceux-ci sont obligeans, honnêtes envers les étrangers; mais les autres sont de mauvais naturel, trompeurs et désobligeans, quoiqu'ils affectent de paraître civils et officieux, et que leur langage et leurs manières aient même plus d'agrémens que dans les vallées.
L'habillement commun des Chingulais est un linge autour des reins, et un pourpoint semblable, dit Knox, à celui des Français, avec des manches qui se boutonnent au poignet, et se plissent sur l'épaule comme celles d'une chemise[5]. Ils portent au côté gauche une espèce de coutelas, et un couteau dans leur sein, aussi du côté gauche. Les femmes ont ordinairement une camisole de toile qui leur couvre tout le corps, et qui est parsemée de fleurs bleues et rouges; elles est plus ou moins longue, suivant leur qualité. La plupart portent un morceau d'étoffe de soie sur la tête, des joyaux aux oreilles, et d'autres ornemens autour du cou, des bras et de la ceinture. Elles n'ont pas la figure moins agréable que les Portugaises. L'usage du pays leur accorde une liberté dont il est rare qu'elles abusent. Elles peuvent recevoir des visites et s'entretenir avec des hommes sans être gênées par la présence de leurs maris. Quoiqu'elles aient des suivantes et des esclaves pour exécuter leurs ordres, elles se font honneur du travail, et ne se croient pas avilies par les soins domestiques.
Le luxe des femmes de qualité surpasse beaucoup celui des maris, et les hommes mettent même une partie de leur gloire à faire paraître leurs femmes avec éclat; mais, avec tous leurs ornemens, elles ne portent pas de souliers, non plus que les hommes, parce que cet honneur est réservé au roi seul. Les rangs ou les degrés de distinction ne viennent ni des richesses ni des emplois, mais de la seule naissance, et sont par conséquent héréditaires. De là vient que personne ne se marie et ne mange avec un inférieur. Une fille qui se laisserait séduire par un homme de moindre condition qu'elle perdrait la vie par les mains de sa famille, qui ne croirait cette tache bien lavée que dans son sang. Il y a néanmoins quelque différence en faveur des hommes. On ne leur fait pas un crime d'un commerce d'amour avec une femme de la plus basse extraction, pourvu qu'ils ne mangent ni ne boivent avec elle, et qu'ils ne lui accordent pas la qualité d'épouse: autrement, ils sont punis par le magistrat, qui leur impose quelque amende ou les met en prison. Celui qui porte l'oubli de son rang jusqu'à contracter un mariage de cette nature est exclus de sa famille, et réduit à l'ordre de la femme qu'il épouse.
La plus haute noblesse est composée de ceux qui se nomment hondreous, nom tiré apparemment de celui de hondreoune, qui est le titre qu'on donne au roi, et qui signifie majesté. C'est dans cet ordre que le roi choisit ses grands officiers et les gouverneurs des provinces. Ils sont distingués par leurs noms et par la manière dont ils portent leurs habits. Les hommes les portent jusqu'à la moitié de la jambe, et leurs femmes jusqu'aux talons. Elles font passer aussi un bout de leur robe sur leur épaule, et le font descendre négligemment sur leur sein, au lieu que les autres femmes vont nues depuis la tête jusqu'à la ceinture, et que leurs jupes ne passent pas leurs genoux, à moins qu'il ne fasse un froid extrême; car alors tout le monde a la liberté de se couvrir le dos, et n'est obligé qu'à faire des excuses aux hondreous qui se trouvent dans les lieux publics. Une autre distinction est celle de leurs bonnets, qui sont en forme de mitres avec deux oreilles au-dessus de la tête, et d'une seule couleur, soit blanche ou bleue. La couleur du bonnet et des oreilles doit être différente pour ceux d'une naissance inférieure.
Knox s'étend sur ces différences. L'ordre qui suit les hondreous, est celui des orfévres, des peintres, des taillandiers et des charpentiers. Ces quatre professions tiennent le même rang entre elles, et sont peu distinguées de la noblesse par leurs habits, mais ne peuvent manger ni s'allier avec elle par des mariages. Les taillandiers ont perdu néanmoins quelque chose de leur ancienne considération; et Knox en rapporte la cause comme une preuve singulière de la délicatesse des Chingulais sur le rang. Un jour quelques hondreous étant allés chez un taillandier pour faire raccommoder leurs outils, cet artisan, qui était appelé par l'heure de son dîner, les fit attendre si long-temps dans sa boutique, qu'indignés de cet affront, ils sortirent pour l'aller publier; sur quoi il fut ordonné que les personnes de ce rang-là seraient pour jamais privées de l'honneur qu'elles avaient eu jusqu'alors, de faire manger les hondreous dans leurs maisons. Cependant les taillandiers ont peu rabattu de leur fierté, surtout ceux qui sont employés pour les ouvrages du roi. Ils ont un quartier de la ville dans lequel d'autres qu'eux n'osent travailler; et leur ouvrage ordinaire consistant à raccommoder les outils, ils reçoivent pour paiement, au temps de la moisson, une certaine quantité de grains, en forme de rente. Les outils neufs se paient à part, suivant leur valeur, et le prix est ordinairement un présent de riz, de volaille ou d'autres provisions. Ceux qui ont besoin de leurs services apportent du charbon et du fer. Le taillandier est assis gravement, avec son enclume devant lui, la main gauche du côté de la forge, et un petit marteau dans la main droite. On est obligé de souffler le feu, et de battre le fer avec le gros marteau, tandis que, le tenant, il se contente de donner quelques coups pour lui faire prendre la forme nécessaire. S'il est question d'émoudre quelque chose, on fait la plus grosse partie du travail, et le taillandier donne la dernière perfection. C'est la nécessité qui paraît avoir attiré tant de distinction à ce métier, parce que les Chingulais, ayant peu de commerce au dehors, ne peuvent tirer leurs instrumens que de leurs propres ouvriers.
Après ces quatre professions vient celle des barbiers, qui peuvent porter des camisoles, mais avec lesquels personne ne veut manger, et qui n'ont pas le droit de s'asseoir sur des chaises. Cette dernière distinction n'appartient qu'aux rangs qui les précèdent. Les potiers sont au-dessous des barbiers. Ils ne portent point de camisoles, et leurs habits ne passent point le genou. Ils ne s'asseyent point sur des chaises, et personne ne mange avec eux. Cependant, par ce qu'ils font les vaisseaux de terre, ils ont ce privilége, qu'étant chez un hondreou, ils peuvent se servir de son pot pour boire à la manière du pays, qui consiste à se verser de l'eau dans la bouche sans toucher au pot du bord des lèvres. Les lavandiers, qui viennent après eux, sont en très-grand nombre dans la nation; ils ne blanchissent que pour les rangs supérieurs à eux.
Les tisserands forment le degré suivant. Outre le travail de leur profession, ils sont astrologues, et prédisent les bonnes saisons, les jours heureux et malheureux, le sort des enfans à l'heure de leur naissance, le succès des entreprises, tout ce qui appartient à l'avenir. Ils battent du tambour, ils jouent du flageolet, ils dansent dans les temples et pendant les sacrifices; ils emportent et mangent toutes les viandes qu'on offre aux idoles. Les kildoas, ou les faiseurs de paniers, sont au-dessous des tisserands. Ils font des vans pour nettoyer les grains, des paniers, des lits et des chaises de canne. On compte ensuite les faiseurs de nattes, nommés rinnerasks, qui travaillent avec beaucoup d'adresse et de propreté; mais dans cet ordre il est défendu aux personnes de l'un et de l'autre sexe de se couvrir la tête. Les gardes d'éléphans forment aussi une profession particulière, comme les djagheris, qui font le sucre. Jamais ces artisans ne changent de métier. Le fils demeure attaché à la profession de son père. La fille se marie à un homme de son ordre. On leur donne pour principale dot les outils qui appartiennent au métier de leur famille.
Les poddas forment le dernier ordre du peuple, qui est composé de manœuvres et de soldats, gens dont l'extraction passe pour la plus vile, sans qu'on en puisse donner d'autre raison que d'être nés tels de père en fils. Knox, en parlant des esclaves, ne nous apprend pas mieux comment ils se trouvent réduits à cette condition. Leurs maîtres, dit-il, leur donnent des terres et des bestiaux pour leur subsistance; mais plusieurs d'entre eux méprisent cette manière de gagner leur vie, et ne sont guère moins riches que leurs maîtres, excepté qu'on ne leur permet pas de se faire servir eux-mêmes par d'autres esclaves. On ne leur ôte jamais ce qu'ils ont amassé par leur diligence et leur industrie. Lorsqu'on achète un nouvel esclave, on le marie d'abord, et on lui forme un établissement pour lui faire perdre l'envie de s'enfuir. Les esclaves qui descendent des hondreous conservent l'honneur de leur naissance. Ce qu'on peut recueillir d'une observation si vague, c'est qu'il n'y a point de pays connu où l'esclavage ait moins de rigueur. Knox donne des idées plus claires d'une autre partie de la nation, qui forme encore une particularité de l'île de Ceylan. Ce sont, dit-il, les gueux qui, pour leurs mauvaises actions, ont été réduits par les rois au dernier degré de l'abjection et du mépris. Ils sont obligés de donner à tous les autres insulaires les titres que ceux-ci donnent aux rois et aux princes, et de les traiter avec le même respect. On raconte que leurs ancêtres étaient des dodda vaddas, c'est-à-dire des chasseurs, qui fournissaient le gibier pour la table du roi; mais qu'un jour, au lieu de venaison, ils présentèrent de la chair humaine à ce prince, qui, l'ayant trouvée excellente, demanda qu'on lui en servît de la même espèce. Mais cette horrible tromperie fut découverte, et le ressentiment du roi en fut si vif, qu'il regarda la mort des coupables comme un châtiment trop léger. Il ordonna par un décret public que tous ceux qui étaient de cette profession ne pourraient plus jouir d'aucun bien ni exercer aucun métier dont ils puissent tirer leur subsistance, et qu'étant privés de tout commerce avec les autres hommes, pour avoir outragé si barbarement l'humanité, ils demanderaient l'aumône, de génération en génération, dans toutes les parties du royaume, enfin seraient regardés de tout le monde comme des infâmes, et en horreur dans la société civile. En effet, ils sont si détestés, qu'on ne leur permet pas de puiser de l'eau dans les puits. Ils sont réduits à celle des trous et des rivières. On les voit mendier en troupes, hommes, femmes, enfans, portant leurs bagages et leurs alimens dans des paniers au bout d'un bâton. Leurs femmes ne portent rien. Elles dansent et font divers tours de souplesse pendant que les hommes battent du tambour; elles font tourner un bassin de cuivre sur le bout du doigt avec une vitesse incroyable; elles ont l'adresse de jeter successivement neuf balles, et de les recevoir l'une après l'autre, de sorte qu'il y en a toujours sept en l'air. Lorsqu'ils demandent l'aumône, ils donnent aux hommes le titre d'altesse, de majesté, et aux femmes celui de comtesse et de reine; ce qui n'est pas rare non plus parmi nous. Leurs demandes sont aussi pressantes que s'ils étaient autorisés à les faire par des lettres-patentes du roi. Ils ne peuvent souffrir qu'on les refuse. D'un autre côté, comme il n'est pas permis de les maltraiter ni de lever même la main sur eux, on est obligé malgré soi de tout accorder à leurs importunités. Ils se bâtissent des cabanes sous des arbres, dans des lieux éloignés des villes et des grands chemins. Les aumônes qu'ils arrachent de toutes parts leur font mener une vie d'autant plus aisée qu'ils sont exempts de toutes sortes de droits et de services. On ne les assujettit qu'à faire des cordes de la peau des vaches mortes, pour prendre et lier les éléphans; ce qui leur procure un autre privilége, qui est d'en prendre la chair et de l'enlever aux tisserands. Ils prétendent qu'ils ne peuvent servir le roi et faire de bonnes cordes lorsque les peaux sont déchiquetées par d'autres mains; et, sous ce prétexte, ils résistent aux tisserands, qui, dans la crainte de se souiller en touchant une race détestée, prennent le parti de fuir et d'abandonner leurs droits. Pour donner une idée plus affreuse encore de cette étrange sorte de vagabonds, Knox ajoute qu'ils ne connaissent aucune loi de parenté, et qu'ils ne font pas difficulté de coucher librement, les pères avec leurs filles, et les garçons avec leurs mères. Souvent, lorsque le roi condamne au dernier supplice quelques grands officiers qui l'ont mérité par leurs crimes, il livre leurs femmes et leurs filles aux gueux, et ce châtiment paraît plus terrible que la mort. Il cause tant d'horreur aux femmes que, dans le choix que le roi leur a quelquefois laissé de se précipiter dans la rivière ou d'être abandonnées à cette odieuse race, elles n'ont jamais balancé à préférer le premier de ces deux supplices.
Le gouvernement du royaume de Candy a ses lois et ses maximes, qui rendent la nation fort heureuse, lorsque le roi n'abuse pas de son autorité pour les violer. Il y a deux officiers principaux, ou deux premiers juges, qui se nomment adigars, qui sont chargés de l'administration civile et militaire. C'est à leur tribunal qu'on appelle en dernier ressort dans toutes les affaires où l'on ne s'en tient pas au jugement des gouverneurs particuliers des provinces ou des villes. Ces deux officiers en ont de subalternes, qui portent pour marque de leur dignité un bâton crochu par le haut. De quelques ordres qu'on leur confie l'exécution, la vue de ce bâton est aussi respectée que le sceau même des adigars. Si l'adigar ignore ses fonctions, ces officiers l'en instruisent. Dans toutes les autres charges, il y a des officiers inférieurs qui suppléent à l'ignorance du premier par leur expérience et leurs lumières. Il ne faut pas aller si loin qu'à Ceylan pour voir la même chose.
Les noms d'honneur qu'on donne aux grands sont celui d'oussai, lorsqu'ils sont à la cour; ce qui revient à notre messire; et lorsqu'ils sont éloignés du roi, ceux de sibatta et de dishoudren, qui signifient seigneurie ou excellence. S'ils sortent à pied, c'est toujours en s'appuyant sur le bras d'un écuyer. L'adigar joint à cette marque de grandeur un homme qui marche devant lui avec un grand fouet qu'il fait claquer, pour avertir le peuple de se tenir à l'écart. Ces courtisans, au milieu de leurs plus grands honneurs, sont exposés à des infortunes qui rendent leur situation peu digne d'envie. C'est une disgrâce fort ordinaire pour un seigneur d'être enchaîné dans une obscure prison. Ils sont toujours prêts à mettre la main l'un sur l'autre pour exécuter l'ordre du roi, et ravis même d'en être chargés, parce que celui dont le ministère est employé pour la ruine d'autrui est revêtu ordinairement de sa dépouille.
Le pouvoir du roi consiste dans la force naturelle de son pays, dans ses gardes, et dans l'artifice plutôt que dans le courage des soldats. Il n'a pas d'autres châteaux fortifiés que ceux qui le sont par la nature. La milice est composée des gardes du roi, qui viennent faire alternativement leur service à la cour, et de ce qu'on appelle soldats du pays haut, qui sont dispersés dans toutes les parties de l'île. Les gardes se succèdent de père en fils, sans être enrôlés, et jouissent, au lieu de paie, de certaines terres qu'on leur abandonne, mais qu'ils perdent lorsqu'ils négligent leur devoir. S'ils veulent quitter leur service, ils en ont la liberté, en renonçant à leurs terres, qui sont données à d'autres pour les remplacer. Leurs armes sont l'épée, la pique, une arc, des flèches et de bons fusils. Ils n'ont jamais pu défendre les côtes de leur île, qui sont plus nues que leurs montagnes. Cependant ils ont acquis beaucoup d'expérience par les longues guerres qu'ils ont eues avec les Portugais et les Hollandais. La plupart de leurs généraux, ayant servi sous les Européens dans les intervalles de la paix, ont pris le goût de notre discipline, qui les a rendus capables de battre quelquefois les Hollandais et de leur enlever plusieurs forts. Le roi donnait autrefois un prix réglé à ceux qui lui apportaient la tête d'un ennemi; mais ce barbare usage ne subsiste plus.
La religion des Chingulais est l'idolâtrie. Ils rendent des adorations à plusieurs divinités qu'ils distinguent par différens noms, et dont la principale est celle qu'ils appellent Ossapolla-maoup, c'est-à-dire, dans leur langue, créateur du ciel et de la terre. Ils croient que ce dieu suprême envoie d'autres dieux sur notre globe pour y faire exécuter ses ordres, et que ces dieux inférieurs sont les âmes des gens de bien qui sont morts dans la pratique de la vertu. Une autre divinité du premier ordre est celle qu'ils nomment Bouddou, à laquelle il appartient de sauver les âmes, et qui, étant descendue autrefois sur la terre, se montrait de temps en temps sous un grand arbre nommé bogaha, qui est depuis ce temps-là un des objets de leur culte. Elle remonta au ciel du sommet d'une haute montagne où l'on voit encore l'empreinte d'un de ses pieds. Le soleil et la lune sont aussi des dieux pour les Chingulais. Ils donnent au soleil le nom d'Irri, et à la lune celui de Haouda, auquel ils joignent quelquefois celui de Hamui, titre d'honneur des personnes les plus relevées; et celui de Dio, qui signifie dieu dans leur langue, mais qu'ils ont emprunté apparemment des Portugais.
Le nombre de leurs pagodes et de leurs temples est immense. On en voit plusieurs d'un travail exquis, bâtis de pierres de taille, ornés de statues et d'autres figures, mais si anciens, que les habitans mêmes en ignorent l'origine. Ce qui peut faire croire qu'ils les doivent à des ouvriers plus habiles que les Chingulais, c'est que, la guerre en ayant ruiné plusieurs, ils n'ont pas été capables de les rebâtir.
Les Chingulais ont trois sortes de prêtres, comme trois sortes de dieux et de temples. Le premier ordre du sacerdoce est celui des tirinanxes, qui sont les prêtres de Bouddou; leurs temples se nomment œlsars; ils ont une maison à Diglighi, où ils tiennent leurs assemblées. On ne reçoit dans cet ordre que des personnes d'une naissance et d'un savoir distingués; ce n'est pas même tout d'un coup qu'elles sont élevées au rang sublime des tirinanxes: ceux qui portent ce titre ne sont qu'au nombre de trois ou quatre, qui font leur demeure à Diglighi, où ils jouissent d'un immense revenu, et sont comme les supérieurs de tous les prêtres de l'île. On nomme gonnis les autres ecclésiastiques du même ordre. L'habit des uns et des autres est une casaque jaune, plissée autour des reins, avec une ceinture de fil. Ils ont les cheveux rasés, et vont nu-tête, portant à la main une espèce d'éventail rond pour se garantir de l'ardeur du soleil. Ils sont également respectés du roi et du peuple. Leur règle les oblige de ne manger de la viande qu'une fois le jour; mais il ne faut pas qu'ils ordonnent la mort des animaux dont ils mangent, ni qu'ils consentent qu'on les tue. Quoiqu'ils fassent profession du célibat, ils sont libres de renoncer à leur ordre lorsqu'ils veulent se marier. Le second ordre des prêtres est de ceux qui se nomment koppouhs, et qui appartiennent aux temples des autres divinités. Leur habit n'est pas différent de celui du peuple, lors même qu'ils exercent leurs fonctions; ils ne sont obligés qu'à se laver et à changer de linge avant la cérémonie. Comme on ne sacrifie jamais de chair aux dieux dont ils sont les ministres, tout leur service se réduit à présenter à l'idole du riz bouilli et d'autres provisions. Leurs temples, qui se nomment deovels, ont peu de revenu; aussi labourent-ils la terre et ne sont-ils pas exempts des charges de la société. Les prêtres du troisième ordre sont les djaddeses, employés au service des esprits qui se nomment dagoutans, et dont les temples s'appellent cavels. Un homme dévot bâtit à ses dépens un temple, dont il devient le prêtre ou le djaddese. Il fait peindre sur les murs des hallebardes, des épées, des flèches, des boucliers et des images; mais ces temples sont peu respectés du peuple.
L'emploi le plus commun des djaddeses est pour les sacrifices qui sont offerts au diable dans les maladies ou dans d'autres dangers, non que les Chingulais prétendent l'adorer; mais ils le croient redoutable; et, pour écarter les maux qu'ils le croient capable de leur causer, ils lui sacrifient souvent de jeunes coqs. Si l'on veut voir un exemple de la crédulité et des raisonnemens étranges où elle conduit, il n'y a qu'à lire ce que dit le voyageur Knox, zélé protestant, sur les possédés de Ceylan.
«J'ai vu souvent des hommes et des femmes si étrangement possédés, qu'on ne pouvait s'empêcher de reconnaître que leur agitation venait d'une cause surnaturelle. Dans cet état, les uns fuyaient au milieu des bois en poussant des cris ou plutôt des hurlemens; d'autres demeuraient muets et tremblans, faisant des contorsions ou parlant comme des fous sans aucune liaison dans leurs discours: quelques-uns en guérissent, d'autres en meurent. Je puis affirmer que souvent le diable crie la nuit d'une voix inintelligible qui ressemble à l'aboiement d'un chien. Je l'ai moi-même entendu. Les habitans du pays remarquent, et j'ai fait la même observation, qu'immédiatement avant qu'on l'entende, ou bientôt après, le roi fait toujours mourir quelqu'un. Les raisons qu'on a de croire que c'est la voix du diable, sont celles-ci: 1o. qu'il n'y a point de créature dans l'île dont la voix ressemble à celle qu'on entend; 2o. qu'on l'entend souvent dans un lieu d'où elle part tout d'un coup pour aller se faire entendre dans un autre plus éloigné, et plus vite qu'aucun oiseau ne peut voler; 3o. que les chiens mêmes tremblent à ce bruit; enfin que c'est l'opinion de tout le monde.» Il est aisé de juger que, dans ces idées, l'auteur devait trembler autant que les Chingulais et leurs chiens: mais voilà de singulières preuves. Knox est-il bien sûr de connaître le cri de tous les animaux d'une île aussi vaste que Ceylan? Ignorait-il que les habitans de la zone torride ne connaissent pas à beaucoup près tous les animaux de leur contrée? Et d'ailleurs, quand on se souvient du moumbo-diombo et des ventriloques de l'Afrique, est-on si étonné des diables de Ceylan?
Les Chingulais croient à la résurrection des corps, l'immortalité de l'âme et un état futur de récompense et de punition.
Leurs livres ne traitent que de religion et de médecine, et sont écrits sur des feuilles de talipot. Ils se servent, pour leurs lettres et leurs écrits ordinaires, d'une sorte de feuilles qui se nomment taoucoles, et qui reçoivent plus aisément l'impression, quoiqu'elles n'aient pas tant de facilité à se plier. Leurs plus habiles astronomes sont des prêtres du premier ordre, ce qui n'empêche pas que les opérations annuelles d'astronomie ne soient réservées aux tisserands: ils prédisent les éclipses de soleil et de lune. Knox aurait bien dû nous dire si leurs prédictions sont justes. Cette connaissance annoncerait un peuple beaucoup plus avancé dans les sciences qu'on ne suppose celui de Ceylan. Ils font pour le cours de chaque mois des almanachs où l'on voit l'âge de la lune, les bonnes saisons pour labourer et semer la terre, les jours heureux pour commencer un voyage et d'autres entreprises. Ils se prétendent fort versés dans la science des étoiles, qui est la source de leurs lumières sur tout ce qui appartient à la santé et à la bonne fortune; ils comptent neuf planètes, c'est-à-dire sept comme nous, auxquelles ils ajoutent la tête et la queue du dragon. Le temps se compte parmi eux depuis un ancien roi qu'ils nomment Sacavarly. Leur année est de trois cent soixante-cinq jours, et commence le 28 du mois de mars, mais quelquefois le 27 ou le 29, pour l'ajuster au cours du soleil. Elle est divisée en douze mois, et leur mois en semaines, qui sont de sept jours comme les nôtres. Les Chingulais partagent le jour en trente heures, qui commencent au lever du soleil, et la nuit en autant de parties, qui commencent au coucher de cet astre; mais, n'ayant ni horloges ni cadrans solaires, ils ne jugent du temps que par conjecture ou par l'état d'une fleur commune, qui s'ouvre régulièrement sept heures avant la nuit. Le roi est le seul qui emploie pour la mesure du temps une espèce de clepsydre dont le soin forme un emploi particulier du palais: c'est un plat de cuivre percé d'un petit trou, qu'on fait nager dans un vase plein d'eau jusqu'à ce qu'il se remplisse et qu'il aille au fond.
En général, l'argent étant fort rare dans le royaume, tout se vend et s'achète ordinairement par des échanges. Les habitans, dit Robert Knox, font très-peu de commerce avec les étrangers. Le négoce des Chingulais est resserré entre eux; il se borne aux productions du pays, parce que celles d'un canton ne ressemblent point à celles d'un autre. En rassemblant ainsi tout ce que la nature accorde aux différentes parties du royaume, ils ont de quoi subsister sans le secours des régions étrangères. L'agriculture est leur principal emploi, et les grands ne dédaignent pas de s'y appliquer. Un homme de la première qualité travaille sans honte à la terre, pourvu que ce soit pour lui-même; mais il se déshonore s'il travaille pour autrui, ou dans la vue de quelque salaire. La seule profession qu'il ne puisse exercer, sous aucun prétexte, est celle de portefaix, parce qu'elle passe pour la plus vile. Il n'y a point de marché dans l'île entière. Les villes ont quelques boutiques où l'on vend de la toile, du riz, du sel, du tabac, de la chaux, des drogues, des fruits, des épées, de l'acier, du cuivre et d'autres marchandises.
Leur langue est si particulière à leur nation, que Knox ne connaît aucune partie des Indes où elle soit entendue. Ils ont, à la vérité, quelques expressions qui leur sont communes avec les Malabares; mais le nombre en est si petit, qu'ils ne peuvent mutuellement s'entendre. Leur idiome tient du caractère de ces insulaires, qui aiment la flatterie, les titres et les complimens. Ils n'ont pas moins de douze titres pour les femmes, suivant le rang et la qualité. Toi et vous s'expriment de sept ou huit manières différentes, qui sont proportionnées aussi à l'état, à l'âge, au caractère de ceux à qui l'on parle et qu'on veut honorer. Ces affectations de politesse ne sont pas moins familières aux laboureurs et aux manœuvres qu'aux courtisans. Ils donnent au roi des titres qui l'égalent à leurs dieux; et lorsqu'ils lui parlent d'eux-mêmes, c'est avec un excès d'humiliation. Ils éloignent jusqu'à l'idée de leurs personnes, en y substituant les êtres les plus vils. Ainsi, au lieu de dire, j'ai fait, ils disent, le membre d'un chien a fait telle chose. S'il est question de leurs enfans, ils les transforment de même; et quand le prince leur demande combien ils en ont, ils répondent qu'ils ont tel nombre de chiens et de chiennes. Faut-il qu'en parcourant la terre on trouve si souvent cette incroyable dégradation de la nature humaine!
Avec un respect si extraordinaire pour leur souverain, on ne sera pas surpris qu'ils n'aient pas d'autres lois que sa volonté. Cependant ils ont un certain nombre de vieilles coutumes qui se conservent par la force de l'habitude. Leurs terres passent des pères aux enfans, à titre d'héritage, et le partage dépend du père; mais si l'aîné demeure seul possesseur, il est obligé d'entretenir sa mère, ses frères et ses sœurs, jusqu'à ce qu'ils soient autrement pourvus.
Les règles fixées par l'habitude ne sont pas moins constantes pour la distinction des biens, pour le paiement des dettes, pour les mariages et les divorces. Leurs mariages sont une pure cérémonie qui consiste dans quelques présens qu'un homme fait à sa femme, et qui lui donnent droit sur elle lorsqu'ils sont acceptés. Les pères ne laissent pas de donner pour dot à leurs filles des bestiaux, des esclaves, de l'argent; mais, si les deux partis ne se conviennent pas, une prompte séparation leur rend la liberté, et le mari en est quitte pour rendre ce qu'il a reçu. Cependant la femme ne peut disposer d'elle-même qu'après qu'il s'est engagé dans un autre mariage. S'ils ont des enfans, les garçons demeurent au père, et les filles suivent la mère. Les hommes et les femmes se marient ordinairement quatre ou cinq fois avant de se fixer solidement. Il est rare qu'un homme ait plus d'une femme; mais ce qui est très-rare partout ailleurs et très-remarquable, une femme a souvent deux maris. L'usage permet à deux frères qui veulent vivre ensemble de n'avoir qu'une femme entre eux. Les enfans communs les reconnaissent tous deux pour leurs pères, et leur en donnent le nom. Un homme qui surprend sa femme au lit avec un amant peut les tuer tous deux; mais les Chingulais connaissent peu les tourmens de la jalousie, et ne se croient pas déshonorés lorsque leurs femmes se livrent à des hommes d'une égale condition. Ces commerces d'amour ne passent pour un crime qu'avec des amans d'une naissance inférieure. La plus grande injure, dit l'auteur, qu'on puisse faire à une femme, est de lui dire qu'elle a couché avec dix hommes de la lie du peuple; et en effet l'injure est assez forte. D'ailleurs la complaisance des hommes est extrême pour les femmes. Les terres dont elles héritent ne paient rien au roi; elles sont exemptes des droits de la douane dans les ports et sur les passages. Leur sexe est respecté jusque dans les animaux; et par une loi qui est peut-être sans exemple, on ne paie rien non plus pour ce que porte une bête de charge femelle. Mais des usages si galans n'empêchent pas que, pour conserver la subordination de la nature, il ne soit défendu aux femmes, sans aucune distinction de naissance et de qualité, de s'asseoir sur un siége en présence d'un homme. L'autorité des pères sur leurs enfans va jusqu'à pouvoir les donner, les vendre, ou leur ôter la vie dans l'enfance, lorsqu'ils les prennent en aversion, ou qu'ils se trouvent incommodés du nombre.
Les Chingulais brûlent leurs morts avec beaucoup de cérémonies, du moins leurs morts de qualité: le peuple est enterré fort simplement dans les bois. On voit que partout il faut payer sa bière ou son bûcher. Ils n'ont ni médecins ni chirurgiens; mais ils trouvent au milieu de leurs bois, dans l'écorce et les feuilles de leurs arbres, des remèdes et des préservatifs pour tous les maux dont ils sont affligés. Leur régime sert aussi beaucoup à la conservation de leur santé. Ils se tiennent le corps fort net; ils dorment peu; et la plupart de leurs alimens sont simples. Du riz à l'eau et au sel, avec quelques feuilles vertes et du jus de citron, passe pour un bon repas. Ils ne mangent point de bœuf, et cette chair est en abomination parmi eux. Les autres viandes et le poisson même les tentent si peu, qu'ils les vendent ou les abandonnent aux étrangers qui se trouvent dans leur pays. Ils auraient des bestiaux et de la volaille en abondance, si les bêtes féroces ne leur en enlevaient beaucoup, sans compter que le roi croit son repos intéressé à tenir ses sujets dans la misère, et permet même à ses officiers de prendre à très-vil prix leurs poules et leurs porcs.
Cette vie sobre entretient également leur santé et la gaîté de leur humeur. Ils chantent sans cesse, jusqu'en se mettant au lit, et la nuit même lorsqu'ils s'éveillent. Leur manière de se saluer est libre et ouverte; elle consiste à lever les mains, la paume en haut, et à baisser un peu la tête. Le plus distingué ne lève qu'une main pour son inférieur; et s'il est fort au-dessus par la naissance, il remue seulement la tête. Les femmes se saluent en portant les deux mains au front. Leur compliment est ay, qui signifie comment vous portez-vous? Ils répondent hundoï, c'est-à-dire fort bien. Tous leurs discours ont le même air de politesse.
Avec tant d'humanité dans le fond du caractère, Knox admira long-temps que ces insulaires eussent besoin d'être conduits avec beaucoup de rigueur, et que la justice du roi s'exerçât par des supplices cruels. Mais il reconnut enfin qu'il ne fallait en accuser que le penchant de ce prince, qui le portait naturellement à la cruauté. Cette malheureuse inclination se déclarait non-seulement par la nature des peines, mais encore par leur étendue. Souvent des familles entières étaient punies des fautes d'un seul. Le roi, dans sa colère, ne condamnait pas sur-le-champ un criminel à la mort. Il commençait par le faire tourmenter, en lui faisant arracher avec des tenailles ou brûler avec un fer chaud diverses parties de la chair, pour lui faire nommer ses complices. Ensuite il lui faisait lier les mains autour du cou, et le forçait de manger ses membres. On vit des mères manger ainsi leur propre chair et celle de leurs enfans. Ces misérables étaient menés ensuite par la ville jusqu'au lieu de l'exécution, suivis des chiens dont ils devaient être la proie, et qui étaient si accoutumés à cette boucherie, que d'eux-mêmes ils suivaient les prisonniers lorsqu'ils les voyaient traîner au supplice. On voyait ordinairement dans ce lieu plusieurs personnes empalées, et d'autres pendues ou écartelées. Le roi se servait aussi des éléphans pour exécuter les sentences de mort. Ils percent le corps d'un homme, le déchirent en pièces et dispersent ses membres. On couvre leurs dents d'un fer bien aiguisé, à trois tranchans; car les éléphans apprivoisés ont les dents coupées par le bout, afin qu'elles croissent mieux. Les prisons n'étaient jamais sans un grand nombre de malheureux, les uns chargés de chaînes, et à qui l'on fournissait leur subsistance; d'autres qui avaient la permission de l'aller demander de porte en porte avec un garde. On en faisait toujours mourir quelques-uns sans aucune forme de procès, et toute leur famille était souvent enveloppée dans leur châtiment. Ceux qui étaient capables de travailler obtenaient la permission d'élever une boutique dans la rue, vis-à-vis la prison, et de sortir pendant le jour pour vendre leur ouvrage; mais ils étaient renfermés à l'approche de la nuit. Enfin ce roi sanguinaire fit mourir son propre fils sur le simple soupçon d'un projet de révolte, et prenait souvent plaisir à faire couper la tête à de jeunes gens des meilleures familles du royaume, pour la faire mettre ensuite dans leur ventre, sans déclarer de quels crimes il les croyait coupables. On lit dans le journal de Knox qu'il se nommait Radiasinga, mot qui signifie le roi lion, et qui certainement était beaucoup trop noble pour lui. Mais quel nom donner à de pareils monstres?
Ce qu'on raconte du riz et de la manière de le cultiver prouve peu l'industrie des habitans. On sait que l'eau est nécessaire pour la culture du riz, et l'on conçoit facilement qu'avec le secours des réservoirs et des canaux, les plaines du royaume de Candy peuvent devenir aussi fertiles que les plus humides vallées. Mais si l'on se rappelle que le pays est un amas de montagnes, il paraît surprenant qu'elles n'en soient pas moins cultivées. Les insulaires ont trouvé le moyen de les aplanir en forme d'amphithéâtre, dont les siéges ont depuis trois pieds jusqu'à huit de largeur, les uns plus ou moins bas que les autres, à proportion que la colline a plus ou moins de raideur. On les unit en les rendant un peu creux; ce qui forme une sorte d'escaliers par lesquels on peut monter jusqu'au dernier siége. Comme l'île est fort pluvieuse, et que, d'un autre côté, les sources sont si communes sur les montagnes, qu'il s'en forme un grand nombre de rivières, on a pratiqué de grands réservoirs jusqu'au niveau des plus hautes sources, d'où l'on fait tomber l'eau sur les premiers siéges, et couler par degrés aux autres rangs. Ces réservoirs sont en très-grand nombre et de différentes grandeurs. Les uns ont une demi-lieue de long, d'autres un quart de lieue seulement, et leur profondeur est de deux ou trois brasses. À présent qu'ils sont bordés d'arbres, on les prendrait pour de simples coteaux. On ne les fait pas plus profonds, parce que l'expérience a fait connaître qu'ils seraient moins commodes, et qu'après les grandes sécheresses, qui tarissent quelquefois jusqu'aux sources, ils seraient plus difficiles à remplir. Dans les parties septentrionales du royaume on ne trouve ni sources ni rivières; on est borné à l'eau de pluie, qu'on retient dans des réservoirs en forme de croissant. Chaque village a le sien; et, lorsqu'ils sont pleins, on regarde la moisson comme assurée.
Les Chingulais ont quantité d'excellens fruits: mais ils en auraient beaucoup davantage, s'ils les aimaient assez pour donner quelque soin à leur culture. Ils s'attachent peu à ceux qui n'ont d'agréable que le goût, et qui ne sont pas propres à leur servir d'aliment lorsque le grain commence à leur manquer; ce qui semble prouver une grande population. Ainsi les seuls arbres qu'ils plantent sont ceux qui produisent des fruits nourrissans. Les autres croissent d'eux-mêmes; et ce qui diminue encore les soins des habitans, c'est que, dans tous les lieux où la nature fait croître des fruits délicats, les officiers du pays attachent, au nom du roi, une feuille autour de l'arbre, et font trois nœuds à l'extrémité de cette feuille. On ne peut alors y toucher sans s'exposer aux plus sévères châtimens, et quelquefois même à la mort. Lorsque le fruit est mûr, l'usage est de le porter dans un linge blanc au gouverneur de la province, qui met le plus beau dans un autre linge, et l'envoie soigneusement à la cour, sans qu'il en revienne rien au propriétaire. L'île produit d'ailleurs tous les fruits qui croissent aux Indes. Mais elle en a de particuliers, tels que le mango, fruit du manguier, qui est commun aux environs de Columbo; le jack, qui se nomme polos lorsqu'il commence à pousser, cose lorsqu'il est tout vert, et ouaracha ou vellas dans sa maturité. Ce fruit, qui est d'un grand secours pour la nourriture du peuple, croît sur un très-grand arbre. Sa couleur est verdâtre. Il est hérissé de pointes, et de la grosseur d'un pain de huit livres. Sa graine, à laquelle on donne le nom d'œufs, est éparse comme les pepins dans une citrouille. On mange le jack comme nous mangeons le chou, et son goût en approche. Un seul suffit pour rassasier six ou sept personnes. Il peut se manger cru lorsqu'il est mûr. Sa graine ou ses œufs ressemblent aux châtaignes par la couleur et le goût[6].
L'iombo est encore un fruit que Knox n'a, vu dans aucun endroit des Indes; il a le goût d'une pomme; il est plein de jus, et n'est pas moins sain qu'agréable; sa couleur est un blanc mêlé de rouge qu'on prendrait pour l'ouvrage du pinceau. Entre les fruits sauvages qui viennent dans les bois, on distingue les mouvros, qui sont ronds, de la grosseur d'une cerise, et dont le goût est très-agréable; les dongs, qui ressemblent aux cerises noires; les ambellos, qu'on peut comparer à nos groseilles; des carollos, des cabellas, des poukes, qui peuvent passer pour autant d'espèces de bonnes prunes; des parraghiddes, qui ont quelque ressemblance avec nos poires.
L'île de Ceylan produit trois arbres dont les fruits, à la vérité, ne peuvent se manger, mais qui sont remarquables par d'autres utilités. Le premier, qui se nomme talipot, est fort droit, et ne peut être comparé, pour la hauteur et la grosseur, qu'à un mât de vaisseau. Ses feuilles sont si grandes, qu'une seule peut couvrir quinze ou vingt hommes et les défendre de la pluie. Elles se fortifient en séchant, sans cesser d'être souples et maniables. La nature ne pouvait faire un présent plus convenable au pays. Quoique ces feuilles aient beaucoup d'étendue lorsqu'elles sont vertes, elles peuvent être resserrées comme un éventail; et, n'étant pas alors plus grosses que le bras, elles pèsent fort peu dans la main. Elles sont naturellement rondes; mais les insulaires les coupent en pièces triangulaires dont ils se couvrent en voyageant, avec le soin de mettre le bout pointu par-devant pour s'ouvrir le passage au travers des buissons. Elles les garantissent tout à la fois de la pluie et du soleil. Les soldats en font des tentes. Knox apporta dans sa patrie une de ces feuilles. Elles croissent au sommet de l'arbre, comme celles du cocotier; mais il ne porte de fruit que l'année de sa mort. C'est une autre singularité qui doit attirer d'autant plus d'attention, qu'alors uniquement il pousse de grandes branches chargées de très-belles fleurs jaunes, d'une odeur à la vérité trop forte, qui se changent en un fruit rond et dur, de la grosseur de nos belles cerises; mais ce fruit n'est bon que pour semer. Le talipot ne porte donc qu'une seule fois; mais il est si couvert de fruits et de graines, qu'un seul arbre suffit pour ensemencer toute une province. Cependant l'odeur des fleurs est si insupportable près des maisons, qu'on ne manque jamais d'y abattre ces arbres lorsqu'ils commencent à pousser des boutons, d'autant plus que, si on les coupe auparavant, on y trouve une fort bonne moelle, qu'on réduit en farine pour faire des gâteaux qui ont le goût du pain blanc. C'est encore une ressource pour les insulaires lorsque le riz leur manque vers le temps de la moisson.
Le second arbre dont Knox parle avec admiration, c'est le kétoule, qu'il représente aussi droit que le cocotier, mais moins haut et beaucoup moins gros. Sa principale propriété consiste à rendre une espèce de liqueur qui se nomme telléghie, extrêmement douce, très-saine et très-agréable, mais sans aucune force. On la reçoit deux fois par jour, et trois fois des meilleurs arbres, qui en donnent jusqu'à douze pintes dans un seul jour. On la fait bouillir jusqu'à la réduire en consistance, et c'est alors une espèce de cassonade noire, que les habitans nomment djaggory. Avec un peu de peine, ils peuvent la rendre aussi blanche que le sucre, auquel d'ailleurs elle ne cède rien en bonté. Knox explique la manière dont on tire cette liqueur. Lorsque l'arbre est dans sa maturité, il pousse vers sa pointe un bouton qui se change en un fruit rond, et qui est proprement sa semence; mais on ouvre ce bouton en y mettant divers ingrédiens, tels que du sel, du poivre, du citron, de l'ail et diverses feuilles qui l'empêchent de mûrir. Chaque jour on en coupe un petit morceau vers le bout, et la liqueur en tombe. À mesure qu'il mûrit et qu'il se fane, il en croît d'autres plus bas chaque année, jusqu'à ce qu'ils gagnent la tête des branches; mais alors l'arbre cesse de porter, et meurt après avoir subsisté huit ou dix ans. Ses feuilles ressemblent à celles du cocotier, et tiennent à une écorce fort dure et pleine de filets, dont on se sert pour faire des cordes. Elles tombent pendant tout le temps qu'il croît; mais, lorsqu'il est arrivé à sa grosseur, elles demeurent plusieurs années sur l'arbre sans tomber; et lorsqu'elles tombent, la nature ne lui en rend pas d'autres. Son bois, qui n'a pas plus de trois pouces d'épaisseur, sert comme d'enveloppe à une moelle fort blanche. Il est fort dur et fort lourd, mais sujet à se fendre de lui-même. La couleur en est noire. On le croirait composé de pièces de rapport. Les insulaires en font des pilons pour battre le riz.
Le troisième arbre est celui qui porte la cannelle, et qui rend l'île de Ceylan si chère aux Hollandais. On le nomme, dans le pays, goronda-gouhah. Il croît dans les bois comme les autres arbres; et, ce qui doit paraître surprenant, les Chingulais n'en font pas plus de cas. On en trouve beaucoup dans diverses parties de l'île, surtout à l'ouest de la grande montagne de Mavelagongue, fort peu dans d'autres, et quelques-unes n'en portent pas du tout. L'arbre est d'une grandeur médiocre. Son écorce est la cannelle, qui paraît blanche sur le tronc, mais qu'on enlève et qu'on fait sécher au soleil. Les insulaires ne la prennent que sur de petits arbres, quoique l'écorce des grands ait l'odeur aussi douce, et le goût de la même force. Le bois est sans odeur; il est blanc, et de la dureté du sapin. On s'en sert à toutes sortes d'usages. Sa feuille ressemble à celle du laurier par la couleur et l'épaisseur, avec cette seule différence que la feuille du laurier n'a qu'une côte droite, sur laquelle le vert s'étend des deux côtés, et que celles de la cannelle en ont trois, par le moyen desquelles elles s'élargissent. En commençant à pousser, elles ont la rougeur de l'écarlate. Frottées entre les mains, elles ont l'odeur du clou de girofle plus que celle de la cannelle. Le fruit, qui mûrit ordinairement au mois de septembre, ressemble au gland, mais il est plus petit. Il a moins d'odeur et de goût que l'écorce. On le fait bouillir dans l'eau pour en tirer une huile qui surnage, et qui, étant congelée, devient aussi blanche et aussi dure que du suif. L'odeur en est fort agréable: les habitans s'en oignent le corps; ils en brûlent aussi dans leurs lampes; mais on n'en fait des chandelles que pour le roi.
Knox parle, dans son journal, du bogahas, que les Européens ont nommé l'arbre-dieu, parce que les Chingulais le croient sacré et lui rendent une sorte d'adoration. Cet arbre est fort grand, et ses feuilles tremblent sans cesse comme celles du peuplier. Toutes les parties de l'île en offrent un grand nombre, que les Chingulais se font un mérite de planter, et sous lesquels ils allument des lampes et placent des images. On en trouve dans les villes et sur les grands chemins, la plupart environnés d'un pavé, qui est entretenu fort proprement: ils ne portent aucun fruit, et ne sont remarquables que par la superstition qui les a fait planter. Cet arbre est le figuier des pagodes.
Les Chingulais ont un nombre extraordinaire de simples ou d'herbes médicinales. Leurs boutiques de pharmacie sont dans les bois: c'est là qu'ils composent leurs médecines et leurs emplâtres avec des herbes, des feuilles et des écorces. L'auteur vante, sans les nommer, celles qui guérissent si promptement un os rompu, qu'il se rejoint dans l'espace d'une heure et demie. Il vérifia par sa propre expérience la vertu d'une écorce d'arbre qui se nomme amaranga, et qui s'emploie pour les abcès dans la gorge. On lui en fit mâcher pendant un jour ou deux, en avalant sa salive; et quoiqu'il fût très-mal, il se trouva guéri en vingt-quatre heures.
Ils ont quantité de belles fleurs sauvages, qu'un peu de culture ne manquerait pas d'embellir, surtout leurs fleurs odoriférantes, que les jeunes gens des deux sexes se contentent de cueillir pour orner leurs cheveux et les parfumer. Leurs roses rouges et blanches ont l'odeur des nôtres. Rien ne mérite tant d'attention qu'une fleur nommée sindriè-mal, qui croît dans les bois, et que son utilité fait transporter dans les jardins. Sa couleur est rouge ou blanche; elle s'ouvre sur les quatre heures après midi, et, demeurant épanouie jusqu'au matin, elle se ferme alors pour ne s'ouvrir qu'à quatre heures: c'est une sorte d'horloge qui sert à faire connaître l'heure dans l'absence du soleil. Le pikhamols est une fleur blanche dont l'odeur tire sur celle du jasmin. On en apporte au roi chaque matin un bouquet enveloppé dans un linge blanc et suspendu à un bâton. Ceux qui le rencontrent en chemin sont obligés de se détourner, dans la crainte apparemment qu'ils ne l'infectent par leur haleine. Quelques officiers tiennent des terres du roi pour ce service; et leur charge les obligeant de planter ces fleurs dans les lieux où elles croissent le mieux, ils ont le droit de choisir le terrain qui est de leur goût, sans examiner à qui il appartient.
Knox vit parmi les animaux du roi un tigre noir, un daim blanc et un éléphant moucheté. Les singes sont non-seulement en grande abondance dans les bois, mais de diverses espèces, dont quelques-unes ne peuvent être comparées à celles des autres pays. La variété des fourmis n'est pas moins admirable dans l'île de Ceylan que leur abondance: elles y exercent les mêmes ravages que dans toute l'Afrique.
On voit dans le pays une sorte de sangsues noirâtres qui vivent sous l'herbe, et qui sont fort incommodes aux voyageurs qui vont à pied. Elles ne sont pas d'abord plus grosses qu'un crin de cheval; mais en croissant elles deviennent de la grosseur d'une plume d'oie, et longues de deux ou trois pouces: on n'en voit que dans la saison des pluies; c'est alors que, montant aux jambes de ceux qui voyagent pieds nus, suivant l'usage du pays, elles les piquent et leur sucent le sang avec plus de vitesse qu'ils n'en peuvent avoir à s'en délivrer. On aurait peine à concevoir une action si prompte, si l'auteur n'ajoutait que le principal embarras vient de leur multitude, qui ferait perdre le temps, dit-il, à vouloir leur faire quitter prise. Aussi prend-on le parti de souffrir leurs morsures, d'autant plus qu'on les croit fort saines. Après le voyage, on se frotte les jambes avec de la cendre, ce qui n'empêche pas qu'elles ne continuent de saigner long-temps. On voit aussi des sangsues d'eau qui ressemblent aux nôtres.
Les petits perroquets verts y sont en grand nombre et ne peuvent apprendre à parler. En récompense, le malcrouda et le cancouda, deux autres oiseaux de la grosseur d'un merle, dont le premier est noir, et l'autre d'un beau jaune d'or, apprennent très-facilement. Les bois et les champs sont remplis de plusieurs sortes de petits oiseaux remarquables par la variété et l'agrément de leur plumage. Leur grosseur est celle de nos moineaux; on en voit de blancs comme la neige, qui ont la queue d'un pied de long et la tête noire, avec une touffe de plumes qui les couronne. D'autres, qui ne diffèrent qu'en couleur, sont rougeâtres comme une orange mûre, et couronnés d'une touffe noire. L'oiseau qu'on nomme carlo ne se pose jamais à terre, et se perche toujours sur les plus, hauts arbres: il est aussi gros qu'un cygne, de couleur noire, a les jambes courtes, la tête d'une prodigieuse grosseur, le bec rond, avec du blanc des deux côtés de la tête, qui lui forme comme deux oreilles, et une crête blanche de la figure de celle d'un coq.
Un pays chaud, pluvieux et rempli d'étangs et de bois, ne saurait manquer de produire un grand nombre de serpens. Celui que les habitans nomment pimberah est de la grosseur d'un homme et d'une longueur proportionnée. C'est un boa qui ressemble à ceux que nous avons déjà décrits. Le noya est grisâtre, et n'a pas plus de quatre pieds de longueur; il tient quelquefois la moitié de son corps élevée pendant deux ou trois heures, ouvrant sa gueule entière, au-dessus de laquelle on croit lui voir une paire de lunettes; cependant il n'est pas nuisible, et par cette raison les Indiens lui donnent le nom de noya rodgherah, qui signifie serpent royal. Lorsqu'il rencontre le polonga, autre serpent qui est venimeux, ils commencent un combat qui ne finit que par la mort de l'un ou de l'autre. Le caroula, long d'environ deux pieds et fort venimeux, se cache dans les trous et les couvertures des maisons, où les chats lui donnent la chasse et le mangent. Les gherendés sont en grand nombre, mais sans venin, et ne font la guerre qu'aux œufs des petits oiseaux. L'hiécanella est une sorte de lézard venimeux, qui se cache dans le chaume des maisons, mais qui n'attaque pas les hommes, s'il n'est provoqué. On ne se représente pas sans frémir une grosse araignée de Ceylan nommée démocoulo, longue, noire, velue, tachetée et luisante, qui a le corps de la grosseur du poing, et les pieds à proportion. Elle se cache ordinairement dans le creux des arbres et dans d'autres trous. Rien n'est plus venimeux que cet insecte; sa blessure n'est pas mortelle; mais la qualité de son venin trouble l'esprit et fait perdre la raison. Les bestiaux sont souvent mordus ou piqués de cet insecte monstrueux, et meurent sans qu'on y puisse remédier. Les hommes trouvent du secours dans leurs herbes et leurs écorces, lorsqu'ils emploient promptement cette ressource.
L'île de Ceylan a plusieurs sortes de pierres précieuses; mais le roi, qui en possède en fort grand nombre, ne permet pas qu'on en cherche de nouvelles. Dans les lieux où l'on sait qu'elles se trouvent, il fait planter des pieux pointus, qui menacent ceux qui en approcheraient d'être empalés vifs. On tire de plusieurs rivières, des rubis, des saphirs et des yeux de chat pour ce prince. Knox vit plusieurs petites pierres transparentes de diverses couleurs, dont quelques-unes étaient de la grosseur d'un noyau de cerise, et d'autres plus grosses. Il vit aussi des rubis et des saphirs. Le fer et le cristal sont communs dans l'île, et les habitans font de l'acier de leur fer. Ils ont aussi du soufre; mais le roi défend qu'on le tire des mines. Ils ont quantité d'ébène, beaucoup de bois à bâtir, de la mine de plomb, des dents d'éléphant, du turmeric, du musc, du coton, de la cire, de l'huile, du riz, du sel, du poivre, qui croît fort bien, et qu'ils recueilleraient en abondance, s'ils avaient occasion de s'en défaire. Mais les marchandises qui sont véritablement propres au pays sont la cannelle et le miel sauvage.
Un roi de Candy avait conçu une telle haine contre les Portugais, que, lorsqu'en 1602 l'amiral hollandais Spilberg aborda à Ceylan, ce prince, ne voyant dans ces nouveaux venus que les ennemis naturels du Portugal, et apprenant qu'ils avaient des vues d'établissement dans l'île, leur dit ces propres paroles: «Vous devez compter que, s'il plaît aux états et aux princes vos maîtres de faire bâtir une forteresse sur mes terres, la reine, le prince et la princesse que vous voyez ici seront les premiers à porter sur leurs épaules des pierres de la chaux, et tous les matériaux nécessaires. Ceux qui seront envoyés de la part de vos maîtres auront la liberté de choisir la baie ou le lieu qui leur conviendront.» Les rois de Ceylan durent s'apercevoir dans la suite qu'ils n'avaient fait que changer de tyrans. Les Hollandais sont depuis long-temps seuls en possession de tout le commerce de l'île, et en état de donner des lois à ses souverains, quoiqu'ils paraissent borner leur domaine le long des côtes, à douze lieues d'étendue dans les terres.
CHAPITRE IV.
Île de Sumatra.
De Ceylan, située comme nous l'avons vu, presque vis-à-vis le cap Comorin, à l'entrée du golfe de Bengale, en voguant directement vers l'est, vous rencontrez à l'autre extrémité de ce golfe l'île de Sumatra, séparée de Malacca par le détroit qui porte ce nom.
Sumatra, île plus grande que l'Angleterre et l'Écosse, s'étend depuis la pointe d'Achem, à 5 degrés et demi de latitude du nord, jusqu'au détroit de la Sonde, vers 5 degrés et demi du sud, ce qui fait environ trois cents lieues françaises pour sa longueur. L'intérieur du pays est rempli de hautes montagnes; mais, proche la mer, la plus grande partie de l'île est basse, et ne manque ni de bons pâturages, ni d'excellentes terres pour le riz et pour les fruits des Indes. Elle est arrosée de plusieurs belles rivières. Les petites sont en si grand nombre, qu'elles rendent la terre continuellement humide, et dans quelques endroits fort marécageuse, indépendamment des pluies qui commencent régulièrement au mois de juin, et qui ne finissent que dans le cours d'octobre. L'air est dangereux alors pour les étrangers, surtout dans les parties les plus proches de la ligne, telles que le pays de Tikou et de Passaman. Les Achémois mêmes n'y demeurent pas sans crainte, surtout pendant les pluies. Les vents qui règnent alors sur cette côte s'y rompent avec de grands tourbillons et d'horribles tempêtes. Des calmes succèdent presque tout d'un coup, pendant lesquels l'air n'étant plus agité, et la terre continuant d'être abreuvée de pluies continuelles, le soleil attire des vapeurs très-puantes, qui causent des fièvres pestilentielles, dont l'effet le plus commun est d'emporter les étrangers dans l'espace de deux ou trois jours, ou de leur laisser des enflures douloureuses et très-difficiles à guérir.
La ville d'Achem étant à la pointe du nord, on y respire un air plus pur et plus tempéré. Elle est située sur une rivière de la grandeur de la Somme, à la distance d'environ une demi-lieue du rivage de la mer, au milieu d'une grande vallée large de six lieues. La terre est propre à y produire toutes sortes de grains et de fruits; mais on n'y sème que du riz, qui est la principale nourriture des habitans. Quoique les cocotiers y soient les arbres les plus communs, on y trouve, comme dans le reste de l'île, tous les arbres fruitiers des Indes, mais peu de légumes et d'herbes potagères. Les pâturages, qui sont d'une beauté admirable, nourrissent quantité de buffles, de bœufs et de cabris. Les chevaux y sont en grand nombre, mais de petite taille. Les moutons n'y profitent point. L'abondance des poules et des canards est extraordinaire. On les nourrit avec soin pour en vendre les œufs. Beaulieu parle avec étonnement du nombre des sangliers, qu'il dit être infini. Ils se trouvent, dit-il, dans les campagnes, dans les pâturages, et jusque dans les haies des maisons; ils ne sont ni si grands ni si furieux qu'en France. Les cerfs et les daims surpassent les nôtres en grandeur. Les lièvres et les chevreuils sont rares dans toutes les parties de l'île; mais tout autre gibier de chasse y est fort commun. On voit beaucoup d'éléphans sauvages dans les montagnes et dans les bois; des tigres, des rhinocéros, des buffles sauvages, des porcs-épics, des civettes, des singes, des couleuvres et de fort gros lézards. Les rivières sont assez poissonneuses; mais la plupart sont infestées de crocodiles.
Le roi d'Achem possède la meilleure et la plus grande partie de l'île; le reste est divisé en cinq ou six rois, dont toutes les forces réunies n'approchent pas des siennes. La côte occidentale est bordée d'un grand nombre d'îles, quelques-unes assez grandes, mais à dix-huit ou vingt lieues de Sumatra; d'autres plus petites, qui n'en sont qu'à trois ou quatre lieues. Les habitans de celles qui ne sont pas désertes paraissent de la même race que les anciens originaires de la grande île, dont ils ont été chassés apparemment par les Malais. Vers 5 degrés de latitude sud est l'île d'Enganno, habitée par une espèce de sauvages très-cruels, qui sont nus, avec une longue chevelure, et qui massacrent sans pitié tous les étrangers dont ils peuvent se saisir. À 3 degrés et demi on trouve une île de quatorze ou quinze lieues de longueur, que les Hollandais ont nommée l'île de Nassau. Quatre ou cinq lieues au-dessus, vers la ligne équinoxiale, est une autre île habitée et longue de sept ou huit lieues. Elle est suivie de celle de Mintou, qui n'est qu'à 1 degré et demi de la ligne. Les habitans sont vêtus, et font un commerce régulier avec ceux de Tikou, quoiqu'ils n'aient pas le même langage.
Le royaume d'Achem avait autrefois quantité de poivre; mais un de ses rois, ayant observé que le commerce faisait négliger l'agriculture aux habitans, fit détruire la plus grande partie des poivriers. À six lieues de la capitale, vers Pédir, s'élève une haute montagne en forme de pic, d'où l'on tire quantité de soufre. Poulo-ouai, une des îles de la rade d'Achem, en fournit beaucoup; et c'est de ces deux sources que toute l'Inde le reçoit pour faire de la poudre. Le territoire de Pédir est si fertile en riz, qu'on le nomme le grenier d'Achem. Il n'est pas moins favorable aux vers à soie, qui fournissent de la matière aux manufactures d'Achem pour fabriquer diverses étoffes, dont le commerce est considérable dans toutes les parties de l'île. Les habitans de la côte de Coromandel achètent le reste de la soie crue. Elle n'est pas blanche comme celle de la Chine, ni si fine et si bien préparée; mais, quoique jaune et dure, on en fait d'assez beau taffetas. De Pacem jusqu'à Délhi, on trouve plusieurs cantons assez riches des bienfaits de la nature pour aider ceux qui sont moins heureusement partagés. Beaulieu vante, à Délhi, une source d'huile inextinguible, c'est-à-dire qui, ne cessant point de brûler lorsqu'une fois elle est allumée, conserve son ardeur jusqu'au milieu de la mer. Le roi d'Achem s'en était servi dans un combat contre les Portugais, pour mettre le feu à deux galions qui furent entièrement consumés. Daya est fertile en riz et très-riche en bestiaux. Cinquel produit beaucoup de camphre, que les marchands de Surate et de la côte de Coromandel achètent à grand prix. Barros est une fort belle ville située sur une grosse rivière, dans une campagne bien cultivée. On y fait beaucoup de benjoin, qui sert de monnaie aux habitans, et qui est célèbre aux Indes sous le nom même de la ville dont il vient. Le plus blanc est le plus estimé. On recueille beaucoup de camphre à Barros; mais celui de Bataham, qui est en plus petite quantité, passe pour le meilleur.
Passaman, où commencent les poivriers, est située au pied d'une très-haute montagne qu'on découvre de trente lieues en mer, lorsque le ciel est serein. Le poivre y croît parfaitement. Tikou, qui est sept lieues plus loin, en offre encore plus. Passaman est bien peuplée: sa situation est plus agréable que celle de Tikou, et l'air plus sain. Les vivres y sont en plus grande abondance; mais le poivre y est moins fertile. Les habitans sont dédommagés par le commerce de l'or avec Manincabo. Padang a peu de poivre; mais le commerce de l'or y est considérable, et sa rivière forme un port naturel, qui peut recevoir de grands vaisseaux. Les Hollandais se sont établis à Palimban.
Toutes ces villes, et les lieux voisins, sont fort bien peuplés jusqu'au pied des montagnes. Les terres y sont régulièrement cultivées. Entre les habitans étrangers ou naturels il se trouve des personnes riches, qui jouissent heureusement de leur fortune; mais ils ne doivent leur tranquillité qu'au bonheur de vivre loin d'Achem. Beaulieu, que nous suivons ici[7], parle de la présence du roi comme d'un fléau terrible qui fait autant de malheureux qu'il y a d'habitans dans sa capitale. Il ajoute qu'ils méritent leur sort, parce qu'ils sont d'une méchanceté odieuse. Mais, rendant justice à leurs bonnes qualités, il leur attribue de l'esprit et de l'éloquence, de la correction dans leur langage, une belle main pour l'écriture, dans laquelle ils s'attachent tous à se perfectionner; une profonde connaissance de l'arithmétique, suivant l'usage des Arabes; du goût pour la poésie, qu'ils mettent presque toujours en chant; une propreté dans leurs habits et dans leurs maisons, qu'ils porteraient volontiers jusqu'à la magnificence, si le roi ne faisait tomber ses principales vexations sur les personnes riches. Les arts sont en honneur dans la ville d'Achem. Il s'y trouve d'excellens forgerons, qui font toutes sortes d'ouvrages de fer; des charpentiers qui entendent fort bien la construction des galères; des fondeurs pour tous les ouvrages de cuivre. Ils sont extrêmement sobres: le riz fait leur seule nourriture; les plus riches y joignent un peu de poisson et quelques herbages. Il faut être un grand seigneur à Sumatra pour avoir une poule rôtie ou bouillie, qui sert pendant tout le jour. Aussi disent-ils que deux mille chrétiens dans leur île l'auraient bientôt épuisée de bœufs et de volaille. Ils sont tous mahométans, et feignent beaucoup de zèle pour leur religion. «Mais dit, Beaulieu, on découvre aisément leur hypocrisie, surtout dans l'affection qu'ils font éclater pour leur roi, à qui tous ils désireraient d'avoir mangé le cœur. Ils le redoutent jusqu'au point que, dans la crainte continuelle que leurs voisins ou les témoins de leur conduite n'attirent sur eux sa colère par quelque rapport malicieux, ils s'efforcent eux-mêmes de les prévenir par de fausses accusations. De là vient sa cruauté, parce que, sans cesse obsédé de délateurs, il s'imagine qu'on en veut sans cesse à sa vie, et que tous ses sujets sont autant de mortels ennemis dont il ne peut trop se défier. Le frère accuse le frère; un père est accusé par son fils. Lorsqu'on leur reproche cet excès d'inhumanité, et qu'on les rappelle aux droits de la conscience, ils répondent que Dieu est loin, mais que le roi est toujours proche.»
La pluralité des femmes est établie à Sumatra, comme dans tous les pays mahométans, et les lois du mariage y sont les mêmes. Le débiteur insolvable est abandonné aux créanciers, dont il est l'esclave jusqu'à son paiement. Beaulieu parle avec admiration du respect que les Achémois ont pour la justice. Un criminel arrêté par une femme ou par un enfant n'ose prendre la fuite, et demeure immobile. Il se laisse conduire avec la même docilité devant le juge, qui le fait punir sur-le-champ. Le châtiment ordinaire pour les fautes communes est la bastonnade. Après l'exécution, chacun s'en retourne tranquillement, sans qu'on puisse distinguer le coupable entre les accusateurs, c'est-à-dire qu'on n'entend d'une part aucune plainte, ni de l'autre aucun reproche. Un jour que les affaires de Beaulieu l'avaient conduit au tribunal, et qu'il avait été reçu fort civilement par le juge, il fut témoin de plusieurs procès; entre autres, de celui d'un homme qui avait eu la curiosité de voir la femme de son voisin par-dessus une haie, tandis qu'elle était à se laver. Cette femme en avait fait des plaintes à son mari, qui, s'étant saisi du coupable, l'amenait lui-même en justice, où il fut condamné à recevoir sur ses épaules trente coups de rotang[8]. Aussitôt il fut conduit hors de la salle par l'exécuteur, qui commençait à lever le bras; mais, entrant alors en capitulation pour éviter le supplice, il proposa six mazes. L'exécuteur en demanda quarante; et, le voyant incertain, il lui donna un coup si rude, que le marché fut bientôt à vingt mazes. La sentence n'en fut pas moins exécutée, mais avec tant de douceur, que le rotang ne faisait que toucher aux habits. Cette capitulation s'était faite à la vue du juge et de ses assesseurs, qui ne s'y étaient pas opposés; et le coupable, demeurant libre après l'exécution, se mêla tranquillement parmi les spectateurs pour entendre le jugement de quelque autre cause. Beaulieu apprit de son interprète, que c'était l'usage commun; mais que celui qui avait payé les vingt mazes était sans doute un homme riche, et que ceux qui l'étaient moins aimaient mieux subir la punition que de s'en exempter à prix d'argent. Le roi ne laissant guère passer de jour sans quelque exécution sanglante, telle que de faire couper le nez, crever les yeux, châtrer, couper les pieds, les poings ou les oreilles, les exécuteurs demandaient aux coupables combien ils voulaient donner pour être châtrés proprement, pour avoir le nez ou le poing coupé d'un seul coup, ou, si la sentence était capitale, pour recevoir la mort sans languir. Le marché se concluait à la vue des spectateurs, et la somme était payée sur-le-champ. Celui qui manquait d'argent, ou qui le préférait à sa sûreté, s'exposait à se voir couper le nez si haut, que le cerveau demeurait à découvert; à se voir hacher le pied de deux ou trois coups, à perdre une partie de la joue ou de l'oreille. Mais Beaulieu admire qu'à l'âge même de cinquante ou soixante ans, toutes ces mutilations soient rarement mortelles, quoiqu'on n'y apporte point d'autre remède que de mettre dans de l'eau les parties mutilées, d'arrêter le sang et de bander la plaie. Il ne reste d'ailleurs aucune tache aux coupables qui ont subi cette rigoureuse justice. Ils seraient en droit de tuer impunément ceux qui leur feraient le moindre reproche. «Tout homme, disent les Achémois, est sujet à faillir, et le châtiment expie la faute.» Il ne manque rien à cette belle justice, puisqu'il plaît aux historiens de l'appeler ainsi, si ce n'est que le bourreau, qui doit être un des hommes les plus riches du royaume, devrait en conscience partager avec le despote l'argent qu'il reçoit pour le nez et les oreilles qu'il coupe proprement.
Le chef de la religion, qui porte le titre de cadi dans le royaume d'Achem, juge toutes les affaires qui concernent les mœurs et le culte établi. Le sabandar préside à celles du commerce. Quatre mérignes, ou chefs de patrouilles, veillent nuit et jour à la sûreté publique. Chaque orencaie participe à l'administration dans un canton qu'il gouverne; et cette distribution d'autorité sert beaucoup à l'entretien de l'ordre. Elle n'expose jamais celle du roi, parce que, dans la petite étendue de chaque gouvernement, les orencaies n'ont point assez de forces pour se rendre redoutables, et qu'ils servent entre eux comme d'espions pour s'observer.
La garde royale est de trois mille hommes, qui ne sortent presque jamais des premières cours du château. Les eunuques, au nombre de cinq cents, forment une garde plus intérieure, dans l'enceinte où nul homme n'a la liberté de pénétrer. C'est proprement le palais, qui n'est habité que par le roi et par ses femmes. L'Asie a peu de sérails aussi bien peuplés. Dans une multitude infinie de femmes et de concubines on comptait alors vingt filles de rois, entre lesquelles était la reine de Péta, que le roi d'Achem avait enlevée. Cependant il n'avait qu'un fils âgé de dix-huit ans, et plus cruel encore que lui.
Les éléphans du roi d'Achem sont toujours au nombre de neuf cents, dont on exerce la plupart au bruit des mousquetades et à la vue du feu. Ils sont si bien instruits, qu'en entrant dans le château, ils font la sombaie, ou le salut devant l'appartement du roi, en pliant les genoux et levant trois fois la trompe. On rend tant d'honneurs à ceux qui passent pour les plus courageux et les mieux instruits qu'on fait porter devant eux des quitasols[9], distinction réservée d'ailleurs pour la personne du roi. Le peuple s'arrête lorsqu'ils passent dans une rue, et quelqu'un marche devant eux avec un instrument de cuivre, dont le son avertit toute la ville du respect qu'on leur doit. Ce respect me paraît très-bien placé. Il s'en faut de beaucoup que les habitans de Sumatra vaillent leurs éléphans.
Le roi hérite de tous ses sujets, lorsqu'ils meurent sans enfans mâles. Ceux qui ont des filles peuvent les marier pendant leur vie; mais si le père meurt avant leur établissement, elles appartiennent au roi, qui se saisit des plus belles, et qui les entretient dans l'intérieur du palais. De là vient la multitude extraordinaire de ses femmes.
Il tire un profit immense de la confiscation des biens, qui est le châtiment ordinaire des plus riches coupables. Il s'attribue la succession de tous les étrangers qui meurent dans ses états. Ce n'était pas sans peine que les Européens s'étaient fait excepter de cette loi. Quelques marchands de Surate et de Coromandel étant morts à Achem pendant le séjour que Beaulieu fit dans cette ville, non-seulement tous leurs effets furent saisis au nom du roi, mais on mit leurs esclaves à la torture, pour leur faire déclarer s'ils n'avaient pas détourné quelques diamans ou d'autres richesses. Un ancien usage le met en droit de confisquer tous les navires qui font naufrage sur les terres de son obéissance; et, d'après la situation de ces côtes, ce malheur arrive souvent aux étrangers: hommes et marchandises, tout est enlevé par ses ordres. On sait que la même barbarie a régné long-temps en Europe.
CHAPITRE V.
Île de Java.
L'île de Java est séparée de celle de Sumatra par le détroit de la Sonde. Après des tentatives réitérées, les Hollandais s'établirent à Bantam, capitale de cette île, malgré les obstacles qu'ils éprouvèrent de la part des Anglais, qui s'y étaient fixés avant eux. Ces obstacles furent surmontés par une patience infatigable, par les efforts d'une puissance maritime qui prenait tous les jours de nouveaux accroissemens; et cette nation est parvenue à fonder des comptoirs florissans dans cette île, ainsi qu'aux Moluques et dans tout l'archipel indien.
Marc-Pol donne à l'île de Java trois cents lieues de circuit; les géographes la placent entre 6 et 9 degrés de latitude sud. Les habitans se croient originaires de la Chine. Leurs ancêtres, disent-ils, ne pouvant supporter l'esclavage où ils étaient réduits par les Chinois, s'échappèrent en grand nombre, et vinrent peupler cette île. Si l'on s'arrêtait à leur physionomie, cette opinion ne serait pas sans vraisemblance. La plupart ont, comme les Chinois, le front large; les joues grandes, les yeux fort petits. Cette idée se trouve encore confirmée par le témoignage de Marc-Pol, qui, ayant vécu parmi les Tartares, avait appris d'eux que la grande Java leur payait anciennement un tribut, et qu'aussitôt que les Chinois se furent révoltés contre eux, les Javanais secouèrent le joug. On voit encore à Bantam un grand nombre de Chinois qui viennent s'y établir pour se dérober aux rigoureuses lois de la Chine.
On ne saurait douter du moins que les habitans de Java n'aient depuis long-temps leur propres rois. Il est arrivé dans cette île, comme dans d'autres pays, que, faute de lois ou d'ordre bien établi dans la succession, quantité de particuliers ont aspiré au titre de souverain, et se sont formé de petits états par la force ou par l'adresse. Chaque ville en composait un, avec les terres de sa dépendance; mais le royaume de Bantam a toujours été le plus puissant.
Parmi les principales villes de Java on trouve d'abord Balambouam, ville célèbre et revêtue de bonnes murailles. Elle a vis-à-vis d'elle l'île de Bali, dont elle n'est séparée que par un détroit d'une demi-lieue de large, qu'on nomme le détroit de Balambouam. À dix lieues au nord de cette ville, on trouve celle de Panaroucan, où quantité de Portugais s'étaient établis, parce qu'ils y étaient amis du roi, et que le port y est excellent. Il s'y fait un grand commerce d'esclaves, de poivre-long, et de ces habits de femmes qui portent le nom de conjorins dans le pays. Au-dessus de Panaroucan est une grande montagne ardente qui s'ouvrit pour la première fois en 1586, avec tant de violence, qu'elle couvrit la ville de cendres et de pierres, et tous les environs d'une épaisse fumée qui obscurcit pendant trois jours la lumière du soleil. Cet horrible embrasement fit périr dix mille insulaires.
On trouve, six lieues plus loin, la ville de Passaouran, où l'on fait un commerce de toile de coton. Dix lieues plus à l'ouest, se présente la ville d'Ioartan, située sur une belle rivière, avec un bon port, où relâchent les vaisseaux qui reviennent des Moluques à Bantam. On y trouve toutes sortes de rafraîchissemens. Guerrici est une autre ville qui est située sur le bord occidental de la même rivière. On charge dans ces deux villes quantité de sel pour Bantam.
À dix lieues au nord-nord-ouest, on trouve Toubaon, ou Touban, ville marchande et bien murée: c'est la plus belle ville de l'île. Son roi, que les Hollandais virent dans leur second voyage, se distinguait par la magnificence de sa cour. Un jour qu'ils étaient descendus au rivage, il s'y rendit pour leur faire honneur; et les conduisit ensuite à son palais. Il leur montra ses éléphans, chacun sous un petit toit particulier soutenu par quatre colonnes. On leur fit remarquer le plus grand et le plus beau, dont on leur raconta des choses fort extraordinaires. Lorsqu'on lui commandait de tuer quelqu'un, il exécutait aussitôt cet ordre; et, prenant le cadavre, qu'il se mettait sur le dos avec sa trompe, il allait le jeter aux pieds du roi. La moitié de sa trompe était blanche. Il était si bien dressé aux combats, que le roi n'en montait pas d'autre pendant la guerre. On lui donnait une arme dont il se servait aussi habilement avec sa trompe que le soldat le plus exercé. Les Hollandais en comptèrent douze autres, tous d'une beauté extraordinaire, mais moins grands que le premier, auquel ils donnent la hauteur de deux hommes l'un sur l'autre.
Le premier appartement qu'on leur fit voir contenait le bagage du roi dans des caisses entassées les unes sur les autres. On porte toutes ces caisses avec le roi dans ses moindres voyages. De là ils entrèrent dans l'appartement des coqs de joute, dont chacun occupe une cage particulière de la forme de celles où l'on renferme les alouettes de Hollande, mais dont les bâtons ont deux doigts d'épaisseur. Il y a des officiers commis pour en prendre soin et pour régler leurs combats. Cet usage de les tenir renfermés à la vue l'un de l'autre, les rend si vifs et si colères, qu'ils se battent avec une furie surprenante. Les Hollandais passèrent dans l'appartement des perroquets, qui leur parurent beaucoup plus beaux que ceux qu'ils avaient vus dans d'autres lieux, mais d'une grosseur médiocre. Les Portugais leur donnent le nom de noiras: ils ont un rouge vif et lustré sous la gorge et sous l'estomac, et comme une belle plaque d'or sur le dos; le dessus des ailes est mêlé de vert et de bleu, et le dessous paraît d'un bel incarnat. Cette espèce est si recherchée dans les Indes, qu'on donne volontiers jusqu'à dix piastres pour un noiras. On lit dans les voyages de Linschoten que les Portugais ont tenté inutilement de transporter quelques-uns de ces beaux oiseaux en Europe, parce qu'ils sont trop délicats pour résister à la navigation. Cependant les Hollandais en apportèrent à Amsterdam en 1598. Les noiras sont d'un agrément admirable pour leurs maîtres. Ils les caressent avec une douceur et une familiarité surprenantes; mais ils mordent les étrangers avec fureur.
Les Hollandais furent conduits de cet appartement dans celui des chiens, qui avaient leurs loges à part, et chacun son maître particulier, qui l'instruisait pour la chasse ou pour d'autres exercices. Le roi demanda s'il y avait de grands chiens en Hollande. On lui répondit qu'il y en avait d'aussi grands que ses petits chevaux, et si furieux, qu'ils étaient capables de tuer un homme. Il demanda si les chevaux y étaient grands. On lui dit qu'il s'en trouvait d'aussi grands que ses petits éléphans. Ces deux réponses furent reçues d'abord comme une plaisanterie; mais lorsqu'on les eut renouvelées sérieusement, il offrit un prix considérable pour un des plus grands chevaux et un des plus grands chiens de Hollande. Sa surprise devint encore plus grande en apprenant que la différence des climats ne permettait pas d'amener facilement ces animaux jusqu'aux Indes.
Après avoir admiré l'appartement des chiens, on conduisit les Hollandais dans celui des canards; Ils les trouvèrent semblables à ceux de Hollande, excepté qu'ils étaient un peu gros, et que la plupart étaient blancs. Leurs œufs sont plus gros du double que ceux de nos plus belles poules. Un satirique s'amuserait à faire d'une pareille cour une allégorie plaisante, et un misanthrope dirait qu'elle en vaut bien une autre. Après leur avoir montré tous les animaux, on leur fit voir l'appartement des femmes.
Ce prince fit conduire un autre jour les Hollandais dans sept écuries, dont chacune ne contenait qu'un cheval. Elles étaient fermées, par les côtés, d'un treillage de bois, et le dessous n'était aussi qu'une sorte de planches à jour, par laquelle la fiente des chevaux pouvait passer pour être emportée aussitôt. Les chevaux de Java ne sont pas grands; mais ils sont bien faits et légers à la course. En général, les chevaux sont assez rares dans les Indes, et par conséquent d'un grand prix.
Après avoir passé les canaux qui séparent les îles du golfe d'Iacatra, on arrive enfin devant Bantam, dont le port est sans comparaison le plus grand et le plus beau de l'île entière: aussi est-il comme le centre du commerce. La ville est située dans un pays bas, au pied d'une haute montagne, à la distance d'environ vingt-cinq lieues de Sumatra. Trois rivières qui l'arrosent, c'est-à-dire une de chaque côté, et la troisième au milieu, n'y laisseraient rien à désirer pour la facilité du commerce, si elles avaient plus de profondeur; mais la plus profonde n'a guère plus de trois pieds d'eau: elles ne peuvent recevoir les bâtimens qui en tirent davantage. Au lieu d'arbres pour les former, on n'emploie que de gros roseaux. Bantam est à peu près de l'ancienne grandeur d'Amsterdam.
La plupart des maisons sont environnées de cocotiers, et la ville en est remplie. Elles sont faites de paille et de roseaux, et soutenues par huit ou dix piliers de bois, qui sont chargés d'ornemens de sculpture. Le toit est de feuilles de cocotier. Elles sont ouvertes par le bas pour recevoir de la fraîcheur; car le froid n'est pas connu dans l'île. Pour les fermer pendant la nuit, elles ont de grands rideaux qui se tirent et s'attachent. Les cloisons des chambres, ou des appartemens, sont composées de lattes de bambou, espèce de gros roseau de la dureté du bois, qui est fort commun dans l'île et dans toutes les Indes. Ainsi les habitans de Bantam se logent à peu de frais.
Bantam a trois grandes places publiques où le marché se tient chaque jour, autant pour le commerce que pour les nécessités de la vie. Le plus grand, qui est du côté oriental de la ville, et qui s'ouvre dès la pointe du jour, est le rendez-vous d'une infinité de marchands portugais, arabes, turcs, chinois, pégouans, malais, bengalis, guzarates, malabares, abyssins, et de toutes les régions des Indes. Cette assemblée dure jusqu'à neuf heures du matin. C'est dans la même place qu'on voit la grande mosquée de Bantam environnée d'une palissade. On trouve en chemin quantité de femmes qui se tiennent assises avec des sacs et une mesure nommée gantan, qui contient environ trois livres de poivre, pour attendre les paysans qui apportent leur poivre au marché. Elles sont fort entendues dans ce commerce; mais les Chinois, encore plus fins, vont au-devant des paysans, et s'efforcent d'acheter en gros toute leur charge. On trouve d'autres femmes dans l'enceinte de la palissade qui vendent du bétel, de l'arec, des melons d'eau, des bananes; et plus loin d'autres encore qui vendent toutes sortes de pâtisseries toutes chaudes. D'un côté de la place, on vend diverses espèces d'armes, telles que des pierriers de fonte, des poignards, des pointes de javelots, des couteaux et d'autres instrumens de fer. Ce sont des hommes qui se mêlent exclusivement de ce commerce. Ensuite on trouve le lieu où se vend le sandal blanc et jaune; et successivement, dans les lieux séparés, du sucre, du miel et des confitures; des féves noires, rouges, jaunes, grises, vertes; de l'ail et des ognons. Devant ce dernier marché se promènent ceux qui ont des toiles et d'autres marchandises à vendre en gros. Là sont aussi ceux qui assurent les vaisseaux et les autres entreprises de commerce. À droite du même lieu est le marché aux poules, où se vendent en même temps les cabris, les canards, les pigeons, les perroquets, et quantité d'autres volailles. Ici, le chemin se divise en trois, dont l'un conduit aux boutiques des Chinois, l'autre au marché aux herbes, et le troisième à la boucherie. Dans le premier, on trouve, à main droite, les joailliers, la plupart Coracons ou Arabes, qui présentent aux passans des rubis, des hyacinthes et d'autres pierreries; et à main gauche, les Bengalis, qui étalent toutes sortes d'émaux et de merceries. Plus loin, on arrive aux boutiques des Chinois, qui offrent des soies de toutes sortes de couleurs, des étoffes précieuses, telles que des damas, des velours, des satins, des draps d'or, du fil d'or, des porcelaines, et mille sortes de bijoux, dont il y a deux rues entières garnies des deux côtés. Par le second chemin, on trouve d'abord à droite des boutiques d'émaux, et à gauche le marché au linge pour les hommes; ensuite est le marché au linge pour les femmes, dans l'enceinte duquel il est défendu aux hommes d'entrer, sous peine d'une grosse amende. Un peu plus loin, on arrive au marché aux herbes et aux fruits, qui s'étend jusqu'au bout des places; et en retournant on trouve la poissonnerie. Un peu au delà, la boucherie à main gauche, où l'on vend surtout beaucoup de grosses viandes, telles que du bœuf ou du buffle. Plus loin encore est le marché aux épiceries et aux drogues, où les boutiques ne sont tenues que par des femmes. Ensuite on trouve à main droite le marché au riz, à la poterie et au sel; et à gauche, le marché à l'huile et aux cocos, d'où l'on revient par le premier chemin à la grande place où les marchands s'assemblent, et qui leur sert de bourse.
Nous avons cru ne devoir rien retrancher de cette description, qui offre le tableau complet d'une ville commerçante, et qui pourrait servir de modèle à plus d'une capitale, où notre police européenne, si admirable en quelques parties, et si imparfaite dans d'autres, laisse encore tant de désordre et de malpropreté.
La religion, dans l'île de Java, n'est point uniforme. Les habitans du centre de l'île et de ce que les Hollandais nomment le haut pays sont véritablement païens, et fort attachés à l'opinion de la métempsycose, qui leur fait respecter les animaux jusqu'à les élever avec soin, dans la seule vue de prolonger leur vie. C'est un crime parmi eux de les tuer, et surtout de les faire servir à la nourriture. Il se trouve aussi quelques païens le long de la mer; particulièrement sur la côte occidentale, qui est la plus connue; mais, en général, la plupart des Javanais sont mahométans. Les Hollandais apprirent, dans leur premier voyage, qu'il n'y avait pas plus de cinquante à soixante ans que l'île avait embrassé la religion de Mahomet, et qu'elle tire de la Mecque et de Médine la plus grande partie de ses docteurs. Aussi les superstitions et les pratiques de cette croyance y sont-elles encore dans toute leur force.
La pluralité des femmes n'en est pas l'article le plus négligé, et l'auteur observe qu'outre la permission de Mahomet, les Javanais ont une autre raison de ne se pas borner à une seule femme; c'est que dans l'île, et à Bantam en particulier, on trouve dix femmes pour un homme. Outre leurs femmes légitimes, ils prennent librement des concubines, qui servent comme de servantes aux premières, et qui font partie de leur cortége lorsqu'elles sortent de leurs maisons. Il faut même qu'une concubine ait la permission des femmes légitimes pour coucher avec son maître; mais il est établi en même temps qu'elles ne peuvent la refuser sans faire tort à leur honneur. Les enfans qui naissent des concubines ne peuvent être vendus, quoique leurs mères soient esclaves achetées à prix d'argent; ils sont nés pour les femmes légitimes comme Ismaël l'était pour Sara; mais ces marâtres s'en défont souvent par le poison.
Les enfans de l'île vont nus, à la réserve des parties naturelles, qu'ils se couvrent d'un petit écusson d'or ou d'argent. Les filles y joignent des bracelets; mais, lorsqu'elles ont atteint l'âge de treize ou quatorze ans, qui est le temps où l'usage les oblige de se vêtir, leurs parens ne perdent pas un moment pour les marier, s'ils veulent les sauver du libertinage. Une autre raison qui les porte à marier leurs enfans fort jeunes, est le désir de leur assurer leur succession. C'est un droit établi à Bantam, qu'à la mort d'un homme le roi se saisit de sa femme, de ses enfans et de son bien. Ainsi, pour dérober leurs enfans à la rigueur de la loi, les pères s'empressent de les marier quelquefois dès l'âge de huit ou dix ans. On a vu plus haut que la même coutume règne à Sumatra, dans le royaume d'Achem.
La dot des femmes, du moins entre gens de qualité, consiste dans une somme d'argent et dans un certain nombre d'esclaves. Pendant le séjour des Hollandais à Bantam, le second fils du sabandar épousa une jeune fille de ses parentes, à qui l'on donna pour dot cinquante hommes, cinquante jeunes filles et trois cent mille caxas, qui montent à peu près à la valeur de cinquante-six livres cinq sous, monnaie de Hollande.
Les femmes de qualité sont gardées si étroitement, que leurs fils même n'ont pas la liberté d'entrer dans leurs chambres; elles sortent rarement, et tous les hommes que le hasard leur fait rencontrer, sans en excepter le roi, sont obligés de se retirer à l'écart. Le plus grand seigneur ne peut leur parler sans la permission de leur mari. Elles ont toute la nuit du bétel auprès d'elles, pour en mâcher continuellement, et une esclave qui leur gratte la peau.
Les magistrats de Bantam tiennent le soir leurs assemblées au palais, pour rendre justice à ceux qui la demandent. L'entrée est ouverte à tout le monde; point d'avocats ni de procureurs, et les procès ne sont jamais fatigans par les longueurs. On attache à un poteau les criminels condamnés à mort, et l'unique supplice est de les poignarder dans cette situation. Les étrangers qui ont commis quelque meurtre peuvent se racheter pour une somme d'argent qu'ils paient au maître ou à la famille du mort; loi de pure politique, dont le but est de favoriser le commerce: les Hollandais eurent obligation plus d'une fois à cet établissement; mais les habitans du pays ne sont pas traités avec la même indulgence.
C'est pendant la nuit, et à la clarté de la lune, qu'on traite des affaires d'état, et qu'on prend les plus importantes résolutions. Le conseil s'assemble sous un arbre fort épais; il doit être au moins de cinq cents personnes, lorsqu'il est question d'imposer quelques nouveaux droits, ou de faire quelque levée de deniers sur la ville. Les conseillers donnent audience, et reçoivent les impositions qui regardent le bien public. S'il est question de guerre, on appelle au conseil les principaux officiers militaires, qui sont au nombre de trois cents. Il ne faut pas omettre un usage fort singulier: si le feu prend à quelque maison, les femmes sont obligées de l'éteindre sans le secours des hommes, qui se tiennent seulement sous les armes, pour empêcher qu'on ne les vole.
Lorsqu'un des principaux seigneurs, qui sont distingués par le nom de capitaines, se rend à la cour avec son train, il fait porter devant lui une ou deux javelines et une épée dont le fourreau est rouge ou noir. À cette marque, le peuple de l'un et de l'autre sexe s'arrête dans les rues, se retire à côté des maisons, et se met à genoux pour attendre que le seigneur soit passé. Tous les habitans de quelque distinction marchent dans la ville avec beaucoup de faste; ils sont suivis de leurs domestiques, dont l'un porte une boîte de bétel, l'autre un pot de chambre, d'autres un parasol qu'ils tiennent sur la tête de leur maître. Ils vont pieds nus, et ce serait une infamie, dans ces occasions, de marcher chaussés, quoique dans l'intérieur des maisons ils aient des sandales de cuir rouge, qui viennent de la Chine, de Malacca et d'Achem. Le maître porte entre ses mains un mouchoir broché d'or, et sur la tête un turban de Bengale dont la toile est très-fine. Quelques-uns ont sur les épaules un petit manteau de velours ou de drap. Leur poignard pend à la ceinture, par-derrière ou par-devant; et cette arme, qu'ils regardent comme leur principale défense, ne les quitte jamais.
Les insulaires de Java sont naturellement perfides, méchans, et d'un caractère atroce. Le meurtre les effraie peu dans leurs querelles, et le sort commun de celui qui a le dessous est de périr par la main de son adversaire. Mais la certitude du châtiment produit un effet fort étrange: celui qui a tué son ennemi dans un combat s'abandonne à sa fureur, et perce à droite et à gauche tout ce qui se rencontre dans son chemin, sans épargner les enfans, jusqu'à ce que le peuple attroupé se saisisse de lui et le livre à la justice.
Il arrive rarement qu'on l'arrête en vie, parce que, dans la crainte d'être poignardés, ceux qui le poursuivent se hâtent de le percer de coups. De toutes les nations connues, c'est la plus adroite aux larcins. Ils sont si vindicatifs, qu'étant blessés par leurs ennemis, ils ne craignent pas de s'enferrer dans leurs armes, pour le seul plaisir de les frapper à leur tour et de se venger en périssant.
Ils portent ordinairement les cheveux et les ongles fort longs; mais leurs dents sont limées. Ils ont le teint aussi brun que les Brésiliens. La plupart sont grands, robustes et bien proportionnés.
Malgré leur naturel féroce, leur soumission est admirable pour ceux qui les gouvernent, et pour tout ce qui porte le caractère d'une juste autorité. La certitude de la mort n'est pas capable de refroidir leur obéissance. Avec toutes ces qualités, ils sont nécessairement bons soldats, et d'une intrépidité qui ne connaît aucun danger; mais ils ne savent ni se servir du canon ni manier un fusil. Leurs armes sont de longues javelines, des poignards qu'ils nomment crics ou cris, des sabres et des coutelas. Leurs boucliers sont de bois ou de cuir étendu autour d'un cercle. Ils ont aussi des cottes d'armes, composées de plusieurs plaques de fer qu'ils joignent avec des anneaux. Leurs poignards sont bien trempés, et le fer en est si uni, qu'il paraît émaillé. Ils les portent ordinairement à leur ceinture. Le roi en donne un à chaque enfant dès l'âge de cinq ou six ans, avec le droit de le porter.
La milice ne reçoit point de solde; mais pendant la guerre on lui donne des habits, des armes, et la nourriture, qui est du riz et du poisson. La plupart des soldats sont attachés aux seigneurs et aux personnes riches, qui les logent et les nourrissent. C'est dans le nombre de ces esclaves qu'on fait consister la puissance et la plus grande distinction des seigneurs de Java. Ils apportent beaucoup de soin à nettoyer leurs armes, qui sont presque toujours teintes de quelque poison subtil, et aussi tranchantes que nos rasoirs. La nuit comme le jour ils ne prendraient pas un moment de repos sans les avoir auprès d'eux. Ils les tiennent sous leur tête en dormant. Craignant sans cesse ou méditant la trahison, ils ne prennent jamais confiance aux liens du sang ni à ceux de l'amitié. Un frère ne reçoit pas son frère dans sa maison sans avoir son poignard prêt, et trois ou quatre javelines à portée de ses mains. On voit même quelques pierriers dans leurs avant-cours, quoiqu'ils aient rarement de la poudre pour les charger. Ils font aussi usage de certains tuyaux qui leur servent à souffler de petites flèches d'os de poisson, dont la pointe est empoisonnée et affaiblie par quelques entailles, afin que, venant à se rompre plus aisément, elle demeure dans le corps pour y répandre son infection. En effet, les plaies s'enflamment de manière qu'elles sont presque toujours mortelles. Quelques Hollandais qui avaient été blessés de ces flèches ne laissèrent pas de se rétablir; mais les habitans, qui connaissaient la force du poison, en témoignèrent beaucoup de surprise.
La dissimulation, la ruse et la fraude sont des vices communs à tous les marchands de Bantam. Ils falsifient particulièrement le poivre en y mêlant du sable et de petites pierres qui en augmentent le poids. Cependant leur commerce est florissant, non-seulement dans leur pays et dans les villes voisines, mais jusqu'à la Chine, et dans la plus grande partie des Indes. On leur apporte du riz de Macassar et de Sombaïa. Il leur vient des cocos de Balambouan, Joartam, Gherrici, Pati, Jouama et d'autres lieux leur envoient du sel, qu'ils transportent eux-mêmes dans l'île de Sumatra, où ils l'échangent pour du laque, du benjoin, du coton, de l'écaille de tortue et d'autres marchandises. Le sucre, le miel et la cire leur viennent de Jacatra, de Joupara, de Cravaon, de Timor et de Palimban; le poisson sec, de Cravaon et de Bandjer-Massing; le fer, de Crimata, dans l'île de Bornéo; la résine, de Banica, ville capitale d'une île de même nom; l'étain et le plomb, de Para et de Gaselan, villes de la côte de Malacca; le coton et diverses sortes d'étoffes ou d'habits, de Bali et de Camboge.
Ils écrivent sur des feuilles d'arbres avec un poinçon de fer; ensuite on roule les feuilles, ou, s'il est question d'en faire un livre, on les met entre deux planches, qui se relient fort proprement avec de petites cordes. On écrit aussi sur du papier de la Chine, qui est très-fin et de diverses couleurs. L'art d'imprimer n'est pas connu des insulaires; mais ils écrivent fort bien de la main. Leurs lettres sont au nombre de vingt, par lesquelles ils peuvent tout exprimer. Ils les ont empruntées des Malais, dont ils parlent aussi la langue. Elle est facile et d'un usage commun dans toutes les Indes; mais, ils ont des écoles pour l'arabe, dont l'étude fait une partie de leur éducation.
Quoique les bâtimens de mer indiens soient fort inférieurs à ceux de l'Europe, on voit à Bantam, quelques fusils et quelques galères, mais tous les soins qu'on y apporte à les conserver sous de grands toits n'empêchent pas que dans un climat si chaud il ne s'y fasse des ouvertures qui demandent une réparation continuelle. On ne les emploie guère que pour les grandes expéditions, telles qu'un siége, où l'on voit quelquefois des flottes indiennes de deux ou trois cents voiles. Les galiotes de Java ressemblent beaucoup à nos galères, excepté qu'elles ont une galerie à l'arrière, et que les esclaves ou les rameurs sont seuls dans le bas, bien enchaînés, et les soldats au-dessus d'eux sur un pont, pour combattre avec plus de liberté. Elles ont quatre pierriers à l'avant, et seulement deux mâts. Les pares ou les pirogues servent de garde-côtes contre les pirates et les autres accidens. Elles ont un pont, un grand mât et un mât d'artimon, six hommes à l'avant qui rament dans le besoin, et deux à l'arrière qui gouvernent; car tous les bâtimens du pays, sans excepter les joncques, ont deux gouvernails, c'est-à-dire un de chaque côté. Les joncques ont un mât de beaupré, et quelquefois un mât de misaine, avec un grand mât et un mât d'artimon; elles ont un pont courant devant et arrière, en forme de toit de maison, sous lequel on se met à couvert de la chaleur du soleil et de la pluie, sans autre chambre d'ailleurs que celle du capitaine et du maître. Le fond de cale est séparé en divers petits espaces où l'on place les marchandises; et les cheminées sont entre ces espaces.
C'est à Java que se trouvent les poules de Bantam; c'est l'oiseau le plus colère qu'il y ait au monde. Aussi ne les élève-t-on que pour le plaisir de les faire battre; et ces combats sont si furieux, qu'ils ne finissent ordinairement que par la mort de la poule vaincue.
L'île de Java produit le mango, fruit excellent. Le manguier est à peu près semblable à nos noyers; ses feuilles répandent une fort bonne odeur quand on les broie. La grosseur du fruit est celle d'un gros œuf d'oie, sa forme oblongue, et sa couleur d'un vert jaune qui tire quelquefois sur le rouge. Il contient un gros noyau, dans lequel est une amande assez longue, qui est amère lorsqu'on la mange crue; mais, rôtie sur les charbons, elle devient plus douce, et sa vertu est extrêmement vantée contre les vers et le flux de sang. Les mangos mûrissent au mois d'octobre, de novembre et de décembre. Leur goût surpasse celui des meilleures pêches. On les confit verts avec de l'ail et du gingembre, et on s'en sert au lieu d'olives, quoique leur goût soit alors plutôt aigre qu'amer. Il y a une autre espèce de mangos que les Portugais ont nommé mangos-bravas, dont le poison est très-subtil. Il cause la mort à l'instant, et l'on n'a pas encore trouvé de remède qui puisse en arrêter l'effet. Ce funeste fruit est d'un vert clair et plein d'un jus blanc; il a peu de pulpe; son noyau est couvert d une écorce fort dure, et sa grosseur est à peu près celle d'un coing.
Les ananas de Java passent pour les meilleurs des Indes. La plante du poivre de Java s'attache et croît le long de certains gros roseaux, que les habitans de l'île nomment bambous[10], au dedans desquels on prétend que se trouve le tabaxir, nommé par les Portugais sacar ou sucre de bambou. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que les bambous de Java n'ont pas de tabaxir, quoiqu'il s'en trouve dans ceux qui croissent sur toute la côte de Malabar, sur la côte de Coromandel, à Bisnagar et à Malacca. Ce sucre, qui n'est qu'une sorte de sucre blanc, semblable à du lait caillé, est néanmoins si estimé des Arabes et des Perses, qu'ils l'achètent au poids de l'argent; mais le détail de ses vertus appartient à l'histoire naturelle des Indes.
Le fruit que les Malais appellent durion, et que les Portugais ont voulu faire passer pour une production particulière de Malacca et des lieux voisins, est plus parfait dans l'île de Java que dans aucun autre lieu. L'arbre qui le porte se nomme batan; il est aussi grand que les plus grands pommiers. Le fruit est de la blancheur du lait, de la grosseur d'un œuf de poule, et d'un goût qui surpasse en bonté la gelée de riz, de blanc de chapon, et d'eau rose, qui se nomme en Espagne mangaz-blanco ou blanc-manger. C'est un des meilleurs, des plus sains et des plus agréables fruits des Indes. On parle avec admiration de l'inimitié qui se trouve entre le durion et le bétel. Qu'on mette une feuille de bétel dans un magasin rempli de durions, ils se pouriront presque aussitôt. D'ailleurs, si l'on a mangé de ces fruits avec assez d'excès pour en avoir l'estomac trop chargé, une feuille de bétel qu'on se met sur le creux de l'estomac dissipe immédiatement l'incommodité, et l'on ne craint jamais d'en manger trop, lorsqu'on a sur soi quelques feuilles de bétel.
L'arbre qui se nomme lantor est aussi d'une beauté extraordinaire dans l'île de Java: ses feuilles sont de la longueur d'un homme. Elles sont si unies, qu'on peut écrire dessus avec un crayon ou un poinçon; aussi les habitans de l'île s'en servent-ils au lieu de papier, et leurs livres en sont composés. Ils ont néanmoins une autre sorte de papier qui est faite d'écorce d'arbre, mais qu'on n'emploie que pour faire des enveloppes.
Le cubèle, le mangoustan et le jaquier n'ont point de propriété plus remarquable que celle d'exciter au plaisir; et c'est l'effet d'un grand nombre de productions de ces climats où l'homme, esclave et avili, semble n'avoir de consolation que la volupté.
Il croît dans l'île de Java de gros melons d'eau fort verts et d'un agrément particulier dans le goût. Le benjoin est encore une des productions les plus estimées. C'est une sorte de résine qui ressemble à l'encens ou à la myrrhe, mais qui est beaucoup plus précieuse par ses usages dans la médecine et dans les parfums. Elle découle, par incision, du tronc d'un grand arbre fort touffu, dont les feuilles diffèrent peu de celle des citronniers. Les plus jeunes produisent le meilleur benjoin, qui est noirâtre et d'une très-bonne odeur. Le blanc, qui vient des vieux arbres, n'approche pas de la bonté du premier; mais, pour tout vendre, on les mêle ensemble. Cette gomme est nommée par les Maures louan Iovy, c'est-à-dire, encens de Java. C'est une des plus précieuses marchandises de l'Orient. On trouve du bois de sandal rouge à Java; mais il est moins estimé que le jaune et le blanc, qui viennent des îles de Timor et de Solor.
La noix d'acajou, qui s'appelle anacardium ou fruit du cœur, à cause de sa ressemblance avec le cœur humain, croît aussi dans les îles de la Sonde, et particulièrement à Java. Les Portugais le nomment fava de Malacca, parce qu'il ressemble aussi à la féve, quoiqu'il soit un peu plus gros. Les Indiens en prennent avec du lait pour l'asthme et pour les vers. Mais, préparé comme les olives, il se mange fort bien en salade. Sa substance est épaisse comme le miel et aussi rouge que du sang.
C'est dans l'île de Java et dans l'île de la Sonde que croît la racine que les Portugais nomment pao de cobra, les Hollandais bois de serpent, et les Français serpentaire ou serpentine: elle est d'un blanc qui tire un peu sur le jaune, amère et fort dure. Les Indiens la boivent avec de l'eau et du vin, pour s'en servir dans les fièvres chaudes et contre les morsures des serpens. Elle a été connue par le moyen d'un petit animal nommé quil ou quirpel, de la grandeur et de la forme du furet, qu'on entretient dans les maisons des Indes pour prendre les rats et les souris. Ces petits animaux portent une haine naturelle aux serpens; et comme il arrive souvent qu'ils en sont mordus, ils ont recours à cette racine, dont l'effet est toujours certain pour leur guérison. Depuis cette découverte, il s'en fait un grand commerce aux Indes.
On ferait un dictionnaire d'histoire naturelle, si l'on voulait détailler tous les végétaux de ces contrées orientales, dont la plupart ont des propriétés bienfaisantes faites pour combattre les influences pernicieuses d'un climat brûlant.
Nous ne finirons point cet article sans rapporter un règlement remarquable par sa sagesse, qui se trouve à la tête des statuts rédigés pour les comptoirs hollandais de Bantam, et qui aurait dû servir de loi dans tous les établissemens de cette espèce: «Personne n'entreprendra de parler de controverse, ni de disputer de religion, sous peine de confiscation d'un mois de gages; et si de telles disputes donnaient naissance à des haines et à des querelles, ceux qui les auraient commencées seront punis arbitrairement.»
Dans le détroit et devant une baie de Sumatra, est situé l'île de Lampoun ou des Assassins, ainsi nommée parce que leur occupation continuelle est le meurtre et le brigandage. Ils entrent audacieusement dans les villes et les maisons. Ils volent en plein jour, et coupent la tête à ceux qui leur résistent. Des voyageurs anglais rapportent qu'un jour ces brigands entrèrent dans une maison voisine du comptoir anglais, où ne trouvant qu'une femme, ils lui coupèrent la gorge; mais les cris du mari qui arriva au même moment les forcèrent de prendre la fuite sans qu'ils eussent le temps d'emporter la tête. En vain les Anglais se mirent à les poursuivre. Ils sont fort prompts à la course, sans compter que leur ressemblance avec les Javanais leur donne la facilité de se mêler dans la foule et de se contrefaire avec tant d'adresse, que souvent ils reviennent parmi les curieux au lieu même d'où la crainte du châtiment vient de les chasser. Un voyageur anglais raconte que plusieurs femmes de la ville prirent cette occasion de se défaire de leurs maris en leur coupant la tête pendant la nuit, et la vendant aux Lampouns. Il ajoute la raison qui portait ces brigands à couper tant de têtes. Ils étaient gouvernés par un roi qui leur donnait une somme pour chaque tête d'étranger qu'ils lui apportaient; de sorte, continue l'auteur, qu'ils déterraient quelquefois les morts pour tromper leur roi par un faux présent.
CHAPITRE VI.
Batavia.
Un des principaux établissemens hollandais dans les Indes a été fondé sur les ruines de la ville de Jacatra, dans cette même île de Java dont nous venons de parler, et porte aujourd'hui le nom de Batavia.
Sa situation est à 6 degrés de latitude méridionale; au côté septentrional de l'île de Java, dans une plaine unie, mais basse, qui a la mer au nord, et de grandes forêts avec de hautes montagnes au sud. Une rivière qui sort de ces montagnes divise la ville en deux parties. Les murs dont elle est entourée sont de pierre.
Batavia est environné de fossés larges et profonds, dans lesquels il y a toujours beaucoup d'eau, surtout pendant les hautes marées, qui répandent leurs inondations jusque dans les chemins les plus proches de la ville. Les rues sont à peu près tirées au cordeau et larges de trente pieds; elles ont de chaque côté, le long des maisons, un chemin pavé de briques pour les gens de pied. On compte huit grandes rues droites ou de traverse, qui sont bien bâties et proprement entretenues. Celle du prince, qui va du milieu du château jusqu'à l'hôtel de ville, et qui est la principale, est croisée en deux endroits par des canaux. Tous les espaces qui sont derrière les édifices sont propres et bien ornés, car la plupart des maisons ont des cours de derrière pour entretenir la fraîcheur, et de beaux jardins où l'on trouve, suivant le goût et la fortune des habitans, toutes sortes d'arbres, de fleurs et d'herbes potagères.
Les habitans de Batavia sont ou libres ou attachés au service de la compagnie; c'est un mélange de divers peuples: on y voit des Chinois, des Malais, des Amboiniens, des Javanais, des Macassars, des Mardikres, des Hollandais, des Portugais, des Français, etc. Les Chinois y font un négoce considérable, et contribuent beaucoup à la prospérité de la ville. Ils surpassent beaucoup tous les autres peuples des Indes dans la connaissance de la mer et de l'agriculture. C'est leur diligence et leur attention continuelle qui entretient la grande pêche, et c'est par leur travail qu'on est pourvu, à Batavia, de riz, de cannes à sucre, de grains, de racines, d'herbes potagères et de fruits. Ils affermaient autrefois les plus gros péages et les droits de la compagnie. On les laisse vivre en liberté suivant les lois de leur pays et sous un chef qui veille à leurs intérêts. Ils portent de grandes robes de coton ou de soie, avec des manches fort larges. Leurs cheveux ne sont pas coupés à la manière des Tartares comme dans leur patrie; ils sont longs et tressés avec beaucoup de grâce. La plupart de leurs maisons sont basses et carrées; elles sont répandues en différens quartiers, mais toujours dans ceux ou le commerce est le plus florissant.
Les Malais n'approchent pas des Chinois pour la subtilité et l'industrie. Ils s'attachent particulièrement à la pêche, et l'on admire la propreté avec laquelle ils entretiennent leurs bateaux. Les voiles en sont de paille, à la manière des Indiens. Ils ont un chef auquel ils sont soumis, et qui a sa maison, comme la plupart d'entre eux, sur le quai du Rhinocéros. Leurs habits sont de coton ou de soie; mais les principales femmes de leur nation portent des robes flottantes de quelque belle étoffe à fleurs ou à raies. L'usage des hommes est de s'envelopper la tête d'une toile de coton pour retenir leurs cheveux sous cette espèce de bonnet informe. Leurs maisons, qui ne sont couvertes que de feuilles d'olé ou d'iager, ne laissent pas d'avoir quelque apparence au milieu des cocotiers dont elles sont environnées. On les voit continuellement ou mâcher du bétel, ou fumer avec des pipes de canne vernissée.
Les Maures, ou les Mahométans, diffèrent peu des Malais. Ils habitent les mêmes quartiers, et leurs habits sont les mêmes; mais ils s'attachent un peu plus aux métiers. La plupart sont colporteurs, et vont sans cesse dans les rues avec différentes sortes de merceries, du corail et des perles de verre. Les plus considérables exercent le négoce, surtout celui de la pierre à bâtir, qu'ils apportent des îles dans leurs barques.
Tout le gouvernement des Hollandais dans les Indes est partagé en six conseils. Le premier et le supérieur est composé des conseillers des Indes, auquel le général préside toujours. C'est dans cette assemblée qu'on délibère sur les affaires générales et sur les intérêts de l'état. On y lit les lettres et les ordres de la compagnie pour les faire exécuter ou pour y répondre. Ceux qui ont quelque demande ou quelque proposition à faire à cette chambre suprême peuvent tous les jours avoir audience. Le second conseil, qui est plus proprement le conseil des Indes, est composé de neuf membres et d'un président; il est le dépositaire d'un grand sceau sur lequel est représentée une femme dans un lieu fortifié, tenant une balance dans une main, et dans l'autre une épée, avec cette inscription autour de la figure: sceau du conseil de justice du château de Batavia. Ce conseil porte le nom de chambre ou de cour de justice. Toutes les affaires qui regardent les seigneurs de la compagnie et les chambres des comptes y ressortissent. On y peut appeler de la cour des échevins en payant vingt-cinq réales d'amende, lorsque la première sentence est confirmée.