Note sur la transcription.
Le tome VIII des Chroniques de J. Froissart a été publié en deux parties. La première partie contient le Sommaire et les Notes, et peut être consultée à l'adresse gutenberg.org/ebooks/74208.
Cette deuxième partie contient le texte original de Froissart et les variantes selon les différents manuscrits.
Pour faciliter la lecture conjointe des deux parties, nous avons inséré ici en gris dans le texte de Froissart les têtes de chapitre du Sommaire.
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CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
9924—PARIS, TYPOGRAPHIE LAHURE
Rue de Fleurus, 9
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
TOME HUITIÈME
1370-1377
(DEPUIS LE COMBAT DE PONTVALLAIN JUSQU’A LA PRISE D’ARDRES ET D’AUDRUICQ)
DEUXIÈME PARTIE
TEXTE ET VARIANTES
PAR GASTON RAYNAUD
A PARIS
LIBRAIRIE RENOUARD
(H. LAURENS, SUCCESSEUR)
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, Nº 6
M DCCC LXXVIII
EXTRAIT DU RÈGLEMENT.
Art. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d’en préparer et d’en suivre la publication.
Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable chargé d’en assurer l’exécution.
Le nom de l’Éditeur sera placé en tête de chaque volume.
Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d’être publié.
Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome VIII de l’Édition des Chroniques de J. Froissart, préparée par M. Siméon Luce, lui a paru digne d’être publié par la Société de l’Histoire de France.
Fait à Paris, le 1er décembre 1887.
Signé L. DELISLE.
Certifié,
Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,
J. DESNOYERS.
CHRONIQUES
DE J. FROISSART.
LIVRE PREMIER.
CHAPITRE XCVIII
§ [669]. Assés tost apriès ce que messires Bertrans
fu ravestis de cel office, il dist au roy qu’il voloit
chevaucier vers les ennemis, monsigneur Robert
Canolle, qui se tenoit sus les marces d’Ango et du
5Mainne. Ces parolles plaisirent bien au roy, et dist:
«Faites ce que vous volés: prendés ce qu’il vous
plest et bon vous samble de gens d’armes; tout obeïront
à vous.» Lors se pourvei li dis connestables, et
mist une chevaucie de gens d’armes sus, Bretons et
10autres, et se parti dou roy, et chevauça vers le
Mainne; et en mena en se compagnie avoech lui le
signeur de Cliçon. Si s’en vint li dis connestables en
le cité du Mans, et là fist sa garnison, et li sires de
Cliçon en une aultre ville qui estoit assés priès de là;
15et pooient estre environ cinc cens lances. Encores
estoient messires Robers Canolles et ses gens sus le
[2] pays, mais il n’estoient mies bien d’acort; car il y
avoit un chevalier en leur route englès, qui s’appelloit
messires Jehans Mestreourde, qui point n’estoit de le
volenté et tenure des autres, mais desconsilloit ce
5qu’il pooit, et avoit desconsilliet toutdis le chevauchie,
et disoit qu’il perdoient leur temps, et qu’il ne
se faisoient que lasser et travillier en vain et à petit
de fait et de conquès.
Et estoit li dis chevaliers, qui tenoit une grant route
10et menoit de gens d’armes, partis des aultres. Messires
Robers Canolles et messires Alains de Boukeselle tenoient
toutdis leur route et estoient logiet assés priès de
le cité du Mans. Messires Thumas de Grantson, messires
Gillebiers Giffars, messires Joffrois d’Urselée, messires
15Guillaumes de Nuefville se tenoient d’autre part
à une journée en sus d’yaus. Quant messires Robers
Canolles et messires Alains sceurent le connestable de
France et le signeur de Cliçon venu ou pays, si en furent
grandement resjoy, et disent: «Che seroit bon que
20nous nos remesissions ensamble, et nous tenissions à
nostre avantage sus ce pays; il ne poet estre que messires
Bertrans en se nouvelleté ne nous viegne veoir et
qu’il ne chevauce: il le lairoit trop envis. Nous avons
ja chevaucié tout le royaume de France, et si n’avons
25trouvé nulle aventure plus avant. Mandons nostre
entente à messire Hue de Cavrelée qui se tient à
Saint Mor sus Loire, et à monsigneur Robert Briket,
à monsigneur Robert Ceni, à Jehan Cressuelle et as
aultres chapitainnes des compagnes qui sont priès de
30ci, et qui venront tantost et volentiers. Se nous
poiens ruer jus ce nouvel connestable et le signeur
de Cliçon qui nous est si grans ennemis, nous arions
[3] trop bien esploitié.» Entre monsigneur Robert et
messire Alain et messire Jean Asneton n’i avoit point
de discort, mès faisoient toutes leurs besongnes par
un meisme conseil. Si envoiièrent tantost leurs lettres
5et messages secretement par devers [messire Hue de
Cavrelée et] monsigneur Robert Briket et les aultres,
pour yaus aviser et enfourmer de leur fait, et qu’il
se vosissent traire avant, et il combateroient les
François. Ossi il le segnefiièrent à monsigneur Thumas
10de Grantson, à monsigneur Gillebiert Giffart, à
monsigneur Joffroi Ourselée et as aultres, que il se
volsissent avancier et estre sus un certain pas que on
leur avoit ordonné, car il esperoient que li François
qui chevauçoient seroient combatu. A ces nouvelles
15entendirent li dessus dit très volentiers, et s’ordonnèrent
et appareillièrent selonch ce, bien et à point,
et se misent à voie pour venir vers leurs compaignons,
et pooient estre environ deus cens lances.
Onques si secretement ne si quoiement ne sceurent
20mander ne envoiier devers les compagnons, que
messires Bertrans et li sires de Cliçon ne sceuissent
tout ce qu’il voloient faire. Quant il en furent enfourmé,
il s’armèrent de nuit et se partirent avoech
leurs gens de leurs garnisons, et se trouvèrent sur les
25camps. Celle propre nuit, estoient parti de leurs logeis
messires Thumas de Grantson, messires Joffrois Ourselée,
messire Gillebiers Giffars, messires Guillaumes
de Nuefville et li aultre. Et venoient devers monsigneur
Robert Canolles et monsigneur Alain sus un
30pas où il les esperoient à trouver; mès on leur ascourça
leur chemin, car droitement en un lieu que on
appelle ou pays le Pont Volain, furent il rencontré et
[4] ratendu des François, et courut sus et envay soudainnement.
Et estoient bien quatre cens lances et li Englès
deus cens. Là eut grant bataille et dure et bien combatue,
et qui longement dura, et fait tamaintes grans
5apertises d’armes de l’un costé et de l’autre; car sitos
qu’il se trouvèrent, il misent tout piet à terre et
vinrent l’uns sus l’autre moult arreement, et là se
combatirent des lances et des espées moult vaillamment.
Toutes [fois], la place demora as François, et
10obtinrent contre les Englès, et furent tout mort ou
pris: onques nulz ne s’en sauva, se il ne fu varlès ou
garçons; mès de chiaus aucuns, qui estoient monté
sus les coursiers leurs mestres, quant il veirent le
desconfiture, se sauvèrent et se partirent. Là furent pris
15messires Thumas de Grantson, messires Gillebiers
Giffars, messires Joffrois Ourselée, messires Guillaumez
de Nuefville, messires Phelippes de Courtenay, Hue
le Despensier, neveu à monsigneur Edouwart le Despensier
et pluiseur aultre chevalier et escuier, et tout
20enmené prisonniers en le cité du Mans.
Ces nouvelles furent tantost sceues parmi le pays
de monsigneur Robert Canollez et des aultres, et ossi
de monsigneur Hue de Cavrelée et de monsigneur
Robert Briket et de leurs compagnons: si en furent durement
25courouciet, et se brisa leur emprise pour celle
aventure. Et ne vinrent cil de Saint Mor sus Loire
point avant, mès se tinrent tout quoi en leurs logeis,
et messire Robers Canolles et messires Alains de Bouqueselle
se retraiirent tout bellement, et se desrompi
30leur chevaucie, et rentrèrent en Bretagne: il n’en
estoient pas lonch. Et vint li dis messires Robers en
son chastiel de Derval, et donna toutes manières de
[5] gens d’armes [et d’archiers] congiet pour faire leur
pourfit là où il le poroient faire ne trouver. Si s’en
retraisent li plus en Engleterre, dont il estoient parti;
et messires Alains de Bouqueselle s’en vint ivrener
5et demorer en [sa ville de] S. Salveur le Visconte, que
li roi d’Engleterre li avoit donné.
§ [670]. Apriès celle desconfiture de Pont Volain,
où une partie des Englès furent ruet jus, pour quoi
leur chevauchie se desrompi et deffist toute, messires
10Bertrans de Claiekin, qui en se nouvelleté de l’offisce
de le connestablie de France usoit, [qui] en eut
[grant] grasce et grant recommendation, s’en vint
en France, et li sires de Cliçon avoecques lui, et amenèrent
le plus grant partie de leurs prisonniers en
15leur compagnie en le cité de Paris. Là les tinrent il
tout aise et sans dangier, et les recrurent sus leurs
fois courtoisement sans aultre constrainte. Il ne les
misent point en buies, en fers, en ceps, ensi que li
Alemant font leurs prisonniers, quant il les tiennent,
20pour estraire plus grant finance. Maudit soient il!
ce sont gens sans pité et sans honneur, et ossi on
n’en deveroit nul prendre à merci. Li François fisent
bonne compagnie à leurs prisonniers, et les rançonnèrent
courtoisement, sans yaus trop grever ne presser.
25De l’avenue de Pont Volain et dou damage des
Englès furent moult couroucié li princes, li dus de
Lancastre et cil de leur costé qui se tenoient à
Congnach après le revenue et reconquès de Limoges.
En ce temps, et environ le Noël, trespassa de ce
30siecle en Avignon papes Urbains Vez qui tant fu vaillans
clers, preudons et bons François. Et adont se
[6] misent li cardinal en conclave et eslisirent entre yaus
un pape et le fisent par commun acord dou cardinal
de Biaufort; si fu cilz papes appellés Grigores XIez.
De le creation et divine providensce de lui fu durement
5li rois de France liés, pour tant qu’il le sentoit
bon François et preudomme; et estoit au temps de
se creation dalés lui en Avignon li dus d’Ango, qui y
rendi grant painne qu’il le fust.
En ce temps avint à monsigneur Eustasse d’Aubrecicourt
10une moult dure aventure. Car il chevauçoit
en Limozin; si vint un soir ou chastiel le signeur de
Pierebufière qu’il tenoit pour ami et pour compagnon
et pour bon Englès; mais il mist Thiebaut dou
Pont, un bon homme d’armes breton, et se route
15dedens son chastiel, li quelz prist pour son prisonnier
monsigneur Eustasce, qui de ce ne se donnoit
garde, et l’emmena avoeques lui comme son prison
et rançonna de puis à douse mil frans, dont il en
paia quatre mil, et ses filz François demora en ostages
20pour le demorant devers le duch de Bourbon, qui
l’avoit raplegiet et rendu grant painne à sa delivrance,
pour le cause de ce que messires Eustasses
d’Aubrecicourt avoit ossi rendu grant painne et grant
travel à ma dame sa mère, que les compagnes
25prisent à Belleperche. De puis sa delivrance, messires
Eustasses s’en vint demorer en Quarentin, oultre les
gués Saint Climench, en le Basse Normendie, une
bonne ville que li rois de Navare li avoit donné; et
là morut: Dieus en ait l’ame! car il fu, tant qu’il
30vesqui et dura, moult vaillans chevaliers.
§ [671]. En ce temps s’en raloit de Paris en son
[7] pays en Limozin, messires Raymons de Maruel, qui
s’estoit tournés François. Si eut un assés dur rencontre
pour lui, car il trouva une route d’Englès des
gens de messire Hue de Cavrelée, que uns chevaliers
5de Poito menoit. Si cheï si à point entre leurs mains
qu’il ne peut fuir, et fu pris et menés ent prisonniers
en Poito ou chastiel du dit chevalier. La prise de
monsigneur Raymon fu sceue en Engleterre, et tant
que li rois en fu enfourmés. Si escripsi tantos li dis
10rois devers le dit chevalier, en lui mandant qu’il li
envoiast son ennemi et trahitte, monsigneur Raymon
de Marueil, car il en prenderoit si grant punition
qu’il seroit exemples à tous aultres, et pour se prise il
li donroit sis mil frans. Messires Joffrois d’Argenton,
15qui le tenoit et en quelle prison il estoit, ne volt mies
desobeïr au roy, son signeur, et dist que tout ce feroit
il volentiers. Messires Raymons de Maruel fu
enfourmés comment li rois d’Engleterre le voloit
avoir et l’avoit mandé, et comment ses mestres estoit
20tous avisés de lui là envoiier. Quant messires Raymons
sceut ces nouvelles, si fu plus esbahis que
devant: ce fu bien raisons. Et commença en se prison
à faire les plus grans et les plus piteus regrés dou
munde; et tant que cilz qui le gardoit, [qui estoit
25englès et de la nation d’Engleterre], en eut grant pité
et le commença à reconforter moult doucement.
Messires Raymons, qui ne veoit nulz reconfors en ses
besongne, puis que mener en Engleterre on le devoit
devers le roy, se descouvri envers sa garde, et li dist:
30«Mon ami, se vous me voliés oster et delivrer de ce
dangier, je vous ay en couvent sus ma loyauté que je
vous partirai moitié à moitié toute ma terre, et vous
[8] en ahireterai, ne jamais je ne vous faurrai.» Li Englès,
qui estoit uns povres hom, considera que messires
Raymons estoit en peril de sa vie, et qu’il li prommetoit
grant courtoisie: si en eut pité et compassion,
5et dist qu’il se metteroit en painne de lui sauver.
Adont messires Raymons, qui fut moult resjoïs de
ceste parolle, li creanta se foy qu’il li tenroit son couvent
et encores oultre, se il voloit. Et sus cel estat
s’assegurèrent et avisèrent comment il s’en poroient
10chevir.
Quant ce vint de nuit, cilz Englès qui portoit les
clés dou chastiel et de la tour, où messires Raymons
estoit, ouvri la prison et une posterne dou chastiel,
et fist tant qu’il furent hors, et se misent as camps et
15dedens un bois, pour yaus esconser, par quoi il ne
fuissent rataint. Et eurent celle nuit tant de povreté que
nulz ne la diroit, car il cheminèrent plus de set liewes
tout à piet; et si estoit gellé par quoi il descirèrent tous
leurs piés; et fisent tant que il vinrent à l’endemain en
20Ango en une forterèce françoise, où il furent recueillié
des compagnons qui le gardoient, as quelz messires
Raymons compta sen aventure: si en loèrent tout
Dieu, quant il le sceurent. Bien est voirs que à l’endemain,
quant on se fu aperceu qu’il estoient parti, on
25les quist à gens de chevaus tout par tout, mès on n’en
peut nul trouver. Ensi escapa de grant peril messires
Raymons de Maruel, et retorna en Limozin et recorda
à ses amis comment cilz escuiers englès li avoit fait
grant courtoisie. Si fu de puis li dis Englès moult
30amés et honnourés entre yaus. Et li voloit messires
Raymons donner le moitié de son hiretage, mès cilz
n’en volt onques tant prendre, fors seulement deus
[9] cens livrées de revenue; c’estoit assés, ce disoit, pour
lui et pour son estat parmaintenir.
§ [672]. En ce temps trespassa de siècle en le cité
de Bourdiaus li ainsnés filz dou prince et de la princesse;
5si en furent durement couroucié: ce fu bien
raisons. Pour le temps de lors fu consillié au dit
prince de Galles et d’Aquitainnes qu’il retournast en
Engleterre sus se nation, en espoir de recouvrer plus
grant santé qu’il n’avoit encore eu. Et ce conseil li
10donnèrent si surgien et phisicien qui se cognissoient
à se maladie. Li princes se assenti moult bien à ce
conseil, et dist que volentiers il y retourneroit. Si fist
ordener sur ce toutes ses besongnes et me samble que
li contes de Cantbruge, ses frères, et li contes Jehans
15de Pennebruch furent ordonné de retourner avoecques
lui atout leurs gens, pour lui faire compagnie.
Quant li dis princes deubt partir d’Aquitainnes, et
que se navie fu toute preste sus le rivière de Garone
ou havene de Bourdiaus, et proprement il estoit là et
20ma dame sa femme et le jone Richart, leur fil, il fist
un mandement très especial en le ditte cité de Bourdiaus
de tous les barons et chevaliers de Gascongne
et de Poito et de tout ce dont il estoit sires et avoit
l’obeïssance. Quant il furent tout venu et mis ensamble
25en une cambre en sa presence, il leur remoustra