COLLECTION “LA VIE CHRÉTIENNE”
publiée sous la direction de MAURICE BRILLANT
L’INQUISTION
MÉDIÉVALE
PAR
JEAN GUIRAUD
A PARIS
CHEZ BERNARD GRASSET
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : SEIZE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 A 12 ET I A IV.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Bernard Grasset, 1928.
INTRODUCTION
Comment peut-on parler encore de l’Inquisition après tous ceux qui ont déjà traité cette question controversée : ennemis de l’Église dénonçant les rigueurs de l’inquisition pour ameuter les masses populaires contre un cléricalisme capable de toutes les cruautés ; apologistes leur répondant en lavant l’Inquisition de tous leurs reproches ; historiens de toutes nations multipliant, d’après de nouveaux documents, des études particulières sur ce sujet brûlant ? Ne risque-t-on pas de dire une fois de plus ce que connaissent les personnes averties, et si on veut porter un jugement sur cette institution, se classer ou, ce qui est pire, être classé malgré soi parmi ses avocats d’office ou ses détracteurs ?
Peut-on apporter une documentation nouvelle, des faits nouveaux ? et peut-on se flatter d’être objectif en pareille matière, et, dans la négative, pourquoi ajouter un numéro de plus à la bibliographie déjà si longue de l’Inquisition ?
Nous avons passé outre à ces objections, estimant que même si on a peu de documents nouveaux on peut s’efforcer de les mettre en meilleure lumière et invoquer le dicton bien connu : Non nova sed nove. Mais est-il vrai qu’il n’y ait rien de nouveau à dire ? Beaucoup d’archives qui étaient jalousement fermées ou ne s’entr’ouvraient que pour de rares privilégiés se sont largement ouvertes et ont été explorées depuis un demi-siècle ; et tout d’abord, les plus importantes qui soient pour l’histoire religieuse, les Archives du Vatican. Les érudits de toute nation qui y travaillent en ont tiré des documents et même des collections de documents qui précisent ou rectifient des solutions que l’on croyait définitives. Je n’en veux pour preuve que le Bullaire de l’Inquisition de la France au XIVe siècle, formé de bulles pour la plupart inédites que M. l’abbé Vidal a extraites des archives du Vatican. Nous avons tiré parti de ces documents pour saisir sur le vif le fonctionnement de l’Inquisition au Moyen-Age. Le même service a été rendu aux historiens par la publication que nous devons à Mgr Douais des documents sur l’histoire concernant l’Inquisition du Midi de la France.
Ces documents nouveaux permettent de réviser et parfois de corriger, sur plus d’un point, les Histoires générales de l’Inquisition au Moyen Age, qui sont à notre disposition, en particulier celle de l’Américain Lea, traduite en français par M. Salomon Reinach.
On ne saurait en contester l’érudition, mais il ne faut pas l’avoir trop longtemps maniée pour remarquer en elle deux graves défauts. On y chercherait en vain le lucidus ordo de la science française ; même après l’avoir longtemps pratiquée, il est difficile d’y retrouver ce qu’on se rappelle fort bien y avoir vu, tant elle est confuse et mal présentée. D’autre part, l’auteur en l’écrivant ne s’est pas dégagé de ces préjugés haineux contre l’Église catholique qui lui ont inspiré la plupart de ses œuvres historiques. Il s’est parfois efforcé de les dominer et nous-même nous rendons hommage aux jugements qu’il a portés sur certaines accusations lancées par ses amis et coreligionnaires contre l’Inquisition ; mais plus souvent, son récit dégénère en un réquisitoire passionné et injuste. Les nouvelles collections de textes récemment publiées permettent de distinguer dans l’œuvre de Lea ce qui est de la science et ce qui est du pamphlet.
Cependant c’est moins par la documentation que par la méthode employée que l’on peut, dans une certaine mesure, faire œuvre originale en parlant de l’Inquition. Presque toujours, ce sujet a été abordé avec des arrière-pensées étrangères et parfois contraires à l’esprit scientifique ; dès lors, plus on est objectif et plus on a de chance de le traiter avec originalité. Nous nous y sommes efforcé ; au lecteur de voir si nous y avons réussi.
Nous n’avons prétendu poser aucune thèse a priori ; et voilà pourquoi nous n’avons pas abordé la question de savoir si l’Église avait ou non le droit de réprimer par la force l’hérésie. Nous ne contestons pas l’importance de ce problème au point de vue théologique et canonique et même historique ; mais nous aimons mieux qu’il soit mis sous les yeux des lecteurs moins par un syllogisme scolastique que par le simple exposé des faits. C’est pour la même raison que nous nous sommes abstenus le plus possible de porter des jugements sur les hommes et les institutions, ne le faisant que lorsque nos conclusions n’étaient que le résumé de faits déjà racontés. En laissant ainsi la parole aux textes, nous avons voulu éviter les deux écueils d’une pareille étude, l’apologie ou le dénigrement du catholicisme ou de ses adversaires, de l’Inquisition ou de l’hérésie. Avant tout, nous nous sommes efforcé de faire œuvre d’historien.
C’est le seul moyen de connaître l’Inquisition et de la comprendre.
L’apologiste et l’accusateur risquent de n’apercevoir que certains aspects du sujet ; le premier ne verra dans les sentences de l’Inquisition que des jugements dictés par un intérêt surnaturel, et rendus en vertu d’un pouvoir transcendant, intérêt et pouvoir que les fautes et les erreurs individuelles ne sauraient dénaturer. L’accusateur ne verra que des actes de tyrannie et des crimes d’autant plus révoltants qu’ils étouffaient dans les supplices et le feu la liberté de l’esprit et la voix de la conscience en invoquant l’autorité divine.
L’historien, au contraire, groupe les faits pour en dégager ensuite les points de vue les plus divers, et réunissant ces aspects variés en une vue générale il fait fonctionner l’Inquisition sous les yeux du lecteur, la montrant non pas telle que se la figurent ses détracteurs et ses apologistes, pas même comme l’avaient conçue ses auteurs, mais telle qu’elle fut en réalité, et non pas seulement à un moment déterminé mais dans le cours sans cesse en mouvement de son évolution.
L’Inquisition était avant tout un tribunal ; or un tribunal c’est des accusés en face de juges et ces deux groupes sont en fonction l’un de l’autre. Les séparer, étudier les uns et négliger les autres, c’est altérer gravement l’institution que l’on prétend décrire, et risquer de ne la point saisir ; car les accusés font comprendre les juges et les juges les accusés.
Aussi nous sommes-nous efforcés de décrire en même temps l’Inquisition et les hérésies qu’elle réprimait, les doctrines des accusés et leur répression par les juges. Parlant de l’Inquisition du Midi de la France, nous avons exposé les prédications théologiques, morales, politiques et sociales des Cathares et de leurs adhérents, leur organisation et leur action, en même temps que nous montrions le tribunal qui allait les poursuivre. C’est d’après la même méthode que nous avons exposé la doctrine et l’action des Vaudois, des Spirituels, des fraticelli, et des lollards, des sorciers et des juifs, telles que la voyaient les juges du Saint-Office qui les poursuivaient. Un tel exposé fait comprendre les raisons d’ordre religieux, politique et social qui ont ainsi dressé l’une contre l’autre l’hérésie et l’Inquisition ; or l’historien ne doit pas se contenter de décrire les institutions, il doit encore les faire comprendre et leurs raisons d’être il doit les demander non pas à ses idées a priori mais aux faits eux-mêmes.
L’Inquisition est un tribunal ; mais les jugements de tout tribunal supposent, d’une part, une des lois d’une formule absolue et, de l’autre, des sentences en faisant une application adaptée à chaque cas particulier que le texte juridique ne peut pas prévoir ; une législation rigide et une jurisprudence essentiellement variable. C’est donner une idée tout à fait fausse de l’Inquisition que d’aligner les constitutions pontificales et les canons de conciles qui définissaient sa procédure et son code pénal. Si on veut serrer de plus près les faits, il faut aussi voir comment, en fait, le Saint Office fonctionnait et dans quelle mesure il s’en tenait à la lettre de la loi ou l’interprétait soit en l’élargissant soit en la restreignant dans l’application.
On nous dit, par exemple, que la procédure inquisitoriale refusait aux accusés le ministère d’un avocat et les ennemis de l’Église en tirent prétexte pour l’accuser d’avoir ainsi méconnu le droit de défense de l’accusé pour le livrer pieds et poings liés à la cruauté de juges fanatiques ; et certains apologistes de l’Église — tel Mgr d’Hulst, dans la chaire de Notre-Dame, — ont déclaré que le catholicisme doit jeter par-dessus bord l’Inquisition parce que, sur ce point capital, elle n’est pas défendable.
Et voilà que le procès de Jeanne d’Arc — qui est un procès d’inquisition — nous montre des inquisiteurs demandant à l’accusée si elle a fait choix de ses avocats ; et les comptes d’autres procès mentionnent les honoraires qui ont été versés pour les avocats des justiciables du Saint-Office ; preuve évidente que l’Inquisition admettait les avocats de la défense et que, dès lors, il faut distinguer la lettre de la loi qui, en effet, a parfois interdit le ministère des avocats et la jurisprudence, l’usage et la coutume qui le permettaient. On voit par cet exemple combien il est indispensable d’examiner en même temps le droit et le fait. C’est ce que nous nous sommes efforcé de faire en étudiant l’Inquisition non seulement d’après son code, mais aussi et surtout d’après son fonctionnement réel.
Enfin, l’Inquisition a été une institution humaine, et comme tout ce qui est humain, elle a évolué. Or l’erreur de presque tous ceux qui la condamnent et aussi de la plupart de ceux qui la défendent est de croire qu’elle fut toujours la même et qu’on peut porter sur elle un jugement d’ensemble, favorable ou défavorable. Tout au plus voit-on quelque différence entre l’Inquisition espagnole, celle de Torquemada, et l’Inquisition du Moyen-Age, celle qu’ils identifient avec saint Dominique et ses Prêcheurs. De là des appréciations qui laissent inexplicables certains contrastes comme celui-ci.
Si une institution, à ses origines, a été papale, c’est bien l’Inquisition médiévale. Ses premiers règlements lui ont été donnés, à Toulouse, au nom du Saint-Siège par un légat du pape, le cardinal Romain de Saint-Ange. Les inquisiteurs agissaient au nom du pape dont ils tenaient leurs fonctions, auctoritate apostolica ; et ils ne dépendaient que de lui, dans l’exercice de leurs fonctions. Mais alors comment expliquer que dans le procès des Templiers qui s’est poursuivi moins de cent ans après l’établissement de l’Inquisition, ce tribunal papal ait visiblement agi à l’encontre du pape Clément V et dans l’intérêt du roi de France Philippe le Bel ? Évidemment parce que, en moins d’un siècle, l’Inquisition avait tellement évolué que de tribunal papal défendant la foi contre l’hérésie, negotium fidei, elle était progressivement devenue, en réalité, sans que les apparences eussent changé, un tribunal de plus en plus politique, subissant l’influence du roi beaucoup plus que celle du pape. S’il en est ainsi, les appréciations que l’histoire porte sur elle et sur son action s’éclairent de jours bien différents et qui, en tout cas, doivent être singulièrement nuancés.
Une autre vue simpliste de l’histoire fait attribuer à l’Église seule l’institution de l’Inquisition et par conséquent tout l’odieux de ses jugements et de ses autodafés. Une étude plus approfondie des textes montre au contraire que plusieurs puissances ont concouru à la répression de l’hérésie au Moyen-Age.
Les ancêtres reculés des Cathares contre lesquels fut établie l’Inquisition du XIIIe siècle, les Manichéens, furent poursuivis, avec la plus grande rigueur, par l’empereur Dioclétien ; persécuteur encore plus cruel du christianisme, on ne saurait imaginer un instant que son bras ait été armé contre ces infidèles par l’Église. Sept siècles plus tard, les Néo-Manichéens d’Orléans furent frappés de sentences de mort ; et ce fut par le roi Robert et non par une juridiction ecclésiastique. Au XIIe siècle, des actes pontificaux édictèrent des peines sévères contre les hérétiques de France, d’Angleterre, d’Italie, d’Allemagne ; mais ces interventions des papes avaient été réclamées avec insistance par les rois de France et d’Angleterre et par les empereurs germaniques ; et au XIIIe siècle, nous sommes en présence de décisions prises contre les hérétiques, en même temps par les principes séculiers, les évêques et les papes. De ces faits étudiés sans arrière-pensée, à la simple lumière des textes, que faut-il conclure ? Mais que l’Inquisition, c’est-à-dire la recherche des hérétiques et leur répression par des mesures pénales souvent rigoureuses ne fut pas l’œuvre exclusive de l’Église ; que l’autorité civile concourut à ces poursuites autant qu’elle et même la devança dans la personne d’un empereur païen, persécuteur par ailleurs du christianisme.
Et cette constatation nous conduit sur la nature même de l’Inquisition à des conclusions complexes que nous développons à la fin de ce livre. Qu’il nous suffise, pour le moment, d’opposer aux affirmations simplistes de certains historiens de l’Inquisition, les aspects très variés de la question et de leur rappeler que les ignorer ou les dissimuler c’est ne donner de la réalité qu’une image mutilée et dès lors inexacte. C’est le reproche que l’on peut adresser à la plupart de ceux qui ont écrit sur l’Inquisition, et c’est pourquoi ce sujet si souvent traité peut être renouvelé pour l’emploi de nouvelles méthodes : non nova sed nove.
Ce n’est pas une raison pour faire table rase de tout ce qui a été écrit jusqu’à ce jour sur l’Inquisition. Pour notre part, nous devons beaucoup à nos devanciers. Quelques soient les réserves que nous avons faites sur l’Histoire de l’Inquisition au Moyen-Age de Lea, nous l’avons lue et consultée maintes fois avec profit et nous en dirons autant de celle de M. de Cauzons, pseudonyme qui cache un prêtre qui, par désir d’impartialité, s’est montré d’une sévérité excessive à l’égard du Saint-Office. Nous avons aussi utilisé le volume de M. l’abbé Vacandard sur l’Inquisition, où se retrouvent cette documentation sérieuse et cette modération dans les jugements qui distinguent les écrits de cet historien.
Sur la procédure inquisitoriale on ne saurait se dispenser de consulter l’ouvrage de M. Tanon, sur l’Histoire des tribunaux de l’Inquisition en France et les études de M. Charles Molinus sur l’Inquisition toulousaine ; mais il faut les compléter et parfois les corriger par l’étude de Mgr Douais sur l’Inquisition et encore plus par les Documents qui ont été publiés par ce savant prélat dans la Collection de la Société de l’Histoire de France, pour servir à l’Histoire de l’Inquisition dans le Languedoc.
Ce dernier ouvrage nous a été particulièrement utile, parce que, publiant des sentences d’inquisiteurs, il évoquait à nos yeux leur procédure, non pas celle qui était édictée par les textes législatifs, mais celle qu’ils suivaient dans la pratique, et qui souvent différait de la première. Le Bullaire de l’Inquisition en France au XIVe siècle, réuni et commenté par M. Vidal, nous a rendu les mêmes services, parce qu’il nous a fait assister à la marche de plus d’un procès inquisitorial.
En même temps que l’Inquisition, nous avons étudié les hérétiques qu’elle poursuivait, avec leurs doctrines, leurs pratiques, et leur organisation.
Au XIIIe siècle, elle a surtout lutté contre les Cathares néo-manichéens, non seulement en Languedoc, mais encore dans le reste de la France, en Italie, dans la péninsule ibérique et en Allemagne. Pour faire connaître les Cathares du Midi de la France, plus connus sous le nom d’Albigeois, j’ai tout simplement résumé la longue étude que j’ai publiée moi-même, il y a une quinzaine d’années sur l’Albigéisme languedocien au XIIe siècle.
M’appuyant sur les Manuels des inquisiteurs et dépouillant les Registres de l’Inquisition qui pour la plupart ont disparu mais dont la collection Doat conserve des copies authentiques, je me suis efforcé, d’après les déclarations mêmes des hérétiques, de reconstituer les doctrines métaphysiques, théologiques, morales et sociales des Albigeois, leur organisation, leurs pratiques et leurs rites, et la place considérable qu’ils occupaient, avant l’établissement de l’Inquisition dans toutes les classes de la société et à tous les degrés de la hiérarchie sociale.
En d’autres pays, des études originales ou des collections de documents nous ont fait connaître, de la même manière, les Cathares et leurs adhérents : tel par exemple la publication du savant professeur de la Faculté de théologie de Munich qui devint, après 1870, l’un des chefs des Vieux-Catholiques, Dœllinger, publication qui a pour titre Beitraege zur Sektengeschichte des Mittelalters[1].
[1] J’ai donné des bibliographies détaillées du Catharisme à la fin de mon étude sur l’Albigéisme languedocien au XIIe siècle, p. CCCXLII et dans mes articles sur l’Inquisition et les Albigeois parus le premier dans le Dictionnaire d’apologétique de la foi catholique, le second dans le Dictionnaire d’histoire et de géographie ecclésiastiques.
Quoique beaucoup d’hérétiques aient été arrêtés sous la double inculpation de catharisme et de vaudoisie, ces deux doctrines sont distinctes, comme le démontrait déjà en 1834 une thèse présentée devant l’Université de Leyde sous ce titre : Disputatio academica de Valdensium secta ab Albigensibus bene distinguenda par Jas. Cette distinction était marquée, dès le XIIIe et le XIVe siècle par les Manuels des Inquisiteurs, en particulier ceux de Moneta et de Bernard Gui ; et c’est sur leur témoignage autorisé que la secte vaudoise nous a été décrite par M. Comba dans son Histoire des Vaudois et plus récemment, par M. Marx dans son étude sur l’Inquisition en Dauphiné.
Au XIVe siècle et au XVe le Saint-Office poursuivit avec une persévérance inlassable tous les hérétiques Spirituels, Fraticelli, Bizocchi et Béguins qui voulurent imposer au peuple chrétien tout entier la pratique de la stricte pauvreté et annonçaient le prochain avènement de l’Esprit-Saint, venant compléter, en l’absorbant, l’œuvre du Christ. Ces doctrines ayant inspiré un grand nombre de controverses, au sein de l’ordre franciscain, d’une part, et de l’autre, entre catholiques et hérétiques, la bibliographie de ce sujet serait tellement considérable qu’elle réclamerait à elle seule un volume. Nous signalons à ceux qui s’intéresseraient particulièrement à cette question les études qui ont été consacrées aux défenseurs et aux propagateurs de ces doctrines, celles de M. Édouard Jordan sur Joachim de Flore dans le Dictionnaire de théologie catholique, du P. Callaey sur Ubertin de Casal, de Hauréau sur Bernard Délicieux et l’Inquisition albigeoise, les nombreux travaux d’ensemble qui ont été publiés sur l’ordre franciscain et les controverses qui le divisèrent si profondément au XIIIe siècle et dont le plus récent et l’un des meilleurs est le volume du P. Gratien sur l’Histoire de la fondation et de l’évolution de l’Ordre des Frères Mineurs au XIIIe siècle. Le cardinal Ehrle a consacré de nombreuses études aux Spirituels et aux Fraticelli. Signalons enfin l’ouvrage d’ensemble de Tocco sur l’hérésie au Moyen-Age (l’eresia nel medio evo) et la collection de textes sur les hérésies que publia, au XVIIIe siècle, du Plessis d’Argentré sous le titre de Collectio judiciorum de novis erroribus et qui mérite toujours d’être consultée.
Nous nous en sommes servis pour résumer les doctrines de Wicklef et de son disciple Jean Huss.
Pour montrer qu’à partir de Philippe le Bel l’Inquisition subit de plus en plus l’influence du pouvoir civil, en France et hors de France, nous avons donné un rapide aperçu de plusieurs procès inquisitoriaux qui furent inspirés et conduits plus par la politique que par le souci de l’orthodoxie, par exemple ceux de Templiers et de Jeanne d’Arc.
Pour le premier on peut se reporter aux actes mêmes du procès qui furent édités par Michelet puis plusieurs fois réédités, et on lira avec intérêt les biographies qui ont été consacrées dans l’Histoire littéraire de la France aux trois personnages qui en prirent la direction, au nom de Philippe le Bel, celle de Guillaume de Nogaret par Renan, celle du cardinal Bérenger Frédol et celle de l’inquisiteur de France Guillaume de Paris, par Lajard.
Quant au procès de Jeanne d’Arc, ses procès-verbaux ont été plusieurs fois édités et encore dans ces derniers temps par M. Pierre Champion et il a été longuement étudié par les auteurs de ces éditions et les nombreuses Histoires de Jeanne d’Arc qui ont été écrites dans ces cinquante dernières années.
Dans les pages qui vont suivre, dépourvues à dessein de tout apparat critique pouvant en gêner la lecture, on reconnaîtra facilement les textes et les livres que l’auteur a mis à contribution.
CHAPITRE PREMIER
LE CATHARISME AU XIIe SIÈCLE
Sommaire. — Le dualisme cathare. — Christologie cathare. — Morale individuelle et sociale. — Nirvana des Parfaits. — Horreur de la famille. — Doctrines anarchistes. — Répression par les gouvernements païens et chrétiens antérieure à l’Inquisition. — Le catharisme tout puissant dans le Midi de la France. — Ses moyens d’action. — Parfaits et Croyants. — Faiblesse du catholicisme persécuté.
Le XIIe siècle vit s’épanouir en plusieurs pays, mais plus particulièrement dans le Midi de la France, une hérésie qui, par ses doctrines et le nombre de ses adhérents, devait constituer un grand danger pour l’Église catholique. Partant d’un pessimisme absolu, elle ne voyait en ce monde que mal et corruption, et dès lors, elle ne pouvait pas admettre qu’il fût l’œuvre d’un Dieu bon. La nature visible ne pouvait être que la création d’un être puissant sans doute mais essentiellement mauvais ; et cet être c’était Satan.
Mais au-dessus de ce monde, ces hérétiques en concevaient un autre, formé d’esprits incorruptibles et bienheureux, qui étaient les créatures d’un être essentiellement bon et infiniment puissant, Dieu.
Ainsi se dressaient l’un contre l’autre, à la tête de deux mondes opposés dont ils étaient les auteurs, deux principes contraires en conflit permanent : Satan prince de la terre et de la nature, Dieu, souverain des esprits et du ciel.
Étaient-ils également puissants et leur action devait-elle se combattre à jamais ? ou bien l’un d’eux, le principe mauvais, était-il inférieur à l’autre, le principe bon, et destiné à succomber sous les coups de sa puissance victorieuse, lorsque les temps seraient révolus ? Sur ce point essentiel comme sur les conclusions qui en découlaient, ces hérétiques se divisaient.
Ils se divisaient aussi quand ils voulaient expliquer l’origine de ces deux mondes opposés. Pour les uns, la matière était éternelle et le rôle du démon avait été de la tirer du chaos en séparant, pour les combiner entre eux, ses quatre éléments essentiels : le feu, l’air, l’eau et la terre. Dans ce cas, Satan n’avait été que l’artisan de la matière, le démiurge. D’autres, au contraire, disaient qu’il en avait été le créateur, l’ayant tirée du néant.
Mêmes hésitations quand il s’agissait d’expliquer le monde des esprits. Pour les uns, les esprits avaient existé de tout temps au sein de Dieu, et ils en étaient sortis par une série indéfinie d’émanations ou hypostases, analogue à celle par laquelle le Fils procède du Père. D’après les autres, au contraire, les esprits auraient été tirés du néant par un acte créateur du Dieu bon.
L’homme appartenait par sa double nature à l’un et l’autre de ces mondes opposés. Son corps, fait d’une matière corruptible, était l’œuvre et la propriété de Satan ; mais son âme, pur esprit, ne pouvait venir que de Dieu et lui appartenait. C’est par des récits mythiques que ces hérétiques expliquaient la première rencontre et l’union de l’âme et du corps dans l’être humain.
D’après les uns, Adam avait été un ange envoyé par Dieu pour voir comment Lucifer organisait la matière ; dès qu’il le vit épiant ainsi son œuvre, le démon se saisit de lui et l’enferma dans un corps fait de limon. « Rends ce que tu dois ! » lui dit-il, c’est-à-dire soumets-toi à la matière ! « Adam se jeta alors à ses pieds, le supplia d’avoir pitié de lui et de le délivrer de la prison ignoble dans laquelle il se trouvait enfermé lui promettant de se mettre désormais à son service. Le démon refusa et le força à lui payer sa dette en accomplissant avec Ève l’œuvre de chair. » Quand il l’eut accomplie, Adam fut engagé à jamais dans la matière, et avec lui tous ses descendants, parce qu’ils provenaient de l’acte le plus matériel qui se puisse imaginer, l’union de l’homme et de la femme.
D’autres hérétiques expliquaient le dualisme de la nature humaine d’une manière qui se rapprochait de la doctrine catholique. Avant la création de la matière, disaient-ils, Satan avait été l’auteur de la révolte des anges et de leur chûte. Mais en foudroyant les anges rebelles, Dieu leur avait procuré un moyen de se relever par l’expiation. Il avait permis à Satan de se servir d’eux pour animer les corps qu’il venait de former du limon, mais auxquels manquait l’esprit de vie. Satan s’en était réjoui parce qu’il croyait qu’emprisonnés ainsi par lui dans la matière, les anges rebelles lui appartiendraient à jamais ; mais dans sa courte sagesse il ne voyait pas qu’il ne faisait que préparer sa défaite en procurant dans la prison du corps aux esprits déchus l’épreuve et la pénitence qui leur permettraient, après la mort, de rentrer dans le paradis perdu.
Ce dualisme de l’homme, ces hérétiques le retrouvaient dans l’humanité et dans son histoire. L’âme, disaient-ils, était restée ignorante de sa nature, de sa chute au sein du corps et de sa destinée ; elle ne les avait connues que lorsque le Christ était venu sur terre pour les lui révéler. Dès lors, l’histoire du monde se divisait en deux grandes périodes : celle qui avait précédé la venue du Christ pendant laquelle Satan régnait sans conteste sur un monde ignorant, et celle qui l’a suivie au cours de laquelle l’empire lui est disputé par la doctrine qui arrache l’âme à sa captivité corporelle.
Dès lors, l’Ancien Testament avait été le règne de Satan ; le dieu qu’adoraient les Juifs charnels Jéhovah, était Satan lui-même et la Bible l’histoire de sa domination sur le peuple hébreu. « Les Cathares (c’est ainsi que se nommaient ces hérétiques) prenaient donc le contrepied de l’Ancien Testament et tout ce que celui-ci attribuait à Dieu ils le rapportaient à Satan. Les patriarches et les prophètes de l’Ancienne Loi n’étaient en réalité que des fils de Bélial, de vrais démons suscités par leur père pour maintenir son règne ; et dans leur nombre ces hérétiques comptaient Énoch, Abraham, qui reçut de Satan la circoncision, Moïse qui, étant lui-même mauvais, s’entretint à plusieurs reprises avec le démon, accomplit sur son injonction et avec son secours tous ses miracles, reçut de lui la Loi sur le Sinaï et édicta, sous son inspiration, tous les rites de la religion juive, pour se faire adorer comme un dieu ; enfin les prophètes qui furent suscités non par le dieu bon, mais par Satan pour activer, à la suite de Moïse, le culte du diable »[2].
[2] Jean Guiraud. L’Albigéisme languedocien au XIIe siècle, p. XLIX.
Entre tous ces prophètes, les Cathares distinguaient le dernier en date, Jean-Baptiste, pour lui témoigner une aversion particulière. Il avait été suscité par le démon, disaient-ils, comme le moyen suprême d’empêcher l’œuvre du Christ dont le Précurseur aurait été ainsi le plus puissant antagoniste. Le baptême matériel de l’eau qu’il prêchait et qu’il conférait aux masses était fait pour les détourner du baptême de l’esprit qu’apportait Jésus comme signe de sa doctrine purement spirituelle.
Ils n’ignoraient pas les nombreux passages du Nouveau Testament où le Christ et ses disciples parlent avec respect de l’Ancienne Loi, des patriarches tels que Abraham, des prophètes tels que David, l’ancêtre de Jésus lui-même, d’Élie et de tous ceux dont le Sauveur invoquait le témoignage. Mais ils déclaraient que, dans le Décalogue et dans l’ensemble de l’Ancien Testament, le démon avait habilement mêlé un peu de vérité à une masse de mensonges pour mieux tromper l’humanité.
Le Christ, disaient les Cathares, était venu sur terre pour sauver l’humanité et, sur ce point, ils s’accordaient avec les catholiques, mais ils s’en séparaient dès qu’ils définissaient la personne et l’œuvre du Rédempteur.
Ils l’appelaient souvent Dieu, mais ils donnaient de sa divinité des explications diverses mais toutes contraires à la conception chrétienne. Il était dieu parce qu’il était l’une des nombreuses émanations du Dieu bon et éternel. Certains attribuaient à Jésus, émanation ou éon, une dignité éminente sur tous les autres éons parce que seul d’entre eux il avait été adopté par l’Être suprême dont il était ainsi le Fils et qu’il pouvait appeler son Père.
Un ministre cathare, Guillaume Fabre, de Pech-Hermer, expliquait ainsi à ses fidèles la nature et la mission du Christ : « Voyant que son royaume s’appauvrissait sous l’action des esprits mauvais, Dieu demanda à ceux qui l’entouraient : « Qui de vous veut être mon fils, de sorte que je sois son père ? » Comme personne ne lui répondait, Jésus qui était son baile (homme de confiance), Christus qui erat bajulus Dei, lui dit : « Je veux être votre fils et j’irai partout où vous m’enverrez. » Et alors Dieu l’adopta pour fils et l’envoya dans le monde prêcher le nom de Dieu. »
Quelque différentes que fussent ces explications, tous les Cathares s’entendaient pour nier l’Incarnation. Puisque toute matière était foncièrement mauvaise et le domaine de Satan, comment un dieu aurait-il pu y demeurer en s’unissant à la chair ? Il se serait mis ainsi sous la domination de celui-là même dont il venait libérer l’humanité.
Le Rédempteur ne pouvait donc être que pur esprit ; mais comme d’autre part, il voulait tomber en ce monde sous les sens des hommes, il fallait qu’il prît les apparences d’un homme. Partant de ce principe, les Cathares faisaient de la vie terrestre du Christ une fantasmagorie perpétuelle.
La Vierge Marie n’avait été, elle aussi, qu’un pur esprit aux apparences humaines. Sa maternité n’était que l’union des deux esprits, qui formaient tout son être, le sien et celui de son divin fils. « C’est ce que voulait dire un docteur hérétique de Castelsarrasin, R. de Rodols, lorsque, prenant l’expression évangélique obumbrare dans son sens étymologique, il déclarait que le Sauveur était venu en ce monde comme une ombre et non dans la réalité d’un corps humain : « Deus non venerat in beata Virgine sed obumbraverat se ibi tantum[3]. »
[3] Jean Guiraud, op. cit., p. LXI.
Jésus avait grandi, avait mené la même vie que les autres hommes, mangeant, buvant, parlant ; pures apparences que tout cela, répondaient les hérétiques. « Omnia in similitudine facta fuisse. »
Il avait au moins souffert pendant sa Passion, pour racheter l’humanité par les douleurs de son sanglant sacrifice. Non ! répondaient-ils, car étant pur esprit il ne pouvait ni souffrir, ni mourir, ni par conséquent ressusciter : « non fuit passus in carne, non fuit mortuus corporaliter… non resurrexit vere quia mortuus non fuit. » Mais alors que penser des récits pathétiques de la Passion ? On les expliquait soit par la persistance de la fantasmagorie jusque sur la Croix, soit par la substitution au Christ disparu d’un homme réel expiant son propre péché. A Montesquieu, le ministre cathare Bonafos enseignait chez Guillaume de Villèle « que sur la Croix, le Christ avait été figuré par un voleur, aussi coupable que les deux larrons qui étaient à ses côtés. Dès lors, il n’y avait dans ce supplice rien de révoltant puisque celui qui représentait Jésus expiait ses fautes personnelles. D’après un autre hérétique, Limosus Nègre, cet homme avait déjà traversé plusieurs existences, en vertu de la métempsychose ; or dans l’une il avait commis des meurtres et des fornications. C’est pour cela, ajoutait-il, que le crucifié a été frappé de la lance : coupable d’homicide, il tombait sous le coup de la sentence qui condamne à périr par le glaive quiconque a tué par le glaive. Agents du démon, les Juifs avaient cru mettre en Croix le Fils de Dieu, mais ils n’avaient eu entre les mains qu’un vulgaire voleur ; sur le Calvaire comme au jour de la Création de l’homme, le Père du mensonge s’était trouvé dupé lui-même. » (P. LVII).
D’ailleurs, pour les Cathares, la Rédemption n’était pas une expiation, mais un enseignement ; pour libérer les âmes de l’emprise de Satan, il suffisait de leur apprendre comment elles pouvaient se libérer elles-mêmes de la prison de leur corps et redevenir de purs esprits retournant de droit à Dieu dès qu’elles retrouvaient ainsi leur nature spirituelle.
Ceux qui le savaient étaient les fils de l’Esprit et ils adoraient Dieu en esprit et en vérité. Ils formaient l’Église cathare. Les autres restaient sous l’emprise de Satan parce qu’ils continuaient l’erreur de l’Ancien Testament et ils demeuraient les sectateurs de Jéhovah puisqu’ils ne comprenaient ni la mission de Jésus, ni la signification du Nouveau Testament. Ceux-là formaient l’Église catholique et les autres églises chrétiennes. Ainsi le dualisme de l’humanité s’avérait dans l’opposition irréductible du Catharisme et du Christianisme.
De cette métaphysique et de cette théologie les Cathares tiraient leur morale individuelle et sociale. Pour se sauver il fallait séparer l’âme du corps, et on y parvenait de deux manières.
Les uns pratiquaient une vie d’ascétisme qui diminuant progressivement l’action du corps sur l’âme, finissait par établir entre eux un divorce de fait que la mort ne faisait que ratifier ; pour employer une expression de la mystique chrétienne, on mourait à soi-même avant de mourir à la vie de ce monde.
Le moyen d’y parvenir c’était de s’incorporer le moins de matière possible et par conséquent de se nourrir le moins possible ; de là cette abstinence qui était l’une des pratiques les plus rigoureuses de la morale cathare. Elle consistait dans un régime végétarien ; la viande des animaux, et tout ce qui provenait d’eux, comme le lait, le fromage et les œufs, étant considérés comme choses plus particulièrement matérielles. Ils permettaient cependant l’usage du poisson parce que cet animal à sang froid leur semblait moins matériel que les animaux à sang chaud.
A cette raison de s’abstenir de la viande, provenant de l’horreur que leur inspirait l’impureté de la matière, certaines sectes en ajoutaient une autre tirée de leur croyance à la métempsychose. « Ils ne tuent jamais ni animal, ni volatile, écrivait d’eux l’inquisiteur Bernard Gui, car ils croient que dans les animaux privés de raison et même dans les oiseaux résident les esprits des hommes qui sont morts sans avoir été reçus dans leur secte, par l’imposition des mains selon leurs rites. »
C’est à cette horreur de toute viande qu’on les reconnaissait. « Invité à Albi chez le marchand Golfier, l’hérétique Guillaume Payen refusa du poulet rôti qu’on lui présentait. Se doutant alors que son hôte était Cathare, Golfier lui fit servir du poisson et il en mangea. » Lorsqu’ils allaient de village en village visiter les adhérents dont ils voulaient réchauffer le zèle, on leur donnait ce qui était nécessaire à leur subsistance ; or ce n’était jamais de la viande, des œufs, de la graisse ou du laitage, mais des fruits frais ou secs, raisins, figues, amandes, noisettes, du blé ou des légumes, du vin, du miel, des fouaces ou gâteaux de farine de froment. »[4] Quand une personne était « consolée », c’est-à-dire recevait l’initiation cathare, on lui demandait : « Promettez-vous à Dieu, à l’Évangile et à nous de ne plus manger désormais de viande, de fromage, d’œufs, ni de tout autre aliment gras ? »
[4] Jean Guiraud. Questions d’histoire et d’archéologie, p. 63, 64.
L’acte qui était considéré comme le plus matériel, celui qui avait fixé dans le mal Adam et toute sa descendance, c’était l’acte de la génération. Coupable à cause de la souillure qu’il imprimait, il l’était aussi parce qu’en appelant de nouveaux êtres à la vie terrestre et matérielle, il étendait le règne de Satan. La chasteté perpétuelle s’imposait donc à tout Cathare.
Alimenter le moins possible la vie en soi et s’abstenir de la propager, c’était bien, mais ce qui était encore mieux c’était de la restreindre progressivement pour arriver un jour, en la détruisant, à libérer entièrement l’âme de sa prison corporelle. Parvenir à s’abstraire tellement de son propre corps qu’on n’use plus d’aucun de ses sens et qu’on perde complètement conscience de sa propre existence était considéré par les Cathares comme un degré élevé de perfection. Ils regardaient comme leurs modèles et leurs saints ceux qui atteignaient ainsi au nirvanâ tel qu’on le voit encore chez les fakirs de l’Inde. « Berbeguera, femme de Lobent, seigneur de Puylaurens, en Albigeois, alla voir par curiosité un de ces saints hérétiques. « Il lui apparut, racontait-elle, comme la merveille la plus étrange : depuis fort longtemps il était assis sur sa chaise, immobile comme un tronc d’arbre, insensible à ce qui l’entourait. » (P. 55)[5].
[5] Les références données ainsi dans le texte et ne portant pas le titre de l’ouvrage, se rapportent au livre déjà cité au bas de la page la plus proche.
D’autres brusquaient les choses, et pour libérer leur âme de leur corps, ils se donnaient eux-mêmes la mort. « Le suicide, écrit Mgr Douais, d’après les réponses des hérétiques aux interrogatoires de l’Inquisition, était pour ainsi dire à l’ordre du jour. On en vit qui se faisaient ouvrir les veines et se mouraient dans un bain ; d’autres prenaient des potions empoisonnées ; ceux-ci se frappaient eux-mêmes. L’Endura était le mode de suicide le plus employé : il consistait à se laisser mourir de faim. Les documents sur l’hérésie cathare qu’a publiés Dœllinger nous en présentent plusieurs cas. » Raymond Isaure racontait en 1308 aux inquisiteurs qu’aussitôt initié, Guillaume Sabatier se mit en endura dans sa maison de campagne ; il y resta sept semaines entières sans manger, puis mourut. Une femme du nom de Gentilis se condamna, dans les mêmes circonstances, au jeûne le plus absolu et mourut au bout de six jours. Une femme de Coustaussa, non loin de Limoux, ayant quitté son mari vint dans le Savartès recevoir l’initiation du Consolamentum. Aussitôt après, elle se mit en endura à Ax et mourut. Le témoin qui rapportait ces faits aux inquisiteurs déclarait avoir ouï dire par plusieurs hérétiques qu’avant de mourir, cette femme était restée à jeun environ douze semaines. Une certaine Montoliva se mit en endura « ne mangeant rien et ne buvant que de l’eau fraîche ; elle mourut au bout de six semaines. » Quelquefois, c’étaient les ministres cathares eux-mêmes qui condamnaient à la mort par le jeûne absolu ceux qu’ils venaient d’initier et dont ils assuraient le salut par une mort suivant immédiatement la purification de l’initiation. C’est ce que nous dit une déposition reçue par l’Inquisition vers 1242. « Le ministre défendit de donner désormais à manger à la malade qu’il venait « d’hérétiquer », ne dicta infirma perderet bonum quod receperat. » (P. 53).
Ces doctrines et ces pratiques n’étaient pas nées au XIIe siècle dans ces pays du Midi de la France ou du Nord de l’Italie où elles eurent tant d’adeptes. Elles étaient aussi anciennes, peut-être même plus anciennes que le christianisme dont elles niaient si radicalement le dogme et la morale. Dans le dualisme opposant le bon et le mauvais principe, nous reconnaissons les doctrines manichéennes qui propagées en Perse et dans tout l’Orient, se dressèrent contre l’Église naissante et traversèrent tout le Moyen-Age. Dans le système des hypostases tirant de la substance divine Jésus, Marie et une infinité d’esprits bienheureux, nous retrouvons la théorie des éons de la Gnose primitive.
Le système qui faisait de la vie terrestre et de la Passion du Christ une fantasmagorie, le docétisme, avait été enseigné, dès le IIe siècle, par le marcionisme et combattu par les Pères apostoliques, puis au IIIe par Tertullien et par saint Hilaire au IVe. L’adoptianisme qui faisait de Jésus le fils adoptif du Père, avait été enseigné semble-t-il vers 260 à Antioche par Paul de Samosate, et aux temps de Charlemagne par Félix, évêque d’Urgel. L’encratisme, c’est-à-dire la prohibition absolue de la génération et de toute nourriture animale, avait été prêché, bien avant les Cathares, par la Gnose et le marcionisme au IIe et au IIIe siècle, et encore au milieu du IVe siècle par des disciples extrémistes d’Eustathe de Sébaste que condamna, en 340, le concile de Gangres. Ainsi le catharisme du XIIe siècle nous apparaît moins comme une hérésie nouvelle que comme un syncrétisme d’hérésies ayant traversé tout le Moyen Age et finissant par se réunir en un système néo-manichéen.
Ce n’est donc pas par leur nouveauté que ces doctrines prirent une importance capitale, mais par le nombre de leurs adeptes. En se propageant dans les masses elles sortirent du domaine de la spéculation théologique pour pénétrer l’opinion publique et exercer une influence considérable sur la vie sociale.
C’est par sa morale sociale en effet beaucoup plus que par ses rêveries mystiques ou théologiques que le catharisme attira l’attention de plus en plus inquiète de l’Église et des gouvernements.
Tant qu’il demeure un acte individuel le suicide est assurément coupable, mais il n’est pas un danger social : il le devient si une doctrine le prêche et par la diffusion de plus en plus grande de ses enseignements en multiplie tellement le cas qu’il devient une épidémie. Il en fut ainsi de la doctrine de l’endura cathare, mais beaucoup plus encore de celle qui proposait au genre humain tout entier la virginité perpétuelle.
Les néo-manichéens du XIIe siècle ne se contentaient pas en effet de la prôner comme une forme supérieure, mais exceptionnelle, de la vie morale et religieuse comme l’avaient fait de tout temps les chrétiens ; leur pessimisme radical la présentait comme l’idéal de l’humanité tout entière parce qu’elle était le moyen d’en finir avec la vie. L’endura tuait la vie dans l’individu ; la virginité universelle devait la tarir dans le genre humain.
C’est ce qu’enseignaient formellement les Cathares en condamnant non seulement la fornication et la luxure, mais le mariage lui-même, et par le mariage la propagation de la race humaine.
Ils n’établissaient pas, comme le christianisme, une distinction essentielle entre la débauche et le mariage ; dans ce dernier, ils ne voyaient qu’une légalisation criminelle et sacrilège de la première. Leur intransigeance farouche leur dictait pour flétrir le mariage la formule dont se servent de nos jours ceux qui contre lui prônent au contraire la « liberté de l’amour » et l’union libre. « Matrimonium est meretricium, matrimonium est lupanar » disaient les Cathares du Moyen-Age ; « le mariage est un concubinat légal », disent les bolchevistes et les anarchistes d’aujourd’hui.
Après avoir entendu beaucoup de Cathares, l’inquisiteur Bernard Gui résumait ainsi leur doctrine : « Ils condamnent absolument le mariage entre l’homme et la femme ; ils prétendent qu’on y est en état perpétuel de péché ; ils nient que le Dieu bon l’ait jamais institué. Ils déclarent que connaître charnellement sa femme n’est pas une moindre faute qu’un commerce incestueux avec une mère, une fille, une sœur. »
Concevoir et mettre au monde un enfant c’était commettre un acte essentiellement démoniaque puisque c’était appeler à la vie de ce monde un être qui de ce fait serait la chose, le bien du démon. Se trouvant enceinte, Guillelma, femme d’un marchand de bois de Toulouse, reçut la visite de la Parfaite Fabressa. Celle-ci lui fit ses condoléances et sans doute aussi des reproches en lui conseillant « quod rogaret Deum ut liberaret eam a daemone quem habebat in ventro ». On devine facilement à quelles pratiques criminelles, même aux yeux de la loi civile, pouvaient conduire de pareilles condoléances et de tels conseils !
Quiconque recevait l’initiation cathare devait renoncer à jamais au mariage et s’il l’avait contracté, le rompre aussitôt, en quittant pour toujours son conjoint. « Décidé à recevoir le consolamentum, Guillaume de Raissac avertissait son beau-père qu’il allait lui renvoyer sa fille. Vers 1218, Bernard Pons de Laure était gravement malade à Roquefère-en-Cabardès ; sa femme Bermonde demanda à deux hérétiques de venir lui donner le consolamentum. Mais, avant de procéder à cet acte, ceux-ci exigèrent de Bermonde qu’elle renonçât à jamais à son mari et ce ne fut qu’après avoir reçu cet engagement qu’ils procédèrent à la cérémonie : « Post-modum, consolati fuerunt dictum infirmum. » Revenu à la santé, Pons de Laure abandonna l’hérésie, revint au monde et par la même occasion, reprit sa femme, oublieuse, elle aussi, de sa promesse. Mais bientôt, ce fut au tour de Bermonde d’être malade et de demander le consolamentum ; les deux hérétiques qui accoururent à son appel, n’agirent pas autrement que les premiers. Avant de commencer les rites de l’initiation, ils exigèrent que Pons de Laure renonçât à sa femme ; et après en avoir reçu la promesse formelle, ils le consolèrent : « Post-modum, dicti haeretici consolati fuerunt dictam infirmam. »
Dans leur aversion absolue du mariage, les Parfaits malgré leur farouche pureté, lui préféraient le libertinage ; il était plus grave, disaient-ils, facere cum uxore quam cum alia muliere. La raison en est facile à comprendre : les liaisons du libertinage étaient plus fragiles que celle du mariage et n’aboutissaient pas à la constitution d’une famille ; et à ce double titre elles étaient un obstacle moins grand à l’initiation qui comportait le vœu de perpétuelle continence.
Ainsi s’explique l’indulgence vraiment étrange que ces « purs » accordaient aux débordements de ceux de leurs adhérents qui « sympathisaient » avec leur secte sans en adopter toutes les doctrines et encore moins les pratiques, les Croyants.
Au vu et au su de tout le monde, Guillelma Campanha était la concubine d’Arnaud Mestre et cependant Parfaits et Parfaites descendaient chez elle quand ils passaient dans son pays, au Mas-Saintes-Puelles. Raymond de Na Amelha lui aussi, logeait chez sa concubine, Na Barona, les Parfaits qu’il protégeait et en particulier l’un des chefs de l’Église hérétique Bertrand Marty. Parmi les Croyants qui se pressaient aux prédications de Bertrand Marty à Montségur vers 1240, nous distinguons plusieurs faux ménages : Guillelma Calveta amasia Petri Vitalis ; Willelmus Raimundi et Arnauda amasia ejus ; Petrus Aura et Boneta, amasia uxor ejus ; Raimunda, amasia Othonis de Massabrac. La famille de Villeneuve, à Lasbordes, protégeait ouvertement l’hérésie ; or il y avait chez elle un bâtard, Adhémar, frater naturalis Poncii de Villanova, et l’on peut en dire autant d’autres seigneurs protecteurs de l’hérésie et amis des « Purs », les Unaud de Lanta, les sires du Vilar, les Mazeroles de Gaja.
En même temps que la famille, les doctrines et la propagande de ce néo-manichéisme sapaient à la base les institutions sur lesquelles s’élèvent toutes les sociétés civilisées.
Prenant à la lettre et dans son sens le plus rigoureux la parole du Christ déclarant que quiconque tue par l’épée, périra par l’épée, ils déniaient à la société et au gouvernement le droit de répression, les uns d’une manière absolue, car ils enseignaient « quod nullo modo facienda est justitia, quod Deus non voluit justitiam », les autres, plus opportunistes, en condamnant seulement la peine de mort.
L’un des « sympathisants » étant devenu Consul de Toulouse, l’hérétique Pierre Garsias lui rappela qu’il n’avait pas le droit de participer à un procès pouvant aboutir à une sentence capitale « quod nullo modo consentiret in judicando in mortem alterius ».
Du même principe « qu’en aucun cas on ne peut tuer, nullo casu occidendum », ils tiraient la condamnation de toutes les guerres, même défensives. Ennemis de la justice et de l’armée, ils étaient de vrais anarchistes, ne différant de ceux de nos jours que par le vêtement de leur pensée, car c’est au nom de leur théologie qu’ils sapaient la société, tandis que nos anarchistes modernes le font au nom de conceptions philosophiques ou libertaires.
Les gouvernements n’attendirent pas le XIIe siècle pour voir le danger que de semblables doctrines feraient courir à l’ordre social si elles gagnaient les foules et à plusieurs reprises, ils essayèrent d’en réprimer la propagande. Fait curieux et qui prouve que ce n’est pas l’Église qui a inventé la répression de l’hérésie par des lois pénales : ce fut un empereur païen, celui-là même qui entre tous a persécuté les chrétiens avec le plus d’acharnement, Dioclétien qui a porté les premières lois contre le Manichéisme, ancêtre direct, nous l’avons vu, du Catharisme. Par un décret de 287 qu’a enregistré le code Théodosien, il édicta contre tous les disciples de Manès, sans distinction de secte, la peine de mort ou tout au moins des travaux forcés aux mines, et ses successeurs Valentinien et Honorius ne firent que suivre son exemple lorsque, par une série d’édits réunis au livre XVI du Code Justinien, ils frappèrent d’exil et de confiscation plusieurs sectes hérétiques et de mort certaines sectes manichéennes estimées encore plus dangereuses ; ces peines furent renouvelées par l’empereur Justinien.
A la fin du Xe siècle, les Manichéens firent de tels progrès en Macédoine et en Bulgarie qu’on les appela en Occident Bougres, c’est-à-dire Bulgares, ou Bogomiles, du nom de l’un de leurs chefs. Mû par les raisons d’ordre public qui avaient inspiré les empereurs des siècles précédents, l’empereur Alexis Comnène fit arrêter et condamner au bûcher un grand nombre de ces hérétiques.
Au cours du même siècle, les chroniqueurs signalent en France des actes de répression semblables ; en 1017, dix chanoines de l’église Sainte-Croix d’Orléans, convaincus de manichéisme, étaient dégradés, excommuniés et brûlés par ordre du roi Robert, qui était cependant l’ami personnel de plusieurs d’entre eux. Si, la mort dans l’âme, le roi se montra aussi inflexible contre eux, c’est parce que, dit le chroniqueur Raoul Glaber, « il appréhendait de leurs doctrines à la fois la ruine de la patrie et la mort des âmes, tristis et mœrens nimium effectus, quoniam et ruinam patriae revera et animarum metuebat interitum ». On ne saurait mieux affirmer que la sévérité de Robert s’inspirait à la fois de raisons d’intérêt religieux et de défense sociale.
Malgré ces actes de répressions isolés, l’hérésie néo-manichéenne prit des proportions considérables au XIIe siècle, dans la France du Nord, en Allemagne, en Italie, mais plus particulièrement dans les pays au sud de la Loire. Au cours des missions qu’il dirigea contre elles en Aquitaine et en Languedoc, sans grand succès, saint Bernard faisait ces tristes constatations : « Qu’avons-nous appris et qu’apprenons-nous chaque jour ? Quels maux a faits et fait encore à l’Église de Dieu l’hérétique Henri ! Les basiliques sont sans fidèles, les fidèles sans prêtres, les prêtres sans honneur et, pour tout dire en un mot, il n’y a plus que des chrétiens sans Christ. On regarde les églises comme des synagogues, les sacrements sont vilipendés, les fêtes ne sont plus solennisées. Les hommes meurent dans leurs péchés, les âmes paraissent devant le tribunal terrible sans avoir été réconciliées par la pénitence ni fortifiées par la sainte communion. On va jusqu’à priver les enfants des chrétiens de la vie du Christ en leur refusant la grâce du baptême. O douleur ! faut-il qu’un tel homme soit écouté et que tout un peuple croie en lui ! »
Dans la seconde moitié du siècle, le comte Raymond V de Toulouse faisait écho à ces plaintes douloureuses. « L’hérésie, disait-il, a pénétré partout. Elle a jeté la discorde dans toutes les familles, divisant le mari et la femme, le fils et le père, la belle-fille et la belle-mère. Les prêtres eux-mêmes ont cédé à la contagion. Les églises sont désertes et tombent en ruines. Pour moi, je fais tout mon possible pour arrêter un pareil fléau ; mais je sens mes forces au-dessous de ma tâche. Les personnages les plus importants de ma terre se sont laissés corrompre. La foule a suivi leur exemple, ce qui fait que je n’ose ni ne puis réprimer le mal. »
En recueillant ces plaintes désolées et ces aveux d’impuissance de la bouche d’un saint Bernard et d’un si grand seigneur ne croirait-on pas entendre les lamentations désolées du curé le plus découragé de l’une de nos paroisses les plus indifférentes ! Une foule de témoignages puisés aux archives de l’Inquisition méridionale nous prouvent combien étaient exactes ces tristes descriptions de la désolation religieuse du Midi de la France.
De Bordeaux à Marseille, des Pyrénées à l’Auvergne, les Cathares avaient partie gagnée ; ils prêchaient et pratiquaient leur culte publiquement. Tandis que les églises étaient désertes, leurs assemblées étaient suivies par l’immense majorité de la population. A Saint-Martin-la-Lande, en Lauraguais, « maxima pars hominum ibat ad praedicationem » (1215). A Caraman, à Lanta, à Verfeil, c’est le ministre hérétique et non le prêtre que les mourants appelaient à leur chevet pour recevoir l’initiation cathare, le consolamentum et non les sacrements : « pauci homines moriebantur apud Caramanhum, vel Lantarium, vel Viridefolium quin hereticarentur » (1215). A Castelnaudary, Cathares et Vaudois avaient leurs établissements publics et des couvents pour leurs Parfaits et leurs Parfaites ; ils allaient même chanter dans l’église, ce qui donnerait à croire soit qu’ils l’avaient usurpée sur les catholiques, soit qu’ils en partageaient l’usage avec eux, en vertu d’un simultaneum analogue à celui qui attribuait naguère aux protestants et aux catholiques l’usage du même édifice du culte en Alsace et dans l’ancienne principauté de Montbéliard.
Les deux sectes rivales des Vaudois et des Néo-manichéens étaient tellement puissantes qu’elles organisaient des meetings et des conférences contradictoires entre elles sur les places publiques ; les catholiques étaient si faibles et si découragés qu’ils n’osaient même pas s’y aventurer avant les prédications de saint Dominique. Le peuple était si familier avec ces controverses qu’elles alimentaient les conversations ; il discutait sur les doctrines hérétiques ou catholiques comme il le fait de nos jours sur les questions sociales et politiques. « Passant un jour par le chemin qui longeait l’hospice de Laurac, un écolier, Amiel Bernard, entendit deux truands, recueillis sans doute dans cet asile de mendicité, discuter sur l’Eucharistie. L’un d’eux prétendait que pourvu que l’on eût la foi autant valait communier avec une feuille d’arbre et même avec du crottin qu’avec les espèces consacrées ; l’autre truand le contestait. Dans sa simplicité ce fait est des plus curieux ; il nous prouve que l’esprit de libre examen en matière religieuse avait pénétré dans les couches les plus infimes de la société puisque même les mendiants ne craignaient pas d’exprimer publiquement des doutes et même des interprétations singulièrement hétérodoxes sur les dogmes les plus sacrés[6].
[6] Jean Guiraud. L’albigéisme languedocien au XIIe siècle, p. CCXXXII.
Toutes les classes de la société avaient été gagnées par le néo-manichéisme ; et tout d’abord la noblesse. « Les personnages les plus importants de ma terre se sont laissé corrompre », écrivait en 1177 Raymond V, comte de Toulouse, au chapitre général de Citeaux. Il aurait pu le dire de son propre fils Raymond VI. Tout en faisant des dons aux abbayes et en protestant de la pureté de sa foi catholique, ce dernier recherchait la société des Parfaits et se faisait toujours accompagner de l’un d’eux pour recevoir le Consolamentum en cas de maladie grave. Qui trompait-il, l’Église ou l’hérésie ? En tout cas cette duplicité dénotait chez lui un singulier opportunisme et les égards qu’il avait pour les Cathares, s’ils ne prouvaient pas sa foi en eux, lui étaient du moins inspirés par l’importance qu’il leur reconnaissait dans ses états.
Le comte de Foix Raymond Roger donna aux hérétiques une marque toute particulière de sa faveur lorsqu’il permit à sa femme Philippa de se faire Parfaite et par conséquent de renoncer à jamais à sa famille et à lui-même pour aller vivre avec eux. « En 1205, Philippa, comtesse de Foix, était établie à Dun où elle dirigeait une communauté de Parfaites, qui appartenaient elles-mêmes à l’aristocratie du pays. Pierre Guillaume d’Arvinha qui alla les voir dans leur couvent mentionne avec Philippa, Alamanda de Nogairol et sa propre mère Cécile d’Arvinha. Le comte de Foix était resté dans les meilleurs termes avec sa femme, puisque souvent il venait la voir à Dun avec son escorte et prenait ses repas avec elle et ses compagnes. Il semble même que Philippa ait fait, comme les Parfaits, des tournées d’apostolat, qui étaient de vraies missions… Le comte permit aussi à sa sœur Esclarmonde de recevoir le Consolamentum et, entouré de nombreux chevaliers, il assista à cette cérémonie qui se déroula en son château de Fanjeaux, en 1206. Une autre de ses sœurs offrit aux hérétiques sur ses propres terres un asile qu’elle croyait imprenable, sur une hauteur d’environ 1.200 mètres à Montségur ; elle les aida à y construire une forteresse escarpée et difficilement abordable qui devait les protéger de toutes les atteintes des croisés ».
Parmi les plus puissants feudataires du comte de Foix figuraient les seigneurs de Castelverdun. Le chef de cette maison combattit les Croisés et lorsque le traité de Paris de 1229 eut proscrit l’hérésie, il s’entremit pour qu’on lui laissât la liberté du culte à Montségur devenu pour elle comme une place de sûreté. Atteint d’une maladie mortelle chez sa parente Cavaers, châtelaine de Fanjeaux, il demanda deux Parfaits qui allèrent chercher ses deux amis, chevaliers comme lui, Hugues et Sicard de Durfort ; il reçut d’eux le Consolamentum et mourut dans l’hérésie.
A Montréal, place forte qui se dressait sur une hauteur aux larges horizons dominant, d’une part, tout le pays entre Castelnaudary et Carcassonne et de l’autre, le Razès, habitait une famille féodale puissante par ses possessions et ses alliances. Son chef, Aymeric, s’intitulait, en 1211, seigneur de Montréal et de Laurac-le-Grand ; sa sœur Guillelme possédait Lavaur qu’elle défendit vaillamment contre Simon de Montfort. Or tous les membres de cette grande famille étaient hérétiques.
En face de Montréal, s’accrochant aux pentes de la Montagne-Noire se voient encore les ruines majestueuses du château-fort de Saissac, avec les pans de mur qui furent de puissantes courtines et formaient avec leurs tours, un puissant système de défense et de domination. Le bourg qui l’entourait était lui-même solidement fortifié. Là habitait un seigneur qui avait étendu ses domaines sur tout le versant méridional de la Montagne-Noire, de Revel à Caunes. C’était vraiment le roi de la Montagne et telle était sa puissance qu’il fut choisi comme tuteur du jeune Trencavel, vicomte de Carcassonne et de Béziers. Or Bertrand de Saissac était hérétique si bien que la victoire des croisés lui fit perdre tous ses biens. L’une de ses parentes « tenait maison d’hérétiques », c’est-à-dire était supérieure d’un couvent de Parfaites à Hautpoul, l’une des possessions de la famille.
Plus importante encore que les ruines de Saissac sont celles qui se dressent sur les sommets du Cabardès, dominant la route qui coupe la Montagne-Noire, pour mettre en communication Carcassonne et Albi. Dans cette place formidable dont plusieurs tours crénelées et un magnifique donjon en ruines demeurent les majestueux témoins, habitait une puissante famille seigneuriale toute gagnée à l’hérésie. Son chef Pierre Roger recevait chez lui ostensiblement les Cathares ; un de leurs diacres, Arnaud Not, faisait des prêches dans le château et parmi ses auditeurs figurait toute la noblesse d’alentour : Grave, chevalier de Cabaret, Bernard de Miraval, Pierre Raymond de Salsigne, Pierre de Laure, Gaucelm de Miraval. La plupart d’entre eux reçurent à leur lit de mort le Consolamentum. Parfois la prédication était plus solennelle ; c’était l’évêque cathare Pierre Isarn qui la faisait lui-même.
Les vicomtes de Carcassonne et de Béziers de la maison de Trencavel eurent envers l’hérésie la même attitude que leurs suzerains les comtes de Toulouse. Tout en faisant des legs à l’Église, Roger II avait choisi comme tuteur de son fils le seigneur notoirement hérétique de Saissac ; sommé en 1173 de retirer sa protection aux Parfaits, il ne s’était pas exécuté et avait été excommunié par les légats du Saint-Siège. Fils d’un tel père, pupille de Bertrand de Saissac, Raymond Roger Trencavel se défendit d’être hérétique lorsqu’en 1209, il tomba aux mains des Croisés ; mais il reconnut que « les sectaires avaient trouvé protection dans ses villes et sur ses terres » et il en rejeta la responsabilité sur les hommes que son père avait désignés pour gouverner la vicomté et l’éduquer lui-même pendant sa minorité.
Les plus puissants seigneurs des hautes vallées de l’Aude et de ses affluents pyrénéens étaient les sires de Niort. Outre les châteaux-forts et les nombreux villages qu’ils possédaient sur les hauteurs du pays de Sault, dans les vallées de l’Aude, et du Rébentys et du côté de l’Ariège, dans le Donezan et le comté de Foix, les trois frères, Guiraud Guillaume, Bernard Oth et Raymond tenaient de leur grand’mère Blanche de Laurac d’importants domaines dans le Lauraguais. Ils avaient, d’autre part, contracté des alliances de famille avec Nunès Sanche, comte de Roussillon, et les rois d’Aragon.
Or ils étaient tous foncièrement hérétiques. « Dès sa plus tendre enfance, Bernard Oth avait été élevé par sa grand’mère Blanche dans le couvent d’hérétiques qu’elle dirigeait à Laurac. Il y avait, pendant quatre ans, vécu de la vie des cathares, mangeant à leur table de leur pain bénit, assistant aux prédications des diacres et adorant les Parfaits. » (P. CCLII).
Sous l’autorité de ces grands seigneurs féodaux se trouvait toute une noblesse de hobereaux possédant un ou plusieurs villages, quelquefois même se partageant avec plusieurs autres un fief ou certains droits. Avant la croisade des Albigeois, la ville et le territoire de Mirepoix se partageaient entre 35 coseigneurs, vassaux du comte de Foix. Or toute cette noblesse rurale et même paysanne était, comme ses puissants suzerains, presque entièrement gagnée à l’hérésie.
Il en était de même des classes populaires. Les Cathares leur en imposaient par leur austérité. C’est ce que faisait remarquer saint Dominique aux religieux cisterciens qui essayaient en vain de ramener à la foi catholique les populations du Languedoc. « Voyez les Cathares, disait-il, c’est par les apparences trompeuses de la pauvreté et par des dehors d’austérité qu’ils persuadent les simples…; triomphez d’une sainteté menteuse par une religion vraie. »
Les Parfaits, d’autre part, « allaient au peuple » en lui rendant les services qui pouvaient le mieux le gagner. « Il ne faut pas avoir habité longtemps la campagne pour savoir le prestige dont y jouissent les médecins, surtout s’ils semblent donner leurs consultations par une sorte de vertu mystique. Un curé médecin voit rapidement les foules se presser autour de lui et les soins que le prêtre peut donner au corps lui ouvrent facilement le chemin des âmes. C’est ce qu’avaient compris les Parfaits ; un grand nombre d’entre eux étaient médecins. » (P. CCIX). Plusieurs dignitaires de la secte exerçaient aussi la médecine, et de même beaucoup de Parfaites.
Les Cathares rendaient aussi des services d’argent grâce aux sommes considérables qui leur venaient par dons et legs de leurs adhérents. Ils fréquentaient les foires et les marchés et colportaient de porte en porte leurs marchandises ; ce qui leur permettait de pénétrer dans l’intérieur des familles et de s’y créer des relations qui, commerciales d’abord, pouvaient prendre bientôt un caractère religieux.
En beaucoup de pays, ils ouvrirent des ateliers, soit pour augmenter leur influence sur ceux qu’il employaient comme ouvriers, soit pour assurer des moyens d’existence à ceux qui avaient fait profession entre leurs mains, soit pour avoir des occasions, sous prétexte d’affaires, de pénétrer au sein des familles. A Fanjeaux, un certain Tardieu approvisionnait de toisons de moutons les artisans cathares. Dans le couvent de Parfaites que dirigeaient, à Cabaret, Auda et Finas, on tissait des pièces d’étoffe.
Parfois ces ateliers servaient moins à fabriquer des objets qu’à former des apprentis que l’on préparait ainsi, dès leur jeunesse, à entrer un jour dans la secte. « Un marchand de Fanjeaux, frère d’un dominicain, raconta aux inquisiteurs que dans sa jeunesse, il avait été apprenti chez des hérétiques et qu’en cette qualité, il les avait adorés. Or, ajoutait-il, son cas n’était pas particulier ; à Fanjeaux, beaucoup de jeunes gens avaient été ainsi placés chez des patrons hérétiques et n’avaient pas tardé à les adorer. P. de Gramasie travaillait chez des hérétiques de Fanjeaux vers 1205 et c’est ainsi qu’il entendit les prédications des Parfaits et finit par les adorer. » Ce prosélytisme par l’apprentissage était facile en un temps ou l’apprenti était intimement mêlé à la vie familiale de son patron, considéré comme le fils de la maison, élevé et formé avec les enfants de son maître.
Cet apostolat fut si fécond qu’il finit par gagner au catharisme la plupart des corps de métiers, dans le Midi surtout, mais aussi dans le Nord de la France, en Allemagne et en Italie. Dans le Languedoc, au début du XIIIe siècle, les deux termes de « tisserand » et de « Cathare » étaient synonymes, tant l’industrie textile comptait de patrons et d’ouvriers soumis à la direction cathare. Déjà en 1157, le Concile de Reims faisait remarquer que c’était surtout par les voyages de tisserands nomades, ancêtres des « Compagnons de France », que les doctrines néo-manichéennes se propageaient dans le pays tout entier, au sein du monde ouvrier.
Enfin les Cathares se servaient de l’enseignement comme d’un excellent instrument de prosélytisme, leur permettant d’amener à leurs doctrines, dès l’âge le plus tendre, les enfants qui leur étaient confiés. Plusieurs de leurs maisons étaient des écoles et même des internats où leur influence se substituait entièrement à celle des familles. « A Saint-Martin-la-Lande, deux Parfaites entrèrent un jour chez une veuve, Na Mazeus, et voyant son fils, Pierre Biure, un enfant d’une douzaine d’années sans doute, ils lui proposèrent de l’emmener avec elles pour apprendre les lettres. L’ayant rencontrée, une autre fois, chez un certain Cap-de-Porc, elles lui firent les mêmes ouvertures : s’il voulait quitter sa famille et venir chez elles, elles le feraient instruire ; n’en avait-il pas assez de garder les bœufs ?… Ce fut aussi sous couleur de l’instruire que les hérétiques de Verfeil se firent livrer, à Villemur, Matfred de Palhac. Ils lui enseignèrent la grammaire, espérant qu’il deviendrait une colonne de leur église, magna columna ecclesiae haereticorum.
Pour garder à jamais l’enfant qu’on leur confiait et le soustraire entièrement à l’influence de sa famille, les Cathares usaient de procédés étranges ; en voici un que rapporte Étienne de Bourbon. « Un jour, dit-il, une mère voulant livrer sa fille aux hérétiques, feignit, sur leur conseil, de se rendre avec son enfant en pèlerinage au tombeau d’un saint. Cependant, s’emparant de la jeune fille, les hérétiques la firent entrer dans une maison inconnue, la revêtirent de leur habit, puis rendant à la mère les vêtements qu’elle venait de quitter : « Vous pourrez, lui dirent-ils, affirmer à vos voisins que votre enfant a passé de ce monde en un monde meilleur, puisque elle est venue à nous et que reçue dans cette maison souterraine, elle est morte au monde. » La malheureuse femme suivit ces tristes conseils ; elle paya même au curé du lieu les droits de sépulture. Heureusement, la jeune fille, au bout de sept ans, parvint à s’échapper de sa prison, revint à la foi et révéla la ruse de sa mère. »
Dans d’autres cas, c’est à la suite de rapts que les enfants étaient conduits dans les maisons hérétiques pour y recevoir l’enseignement et l’éducation qui les prépareraient à l’initiation. En 1245, un certain Pons, d’Avignonet, racontait aux inquisiteurs que trente ans auparavant, soit en 1215, son fils lui avait été volé par les hérétiques et que, depuis, il n’avait pu le revoir.
Ce qui rendait l’hérésie encore plus forte et plus conquérante, c’était sa solide organisation ; elle formait une contre-Église avec ses fidèles, ses docteurs, ses couvents, sa hiérarchie et son culte.
Les foules qui lui appartenaient se divisaient en deux groupes d’importance numérique et d’influence inégales.
Les plus nombreux étaient les Croyants. C’étaient ceux qui, sans avoir fait profession, recevaient les directions de la secte et la favorisaient de tout leur pouvoir. Ils continuaient à vivre dans le monde sans que rien les en distinguât ; ils gardaient toutes les apparences du catholicisme, recevant à l’occasion les sacrements de l’Église, suivant ses offices et entretenant le plus souvent des relations correctes avec ses religieux, ses prêtres et ses évêques, prenant même part à des œuvres pies par leurs aumônes et leurs fondations. Mais au fond de leur cœur, ils préféraient à l’Église, l’hérésie, au clergé catholique, la hiérarchie cathare ; et leur foi chrétienne était précaire parfois même nulle.
S’ils ne demandaient pas le Consolamentum, cérémonie d’initiation qui aurait fait d’eux des hérétiques Parfaits, des Purs ou Cathares, c’était pour ne pas s’astreindre aux pratiques rigoureuses de la secte, l’abstinence, la rupture de leur mariage, la chasteté perpétuelle ; mais la plupart, croyant que le salut était dans le Consolamentum et non dans les sacrements de l’Église comptaient bien le recevoir à leur lit de mort, pour obtenir ainsi, sans avoir à mener une vie austère, le bénéfice de leur conversion. Ils renvoyaient à leurs derniers moments la réception du Consolamentum, comme aux premiers siècles du christianisme, beaucoup de païens, chrétiens au fond de leur cœur, ajournaient jusqu’à leur lit de mort leur baptême.
Beaucoup ne dissimulaient pas ce calcul. Un certain Bernard Bort étant gravement malade reçut la visite de deux Parfaits qui lui proposèrent le Consolamentum. Il refusa leurs services quoique étant leur partisan, « parce qu’il ne pensait pas mourir, quia non putabat mori. »
Mais ces Croyants ne manquaient jamais l’occasion, quand ils assistaient à quelque réunion hérétique, de manifester leur ferme désir de recevoir un jour l’initiation ; ils étaient ainsi des « hérétiques de désir ». Quand ils se trouvaient en présence des Parfaits, ils les saluaient en disant : « Bons chrétiens, donnez-nous la bénédiction de Dieu et la vôtre ; demandez pour nous au Seigneur qu’il garde notre âme de la mauvaise mort et nous conduise à une bonne fin. » « Or, ajoute l’inquisiteur Bernard Gui, ils appellent mauvaise mort la mort dans le giron de l’Église romaine et « bien finir par le ministère des bons chrétiens » c’est se faire recevoir, à son dernier soupir, dans la secte et l’ordre des hérétiques. » Ces engagements souvent renouvelés s’appelaient convenentia.
Une fois par mois, ils assistaient à un prêche des Parfaits appelé l’apparelhamentum. Ils y faisaient un examen de conscience à la suite duquel ils prononçaient ces paroles : « Tandis que la sainte parole de Dieu nous enseigne, ainsi que les saints Apôtres et nos frères spirituels nous le prêchent, que nous rejetions tout désir de la chair et toute souillure, nous serviteurs négligents, non seulement nous ne faisons pas la volonté de Dieu, mais le plus souvent nous accomplissons la volonté de la chair et nous nous asservissons aux soucis du monde, si bien que nous nuisons à nos esprits. »
Après avoir ainsi libéré leur conscience de ses remords, reçu la bénédiction des Parfaits auxquels ils avaient rendu l’hommage de « l’adoration », ils reprenaient leur vie habituelle, fréquentant, s’il le fallait, l’Église catholique qui était cependant, aux yeux de la secte, l’Église de Satan, exerçant tous les métiers, prenant les aliments défendus et menant le plus souvent une vie dissolue que toléraient (comme nous l’avons vu plus haut) les Parfaits. L’usage de la viande était criminel et cependant les documents signalent des bouchers Croyants. « Si au cours de leurs voyages, on offrait aux Parfaits de la viande, du gibier ou simplement des œufs, ils se gardaient d’y toucher ; mais ils n’avaient aucun scrupule d’en faire manger eux-mêmes à leurs Croyants. Vers 1231, plusieurs Croyants d’Avignon allèrent « adorer » deux Parfaits qui étaient de passage ; or au repas liturgique qu’ils prirent en leur présence, « ils mangèrent du lièvre et plusieurs autres choses que les Parfaits leur donnèrent ». Nous savons que la morale cathare interdisait formellement les rapports sexuels et mettait au même rang l’inceste, l’adultère et le mariage. Or les Parfaits les toléraient chez leurs Croyants qui, jusqu’à l’initiation complète du Consolamentum gardaient avec eux leurs femmes et leurs concubines et souvent les unes et les autres.
Les Croyants prenaient d’autant plus de libertés avec la morale humaine et cathare qu’ils étaient persuadés que le Consolamentum les purifierait, d’un seul coup, à leur dernière heure, de toutes leurs fautes, si graves fussent-elles, et de toutes leurs souillures.
Puisque la secte libérait ainsi les Croyants de toutes les obligations du catholicisme sans leur imposer les siennes, en les mettant d’ailleurs, par ses doctrines auxquelles ils adhéraient, au-dessus de toutes les lois humaines, on conçoit que le nombre de ces hérétiques honoraires ait été fort nombreux et ait formé comme un tiers-ordre de l’Église cathare.
Au-dessus des Croyants, objets de leur part d’une grande vénération et d’un vrai culte, les Parfaits, appelés aussi Cathares ou Purs, formaient la vraie Église néo-manichéenne. Ils en étaient les membres actifs puisqu’ils se proposaient de mettre leur vie de tous les jours en conformité avec ses doctrines. Ils étaient consacrés Parfaits par les rites du Consolamentum. Ils vivaient le plus souvent en commun comme des religieux et lorsqu’ils voyageaient, c’était deux à deux. Ils étaient soumis à une sévère discipline et à une étroite hiérarchie.
Certains auteurs leur ont attribué un chef suprême comme un pape ; mais il est possible qu’ils aient cru voir un pape cathare dans tel évêque de la secte dont l’autorité ne portait que sur une région déterminée. Il est plus juste de croire, à la suite de plusieurs inquisiteurs qui ont étudié de près le catharisme, que la secte se composait d’une fédération d’Églises. En France, on en comptait quatre, celles des pays de langue d’oil, de Toulouse, d’Albi et de Carcassonne.
Chacune de ces églises avait à sa tête un évêque. Dans la première moitié du XIIIe siècle, l’évêque cathare de Toulouse se nommait Gaucelm. Un jour de l’année 1203, Olivier de Cuc, seigneur d’Auriac, le rencontra dans une rue de Toulouse avec son compagnon Vidal de Montaigu ; pour leur faire honneur, il descendit de cheval et mit à leur disposition ses montures. Étant toujours évêque de Toulouse, en 1213, quand les croisés se furent rendus maîtres de cette ville, Gaucelm se retira à Lavaur.
Il semble qu’à la suite de la tourmente de la croisade albigeoise, plusieurs évêques cathares aient dirigé simultanément l’église hérétique de Toulouse, de 1223 à 1240. « Gaucelm vivait encore en ces temps-là puisque, en qualité d’évêque, il prêchait aux Cassès, près de Castelnaudary, et y présidait une cérémonie religieuse en 1228 ; et cependant, en 1215, Bernard de La Mothe, diacre de la secte, avait été élevé à la dignité épiscopale et pendant plus de vingt ans, devait exercer, lui aussi, son ministère dans le Toulousain, à Saint-Germain, à Lanta, à Toulouse enfin, près de la Croix-de-Baragnon, et chez Sicard de Gameville. Une déposition reçue en 1239 par les inquisiteurs, nous le montre faisant, de 1223 à 1225, de vraies tournées pastorales dans le haut Languedoc, signalé tour à tour à Villemur, Montauban, Moissac, Castelsarrasin, et Toulouse, où il rencontrait un autre évêque de la secte Guilabert de Castres ; dans le pays de Lanta, à Taravel, à Folcalvat où il était reçu chez une noble dame ; à Caraman où il descendait et passait un an chez un diacre hérétique Guiraud de Gordo ; à Labécède-Lauraguais où Guilabert de Castres, son confrère, lui offrait l’hospitalité ; à Laurac chez le diacre Raymond Bernard, où il était adoré par plusieurs seigneurs de la contrée ; enfin à Fanjeaux, où il donnait audience chez Guilabert de Castres à toute la noblesse cathare du pays.
De là, il entra dans le Carcassès et visita tour à tour Aragon, Montolieu, Saissac, Verdun, pour assister ensuite, dans le Razès, au concile de Pieusse et à l’ordination de Benoît de Termes. Il retourna ensuite dans le Lantarès et le pays de Caraman, ses résidences habituelles, en passant par le Mirepoix, le Savartès et les terres du comte de Foix.
Quoique le séjour de Toulouse fût devenu dangereux depuis que, par le traité de Paris, Raymond VII s’était engagé à réprimer l’hérésie, Bernard de La Mothe y exerça plusieurs fois son ministère chez de nobles Croyants, les Roaix, les Massos, les Bouquet, les Roqueville. Il reparut aussi, vers le même temps, à Avignonet, dans le Mirepoix et le comté de Foix. Vers 1240, on le perd de vue.
On peut suivre de la même façon les traces des autres évêques du Toulousain, Guilabert de Castres, Bertrand Marty, des évêques du Carcassès, Pierre Isarn, Guillaume Abit, Pierre Folha ; de l’évêque du Razès Benoît de Termes, qui fut élu dans une réunion d’une centaine de personnes qui se tint dans la maison des Cathares, à Pieusse, non loin de Limoux.
Partout où il se trouvait, l’évêque était le chef ; il présidait les assemblées et prenait toutes les décisions importantes ; il était assisté de deux Parfaits qui étaient comme ses vicaires généraux : le fils majeur et le fils mineur.
Au-dessous des évêques il y avait des diacres qui parcouraient sans cesse leurs régions respectives, se tenant en perpétuelle relation avec les Parfaits et les Croyants, prêchant et présidant aux différentes assemblées et réunions liturgiques de la secte. Dans notre étude détaillée sur l’Albigéisme languedocien au XIIe et au XIIIe siècles, nous avons dressé la liste de nombreux diacres cathares en mentionnant, d’après les Registres de l’Inquisition, leurs résidences et parfois leurs tournées (p. CXLI-CLIII).
Ainsi forte du nombre de ses adhérents et de sa solide hiérarchie, l’Église cathare n’avait en face d’elle qu’une Église catholique affaiblie et découragée, dépourvue, semblait-il, de toute force de réaction.
Tandis que les masses l’abandonnaient, désertaient ses sacrements, ses prédications et ses temples, le clergé catholique était battu en brèche par la noblesse. Les seigneurs du XIIe siècle comme les princes qui au XVIe siècle, donnèrent leur adhésion à la Réforme, en Allemagne, en Angleterre, dans les pays scandinaves et même dans certaines régions de la France, souvent favorisèrent l’hérésie moins par conviction que par l’avidité qui les poussait à faire main basse sur les biens ecclésiastiques, à la faveur de la crise que traversait le catholicisme. Ils ne voyaient pas que, dépositaires de l’autorité, ils favorisaient l’éclosion et le développement des ferments d’anarchie politique et sociale que portaient en elle les doctrines néo-manichéennes[7] et qui n’auraient pas manqué d’éclater sans la victoire de la Croisade et l’établissement de l’Inquisition.
[7] De même, les princes allemands qui favorisèrent les débuts de la Réforme pour dépouiller l’Église catholique de ses biens, ne prévoyaient pas les guerres sociales et les cataclysmes qui devaient déchaîner l’anabaptisme et les autres sectes issues des prédications de Luther.
Le comte de Toulouse Raymond VI donnait le premier l’exemple de cette curée des biens d’Église. Dans une lettre du 1er mars 1196, le pape Célestin III s’en plaignait amèrement : « Nous avons appris, lui disait-il, non sans une grande douleur, que vous n’avez aucun respect pour la juridiction des églises et des monastères. » Il lui reprochait d’avoir pillé les domaines de l’abbaye de Saint-Gilles et fait construire sur ses terres le château-fort de Mirapetra.
Lorsque, en 1224, Raymond VII, comte de Toulouse, se réconcilia avec l’Église, voici les biens ecclésiastiques qu’il dut rendre aux églises et aux abbayes parce qu’elles en avaient été dépouillées par son père et par lui-même : à la cathédrale de Vaison, la ville et le château de Vaison ; à l’évêque de Maguelonne, le château de Melgueil ; à l’évêque d’Agde, la ville d’Agde, Loupian et plusieurs châteaux ; à l’abbé de Saint-Pons, le château de Salvetat, Montouliers, Labastide-Rouairoux ; à l’abbé de Quarante, Cesseras ; à l’abbé de Saint-Tibéry, le Mas Saintes-Puelles ; à l’évêque d’Albi, la place de Vias ; à l’abbé de Gaillac, ses anciennes possessions de Gaillac ; à l’évêque d’Agen, tous ses anciens droits dans la ville et le diocèse ; à l’évêque de Rodez, Villeneuve avec tous ses droits ; à l’évêque de Toulouse, à l’abbé de Saint-Sernin et au prieur de la Daurade, dans la même ville, tous leurs anciens droits ; et nous arrêtons là la liste interminable de ces usurpations.
L’abbaye de Lagrasse s’était vu confisquer par le vicomte de Béziers et de Carcassonne et par ses vassaux : dans le Razès, Cépie, Malviés, Saint-Couat, Verzeilles, Montgradail, la moitié de Belvèze, Couffoulens, Leuc, Couiza, Luc-sur-Aude ; dans le Cabardès, Cabrespine ; dans le Carcassès, Blomac, Comigne, Cours, Comeilles, Alaric, Moux, Montlaur, Montclar, etc. D’autre part, Olivier de Termes lui avait pris tous les villages qu’elle possédait dans les Corbières et le Roussillon.
Un des seigneurs les plus hostiles à l’Église était ce seigneur de Saissac, Bertrand, qui gouverna comme régent la vicomté de Carcassonne et de Béziers pendant la minorité de son pupille Raymond Roger Trencavel. Pour mieux dépouiller l’abbaye d’Alet des biens qu’il convoitait, il y installa, comme abbé, une de ses créatures, par les procédés les plus odieux. Les moines ayant rejeté son candidat avaient élu un de leurs voisins, l’abbé de Saint-Polycarpe, Bernard de Saint-Ferréol. « En l’apprenant, le sire de Saissac se livra aux pires excès. Il se rendit à Alet, entra de force dans l’enceinte de l’abbaye et après un engagement entre ses hommes et ceux du monastère, il arracha violemment de son siège Bernard de Saint-Ferréol, l’enferma dans une étroite prison et l’y retint trois jours. Puis, cassant de sa propre autorité le choix qui venait d’être fait, il fit procéder à une nouvelle élection dans les circonstances les plus macabres. Pour effacer tout ce qui avait été accompli les jours précédents, il eut l’idée inouïe de faire présider le chapitre par l’abbé qui venait de mourir : il le fit déterrer et revêtir de ses insignes, puis l’installa sur son trône abbatial. Sous la présidence de ce cadavre en décomposition, les moines terrifiés votèrent et ce fut naturellement pour le candidat de Bertrand. Ainsi se fit l’élection de Boson. Arrachée par l’intimidation, achetée par la simonie (car plusieurs religieux avaient reçu de l’argent de Bertrand), accomplie dans les circonstances les plus étranges, elle aurait dû être cassée. Mais l’archevêque de Narbonne se laissa acheter, lui aussi, et donna sa confirmation à Boson. Avec un tel abbé, Bertrand de Saissac et Trencavel après lui, prirent de telles libertés avec les biens du monastère qu’ils furent rapidement dilapidés et l’abbaye réduite à la misère.
L’abbaye de Saint-Hilaire, près de Carcassonne, fut également dépouillée par la noblesse environnante, en particulier des biens qu’elle possédait à Limoux et de l’église Saint-Martin de cette ville.
Encouragé par les violences des seigneurs, le peuple se livrait à toutes sortes d’attentats contre les églises et les membres du clergé. « La soldatesque du comte de Foix commettait dans les églises et les monastères les plus odieuses profanations. Après la prise d’Urgel, « elles faisaient avec les bras et les jambes des crucifix des pilons pour broyer les condiments de leur cuisine. Leurs chevaux mangeaient l’avoine sur les autels. Eux-mêmes, après avoir affublé les images du Christ d’un casque et d’un écu, s’exerçaient à les percer de coups de lance, comme les mannequins qui leur servaient au jeu de la quintaine. Dans le diocèse de Toulouse, l’évêque ne pouvait plus faire ses visites pastorales parce que les populations lui étaient hostiles et il devait se faire accompagner de fortes escortes. A Béziers, les chanoines se retranchaient dans leur église transformée en forteresse, par crainte des habitants de la ville.
Quelques mois avant la Croisade, les moines de Montolieu voyaient se soulever contre eux la population de leur ville. Le monastère fut envahi, pillé et brûlé par les hérétiques, ses terres dévastées et sous la conduite de leur abbé, les religieux eurent à peine le temps de se réfugier à Carcassonne où Raymond de Capendu les recueillit.
L’évêque de Carcassonne, Bérenger, avait été, quelques années auparavant, persécuté par les hérétiques de sa cité épiscopale. Sur la fin de ses jours, il voulut prêcher contre eux et réfuter leurs erreurs en leur prédisant les maux qui devaient tomber sur eux. Loin de se convertir, ils le chassèrent de Carcassonne avec défense à n’importe quel habitant de la ville de rester en relations avec lui[8].
[8] Jean Guiraud. L’Albigéisme languedocien au XIIe et XIIIe siècle, pp. CCLXXIX-CCLXXX.
Un jour, au Mas Saintes-Puelles, dans la boutique de Pierre Gauta, il se passa un fait vraiment ignoble. Plusieurs personnes s’y trouvaient réunies et parmi elles était un certain Pierre Rigaud, qui étant acolythe, portait la tonsure cléricale ; une des personnes présentes devant toutes les autres commit une incongruité que seul le latin peut exprimer : « inductus propria voluntate, minxit super coronam ipsius testis qui est acolythus, in opprobrium et in turpitudinem totius ecclesiae catholicae. »
Parfois, c’était par l’assassinat, manqué ou accompli, que ces populations témoignaient leur haine aux gens d’Église.
Au cours de ses prédications saint Dominique faillit être massacré par les hérétiques. Pressentant quelque embûche, nous dit un de ses biographes du XIIIe siècle, il marchait intrépide et alerte, montant vers Fanjeaux. Du bord du sentier tombèrent sur lui des gens armés qui l’avaient attendu pour le tuer et ils n’y renoncèrent qu’en voyant avec quelle ardeur il désirait le martyre. « A quoi bon, se dirent-ils, faire son jeu ? » Encore de nos jours, en souvenir de ce fait ce sentier s’appelle le chemin du Sicaire et le lieu même où saint Dominique fut assailli est marqué d’une croix. Ce fut l’assassinat du légat Pierre de Castelnau, par des hérétiques, familiers du comte de Toulouse, qui déchaîna la guerre des Albigeois en déterminant le pape Innocent III à faire prêcher la Croisade.
En face de ces violences et de ces attentats de sectes qui se croyaient tout permis, le clergé catholique s’abandonnait, sans la moindre réaction, soit qu’il fut découragé, soit que plusieurs de ses membres fussent complices de l’hérésie, comme ces prélats et ces clercs du XVIe siècle, qui pactisèrent avec la Réforme.
Le métropolitain de tous ces diocèses que désolait l’hérésie, Bérenger, archevêque de Narbonne depuis 1191, appartenait par sa naissance à cette féodalité infectée de catharisme puisqu’il était le fils de Raymond Bérenger, comte de Barcelone, et oncle de ce roi d’Aragon, Pierre, qui devait trouver la mort à la bataille de Muret, en combattant les croisés. En 1204, les légats du Saint-Siège le dénoncèrent à Innocent III comme coupable « de montrer une extrême négligence dans les fonctions de son ministère et de n’avoir pas encore visité ni sa province ni son diocèse depuis treize ans qu’il occupait son siège, conduite, disaient-ils, qui n’avait pas peu contribué à l’accroissement de l’hérésie dans tout le pays. » De mœurs relâchées, pratiquant la simonie, il n’avait ni les moyens, ni même la volonté de s’opposer au mal ; il devait être déposé en 1212 après la victoire des Croisés.
L’année précédente, son suffragant, Bernard Raymond de Roquefort, évêque de Carcassonne, avait eu le même sort à cause de ses accointances avec la noblesse hérétique à laquelle il se rattachait par sa naissance et toute sa parenté ; il en fut de même de Raymond de Rabastens, évêque de Toulouse.
Nous avons vu plus haut quel singulier abbé, la violence du sire hérétique de Saissac imposa au monastère bénédictin d’Alet. Aussi n’est-il pas étonnant que le légat apostolique, Conrad, cardinal évêque de Porto, ait procédé contre cet abbé Boson et l’ait dégradé « comme favorisant les hérétiques ». Il est à croire que la grande majorité des moines ressemblait à l’abbé, puisque au lieu de donner à Boson, un successeur, le légat concéda l’abbaye et ses biens au chapitre de Narbonne, « parce que l’abbé et les moines du dit Alet soutenaient les hérétiques de la dite ville. »
On ne saurait affirmer que l’abbé de Saint-Volusien de Foix fût hérétique, mais son entourage comptait de nombreux Cathares. Il appartenait à une famille de haute noblesse, que le catharisme avait profondément pénétrée, la famille de Durban. « Vers 1224, son frère Bertrand reçut le Consolamentum à Pamiers, à son lit de mort, en présence de plusieurs seigneurs du pays de Mirepoix ; il légua aux Parfaits son cheval. Agnès, sa sœur, était, elle aussi, hérétique. Vers 1210, à Castel-Verdun, en présence de Raymond de Montlaur, frère de l’abbé de Saint-Antonin de Pamiers, elle déclarait qu’il n’y avait de salut que chez les Cathares, non erat salvatio nisi in haereticis. Elle éleva son fils Garcias Arnaud dans ces doctrines. En 1230, elle assistait à une cérémonie de la secte à Castelverdun, chez Pons Arnaud, seigneur du lieu.
Les Parfaits avaient des intelligences dans le monastère bénédictin de Sorèze ; ils envoyaient, un jour, une corbeille de cerises au moine Guilabert Alzeu (p. CCLXXXVII).
Quant au bas clergé, encore plus mêlé, surtout dans les campagnes, aux populations indifférentes ou fanatisées par les Parfaits, il était découragé et démoralisé ; il se résignait à son impuissance ou même entretenait de bonnes relations avec les hérétiques afin de n’avoir pas la vie trop dure. Il faisait, en somme, comme plus d’un curé de notre temps qui croit nécessaire de faire bon ménage avec son maire franc-maçon, telle famille radicale ou son instituteur socialiste parce qu’il serait dangereux de les combattre.
Les interrogatoires de l’Inquisition nous présentent plusieurs de ces curés qui entretenaient de bonnes relations non seulement avec les Croyants mais même avec les Parfaits. Tel celui de Saint-Michel-de-Lanès, en Lauraguais, maître Arnaud Baron : il aime tellement le jeu qu’il laisse mourir ses paroissiens sans sacrements et sans absolution plutôt que d’abandonner ses échecs et ses dés… et peut-être aussi, ajoutons-le, parce qu’on a trop souvent refusé son ministère. Entre un chrétien austère ne jouant pas et un hérétique Croyant bon joueur, il n’hésite pas : c’est ce dernier qu’il fréquente. Aussi par le jeu est-il fort lié avec les hérétiques et avec le plus important de tous, le sire de Saint-Michel, seigneur du lieu, son partenaire. D’une tolérance qui eût réjoui Voltaire, il accepte des invitations à dîner au couvent hérétique de Labécède, paroisse cependant assez éloignée de la sienne. Il a tellement la confiance des Parfaits qu’il assiste à leurs cérémonies, sans toutefois s’associer à leurs prières ou les adorer. « Lorsque les Croyants revenaient à l’Église il avait une singulière manière de les absoudre. L’un d’eux, Guillaume d’Issel, reçut de lui la pénitence dite des vendredis (penitentia de sextis feriis). Mais, peu après, prêtre et pénitent se mirent à jouer et la pénitence que le curé venait d’imposer fut l’enjeu de la partie. Guillaume d’Issel la gagna et la pénitence lui fut enlevée !
Un autre curé, celui de Cadenal, habita pendant deux ans, avec un Parfait, prenant avec lui tous ses repas. Il savait fort bien qu’il était le commensal d’un « hérétique vêtu », mais peu lui importait. « Un chevalier de Puylaurens, Sais de Montesquieu, alla entendre la prédication de deux hérétiques de marque, Bernard de la Mothe et Raymond de Carlipa ; il aperçut dans l’assistance Rocas, curé de Cuq-Tolsa ; et cependant c’était en 1225, alors que la Croisade des Albigeois avait porté de grands coups à l’hérésie. Un autre jour, il vit grande foule devant le château de Puylaurens où un Vaudois allait faire une conférence ; et comme il reprochait à plusieurs de ceux qui étaient ainsi assemblés de venir entendre un hérétique, ils lui répondirent qu’ils pouvaient bien le faire puisque leur curé était avec eux. Il y avait en effet parmi eux maître Bernard Adalbert, curé de la Crozelle.
« Les interrogatoires de l’Inquisition nous révèlent un fait tellement inouï qu’il est à peine croyable. La citadelle de l’orthodoxie, le couvent dominicain de Prouille, aurait compté, un traître en 1220, du vivant même de saint Dominique, et le propre fils de Simon de Montfort, qui avait été le chef de la Croisade et était mort en combattant l’hérésie, Amaury aurait eu un chapelain hérétique. C’est ce que déclarait à l’inquisiteur un habitant de Fanjeaux, Bernard Mir : « Dans ce bourg, chez Guillelme de Nabona, il alla entendre l’un des chefs des Cathares, Raymond Mercier et son compagnon ; il y avait là Peytavi Arveu, Guillaume Hugon, clerc, un autre clerc, Guillaume de Lanta, un convers de Prouille, Pierre Roger, et Gaubert, chapelain du comte de Montfort ; et tous adorèrent les hérétiques en fléchissant le genou et en disant : « Bons hommes, priez Dieu pour nous ! » (p. CCXC).
CHAPITRE II
L’ÉTABLISSEMENT DE L’INQUISITION
Sommaire. — Missions cisterciennes impuissantes, — Saint Dominique. — La Croisade des Albigeois. — La répression de l’hérésie par le pouvoir civil et l’Église avant l’Inquisition. — Constitution de Vérone. — Le concile de Toulouse. — Règlements de l’Inquisition toulousaine. — Prêcheurs et Mineurs. — Manuels des Inquisiteurs.
De toute évidence, l’Église ne pouvait pas compter sur un pareil clergé pour arrêter les progrès de l’hérésie et encore moins reconquérir sur elle le terrain perdu. Aussi, au cours du XIIe siècle, les papes avaient-ils fait appel au clergé du Nord de la France et surtout à l’ordre de Citeaux. A la demande du pape, saint Bernard était venu prêcher contre les hérétiques ; ni son éloquence, ni l’ardeur de son zèle apostolique, n’avaient réussi ; on l’avait tourné en dérision. En 1177, Pierre, cardinal de Saint-Chrysogone dirigea une mission dans les états du comte de Toulouse ; elle n’obtint aucun résultat appréciable. En 1181, Henri, abbé de Clairvaux, fit une nouvelle tournée accompagnée de mesures de répression puisqu’il déposa l’archevêque de Narbonne, Pierre d’Arsac. Il réunit plusieurs conciles pour réformer l’Église occitane et il s’empara de la ville de Lavaur qui était un repaire d’hérétiques. Malgré ces actes d’énergie, le Catharisme continua à faire de tels progrès que, dès l’année même de son avènement, Innocent III s’en préoccupa. Il organisa une troisième mission cistercienne à la tête de laquelle il mit deux religieux ; l’un d’eux, Raynier, étant tombé malade, fut remplacé par l’archidiacre de Maguelonne, Pierre de Castelnau, qui fit aussitôt profession dans l’ordre de Citeaux et devint moine de l’abbaye de Fontfroide près de Narbonne.
Munis de pleins pouvoirs par le Saint-Siège, ces nouveaux légats mêlèrent la répression à la persuasion. Ils firent des enquêtes ou inquisitions sur les hérétiques et leurs menées, exigeant, sans l’obtenir, leur répression du pouvoir séculier, qui le plus souvent, était gagné lui-même à l’hérésie ; ils menaçaient les endurcis de sentences d’excommunication et de confiscation de leurs biens.
En même temps, ils multipliaient les prédications et engageaient même avec les Parfaits des conférences contradictoires ; dans l’une d’elles qui eut lieu, en 1204, à Carcassonne, Pierre de Castelnau et Raoul, son collègue, se mesurèrent avec l’évêque cathare, Bernard de Simorre. Peine perdue ! en 1204, Pierre de Castelnau était tellement découragé qu’il demandait au pape Innocent III, sans l’obtenir, d’être relevé de ses fonctions.
Ce fut alors que traversant le Languedoc, Diégo, évêque d’Osma, et le sous-prieur de son chapitre, Dominique de Gusman, voyant le désarroi des prédicateurs cisterciens et la puissance de l’hérésie, abandonnèrent leurs projets de voyage pour se consacrer à leur tour à la lutte contre l’hérésie.
Pour gagner les âmes égarées ils employèrent deux moyens. Ils essayèrent de rivaliser d’austérité avec les Parfaits : renvoyant ses équipages en Espagne, Diégo, accompagné de Dominique, parcourut les campagnes, pieds nus, revêtu d’une robe de bure, sans argent, faisant contraste avec la magnificence des légats cisterciens. En même temps, ils multipliaient les prédications et les conférences contradictoires dans des réunions qui étaient présidées par un bureau mixte et se terminaient par le vote d’ordres du jour, comme nos modernes meetings.
Plusieurs de ces controverses furent brillantes. A Servian, près de Béziers, la réplique fut donnée à saint Dominique et à Diégo par un prêtre apostat, Thierry, et la discussion se prolongea pendant huit jours. De là les missionnaires allèrent à Béziers où les conférences contradictoires se poursuivirent quinze jours. Il en fut de même à Montréal où les plus illustres cathares, au nombre desquels était Guilabert de Castres, argumentèrent contre Diégo et Dominique.
Ces missions avaient les résultats les plus différents. A Verfeil, l’obstination hérétique fut telle que Diégo contre ce bourg renouvela la malédiction que lui avait déjà lancée, à la suite de son échec, saint Bernard : « Verfeil (Viridefolium, feuille verte), que le seigneur te dessèche ! » A Montréal, au contraire, saint Dominique semble avoir eu l’avantage : les arbitres qui appartenaient au clan hérétique, refusèrent de mettre aux voix l’ordre du jour et 150 conversions au catholicisme suivirent la réunion (1206). Une grande controverse eut lieu, l’année suivante, à Pamiers, entre les catholiques et les Vaudois ayant à leur tête Durand de Huesca. Le président de la réunion était du parti hérétique ; non seulement il se convertit avec ses compagnons vaudois, mais encore il forma avec eux la pieuse association des Pauvres catholiques qui faisaient vœu de mendier leur pain, de pratiquer la charité et de prêcher les hérétiques.
Le succès partiel de ces prédications excita la colère des Cathares qui, assurés de la complicité des seigneurs, multiplièrent leurs attentats contre l’Église. Aussi à plusieurs reprises, Innocent III fit-il appel au roi de France, Philippe-Auguste, et à ses barons du Nord pour obtenir leur protection en faveur des catholiques du Midi de la France. Le 8 mai 1204, il leur demandait de mettre leur puissance à la disposition des légats ; le 7 février 1205, il se faisait encore plus pressant : il écrivait à Philippe-Auguste et à son fils aîné, le prince Louis : « En vertu du pouvoir que vous avez reçu d’en haut, contraignez les comtes et les barons du Midi à confisquer les biens des hérétiques et usez d’une semblable peine envers ceux de ces seigneurs qui refuseront de les chasser de leurs terres. »
Comptant sur l’appui que le pape demandait ainsi au roi de France, Pierre de Castelnau reprenait courage et poursuivait énergiquement la lutte contre l’hérésie. Excommunié une première fois, à cause de la faveur qu’il accordait aux Cathares, le comte de Toulouse avait été absous en 1198 sur la promesse qu’il avait faite de les poursuivre ; il ne tint nullement sa promesse. A la fin de 1204, Pierre de Castelnau la lui rappela, le mettant en demeure de proscrire les hérétiques et de confisquer leurs biens. Raymond VI le promit ; il laissa déposer par le légat l’évêque de Toulouse, mais il ne fit rien lui-même. Le légat négocia la paix entre plusieurs seigneurs, les réunit ensuite dans une ligue contre l’hérésie, et demanda au comte Raymond de s’unir à eux. Raymond VI refusa et Pierre retourna contre lui la ligue nouvellement formée. Enfin il lança contre lui une sentence solennelle d’excommunication qui fut aussitôt confirmée par le Pape. « Si cette punition ne vous fait pas rentrer en vous-même, écrivait Innocent III à Raymond VI, nous enjoindrons à tous les princes voisins de s’élever contre vous comme contre un ennemi de Jésus-Christ et un persécuteur de l’Église, avec permission à chacun de retenir toutes les terres dont il pourra s’emparer sur vous afin que le pays ne soit plus infecté d’hérésie sous votre domination. »
Devant ces menaces, Raymond VI se soumit et obtint la levée de l’excommunication ; mais éclairé par Pierre de Castelnau, le Pape n’avait aucune confiance dans le comte de Toulouse et de même que pour suppléer le clergé du Midi, le Saint-Siège avait fait appel aux Cisterciens, de même il confia au roi de France et à ses barons la défense de l’orthodoxie que déclinaient le comte de Toulouse et les seigneurs du Midi. « Par une bulle datée du 17 novembre 1207, il invita Philippe-Auguste à venir dans le comté de Toulouse combattre les hérétiques et y rétablir l’orthodoxie ; à lui et à tous ceux qui prendraient part à cette expédition, Innocent III accordait les mêmes indulgences qu’aux croisés partant pour la Terre Sainte. Des bulles analogues étaient adressées aux comtes, barons, chevaliers et en général à tous les chrétiens du royaume de France, aux comtesses de Troyes, de Vermandois et de Blois, au duc de Bourgogne, aux comtes de Nevers et de Dreux et à Guillaume de Dampierre.
C’était la Croisade contre les Albigeois prêchée par le Pape à toute la France du Nord.
Retenu par sa guerre avec l’Angleterre, Philippe-Auguste répondit froidement à cet appel si solennel ; il mettait comme condition préalable à son intervention dans le Midi la conclusion d’une trêve avec l’Angleterre garantie par le Saint-Siège et une aide pécuniaire du clergé ; encore ne voulait-il s’engager que pour un an.
Au milieu de ces hésitations survint un événement imprévu qui précipita les événements : le 15 janvier 1208, au moment où il allait passer le Rhône après avoir eu, la veille, à Saint-Gilles, un entretien orageux avec le comte de Toulouse, le légat apostolique Pierre de Castelnau était assommé par un inconnu et aussitôt l’opinion publique désigna Raymond VI comme l’instigateur de ce crime : le meurtrier était de fait un de ses familiers. Ce fut aussi le sentiment de l’abbé de Citeaux et du Pape.
« A la nouvelle de cet assassinat, Innocent III manifesta la plus grande colère. » De l’affliction qu’il en eut, dit la Chanson de la Croisade, il tint la main à sa mâchoire et invoqua saint Jacques de Compostelle et saint Pierre de Rome. » Dès le 10 mars 1208, il envoya une lettre circulaire aux archevêques de Narbonne, d’Arles, d’Embrun, d’Aix, de Vienne et à leurs suffragants. Après avoir fait l’éloge de Pierre de Castelnau et décrit sa mort, il leur faisait un pressant devoir de poursuivre l’hérésie qui avait armé le bras du meurtrier. Quant au comte de Toulouse, il le désignait comme le complice de l’assassin et il l’excommuniait en déliant de leurs serments « tous ceux qui lui avaient promis fidélité, société ou alliance » ; il ordonnait à tout chrétien « de poursuivre sa personne et d’occuper ses domaines, sauf le droit du seigneur principal. » Les évêques devaient prêter leur concours le plus absolu aux deux légats Arnaud, abbé de Citeaux et Navarre, évêque de Couserans. Le pape ordonna en même temps à l’archevêque de Tours de ménager une trêve entre les rois de France et d’Angleterre, puis de se joindre aux évêques de Nevers et de Paris pour prêcher la Croisade dans les terres de Philippe-Auguste et de ses vassaux.
Aucune de ces mesures ne put faire sortir le roi de France de sa prudente réserve ; il se contenta, malgré toutes les instances du Saint-Siège, de permettre à ses barons de se croiser et c’est ainsi qu’en 1209, l’armée de la Croisade s’organisa sans l’intervention de Philippe-Auguste.
Elle se composait d’un grand nombre de seigneurs, de prélats et de paysans. « L’ost, dit la Chanson de la Croisade, fut merveilleuse : vingt mille chevaliers armés de toutes pièces, plus de deux cent mille vilains et paysans, sans compter clercs et bourgeois. » Pierre, abbé de Vaux-Cernay qui prit part à l’expédition avec les autres abbés cisterciens, réduit ces chiffres : il ne comptait que 50.000 hommes dans l’armée quand elle arriva sous les murs de Carcassonne.
Nous n’avons pas à raconter avec ses péripéties la Croisade des Albigeois, marquée tantôt par la victoire des armées du Nord, tantôt par des retours de fortune en faveur des seigneurs du Midi. La bataille de Muret dans laquelle fut tué le principal allié des Albigeois, le roi Pierre d’Aragon, sembla assurer la victoire définitive du chef des armées du Nord, Simon de Montfort, sur Raymond VI et ses troupes méridionales ; mais, cinq ans après, la mort de Simon sous les murs de Toulouse remettait tout en question puisque le commandement de la Croisade tombait aux mains du fils de Simon, Amaury, tout à fait inférieur à son père par l’intelligence et le caractère. En moins d’un an Raymond VI, aidé par la jeunesse entreprenante de son fils, reprenait une grande partie du terrain perdu.
La Croisade semblait compromise ; ce fut le moment que Philippe-Auguste choisit pour en saisir la direction afin d’en recueillir les fruits. Son fils Louis prit le commandement des troupes d’Amaury désemparées et à la suite de plusieurs campagnes qu’il poursuivit pendant son règne éphémère de trois ans (1223-1226), il prépara la victoire finale qui fut obtenue grâce à l’habileté diplomatique de sa femme Blanche de Castille, sous la minorité de son fils Louis IX. En 1229, Raymond VII, comte de Toulouse, demanda la paix qui fut signée définitivement à Paris en 1229.
Par ce traité, Raymond VII cédait au roi de France le bas Languedoc, qui forma les sénéchaussées de Carcassonne et de Beaucaire ; il ne gardait pour lui que le Toulousain, l’Agenais, la Rouergue et une partie de l’Albigeois. Il donnait à un frère de Louis IX, Alphonse de Poitiers, sa fille unique Jeanne en mariage et par elle la succession éventuelle des domaines qu’il conservait.
Le cardinal légat Romain de Saint-Ange, négociateur du traité, fit insérer dans le texte des clauses concernant la répression de l’hérésie. Raymond VII s’engageait à faire ce que son père Raymond VI avait refusé avant la Croisade, à poursuivre les hérétiques et à les exterminer, c’est-à-dire à les expulser de ses terres après leur avoir confisqué leurs biens.
Pour agir ainsi, il fallait les rechercher avec d’autant plus de soin que ne pouvant plus compter sur la faveur des princes, ils allaient désormais se cacher en donnant à leur secte le caractère d’une société secrète.
Cette recherche (inquisitio) des hérétiques en vue de leur procès et de leur extermination fut l’Inquisition.
A vrai dire elle n’était pas une nouveauté.
Nous avons vu plus haut que, dès les origines même du christianisme, les princes, empereurs romains et byzantins, rois de France, avaient édicté des mesures sévères pour réprimer et punir l’hérésie à cause de ses doctrines anarchiques et antisociales. Les papes du XIIe siècle n’avaient fait que marcher sur leurs traces, lorsqu’ils avaient publié des ordonnances contre les hérétiques de plus en plus dangereux et ordonné aux souverains de les exécuter.
Dès 1139, le concile œcuménique de Latran présidé par Innocent III, s’exprimait ainsi dans son canon 23 : « Les hérétiques qui rejettent le sacrement du corps et du sang du Seigneur, le baptême des enfants, le sacerdoce et les autres ordres, condamnent le mariage, sont expulsés de l’Église de Dieu ; nous les condamnons et nous ordonnons au pouvoir civil de les réprimer ». Le concile de Reims qui se tint en 1148 sous la présidence du pape Eugène III, effrayé des progrès des Cathares dans le Midi de la France, renouvela ces sentences : « Personne, disait-il, ne devait défendre ou protéger les Cathares ; aucun seigneur ne devait les accepter sur ses terres sous peine d’anathème et d’interdit. »
Effrayés, comme l’avait été Robert le Pieux, par le caractère antisocial et anarchiste des doctrines et des organisations hérétiques, les princes sollicitaient de l’Église de semblables décrets et l’inclinaient vers la rigueur. Rien n’est plus curieux à ce propos que la discussion qui s’engagea, en 1162, entre le roi de France Louis VII et le pape Alexandre III.
Le frère du roi, Henri, archevêque de Reims, inquiet du progrès des Cathares, s’apprêtait à les poursuivre lorsque ceux-ci firent appel au Saint-Siège. Alexandre III répondit à leur attente en recommandant ainsi la douceur envers eux à l’archevêque et au comte de Flandre. « Mieux vaut absoudre les coupables que de s’attaquer par une excessive sévérité à la vie d’innocents… l’indulgence sied mieux aux gens d’Église que la dureté. » Et il appuyait son conseil sur ce texte de l’Écriture : « Noli nimium esse justus. »
Louis VII, à qui l’archevêque dut communiquer cette lettre, répondit au Pape pour plaider contre sa mansuétude la cause de la rigueur : « Notre frère l’archevêque de Reims, lui dit-il, parcourant dernièrement la Flandre, y a trouvé des hommes égarés par les plus funestes doctrines, adeptes de l’hérésie des Manichéens ; l’observation a prouvé qu’ils sont beaucoup plus mauvais qu’ils ne le paraissent. Si leur secte continue à se développer, ce sera un grand mal pour la foi… Que votre sagesse donne une attention toute particulière à cette peste et la supprime avant qu’elle puisse grandir. Je vous en supplie pour l’honneur de la foi chrétienne, donnez toute liberté dans cette affaire à l’archevêque ; il détruira ceux qui s’élèvent ainsi contre Dieu : sa juste sévérité sera louée par tous ceux qui, dans ce pays, sont animés d’une vraie piété. Si vous agissiez autrement, les murmures ne s’apaiseraient pas facilement et vous déchaîneriez contre l’Église romaine les violents reproches de l’opinion. »
Le pape qui chassé de Rome, s’était réfugié dans les états de Louis VII, s’inclina devant ses représentations ; il convoqua à Tours un concile qui réunit 12 cardinaux, 124 évêques, 314 abbés et une foule considérable et il prit des mesures énergiques contre « l’hérésie manichéenne qui, comme un chancre, s’était étendue à travers toute la Gascogne et dans d’autres provinces. » Tous les évêques et tous les prêtres avaient ordre de surveiller les hérétiques, de les faire chasser du pays où on les découvrirait, de surprendre leurs assemblées secrètes et de les faire condamner par les princes à la prison et à la confiscation de leurs biens.
Le roi d’Angleterre se montrait aussi rigoureux contre les hérétiques que le roi de France. Traqués en Flandre, en 1163, ceux-ci s’étaient réfugiés en Grande-Bretagne. Henri II les fit arrêter, marquer d’un fer rouge au front et exposer, ainsi défigurés, devant le peuple. C’est ainsi, nous dit le chroniqueur Guillaume de Newbridge, qu’il préserva totalement le royaume de la peste de l’hérésie. Les Assises de Clarendon rédigées par Henri II défendaient « de recevoir chez soi des hérétiques sous peine de voir sa maison détruite. » C’était l’extermination complète et radicale de l’hérésie et comme le fait remarquer Lea, dans son Histoire de l’Inquisition, elle était ordonnée par une loi exclusivement civile, poursuivie par des officiers laïques et une juridiction séculière, au nom d’un prince excommunié par l’Église à cause du soin qu’il prenait de la soumettre au pouvoir laïque.
Lorsqu’ils eurent signé la paix entre eux, Louis VII et Henri II entraînèrent le pape dans une action encore plus énergique. C’est sur leurs instances qu’Alexandre III, envoya en 1179, dans le Midi de la France la mission du cardinal de Saint-Chrysogone. « Henri II, dit le chroniqueur Benoît de Peterborough (1178), ne voulut pas passer la mer et rentrer en Angleterre avant de s’être entendu avec le roi de France pour envoyer de concert avec lui, dans le comté de Toulouse, des hommes d’Église et des laïques qui ramèneraient les hérétiques à la vraie foi par des prédications ou les réduiraient par les armes. »
Alexandre répondait à leurs vœux lorsque, rentré dans Rome, il convoquait le concile de Latran et devant les évêques qui le composaient, tout en rappelant que le clergé avait horreur des répressions sanglantes (cruentas effugiunt ultiones), il invitait les puissances séculières à édicter des sanctions pénales « contre les Cathares, les Publicani et les Patareni, qui en Gascogne, dans l’Albigeois et le comté de Toulouse, ne se contentaient pas de professer leur erreur en secret, mais la manifestaient publiquement. » Il déclarait anathème leurs protecteurs, quiconque les recevrait sur ses terres ou commercerait avec eux ; il appelait les princes et le peuple aux armes contre eux. Une indulgence de deux ans était accordée à tous les chrétiens qui répondraient à cet appel ; pendant leur séjour à l’armée sainte, leurs droits et leurs biens seraient sous la sauvegarde spéciale des évêques.
Cette décrétale d’Alexandre III proclamait, pour la première fois, la guerre sainte, la Croisade, contre les hérétiques.
Dès les débuts de son règne, Philippe-Auguste se montra aussi rigoureux contre l’hérésie que son père Louis VII. Dans sa Philippide, Guillaume Le Breton le félicite d’avoir poursuivi énergiquement ces êtres malfaisants « que le peuple appelle Popelicani, qui réprouvent le bonheur conjugal, déclarent défendre l’usage de la viande et répandent plusieurs autres superstitions. » Le roi les a fait sortir de leurs cachettes et après les avoir fait juger par ses tribunaux, les a « envoyés au bûcher, pour que le feu matériel leur soit un avant-goût des flammes de l’enfer ». Ainsi, dit toujours Guillaume Le Breton, le royaume a été totalement purgé de l’hérésie et nul ne peut y vivre s’il n’accepte pas tous les dogmes de la foi catholique ou s’il nie les sacrements.
Si un prince fut hostile à l’Église, ce fut Frédéric Barberousse, empereur d’Allemagne, qui suscita contre les Papes des antipapes, chassa par les armes le Souverain Pontife de Rome et le força à vivre plusieurs années en exil, se moqua des excommunications, fomenta des schismes et tenta d’asservir entièrement le clergé au pouvoir civil. Il fut, comme Henri II, Louis VII et Philippe-Auguste, un pourchasseur de l’hérésie. Ce fut lui qui, à l’assemblée de Vérone de 1181 réunissant autour du pape et de l’empereur des patriarches, des archevêques, des prélats et des princes venus de tout l’Empire, persuada au pape Lucius III de promulguer une nouvelle constitution, plus énergique encore que celle d’Alexandre III « contre les Cathares, les Patarins, ceux qui s’appelaient faussement les Humiliés et les Pauvres de Lyon ; les Passagini, les Josephini, les Arnaldistae. »
Cette constitution de Vérone, insérée plus tard par Grégoire IX dans le recueil des Décrétales, était, remarque l’historien Lea, « la plus sévère qui eut été encore fulminée contre l’hérésie. » « Elle excommuniait avec les chefs de l’hérésie, ceux qui les protégeaient, avaient reçu d’eux le Consolamentum, se disaient Croyants ou Parfaits. Ceux d’entre eux qui seraient clercs, seraient dégradés, dépouillés de leurs charges et de leurs bénéfices et livrés à la puissance civile pour être punis par elle. Les laïques seraient livrés de la même manière et pour le même objet au bras séculier, surtout s’ils étaient relaps. Tout archevêque ou évêque devait inspecter soigneusement en personne ou par son archidiacre ou des personnes de confiance, une ou deux fois l’an, les paroisses suspectes et se faire désigner sous serment par les habitants les hérétiques déclarés ou cachés. Ceux-ci devraient se purger par serment du soupçon d’hérésie et se montrer désormais bons catholiques. S’ils refusaient de prêter le serment ou retombaient ultérieurement dans l’erreur, l’évêque les punirait. Les comtes, barons, recteurs, consuls des villes et autres lieux devaient prêter serment d’aider l’Église dans cette œuvre de répression, sous peine de perdre leurs charges, d’être excommuniés et de voir l’interdit lancé sur leurs terres. Les villes qui résisteraient sur ces points aux ordres des évêques seraient mises au ban de toutes les autres ; aucune ne pourrait commercer avec elles. Quiconque recevrait chez soi des hérétiques serait déclaré infâme à jamais, incapable de plaider, de témoigner et d’exercer une fonction publique. Enfin, les archevêques et les évêques devaient avoir, en matière d’hérésie, toute juridiction et être considérés comme délégués apostoliques par ceux qui jouissant du privilège de l’exemption, étaient placés sous la juridiction immédiate du Saint-Siège. »
Lorsque Pierre de Castelnau sommait Raymond VI non seulement de rompre ses relations suspectes avec l’hérésie, mais encore de poursuivre Parfaits et Croyants et de les chasser de ses États, il invoquait, d’une part, la législation civile des rois de France et d’Angleterre, suzerains du comte de Toulouse et la législation canonique des conciles et des papes codifiée en quelque sorte dans la Constitution de Vérone.
Avant d’aborder l’examen des règlements qui furent édictés dans le Midi de la France à la suite de la Croisade des Albigeois, quelques remarques s’imposent.
Il est tout d’abord évident que le pouvoir civil s’est inquiété de l’existence et du développement des hérésies autant et plus peut-être que l’autorité religieuse. Celles qui le préoccupaient le plus ce n’étaient pas celles qui étaient purement théologiques ; car nous ne voyons pas qu’il se soit ému de la négation par Bérenger de Tours du dogme de la transsubstantiation. Celles qui l’effrayaient c’étaient celles dont l’erreur théologique se doublait de doctrines anarchistes et antisociales ; et voilà des princes excommuniés par l’Église qui les poursuivaient au moins autant que les papes, parce que dans leur triomphe éventuel ils voyaient, selon l’expression même de Robert le Pieux, « la ruine même de la patrie. »
A ce point de vue, la répression de l’hérésie fut une œuvre de défense sociale autant qu’une œuvre de défense religieuse.
Dans cette politique de répression le pouvoir civil devança l’Église puisque les plus anciennes lois frappant les Manichéens eurent pour auteurs des empereurs païens ; et dans les premiers siècles de cette lutte, le plus souvent, ce fut le pouvoir civil qui excita le zèle de l’Église et des papes, sollicitant de leur part des canons de conciles et des décrétales répondant à leurs édits et à leurs ordonnances.
Avant la Croisade des Albigeois, l’Inquisition religieuse était exercée par les évêques. C’étaient eux qui inspectaient les paroisses, recherchaient les hérétiques et instrumentaient contre eux et contre tous ceux qui, de quelque manière que ce fût, leur donnaient asile, aide et protection. C’étaient eux qui invitaient la puissance civile à leur prêter main-forte, et, selon l’expression usitée plus tard, invoquaient l’aide du bras séculier ou même la requéraient. Le pape n’intervenait que pour donner des règles générales, le plus souvent au sein des conciles, comme le firent Innocent II, Eugène III, Alexandre III et en dernier lieu Lucius III à Vérone, ou pour réveiller et exciter le zèle des évêques et des princes par des légations extraordinaires, des lettres personnelles et collectives, des monitions et des menaces, quelquefois même par des sentences d’excommunication ou d’interdit contre les princes, de suspense ou même de déposition contre des évêques ou des clercs. Mais dans son fonctionnement normal, l’Inquisition était épiscopale.
Elle était donc constituée et fonctionnait déjà avant la guerre des Albigeois ; et cependant c’est à la défaite des Albigeois et au traité de Paris que l’on attribue généralement l’établissement ou tout au moins l’organisation définitive de l’Inquisition. Quelle en est la raison ?
C’est tout simplement parce que, sans diminuer le rôle des Ordinaires dans la répression de l’hérésie, les Souverains Pontifes s’en occupèrent d’une manière plus directe et plus continue dans le Midi de la France, puis dans toute la chrétienté par le moyen d’inquisiteurs nommés par eux, et revêtus par eux d’une autorité qui dépassait celle des évêques puisqu’elle émanait directement du Pape. Désormais, trois puissances coopérèrent à l’œuvre de l’Inquisition : les évêques directement ou par leurs délégués ; les Souverains Pontifes par les inquisiteurs qu’ils prirent l’habitude de choisir dans les deux ordres que furent la milice du Saint-Siège au Moyen-Age, les dominicains ou Frères Prêcheurs, et les franciscains ou Frères Mineurs ; enfin la puissance civile mettant à la disposition de l’Église le bras séculier jusqu’au jour qui ne devait pas tarder, où elle allait se servir de la puissance redoutable des tribunaux de l’Inquisition pour ses visées politiques.
Le négociateur du traité de Paris, Romain, cardinal de Saint-Ange, avait fait signer à Raymond VII plusieurs engagements concernant la répression des hérésies cathare et vaudoise. Le comte de Toulouse promettait non seulement de punir les hérétiques, Parfaits et Croyants, avec leurs complices, mais encore de les rechercher dans la vie cachée qu’ils allaient désormais mener le plus souvent ; de suivre en tout point les instructions que promulguerait le légat, et de faire exécuter les condamnations portées contre eux par les Ordinaires ou tout autre autorité régulière.
Les instructions ainsi prévues — ce que nous nommerions aujourd’hui le règlement d’administration publique précisant l’application des lois — furent promulguées, en novembre 1229, par le cardinal Romain, au concile de Toulouse, en présence de Raymond VII et d’un grand nombre de seigneurs du Midi, du sénéchal royal de Carcassonne, des deux consuls de Toulouse, des archevêques de Narbonne, de Bordeaux et d’Auch et de nombreux prélats. « On y décida une inquisition générale des hérétiques ; les archevêques et évêques devaient la faire faire dans toutes les paroisses de leurs diocèses tant rurales qu’urbaines, par un prêtre ou deux ou trois laïques. S’il le fallait, on fouillerait toutes les maisons, une à une, même les caves et toutes les cachettes possibles, domos singulas et cameras subterraneas seu quecumque alia latibula, et on remettrait aux Ordinaires, aux seigneurs et à leurs baillis les hérétiques, Parfaits et Croyants, leurs adhérents et leurs hôtes pour être immédiatement punis. Les abbés devraient faire les mêmes recherches dans les terres exemptes de leurs monastères. Le seigneur qui sciemment donnerait aide à des hérétiques serait dépouillé de ses biens et remis au jugement de son suzerain. Le bailli négligent dans l’inquisition, serait révoqué et déclaré à jamais inhabile à exercer les mêmes fonctions. Toute maison dans laquelle un hérétique aurait été trouvé serait détruite. Le roi de France pourrait poursuivre les hérétiques dans le comté de Toulouse et le comte de Toulouse et ses vassaux dans les terres du roi.
« Le règlement précisait ensuite comment il fallait traiter les hérétiques qui se convertissaient de leur plein gré, par crainte ou toute autre cause, enfin les malades suspects d’hérésie. Il déclarait les hérétiques, les Croyants et les suspects incapables d’exercer les fonctions publiques et étaient suspects non seulement ceux qui avaient pactisé avec les Cathares et Vaudois, mais encore ceux qui ne se confessaient ni ne communiaient au moins trois fois l’an, à Noël, à Pâques et à la Pentecôte. L’article 8 avait soin de préciser que nul ne pourrait être condamné par le pouvoir civil comme hérétique avant d’avoir été déclaré tel par l’évêque ou tout autre juge ecclésiastique qualifié « afin d’éviter que l’hérésie fût un faux prétexte de condamnation[9] ».
[9] Mansi. Conciliorum amplissima Collectio, XXIII, p. 191-198.
Tel fut le premier règlement de l’Inquisition pour le Midi de la France ; plusieurs autres vinrent les préciser et les compléter. Comme il s’y était engagé, Raymond VII leur donna force de loi dans ses terres par une ordonnance du 18 février 1232 qui répétait mot à mot le règlement : le pape Grégoire IX confirma l’acte de son légat et félicita le comte du zèle avec lequel il le faisait observer.
Bientôt une bulle pontificale apporta une nouvelle assise à l’institution de l’Inquisition en lui fournissant un personnel stable investi de l’autorité papale. Le 20 avril 1233, Grégoire IX donnait mandat au provincial des Frères Prêcheurs de Provence, de désigner les religieux qui feraient, dans le Midi, une praedicatio generalis contre l’hérésie et auxquels serait confiée l’« affaire de la foi ».
Cette bulle ne donnait pas précisément aux dominicains le monopole de l’Inquisition, puisque les évêques conservaient toujours le pouvoir de l’exercer en vertu de leurs pouvoirs ordinaires ; mais en leur confiant d’une manière spéciale « l’affaire de la foi », Grégoire IX ouvrait la voie au rôle considérable que les Prêcheurs ont joué dans l’Inquisition dont la conduite générale par-dessus les évêques leur était confiée ; et voilà pourquoi l’un des plus célèbres inquisiteurs dominicains, Bernard Gui, voyait dans cette lettre le premier titre de son ordre à exercer l’Inquisition « in partibus Tolosanis, Albigensibus et Carcassonensibus atque Agennensibus. »
Presque en même temps, Grégoire IX associa l’ordre des Mineurs à celui des Prêcheurs dans cette affaire de la foi, non seulement dans le Midi de la France, mais dans la chrétienté tout entière. Le premier franciscain qui exerça l’Inquisition semble avoir été le frère Étienne de Saint-Thibéry de 1235 à 1242 et, d’après Frédéricq, la première bulle attribuant le pouvoir inquisitorial à l’ensemble de l’ordre de saint François fut celle d’Innocent IV du 13 janvier 1246.
Réunis en conciles provinciaux, les évêques précisèrent la procédure des tribunaux inquisitoriaux, et leur jurisprudence. En 1235, par exemple, celui de Narbonne exigea qu’une condamnation ne fût portée que sur un aveu formel de l’accusé ou sur des preuves décisives ; car il valait mieux, disaient les prélats, relâcher un coupable que condamner un innocent. A Béziers, en 1246, les évêques de la province de Narbonne, réunis sous la présidence de leur métropolitain Guillaume de la Broue, rédigèrent 37 articles sur la procédure : « qualiter sit in inquisitione procedendum contra haereticos. » Il en fut de même de plusieurs autres conciles qui se tinrent, au XIIIe et au XIVe siècle, en France, en Espagne et en d’autres pays du monde chrétien.
Enfin, les inquisiteurs eux-mêmes voulurent faire profiter leurs auxiliaires et leurs successeurs de leur expérience, et dans des manuels pratiques ou Directoires, ils précisèrent comment il fallait réprimer l’hérésie en rappelant la législation, la jurisprudence et aussi les moyens empiriques qui leur avaient réussi à eux-mêmes pour découvrir les hérétiques et obtenir leurs aveux. L’un des plus anciens de ces Manuels fut rédigé entre 1244 et 1254 par quatre dominicains qui, pendant ces dix ans, exercèrent les fonctions d’inquisiteurs en Languedoc, Guillaume Raymond, Pierre Durand, Bernard de Caux et Jean de Saint-Pierre. « Il contient des formules de lettres de citations collectives ou individuelles, d’abjuration avant l’interrogatoire, de réconciliation et de pénitence pour les convertis, de sentences livrant l’hérétique au bras séculier, de sentences posthumes contre ceux qui étaient morts dans l’hérésie. Le tout se termine par un avertissement sur la nature de preuves admises et la conduite à tenir par les juges qui entendent ne s’écarter en rien de la ligne tracée par les constitutions apostoliques[10]. »
[10] Douais. L’Inquisition dans le Midi de la France, p. CCXXXIV.
En Aragon, un travail du même genre fut préparé dans une conférence que présida à Barcelone, l’archevêque Pierre de Albalat, archevêque de Tarragone, et rédigé par le dominicain Saint Raymond de Pennafort, pénitencier du pape Grégoire IX et l’un des canonistes qui codifièrent les Décrétales.
Le plus connu de ces Manuels est la Practica Inquisitionis haereticae pravitatis que rédigea, dans le premier quart du XIVe siècle, Bernard Gui. Né dans le Limousin, à Royère, vers 1261, ce religieux avait fait profession dans l’ordre des Prêcheurs le 16 septembre 1280 et exercé les fonctions inquisitoriales dans le Toulousain à partir du 16 janvier 1307. Chargé de missions en Italie et en Flandre par la confiance de Jean XXII, évêque de Tuy en Galice en 1323, il demeura inquisiteur jusqu’en 1324. Transféré alors sur le siège de Lodève, il mourut au château de Lauroux le 30 décembre 1331.
M. l’abbé Mollat qui vient d’éditer, après Mgr Douais, la Practica de Bernard Gui, la décrit ainsi : « Elle est divisée en cinq parties. La première contient 38 formules ayant trait à la citation et à la capture des hérétiques ainsi qu’à la comparution de toutes personnes pouvant intervenir, à quelque titre que ce soit, dans un procès inquisitorial.
« Dans la seconde partie, figurent 56 actes de grâce ou de commutation de peine faits au cours et en dehors des sermons généraux prononcés par les inquisiteurs.
« La troisième partie renferme 47 formules de sentences rendues à l’occasion ou en dehors de ces mêmes sermons.
« La quatrième consiste en une « courte et utile instruction » concernant les pouvoirs des inquisiteurs, leur excellence, leur étendue, leur exercice, leurs fondements. Ce petit traité a été conçu sur le modèle des écrits scolastiques et juridiques du temps, c’est-à-dire qu’il est hérissé de divisions et de subdivisions et que le texte est noyé dans une masse d’extraits d’édits impériaux, de consultations de juristes, de constitutions apostoliques passées ou non dans le Corpus juris canonici.
« La cinquième partie constitue la pièce maîtresse de l’œuvre de Bernard Gui. Elle est intitulée « Méthode, art et procédés à employer pour la recherche et l’interrogatoire des hérétiques, des Croyants et de leurs complices ». On y retrouve un exposé méthodique des doctrines et des rites en honneur chez les Cathares, les Vaudois, les Pseudo-Apôtres, les Béguins et les Béguines ainsi que des exemples d’interrogatoires. L’auteur ne consacre que quelques pages aux Juifs convertis qui retournaient au judaïsme, aux sorciers, aux invocateurs des démons, aux devins. Il donne aussi le texte d’actes de procédure relatifs à ces diverses sortes d’hérétiques. »
Quelques années après Bernard Gui, un nouveau Manuel de l’Inquisition fut écrit par un autre inquisiteur dominicain Nicolas Eymeric. Né en 1320, il était entré à l’âge quatorze ans dans l’ordre des Prêcheurs ; en 1357, il avait succédé comme inquisiteur général d’Aragon à Nicolas Rossel créé cardinal par le pape Innocent VI. Son épitaphe dit qu’il fut « inquisiteur intrépide » et défendit la foi pendant quarante ans. Lorsque, poursuivi par la haine qu’avaient accumulée contre lui ses rigueurs, il se fut retiré à Avignon auprès de Grégoire XI et de Clément VII, il lutta encore contre les hérétiques par ses écrits en montrant comment il fallait les poursuivre. Il composa ainsi deux traités l’un sur « l’action de l’Église et des inquisiteurs contre les infidèles invoquant les démons », l’autre sur « l’action des inquisiteurs contre les infidèles en opposition avec notre sainte foi », enfin le Directorium inquisitorum qui fut composé en 1376.
« Non seulement il provient d’un praticien aussi expérimenté que Bernard Gui, mais écrit à la cour pontificale, dans l’intimité du pape Grégoire XI, dont Eymeric était le chapelain, il semble avoir un caractère encore plus officiel. Il est aussi le plus méthodique et le mieux composé des ouvrages de ce genre. Il comprend trois parties. La première donne un exposé large de la foi catholique et prépare la seconde qui fournit un rapide aperçu des hérésies et spécifie les délits relevant de l’Inquisition. Dans la troisième, sont développées des instructions très précises sur l’office des inquisiteurs, sur les règles de la procédure et la pénalité. Une connaissance profonde du droit éclate dans cette œuvre ; c’est un avantage dont elle jouit sur toute autre[11]. »
[11] Douais. Les sources de l’histoire de l’Inquisition dans le Midi de la France, p. 75.
Nous saisissons enfin sur le vif le fonctionnement des tribunaux de l’Inquisition dans les Actes de l’Inquisition, qui nous donnent, pour un grand nombre de procès, les procès-verbaux officiels des interrogatoires des accusés et des témoins. Dans la préface de sa publication des Documents pour servir à l’histoire de l’Inquisition dans le Midi de la France, Mgr Douais a dressé la liste des Actes concernant cette région qui nous restent du XIIIe siècle, avec l’indication des manuscrits qui nous en donnent l’original ou la copie.
Grâce à l’ensemble de ces documents nous pouvons reconstituer un procès type d’Inquisition.
CHAPITRE III
LE FONCTIONNEMENT DE L’INQUISITION
Sommaire. — Les édits de foi et de grâce. — Constitution du tribunal inquisitorial ou Saint-Office. — Les inculpés. — Les inquisiteurs et leurs auxiliaires. — Dénonciations et témoignages. — La défense ; avocats, procureurs, témoins à décharge. — Les prud’hommes ou boni viri. — La torture. — Les sentences inquisitoriales. — Les auto-da-fé. — Pénitences du Saint-Office. — Peines afflictives. — Le bras séculier et le bûcher. — Procès et condamnations posthumes. — Proportion de ces peines. — Adoucissements et commutation de peines. — Grâces et amnisties.
M. l’abbé Vacandard, dans son volume sur l’Inquisition, distingue, au cours du procès, les étapes suivantes : temps de grâce, appel et déposition des témoins, interrogatoire des accusés, sentence de réconciliation des hérétiques repentants, sentence de condamnation des hérétiques obstinés. Ajoutons-y l’exécution de la sentence.
Lorsque la présence d’une hérésie était dénoncée dans un pays, l’inquisiteur nommé par le pape s’y rendait seul ou accompagné du représentant de l’Ordinaire, qualifié lui aussi, pour enquêter ; il était accompagné de tout le personnel qui constituerait le tribunal. Il visitait les autorités civiles pour leur présenter ses pouvoirs et leur demander leur concours et leur protection qu’elles devaient fournir sous peine d’excommunication, d’interdit et même de déposition. Puis il promulguait deux édits : par le premier, l’édit de foi, il ordonnait, sous peine d’excommunication, à quiconque connaîtrait des hérétiques ou des complices d’hérétiques de les lui dénoncer ; par le second, l’édit de grâce, il indiquait un délai de quinze à trente jours pendant lequel tout hérétique ou suspect pouvait obtenir le pardon, moyennant une pénitence canonique, s’il se dénonçait lui-même spontanément. Ces édits étaient portés à la connaissance du public, le plus souvent par un sermon.
Le délai passé, le tribunal était constitué. Il comprenait l’inquisiteur ou son délégué, ses commissaires, les boni viri, les officiers subalternes, les gardiens de la prison lorsque l’Inquisition en ayant une (à Carcassonne et à Toulouse par exemple), n’avait pas à emprunter celle de l’officialité diocésaine ou des autorités civiles ; le notaire, des scribes et des employés subalternes.
On devait rechercher 1o les hérétiques c’est-à-dire ceux qui avaient fait profession d’hérésie, en recevant l’initiation de la secte et en accomplissant toutes les obligations qu’elle comportait ; dans la secte cathare, les hérétiques étaient les Parfaits. 2o les Croyants, c’est-à-dire ceux qui avaient adhéré à l’hérésie sans s’être soumis à toutes ses lois et à toutes ses pratiques. 3o les suspects qui le plus souvent étaient des Croyants, ceux par exemple qui suivaient les prédications des hérétiques, fléchissaient le genou devant eux, priaient avec eux, leur demandaient leur bénédiction. On pouvait être suspect simpliciter, vehementer, vehementissime, selon le degré de zèle qu’on avait témoigné aux hérétiques. 4o les celatores, ceux qui s’étaient engagés à ne jamais dénoncer les hérétiques. 5o les receptatores, ceux qui avaient, au moins deux fois et sciemment, donné asile aux hérétiques, pour les mettre en sûreté ou leur procurer le moyen de prêcher, prendre leurs repas, faire en commun leurs prières et célébrer leurs rites. 6o les defensores, ceux qui avaient pris la défense des hérétiques, soit en paroles soit en actes ou tout simplement en déniant à l’Église le droit de les poursuivre ; quand la défense était flagrante on était fautor ; enfin 7o les relaps, c’est-à-dire ceux qui, après avoir abjuré, retournaient d’une manière quelconque à l’erreur.
Il est à remarquer que pour être coupable et punissable, il fallait avoir accompli un acte matériel ; tant que l’erreur ou l’affection pour l’erreur ne se manifestait pas en dehors de la conscience, il n’y avait pas matière à procès. Ce n’était pas l’erreur en elle-même qui était poursuivie ; mais la profession extérieure qu’on en faisait, et l’appui matériel que l’on donnait à sa diffusion.
Les plus grandes précautions étaient prises pour le choix des inquisiteurs et de leurs auxiliaires. Appartenant à des ordres religieux ils étaient à la fois sous la surveillance de leurs supérieurs et sous celle du pape informé par ses légats et les Ordinaires. D’autre part, tous ceux qui composaient un tribunal inquisitorial se devaient les uns aux autres la correction fraternelle et si elle ne produisait pas d’effet, ils devaient porter plainte au Saint-Siège contre celui qui n’avait pas tenu compte de leurs observations. Aussi les inquisiteurs furent-ils en général des hommes intègres.
Bernard Gui, dans son Manuel, trace de l’inquisiteur ce beau portrait qu’il essaya de réaliser lui-même dans ses fonctions inquisitoriales : « Il doit être diligent et fervent dans son zèle pour la vérité religieuse, le salut des âmes et l’extirpation de l’hérésie. Parmi les difficultés et les incidents contraires, il doit rester calme, ne jamais céder à la colère ni à l’indignation. Il doit être intrépide, braver le danger jusqu’à la mort ; mais, tout en ne reculant pas devant le péril, ne point le précipiter par une audace irréfléchie. Il doit être insensible aux prières et aux avances de ceux qui essaient de le gagner ; cependant, il ne doit pas endurcir son cœur au point de refuser des délais ou des adoucissements de peine, suivant les circonstances et les lieux… Dans les questions douteuses, il doit être circonspect, ne pas donner facilement créance à ce qui paraît probable et souvent n’est pas vrai ; car ce qui paraît improbable finit souvent par être la vérité. Il doit écouter, discuter et examiner avec tout son zèle, afin d’arriver patiemment à la lumière. Que l’amour de la vérité et la pitié, qui doivent toujours résider dans le cœur d’un juge, brillent dans ses regards afin que ses décisions ne puissent jamais paraître dictées par la convoitise et la cruauté. »
Les Souverains Pontifes se faisaient une idée aussi haute de l’inquisiteur, tel que le réclamaient ses graves fonctions. Ils exigeaient de lui des garanties d’âge : Clément V, au concile de Vienne, décida, après plusieurs de ses prédécesseurs, que le minimum d’âge requis d’un inquisiteur serait quarante ans. Garanties d’intelligence et d’honorabilité : Alexandre IV, en 1255, Urbain IV en 1262, Clément IV en 1265, Grégoire X en 1273, Nicolas IV en 1290 ont réclamé de lui les qualités de l’esprit, la pureté des mœurs, l’honnêteté la plus scrupuleuse. Garanties de science : on exigeait d’eux la connaissance approfondie de la théologie et du droit canon.
Quand les inquisiteurs étaient infidèles à cet idéal, les papes les frappaient parfois sévèrement. Innocent IV, le 13 janvier 1246, et Alexandre IV, le 13 mai 1256, ordonnèrent aux provinciaux et aux généraux des Prêcheurs et des Mineurs de déposer les inquisiteurs de leurs ordres qui par leur cruauté, soulèveraient l’opinion publique. A plusieurs reprises, les papes réprimèrent directement les inquisiteurs. « Dès les débuts de l’Inquisition (1234), le comte de Toulouse dénonça leurs excès à Grégoire IX et celui-ci chargea aussitôt l’archevêque de Vienne, son légat, de les réprimer. Il donnait des conseils de sagesse, de modération et de prudence aux évêques de Toulouse, d’Albi, de Rodez, d’Agen et de Cahors en leur recommandant « la pureté d’intention » et la « vertu de discrétion ». Après avoir félicité de son zèle, l’inquisiteur de France, Robert le Bougre, Grégoire IX apprit qu’il exerçait avec cruauté ses fonctions. Il ordonna aussitôt une enquête, et quand elle eut prouvé la vérité des faits incriminés, non content de révoquer Robert, il le condamna à la détention perpétuelle. Les inquisiteurs encouraient les sentences d’excommunication et par conséquent de déposition « s’ils poursuivaient quelqu’un injustement et pour des motifs impurs » ; et seul, le pape pouvait les relever de ces peines. Il en était de même « si l’inquisiteur poussé par l’avarice, se rendait coupable d’extorsions dans l’exercice de ses fonctions, avec une intention de lucre personnel. »
Les autres membres du Saint-Office, commissaires, notaires, scribes et employés subalternes étaient tenus, sous les mêmes peines, à la même intégrité. Un acte consistorial du pape Benoît XII du 18 février 1340 nous montre sur ce point la vigilance du Saint Siège. Lorsque le neveu de Jean XXII eut été nommé évêque d’Albi, cinq consuls de cette ville furent envoyés à Avignon pour présenter les hommages de leurs concitoyens au pape, aux cardinaux et à leur nouvel évêque ; l’un d’eux Giraud Coll en profita pour dénoncer au cardinal Fournier des injustices et des abus commis par les notaires de l’inquisition d’Albi.
Jean XXII mourut bientôt après et le cardinal Fournier lui succéda sous le nom de Benoît XII. Pour couper court aux plaintes du consul d’Albi, le commissaire de l’Inquisition de Carcassonne, Menet de Robécourt, chanoine de la collégiale de Montréal, entama une information contre Giraud Coll, lui reprochant de vouloir, par ses plaintes, entraver l’œuvre de l’Inquisition. Benoît XII évoqua à lui-même l’affaire, la confia à l’examen de deux cardinaux qui, après de longs débats contradictoires, se prononcèrent contre le commissaire de l’Inquisition. Portant lui-même la sentence définitive, Benoît XII condamna Menet de Robécourt qui fut révoqué de ses fonctions et dut rembourser à Coll, rétabli dans tous ses droits, tous les frais du procès et les dommages qu’il avait subis[12].
[12] Vidal. Bullaire de l’Inquisition française, p. 266.
D’autres faits de ce genre ont fait porter sur le personnel du Saint-Office ce jugement par un historien par ailleurs fort sévère pour l’Inquisition, M. de Cauzons : « Les faits de corruption que nous connaissons étant fort rares, tout nous fait supposer une honnêteté générale, jointe à une discipline rigoureuse, parmi le personnel inquisitorial[13]. »
[13] De Cauzons. Histoire de l’Inquisition, t. II, p. 86.
Le tribunal étant constitué, avec l’aide de ses commissaires, l’inquisiteur dressait la liste des personnes qui étaient suspectées d’hérésie ou en faisaient profession ouverte, qu’elles lui fussent désignées par le bruit public ou par des dénonciations. Dans l’édit de grâce qu’il avait promulgué, à son arrivée, l’inquisiteur avait, en effet, enjoint sous peine d’être excommuniés et de devenir à leur tour suspects d’hérésie, à tous ceux qui connaîtraient des hérétiques, des Croyants ou des suspects, de les lui dénoncer.
Les inculpés étaient aussitôt cités devant le tribunal de l’inquisiteur ou Saint-Office soit par trois monitions portées à domicile par le curé du lieu, soit par un avis lu au prône du dimanche ; la dernière citation était dite péremptoire. Certains inquisiteurs se contentaient d’une seule. Si le cité ne se présentait pas personnellement ou par procureur, il était déclaré provisoirement contumax. La contumace comportant l’excommunication et maintenant toujours le procès en suspens, était définitive au bout d’un an.
Parfois, l’inculpé était mis en état d’arrestation pour attendre en prison le jour du procès ; c’était apparemment quand il était important ou dangereux. Parfois, le Saint-Office procédait lui-même par ses sbires aux arrestations ; mais le plus souvent il en chargeait l’autorité civile ; car, d’une part, les Souverains Pontifes et les évêques faisaient un devoir aux magistrats civils de livrer les hérétiques, sous peine d’être eux-mêmes suspects d’hérésie ou de complicité, et d’autre part, presque tous les princes avaient, en acceptant l’Inquisition, enjoint « à leurs officiers ainsi qu’à ceux des comtes, barons et seigneurs, leurs vassaux, aux scribes, juges, baillis et sergents dépendant d’une autorité quelconque… de prêter aide et conseil aux inquisiteurs dans l’exercice de leurs fonctions et d’obéir à leurs ordres et réquisitions. »
Dès que, prévenus libres, ou détenus en prison préventive, les inculpés se trouvaient en présence du tribunal on leur donnait connaissance des soupçons, dénonciations et charges qu’on avait réunies contre eux. Beaucoup naturellement demandaient les noms des dénonciateurs ne fût-ce que pour discuter la valeur de leur témoignage. Dans ce cas, l’inquisiteur se trouvait en face d’une difficulté que la coutume a résolue dans des sens opposés.
Parmi les inquisiteurs, les uns refusaient de livrer les noms des dénonciateurs ; ce qui a indigné plusieurs historiens de l’Inquisition. « L’accusé, a écrit M. Lea, était jugé sur des pièces qu’il n’avait pas vues, émanant de témoins dont il ignorait l’existence. » M. de Cauzons leur répond en leur donnant la raison qui, dans certains cas, imposait aux dénonciations l’anonymat. « Cette coutume, dit-il, n’avait pas été imaginée pour entraver la défense des prévenus ; elle était née des circonstances spéciales où l’Inquisition s’était fondée. Les témoins, les dénonciateurs des hérétiques avaient eu à souffrir de leurs dépositions devant les juges ; beaucoup avaient disparu, poignardés ou jetés dans les ravins des montagnes par les parents, les amis, les coreligionnaires des accusés. Ce fut ce danger de représailles sanglantes qui fit imposer l’anonymat. Sans lui, ni dénonciateurs ni témoins n’eussent voulu risquer leur vie et déposer à ce prix devant le tribunal. »
D’autres inquisiteurs au contraire donnaient les noms des dénonciateurs et même les confrontaient avec les accusés. Lea lui-même nous le dit : « Lorsque Boniface VIII incorpora dans le droit canonique la règle de taire les noms, il exhorta expressément les évêques et les inquisiteurs à agir à cet égard avec des intentions pures, à ne point taire les noms quand il n’y avait pas de péril à les communiquer et à les révéler si le péril venait à disparaître. En 1299, les Juifs de Rome se plaignaient à Boniface VIII que les inquisiteurs leur dissimulaient les noms des accusateurs et des témoins. Le pape répondit que les Juifs, bien que fort riches, étaient sans défense et ne devaient pas être exposés à l’oppression et à l’injustice résultant des procédés dont ils se plaignaient ; en fin de compte, ils obtinrent ce qu’ils demandaient[14]. Il en était de même des confrontations ; elles n’étaient supprimées que quand il y avait, à les faire, péril pour les témoins. C’est ce qui explique que dans le procès de Bernard Délicieux, en 1319, seize témoins furent mis en présence de l’accusé.
[14] Lea. Histoire de l’Inquisition au Moyen Age, I, p. 494.
Dans le cas où l’anonymat des dénonciations et des témoignages à charge était observé, l’accusé n’était pas pour autant livré au bon plaisir de l’inquisiteur. Celui-ci devait communiquer les noms des dénonciateurs et des témoins aux notaires, aux assesseurs et à tous ses auxiliaires qui, nous l’avons vu, devaient contrôler ses actes et, ces derniers, s’il y avait des abus, avaient le devoir de les dénoncer à leur tour aux chefs religieux de l’inquisiteur, aux évêques et même au Souverain Pontife. Le 16 mars 1261, le pape Urbain IV ordonna de communiquer aussi ces noms aux boni viri dont nous allons voir le rôle, assez semblable à celui de nos jurés, et qui pouvaient suppléer au contrôle de la publicité.
D’autre part, les prévenus étaient invités à déclarer leurs ennemis mortels et la raison de leur intimité ; ces personnes, si elles figuraient parmi les dénonciateurs ou les témoins à charge, étaient aussitôt récusées par l’inquisiteur, ses assesseurs et les boni viri.
Enfin, M. Lea rappelle lui-même que « lorsqu’on démasquait un faux témoin, on le traitait avec autant de sévérité qu’un hérétique. » Après toutes sortes de cérémonies humiliantes, il était généralement jeté en prison pour le reste de sa vie. Quatre faussaires de Narbonne, en 1328, furent considérés comme particulièrement coupables parce qu’ils avaient été subornés par des ennemis personnels de l’accusé. On les condamna à à l’emprisonnement perpétuel, au pain et à l’eau, avec des chaînes aux mains et aux pieds. L’assemblée d’experts qui se tint à Pamiers, lors de l’auto-da-fé de janvier 1329, décida que les faux témoins devraient non seulement subir la prison, mais réparer les dommages qu’ils avaient fait subir à l’accusé (Lea, op. cit., p. 499).
Dans son Manuel de l’Inquisiteur, Bernard Gui enseignait que les procès du Saint-Office ne devaient pas suivre la procédure du droit commun. En vertu de son pouvoir discrétionnaire, « le juge devait procéder directement, de plano, sans clameur d’avocats ni figure de jugement. » Il devait passer outre à toutes les exceptions de droit, procédés dilatoires, exemptions de juridiction. C’est sans doute ainsi qu’avait agi Bernard Gui et il avait pu s’appuyer, pour cela, sur des textes canoniques. Le concile d’Albi de 1254 employait les mêmes expressions que lui dans son canon 23 : « ne inquisitionis negotium per advocatorum strepitum retardetur, providendo statuimus quod ab inquisitoribus non admittantur in processibus advocati. »
Bien que appuyée sur de sérieuses autorités, cette pratique était loin d’être universelle et dans un grand nombre de cas, nous voyons les tribunaux inquisitoriaux accorder aux inculpés des avocats non seulement pour plaider en leur faveur, mais aussi pour les assister dans toutes les phases de la procédure. Dans un procès fait à un moine de Saint-Polycarpe, au diocèse d’Alet, Raymond Amiel, par Guillaume Lombard, inquisiteur délégué par Benoît XII, le prévenu obtint du tribunal un avocat. Dans les comptes du procès d’Arnaud Assalhit se trouve cette note des honoraires dus aux deux avocats de l’accusé « Magistris Guillelmo de Pomaribus et Francisco Dominici advocatis, pro labore et patrociniis ipsorum. » Le procès de Jeanne d’Arc fut inquisitorial ; or, dès le début, les juges demandèrent à Jeanne si elle voulait le ministère d’un avocat ; elle le refusa.
Contredisant Bernard Gui, l’inquisiteur Eymeric, dans son Manuel, déclare « qu’on ne doit pas enlever aux accusés les défenses de droit mais leur accorder un avocat et un avoué (procurator) pourvu que ceux-ci soient probes, loyaux, non suspects d’hérésie, experts dans le droit civil et le droit canon et zélateurs de la foi. »
L’accusé était invité par les juges à se défendre lui-même soit en répondant aux questions de l’interrogatoire, soit en présentant lui-même des mémoires ou cédules préparées d’avance, soit en invoquant les défenses de droit. La plupart des procès portent cette mention : « On demanda à l’accusé s’il entendait se défendre des accusations portées dans l’enquête et il répondit oui. Requisitus si velit se defendere de his que in inquisitione inventa sunt contra eum, dixit quod sic. Parfois on leur fait cette demande trois fois consécutives : « iterum fuit requisitus semel, secundo et tertio si volebat aliud dicere ad defensionem suam vel aliquas legitimas exceptiones proponere. » Le prononcé du jugement commence toujours par rappeler que la défense est épuisée, expeditis defensionum processibus.
Le moine de Saint-Polycarpe, Amiel, ne se contenta pas de répondre oralement aux accusations dont il était l’objet ; il déposa contre l’acte d’accusation un mémoire démontrant l’illégalité de la citation qu’il avait reçue et plaidant celle de tout le procès.
L’inculpé avait le droit de produire des témoins à décharge et de les faire entendre en sa présence. Il pouvait enfin récuser des juges et l’inquisiteur lui-même en donnant de sa récusation des raisons dont l’inquisiteur était juge, sans doute, mais aussi le pape, en cas d’appel. Ainsi fit Jean l’Archevêque, sire de Parthenay, accusé d’hérésie par l’inquisiteur dominicain Maurice de Saint-Paul. Après de multiples péripéties, ses récusations finirent par être acceptées à la Curie d’Avignon et les nouveaux juges que lui donna le pape l’acquittèrent[15].
[15] Voir la longue procédure de cette affaire dans les documents officiels et le résumé qu’en donne l’éditeur, M. Vidal, dans son Bullaire de l’Inquisition française, pp. 75-84, 88-89, 93-97, 99, 106-110.
Pour protéger l’accusé contre l’arbitraire possible de l’inquisiteur et de ses commissaires, l’interrogatoire de l’accusé devait être fait en présence de boni viri, prud’hommes qui formaient un jury dont l’avis devait être demandé avant le prononcé de la sentence. C’est ce qu’ordonna une bulle d’Innocent IV du 11 juillet 1254 « parce que, disait-il, pour une accusation si grave, il fallait procéder avec les plus grandes précautions. » Le nombre de ces prud’hommes fut d’abord fixé à deux ; mais il ne tarda pas à s’augmenter considérablement. Même avant la promulgation de la bulle d’Innocent IV, les inquisiteurs toulousains Bernard de Caux et Jean de Saint-Pierre jugeaient « après avoir pris l’avis de beaucoup de prélats et autres prud’hommes qui avaient assisté à tout le procès : communicato multorum prelatorum et aliorum bonorum virorum consilio ».
Ces assesseurs, « experts dans l’un et l’autre droit » ne se contentaient pas d’être des personnages muets ; ils émettaient des consultations juridiques sur les procès qu’ils suivaient et les cas d’espèce qu’il fallait trancher. Mgr Douais, dans son livre sur l’Inquisition, nous décrit plusieurs de ces conseils de prud’hommes. Celui que réunit à Lodève, dans la salle capitulaire, l’inquisiteur Jean de Beaune (2 juillet 1323) comptait, avec les deux vicaires généraux de l’évêque, 23 personnes. Les 9-11 août, dans la chambre de l’évêque de Pamiers, eut lieu une réunion inquisitoriale de 39 probi viri. Les 22-23 février 1325, ils étaient 50 à Carcassonne, autour de l’inquisiteur Jean du Prat et de l’évêque. Mgr Douais nous donne les noms des personnes qui tinrent conseil dans la maison de l’Inquisition de Carcassonne sous la présidence de l’inquisiteur Henri Chamayou ; il y avait des commissaires de plusieurs évêques de la province de Narbonne, des chanoines, des curés, des religieux, mais aussi le sénéchal et les consuls de Carcassonne, des juges civils et un grand nombre de licenciés en droit ou en décrets, des docteurs-ès-lois, en tout 20 juristes laïques sur 51 personnes, sans compter les fonctionnaires royaux.
La présence de ces laïques dans ces conseils de l’Inquisition était pour les accusés une précieuse garantie. Elle assurait, tout d’abord, une quasi-publicité à leur procès, et mettait en présence des juges religieux, revêtus d’un pouvoir discrétionnaire, des conseillers habitués aux procédures de droit commun et pouvant s’en inspirer, dans leurs avis, quand les juges ecclésiastiques s’en écartaient trop.
Notons, d’autre part, qu’au XIIIe et au XIVe siècle, souffla dans beaucoup de villes, en particulier dans le midi de la France, un vent d’anticléricalisme, si l’on entend par ce mot non pas de l’hostilité contre la religion, mais une certaine opposition à la domination du clergé. A Narbonne, à Carcassonne et à Albi, par exemple, les magistrats municipaux furent parfois en conflit avec l’Inquisition elle-même et dénoncèrent ses abus. A Narbonne, ce fut pour contrecarrer la puissance du chapitre métropolitain qu’au XIVe siècle, les consuls entravèrent la construction de la cathédrale, restée jusqu’à nos jours inachevée. Or ces prud’hommes laïques qui furent adjoints aux tribunaux inquisitoriaux appartenaient à cette bourgeoisie de légistes, à ces familles investies de charges municipales et ils en partageaient les sentiments ; en eux les inculpés trouvèrent souvent une faveur plus ou moins affirmée, mais réelle.
Aux preuves émanant des témoignages et des débats contradictoires, les inquisiteurs préféraient les aveux des prévenus. Pour les obtenir, dit M. Mollat, analysant la Practica de Bernard Gui, « ils promettaient la vie sauve, l’exemption de la prison et de l’exil à toute personne qui avouait spontanément ses fautes ».
Quand les promesses demeuraient sans effet, on recourait à la rigueur, c’est-à-dire à la torture.
Les adversaires de l’Église ont exploité violemment contre elle les tortures de l’Inquisition. C’est le plus souvent sous l’aspect de moines présidant aux supplices les plus affreux afin d’extorquer des aveux, qu’ils représentent les juges du Saint-Office. Pendant longtemps, ils montraient à Carcassonne la chambre dite de la question, avec toutes sortes de récits accompagnés d’exhibitions d’instruments barbares plus ou moins authentiques. Tenons-nous loin de toute exagération tendancieuse et laissons parler les faits.
Pendant de longs siècles, l’Église s’était montrée hostile à la torture qu’admettaient les tribunaux laïques. Répondant au IXe siècle, à une consultation de Bulgares, le pape Nicolas Ier avait déclaré que ce moyen d’enquête « n’était admis ni par les lois humaines ni par les lois divines ; car l’aveu doit être spontané. » Reprenant la même formule, le Décret de Gratien, compilation de droit canonique du XIIe siècle, disait que l’aveu doit être spontané et non extorqué. Le développement du droit romain au XIIIe siècle, amena le rétablissement de la torture dans la justice séculière ; elle apparaît dans le code véronais de 1228 et dans les constitutions siciliennes de Frédéric II de 1231.
L’Inquisition l’adopta aussi ; car elle était pratiquée par le Saint-Office, dans le midi de la France, vers 1243. Avant cette année-là, un certain Arnaud Bordeler de Lauzerte fut mis sur le chevalet, mais on ne lui arracha aucun aveu, « fuit levatus in equleum sed nihil dixit nec potuit ab eo extorqueri. » Peu après, un certain Raymond de Na Richa, à Toulouse, « fuit tractus » et avoua[16].
[16] De Cauzons. Histoire de l’Inquisition, t. II, p. 233.
Le pape Innocent IV, par sa bulle Ad extirpanda du 15 mai 1252, permit l’usage de la torture, en précisant les cas et les conditions de son emploi par le Saint-Office. Il invoqua, pour cela, l’usage qui en était déjà fait dans les tribunaux royaux et seigneuriaux contre les voleurs et les brigands.
Alexandre IV, le 27 avril 1260, et Urbain IV, le 4 août 1262, permirent aux inquisiteurs eux-mêmes d’assister à la torture, de la diriger et de faire recueillir par leurs notaires les aveux émis au milieu des tourments.
Il semble bien que certains inquisiteurs se soient servis de ce moyen rigoureux d’une manière cruelle. Vers la fin du XIIIe siècle, Philippe le Bel les dénonçait lui-même dans des lettres à l’évêque, au sénéchal et à l’inquisiteur de Toulouse ; des plaintes analogues furent portées jusqu’au Saint-Siège par des bourgeois et des consuls. Accusé de complot contre le pape Benoît XI et Philippe le Bel et d’entraves à l’exercice de l’Inquisition, le franciscain Bernard Délicieux fut mis à la torture, en 1319, par le Saint-Office de Carcassonne, mais il n’avoua que son hostilité à l’Inquisition. Jean de Belegneyo, chanoine d’Autun, jugeant à Poitiers, au nom de l’évêque Fortius Daux, une femme accusée d’hérésie, fit poser sur des charbons ardents la plante des pieds de la prévenue. Sous l’action de la souffrance, cette femme « avoua des erreurs et des crimes horribles contre la foi catholique » et dénonça de nombreux complices qui furent, dans la suite, punis ; ce qu’elle n’aurait pas fait sans les tourments. Le chanoine déclara n’avoir ordonné le supplice que parce que les prud’hommes qui l’assistaient lui avaient dit que la torture était pratiquée par l’Inquisition de Toulouse, se asserebant vidisse examinari hereticos in partibus Tholosanis. Quelque temps après, cette femme mourut en prison, et comme la mort avait pu être provoquée ou hâtée par la torture, le juge en demanda l’absolution au pape Jean XXII dans une supplique relatant tous ces faits ; il l’obtint par une bulle du 28 juillet 1319[17].
[17] Vidal. Bullaire de l’Inquisition française, no 51.
D’autres inquisiteurs étaient moins rigoureux. Bernard Gui mentionne dans son Manuel la torture, mais rapidement ; ce qui permet de penser qu’il s’en est peu servi. Quant à Eymeric qui met en avant son « expérience », il ne croyait pas beaucoup à l’efficacité de la torture ; des inculpés, disait-il, les uns préféraient mourir plutôt que d’avouer ; les autres devenaient insensibles ; ceux-là, d’une nature faible, avouaient tout indistinctement. « La torture est trompeuse et inefficace, quaestiones sunt fallaces et inefficaces, » écrit-il dans son Directoire.
Eymeric n’est pas le seul à avoir pensé ainsi. Dans le midi de la France, où cependant l’Inquisition déploya une grande activité au XIIIe et au XIVe siècle, les procès-verbaux mentionnent rarement la torture ; c’est ce que remarque, non sans étonnement, l’historien américain Lea, si hostile à l’Inquisition. « Il est digne de remarque, déclare-t-il, que dans les fragments de procédure inquisitoriale qui nous sont parvenus, les allusions à la torture sont rares. » Il en est de même de l’Inquisition de Provence et de celle du Nord de la France.
Les papes avaient eu soin d’édicter des mesures limitant la dureté de la torture et les cas dans lesquels il était permis d’y recourir. Elle ne devait jamais être poussée « jusqu’à la perte d’un membre » et encore moins « jusqu’à la mort, citra membri diminutionem et mortis periculum. »
D’autre part, les Manuels de l’Inquisition, en particulier celui d’Eymeric, faisaient remarquer que la question ne devait être infligée que dans des cas graves et lorsque les présomptions de culpabilité étaient déjà fort sérieuses. « D’une manière générale, pour mettre quelqu’un à la torture, il était nécessaire d’avoir déjà sur son crime ce qu’on appelait une demi-preuve, par exemple deux indices sérieux, deux indices véhéments, selon le langage inquisitorial, comme la déposition d’un témoin grave, d’une part, et d’autre part, la mauvaise réputation, les mauvaises mœurs ou encore les tentatives de fuite de l’inculpé. » (De Cauzons, II, 237.)
Elle n’était infligée que lorsque les autres moyens d’investigation étaient épuisés. Enfin on ne laissait pas à l’arbitraire de l’inquisiteur, excité peut-être par la recherche de la vérité, le soin de l’ordonner à lui seul. Il fallait pour cela un jugement spécial et à ce jugement devait participer l’évêque ou son représentant. Cette mesure fut prise, en 1311, au concile de Vienne, par le pape Clément V.
Lorsque les débats du procès étaient terminés, la défense ayant dit son dernier mot, il n’y avait plus qu’à prononcer la sentence.
Elle n’était pas laissée à l’arbitraire de l’Inquisiteur et de ses commissaires, mais mise en délibéré dans un Conseil où l’inquisiteur prenait l’avis de ces probi viri, de ces boni viri qui avaient suivi les interrogatoires. C’est ce que porte le Manuel de Bernard Gui. L’inquisiteur, dit-il, « avait l’obligation de prendre l’avis des consulentes… Il faisait l’extrait des accusations et des aveux et le mettait sous leurs yeux ; il taisait le nom de l’inculpé pour écarter les partialités et prenait « l’avis sur la culpabilité et la peine. » C’est ce que nous dit le texte même des sentences d’acquittement ou de condamnation.
Le 4 juin 1329, à Béziers, Henri Chamayou, de l’ordre des Prêcheurs, inquisiteur du royaume de France en résidence à Carcassonne, avait à juger pour hérésie frère Pierre Julien de l’ordre des Mineurs. L’évêque et lui réunirent dans la Chambre épiscopale 33 boni viri dont les noms figurent dans l’acte du jugement, et ils interrogèrent chacun d’eux individuellement sur la réalité des faits, sur la culpabilité et s’ils les reconnaissaient, la peine à infliger : « praefati domini episcopus et inquisitor petierunt consilium super facto et culpa praefati fratris Petri Juliani inibi recitata et specificata, interrogando quemlibet divisim unum post alium. »
A titre d’exemple, voici les réponses de quelques-uns de ces jurisconsultes, telles que les donne le procès-verbal de la sentence.
Bernard Veyriaud, juge mage de Carcassonne, dit qu’il n’allait pas jusqu’à acquitter le frère Julien[18] de l’accusation d’être hérétique relaps, encore moins de le condamner à ce titre ; mais il estimait miséricordieux de l’emprisonner à vie au sein de son ordre.
[18] Contrairement à ce qui est dit plus haut, dans ce procès les « consulentes » avaient eu connaissance des noms des inculpés ; ce qui prouve combien était variable la procédure inquisitoriale et combien on se tromperait si on la jugeait non pas d’après la pratique, mais d’après les textes juridiques.
Jacques Berthomieu, licencié-ès-lois, avocat des causes fiscales du roi dans la sénéchaussée de Carcassonne et Béziers, dit qu’il ne croyait pas le frère coupable d’hérésie ni relaps, mais apostat de son ordre (en rupture de ban de son ordre) mais non de sa foi. Pour cela, il invoqua le texte du chapitre Accusatus extra de haereticis au Sexte du droit canon.
Invoquant le même texte et le commentant autrement, Friscus Richomanni, docteur en droit, dit qu’il croyait et réputait le dit frère relaps et punissable à ce titre.