L'École
des
VIEILLES FEMMES
DU MÊME AUTEUR
| La Petite Classe | 1 vol. |
| Histoires de Masques | 1 vol. |
| (Couverture de Henry Bataille.) | |
| Monsieur de Phocas | 1 vol. |
| (Couverture de Ceo-Dupuis.) | |
| Poussières de Paris | 1 vol. |
| Princesses d'Ivoire et d'Ivresse | 1 vol. |
| (Couverture de Manuel Orazi.) | |
| Le Vice Errant | 1 vol. |
| (Couverture de Lorant-Heilbron.) | |
| Monsieur de Bougrelon | 1 vol. |
| Propos d'âmes simples. | |
| (Couverture de Sem.) | |
| Fards et Poisons | 1 vol. |
| (Couverture de Maignien.) | |
| EN PRÉPARATION | |
| Les voies tragiques, la Riviera | 1 vol. |
| Madame Monpalou | 1 vol. |
| Le bonheur d'autrui | 1 vol. |
| Hélie, garçon d'hôtel | 1 vol. |
| La dernière Roulotte | 1 vol. |
| Le Châtiment de la Lumière | 1 vol. |
| Le Valet de Gloire | 1 vol. |
| Le Jardin des Complices | 1 vol. |
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
S'adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée-d'Antin, Paris.
JEAN LORRAIN
L'École
des
VIEILLES FEMMES
Septième édition
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendorff
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
1905
Tous droits réservés.
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VERGÉ DE HOLLANDE
DÉDICACE
A toutes celles qu'étreignent et tenaillent encore le vain désir de plaire et le besoin d'être possédées, aux condamnées de l'amour qui ne veulent pas vieillir, je dédie ces cruautés, ces tristesses et ma pitié.
Jean Lorrain.
Venise, ce 17 octobre 1904.
L'ÉCOLE DES VIEILLES FEMMES
LA RAFALE
L'été dernier, je passais une quinzaine de jours, en juillet, aux environs de Paris, à Joinville. Installé dans une auberge du bord de l'eau, dans une île, j'y avais ce soir-là trois amis à dîner, Monnier, Bruchard et Gainshlert venus tous trois en auto.
Tout à coup, levée dont ne sait d'où, une saute de vent courait à travers l'île: une lueur courte allumait les feuillages rebroussés. Comme sous une main géante, les peupliers des berges s'échevelaient, se ployaient, tordus, pareils à des jets d'eau, des cimes bruissantes balayèrent une pelouse; il y eut un clapotis de vagues et des heurts de barques contre les pontons... une grêle de pétales roses s'était abattue sur la table.
Des fourchettes tombaient, un verre fut renversé qui chut par terre et se brisa, les lauriers-roses en caisses venaient de pleuvoir leurs fleurs; ce fut une panique. Des volets claquèrent:
—Fermez les fenêtres, hurlait l'aubergiste. Au ponton! Amarrez les bateaux...
Des ombres coururent sur les rives, des voix de femmes appelèrent des enfants, et dans un ciel livide chargé de nuées de plomb, dramatisée par un beau clair de lune, la rafale se déchaîna.
Tous les ombrages de l'île bruirent à la fois, ce fut comme une plainte d'orgues au-dessus des pâtures et des jardins de villas; le long des pontons, les barques et les amarres continuaient à geindre un râle monotone et sinistre, et d'entre les nues affreusement déchirées une clarté sale et jaune, tel un pus lumineux, jaillit et s étala; un jour d'agonie dévasta le paysage, l'atmosphère était toujours plus chaude, plus ardente. Une haleine de fournaise dévorait la campagne et toute la nature haleta.
Sous la menace de l'ondée, demeurée suspendue, les dîneurs s'étaient réfugiés dans une salle de l'auberge. Ils y suffoquaient derrière les persiennes prudemment closes; aux fenêtres restées grandes ouvertes les rideaux palpitaient dans un souffle de feu.
—Et ce sacré orage qui n'éclatera pas!.. De la pluie, pour l'amour de Dieu! de la pluie!
Et le gros Monnier, trempé comme une éponge, bousculait son couvert. Des pêches roulèrent d'un compotier dans une jatte d'écrevisses à la nage. Personne n'y touchait. Nous avions tous l'appétit coupé et l'estomac étreint. On sentait l'ouragan rôder, comme un malfaiteur, au-dessus de la banlieue, hésitant encore où il s'abattrait.
—Et pas moyen de partir avant la pluie! Bruchard est bien trop nerveux pour conduire dans cette électricité. Quant à moi, je suis comme une soupe, une vraie panade, je n'en peux plus.
Nous laissions Monnier monologuer en silence. Comme une angoisse planait, une phalène effarée venait se brûler les ailes au verre de la lampe, de larges gouttes de pluie tintèrent contre le bois des persiennes. Un émoi courut dans les feuilles et ce fut un bruit de cataracte, l'averse tombait enfin, et la campagne respira; mais la pluie n'abattait pas le vent, il tournoyait toujours autour de l'île, secouant éperdûment les peupliers et heurtant avec fureur l'avant des barques et des yoles contre les pilotis de pontons.
—La Rafale! ce mystérieux déchaînement d'un élément indomptable, capricieux, fantasque, imprévu à travers le calme accablé d'une soirée de chaleur. D'où vient ce vent qui bouleverse maintenant tous les êtres et toutes les choses et finit par nous angoisser, nous autres sceptiques, devant la menace de l'inconnu! La Rafale qui est le Mistral de la vallée du Rhône, la Tramontane d'Italie, le vent d'Espagne des Pyrénées et le Sirocco d'Afrique, le Simoun qui soulève les sables et ensevelit les caravanes et quelquefois même des villes, comme la Timgad retrouvée, après des siècles, endormie et intacte dans l'or brûlant du Désert.»
Les yeux de Barnsthert étaient devenus lointains.
—Te voilà parti, ricanait Bruchard. Visionnaire, va! Je parie que tu fixes en ce moment des vieux arcs de triomphe et des colonnades?
—Peut-être! En tous cas, ces phénomènes élémentaires demeurent très étranges, très mystérieux. Les savants croient avoir tout dit avec les mots d'électricité et de courants magnétiques. Or, la science indique et n'explique pas...
Et après un assez long silence:
—Et cette ruée de l'ouragan, elle n'a pas lieu seulement dans l'atmosphère, la rafale ne bouleverse pas que les contrées. Il y a des rafales morales et intellectuelles, des ouragans physiologiques, et j'ai connu des existences longtemps placides et honnêtes, tout à coup bousculées et remuées de fond en comble par des orages d'inattendues passions. Vingt ans de labeur probe et consciencieux n'empêchent pas tout à coup un homme de devenir un voleur, pas plus que vingt-cinq ans de mariage et de vie de famille n'empêchent une femme, jusqu'alors réputée insoupçonnable, de verser tout à coup dans la galanterie, et la pire galanterie, celle des femmes mûres ayant dépassé l'âge de plaire et réduites à attaquer un partenaire qui n'en veut pas.
Rien de plus triste et de moins explicable que ces subits effondrements de tout un passé de droiture et de vertu dans un coup de tête ou un coup de cœur, qui ne sont malheureusement que des coups de reins, chez les femmes surtout. En effet, chez celles-là, quand le feu prend à la cheminée, c'est toute la vieille suie qui flambe; et rien de moins poétique et de moins platonique, hélas! que la soi-disant sentimentalité des vieilles amoureuses. La Rafale, le vent du Sud et de Luxure qui secoue l'automne des vieilles femmes!
Il m'a été donné d'observer de très près les prodromes d'une passion folle autant qu'imprévue, une espèce de cas d'érotomanie sénile chez une femme de la plus haute société et qui, jusqu'à plus de cinquante ans, s'était gardée au-dessus de tout soupçon. La Rafale, chez cette veuve, Américaine, quatre fois millionnaire et veuve sans enfant, la Rafale se déchaîna en plein été, pendant les grandes vacances, dans un château de Touraine, où je me trouvais, moi-même, invité avec mes parents.
Il y a de cela une dizaine d'années. J'étais tout frais émoulu du collège, et dans ce vaste château de Lormeril les deux fils de la maison, un peu moins âgés que moi (Marcel avait dix-huit ans, et Albert, seize), étaient activement poussés dans leur fin d'études par le comte Adalbert de Lormeril, leur père, qui les voulait tous deux à Saint-Cyr, pour la rentrée d'octobre, et pressait fiévreusement leurs derniers, examens.
Dans ce but un jeune professeur de l'Ecole des Chartes avait été appelé, comme répétiteur, auprès des deux futurs saint-cyriens. M. Daniel était un homme de tout repos, chaudement recommandé pour sa connaissance spéciale des mathématiques et des hautes études, objets de l'examen. A une solide et sérieuse instruction M. Daniel joignait un tact exquis et les meilleures manières. Une urbanité, une bonhomie rassurantes corrigeaient chez lui la froideur d'un extérieur un peu raide au premier abord. C'était moins un précepteur qu'un camarade, mais un camarade qui ne laissait pas entamer un pouce de son autorité. Il n'admettait aucune familiarité, aucune plaisanterie à l'heure des études et des leçons.
Je venais de passer mes examens d'une façon peu brillante, et mon père avait obtenu de M. de Lormeril que je suivrais les cours de ses fils. J'avais besoin, prétendait mon auteur, de consolider mes connaissances. C'est ainsi que je devenais l'élève de M. Daniel et passais d'assez studieuses grandes vacances... Je m'y résignais mal, et, tout charmant que fût le précepteur, je ne tardais pas à prendre en grippe ce grand château de Lormeril, où les heures de labeur et d'étude étaient réglées comme au collège. Et, là-dessus, on annonçait l'arrivée de la tante de Lormeril.
C'était une tante à héritage, quatre fois millionnaire et veuve depuis déjà dix ans du frère même du châtelain. Elle était née Annie Bloosevelt et fille d'un propriétaire de puits de pétrole. Henri de Lormeril, l'aîné de la famille, avait connu miss Annie pendant un séjour à Boston; son chic français, sa longue moustache blonde et son titre de comte avaient séduit la jeune Yankee. Le pétrolier flatté n'avait pas dit non; miss Annie Bloosevelt était devenue la comtesse Henri de Lormeril.
La comtesse Henri de Lormeril n'avait jamais été jolie, elle n'avait non plus jamais été coquette et, depuis dix ans que durait son veuvage, n'avait jamais une fois quitté le deuil. C'était une tante de tout repos et dont les millions ne devaient pas aller à d'autres qu'à ses petits-neveux. On faisait grand cas à Lormeril de tante Annie. Elle venait y passer les vacances en famille, s'y montrait plus que généreuse, et pour la recevoir on mettait les petits plats dans les grands.
C'est ce galion d'Amérique dont Albert et Marcel m'annonçaient la venue avec de tels air d'importance et de componction, que je n'avais pas assez d'yeux pour regarder cette tante extraordinaire.
Mme Henri de Lormeril me parut, d'ailleurs, des plus simples. De mise cossue, mais sévère, elle portait encore le bandeau blanc des veuves sur des cheveux striés de nombreux fils d'argent; elle avait le teint brouillé des vieilles filles et d'assez beaux yeux noirs dont un pince-nez ôtait toute l'expression; de très belles bagues à ses doigts décelaient seules son opulence.
Tante Annie embrassait passionnément ses neveux, passait des bras de son beau-frère dans ceux de la belle-sœur, obtenait pour nous tous un jour de congé en l'honneur de sa venue et s'installait parmi nous. On lui avait vaguement présenté M. Daniel.
Je n'avais que dix-neuf ans, mais j'étais déjà assez averti. Dès le troisième jour, il me sembla que la comtesse Henri de Lormeril arrêtait assez longuement son regard sur M. Daniel.
—Elle examine le précepteur de ses neveux, me disais-je, et cherche à se former sur lui un jugement...
M. Daniel avait une fort belle voix et lisait à miracle. Le soir, M. de Lormeril lui demandait parfois de nous faire quelque lecture de Racine ou même d'André Chénier dans l'intimité du salon. A la sixième lecture, tante Annie, jusqu'alors si silencieusement attentive, s'extasiait brusquement sur la pureté de diction du précepteur.
—Monsieur Daniel doit chanter à ravir! s'exclamait-elle. Vous avez une très jolie voix de ténor, vous auriez réussi au théâtre. Je suis sûre que vous êtes musicien?»
M. Daniel eut beau s'en défendre, tante Annie s'installait au piano et il fallut que M. Daniel chantât. Il avait une assez belle voix, en effet, mais au bout de huit mesures tante Annie se levait toute pâle et se retirait dans sa chambre. Elle étouffait, disait-elle, la tête lui tournait, le cœur lui faisait mal.
Et tante Annie devint nerveuse: elle avait perdu l'appétit. On la vit s'isoler des journées entières dans le parc. Elle cherchait l'ombre des allées couvertes ou la solitude des prairies, du côté des fermes, hors des murs du domaine, et puis elle se plaignit d'insomnies, et, un beau matin, à table, demanda que M. Daniel vint lui faire la lecture dans sa chambre, le soir. Sa diction calme et pure apaiserait son énervement.
On n'avait rien à refuser à la tante Annie. Certaines de ses veilles se prolongèrent fort tard. Mais tante Annie ne se calma pas. Son agitation augmentait au contraire. Ses prunelles maintenant, derrière les verres de son pince-nez, jetaient des éclairs d'orage. Des bouffées de chaleur lui montaient à la face, qui l'obligeaient à sortir brusquement sur le perron avant la fin des repas. La vieille dame eut même quelques crises de larmes. Les Lormeril s'alarmèrent. Évidemment tante Annie supportait mal son veuvage; mais quel était l'élu de son vieux cœur? Elle passait, maintenant, ses journées dans sa chambre à bâcler une furieuse correspondance... A qui écrivait-elle ainsi? sûrement au bien-aimé; et puis, on eut le mot de l'énigme. Des tas de colis arrivèrent de Paris, et tante Annie se transforma. Elle quitta son deuil, arbora des toilettes...; des corsages de dentelles moulèrent une taille tout à coup amincie, et des dessous tumultueux l'escortèrent désormais d'un bruissement de soie. Tante Annie était amoureuse, puisqu'elle était devenue coquette, et l'objet aimé était là. Personne n'osait le nommer encore et tous l'avaient deviné. Un besoin d'incessante locomotion obsédait maintenant la vieille dame. Elle faisait atteler le matin, elle faisait atteler dans la journée, elle faisait atteler le soir. Tantôt c'était le break, tantôt c'était le landau, tantôt la victoria. Et, dans toutes ses promenades en voiture, il fallait que M. Daniel l'accompagnât. Les Lormeril agités imposaient toujours la présence d'un de leurs fils à ces tournées sentimentales. Ils étaient décidés à patienter jusqu'au bout plutôt que de soulever un éclat.
Albert revenait, un jour, outré d'une de ces promenades:
—Ma tante est folle, disait-il à son frère et à moi, penses-tu qu'elle nous a montré ses jarretières, à nous deux M. Daniel; des grosses bouffettes de satin mauve, de vraies cocardes, et toutes parfumées à l'iris. «Elles sont mauves, a-t-elle dit à M. Daniel, c'est la couleur que vous préférez, ne vous défendez pas.» Et puis, très vite, entre ses dents: «Et, vous savez, je n'ai pas de pantalon.» M. Daniel était très gêné et moi aussi.»
Le danger pour les vieilles dames de sortir aussi peu vêtues! Cinq jours après, tante Annie prenait le lit avec trente-deux degrés de fièvre. Le médecin, appelé en toute hâte, prescrivait la diète et décidait quelques piqûres. Tante Annie se révoltait contre la laideur du docteur Désambrois, contre sa maladresse et son impudeur aussi; le médecin s'attardait luxurieusement à palper les nudités offertes à la seringue Pravaz, et dans un accès de délire tante Annie réclamait M. Daniel auprès d'elle. M. Daniel (elle en était sûre) la piquerait bien mieux que le docteur!
Ce fut un trait de lumière pour les Lormeril. On priait M. Daniel de prendre des vacances et de porter ailleurs la pureté de sa diction et le charme de sa voix.
L'annonce de départ guérit instantanément la malade. Remise du coup sur pied, la comtesse Henri de Lormeril avait avec son beau-frère une explication des plus vives et, le soir même, quittait le château.
Mme de Lormeril est, aujourd'hui, Mme Daniel Lecœur, la légitime épouse de M. Daniel qui la bat, mange ses rentes et la trompe avec ses femmes de chambre. Et tante Annie aime toujours éperdument son beau précepteur. La Rafale a rallumé en elle les braises qu'on croyait éteintes. Les Lormeril y ont perdu quatre millions.
LA SAISON A PEIRA-CAVA
Et mes yeux te voient toujours belle
Le front clair comme au premier jour
Et ta jeunesse est éternelle
Car éternel est mon amour.
Poète inconnu.
I
UNE JEUNE FILLE
Les trois hommes achevaient de dîner sur la terrasse en estacade de la Posada. Une brise venue du large remuait doucement le coutil de la tente et, dans l'air enfin rafraîchi, les globes lumineux, égrenés le long de la plage, semblaient arder plus fort. Du côté d'Antibes la lune, mollement apparue dans l'échancrure d'une nuée d'eider, maillait de vif argent tout un coin de Méditerranée. C'était bien, imperceptiblement soulevé par les vagues, le fameux filet de nacre et de givre des pêcheurs de lune de Lunel, la si jolie variation du discours de réception de M. Edmond Rostand.
Des tsiganes, épaves de quelque Réserve aujourd'hui fermée, grattaient indolemment de vagues habaneras et, sans les moustiques bourdonnant autour des abat-jour, la soirée eût été tout à fait délicieuse, mais, de temps à autre, la cuisson d'une piqûre à la cheville ou à la jambe, l'attaque sournoise d'un zanzara à travers les mailles de la chaussette ou du caleçon faisait pester les dîneurs contre le climat de Nice et leur rappelait que l'ennemi ne désarmait pas.
«Et ils ne piquent pas les indigènes! faisait Charles Haymeri en allumant maladroitement un cigare, c'est la guerre déclarée aux forestieri.
—Bah! ils ont les mêmes à Armenonville et ils n'ont pas cette brise.
—Ils ont même les automobiles en plus.
—Et les comptes rendus du bal grec de Mme Madeleine Lemaire, faisait Stouza.
—Nous n'apprécions pas assez notre bonheur d'être loin.»
Et les trois Parisiens se félicitaient de s'être attardés dans ce Nice d'été, si terrible vu de loin, si délicieux vécu de près.
Et chacun selon son tempérament vanta le charme de la Rivière désertée.
Ce qui plaisait à Pierre Duteuil, c'était l'abandon des rues silencieuses et vides, leurs passants rares, le liséré d'ombre bleue net au ras des maisons et, sur les petites places ombragées de platanes, le gazouillis liquide des fontaines. Nice délaissé par la mode et rendu à lui-même retournait violemment au berceau de la race; et c'était bien dans une ville italienne qu'il s'aimait rôdant, le jour, le long des quais soleilleux et déserts, trempé de sueur et vivifié de brise, devant l'étain scintillant des golfes, la mer frottée d'ail, comme l'appellent les pêcheurs.
Charles Haymeri lui ne tarissait pas d'éloges sur la féerie de roses de son jardin. Tous les matins, elles naissaient par milliers pour s'effeuiller, le soir, dans une odeur mêlée de sève et de pourriture; les cyprès en quenouille de son verger le faisaient ressembler à un cimetière d'Orient, et, quand il errait sous ses oliviers enguirlandés de glycines et de roses, il montait des jardins des villas voisines, toutes abandonnées sous leurs volets clos, de telles fragrances de jasmins et de tubéreuses, qu'il lui arrivait parfois de défaillir. Il était alors forcé de s'appuyer contre le tronc d'un arbre, la main sur sa chair moite pour y comprimer les battements de son cœur. Ce pays, ensoleillé et triste sous l'oppression de trop de sève montante, et toute cette nature désirante et pâmée lui mettaient aux lèvres un goût de rut et de mort. «Un jardin de d'Annunzio... tu en abuses mon cher, nous connaissons ce couplet, tu l'as même écrit quelque part, faut-il qu'on te le récite... oh les promenades des calinières à la brise du soir, le long des blocs des môles, et le rêve virgilien des oliviers lunaires, la nuit, dans les vergers... Tu as oublié les lucioles et comme accord final, tiens, j'ai retenu la phrase: la côte d'azur grisée de trop de fleurs meurtries, léthargique et pâmée dans le goût de la mort... Homme de lettre, va.» A quoi Haymeri impatienté.
—Tu as trop de mémoire, Robert. C'est ce qui m'a empêché de faire de la littérature, j'aurais de bonne foi commis trop de plagiats, mais, je ne vais pas comme vous chercher midi à quatorze heures et mes raisons dans des métaphores.
J'aime ce pays parce qu'il est beau, parce qu'il y fait frais, parce qu'il sent bon, qu'il n'y a plus d'automobiles et que les routes y sont désertes. On n'y voit plus d'anglais, de vieilles femmes maquillées, de croupiers épousés et de joueurs millionnaires. Je l'aime enfin parce que les trottoirs n'y fleurent pas le crottin de cheval et qu'à la condition de ne plus sortir, passé huit heures du matin, et ne se risquer dehors qu'après six heures du soir, je ne connais pas d'endroit où l'on respire mieux et où l'on vive plus tranquille.
—Amen, faisait Charles Haymeri.
—Ne chantez pas trop tôt victoire, faisait un quatrième larron que les trois dîneurs n'avaient pas vu venir; une haute stature d'homme venait de surgir brusquement derrière eux.
—Tiens, Paul Sourdière, s'exclamait Stouza, où as-tu pris cette manière de marcher? on ne t'a pas entendu.
—J'ai mes souliers de tennis, semelles caoutchoutées, semelles d'ailleurs adoptées aujourd'hui par tous les cambrioleurs.
—Nos compliments, et que veux-tu dire là, oiseau de mauvais augure: Ne chantez pas trop tôt victoire.
—Je veux dire (et Paul Sourdière commandait un café) que vous pourriez attendre la fin de l'été avant de vous féliciter si haut des bienfaits du climat. C'est qu'il est terriblement perfide, ce ciel estival de Nice dont vous vantez le charme et la douceur, perfide comme l'onde et comme l'Italie. Vous n'avez pas encore commis de bêtise, vous, mais attendez la canicule, quand vos nerfs, dénoués par la mollesse de ce pays, vont s'exaspérer et se tendre comme un arc dans la sécheresse ardente de son mistral.
Attendez le premier sirocco qui nous viendra d'Afrique et, après huit jours de bourrasque et de poussière dans l'âpreté d'un Sahara, quand vous retomberez dans la douceur fiévreuse de ces vagues sans flux et sans reflux, dans ce trop de parfums et ce trop de rut et de caresse épars ici, dans l'unanime consentement des êtres et des choses à l'amour, garde à vous, messieurs, car tout dans cette nature complice énerve la volonté en exacerbant les sens. La première tentation, la plus bête, la plus banale, celle dont vous rougiriez pour autrui, vous trouvera sans défense et le coupable, ce ne sera pas vous, mais ce soleil brûlant qui pompe et détraque le cerveau, ce trop d'ardeur dehors et ce trop de fraîcheur dans les logis.
Vous la constaterez comme moi, la néfaste influence de ce climat, mais trop tard. On n'échappe pas à la fatalité.
—Et tout ceci pour nous apprendre.
—Le mariage de Miss Eva Waston.
—Eva Waston! notre jolie valseuse de cet hiver.
—Elle-même, Miss Eva Waston, la riche héritière de Master Réginald Waston, le milliardaire lanceur de Beaulieu.
—Comment elle se marie! Elle avait une façon de couper net les flirts les plus tendres. Les plus fieffés chasseurs de dots avaient renoncé à paonner autour d'elle. Ah si jamais on m'avait dit que celle-ci se marierait!
—Et elle épouse un Archiduc?—Un prince héritier?—Un feld-maréchal d'Austrie? Quelle séculaire couronne de Magnat de Hongrie ou d'empereur de Bysance ont bien pu lui dénicher les aimables douairières qui, de Cannes à Piccadilly, s'occupent de canaliser les milliards des trusts dans la Pairie et le noble faubourg?
—Ah que vous êtes loin de compte.... Miss Eva Waston, notre jolie clownesse de moire bleu turquoise du dernier véglione. (Vous vous souvenez de la gourmette qu'elle portait à la cheville gauche, trois cent mille francs francs de brillants, une dot) Miss Eva Waston. trente millions comptant, épouse un petit sous-lieutenant du 27e chasseurs alpins de Menton.
—Un lieutenant de chasseurs alpins de Menton!
—Comme j'ai l'honneur de vous le dire.
—Mais son nom?
—Ah mais! c'est que ce nom constitue presque une inconvenance, étant donné le motif du mariage. La lettre de faire-part vous l'apprendra.
—Vous êtes idiot, Sourdière, je connais tous les officiers du 27e chasseurs. Vous pouvez marcher.
—Eh bien, c'est Gennaro Olivari.
—Si je le connais! C'est un Corse. Il n'a rien pour lui, ce garçon.
—Ce n'est pas l'avis de Miss Waston.
—Ce Sourdière est stupide! tu nous fais languir.
—Pas plus que la fiancée. Tenez, je suis bon prince, voilà l'histoire. Vous verrez qu'elle a du bon. Comment cette insupportable Miss Waston (car nous sommes tous là-dessus du même avis, n'est-ce pas, insupportable et par son aplomb et son impertinence et son autorité de jolie femme et d'enfant gâtée par tant de millions?) a-t-elle pu consentir à renoncer, cette année, aux exhibitions d'Auteuil, aux dîners fleuris du Ritz, aux pique-niques d'Armenonville, au bal grec de Mme Lemaire, aux garden-parties du cher comte et au théâtre de verdure de la Scola Cantorum pour passer son été en Riviera? mystère! Elle n'en est pas moins installée depuis la fin de mai dans un vieux domaine mi-castel et mi-métairie, perdu en pleine montagne, entre Peïra-Cava et Turini, où les mélèzes et les sapins sont si beaux. L'horizon y vaut ceux des plus fameux sites de Suisse, mais Miss Eva Waston, qui a passé trois hivers au Caire, un dans l'Engadine et deux étés dans le Tyrol, est un peu blasée sur la magnificence des horizons. Elle n'en est pas moins installée avec sa tante, mistress Elena Migefride, la respectable sœur de son père, dans une ruine branlante, dont le confort improvisé d'un mobilier modern'style atténue mal l'incurie; et, cet été, Miss Eva Waston n'ira ni à Cowes au moment des régates, ni à Trouville pendant la grande semaine, ni à Luchon fin août, ni à Biarritz en septembre, ni à Saint-Sébastien pour les courses de taureaux.
—Et tout cela pour un petit chasseur alpin, pour un Gennero Olivari?
—Oui et non, car la vie est cependant un peu plus complexe. Vous savez que Miss Waston a eu cet hiver, après le Carnaval, une assez mauvaise fièvre, que ses meilleurs amis ont prétendu être typhoïde.... En Riviera comme partout ailleurs, ces perfides assertions font immédiatement le vide autour d'une malade. Elles tissent même d'ennui les plus sûres convalescences. Miss Eva Waston se relevait amaigrie, pâlie, embellie, assuraient les médecins, en réalité très changée et même un peu défigurée par la perte de ses magnifiques cheveux blonds. Il avait fallu les couper ras. Les compliments de son entourage sur sa bonne mine et la clarté de son teint, le jour où misses et ladies furent introduites auprès d'elle, ne laissèrent là-dessus aucun doute à la jeune fille. Avoir été, deux ans, la professionnel beauty de Londres et de New-York, avoir révolutionné Piccadilly et la dix-septième Avenue, et s'entendre féliciter par des petites pécores, qui ont à peine cinq millions de dot, sur la joliesse tout à fait particulière d'un crâne tondu! Miss Eva Waston comprit et se le tint pour dit.
Et courageusement la jeune fille s'exila. Elle mit les agences de Nice et de Cannes en campagne; on lui indiqua le vieux domaine des Estérais. La solitude de la ruine et la sauvagerie de six vallées, vues à vol d'oiseau du haut des terrasses, décidèrent son choix. Miss Eva Waston passerait l'été aux Estérais. Sa tante mistress Elena Migefride consentait à tenir compagnie à sa nièce; les gages doublés faisaient renoncer la livrée aux plages et aux villes d'eaux.
L'Américaine avait compté sans l'ennui.
Vers le dix juin, les opérations de manœuvres des régiments en garnison sur la Riviera arrivaient à temps pour animer un peu les Alpilles. La fille de master Réginald s'y alanguissait. Tous les printemps, vers la fin mai, artilleurs et chasseurs alpins quittent Nice, Menton, Villefranche et Antibes pour les hauteurs, Fontan, le Breil, Lagay et Turini; un simulacre de petite guerre échelonne des groupes d'uniformes, des mouvements de pièces d'artillerie et d'ascensionnantes files de mulets dans les creux des ravins et sur la pente des cimes; toute une armée en marche essaime ses régiments, ses bataillons et ses batteries tant dans la verdure sombre des sapinières que parmi l'écume des torrents, Miss Eva Waston accueillit, la jumelle en main, ce changement dans ses horizons.
Elle accueillit mieux encore la première batterie d'artillerie qui vint, précédée d'un fourrier, demander un logement aux Estérais. Le salon fit fête aux officiers, les cuisines acclamèrent les hommes; les deux femmes exilées se reprirent à la vie en écoutant ces messieurs raconter leurs étapes. Le hâle des visages et la courbe des bérets animèrent la monotonie de leur existence. Miss Eva Waston, qui ne buvait plus que de l'eau, se remit au champagne. La première compagnie, venue là, au hasard de la route, avait été logée et nourrie un peu à la fortune du gîte. Il y eut désormais des chambres et un menu pour les officiers; la jeune fille elle-même s'en occupa. La télégraphie sans fil n'est pas ce qu'un vain peuple pense, les Estérais devinrent bientôt légendaires dans le corps d'armée campé entre Puget-Théniers et Fontan. On s'arrangea pour y faire étape.
Un soir, où deux compagnies de chasseurs alpins (27e de Menton) étaient venues demander le gîte aux Estérais, les officiers rompus de tant de fatigues une fois montés dans leurs chambres, Miss Eva Waston, qui était demeurée au salon avec sa tante Eléna et, penchée sur le billard, s'essayait distraitement à un carambolage, quittait tout à coup son jeu et venait se planter devant la vieille dame.
—Ma tante, lui disait-elle, quel est le nom de l'officier que vous avez mis dans la chambre dix-huit?
—Mais, je ne sais pas. J'ai la liste là-haut chez moi, je te le dirai demain. Cela n'a pas d'importance, n'est-ce pas?
—Pardon, cela a beaucoup d'importance, car cet officier me plaît, et je n'épouserai que cet homme-là.
—Bon Dieu! qu'est-ce qui te prend encore et que dira ton père?
—Papa! Il ne dira rien. Je suis assez riche pour épouser l'homme de mon choix.
—Une nouvelle folie! mais qu'importe son nom. Ces messieurs ne partent que demain soir, tu le reverras.
—Je ne connais pas son visage.
—Comment! et tu veux l'épouser!
—Ma tante, écoutez-moi (et la jeune fille s'asseyait vis-à-vis la vieille dame). Vous savez que je suis une fille très pratique.
—La vraie fille de ton père.
—Vous savez quels partis j'ai refusés.
—Hélas!
—J'entends être une très honnête femme, c'est-à-dire aimer exclusivement et très ardemment un homme qui m'aimera... et qui pourra m'aimer.
—Eva!
—Nous nous comprenons, ma tante. Eh bien tantôt, quand ces messieurs sont arrivés et sont montés dans leurs chambres pour se changer et faire leur toilette, j'ai voulu m'assurer moi-même si le personnel avait bien exécuté les ordres, et je rôdais par les couloirs. La porte de la chambre dix-huit était entrebâillée, je crus son hôte absent et, voulant voir si John avait fait les rangements nécessaires, je poussai cette porte et j'entrai. Je retenais mal un cri. Un tub rempli d'eau était à terre, un homme debout changeait de chemise. Je ne vis que ses jambes et ses genoux, la chemise lui cachait le visage. L'inconnu tournait le dos, fit à mon cri volte-face, et je vis l'homme brun et musclé comme un vrai bronze antique. Ma tante, je n'épouserai que ce monsieur.
—Mais c'est épouvantable.
—Non, ce sera très sage, car je suis sûre d'être très heureuse avec ce mari. Maintenant, ma tante, donnez-moi son nom.
—Allons montons, tu entreras chez moi.
—Ah mon Dieu! faisait la vieille dame, après avoir feuilleté son calepin, regarde, c'est une fatalité. J'ai mis deux officiers dans cette chambre, elle est à deux lits. M. Gennaro Olivari et Albert Maxence, tous deux sous-lieutenants. Nous voilà bien!
—Vous êtes bien légère ma tante, enfin cela me regarde.
—Comment?
—Oh, n'ayez aucune crainte, vous savez que je suis une très honnête fille.»
Le lendemain, au déjeuner, les huit officiers flirtant autour des deux femmes, Mistress Elena Migefride ne quittait pas des yeux les deux sous-lieutenants, qui flanquaient la droite et la gauche de sa nièce. La jeune fille, très animée, partageait ses faveurs entre les deux hommes, tous deux hâlés par le grand air de la montagne, trapus et moustachus et l'œil clair sous les cheveux ras. M. Albert Maxence, blond et un peu plus grand que son camarade, semblait plus distingué à la tante; M. Olivari, presque Sarrazin de type et de peau, tant son profil était brusque et ses prunelles aiguës et noires, déconcertait un peu Mistress Eléna. A une heure et demie on passait au salon et, la jeune fille ayant servi le café à ses hôtes, se retirait dans ses appartements. Il fallait bien laisser ces messieurs faire la sieste avant la grande étape du soir. Les deux compagnies partaient à six heures. Les officiers prenaient congé des deux femmes et Miss Eva Waston, restée seule avec sa tante, passait doucement un bras autour de la taille de la vieille Américaine et d'une voix persuasive et ferme: «C'est M. Gennaro Olivari que j'épouse».
—Le Corse!
—Oui, le Corse. C'est bien lui que j'ai vu hier.
—Mais comment sais-tu?
—Oh c'est bien lui et non pas l'autre, Mariette est une fille très dévouée. Elle a été jusqu'au bout de l'expérience.
—Comment Mariette, ta femme de chambre! sous mon toit! Je ne veux pas de cette fille une minute de plus dans cette maison.
—Elle part ce soir. Je lui ai reconnu vingt mille francs, elle est dotée et n'a plus rien à faire près de nous.» A quoi la vieille dame stupéfaite: «Ma nièce, vous méritiez d'être née homme.»
—Non, mais je mérite d'être heureuse, car j'épouse le mari de mon choix.»
Maintenant, concluait Paul Sourdière, croyez-vous que Miss Eva Waston eût distingué son lieutenant corse, si elle n'avait eu deux mois de solitude alpestre sur les épaules et dans les veines six mois de climat de la Riviera.
II
LE CHOIX D'UN MARI
Paul Sourdière venait de faire la sieste.
Vautré, les jambes ouvertes, en travers d'une chaise longue en bambou, la tête calée sur un coussin en caoutchouc, il regardait vaguement la vaste chambre baignée de clair-obscur; dehors une chaleur atroce flambait en minces bandes de lumière aux lamelles des persiennes; un courant d'air, établi dans l'escalier par tout un jeu de fenêtres ouvertes, rafraîchissait un peu la pièce, mais les moustiques l'avaient fort maltraité l'avant-veille au restaurant, et les piqûres lui cuisaient encore le front et les tempes. Il avait eu beau employer la glycérine, l'eau de Gorlier, la vaseline au menthol et jusqu'au sublimé coupé d'eau, les rougeurs persistaient enflammées et brûlantes, et le jeune homme jurait bien qu'on ne le reprendrait pas de sitôt à aller dîner, le soir, au bord de la mer.
La vue du lit, ennuagé de longues draperies de tulle blanc, lui promettait au moins la tranquillité de la prochaine nuit. C'était un modèle inédit de moustiquaire. Il allait l'inaugurer le soir même. Il la tenait de la princesse Outcharewska, vieille Anglaise épousée sur le tard par un Russe et qui avait longtemps habité les grandes Indes. La princesse Outcharewska passait ses hivers au Caire et ses étés à Nice, elle y arrivait fin avril et n'en partait que vers le 15 octobre.
—Ils sont bien pis à Biarritz, avait-elle dit en manière de consolation au jeune homme, les moustiques de la côte basque sont les plus terribles de l'Europe. Féroces à Biarritz, ils sont sanguinaires à Saint-Sébastien; le sang des corridas les affole.»
La princesse amusait Paul Sourdière par l'imprévu de ses observations physiologiques à propos de tout et sur tout, sur les mœurs et sur les plantes, sur les climats et sur les hommes, sur les moustiques et les corridas. On mangeait chez elle des plats bizarres et un peu répugnants, mais d'une saveur persistante et curieuse. La princesse avait beaucoup voyagé, beaucoup roulé même, et avait rapporté de tant de pays parcourus des recettes culinaires, des formules d'onguents, de baumes et de vins aromatiques et jusqu'à des fards et des poudres qui, les jours où sa chimie réussissait, lui faisaient une peau de camélia; mais la princesse ne réussissait pas tous les jours. C'est sa femme de chambre qui avait taillé elle-même la moustiquaire, dont se réjouissait le jeune homme. La trépidation d'une automobile faisait crier le gravier du jardin, le timbre de la porte annonçait un visiteur; et, formidablement ennuyé du contre-temps, Paul Sourdière se levait de sa chaise longue et, s'avançant, pieds nus, jusque sur le palier:
—Qui est là? demandait-il, penché sur la lourde rampe de l'escalier.
—C'est une dame, faisait le valet de chambre en tendant une carte.
—Donne.
Et Paul Sourdière, s'étant emparé du bristol, y lisait avec stupeur le nom de miss Eva Waston.
Miss EVA WASTON
Les Estérais Peïra-Cava.
—Et tu as dit que j'y étais?
Le valet de chambre gardait le silence.
—Et la consigne! Ai-je dit, oui ou non, que je n'y étais jamais, et pour personne?
—Mais une dame et une si jolie dame! objectait le domestique.
—Et l'automobile qui t'en impose. Ils sont tous ainsi. Dès qu'ils voient une Panhard, ils vous vendraient, vous et la maison. C'est bien. Où l'as-tu fait entrer?
—Mais dans le petit salon.
—Fais-la passer dans la salle à manger. Au moins, là, il y a des fleurs fraîches. Ouvre un des volets qu'on y voie, et descends vite m'excuser. Je viens, et à l'office de l'orangeade, de la bière et du café froid.»
Miss Eva Waston! Qui lui valait l'honneur de cette visite? Il connaissait à peine la milliardaire américaine pour l'avoir rencontrée dans des bals de cercles et dans des fêtes de charité, et pas souvent, en deux hivers, à peine cinq ou six fois. Il n'était ni de son monde ni de son groupe. Flirteuse enragée, sportswoman accomplie, femme de tous les records, la seule fois où il l'avait vue d'un peu près (il lui avait même été présenté), c'était à bord de la Malfia, le yacht de sir Humfrey Bordonn. Miss Eva Waston ne fréquentait même pas le tennis, où il se hasardait quelquefois. Il retournait la petite carte entre ses doigts, prévoyant un grand ennui dans cette visite. Il avait parlé d'elle étourdiment, l'autre soir, au restaurant, et sa conversation avait été sûrement rapportée. Il savait la jeune fille hardie, délibérée et capable d'une démarche. Sa situation devenait ridicule, et il maudissait une fois de plus son imprudente manie de parler haut en public. Il endossait vite un complet de piqué blanc sur une chemise de batiste bleu pâle, et, cravaté de linon de la même couleur, chaussé de peau de daim gris, il descendait dans la salle à manger. Miss Eva Waston l'y attendait, debout dans le rai lumineux du volet entr'ouvert. Il la reconnaissait dès le seuil. C'était bien sa chevelure de soie jaune à la fois floche et lisse, tordue comme un câble sur la nuque. Elle avait ôté le grand voile de gaze de sa casquette de chauffeuse, et, d'énormes lunettes à la main, s'absorbait dans la contemplation du Bouddha de la cheminée. Sa face rose, animée par la course et toute moite de chaleur, illuminait toute la pièce; son cache-poussière ouvert sur une robe de batiste écrue, elle égayait la vaste salle obscure d'une souplesse de tige et d'une clarté de fleur.
—Très beau, ce Bouddha, et très rare! Vous pouvez me croire, j'ai été élevée dans l'Inde, faisait l'Américaine en tournant à peine la tête vers le jeune homme. Vous possédez là une pièce de musée.
Et, faisant une brusque volte-face.
—Je ne devrais pas vous donner la main; mais je veux me souvenir que vous m'avez été présenté, et puis je suis chez vous, en somme, et voyez, je n'ai pas de cravache, car c'est avec une cravache que je serais venue si je n'étais pas fiancée, et je ne veux pas d'affaire entre Gennaro et vous.»
Elle avait tendu deux doigts à Sourdière et les avait prestement retirés. Elle le regardait droit dans les yeux.
—On vous dit très intelligent, monsieur, et je ne demandais qu'à le croire. Pourquoi colportez-vous des idioties sur mon mariage?
—Mademoiselle!
—N'aggravez pas votre situation. Il est indigne de se défendre. Vous me permettez de m'asseoir?
—Ah! mademoiselle!
Et le jeune homme, confus de son oubli, avançait un fauteuil.
—Merci.
Et, quand miss Eva se fut confortablement installée, les deux bras aux accoudoirs.
—Voulez-vous vous rafraîchir? demandait Sourdière étourdi de cet aplomb; il fait une chaleur!
—J'allais vous le demander. Vous êtes intelligent quelquefois.
—Que désirez-vous? De l'orangeade, du café froid, de la bière?
—Du thé très chaud avec du citron vaudrait mieux; mais j'aime autant le café froid.»
Le jeune homme appuyait sur un timbre, et, quand le valet de chambre eut déposé le plateau:
—En vérité, faisait miss Waston en trempant ses lèvres dans le breuvage, votre home est tout à fait confortable, et vous êtes un garçon sympathique; mais pourquoi colportez-vous des sottises sur moi?
—Oh! mademoiselle, on a exagéré, je vous jure.
—Mais non, vos propos m'ont été rapportés le lendemain même. Quelqu'un a fait exprès le voyage de Peïra-Cava, six heures de diligence sous le soleil; mais on croyait tant me contrarier, on escomptait tant le désappointement de ma pauvre figure. Eh bien! non, ma tante seule a été indignée, moi, j'ai éclaté de rire, j'ai même ri aux larmes, l'histoire était très drôle, mais si indigne de vous et de moi. J'aime à croire qu'elle ne vous est pas venue par le régiment; ce serait alors une chose odieuse, une machination dirigée contre M. Olivari, et M. Olivari ne prendrait pas la chose en riant. C'est un homme, lui.»
Et son regard avait une lueur d'acier.
Sourdière, interloqué, ne trouvait rien à dire.
—Je vois que vous êtes très ennuyé, monsieur.
—En effet, mademoiselle, je suis surtout aux regrets.
—On regrette toujours les bêtises, une fois faites. Les réparer est plus difficile, et il faut réparer la vôtre.
—Mais de tout mon cœur.
—Oh! le cœur ne suffit pas, il faut la volonté et l'adresse. C'est pour tout cela que je suis venue chez vous, pour vous aider à réparer. Vous avez lancé la sotte histoire, tant pis pour vous: vous lancerez maintenant la vraie, et vous ne vous emploierez rien qu'à cela. Vous avez de l'esprit, on vous écoutera. Encore un peu de café, s'il vous plaît?»
Et quand le jeune homme eut servi la jeune fille:
—Vous avez bien une heure à me donner?
—Plus! Toute la journée, toute ma soirée!
—Non, une heure suffira. Voulez-vous me faire une grâce? Passez-moi une de ces fleurs de magnolia. Leur odeur ranime et enivre.»
Le jeune homme se levait et offrait à même le vase persan la gerbe rigide de feuillages vernissés et de calices énormes. L'Américaine prenait une fleur, en écartait les lourds pétales charnus et la respirait longuement:
—Je n'épouse pas M. Olivari rien que pour son physique. Il est vrai que, sans son physique, je ne l'aurais pas épousé. Nous sommes très pratiques en Amérique et nous ne donnons rien pour rien. Ou nous épousons un homme pour sa fortune, et alors il importe peu qu'il soit jeune, beau, vieux ou laid. L'important est qu'il soit intelligent pour conserver ses millions et en acquérir d'autres. Et c'est le mariage de raison, irraisonnable à mon sens, puisque tout y est sacrifié. Ou nous épousons un titre et un nom, et c'est un duc français, un marquis espagnol ou un prince autrichien; nous n'exigeons alors qu'une noblesse ancienne et un physique décoratif. On est beaucoup revenu, chez nous, de ces sortes de mariages. Vos grands seigneurs d'Europe sont vraiment endettés depuis trop de siècles, ils ont perdu l'habitude de payer comptant. Nos dollars, d'où qu'ils sortent, ont cours à travers le monde. Passé la mer, la parole de vos épouseurs titrés ne vaut rien. Nous préférons à ce prix-là demeurer filles ou bien alors nous épousons un homme qui nous plaît; et c'est mon cas et c'est le plus aristocratique des mariages, car il exige chez la femme une grosse fortune, de la volonté et une indépendance avertie par de la sagacité et de l'observation. Ce mariage-là n'est permis qu'à l'élite. Oh! vous pouvez saluer, je sais très bien ce que je vaux.
J'épouse M. Olivari pour son physique et quelques autres qualités. Il est vrai qu'il y a quinze jours, à pareille heure, j'ignorais totalement qu'il existât. Sa compagnie arrivait aux Estérais, et ce n'est qu'une heure après que le plus grand des hasards a voulu qu'une porte mal fermée, ouverte par un courant d'air, me le fît apparaître dans son tub. Le détail de la chemise est inventé. M. Olivari n'en avait pas. Je le dis sans honte. Ce fut la vision d'un pâtre de Sicile qui aurait eu des moustaches; je connais mes auteurs et je possède quelques Musées. Nous voyageons beaucoup, nous autres Américaines; Naples et Pompéi nous font une esthétique très affinée. J'ai vu les Somalis qui sont les plus beaux hommes du monde, les coolies de l'Himalaya, qui sont de race pure, et les jeunes gens de Taormina, que les hellénistes allemands comparent aux éphèbes grecs. J'ai vu danser à Triana et dans les antres de Grenade les danseurs gitanes dont le galbe est, dit-on, impeccable; et vous n'ignorez pas que les horse-guards de S. M. Edouard VII promènent par les rues de Londres les plus beaux spécimens d'étalons humains. La nudité de M. Olivari ne m'a donc rien appris, mais elle m'a confirmé quelques souvenirs. Ne vous récriez pas. Une élève assidue de l'atelier Julian en sait tout aussi long que moi.
Un autre motif qui m'a décidée à ce mariage, c'est la nationalité même de mon fiancé: j'épouse M. Olivari, parce qu'il est Corse. Le Corse, lui, ne reprend pas sa parole. Il est loyal, forcément jaloux, d'une fierté presque extravagante, il n'entend la plaisanterie ni sur la fidélité ni sur l'honneur, il aime jusqu'à la mort, jusqu'au couteau et jusqu'au revolver; et cela me plaît assez, au milieu la veulerie d'une époque où l'adultère est consenti et tous les scandales tolérés, de sentir auprès de soi un souple et joli fauve humain qui n'admettra pas de plaisanterie dans ma conduite et ne souffrira aucun flirt accentué même d'un prince ou d'un grand-duc.
La vraie joie, voyez-vous, c'est d'être dominée en amour, et, lorsqu'on a ma dot, tous les maris sont à vos pieds. Avec M. Olivari, à la velléité de la moindre incartade, j'aurai le frisson de la petite mort.
—Et vous êtes une fervente de tous les frissons, nuançait la voix de Sourdière devenue ironique.
—Je suis musicienne, répondait la jeune fille, éludant la question.
—Vous m'en direz tant. Et vous croyez qu'un Corse...
—Je crois. J'ai passé trois semaines à Ajaccio. L'autre hiver, j'y étais avec Flossie Foxland. Pauvre enfant! le climat ne l'a pas empêchée de mourir, à Florence, en avril. Elle était extravagante et fantasque et encore bien plus gâtée que moi. Sa mère la savait condamnée et supportait tous ses caprices. Ajaccio n'est pas précisément un séjour folâtre; mais la baie y est admirable, et nulle part je n'ai vu une lumière aussi douce et aussi tamisée. Cette lumière, c'est une caresse pour le regard. Est-ce le reflet des neiges du Mont-d'Oro ou le velours vert de tant de sapinières! C'est l'éclairage au bleu des plus ingénieux décors de Carré; le paysage y prend une indicible mélancolie; c'est une volupté que de s'y sentir vivre et même de s'y voir mourir!
Nous étions dans un grand hôtel dont je vous tairai le nom, car la table y est plutôt médiocre, mais qui commande un panorama de songe; et, toutes nos journées, nous les passions en voiture. Vous connaissez l'ordonnance de la médecine moderne: de l'air, du grand air et toujours de l'air.
Le cocher de la voiture, qu'on avait commandée à l'hôtel, dès le premier jour, déplut à Flossie. Elle voulut en aller choisir un autre elle-même à la station, sur la place. Elle le voulut et elle le fit. Le cocher élu s'appelait Antonio. C'était un grand garçon, sec comme un coup de trique, avec des sourcils charbonnés et des yeux de jais noir. Son bagout nous amusa huit jours. Au retour de nos excursions, Flossie faisait arrêter la voiture devant les pâtissiers de la ville, y descendait chipoter des fruits confits et bourrait de gâteaux le cocher ahuri; elle les portait elle-même au garçon demeuré sur son siège, et cela au grand scandale de toute la rue. Quand elle eut assez de celui-là, elle en prit un autre, un nommé Beppo, court et trapu, tel un roquet, et roux comme un Vénitien; et puis ce fut le tour de Bartholoméo, celui-là, je l'avoue, le plus joli cocher de tout le pays, et qu'elle enlevait à prix d'or à une vieille Anglaise... Je dis à prix d'or, traduisez en majorant les pourboires. Ils ne sont jamais bien gros en Corse, et tout cela en tout bien tout honneur. Mais cette folle enfant de Flossie avait compté sans le caractère indigène. Chacun des cochers s'était monté la tête sur la jeune et riche cliente.
Un jour, à l'heure de la promenade, comme nous sortions de l'hôtel, au lieu de notre voiture, nous trouvions les trois cochers réunis. Le long Antonio, le gros Beppo et le joli Bartholoméo étaient là, concertés, et je vis de suite que nos affaires tournaient mal.
Ils nous abordèrent poliment, le chapeau bas, et mirent Flossie en demeure de choisir entre eux trois. D'abord, mon amie interloquée pouffa de rire, mais, quand ils eurent tiré leur couteau et déclaré qu'ils videraient la querelle entre eux si elle ne se décidait, quand ils l'eurent avertie que l'homme élu par elle aurait à se battre avec les deux autres, cette pauvre Flossie changea de couleur et me glissa entre les bras. Nous la ramenâmes à l'hôtel évanouie.
Je calmai les cochers avec vingt francs, mais nous dûmes quitter Ajaccio, le soir même et avec les plus grandes précautions. On nous fit gagner la gare dans l'omnibus d'un autre hôtel. Cette querelle avait fait scandale, et le consulat des Etats-Unis nous avait priées officieusement de partir.
Eh bien, cette petite algarade m'a donné la meilleure opinion du caractère corse. Voilà des gens qui ne souffrent pas qu'on se moque d'eux et n'admettent pas qu'on les prenne et qu'on les lâche ensuite comme des accessoires de cotillon.
—Accessoire de cotillon est dur pour un mari.
—C'est mon avis, et voilà pourquoi j'épouse M. Gennaro Olivari.
La jeune fille se levait:
—Croyez que j'ai encore d'autres raisons, M. Olivari a les plus beaux yeux du monde.
III
AMES D'OUTRE-MER
Le dîner tirait à sa fin.
La princesse Outcharewska avait réuni, ce soir-là, les derniers hiverneurs attardés en Riviera. Il y avait là Charles Haymeri, Pierre Duteuil, Robert Stouza et le romancier Paul Sourdière. Il y avait là la frêle et pâle Mme de Nymeuse, retenue à Nice par une incurable neurasthénie, si faible qu'elle n'osait affronter d'autres climats; il y avait là le consul d'Irlande, le vieux colonel de Brignolle et deux médecins et leurs jeunes femmes. Un de ces couples devait partir le lendemain pour Néris; le colonel de Brignolle, lui, quittait Nice à la fin de la semaine pour l'inévitable Vichy; Robert Stouza méditait une fugue dans l'Oberland, tourmenté, disait-il, par le besoin de voir des glaciers après tant de cimes ocreuses, et Charles Haymeri, un peu grognon, prévoyait qu'il allait être rappelé à Paris par les fêtes du roi d'Italie. Il attendait une lettre de la Revue, dans laquelle il pondait sa copie chaque mois; toute la société s'essaimait, c'était bien le dernier dîner de la saison. Nice à moitié désert allait être tout à fait vide; il soufflait sur la ville comme un vent de départ.
La princesse Outcharewska, l'air d'une poupée macabre avec sa face émaillée d'un luisant de porcelaine sous des bouclettes d'un blond verdissant, agitait des bras d'une maigreur à la fois plâtreuse et diaphane dans des nuages de tulle bleuâtre, tout scintillant de paillettes de nacre. Comme saupoudrée de givre dans cette toilette coruscante, la princesse aggravait son équivoque silhouette par les battements rythmés, on eût dit mécaniques, d'un immense éventail. Les plus belles perles brillaient sur sa poitrine plate. Par les fenêtres grandes ouvertes, des palmiers et des bambous, des lataniers et des fougères arborescentes se découpaient vaporisés de lune; et, sur la table, la massive argenterie, les fruits entassés dans des verreries persanes, le champagne frappé dans des buires de Venise et les points de Flandre de la nappe racontaient les millions déjà affirmés par l'exotisme du parc.
Une odeur de magnolia traînait lourde dans la nuit; un imperceptible frémissement de soie dénonçait le voisinage de la mer.
Et l'on causait naturellement du mariage de miss Eva Waston. C'était l'inévitable sujet de tous les entretiens. Ses trente millions américains, tombant dans la poche d'un petit sous-lieutenant corse sur la foi de son beau physique et de sa nationalité, préoccupaient toute la Riviera. Paul Sourdière avait cru devoir rétablir la vérité et réparer le mal, causé étourdiment par lui, en racontant tout à trac la démarche de miss Eva Waston, la visite de la jeune fille à sa villa, comme la loyauté et l'imprévu de leur conversation.
L'aventure de miss Liliane Foxland avec les cochers d'Ajaccio avait fort diverti l'assistance; l'étalage des connaissances de miss Eva Waston en esthétique virile n'avait pas moins intéressé. Chacun avait dit son mot, les femmes soulignant d'un sourire et les hommes d'une réflexion.
—Cette pauvre miss Foxland, chevrotait tout à coup une voix lointaine et cassée, venue on ne sait d'où, presque une voix de ventriloque, cela ne m'étonne pas qu'elle ait eu cet ennui avec des cochers. Elle a toujours eu l'obsession et du siège et du fouet.»
On se regardait avec stupeur. C'était la princesse qui parlait. Ses invités avaient beau la connaître. Chaque fois que la vieille Outcharewska prenait la parole, il y avait toujours dans l'assistance un moment de silence pénible. Il y avait à la fois du hiement de la poulie et du cri de la girouette dans la voix rouillée et grinçante de la princesse Outcharewska.
—C'est une voix d'étranglement, avait dit d'elle le grand-duc Boris, elle a dû être pendue quelque part, dans quelque comté d'Ecosse ou quelque district de l'Inde. Cette vieille Outcharewska a eu tant d'avatars.»
Et le légendaire irrespect du grand-duc en racontait bien d'autres sur la dame de la villa Néra.
—Comment! miss Flossie Foxland avait l'obsession des cochers?
C'était la frêle Mme de Nymeuse qui, secouant sa langueur de poitrinaire, risquait une intonation mourante avec un joli geste.
—Contez-nous cela, princesse.
—Oh! je n'ai rien à raconter, ripostait l'invraisemblable voix de l'Anglaise. Cette Flossie Foxland était surtout très mal élevée; j'ai beaucoup connu sa mère; et lady Foxland se désolait. Mais Flossie était si malade. Ravissante, d'ailleurs. Je n'ai jamais rien vu de plus délicieusement puéril et, si curieusement fardée par la fièvre. Oh! le rose des pommettes de Flossie, des pétales de Bengale dans du lait! J'habitais alors Cannes et je voyais souvent la mère et la fille. Flossie s'ennuyait mortellement avec la vieille dame, qui ne pouvait prendre sur elle de cacher son chagrin.
«Maman, je t'en prie, ne porte pas mon deuil avant, raillait cette cruelle enfant.
Et, quand je venais les voir dans leur villa de la Croizette, la petite, qui m'aimait assez, me reconduisait toujours jusque dans le jardin. Il y avait justement une station de voitures devant leur grille.
—Savez-vous, princesse, ce que je voudrais être, me disait-elle souvent en me fixant de ses grands yeux de fleur? je voudrais être homme pour être un de ces cochers; oui, un de ces cochers de fiacre.
—Vous Flossie, mais vous êtes folle! Ces hommes sont sales, mal tenus, dégoûtants.
—Non, il y en a de très bien; mais ce n'est pas pour leur ressembler que je voudrais être à leur place, mais pour entendre ce qu'ils entendent. Songez comme ce doit être amusant. Ils promènent des touristes, des Cooks, des gens très bêtes. Ils ramènent des amoureux, des décavés et sûrement des criminels. Est-ce que l'on sait, si près de Mont-Carlo? Toutes les nationalités, ils les voiturent sur leurs coussins et tous les états d'âme. Songez, princesse, le monsieur qui va se suicider et celui qui a fait sauter la banque, et le retour des viveurs avec les cocottes, les grands-ducs quand ils s'amusent et des princesses avec des croupiers, et les jeunes mariés donc! J'oubliais le voyage de noce, les Allemands viennent tous le faire dans ce pays! et ce qu'ils voient et ce qu'ils entendent! car on voit très bien avec le dos. Vous savez, princesse, moi, je vois toujours ce qui se passe derrière moi et ce qu'on dit surtout! je n'entends jamais mieux que lorsqu'on ne me croit pas là. Oh! non, ils ne doivent pas s'ennuyer, les cochers de Cannes!
—Vous êtes un peu étrange, Flossie. Maintenant, il faut rentrer auprès de votre mère.
—Oui, il le faut et cela m'ennuie bien. Elle ne me parle que de ma santé et de la Bible; or, je n'ai pas de santé. A quoi bon m'en parler, c'est m'attrister inutilement, et la Bible que je lis est expurgée. Oh! sans cela! Je suis sûre que les cochers n'entendent pas des choses aussi extraordinaires que celles de l'Ancien Testament!
—Si vous eussiez été papiste, on vous aurait excommuniée. Comme vous avez bien fait d'être protestante. Allons, sauvez-vous, Flossie.
—Adieu, je vous aime bien, princesse.
Et c'était toute Flossie elle-même, une délicieuse enfant.
A Cannes, on la jugeait très mal sur une réflexion bien innocente, d'ailleurs, qu'elle eut à une soirée chez Mme Eggers, lors de la présentation du prince de La Tour Faraman.
—Il est laid, mais excitant.
Le mot ébouriffa les douairières; on augura sévèrement de l'avenir de cette enfant. Hélas! elle devait mourir à dix-neuf ans. J'aimais beaucoup Flossie Foxland.»
La princesse avait parlé dans un religieux silence.
—Et miss Eva Waston, qu'en pensez-vous, princesse?
C'était Charles Haymeri qui posait la question.
—Oh! miss Eva Waston, c'est tout autre chose. Je connais beaucoup la tante, mistress Migefride. Miss Waston, elle, c'est la réflexion même. Tout est voulu et prémédité dans sa conduite. Une grande indépendance d'allures et de caractère prête une apparence de caprice à ses plus fermes décisions; je ne suis pas du tout étonnée de son mariage. Miss Waston est la vraie fille de son père; elle a la plus haute idée d'elle-même, et personne dans les Etats-Unis, n'a plus qu'elle la conscience de sa valeur. C'est une fille pratique, qui a le respect de toutes les forces. Elle n'estime que la santé, la jeunesse et l'argent; mais, comme elle a reçu de sir Waston une forte éducation morale, elle met au-dessus de tout le caractère et la loyauté des gens, et je m'explique très bien le choix de son petit sous-lieutenant corse, parce que d'un physique qui lui plaît d'abord, et ensuite d'une race à laquelle on prête quelque fierté dans les sentiments.
Miss Waston est une sensuelle. Il n'y a qu'à regarder sa mâchoire. C'est aussi une volontaire, et elle est trop intelligente et en même temps trop avertie pour ne pas désirer être dominée en amour, elle, la femme de toutes les dominations.
—Quelle psychologie, princesse! disait Paul Sourdière.
A quoi la robe de tulle bleuâtre:
—Hé! hé! j'ai près de soixante ans.
—Nous en oublions bien quinze au vestiaire, chuchotait Robert Stouza à l'oreille d'une des jeunes femmes de médecin.
—Alors, vous approuvez ce mariage? s'informait Charles Haymeri.
—Vous êtes tous des enfants, interrompait la princesse, car, tous, et vous le premier, monsieur Sourdière, vous ignorez le vrai motif du mariage Waston-Olivari. Miss Waston vous a dit ce qu'elle a voulu vous dire, mon cher monsieur Sourdière. Je tiens de mistress Migefride quelques détails sur la halte des Alpins aux Estérais. Ils y demeurèrent juste vingt-quatre heures, et ces vingt-quatre heures-là ont décidé de la vie de miss Eva.»
Toutes les têtes se penchaient, attentives. La princesse jouissait de son effet.
—Si je vous donnais le motif qui a pesé le plus lourd sur la décision de miss Waston et l'a tout à fait poussée à conclure ce mariage, vous crieriez tous à l'invraisemblance; et, pourtant, rien n'est plus vrai.
—Oh! dites-le donc, princesse!
—A quoi bon? Quand je vous l'aurai dit, vous ne comprendrez pas. Les femmes peut-être; mais les hommes, non.
—C'est donc bien monstrueux? hasardait Sourdière.
—Non. C'est très simple, c'est très femme surtout. D'ailleurs, je vais m'exécuter; ces dames en jugeront. Eva Waston épouse M. Gennaro Olivari parce qu'elle l'a surpris embrassant à pleines lèvres sa femme de chambre Mariette.
—Mais alors l'histoire de l'essai loyal est vrai; et voilà qui confirme la version de M. Sourdière.
—Ah! que vous êtes loin de compte! Si le beau sous-lieutenant corse pressait si fort Mariette sur sa poitrine et lui donnait si ardemment le baiser d'adieu, c'est qu'il avait quelques droits sur la jolie fille. Tout recru qu'il fût par trente-trois kilomètres de marche la veille, il n'en avait pas moins courtisé de très près la camériste; et Mariette, sensible aux prunelles aiguës de l'officier, l'avait généreusement hospitalisé toute la nuit. Léandre quittait Héro; c'étaient des adieux classiques.
—Et ce sont ces adieux surpris qui ont décidé miss Eva Waston? s'exclamait Robert Stouza. J'avoue, princesse, que je ne comprends plus.