PELLÉASTRES

LE POISON DE LA LITTÉRATURE

ŒUVRES DE JEAN LORRAIN

Poésie:

  • Le Sang des Dieux. (Lemerre, 1882).
  • La Forêt bleue. (Lemerre, 1883).
  • Viviane. (Lemerre, 1885).
  • Modernités. (Giraud, 1885).
  • Les Griseries. (Tresse et Stock, 1887).
  • L'Ombre Ardente. (Fasq. 1897).

Critique:

  • Dans l'oratoire. (Dalou, 1888).
  • Poussières de Paris. (Ollendorff, 1899).

Voyages:

  • Heures d'Afrique. (Fasq. 1899).
  • Heures de Corse. (Sansot, 1905).

Théâtre:

  • Très Russe, 3 actes (avec Oscar Méténier). (Fasquelle, 1893).
  • Yanthis, 4 actes. (Fasq. 1894).
  • Prométhée, 3 actes (avec A. Ferdinand Hérold) (Mercure de France, 1900).
  • Neigilde, 3 actes. (Choudens).
  • Deux heures du matin, quartier Marbeuf. 1 acte (avec Gustave Coquiot). (Ollendorff, 1904).
  • Hôtel de l'Ouest, chambre 22, (avec Gustave Coquiot). (Ollendorff, 1905).
  • Théâtre (Brocéliande, Yanthis, La Mandragore, Ennoïa) (Ollendorff, 1906).

Roman:

  • Les Lépillier. (Giraud, 1885 et P.-V. Stock, 1908).
  • Très Russe. (Giraud, 1886).
  • Sonyeuse. (Fasquelle, 1891).
  • Buveurs d'âmes. (Fasq. 1893).
  • Un démoniaque. (Dentu, 1895).
  • La Petite Classe, préface de Maurice Barrès. (Ollendorff, 1895).
  • La Princesse sous verre. (Taillandier, 1896).
  • Une femme par jour. (Borel, 1896).
  • Loreley. (Borel, 1897).
  • Contes pour lire à la chandelle. (Mercure de France, 1897).
  • M. de Bougrelon. (Borel, 1897 et Ollendorff).
  • Ames d'automne. (Fasq. 1897).
  • Princesse d'Italie. (Borel, 1898).
  • La Dame Turque. (Per Lamm, 1898).
  • Ma Petite Ville. (L. Henry May, 1898).
  • Madame Baringhel. (A. Fayard, 1899).
  • Histoires de Masques, (préface de G. Coquiot). (Ollendorff, 1900).
  • 20 femmes. (Per Lamm, 1900).
  • M. de Phocas. (Ollendorff, 1901).
  • Sensualité amoureuse. (Per Lamm, 1900).
  • Le Vice Errant. (Ollendorff 1901).
  • Princesses d'Ivoire et d'Ivresse. (Ollendorff, 1902).
  • Quelques hommes. (Per Lamm, 1903).
  • La Mandragore. (Pelletan, 1903).
  • Fards et Poisons. (Ollendorff, 1904).
  • La Maison Philibert. (Librairie Universelle, 1904).
  • Propos d'âmes simples. (Ollendorff, 1904).
  • L'Ecole des Vieilles femmes. (Ollendorff, 1905).
  • Madame Monpalou. (Ollendorff, 1906).
  • Ellen. (Douville, 1906).
  • Le Crime des Riches. (Douville, 1906).
  • Le Tréteau. (Bosc et Cie, 1906).
  • L'Aryenne. (Ollendorff, 1907).
  • Hélie, garçon d'hôtel. (Ollendorff, 1908).
  • Maison pour Dames. (Ollendorff, 1908).
  • Pelléastres, (Introduction de Georges Normandy). (Méricant 1910).
  • Narkiss. (Edition du Monument, 1909).

Pour paraître prochainement:

  • Ellen, édition illustrée. (Pierre Lafitte).
  • Histoires de Masques, édition illustrée. (Fayard).
  • Madame Baringhel, édition illustrée. (Fayard).
  • La Jonque dorée, conte.
  • Portraits littéraires et mondains.
  • Eros vainqueur, (musique de Pierre de Bréville). (Rouart).
  • Correspondance de Jean Lorrain.

JEAN LORRAIN

PELLÉASTRES

Le Poison de la Littérature

CRIMES DE MONTMARTRE ET D'AILLEURS.—UNE AVENTURE

* * * *

Introduction de Georges NORMANDY

Couverture illustrée de RAPENO

PARIS
Albert MÉRICANT, Éditeur
1, RUE DU PONT-DE-LODI, 1

Droits de traduction et de reproduction littéraires et artistiques réservés pour tous pays. S'adresser pour traiter à M. A. Méricant, éditeur.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

6 Exemplaires sur papier du Japon, numérotés de 1 à 6 au prix de 15 francs l'Exemplaire.

6 Exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 7 à 12 au prix de 10 francs l'Exemplaire.

Tous ces Exemplaires sont signés par l'Editeur.

INTRODUCTION

A mesure que les années s'ajoutent aux années, les belles illusions s'éparpillent au vent du siècle, comme les pétales d'une fleur flétrie s'envolant dans la brise d'automne. Et la jeunesse est bien une fleur, une fleur unique qui se fane d'heure en heure… Oh! les allégresses et les enthousiasmes de l'adolescence! Tout est splendeur, charme, bonheur pour les yeux qui s'ouvrent sur l'extériorité mensongère de la vie. On pleure devant les couchants, on poétise la misère des gueux, on veut mourir d'amour avant d'avoir souffert de vivre, on se campe devant la Fortune ou devant la Gloire pour leur crier: «A nous deux!» Toutes les nuances, tous les sentiments, tous les gestes de l'élégance ou du labeur ravissent par la nouveauté qu'on leur découvre. On fait joujou avec la douleur qui apparaît surtout comme un prétexte à attitudes; on fait joujou avec la douleur que l'on dompte de toute la puissance des forces neuves—s'élançant vers la Vie.—Vers la Mort.

Tout passe…

A force de voir souffrir, à force d'aller aux nécropoles derrière le char où dort, sous de vaines couronnes, l'être cher qui vient d'expirer, à force de constater le leurre des façades qui abusait notre jeunesse ardente, nous parvenons à apprécier plus justement l'existence. La détresse humaine se dévoile de plus en plus.

Tout passe. Illusions, amitiés, espérances…

Tout meurt. Et ces trépas sont peut-être la traduction mentale de la désagrégation incessante de notre organisme. Car depuis notre naissance nous mourons un peu à chaque instant. Obéissant aux lois de la nature comme les animaux, les fleurs et les pierres, nous voulons inutilement l'oublier. L'homme ne disserte guère sur le Vanitas vanitatum et omnia vanitas de l'Ecclésiaste, que toutes les fois qu'un malheur lui arrache l'insouciance qui l'aidait à vivre, toutes les fois qu'il mesure le vide et l'inutilité de nos efforts égoïstes. Alors, parfois, une ambition plus noble que toutes les autres le métamorphose: celle de se survivre. Mais tout le monde ne peut pas annihiler partiellement ainsi l'œuvre de la Mort. Les artistes, les écrivains d'élite sont parmi les demi-dieux à qui cela est possible. Et Jean Lorrain, entre tous, se survit et se survivra.

Voici son quatrième livre posthume. Jamais il n'a paru plus vivant, ce tendre barbare, que depuis qu'il nous a quittés. Il laisse dans notre littérature une place vide qui restera vide longtemps. On se rendra compte par ces Pelléastres—tout ce qu'il eut le temps d'écrire du Poison de la Littérature—que jamais la verve de l'auteur de Maison pour Dames ne fut plus étincelante et plus terriblement révélatrice du dégoût profond en lequel Jean Lorrain tenait Paris et la foule très vaguement définie qu'on appelle le monde. Il a suffisamment souffert de tout cela, ce fils des conquérants qui essuyèrent sur les marches d'un trône, leurs pieds souillés des boues de la Neustrie conquise, il a suffisamment souffert de tout cela pour qu'on lui pardonne quelques outrances et même quelques injustices. Déjà, bien des gens, qui dansèrent autour de son cercueil pour marquer leur joie de ne plus entendre son impitoyable rire, déjà, bien des consciences épouvantées par la franchise courageuse—il en a pâti—d'un des rares écrivains qui surent conserver leur indépendance complète dans notre journalisme d'affaires (qui, par ailleurs, suit servilement l'opinion, sous prétexte de la diriger)—déjà, bien des consciences se rassuraient. Or, voici que par quatre fois, depuis sa disparition, sa terrible raillerie éclate, mieux armée et plus féroce que jamais! Quelles paniques va déchaîner bientôt la publication de la Correspondance—choisie—de Jean Lorrain! Jean Lorrain n'est pas de ceux qu'on oublie. Il appartient à la grande lignée normande qui commence à d'Aurevilly et se continue par le grand «Flau» puis par Maupassant. Si ceux qui nous succéderont au milieu des platitudes, des intrigues et des bluffs de la capitale ne se souviennent plus, un jour, de la personne de Lorrain, de ces yeux pesants d'avoir trop regardé, de ce menton brutal et volontaire, de ces lèvres d'une sensualité violente démentie par l'impertinence du nez, accroché au front bref, sur l'avancée des cheveux teints au henné,—ce front terrible, à l'ossature rude, vallonnée, ce front crispé, raviné, obstiné, effrayant un peu, sillonné de veines turgescentes et contenant dans l'énorme caverne des arcades sourcilières, des prunelles glauques, caressantes, exténuées et comme défaillantes en une interminable agonie—; si ceux qui viendront après nous ignorent son élégance exceptionnelle et recherchée (mais, malgré tant d'étude, ne bannissant pas de sa démarche un léger roulement d'épaules, héritage d'une ascendance de marins), son chef vissé dans le faux-col ouvert, ses mains voltigeantes en gestes simples, ses mains longues mais grosses, un peu peuple, bossuées de bagues étranges, ses mains fuyantes mais solides, plus capables d'étrangler un agresseur que de serrer les doigts d'un flagorneur,—si nos descendants ignorent cette silhouette caractéristique de temps déjà révolus, ils sauront retrouver dans leurs bibliothèques l'œuvre de Jean Lorrain entre celui de Claude Crébillon et celui de Charles Baudelaire.

L'œuvre de Lorrain! Poète, dramaturge, romancier, chroniqueur: ce sont les principaux aspects du talent du visionnaire de La Mandragore. On déplorera sans doute que les exigences du journalisme aient pu nuire à beaucoup de pages trop hâtivement publiées, on regrettera peut-être que Lorrain, improvisateur unique, n'ait pas daigné travailler toujours son style suffisamment, car M. de Bougrelon, Ellen, Heures de Corse et La Dame Turque, entre autres, prouvent qu'il savait se souvenir, lorsqu'il le pouvait et lorsqu'il le voulait, de Gustave Flaubert autant que des Goncourt. Soit. Le recul nous manque un peu pour un jugement définitif. Il est pourtant des choses que l'on peut et que l'on doit dire.

Depuis toujours—oh! ses lettres et ses essais d'enfant!—et jusqu'à la fin, Jean Lorrain fut un poète. L'auteur du Sang des Dieux et de La forêt bleue n'est devenu le romancier des Lépillier, de Sonyeuse et des Soirs de Province—où l'on découvre tant de pages jolies (du Champfleury lyrique)—et le conteur qu'il fut après, que grâce à l'intolérable situation faite aux rimeurs dans notre littérature et dans notre société. Jean Lorrain s'éprend du charme mystérieux des vieilles maisons isolées, sur les pierres desquelles a mordu le passé, des cieux d'octobre et des sites d'automne où des relents discrets de mort complètent la magnificence des feuilles qui se cuivrent; il adore les grands parcs déserts, chers à feu Henri Zuber, où reviennent dans le soir l'âme de Watteau et celle de Lancret avec un bruit de satin et de soie; il idolâtre les étoffes d'antan et il les chante (sur le mode favori de Verlaine) en vers limpides:

Des vieilles étoffes fanées

Je suis le maladif amant.

J'en veux dire l'enchantement

Et les nuances surannées.

Il sait à merveille murmurer des mièvreries, dédier des madrigaux aux nymphes, aux génies de l'air, comme il voudra le faire dans certains salons (car il se croit parfois à une fête galante d'antan) aux dames qui lui plaisent. Il chante les fleurs, il les arrange avec un art parfait dans les vases de son salon (il ramena de Ferrare un valet de chambre uniquement parce que cet homme improvisait d'admirables décorations en fleurs naturelles), il décrit un bouquet mieux que quiconque. Il écrit sur l'éventail de la baronne Oppenheim:

Longs pétales de soie et calices funèbres,

Je suis, fiers iris noirs, fervent de vos ténèbres;

Thyrses de crêpe éclos jadis aux bois dormants

Vous êtes délicats, monstrueux et charmants.

Fleurs d'ombres à la fois candides et subtiles,

La chasteté du mal vit dans vos cœurs hostiles

Et vous semblez garder, pour l'amour de Sigurd,

Le vallon où Brunhild dort son sommeil obscur.

Un éternel défi jaillit de vos corolles,

Et je vous vois, iris, fleurir en auréoles

Les tempes de ceux-là qui, désirant toujours

Ne consentent jamais,—fleurs des vierges amours[1].

[1] Avril 1895.

Il pleure presque devant des lys qui se fanent:

S'effeuillant au bord du vase

Dans un chaste et calme abandon,

Leur agonie est une extase

Et leur parfum est un pardon.

Il a beaucoup lu les Chansons des rues et des bois. Gustave Moreau, ses chimères et les masques énigmatiques de Botticelli ont fait sur lui une impression qui ne s'effacera jamais—même lorsque, par Modernités, il voisinera avec le Richepin des Blasphèmes dans le réalisme et dans la crapule des bas-fonds sociaux. Il retrouvera des héroïnes légendaires parmi les filles et les souteneurs; il avouera:… «dans l'empuantissement des marchés, au milieu des détritus de légumes et de fruits, là seulement Astarté vous apparaîtra dans quelque belle fleur humaine, robuste et suant la santé, trop rose et trop rousse, avec des yeux mystérieux de bête—telle la bouchère au profil d'Hérodiade qu'entrevirent les de Goncourt, dans le marché des Récollets à Bordeaux» et il écrira à Renée d'Ulmès: «En vérité, l'enfer est plein de colombes». On peut retrouver en lui beaucoup d'autres traces d'influences. Quand j'aurai cité le Samain des Luxures, les lakistes et les préraphaélites, Poë, Baudelaire, Addison, Huysmans, Algernon-Charles Swinburne, Marcel Schwob et même Tristan Klingsor, il me restera à nommer parmi les peintres dont, prodigieux descriptif, il se rapproche encore plus que des littérateurs: Luca Cambioso, William Morris, James Ensor, Walter Crane, Rops et d'autres. Encore cette énumération sera-t-elle insuffisante, car le tempérament de Lorrain, d'une spontanéité sans seconde, ne lui permettait de produire quelque chose de personnel que lorsqu'il ressentait une vive sensation—et les spectacles naturels, les humanités qu'il coudoya dans tous les mondes, l'influencèrent plus fréquemment, mais pas plus profondément que ses premières lectures ou que ses promenades à travers les musées d'Europe, qu'il connaissait à merveille.—Jean Lorrain dramaturge, pour les œuvres qu'il signa seul au moins, c'est Jean Lorrain poète qui continue sans souci des tendances de son temps, ni de la façon dont son rêve fabuleux pourra être réalisé. Il conçoit des décors miraculeux. Il les décrit en littérature. Qu'il s'agisse du chêne de Brocéliande entouré «d'immenses touffes de fougères, de bardanes, de glaïeuls, d'iris et de lys jaunes en fleurs, végétation féerique» bordant «un ravin qui termine le décor» par un «long cordon de pommiers et d'aubépines en fleurs, tout blanc au pied d'un bois de sapins noirs» ou qu'il soit question de la «route poudreuse longeant d'immenses champs de blé» d'Ennoïa où «tout l'horizon est occupé par de jaunes récoltes avec, au loin, une fumée noire indiquant l'abbaye qui brûle», qu'il faille décrire le cadre fleuri d'Yanthis ou le charnier sinistre de la Mandragore—dont la prose cadencée peut être comparée à des vers—Lorrain décrit sa mise en scène dans un style de légende ou de roman. Nous sommes loin, avec lui, des indications en style Morse d'un Victorien-Sardou ou d'un William Busnach. Ses vers de théâtre diffèrent peu des autres—si peu que le Sang des Dieux contient Ennoïa, poème, et que, dans La Forêt Bleue, nous retrouverons, à quelques variations près, des fragments entiers de l'acte représenté, sous le même titre, à l'Œuvre, en 1898. D'ailleurs «ce théâtre féerique, lyrique, épique et légendaire» est le seul auquel il tienne beaucoup. Ses vers et ses romans furent ce qu'il préférait de son œuvre. Une lettre écrite en 1905 à Gustave Coquiot renseigne là-dessus.

Il est aussi malaisé de séparer en Lorrain le poète du conteur que de distinguer le nouvelliste du romancier. Qu'on me permette, à ce propos, de reproduire ici ce que j'écrivais en 1907 dans un de mes livres[2]. On retrouve, remarquais-je, dans Princesses d'Ivoire et d'Ivresse, ce livre merveilleux, singulier et enchanteur dont les sous-titres sont des vers,

(Princesses d'Ivoire et d'Ivresse.

Princes de Nacre et de Caresse.

Princesses d'Ambre et d'Italie.

Masques dans la Tapisserie.

Contes de Givre et de Sommeil.)

… on retrouve, disais-je, la plupart des héroïnes de ses poèmes. Par une filiation charmante, la plupart de ces contes fournirent matière à des ballets; l'un d'eux même: la Princesse sous verre, devint un opéra (musique de R. Balliman.)—Ce sont les meilleurs amis de Jean Lorrain, ces dames et ces éphèbes de légendes,—ces longues et souples silhouettes aux cheveux ruisselants évoluant dans des décors de fable et de splendeur,—ces princesses dont les baisers sont mortels et qui coupent, dans leurs jardins prodigieux, des corolles géantes capables de souffrir et de saigner, ces princesses semblables à des fleurs et ces fleurs semblables à des femmes, ces reines diadémées de chrysoprases, de calcédoines et d'émeraudes, vêtues de velours, de brocart et d'orfroi, constellées de topazes, de turquoises, d'opales et dont les yeux sont bleus comme des lacs ou verts comme l'aigue-marine,—ces sorcières effroyables et ces damoiseaux dangereux vivant en compagnie de grenouilles énormes, de bestiaux aux sabots dorés, de paons à la roue invraisemblable et de grands lévriers agiles et très blancs… Et Lorrain erre à travers les siècles comme il erre à travers le monde. Avec une imagination stupéfiante et une richesse inouïe de couleurs, il s'oublie parmi les lices et les tourelles médiévales, les hauts piliers de marbre vert des temples égyptiens, les halliers des Ardennes, les venelles du vieux Vintimille, les plaines grises du Nord «où d'innombrables tiges de roseaux ondulent à perte de vue» et sur les dunes fleuries de chardons pâles… Il revient toujours de Golcondes et d'Ophirs insoupçonnés; il a toujours des joailleries nouvelles à nous faire voir. Parce qu'il y a des fleurs sur sa table de travail, tout simplement, il écrit Narkiss, le meilleur de ses contes avec le Conte du Bohémien. Cette faculté incomparable a fait dire de lui qu'il avait abouti au «sadisme d'imagination». Je prends l'épithète comme un éloge, lorsque je lis les œuvres auxquelles elle veut s'appliquer. On a dit aussi: «Jean Lorrain, improvisateur merveilleux, conteur en trois cents lignes, jamais plus, de sa vie ne sut composer un livre». Cette appréciation prématurée fut démentie par la publication du Tréteau, roman, roman de quatre cents pages et qui unit à un lyrisme heureux une construction d'intrigue fort nette et fort solide. D'autre part, une affirmation de lui, trop oubliée, reproduite naguère par Maurice Guillemot, peut expliquer bien des choses: «Le roman c'est la vie, disait Lorrain. Si l'on prenait la peine de se regarder vivre, on aurait un chapitre à écrire tous les jours». Le formidable labeur immédiat qui fut demandé à Raitif de la Bretonne est en partie responsable du petit nombre de livres construits laissés par Jean Lorrain qui disparut au moment où il commençait, dans la paix de Nice (après laquelle il aspirait depuis si longtemps), hors de l'enfer de la névrose parisienne[3], à pouvoir ne plus donner que des œuvres définitives.

[2] Georges Normandy: Jean Lorrain, son enfance, sa vie, son œuvre. Dessins et autographes inédits de Jean Lorrain, 11 hors-texte. Couverture de G. de Ribaucourt. 1 vol. 3 fr. 50 (Méricant).

[3] …«Vivre sa vie, voilà le but final. Mais quelle connaissance de soi-même il faut acquérir avant d'en arriver là!… Personne ne nous éclaire, les amis nous trompent sur nos propres instincts et l'expérience seule nous le fait découvrir. Nous avons contre nous, notre éducation et notre milieu, que dis-je? notre famille, et j'oublie à dessein les préjugés du monde et la législation des hommes. Puis nous rencontrons un Ethal et alors il est trop tard pour vivre l'existence, la seule pour laquelle nous étions nés, et cela à l'heure même où nous apparaît notre vie.» (M. de Phocas.)

Pourtant, si le journalisme l'a trop absorbé, il importe de convenir que Lorrain a honoré cette profession, tombée, depuis quelques années, pour le monde artistique et littéraire au moins, dans un discrédit mérité. Il est excessif, sans doute, d'écrire, comme M. Charles Maurras le fit à propos des Contes pour lire à la chandelle: «…Ce que l'on y voit le moins, c'est Raitif de la Bretonne, je veux dire le meilleur de M. Jean Lorrain. On l'y voit cependant un peu; témoin les premières lignes de l'Introduction, si justes, si rapides, si dignes de ce journaliste que j'appellerai éminent…» Mais il demeure incontestable que jamais aucun chroniqueur des grands quotidiens n'avait avant lui et n'a depuis lui, aussi obstinément vanté, après les avoir comprises, toutes les formes de la Beauté. Il a forgé la gloire de beaucoup de nos contemporains. Il nous a fait connaître les bijoux de Lalique et ceux de Beaudoin, les grès de Bigot et ceux de Lachenal; il a défendu l'admirable Maeterlinck dont il est parent par son théâtre hallucinant, captivant, irrésistible; il fut l'auteur du premier article sérieux consacré à Henri de Régnier, il a lancé Charles-Henry Hirsch, célébré Saint-Pol-Roux, prôné Henry Bataille et tant d'autres jeunes! Et les Poussières de Paris demeureront comme un document précieux pour les historiens de notre époque.

Jean Lorrain est mort à l'heure où il prenait une orientation nouvelle, à l'heure où, comme on l'a écrit, un être nouveau allait surgir dans l'artiste, «un être nouveau, comme un Balzac enfant, joueur et plus sensible». Le Tréteau nous l'avait indiqué. L'Aryenne le confirma. Il y a dans ces deux œuvres comme, du reste, dans Ellen, des pages de tout premier ordre. L'Aryenne décèle qu'il savait s'élever jusqu'aux conflits les plus hauts. Je ne connais rien de plus poignant, en sa sobriété pathétique, que ce choc de deux Races, transmis silencieusement à travers les siècles et brutalement ressuscité entre deux femmes modernes de l'élite, entre la comtesse Marthe Ilhatieff, ruinée, et la princesse de Ragon d'Hélyeuse (née Rebecca Riesmer): deux synthèses parfaites. Jamais aucune œuvre ne contint, en si peu de pages et plus intégralement, le tempérament et le talent de Jean Lorrain. Il est là tout entier.—Ce drame prend parfois l'ampleur d'une œuvre sociale (ce qui s'esquissait avec la Préface du Crime des Riches et avec M. de Phocas) et parfois la grandeur simple d'une œuvre antique. C'est la vieille haine de la race affinée (et vaincue à cause de cela) pour la race triomphante et forte; c'est la rancune de Kassandra contre Klytemnestra, femme d'Agamemnon, c'est «la légendaire rancune de l'Otage». Lorrain inventa des images, il fabriqua des expressions, il créa des types immortels, il édifia des œuvres. Son instinct artistique fut incomparable. Il allait sans hésiter à l'œuvre intéressante, à l'homme de talent,—et celui-ci fut-il son ennemi de toujours, la conscience littéraire de Raitif l'emportait sur son amour-propre qui était immense. Il ne s'abaissa jamais aux malices du métier, aux ficelles de l'intrigue. Il charmait par son abandon, par son style spontané, par la variété de ses souvenirs, par l'intensité de ses impressions et, pour tout dire, par sa sincérité profonde. Sa phrase naturelle caresse, berce, entraîne, charme; elle noie dans son élégance et sa séduction les incorrections grammaticales qu'elle recèle parfois. Ce que Sarcey disait de Daudet s'applique à Lorrain: «Je ne suis pas sûr que ce soit bien construit, mais je sais que cela me plaît et me retient». Lorsqu'il travaille, l'harmonie ne disparaît pas de son verbe, les mots se succèdent, évocateurs et cérémonieux: ils se déroulent avec l'allure et la couleur que les processions eurent jadis dans notre Fécamp, le jour de la Fête-Dieu, au temps où la croyance populaire, soumise aux jolis mensonges de nos mères, parait de tentures et de fleurs les murs des maisons devant lesquelles le dais devait passer entouré de thuriféraires.

Sa vaillance à la besogne, sa conscience d'artiste étranger aux bizarres «cuisines» de la littérature actuelle, sa loyauté professionnelle et sa fidélité d'ami ne seront jamais mises en doute. Et personne ne peut nier non plus que Jean Lorrain s'affirme comme le plus magnifique des descriptifs de notre temps. Il voit en barbare, oui, et c'est la seule vision qui puisse être intense en littérature. Le peu de latinisme qui est en lui ne l'empêche pas de traiter la langue avec une liberté superbe d'autodidacte servi par un prodigieux instinct littéraire. M. Emanuel publiait naguère sur Lorrain cette appréciation que j'approuve: «…Il aura été, dans ces derniers trente ans, un des manieurs de mots les plus experts et les plus efficaces dont puisse se vanter notre littérature romantique. De son œuvre abondant et inégal, tout débordant de sarcasme et d'enthousiasme, de cynisme et de tendresse, d'éclats de rire[4] et de sanglots, de cet œuvre qui témoigne malgré tout d'une science si désenchantée de la vie et d'un amour si effréné de la volupté[5], il est difficile de prévoir combien de pages sont destinées à lui survivre; au demeurant il était trop violemment mêlé à la vie ardente de son temps et d'un modernisme trop aigu et trop momentané, pour s'être inquiété sérieusement du jugement de la postérité et lui avoir fait, en échange d'un peu de renommée, le sacrifice même partiel, de ses goûts et de ses passions. Mais on peut dire, sans crainte d'être taxé d'exagération, qu'il fut parmi les écrivains de sa génération, un des plus personnels, des plus expressifs et des plus aimés, et qu'aucun n'excella comme lui aux narrations trépidantes et luxurieuses d'un siècle d'égoïsme jouisseur et fastueux, qu'il a exalté de son verbe imagé et flagellé[6] de son impitoyable ironie.»

[4] Dédicace inédite d'un portrait de Jean Lorrain costumé en Arabe, envoyé après un voyage en Afrique à la baronne X…:

A Madame la baronne X…

Le barbare au profil indomptable mais vague

Et dont la robe ondule, avec des tons de vague

Et de soleil trempé dans un humide écrin,

Emir, agha, pacha, c'est encor Jean Lorrain.

S'il vous tourne le dos, gardez-vous d'en médire:

Là-bas, tourner le dos c'est tenter de séduire…

Au fond d'un café maure, aux sons des derbouka,

Madame, ah! qu'il est doux de humer le moka!

Paris, Avril 1894.

Jean Lorrain.

[5] Ces lignes de Maurice Barrès, citées par M. Gaubert, complèteront à souhait le jugement de M. Emanuel: «…Chez un tel homme les images sensuelles rompent l'harmonie ou, pour parler plus librement, la médiocrité de notre vision ordinaire. Il transforme dans son esprit les réalités du monde extérieur pour en faire une certaine beauté ardente et triste.—Ils ont raison de se choquer, ceux pour qui l'art n'est point un univers complet et qui, ne sachant point s'y satisfaire exclusivement, tenteront de transposer des fragments de leur rêve dans la vie de société: rien n'en résultera que désastres.»

[6] Il m'écrivait en 1906: «…Comment vous, qui avez pourtant de la psychologie, n'avez-vous pas deviné que je hais et que j'ai en nausée ce monde élégant et exotique que je décris?… Vous avez aimé Ellen m'avez-vous dit. Ellen a été rêvée, imaginée, elle est née du paysage. La suite que vous n'aimez pas a été vécue!» (Inédit).—G. N.


J'écris ces lignes devant le golfe d'Ajaccio, prisonnier des montagnes violettes où quelques cîmes neigeuses rosissent dans le soleil d'hiver qui nacre les orangers criblés de boules d'or et les géants eucalyptus de la route des Sanguinaires. Dans ce décor comme planté par Antoine, éclairé par Frey et peint par Amable ou par Jusseaume, dans ce décor où Lorrain se complut quelques années avant sa fin, j'évoque sa silhouette de malade en extase sous le ciel nocturne d'ici qui le consolait de tout. Il rêvait de finir ses jours dans ce pays, au bord de cette mer luisante, dans cette île «très âme en détresse et très exil», sur ces quais déserts où s'immobilisent plusieurs barques de pêcheurs, où quelques femmes rincent du linge sur les rochers, où des lucquois (sous l'opprobre populaire qui les charge parce qu'ils travaillent—l'Ajaccien a dans les mains «un poil qui pourrait lui servir de canne)», lavent et font sécher les châtaignes venues de la montagne parfumée et que le paquebot emportera demain. C'est de ce rivage qu'il disait à sa vénérable mère: «Ce n'est ni Naples, ni Palerme, ni Marseille, c'est autre chose de somnolent, d'ensoleillé, de triste. La baie, très fermée, a l'air d'un lac. Ce serait un pays exquis pour y mourir: on s'y sent détaché de tout»[7]. Et une grande mélancolie me prend à songer qu'il n'est même pas mort de l'autre côté de l'eau, dans cet immense appartement qu'il avait choisi lui-même, sur le port de Nice, cet appartement d'où il apercevait le Mont-Boron très italien, un môle d'or sous un ciel de saphir et d'où il voyait de son lit, comme il me l'écrivait, «toute l'aventure de la mer inviteuse et des joyeux départs»…

[7] Extrait d'une lettre inédite.

Paris, la ville empoisonnée, l'aura gardé jusqu'au dernier jour.

Jean Lorrain n'a pas pu s'exprimer tout entier. La mort ne l'a pas laissé se réaliser complètement. C'est affreusement cruel. Soit.—Jean Lorrain a donné des leçons à son siècle. Il n'eût pas le temps de lui infliger une leçon définitive. Soit encore.—Mais, avant de nous quitter, il a tracé ces mots que je retrouve, que je relis et qui m'enchantent: «On est toujours vengé des gens qu'on regarde vivre.»

Voilà pour ceux qui ne veulent à aucun prix s'incliner devant le talent d'un disparu que, vivant, par diplomatie ou par lâcheté, ils saluaient plus bas que terre.

Pour nous autres, il reste entendu que les morts ne meurent jamais dans le souvenir de ceux qui les aimèrent.

Ajaccio, 21-23 Décembre 1909.

GEORGES NORMANDY.

Pelléastres

I
LE POISON DE LA LITTÉRATURE

—Ce Jacques Hurtel, quel misogyne! Il en a une série d'histoires! Comme s'il n'y avait que les femmes, sensibles au Poison de la littérature! Et les hommes, donc! Vous croyez qu'ils y échappent?… La barbe n'exempte pas de la tare. A côté de ces dames, il y a ces messieurs. Il n'y avait pas que des femmes aux premières de l'Œuvre. Près des maigreurs hallucinantes, des sinuosités de serpents et des regards d'au-delà des maîtresses d'esthètes, il y avait les esthètes eux-mêmes: les propriétaires de ces princesses et les metteurs en scène, couturiers et modistes, de ces poupées de musées.

Les esthètes, les intoxiqués du Poison, pis, les intoxicateurs escortant leurs victimes: pourquoi ne les avez-vous pas notés, eux aussi?

—Gilets de velours de nuances fauves, cravates 1830 et hausse-cols pharamineux, redingotes à la Royer-Collard, vestons à brandebourgs de dompteurs, et, sur les fronts surplombants de génie, toutes les mèches fatales, depuis celle de Musset jusqu'à celle de Victor Hugo: autant de portraits du Siècle méticuleusement copiés d'après les gravures des quais, toute une assemblée de faux Bonaparte, de faux M. Ingres, de faux Montalembert et même d'authentiques Guizot, toutes les ressemblances célèbres suppléant à la personnalité. Et quelle collection de bagues!… Comment n'avez-vous pas croqué cette belle assemblée de Benjamin Constant et de Mme de Staël, se souciant, d'ailleurs, des pièces représentées comme un poisson d'une pomme mais tous et toutes venus là pour se retrouver, se faire voir et se toiser?

Ce public légendaire des premières de Lugné-Poé, vous le retrouverez Salle Favart, fidèle à toutes les reprises de Pelléas et Mélisande. Fervents des nostalgiques mélodies dont Grieg a souligné le texte de Peer Gynt, enthousiastes aussi des orchestrations savantes de Fervaal, ces gens ont tous adopté, d'un unanime accord, la musique de M. Claude Debussy. Convulsés d'admiration aux pizzicati soleilleux du petit chef-d'œuvre qu'est l'Après-midi d'un faune, ils ont décrété l'obligation de se pâmer aux dissonnances voulues des longs récitatifs de Pelléas. L'énervement de ces accords prolongés et de ces interminables débuts d'une phrase cent fois annoncée; cette titillation jouisseuse, exaspérante et à la fin cruelle, imposée à l'oreille de l'auditoire par la montée, cent fois interrompue, d'un thème qui n'aboutit pas; toute cette œuvre de Limbes et de petites secousses, artiste, oh combien! quintessenciée… tu parles! et détraquante… tu l'imagines! devait réunir les suffrages d'un public de snobs et de poseurs. Grâce à ces messieurs et à ces dames, M. Claude Debussy devenait le chef d'une religion nouvelle et ce fut, dans la Salle Favart, pendant chaque représentation de Pelléas, une atmosphère de sanctuaire. On ne vint plus là qu'avec des mines de componction, des clins d'yeux complices et des regards entendus. Après les préludes écoutés dans un religieux silence, ce furent, dans les couloirs, des saluts d'initiés, le doigt sur les lèvres, et d'étranges poignées de mains hâtivement échangées dans le clair-obscur des loges, des faces de crucifiés et des prunelles d'au-delà.

La musique est la dernière religion de ce siècle sans foi. Les auditions de Tristan et de Parsifal entassent, au Châtelet, dans les places supérieures, une population ardente et figée d'hypnose en tout point pareille à celle des premiers chrétiens assemblés dans les Catacombes. Mais, au moins, les adeptes de Wagner sont sincères: ils se recrutent dans toutes les classes sociales et l'humilité des vêtements, la laideur parfois sublime des visages contractés, témoignent de la ferveur et de la violence de leur foi. La religion de M. Claude Debussy a plus d'élégance; ses néophytes peuplent surtout les fauteuils d'orchestre et les premières loges, les stalles d'orchestre aussi, parfois. A côté de la blonde jeune fille, trop frêle, trop blanche et trop blonde, à la ressemblance évidemment travaillée d'après le type de Mlle Garden

(Je regardais Lucie: elle était pâle et blonde…)

… et feuilletant d'une indolente main la partition posée sur le rebord de la loge, il y a tout le clan des beaux jeunes hommes (presque tous les debussystes sont jeunes, très jeunes), éphèbes aux longs cheveux savamment ramenés en bandeaux sur le front, visages mats et pleins aux prunelles profondes, habits aux collets de velours, aux manches un peu bouffantes, redingotes un peu trop pincées à la taille, grosses cravates de satin engonçant le cou ou flottantes lavallières négligemment nouées sur le col rabattu quand le debussyste est en veston, et tous portant au petit doigt (car ils ont tous la main belle) quelques bagues précieuses d'Egypte ou de Byzance, scarabée de turquoise ou caducée d'or vert,—et tous appareillés par couples. Oreste et Pylade, communiant sous les espèces de Pelléas ou fils modèles, aux paupières baissées, accompagnant leur mère! Et tous, buvant les gestes de Mlle Garden, les décors de Jusseaume et les éclairages de Carré, archanges aux yeux de visionnaires, et, au moment des impressions, se chuchotant dans l'oreille jusqu'au fin fond de l'âme… Les Pelléastres!

Les Pelléastres sont toujours du monde.

Il y a six mois, j'assistais à une de ces chambrées. Après l'acte de la fontaine, qui est peut-être un des meilleurs de l'œuvre, je découvrais, au hasard de ma lorgnette, une avant-scène intéressante. Une femme, encore très belle et en grande parure, en occupait le devant; une jeune fille, presque une enfant, tant ses prunelles se promenaient, candides, sur l'assistance, était assise à la droite: la mère et la fille, sans doute. A gauche, un jeune homme, miraculeusement cambré dans un frac, s'accoudait au rebord de la loge. Dans une attitude d'une suprême indolence, il laissait pendre en dehors, baguée et gemmée de perles, une étonnante main. Ma jumelle avait rencontré cette figure et maintenant ne la quittait plus. Ce jeune homme avait le plus pur type anglais: la lourde mèche qui lui barrait le front était d'un jaune brillant de soie floche, et le côté poupin d'un visage trop plein et l'on eût dit fardé tant les pommettes étaient roses, ne parvenait pas à altérer le plus délicat profil.

C'était le parfait dandy; quelque chose comme Brummel adolescent, tant toute sa personne affichait d'impertinence. Mais la plus grande étrangeté de ce jeune homme était la souplesse et la minceur étrange de sa main. «La plus belle main de Paris», me chuchotait Meyran assis à mes côtés. Meyran avait suivi la direction de mes jumelles.

—«Edward Ytter, le fils du grand peintre anglais Williams Ytter. Il est avec sa mère et sa sœur. Il ne quitte jamais sa mère: il l'aime tant!»

—«Lui aussi?»

—«Oui: ils aiment tous leur mère, composent des vers grecs et sont bons musiciens. Pelléastre enragé d'ailleurs! Il ne collectionne encore ni chauves-souris ni hortensias et n'a, jusqu'ici, célébré aucun baptême de chatte, mais il n'en cultive pas moins une douce réclame. Sa main est célèbre dans toute la petite classe. Du reste, les plus belles bagues: rien que des perles et des émaux translucides sur jade vert. Tous ces petits messieurs excellent à se tailler une réputation dans une partie quelconque. Edward Ytter se recommande à l'attention publique par sa main, ses bagues et sa collection d'objets du grand siècle. Il n'admet chez lui que des meubles et des tapisseries du dix-septième; tout est Louis XIV. Il habite un vieil hôtel dans l'Ile Saint-Louis, comme Mme Lelong qui le considérait; il possède une commode de laque ayant appartenu à Mme de Maintenon et couche dans le lit de Monsieur, frère du roi, ni plus ni moins. Il faudra que je vous conduise chez lui.»

—«Mais, je n'y tiens pas!»

—«Mais si, il le faut! il manque à votre ménagerie. Je vous le présenterai à l'autre entr'acte… Taisons-nous, nous allons nous faire écharper: voici la musique qui reprend.»

A l'entr'acte suivant, j'avais l'honneur d'être présenté à sir Edward Ytter.

Edward Ytter était surtout merveilleusement habillé, si adéquat à ses vêtements qu'ils semblaient peints sur lui. Il avait un léger zézaiement et hanchait un peu sur la jambe droite, flexible autant, on eût dit, que sa badine, laquelle était d'un seul jonc surmonté d'un neské ancien. La présentation fut correcte. Sir Edward Ytter voulut bien me dire qu'il désirait depuis longtemps me connaître et qu'il était ravi de la rencontre. Tout en parlant, il caressait du bout des doigts l'or pâli d'une naissante moustache, moins peut-être pour mettre en valeur leur finesse et leurs ongles polis que les bagues curieuses qui les surchargeaient. «La plus belle main de Paris», m'avait chuchoté Meyran. Je dois à la vérité de dire que sir Edward fut charmant. Il respira sans trop de fatuité le discret encens que Meyran lui brûla sous les narines en le complimentant sur sa bonne mine, son tailleur et ses bagues, puis il nous quitta brusquement sur ces mots:

—«Je vais rejoindre maman.»

—«Oui, il bêle un peu sa mère, mais c'est un bon petit garçon. Quand il sera devenu naturel, ce sera même un beau cavalier.»

—«Sa mère, sa bonne mère! Ce n'est pas un métier dans la vie. Que fait-il, en dehors de sa piété filiale, ce jeune modèle des fils?»

—«D'abord, sa bonne mère, il ne vit pas avec: il l'accompagne dans le monde et au théâtre, mais il a bien soin de demeurer loin d'elle. Mme Ytter habite les Champs-Elysées. Et lui, dans l'Ile Saint-Louis, il couche dans le lit de Monsieur, frère du roi.»

—«Sans le chevalier de Lorraine?»

—«Je l'espère.»

—«Mais que fait-il en dehors de sa vie mondaine, ce bon fils?»

—«Mais il peint, comme son père!»

—«Des portraits?»

—«Non, des bonbonnières.»

—«Des bonbonnières!»

—«Pour princesses et majestés en exil. Les Ytter vont beaucoup dans le monde. La réputation du père sert le fils: il ne fait rien à moins de quinze louis, et encore, c'est donné! Le père était un maître: petit maître est le fils. Il fignole à miracle la miniature; il a assez bien pigé la manière d'Hubert Robert. Sur ces dessus de boîtes, laquées comme des vernis Martin, il peint tantôt des ruines, tantôt des fleurs: il y a des personnes qui préfèrent les ruines, il y en a d'autres qui aiment mieux les fleurs. Il n'est pas sans talent, du reste. Mais ce qu'il y a de mieux, c'est son logis. Ce jeune Ytter a un goût délicieux. Il faut absolument que je vous mène chez lui.»

Le quatrième acte commençait. Nous regagnions nos fauteuils d'orchestre.

… A quelques jours de là, je rencontrais Meyran.

—J'allais chez vous, me disait-il. Je venais vous prier à déjeuner pour après-demain, chez Paillard; j'ai invité le jeune Ytter et un de ses amis: les deux font la paire. Ce dernier est un affiné de la couleur. Il a une chambre lophophore: je ne vous en dis pas plus. Il ne parle que par phosphorescences et par évanescences; c'est un enthousiaste Pelléastre aussi. Ses cravates sont tout un poème. C'est le fils de Damora, le grand musicien. Etonnants, ces descendants d'hommes de génie! A croire que la nature, à bout de sève, ne peut continuer quand elle a donné son maximum d'harmonie et de force.

Je voulais me récuser.

—Non, il faut venir, insistait Meyran. Vous n'avez pas idée de ces jeunes couches. Cela peut vous servir pour un roman, un jour; c'est toute une documentation physiologique.

Et j'allai chez Paillard au jour dit.

Meyran avait commandé un petit salon au premier; ses invités étant un peu voyants, je lui en savais gré. Je trouvai Edward Ytter pincé comme un jeune lord dans une redingote ardoise, un gilet de velours pensée en dépassait les revers, une cravate iris bouffait à larges plis autour de son cou frêle… Il était encore plus blond que l'autre soir. Il me tendit une main baguée, ce matin-là, de perles noires et de saphirs roses et me présenta son ami Maxence Damora, le fils du grand Damora. Brun comme une olive et moulé, lui, dans une jaquette de drap vert-myrthe boutonnée sur une cravate de peluche noire, Maxence Damora n'avait aucun bijou, mais une orchidée verte lui tenait lieu d'épingle de cravate…—Nous attaquâmes les marennes et sir Edward Ytter, tout en les assaisonnant de cumin, nous dit des choses inoubliables. Il daigna nous informer de ses projets. Il arrivait de Venise et des lacs italiens où il passait ses automnes; à Venise, il descendait chez sir Reginald Asthom, qui y avait un palais sur le Canale-Grande; il était invité, cet hiver, au Caire et on le voulait pour remonter en dahabieh, jusqu'aux sources du Nil, mais l'Egypte était vraiment trop infestée de Yankees maintenant. Quant à Cannes, on n'y pouvait aller avant la fin d'avril. Le moyen d'y vivre, pendant le Carnaval? Trop de cohues, puis ses printemps étaient promis à la Sicile. Il se résignerait donc à passer janvier, février et mars à Paris. Dès les premiers amandiers en fleurs, il gagnerait Taormine.

O pâturages bleus et fables de Sicile!

Là, on menait la vie inimitable. De Taormine, il rayonnerait sur Messine et Catane; peut-être retournerait-il à Syracuse, à cause des Latomies, mais Syracuse était si triste! Il passerait certainement le mois de mai à Palerme. Il avait bien envie d'esquiver la saison de Londres: il y avait trop de connaissances et les sorties du soir lui prenaient toute sa liberté. Il passerait plutôt juin à Paris, à cause du Salon: il voulait voir les Anglada et les Jacques Blanche, les Helleu aussi. Il raffolait d'Helleu: il était si imprécis et si personnel! Et puis, il avait promis à lady Corneby de l'aider à meubler le pavillon de la Dubarry, qu'elle venait d'acheter à Versailles. Il s'était même laissé arracher la promesse de faire deux ou trois conférences chez elle sur le mobilier de la fin de Louis XV; cela nécessitait quelques recherches, naturellement, et de longues séances à la Bibliothèque. Quant à son été, il le passerait à Castellamare, dans la baie de Naples (la fraîcheur y est délicieuse), chez un Russe de ses amis, qui avait converti en villa un ancien couvent. On y donnait des fêtes néo-grecques, reconstituées d'après des fresques de Pompéi, tout à fait miraculeuses; les jardins du prince Noronsoff se prêtaient étonnamment aux déploiements des cortèges. Il fallait voir ça, à la clarté des torches, sous les lunes de camphre et d'acier des étés de Campanie!

Après ses projets, sir Edward Ytter nous parla de son talent: il était tel que les commandes affluaient. Son automne seul, lui rapportait quinze mille francs, et il avait voyagé. La duchesse de Middleton et la princesse Outchareska venaient de lui commander chacune une bonbonnière: la duchesse avait voulu des ruines et la princesse des fleurs (car il y avait des personnes qui préféraient les ruines et d'autres les fleurs). Il excellait dans l'un et l'autre genre et, comme par le plus grand des hasards, il se trouvait avoir les deux bonbonnières dans la poche de son pardessus. Il priait le maître d'hôtel de le lui apporter et nous étions admis à juger de sa facture. La première boîte enserrait dans son ovale un petit temple de l'Amour dans une île, comme celui de Trianon: frêles colonnades à jour sur un ciel bleu-turquoise, ennuagé de brumes roses, et toutes les rouilles de l'automne empourpraient les saules d'un étang mort. La seconde boîte, de forme ronde, se bombait sous une pluie de pétales; une haie d'églantines sauvages et de chèvrefeuilles s'échevelait sur un ciel vert. «Cinquante louis les deux, résumait le peintre, et ce sont là des prix d'amis! Mais il faut bien faire quelque chose pour les femmes.» Sir Edward Ytter était infatigable. Il nous parla ensuite de ses connaissances en bibelots. Le bibelot! il en était un des oracles. Lowengard le consultait et pas un achat important n'était fait chez Cramer qu'il n'eût, auparavant, donné son avis. Le lit de Monsieur, frère du roi, qu'il avait découvert rue Visconti, dans une affreuse brocante, lui avait conquis l'estime et la considération des gros marchands de Londres. Quant à sa commode de Mme de Maintenon, en laque rouge de Coromandel, c'était une pièce unique dont le Musée Carnavalet lui avait offert trente-huit mille francs. Il avait un flair spécial: ainsi il était en pourparlers pour une chaise percée en marqueterie de bois des îles, ayant appartenu au Grand Roi, et ne désespérait pas d'obtenir, d'un riche amateur de Meulan, un bourdaloue acquis à la vente de Vaux. Le bourdaloue du surintendant Fouquet et la chaise percée du Roi Soleil! Et comme, averti par un coup de coude de Meyran, je simulais l'enthousiasme:

—«Si je fais l'affaire, je vous convierai, cher monsieur, à venir voir les deux objets chez moi.»

—«Mais le lit de Monsieur suffirait! m'écriai-je. Je me contenterais parfaitement de la commode de Mme de Maintenon!»

—«Non, tout Paris les connaît. Je dois bien quelques objets nouveaux à votre curiosité!»

Le jeune Damora n'ayant rien dit, je souffrais de son silence.

—«C'est vous, monsieur, croyais-je devoir l'interroger, c'est vous qui avez une chambre lophophore?»

—«Et mandarine!» me répondit le jeune éphèbe.»

Nous nous quittâmes «ravis» les uns des autres.

II
LIONNERIES

«Monsieur, l'autre matin, chez Paillard, vous avez bien voulu me marquer le désir de visiter le vieil hôtel de Chamarande où j'ai la chance d'avoir pu loger les quelques bibelots qui m'ont valu l'honneur de votre curiosité.

«Si vous n'avez rien de mieux à faire vendredi prochain, entre cinq et six heures, voulez-vous, monsieur, me faire l'extrême plaisir et la faveur grande de venir prendre une tasse de thé, quai d'Orléans? Les vieilleries dont nous avons le goût commun gagnent à être vues à la clarté des cires, dans la pénombre de la nuit tombante. Le lit de Monsieur, frère du roi, et la commode de Mme de Maintenon, que j'ai l'heur de posséder, attendent, dès aujourd'hui, la grâce de votre visite. Depuis notre déjeuner, deux autres objets assez rares, que je guignais, me sont également échus, que je serais heureux de soumettre à votre critique: ce sont deux pièces assez curieuses, sinon uniques, dont un musée, je crois, pourrait s'enorgueillir.

«Quelques amis me font l'honneur de me venir voir vendredi à l'heure dite. Croyez qu'ils se feront une joie et escomptent déjà celle de vous être présentés.

«M. Hector Meyran, à qui j'écris pour lui faire signe, vous renseignera sur leur respective personnalité et leurs réels mérites. Je lui en communique les noms. Je me fais fort de vous faire goûter, vendredi, des confitures de goyave et des petits pains fourrés aux huîtres qui ne sont pas indifférents.

«Il n'y a pas présomption, n'est-ce pas, monsieur, à vous dire que j'ose compter sur vous?»

Et la lettre était signée Edward Ytter.

En post-scriptum, ces simples mots:

«La duchesse d'Iddleton servira le thé.»

Cette lettre ne laissait pas de me causer un certain effarement; il y a des styles qui déconcertent. C'était Meyran qui m'avait présenté cet Ytter. Je sautais en fiacre et courais chez mon ami Meyran.

—Je sais ce qui t'amène, me disait celui-ci dès le seuil: tu as reçu une convocation du jeune sir Ytter. Moi aussi.

—Sa prose est un peu baroque…

—Comme ses perles, mais son style a tout de même de l'allure; il pastiche aimablement Saint-Simon et le président de Hainaut. Le malheur est que ses lettres soient datées de 1904. Il n'y a qu'un écart de deux siècles. Ecrites en 1704, ce serait parfait. Inutile de me communiquer ton épître, la mienne me suffit. Tu y viens, n'est-ce pas? Nous y allons.

—Mais…

—Mais si, mais si. Il faut avoir vu ça au moins une fois dans sa vie. Et puis, il y a les petits amis, ceux sur lesquels tu veux obtenir quelques tuyaux et renseignements. Les petits amis sont très intéressants. Ah! à eux seuls ils valent le voyage!

—Meyran, tu te paies ma tête.

—Attends que nous nous soyons offert la leur. Tu ne verras chez sir Edward Ytter que des jeunes gens du meilleur monde et du goût le plus suave. Ecoute, j'ai la liste: d'abord, le jeune Maxence Damora, l'inséparable d'Edward Ytter. Je l'avais invité l'autre jour à déjeuner pour t'habituer graduellement à cet étrange milieu.

—Le petit jeune homme à l'orchidée verte?

—Parfaitement, le petit jeune homme à la chambre lophophore.

—Et mandarine!

—Nous trouvons ensuite M. Pierre Yvanis, le fils de la belle madame Yvanis; lord Eginard Chapmann, un Irlandais plus très jeune, mais très particulier… C'est un globe-trotter infatigable: il a fait cinq fois le tour du monde… Evariste Bouchetal, qui fait de la littérature, et Grégory Popescu, qui veut faire du théâtre.

—Popescu?

—Cela se prononce Popesquiou. C'est un nom roumain. Le jeune Grégory est de Bucarest, comme M. de Max.

—Et au Conservatoire?

—Tu l'as dit. Un point, c'est tout. Nous n'aurons pas d'autres phénomènes; mais c'est très suffisant.

—Ah! Et ces messieurs se recommandent à l'attention par…?

—Chacun a une manie très spéciale, une lionnerie, comme on disait sous la Restauration. Ainsi, le jeune Yvanis, qui traduit miraculeusement les poètes grecs et a commis un adorable pastiche des idylles de Théocrite, vit maritalement avec un mannequin de cire.

—Tu dis?

—La vérité. Pierre Yvanis possède dans sa garçonnière, dans sa frissonnière, si tu aimes mieux, une admirable poupée de grandeur naturelle, modelée par un véritable sculpteur, laquelle, revêtue de précieuses robes japonaises, repose sur un lit de parade, côte à côte avec le lit de camp d'Yvanis. Il a pour cette idole un véritable culte et lui adresse des vers, des sonnets et des fleurs.

—Mais, c'est de la folie!

—Non, c'est de la pose et c'est aussi de la réclame. Dans un certain monde, on appelle Yvanis: l'homme à la poupée de cire. Vendredi, tu entendras couramment tous ces messieurs demander à Yvanis des nouvelles de sa maîtresse.

—Et on ne lui en connaît pas d'autres?

—Il faut demander cela à ses amis. Lord Chapmann, lui, collectionne les chapelets de prières, pourvu qu'ils soient musulmans. C'est un fervent de l'Islam. Il a été deux fois à la Mecque. Il passe tous ses hivers en Algérie. C'est aussi un ami de Claudius Ethal, le peintre de M. de Phocas.

—En effet, je me rappelle.

—Evariste Bouchetal, lui, fait de la littérature; c'est un élève de M. Pierre Loti. Il ne fomente que des marines. Il a commis sur Toulon un livre qui ne s'est pas mal vendu: c'est assez spécial. Enragé fumeur d'opium, il vit intimement avec une couleuvre…

—???…

—… Apprivoisée!… Sacountala ne le quitte jamais. Il la porte presque toujours sur lui.

—Mais c'est cauchemardant! Va-t-il nous la sortir, vendredi?

—C'est peu probable. Le froid est contraire aux reptiles, même domestiques; et puis Sacountala est toujours très engourdie. Je regrette, du reste, que tu ne la voies pas: elle est très sensible à la musique et elle danse comme une almée.

—Etrange! étrange!

—Grégory Popescu, lui, élève une panthère au biberon. Il la destine à Mme Sarah Bernhardt; c'est un fervent de notre tragédienne nationale.

—Au biberon?

—Féredgé (c'est le nom de l'animal) est, d'ailleurs, charmante. Nous n'aurons pas l'avantage de la voir vendredi chez sir Edward Ytter et je le regrette, car elle est jaune comme de l'or et elle porte un collier de platine incrusté d'émeraudes merveilleuses. Ce Popescu a de la fortune. Il se dit même le filleul de la reine. Evariste Bouchetal, lui, a été élevé sur les genoux de l'impératrice.

Tous ces petits jeunes gens ont eu des enfances princières. Pour peu que vous insistiez, Popescu se fera un plaisir de vous inviter chez lui à venir voir sa panthère. Il est très fier de son intérieur. Il est également célèbre dans tout ce petit monde pour le luxe de sa salle de bains, toute en mosaïques persanes, briques vernissées vertes et bleues avec toutes les roses d'Ispahan en stuc sur les revêtements: la salle est citée, dans Paris-Parisien, entre le Pavillon des Muses et la galerie Groult.

—Et tous fervents de Debussy?

—Tu le demandes! Tous ont leur partition de Pelléas et Mélisande, signée et dédicacée. Ytter a la sienne bien en vedette sur son «Erard».

—Tout cela m'épouvante. Tu m'assures qu'il n'y aura pas de descente de police?…

—Ah! c'est vrai, j'oubliais: il y aura une femme.

—La duchesse d'Iddleton?

—Oh! ce n'est pas une garantie. Sa présence n'empêcherait rien.

—Tu me terrifies. Qu'est-ce que c'est que cette Iddleton?

—Duchesse pairesse authentique, veuve de trois maris, protestante convertie, et deux cent mille francs de rente. Tout Paris va chez elle mais elle n'est pas reçue dans tout Paris. A eu quelques aventures. Soixante-cinq ans, protectrice attitrée de sir Edward Ytter, adore les tout petits jeunes gens. Sir Edward et ses petits amis sont plutôt inoffensifs. La Iddleton les préférerait plus dangereux… mais ces espèces de collectionneurs sont les seuls jeunes gens qui supportent la société des vieilles dames. Quand on n'a pas ce que l'on aime il faut aimer ce que l'on a. La duchesse encourage la littérature de Bouchetal et les pastiches grecs d'Yvanis; elle commande des bonbonnières à Ytter et produit Popescu dans ses soirées. Elle fait au groupe une énorme réclame. C'est leur mère à tous, une mère un peu Egérie,—comme une muse ancestrale. Elle se frotte à toute cette jeunesse et sa vieille carcasse frétille de joie. Nous verrons aussi, sûrement, chez Ytter, la princesse Outchareska.

—Jeune celle-là?

—Quelle question! Je t'ai déjà dit que c'était un monde à part: femmes de passé et jeunes gens d'avenir. Les flirts y semblent des incestes. Je dis flirts! Il faudrait trouver un autre mot… comme effleurements. Et encore, est-ce bien précis pour le commerce psychique de ces bambins et de ces grand'mères?

—Alors, au physique, ces dames?

—Au physique?… Tu les verras. Il faut bien te laisser quelques surprises. Et puis, tu verras Beppino.

—Beppino?

—C'est un personnage dans la vie de sir Edward Ytter: l'Eminence grise du lieu, toute une puissance, une parure aussi, une autre lionnerie. Encore, Beppino, c'est un peu comme la panthère de Popescu et la couleuvre de Bouchetal. Songe! un paysan toscan, un ancien cocher, qui lit d'Annunzio couramment et cite de mémoire des sonnets de Pétrarque et l'Enfer du Dante. Sir Edward Ytter l'a ramené de Florence…

—…

—Pour le timbre et la douceur grave de sa voix. Tu le verras. Je ne t'en dis pas plus.


Après quelques hésitations, je me décidais à me rendre, le vendredi suivant, à l'appel du jeune peintre. Meyran m'accompagnait.

La lourde porte de l'hôtel de Chamarande s'ouvrait pour nous à deux battants. Une haute lanterne Louis XIV en bronze doré éclairait mal la cage d'escalier, immense. Une bourrasque de pluie, abattue depuis le matin sur Paris et particulièrement sinistre sur ces vieux quais de Saint-Louis-en-l'Ile, en faisait vaciller la flamme. Et, pendant que nous montions les larges marches usées qu'escortait dans le vide une adorable rampe en fer forgé du temps, j'avais la vague oppression de la solennité du lieu, presque la conscience d'un recul de deux siècles.

Un valet de pied poudré, en culotte de panne rouge, nous introduisit dans une antichambre aux hautes boiseries de noyer; un buste du Grand Roi y trônait sur un piédouche de marbre vert. Les parquets cirés luisaient.

—Un des valets de pied de Mme Ytter, me chuchotait Meyran. La mère prête au fils son personnel.

Un petit nègre, vêtu à la turque, que nous n'avions pas vu en entrant, se haussait sur la pointe des pieds jusqu'au marbre d'une console et y cueillait sur un grand plateau de glace deux gardénias qu'il nous offrait. Nous en fleurissions nos boutonnières.

Le nègre de Mme Dubarry, ricana Meyran. Il n'y a qu'Ytter pour avoir autant de style.

Des rires étouffés et un gazouillis de voix fraîches bourdonnaient derrière une porte; le valet de pied l'ouvrait et nous nous trouvions devant le maître de céans.

Cinq jeunes gens, dont sir Edward lui-même, causaient, assis ou vautrés au hasard des sièges, autour d'un homme déjà âgé, debout, les coudes au chambranle d'une cheminée, en train de se chauffer à un grand feu de bois. Le jeune Anglais se levait et venait à notre rencontre.

—Soyez les bienvenus, messieurs. Comme c'est aimable à vous!

Je m'étais arrêté, abasourdi, sans trouver un mot, ne pouvant plus faire un pas.

Sir Edward Ytter était en pourpoint de satin cramoisi, pincé à la taille par une ceinture de cuir gris: le pourpoint corseté des bergers héroïques des ballets de Molière. Une culotte de satin noir et des bas de soie de même couleur complétaient le déguisement. Des souliers à la poulaine, en peau de daim gris, exagéraient la minceur des chevilles.

Ainsi costumé, sir Edward Ytter avait le charme équivoque d'un travesti.

—Zamore vous a fleuris, faisait-il en nous secouant les doigts. Vous savez que j'ai la chaise percée du roi et le bourdaloue du surintendant! Vous allez les voir.—Monsieur Yvanis, monsieur Bouchetal, milord Chapmann, monsieur Popescu.

—La duchesse n'est pas encore arrivée. Vous connaissez monsieur Damora?

Les quatre petits jeunes gens s'étaient levés; le monsieur mûr, debout devant la cheminée, l'air d'un parapluie anglais dans une longue redingote de quaker, en avait rabattu les pans avec un geste de sarigue. A l'exception d'Evariste Bouchetal, d'une laideur vraiment rare, toute cette petite jeunesse, soignée, adonisée, nickelée et sanglée dans des vêtements trop neufs, fleurait bon, parlait avec grâce, avait de jolis gestes et, tout en plaisant aux yeux, inquiétait par quelque chose de vague.

—Oui, la duchesse a promis de venir, mais la princesse est souffrante. Elle a pris froid à la dernière audition de la Schola Cantorum. On n'a joué que de l'Orlando de Lassus: c'était délicieux!

—Et du Palestrina, faisait observer la voix de fausset du jeune Bouchetal. Le croiriez-vous? C'est au Palestrina que Sacountala est le plus sensible; elle adore la musique religieuse, celle de la Chapelle Sixtine surtout. C'est une intelligence que cette bestiole. L'autre jour, j'ai eu le malheur de jouer devant elle du Reynaldo Hahn: elle s'est dressée dans sa corbeille et m'a mordu la main.

—Du Reynaldo Hahn! Mais aussi quelle musique!

—Et quelle imprudence! renchérissait le jeune Damora.

—Oui, elle m'a mordu assez cruellement; mais je ne le regrette pas, reprenait l'homme à la couleuvre. Au moins ai-je, aujourd'hui, la certitude que Sacountala est mélomane.

—C'est comme Féredgé, intervenait le tragédien roumain. Si je veux la voir s'étirer de tout son long et griffer en miaulant la soie de mes coussins, je n'ai qu'à lui réciter du Verlaine: elle entre aussitôt en volupté. Le Henry Bataille aussi l'excite; mais où elle se développe tout à fait en beauté, avec du phosphore dans ses yeux verts, c'est quand je lui récite du Baudelaire.

—Les animaux sont supérieurs à l'homme: la civilisation ne les a pas atteints, l'instinct maintient en eux le sentiment du beau. Ainsi, je me suis laissé dire que Mme des Gobelins avait un singe…

—La comtesse des Gobelins!—et sir Edward Ytter interrompait le récit d'Yvanis,—la duchesse nous a promis sa visite. Je l'attends à l'instant même. Ces dames doivent arriver ensemble. Elle amène avec elle son petit animal.

....... .......... ...

III
UN ÉTRANGE COLLECTIONNEUR

—On ne saurait assez tonner et fulminer contre ces cerveaux à l'envers de symbolistes, d'esthètes et autres chasseurs de coquecigrues qui, l'imagination farcie d'idées de l'autre monde, en contaminent, au hasard des rencontres, les jolies filles de la rue parisienne et, avec leurs prétentieuses pratiques, transforment en insupportable pécore la plus exquise midinette. Voici le cas de Céline Amyot, dite Dolly: vous verrez à quel péril échappa cette douce enfant!

Et Jacques Portail, enjambant une chauffeuse, y accoudait son indolence coutumière. La joue appuyée sur un bras, dans une pose avachie et canaille, il y allait maintenant de son histoire. Plus récitée que dite, d'une voix monotone et chantante, l'histoire! Mais cette monotonie et cette nonchalance, la malice d'un regard aux aguets sous les cils baissés, les démentait de tout l'éclat de deux yeux gris et sournois.

—Je commence. M. Henri Dormoy avait des habitudes si déplorables, si déplorables, qu'il était devenu la fable et l'effroi de son quartier. M. Henri Dormoy habitait l'Ile-Saint-Louis. Un vieil hôtel voisin de l'hôtel Lambert avait l'honneur de l'avoir comme locataire. M. Dormoy y occupait, au quatrième, un vaste appartement, en enfilade, dont toutes les pièces regorgeaient d'armes et d'armures datant de tous les siècles, depuis l'époque des Croisades jusqu'au commencement de la Révolution.

M. Dormoy était un collectionneur émérite, coté chez tous les antiquaires de Paris et particulièrement chez ceux de la rive gauche, car, avec ses quatorze mille livres de rente (pas un fifrelin de plus), M. Dormoy ne pouvait aborder les grands marchands des rues Lafayette, Le Peletier et Drouot. Il n'en possédait pas moins une assez précieuse Almeria dont les pièces, pour la plupart authentiques et quelques-unes fort rares, n'auraient pas déparé les galeries de l'Arsenal. Il y avait là des armures complètes du temps de la chevalerie, en acier poli, (armets, brassards, jambards et cuissards), qui, réajustées, reconstituées et pendues aux murs, dressaient, de ci, de là, dans la solitude des chambres, des spectres assez formidables.

M. Dormoy possédait aussi toute une série de casques: casques pointus de l'invasion Northmande, monteras à capulet d'acier de l'occupation sarrazine, morions à visière grillagée ou se déclenchant en bec de cormoran, plus hideux que des masques, salades et rondaches datant des guerres de religion, et des hautberts et des cuirasses damasquinées de la Renaissance espagnole, et fleuragées d'or de la Renaissance italienne, et des cimiers niellés d'argent sur acier bruni, et des épées, et des cimeterres, et des masses d'armes, et des hachettes, et des poignards, et des stylets, et des dagues, et des arcs, et des arbalètes, et des flèches, et des carquois: le tout religieusement entretenu et astiqué par M. Dormoy lui-même qui, fidèle en cela à la tradition des collectionneurs, laissait juste à ses chers bibelots la couche de poussière nécessaire pour velouter le métal et rehausser l'éclat terni des ors!… Mais tout cela, me direz-vous, ne constitue pas des habitudes déplorables et vous ne voyez pas de quoi ameuter tout un quartier, fût-il de Saint-Louis-en-l'Ile, contre l'innocent M. Dormoy!

C'est que M. Dormoy ne se contentait pas de collectionner les armes anciennes. M. Dormoy aimait aussi les jolies filles, les très jeunes filles surtout. Ce collectionneur était aussi un paillard, et plus qu'un paillard, un acharné et fin chasseur de jeunes minois et de chairs fraîches. S'il aimait la vétusté dans les armures, il appréciait davantage la jeunesse chez les personnes du sexe, qu'il invitait insidieusement à visiter ses collections.

M. Dormoy, n'ayant que ses quatorze mille francs de rente, ne pouvait songer aux célébrités de la haute galanterie, célébrités dont la fraîcheur est, d'ailleurs, plutôt problématique—mais si merveilleusement suppléée par l'artifice des onguents et des fards!

M. Dormoy, comme beaucoup de célibataires, courait après les petites ouvrières: trottins et midinettes étaient les proies charmantes que guettait sa vieille expérience de faune parisien. Il en avait peu rencontré de rebelles: toutes les demi-vertus de Saint-Louis-en-l'Ile avaient connu ses caresses gloutonnes et sa voracité de vieux marcheur. M. Dormoy était un fureteur. Il avait la même sûreté de flair en bibelots qu'en femmes,—les femmes! ces délicats bibelots de chair et d'amour dont malheureusement les années déprécient la valeur,—et, comme tous les vrais passionnés, M. Dormoy poussait ses recherches dans tous les quartiers de Paris. M. Dormoy ne dédaignait pas les plus lointains faubourgs.

Cet appétit du sexe, si déréglé qu'il fût chez M. Dormoy, n'aurait pas suffi à le déprécier aux yeux des bourgeois de Saint-Louis-en-l'Ile si cet amateur de vieilles armures et de très jeunes femmes n'avait eu l'étrange manie de faire entrer les divers objets de son culte dans de coupables combinaisons. Sadisme de vieux célibataire ou déviation de ses sens de collectionneur? M. Dormoy n'avait-il pas la prétention d'enfermer dans le corselet de ses vieilles armures le corps frissonnant des jeunesses amenées par lui dans son appartement! C'est sous la cuirasse des anciens preux qu'il aimait à posséder la chair apeurée de ses victimes. Les pauvrettes étant dévêtues, il les affublait d'armets et de cuissards de chevaliers, ou bien encore les emprisonnait dans les cottes de maille des wikings et, une fois casquées et bardées de fer, il se ruait sur elles comme autrefois Néron, dans le cirque, se précipitait sur la nudité des martyres chrétiennes préalablement insinuées dans des peaux de bêtes. La gêne et l'effroi des malheureuses ainsi captives dégénéraient en crises d'épouvante et de larmes. L'appartement du célibataire s'emplissait de plaintes, de supplications, de balbutiements et de cris. Pour deux luronnes qu'amusait la mascarade et qui prenaient la chose en riant, les autres sortaient des armures de M. Dormoy les chairs froissées et l'âme endolorie, convaincues d'avoir eu affaire avec un fou et jurant bien de ne plus y revenir.

Il faut croire que le collectionneur trouvait un certain ragoût à ces menus drames: crises de larmes et pâmoisons, scènes de désespoir et de terreur lui chatouillaient délicieusement les sens car il n'y renonçait pas, le vieux birbe! Il s'y était acquis une réputation déplorable. Le peuple traduit ces cas équivoques d'un mot: c'est un homme à passions.

M. Dormoy était donc un homme à passions… Où peut conduire le goût des jolies filles et des vieilles armes! Ce goût très particulier de M. Dormoy, je l'ignorerais encore si le hasard, cette Providence des amoureux, ne m'avait mis sur le chemin de Mlle Céline Amyot dite Dolly, troisième mannequin chez M. Prust, robes et manteaux, rue Saint-Honoré, succursale à Nice et à Vichy, correspondant à Londres, etc.

Dolly était le surnom que lui donnaient ses camarades, incitées à affubler d'une origine anglaise cette grande et jolie fille au menton un peu long et au nez un peu court, mais à la carnation si lumineusement rose (en contraste avec ses cheveux bruns), que Céline Amyot eût pu, en effet, très bien naître Irlandaise. De l'Irlande, elle avait même les yeux d'outremer et d'orage, d'un bleu mobile et verdissant. Mais un bagout si parisien!

Céline Amyot était de Montmartre, de la rue des Trois-Frères, tout simplement.

Fille d'un colleur d'affiches, elle était une des mille et trois midinettes que la rue de la Paix et les rues avoisinantes lâchent, vers onze heures du matin, sous les marronniers des Tuileries. Comme un essaim d'hirondelles et de moineaux francs, cela s'abat sur les bancs, autour des statues, et, dans un tourbillon de jupes bien coupées et de chevelures brillantes, cela s'installe par groupes, au hasard des sympathies, papote, ramage et déballe hors des paniers, sur des papiers gras, babas au rhum et cervelas! Charcuterie et pâtisserie: le déjeuner des Midinettes. Les hauts ombrages de l'ancien jardin royal font un cadre de verdure, au printemps, et d'or somptueux, en automne, à leur grâce alanguie et pliante. Combien d'anémies et de tuberculoses, en effet, parmi toutes ces fraîcheurs de peau et de regards! Pis! combien, parmi ces joliesses guettées, proies, hélas! certaines, pour la prostitution du boulevard!

Je ne serais pas le philosophe que je suis, si je n'aimais, de temps à autre, à suivre, et de très près, les ébats et les menus propos du petit peuple parisien.

Ce fut par une bleue matinée de juillet que me furent révélés la grâce fine et veloutée d'hirondelle, car mince et de silhouette arrêtée et pieuse comme elle, et le charme gamin de moineau de Paris de Mlle Dolly; ce profil, on eût dit, dessiné par Burne-Jones, et cet esprit gavroche, mi-Gavarni et mi-Forain!

C'était non loin du bassin. Ce matin-là, toute une bande de rieuses et toutes jeunes échappées d'atelier y chipotaient, au hasard des chaises et des bancs, un déjeuner sommaire: des cerises et des fraises achetées à la livre à la petite voiture d'une marchande des rues, moins un déjeuner qu'une dînette, mais, pour restreint que fût le menu, les Midinettes ne s'en amusaient pas moins. Une folle hilarité secouait les tailles souples et renversait les nuques blondes et brunes groupées en cercle autour du récit désopilant de l'une d'elles. Que pouvait bien conter cette rosse de Dolly?

Dolly! le nom fusait comme un rire sur toutes les lèvres.

—Non, elle était crevante, cette Dolly! Ces histoires n'arrivaient qu'à elle!

—C'était pas croyable!

—Bien sûr qu'elle inventait!

—Il n'y en avait pas deux comme elle.

Et toutes ces demoiselles s'esclaffaient.

—Comme ça, le vieux avait voulu l'enfermer dans une armure, dans une chose tout en fer comme on en voit dans tous les tableaux qui représentent des batailles, ou bien encore au Musée de Cluny! Non, bien sûr qu'elle se payait leur tête!

Je m'étais approché, attiré par tant de gaieté et par tant de jeunesse.

L'histoire que racontait Dolly était son aventure avec le collectionneur de l'île Saint-Louis. C'était, avec quels détails pimentés et dans quel argot pittoresque, le récit, par le menu, de sa première rencontre avec le vieux garçon, sa poursuite forcenée par les grimpettes de la Butte et ses savants travaux d'approche, puis l'ouverture des pourparlers, la prière de venir visiter chez lui ses armures, rien qu'une petite visite sans conséquence.

—Et ne me dites pas que je vous rappelle une fille que vous avez perdue ou votre sœur: on me l'a déjà faite à la ressemblance! Je ne donne plus dans ces godans-là. Suffit; j'ai promis, j'irai et pas plus tard que dimanche. Maintenant, avancez-moi dix francs. Je vous les rendrai: c'est pour papa. C'est bon, vous êtes un type chouette. Maintenant, au plaisir!

Dolly avait vraiment de la décision. Il fallait l'entendre narrer son entrée chez M. Dormoy:

—Un vieil hôtel, vieille roche comme dans les romans de M. Georges Ohnet, genre Mademoiselle de la Seiglière. Ça me porte au recueillement. Quatre étages, c'est haut; à la maison, y en a six et je ne me plains pas. Je sonne. C'est lui qui ouvre. Un musée, mes petites chattes, un vrai musée de vieilleries, rien que de la ferraille là-dedans, mieux qu'un musée, un décor… le deuxième des Cloches de Corneville ou le troisième de la Dame Blanche… On connaît son répertoire! Je me dis: je me suis gourrée, c'est un peintre. Ce n'est pas pour ce que je croyais: je vais donner une séance. Pourtant, un petit goûter préparé me donne à réfléchir: ces petites chatteries-là, ça fleure toujours la manigance. Et lui, obséquieux, des prévenances, me servant lui-même: «Un doigt de marsala ou bien un peu de champagne. Goûtez ces pains fourrés au foie gras.—Oui, mon petit père, je te vois venir.» Et quand, bien gentiment, une fois au dessert, il me caresse un peu longuement les épaules et me passe les mains sur les hanches pour s'assurer si je suis bien faite.

—«Oui, une très bonne constitution, que je lui réponds, ne vous émotionnez pas comme çà! Je vois ce qu'il vous faut. Je vais vous faire ce plaisir». Et houp! en deux temps, trois mouvements, j'ôte mon corsage et je dégrafe ma jupe. Me voilà en chemise. Du même coup, voilà mon bonhomme à genoux, les yeux blancs, les mains jointes, en extase et si cocasse et si touchant que j'ôte ma chemise comme le reste. «—Admirable! une Eve, une Vénus Anadyomène, une Psyché!» qu'il s'écrie alors, et un tas de noms grecs que j'ai déjà entendu dire à des peintres. «—Attendez, mon enfant». Voilà qu'il se lève, court dans l'appartement, disparaît par une porte puis revient par une autre, avec un casque, une espèce de casque de pompier surmonté d'une sorte de serpent. «—Ne bougez pas». Et il m'assujettit sa marmite sur la tête. C'était d'un lourd et ça me serrait les tempes, mais à crier, tant ça m'appuyait sur le crâne. Mais lui, les yeux fous, de s'écrier: «C'est héroïque! c'est de l'époque, du roman chevaleresque, c'est de l'Aristote et c'est du Tasse aussi!» et un tas de billevesées qui étaient peut-être des salauderies. Je commençais, moi, à en avoir assez et je grelottais, bien qu'il y eût un grand feu de bois dans la chambre. «Dites donc, monsieur, est-ce que vous en avez encore pour longtemps? Cette comédie-là, ça ne va pas finir?»—«Attendez: un peu de patience, mon enfant.» Il me retire le casque, enfin, mais va en chercher un autre. Il en rapporte un bien plus haut, un bien plus gros encore et, surtout, bien plus pesant. «Encore celui-là, rien qu'une minute, ma divine!»—«Non, vous vous f… de ma poire!» «Oh! la petite mutine! Rien qu'une minute pour faire plaisir à papa». Je suis bonne fille: j'y consens. Me voilà, le front à la torture, sous sa nouvelle marmite, cette fois empanachée, emplumée comme une queue de paon, et voilà mon bonhomme qui retombe dans ses digue-digue. Il se prosterne: «C'est Bradamante! mais c'est Clorinde! c'est la belle Heaulmière!»—«Mais, tâchez donc d'être poli!» et je remets mon casque à cet insolent. Vous croyez que c'était fini? Ça ne faisait que commencer! Ne voilà-t-il pas qu'il décroche du mur une cuirasse en fer et des tas de ferraille qui s'adaptent aux bras, aux cuisses, au ventre, comme qui dirait à tout le corps, et ce loufoque voulait m'emprisonner là-dedans! Me voyez-vous dans cette ferblanterie, moi qui ai les seins si sensibles, et la peau de mes hanches, donc! Alors, je me suis fâchée: «Plus souvent, vieil outil! Allez au bain, non, à la douche! Je t'ai assez vu, échappé de Charenton!» Et, le bousculant, lui et toute sa ferraille, j'attrape mes frusques et je gagne la porte. Mon bonhomme, empêtré dans toutes ses antiquailles, avait trébuché et se débattait, tombé dedans. Il saignait du nez, parole!… C'est bien fait! Des fous de ce tonneau! Qu'est-ce qu'il lui fallait, à ce vieux criminel? Est-ce que ma beauté et mes dix-huit ans ne lui suffisaient pas?

Et, sur un regard droit planté dans mes yeux, je m'avançai vers la conteuse:

—Moi, je m'en contenterais, mademoiselle: je serais même très heureux.

—Et vous ne m'embêterez pas, ripostait la jolie fille. Vous n'avez pas l'air d'une moule. Payez-vous le café à la société?

—Je paie!

Et c'est ainsi que Dolly et Portail devinrent, le même soir, amant et maîtresse! Tout cela, grâce à la collection d'armures de M. Dormoy.

IV
LA MISE AU POINT

—Dolly! une grande brune à la carnation invraisemblable, une chair d'un rose de camélia rose en fleur, mais je ne connais que cela!

De Warden, levé tout à coup de son divan, s'avançait hors de la pénombre du vaste hall pour entrer dans le cercle lumineux des tulipes électriques.

—Un corps souple et long de nymphe chasseresse, l'ondoiement de hanches d'une figure de Germain Pilon mais un profil de barmaid anglaise: c'est bien cela! Galocharde avec le nez trop court, le type de jolie anthropoïde de Suzanne Desprès et des femmes nues de Picard, et les prunelles de bête ou de sirène, tant elles étaient changeantes, attentives et inquiètes! Dolly… Ah! elle s'appelait Dolly, alors… En effet, je me souviens vaguement de l'avoir entendue nous raconter qu'elle avait été mannequin dans une maison de couture. Oh! dans ses débuts, car, moi, je l'ai connue modèle et je l'ai même eue dans mon atelier. Innombrables, d'ailleurs, ceux qui l'ont eue dans leur atelier… et dans la chambre avoisinante. Ah! pour un beau brin de fille, c'était un beau brin de fille, mais quelles aptitudes à rendre heureux quiconque le lui demandait et quelle vocation dans le métier! Nous l'avions surnommée le consentement mutuel, en souvenir d'un pari. Surnommée, car je l'ai connue sous un autre nom que Dolly. A Montparnasse, où je la rencontrai pour la première fois, chez le graveur Aubley, on l'appelait Ginette. Ginette, la grande Ginette! Ah! elle avait le déshabillage facile. Pour un oui, pour un non: «Moi, j'ai la gorge basse; moi, j'ai très peu de ventre; moi, j'ai un torse de jeune garçon; moi, j'ai une chute de reins unique; moi, j'ai les jambes fuselées», et v'lan! robes et chemise volaient à travers la pièce. Rien qu'à sa promptitude à se dévêtir, je l'aurais reconnue. Je n'ai jamais rencontré de jeune fille aussi fière, aussi sûre de son anatomie. A force de s'entendre répéter qu'elle avait une plastique épatante, Ginette en était convaincue, si convaincue qu'elle ne demandait qu'à convaincre les autres. Ah! vous l'avez connue, vous, sous le nom de Dolly, et elle était mannequin? En effet, c'eût été dommage!

Avec une certaine mélancolie, presqu'une nuance de regrets, de Warden se laissait tomber sur un fauteuil: il tirait maintenant une longue bouffée de fumée bleuâtre de sa pipe de terre brune, dite Pasiphaé, pour le motif obscène qui en décorait le foyer. Warden ne se séparait jamais de sa pipe.

Il reprenait:

—En effet, Ginette était assez rebelle au poison dit de la littérature, et l'éclectisme de ses liaisons… choisies pourtant dans tant de milieux divers, ne parvenait pas à la contaminer. Tournée comme elle l'était, avec ce type un peu bizarre qui la désignait tout de suite aux artistes et aux raffinés, elle était pourtant destinée aux pires aventures; elle eût pu, comme une autre, devenir une stryge de cénacle ou une goule de petite chapelle; elle demeura toujours une roulure d'atelier. Il faut lui en savoir gré, car elle eût pu, comme tant d'autres, jouer les Vittoria Colonna, les cheveux nimbés de myrtes artificiels, prendre des attitudes dans des cathèdres et déambuler, gainée dans le drap d'argent de moyenâgeuses simarres, des parlottes des toutes jeunes revues aux cinq-à-sept du Rat Mort. Née pour l'amour (j'allais dire la noce), comme une fleur est faite pour s'entr'ouvrir et embaumer, sa nature de joie la préserva. Cette chère Ginette! Je ne la vis vraiment qu'une seule fois en péril.

Depuis à peu près deux ans je l'avais perdue de vue. Après avoir eu pour moi toutes les générosités, Ginette avait cessé tout à coup de me donner des séances. Je la rencontrais même plus dans les crémeries et dans les bars où sa grâce bohème aimait à fréquenter: quelqu'un avait enlevé Ginette ou Ginette avait changé de quartier. Je devais la retrouver dans le salon Charmaille!

Mme de Charmaille! Qui se souvient, aujourd'hui, de cette gloire de cauchemar?

Mme de Charmaille habitait Asnières; elle y faisait les honneurs de l'atelier de Pétrus Nordinger, le peintre érotico-mystique, dont le talent avait été étouffé par le génie! on le disait du moins dans le clan des amis de Mme de Charmaille, qui s'était attelée, corps et âme, à la réputation de l'artiste.

Ce Nordinger était surtout un peintre industriel. Apprécié pour ses vitraux d'art, dont les adroits pastiches n'excluaient point la fantaisie, il excellait à styliser la flore des bois et des jardins en y intercalant les monstres du bestiaire héraldique: un bon peintre verrier! Il exposait tous les ans des œuvres d'une facture assez pauvre, et d'une couleur plutôt plate, que de très jeunes critiques comparaient aux fresques de Botticelli, pour humilier Botticelli sans doute, car ces vagues réminiscences étaient de sûres trahisons; mais encore était-il reçu tous les ans au Salon de la Nationale. Du jour où Mme de Charmaille pénétra dans sa vie, Pétrus Nordinger vit partout ses toiles impitoyablement refusées.

Il faut dire que Mme de Charmaille avait une terrible esthétique; son influence était plutôt néfaste, pernicieuse même, et le surnom de Malaria, qu'elle avait dans tous les ateliers de Montmartre, l'avait suivi à Montparnasse. Mme de Charmaille y sévissait maintenant, terrorisant les uns et aguichant les autres par le crédit qu'elle prétendait avoir au Ministère des Beaux-Arts et même à celui de l'Intérieur… Quel crédit pouvait bien avoir, place Beauveau et rue de Grenelle, cette petite femme déjà mûre, longue de buste et courte de jambes, un peu nouée même, et dont la jolie tête, d'une grande finesse et surtout très expressive, mais disproportionnée avec la hauteur du corps, la faisait ressembler à une naine? Mme de Charmaille était aux couloirs officiels ce qu'est une punaise de sacristie aux coulisses de l'église; pourtant, de toute cette impudence, des artifices surtout d'une coquetterie irréductible et des restes énergiquement sauvés d'une indéniable beauté, cette femme s'était fait un prestige qui en imposait encore aux imbéciles.

Pétrus Nordinger était du nombre. Imbécile, je m'entends. Intellectuel dans la pire acception du mot, le peintre-verrier, évidemment doué au point de vue décoratif, montrait une faiblesse de caractère qui confine à la bêtise.

Demeuré veuf avec deux enfants et une sœur dévote venue exprès du fin fond de la province tenir le ménage de son frère, le pauvre être s'était laissé prendre aux flatteries et à l'enthousiasme de muse et d'artiste de Mme de Charmaille. Mme de Charmaille exerçait, dans quelques petites revues, la critique d'art. Elle était arrivée dans le désarroi de la maison du veuf décidée à s'y installer et à n'en jamais sortir. Nordinger possédait de lui-même une douzaine de mille francs de rentes; ses œuvres pouvaient, bon an, mal an, lui rapporter autant. Vingt-quatre mille francs par an, c'était le port pour cette épave de l'intrigue et de la prostitution: il y avait longtemps que la fine mouche avait jaugé l'homme. Elle n'eut pas de peine à l'éblouir. Ce fut une effervescence de pitiés et de tendresses inavouées pour le veuf, mélangée d'un culte profond pour l'artiste et son œuvre. Un sentiment plus fort l'attirait aussi vers les deux orphelins: elle aimait en eux leur père. Bref, elle jouait si habilement de son dévouement, de son crédit, de ses influences et de ses relations, et servait au malheureux Pétrus, cuisiné avec toutes les herbes de la Saint-Jean, le ragoût d'une si belle âme, que la pauvre sœur fut réexpédiée dans sa petite ville des Pyrénées et que l'aventurière s'installa en maîtresse dans l'intérieur d'Asnières.

Cet intérieur! Il faut l'avoir vu comme moi pour connaître jusqu'où peut tomber une intelligence de déséquilibré.

Mme de Charmaille y vaticinait religion, poésie, esthétique et littérature. Toute une assemblée de rapins et de poètes chevelus descendus des hauteurs de la Butte, se pâmait aux moindres gestes, aux moindres propos de la prêtresse. Mme de Charmaille multipliait les effets de croupe sous des robes coupées dans des étoffes d'ameublement; c'étaient des tons d'eaux mortes ou de roses malades que n'avaient pas encore osé arborer les couturiers. Les enfants du peintre, costumés d'après les fresques du Carpaccio, promenaient dans l'atelier des timidités attristées de chiens savants. Dépaysés dans des simarres de velours de coton, que dis-je? empêtrés, engoncés dans des manches de satin bouffantes, les deux pauvres petits, dressés à tous les baise-mains et à toutes les révérences, répondaient aux noms de Blismode et de Corydon: ainsi l'avait voulu leur seconde mère.

Ginette! Mme de Charmaille affichait une très grande tendresse, probablement mystique, sinon unisexuelle, pour le joli modèle, car elle ne se gênait pas pour l'appeler Troïlus! Jusqu'où la muse de Pétrus Nordinger était-elle la Cressida de ce Troyen de Montmartre? Mystère. L'intrigante qu'était Mme de Charmaille n'avait-elle pas plutôt des vues sur la capiteuse fille et ne la destinait-elle pas à quelques-uns de ses amis influents du ministère ou du Sénat? Il y avait de tout dans l'Egérie de l'atelier d'Asnières, de l'entremetteuse et du maître chanteur. Toujours est-il que je retrouvais une Ginette tout autre que celle que j'avais connue. Ses cheveux bruns coupés courts et frisant en boucles drues lui faisaient une tête ronde de jeune belluaire qu'une mâchoire un peu lourde accentuait encore. Ginette avait aussi perdu de sa fraîcheur; ses paupières, maintenant bistrées, soulignaient la pâleur de sa face. Sanglé dans des costumes de drap anglais, Troïlus s'efforçait à des manières de petit homme; mais c'était un rôle appris, que démentaient les prunelles restées très femme et hardiment claires dans cette face de langueur.

L'atelier de Pétrus Nordinger! J'y assistai un soir à une jolie scène. La maîtresse de céans avait eu l'idée d'une fête costumée, une fête sous Néron, rien que cela; il fallait bien célébrer un des grands précurseurs de l'anarchie! La toge et la chlamyde sévirent donc toute une nuit dans l'atelier d'Asnières. Oh! les piteuses anatomies d'hommes que révélèrent, ce soir-là, les Caracalla, les Adrien et les Antinoüs voulus par Mme de Charmaille! Enroulée d'étoffes transparentes, ornée de camées et enguirlandée de fleurs, la nudité des femmes s'y montra, chez quelques-unes, vraiment triomphante. Ginette fut de celles-là. Son goût naturel lui avait indiqué la tunique safran et les bijoux de bronze vert dont s'animait le rose retrouvé de sa chair. De larges iris bleus ombrageaient son visage, harmonisés avec le ton de ses prunelles avivées de kohl, et son entrée fit une telle sensation que l'immédiate pensée de Messaline vint à tous et à toutes en même temps. Le nom courut l'atelier et parvint jusqu'à l'intéressée qui, prenant son rôle au sérieux, ne défendit plus ni ses seins ni ses lèvres. Très impératrice à Suburre, elle s'abandonnait généreusement à toutes et à tous, faisant impérialement l'aumône de ses bras nus et de sa nuque aux convoitises allumées par son beau corps, si bien qu'au souper, grise d'adulations, de caresses et de beaucoup de champagne:

—Messaline, Messaline, suis-je assez Messaline! s'écriait la belle fille en éparpillant sa couronne d'iris aux quatre coins de la table.

A quoi son amant, un graveur, un peu agacé par la tenue de sa maîtresse:

—Mets salope, et n'en parlons plus!

Ce fut le mot du souper et la mise au point de la fête.

V
LE SERPENT SOUS LES FLEURS

—Mme de Charmaille! Si j'ai connu cette intrigante? Mais je n'ai connu qu'elle! J'en ai surtout entendu parler, car j'ai toujours mis tous mes soins à éviter la dame. Je l'avais vue à l'œuvre, et j'étais édifié. J'ai, d'ailleurs, les préventions les plus injustes, je l'avoue, mais les plus justifiées aussi, contre toutes les Muses de petites revues et d'ateliers. Bas-bleus, conférencières, peintresses et sculpteuses, je mets tout cela dans le même sac. Pour moi, ce sont des dévoyées, donc des êtres dangereux en rupture, et, naturellement, en guerre avec la société. Toutes les armes leur sont bonnes pour triompher des circonstances; elles ont pour elles la plus grande des forces: celle de leur prétendue faiblesse.

—Diantre! vous n'êtes pas féministe, vous, faisait de Warden au monsieur à longue barbe poivre et sel qui venait de prendre la parole.

—C'est que j'ai été payé pour, répondait l'interpellé. J'ai été longtemps attaché au ministère des Beaux-Arts, et j'en ai décacheté de ces lettres de déclassées de l'ébauchoir et du pinceau, et j'en ai eu à recevoir et à éconduire de ces hardies quémandeuses dont la vocation artistique servait le plus souvent de trottoir, et je ne parle pas de ces pseudo-romancières dont la littérature eût fait rougir un singe; mais, parmi toutes ces aventurières de la plume et de la palette, c'est à la Charmaille qu'il faut donner la palme. Quelle comédienne et quelle maîtresse femme! Un tempérament d'avoué et une âme de plaideuse! Elle ne s'endormait pas sur le rôti, la blonde Mme de Charmaille. Elle eût remué le ciel pour en faire tomber une pièce de vingt francs.

—Mais elle avait des yeux d'étoile! ricanait le petit Baudran.

—D'étoile de ciel de lit! car je crois que peu de femmes ont couché autant qu'elle! Ah! pour des relations d'alcôve, elle en avait des relations!

Et de Warden tirait une longue bouffée de sa pipe.

—Oui, je me le suis laissé dire, reprenait l'ex-attaché au ministère des Beaux-Arts, car notez que je ne l'ai jamais reçue. Je ne me suis pas moins gardé d'aller chez elle, et pourtant ai-je été bombardé de ses invitations! Mme de Charmaille était la maîtresse de Nordinger, et cela m'était la meilleure des raisons. J'ai toujours eu l'horreur de ce peintre; sa facture veule et flasque, cette absence ou plutôt cette ignorance du dessin, m'ont toujours exaspéré comme une indélicatesse. Pourquoi s'obstiner à peindre ainsi, quand l'agriculture manque de bras? Exposer et courir les commandes, quand on commet de pareilles anatomies, pour moi c'est voler le pain d'autrui. Et notez que je suis du pays de Nordinger; nous avons même été élevés ensemble. Nous sommes tous les deux de Bayonne. Tout jeune encore, Nordinger, fils de famille et fortuné par les siens, faisait de la peinture et de la pire, de la peinture dite littéraire, celle dont les sujets, à emprunter à des chefs-d'œuvre d'imagination, tiennent lieu de tout, de ligne et de couleur. Il ne composait pas trop mal, car il a toujours eu le don de l'arrangement; mais quelle palette! Les mauves et les violets intransigeants faisaient de son atelier une succursale des usines de Javel: c'étaient des tons de produits chimiques, des nuances hostiles de précipités de laboratoire. A Bayonne, déjà, il avait un atelier. S'il s'était contenté d'être un amateur, on eût pu lui laisser ses illusions; mais il entendait se faire une place au soleil. Sa sœur, Mlle Emilie Nordinger, de dix ans plus âgée que lui, croyait passionnément à l'avenir de son frère. Elle s'y était sacrifiée toute, renonçant d'elle-même au mariage pour faciliter les débuts de Pierre à Paris. Nous respections tous sa pieuse illusion. Nordinger entrait donc aux Beaux-Arts. Elève de Bouguereau, il y devenait, en quelques mois, Pétrus Nordinger; Pierre ne suffisait plus à ses ambitions esthétiques. Mlle Nordinger était restée à Bayonne pour soigner les vieux parents. Tous les yeux de la famille étaient fixés vers Paris, Paris où s'évertuait son grand homme. Il y exposait des Andromèdes délivrées, d'après M. Ingres, et des Entrées de chevaliers à Jérusalem, d'après Eugène Delacroix. Pétrus n'était pas encore versé dans la peinture wagnérienne. Bien découplé, portant, soignée et parfumée, une belle barbe fourchue de dieu syrien, ayant la lèvre rouge et l'œil brillant des Basques, Nordinger plaisait aux femmes. La fille d'un gros marchand de couleurs de la rue Bonaparte crut à sa vocation. Nordinger l'épousa, et ce fut l'idylle au foyer, avec la naissance successive de deux enfants. Mme Nordinger était délicate; elle manquait rester au premier accouchement et demeurait estropiée au second; elle traînait pendant quelque temps, et, quatre ans après ses couches, malgré une opération d'Echergovine, le grand chirurgien russe, s'éteignait à Asnières. Elle avait vingt-huit ans.

Pétrus demeurait seul avec deux enfants, une fille de sept ans et un garçon de quatre: Marthe et Marcel. Mlle Nordinger (les vieux parents étaient morts) venait tenir le ménage de son frère. Elle quittait Bayonne, où elle s'étiolait dans la maison familiale, loin de son adoré grand homme, trop heureuse d'envoyer ses économies au jeune couple, mais retenue par la crainte de le troubler. Elle accourut aux obsèques de sa belle-sœur comme à une délivrance, bénissant peut-être (et Mlle Nordinger était bonne) cette mort qui la rapprochait de sa nièce et de son neveu. Et avec une sorte de passion farouche elle se consacrait au veuf et aux orphelins.

C'est vous dire si, dix ans de ma vie, j'ai été obsédé par les Nordinger, père, mère et fille, et sollicité par les miens eux-mêmes, et prié par toutes nos relations de pousser le grand peintre bayonnais! M'en demanda-t-on des démarches et des articles! J'écrivais alors aux Débats, à la Revue Bleue, puis au Temps. Je n'en fis jamais rien, malgré nos souvenirs communs d'enfance, et cela me brouillait même avec pas mal de gens de Bayonne. Je considérais Pétrus comme un voleur de renommée. Je n'admettrai jamais que la fortune et les relations remplacent le talent; je n'ai jamais sacrifié ma conscience à la camaraderie, et j'y ai gagné les joies d'une solitude, pis, d'un isolement qui est pour moi la preuve de mon indépendance. Et quel réconfort aux heures de découragement! Je résistai même aux démarches de la vieille Mlle Nordinger, et Dieu sait si la vieille fille était touchante!

—Quelle profession de foi! nous exclamions-nous en chœur.

—Mais ce Monpayrac est un apôtre! renchérissait le petit Baudran.

Le critique souriait.

—Aussi vous jugez comment j'accueillis les tentatives d'approche de Mme de Charmaille, quand cette intrigante eût mis dehors cette pauvre Mlle Nordinger et se fût installée en conquérante dans l'atelier d'Asnières. Je connaissais la dame de longue date. Il y avait dix ans que je subissais ses assauts et ses attaques, ses demandes de subsides, de recommandations et d'articles pour elle ou les jeunes hommes chevelus dont elle pastichait la prose et dévorait la jeunesse et les maigres pensions venues de la province, tout en les protégeant. J'avais été précieusement documenté sur elle, et mes tuyaux se renforçaient d'une prévention instinctive contre sa personne physique. J'ai l'horreur des êtres noués, de tout ce qui peut rappeler une difformité ou un estropiement. Malgré sa très jolie tête et sa chevelure admirable, Mme de Charmaille m'a toujours fait l'effet d'une naine. Je l'avais assez entrevue dans les couloirs de premières pour redouter, comme une approche malfaisante, le contact de ce petit corps malingre et sursautant, d'une agilité effarante au milieu de toute cette foule, où sa courte personne se faufilait, courait, abordant l'un, agrippant l'autre, toujours affairée et saluant. Elle m'était même répulsive, cette espèce d'araignée-crabe à tête de Méduse, avec sa bouche expressive et ses larges yeux implorants. Un effronté maquillage ajoutait encore à l'expression vraiment inoubliable de ce visage. Les cheveux d'un or violent, les lèvres outrageusement peintes, les yeux bleuis, comme trempés d'outremer, lui faisaient à la fois une tête de noyée, de goule et de sirène. On se représente assez ainsi, dans l'écume des vagues, les têtes tournoyantes, aux yeux hallucinants et fixes, de Charybde et de Scylla, Charybde et Scylla, les Néréides meurtrières des gouffres siciliens. Ce charme morbide devait plaire à l'imaginatif qu'était Pétrus.

Il ne lui plût que trop. En effet, de tous côtés il me revenait bientôt des échos des fêtes données par Mme de Charmaille dans l'atelier d'Asnières: fêtes moyenâgeuses, fêtes païennes, fêtes scandinaves, où l'aventurière apparaissait successivement sous les traits d'Agnès Sorel, de Poppée, de Thaïs et de Frida. La peinture de Nordinger se ressentait de cette influence. Ce n'étaient plus que des filles-fleurs, des sirènes, des ondines, et tout le méli-mélo de la mythologie du Rhin: Mme de Charmaille se retrouvait dans toutes les héroïnes. Du coup, ce malheureux Nordinger se voyait fermer le Salon; sa peinture était devenue tout à fait exécrable. Il était une des gloires de la Rose-Croix. Quant aux deux enfants, Marthe et Marcel, la Charmaille les avait affublés de je ne sais quels noms ridicules et bizarres et les promenait par le monde, chamarrés d'oripeaux comme deux petits chiens savants. Pendant quatre ans, les deux orphelins firent sensation à tous les vernissages; la foule s'ameutait sur leur passage, à la grande joie de cet imbécile de Nordinger, et cela jusqu'au jour où le peintre mourait d'un ramollissement du cerveau.

La Charmaille avait mis quatre ans à vider et à tuer le pauvre homme. C'était fatal: on ne vit pas avec une goule. Dans la maison d'Asnières, ce fut la débâcle. Le capital de Nordinger, entamé par sa maîtresse, filait par toutes les brèches. Mlle Emilie Nordinger, prévenue par un ami de la famille, arrivait à temps pour sauver les débris de la fortune et arracher son neveu et sa nièce aux griffes de la créature. La Charmaille ne voulait pas les lâcher; elle entendait jouer des orphelins comme elle avait joué du père. Mlle Nordinger eut toutes les peines du monde à la mettre dehors; elle trouvait, d'ailleurs, la moitié de l'atelier déménagé et les meubles du veuf disparus, vendus ou enlevés! Mme de Charmaille n'avait pas perdu de temps.

Ces détails, Mlle Nordinger, elle-même, me les confirmait à l'un de mes voyages à Bayonne. Elle me disait bien autre chose, la pauvre vieille fille au cœur ulcéré, et de terribles choses sur l'éducation donnée par cette femme à sa nièce, la petite fille (elle n'avait pas quatorze ans), déjà contaminée par l'exemple et empoisonnée de pernicieux conseils. L'enfant lui était revenue les cheveux teints au henné, habituée aux maquillages, initiée aux plus étranges raffinements de toilette, et déjà dressée aux œillades et aux manèges de la pire coquetterie vis-à-vis des hommes. Qu'est-ce que cette femme eût fait de sa nièce, si son frère avait vécu? En vérité, pour ses enfants, le peintre était mort à temps.

Qu'y avait-il de vrai dans les allégations de la vieille fille? Je faisais la part de sa rancune et de ses anciens ressentiments, et pourtant, quand je rapprochais ces propos d'une assez curieuse rencontre que j'avais faite de Mme de Charmaille et de la petite Nordinger chez Eberstein, le grand critique d'art allemand, je ne pouvais m'empêcher de faire des réflexions bizarres.

Eberstein (il est mort maintenant) avait (si doué qu'il fût, car c'était un grand cerveau) la réputation d'aimer les primeurs. Aussi fus-je très désagréablement surpris, lors d'une de mes visites chez lui, d'y trouver la Charmaille maquillée, attifée selon son habitude, mais accompagnée, en plus, d'une toute jeune fille, presque une enfant, sinon jolie, du moins étrange avec sa chevelure ébouriffée, sa fraîcheur puérile et ses yeux trop éclatants. Etait-ce la petite Nordinger? Je n'en sais rien, car la Charmaille ne me la présenta pas. Elle était venue là pour solliciter d'Eberstein son appui auprès du directeur des beaux-arts de Berlin, afin que le Musée achetât le dernier tableau de Nordinger. Elle se levait à mon entrée (elle me savait hostile), et Eberstein l'accompagnait dans l'antichambre. La Charmaille devait avoir quelque chose à lui dire, car c'est sur un coup d'œil impérieux de la créature que le vieux critique l'avait suivie. Cette sortie m'intriguait; j'eus la faiblesse de tendre l'oreille un peu plus que je ne l'aurais dû. On discutait dans l'antichambre, à voix basse, mais assez vivement; il était question d'argent: «Il m'en faut! il m'en faut! stridait la voix de Mme de Charmaille, devenue âpre; donnez, ou je parlerai». Eberstein rentrait en traînant la jambe, allait à son secrétaire et y prenait cinq cents francs. «Ils sont très gênés, me disait-il d'un air contrit; il faut bien leur venir en aide». Il revenait presque aussitôt. Mme de Charmaille avait consenti à partir. Tirez la conclusion vous-mêmes.