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HISTOIRE
DE
JANE GREY


OUVRAGES DU MÊME AUTEUR


UNE PROMENADE A CLUNY, in-8o.
NOUVELLE PHASE PARLEMENTAIRE, in-18.
HORIZON POLITIQUE DE 1844, in-8o.
LE DUC DE BORDEAUX ET LA FRANCE, in-18.
TRADUCTION DES PSAUMES, in-8o.
— DE JOB, in-8o.
— DU CANTIQUE DES CANTIQUES, in-8o.
SOLITUDE, 1 volume in-8o.
LA VALLÉE DE CHARMON, 1 volume in-18.
LA FAMILLE, 1 volume in-8o.
VOYAGE AUX ALPES, 1 volume in-18.
VOYAGE EN DANEMARK, 1 volume in-18.

HISTOIRE DE LA LIBERTÉ RELIGIEUSE, 4 volumes in-18.

HISTOIRE DE MARIE STUART,{
2 volumes in-8o;
1 fort volume in-18.

Paris.—Imprimerie de Ch. Lahure et Cie, rue de Fleurus 9.


HISTOIRE
DE
JANE GREY

PAR J. M. DARGAUD

Elle est belle, savante, modeste, et en tout,
comme dit Platon, possédée d'un Dieu.

(Lettre de Pierre Martyr Vermigli
à Henri Bullinger.
)

PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77
1863


A

GEORGE IRETON.

Vous pensez peut-être, mon cher Ireton, que je vous écris de Paris; eh bien! non; je vous écris de la forêt des Ardennes où je viens de finir mon Histoire de Jane Grey, en quelques mois de villégiature studieuse chez une amie qui, par l'élégance des habitudes, la noblesse du cœur et la distinction de l'esprit, est partout un centre littéraire. N'allez pas vous imaginer toutefois qu'il n'y ait où nous sommes que des publicistes, des métaphysiciens et des artistes. Il y a aussi autour de notre monastère de famille et de philosophie des chasseurs que n'aurait pas désavoués Robin-Hood. J'en connais un qui a tué de sa main cent trente-deux sangliers parmi lesquels il a choisi les plus sauvages têtes pour en décorer son manoir. Sous les voûtes consacrées à saint Hubert, on voit ces têtes noires ou fauves, avec leurs blanches défenses d'ivoire; et, dans les chenils treillissés, on entend aboyer les meutes terribles.

Cela me reporte naturellement aux chasses des lords du seizième siècle et singulièrement des marquis de Dorset, les proches de Jane Grey et vos voisins du comté de Leicester; cela ne me reporte pas moins à vous, mon cher Ireton. Dans votre agreste maison de la forêt de Charnwood, vous avez été mon hôte affectueux et le premier confident de ce livre: voilà pourquoi il me plaît de vous le dédier de la forêt des Ardennes.

Que cet hommage vous rappelle la prairie de Bradgate où nous avons erré ensemble les pieds dans les marguerites et dans les ruines, tandis que le soleil d'Angleterre teintait d'une lueur pâle ce paysage de Jane Grey. «Hic locus, hæc patria est,» me disiez-vous avec Virgile: «C'était là sa demeure, c'est là sa patrie.»

Je le sentais bien, et Bradgate me toucha beaucoup, Bradgate dont l'herbe recouvre des médailles, et où la végétation des décombres est l'emblème de l'espérance qui ne trompe point. Nous eûmes là, près des ormes de Charnwood, à propos de Jane Grey, un de ces sévères entretiens métaphysiques, trop rares aujourd'hui, et qui pourtant sont le fond de la vie humaine. Vous regardiez le gazon plein de fleurs, moi, je regardais le ciel plein d'astres et je concluais qu'il n'y a de Dieu que le Dieu personnel, le seul qui soit intelligence, liberté, providence; le seul qui habite hors de nous et au dedans de nous; le seul que l'on puisse prier; le seul avec lequel on n'est pas quitte en disant: «le divin,» si l'on n'achève et si l'on n'ajoute: «le Dieu vivant!» Car d'où le divin s'épancherait-il, si ce n'est du Dieu vivant et d'où les sources idéales s'échapperaient-elles, si ce n'est encore du Dieu vivant en nous? Ce Dieu vivant n'anéantit rien de ce qu'il a enfanté une fois, ni un grain de sable, ni une personne. Le grain de sable se brise et persiste comme poussière; la personne se sépare et persiste comme âme. Étant par soi, Dieu nous continue parce qu'il nous a commencés et nous, qui sommes par lui, il nous réserve aux ascensions et aux intimités de lui-même. Quand donc nous lui demandons de vivre au delà du sépulcre, comment ne nous aurait-il pas exaucés d'avance, puisque l'une de ses lois est de conserver, puisqu'il a en autorité et en bonté plus que nous n'avons en aspiration?

Ainsi des évidences merveilleuses nous traversèrent à Bradgate, mon cher Ireton. Dans l'allégresse dont nous enivrait la logique de la création et à travers les prophéties que cette logique nous déroulait, nous affirmâmes sans hésitation le souverain Être et nos destinées futures, sauf à nous démêler ensuite des difficultés, toutes infimes, du raisonnement. Platon, Leibniz et Newton conversaient avec nous entre les anciennes métairies de Jane Grey et ses arbres toujours verts, tandis que la vieille et bruyante féodalité de Charnwood et de Bradgate, désorientée par la civilisation, se taisait dans les solitudes de ramée.

C'est sans doute le génie du lieu, genius loci, qui m'a dicté le livre que je vous envoie. Cette Jane Grey dont nous avons tant parlé, je souhaite de la rendre plus vôtre en la retraçant fidèlement. Je désire qu'elle intéresse les Anglais dont elle mérite d'être l'héroïne; je désire particulièrement que vous soyez content de moi, vous, mon cher Ireton, surtout si nous bien comprendre est pour nous une raison de nous mieux aimer.

J. M. Dargaud.

Boutancourt, ce 20 octobre 1862.

CHAPITRE I.

Origine de cette histoire.—Visite à Bradgate.—Naissance de Jane Grey.—Ses ancêtres.—Marie, sœur de Henri VIII et femme de Louis XII, la grand'mère de Jane.—Henri VII.—Élisabeth d'York.—Veuve de Louis XII, Marie Tudor épouse Brandon, qui est créé duc de Suffolk.—Ils ont une fille qu'ils unissent à Henri Grey, marquis de Dorset, et qui donne le jour à Jane Grey.—Éducation de Jane à Bradgate.—John Aylmer.—Henri VIII.—Esprit de rénovation au seizième siècle.—Noces de Henri VIII et de Catherine d'Aragon, veuve d'Arthur.—Difficultés théologiques.—Avénement de Henri VIII.—Caractère du nouveau roi.—Henri et Catherine sacrés à Westminster.—Agitation du roi.—Il interprète son serment par une clause singulière.

Les impressions involontaires de l'âme ne fécondent pas moins l'histoire que la poésie. Le temps les assoupit au fond de la conscience, où elles semblent ensevelies à jamais. Cependant, à des souffles soudains et lorsqu'on les croit mortes ou du moins endormies, elles s'éveillent comme des inspirations de ce monde mystérieux que tout homme porte en soi.

Dans la poésie, les impressions n'ont besoin que d'idéal; dans l'histoire il leur faut avant tout la vérité, à laquelle on ne parvient qu'à trois conditions: l'observation du cœur humain, l'érudition des sources, la réflexion des effets et des causes. Le reste sera donné par surcroît. Les détails innombrables, les récits, les portraits, les aperçus philosophiques jailliront successivement d'une grande impression. Sans l'impression, la science ne suffirait pas. La science est la lumière, elle brille; l'impression est le feu, elle échauffe, elle pénètre, elle vivifie.

Je me souviens qu'à l'époque où je poursuivais en Angleterre les aventures de Marie Stuart, un jour, un autre nom m'entraîna dans un doux horizon d'innocence et de paix. Ce nom était celui de Jane Grey.

Cette princesse, du même sang que Marie Stuart, descendait de la plus jeune sœur de Henri VIII, comme la reine d'Écosse de la sœur aînée de ce monarque. Toutes deux issues de Henri VII, leur aïeul au même degré, devaient être livrées au bourreau par les filles féroces de Catherine d'Aragon et d'Anne Boleyn. La protestante Élisabeth fit trancher la tête de Marie Stuart dans le comté de Northampton, un quart de siècle après que la catholique Marie Tudor avait immolé Jane Grey entre les murs funèbres de la Tour de Londres.

Un instant attiré par cette touchante princesse Jane, je l'avais contemplée au milieu des perspectives de Bradgate et de Charnwood, puis je l'avais bientôt quittée pour ressaisir les traces de Marie Stuart, jusqu'au château de Fotheringay, jusqu'à la fosse de Peterborough, jusqu'au caveau de Westminster.

Maintenant, libre de l'Écosse et de la nièce des Guise, je reviens à Jane Grey dont l'exquise adolescence renferme, sous un linceul, un rayon de beauté, une flamme d'amour, un parfum de vertu et une certitude d'immortalité.

Jane naquit dans le comté de Leicester en 1537. Par les Grey, ses ancêtres paternels, son blason se perdait, au delà de la conquête de Guillaume, dans la nuit des blasons normands. Par ses ancêtres maternels, elle appartenait, on le sait, à Henri VII.

La plus jeune des filles de ce roi, la princesse Marie d'Angleterre, qui épousa Louis XII, fut la grand'mère de Jane.

Marie, de la complexion des Tudors, dans le sang de laquelle il y avait une étincelle de ce brasier qui brûlait le sang de Henri VIII, avait été comme fiancée à Charles-Quint. Destinée par la politique à ce premier prince, la politique encore la poussa violemment dans les bras de Louis XII, tandis que Marie était éperdûment éprise de Charles Brandon, plus tard duc de Suffolk.

Brandon avait une haute distinction aristocratique. Il ne charmait pas à demi. C'était la fleur des courtisans et des lords, un homme fait pour séduire les femmes; mais c'était là tout son génie, et il eût été incapable de gouverner les peuples.

Marie ne pouvait s'arracher de Londres à cause de son sentiment pour Brandon. Vaincue cependant par l'obstination de son frère, elle partit désespérée. Henri VIII l'accompagna jusqu'aux blanches falaises de la dernière grève. La princesse sanglota plus haut que les flots en se séparant des rivages d'une patrie où elle aimait follement.

Le duc de Norfolk, qui avait avec lui Anne Boleyn, sa petite-fille, âgée de sept ans, conduisit Marie désolée jusqu'à Abbeville. C'est dans la cathédrale de cette cité de Picardie que fut béni le mariage de la princesse avec le vieux roi de France, le 9 octobre 1514.

Le lendemain, toute la suite anglaise de la reine fut congédiée, excepté Anne Boleyn et deux autres dames de l'intimité de Marie. Elle pleura beaucoup, l'impétueuse princesse, en subissant cette contrainte, elle pleura surtout en disant adieu à lady Guildford, qui l'avait élevée et qu'elle chérissait.

Louis emmena sa jeune femme à Saint-Denis. Peu à peu les gémissements de la reine cessèrent. Il y eut de grandes fêtes à son couronnement. Les joutes furent magnifiques. Plusieurs Anglais, entre autres Charles Brandon et le marquis de Dorset, qui s'y étaient rendus, se signalèrent avec éclat.

Le duc de Valois, qui fut depuis François Ier, connaissait la passion de Brandon pour la reine. Craignant les assiduités de ce seigneur auprès de Marie, il le faisait surveiller pour qu'il ne donnât pas un héritier au trône de France. Ce n'est pas sans lutte qu'il se dissuada lui-même par intérêt d'une entreprise galante qu'il eût tentée par goût, tant la reine Marie était piquante et pleine d'agréments! Dans un tournoi donné à Paris, le malicieux duc de Valois suscita à Charles Brandon un adversaire terrible. C'était un chevalier allemand d'une taille gigantesque, d'une force extraordinaire et d'une adresse incomparable. Brandon, animé par la présence de la reine dont le visage exprimait toutes les perplexités, triompha héroïquement. Marie ne put retenir sa joie, quoique le vieux roi fût là, étendu sur un lit de repos.

Louis était amoureux. Il dédaigna les précautions qu'il s'était prescrites. Il changea toutes ses habitudes: «Car où il souloit disner à huit heures, dit un historien, il convenoit disner à midy; et où il souloit se coucher à six heures du soir, souvent se couchoit à minuict.» (Chronique de Bayard.)

Bien plus, il voyageait en cette mauvaise saison, empressé de faire à sa jeune femme les honneurs de quelques-unes de ses résidences. Marie visita particulièrement Vincennes, Étampes et Compiègne, d'où elle alla, par le château de Pierrefonds, au château de la Fère, sur l'Oise. (V. l'Itinéraire des rois de France, et une gravure de 1514, cart. de M. Fourniols.)

Bâti de 1390 à 1405, selon les ordres de Louis d'Orléans, aïeul de Louis XII, le château de Pierrefonds était le plus pittoresque et le plus formidable des châteaux du royaume. Encore aujourd'hui, il domine de ses belles ruines trois forêts de cinquante lieues de circonférence: la forêt de Compiègne, la forêt de Laigues, la forêt de Villers-Cotterets. Il se dresse au-dessus des abbayes penchées sur les sommets comme Saint-Pierre, ou noyées dans les profondeurs comme Saint-Nicolas de Courson. De ses tours gothiques, il regarde son village riant, son petit lac, les rives plus éloignées soit de l'Aisne, soit de l'Oise, et les chênes mérovingiens de Saint-Jean-au-Bois, des chênes incommensurables de plus de mille ans.

La cour étant allée de Pierrefonds à la Fère, puis étant retournée à Paris, la reine, qui avait parmi ses bijoux les portraits de son père Henri VII, et de sa mère Élisabeth d'York, les suspendit aux parois de sa chambre, dans le palais des Tournelles, où elle logeait. Ce fut une occasion pour les seigneurs de faire bonne contenance de royalistes et de sujets: car lorsque les dames anglaises de la reine, Brandon et les lords qui venaient de l'autre côté du détroit, se moquaient un peu de la parcimonie de Louis XII, le Père du peuple, les gentilshommes de France raillaient en face de son portrait l'avarice bien autrement sordide de Henri VII. «Il a la mine chiche,» disait le duc de Valois en montrant la toile accusatrice. Le mot n'était pas noble, mais dans sa familiarité gauloise, il était incontestable.

Henri VII était brave et habile. Comte de Richmond, il avait vaincu Richard III, ce scélérat difforme qui était sorti du ventre de sa mère avec des dents toutes grandes et une mâchoire de bête féroce. Henri semblait n'avoir conquis le trône de ce redoutable antagoniste que pour amasser des richesses.

Son portrait n'est pas moins parlant que l'histoire, et révélerait à lui seul ce fondateur de dynastie.

Henri VII, dans son cadre vermoulu, est beau, mais triste, ménager de ses vêtements et quelque peu mesquin. D'où glisse et s'épaissit le nuage qui obscurcit son front? de son insatiabilité. Henri a rançonné, confisqué, pillé, volé, rapiné par la force ou par la ruse. Il a fait grâce de la vie à des lords séditieux pour s'emparer de tous leurs biens, meubles et immeubles. Il a emprunté à ses amis et pris à ses ennemis tout ce qu'il a pu emprunter ou prendre. Il n'est pas encore content. Tous ses coffres ne sont pas combles. Il a une mélancolie d'usurier. Ses soucis d'argent lui ont retiré les joues comme un parchemin. Des rides de convoitise sillonnent ce visage du menton aux cheveux. Sa bouche aux lèvres minces se retranche dans des réserves captieuses avec ses débiteurs et avec ses créanciers, avec les évêques et avec le pape, avec son Parlement et avec son peuple. Ses yeux inquiets s'allument à la pensée de l'or qu'il a et à la fascination de l'or qu'il aura. Il invente des prétextes d'acquérir. Ses expédients sont inépuisables. Sa passion inextinguible du gain est son génie. C'est Shylock couronné.

Élisabeth d'York était plus respectée à la cour de France que Henri VII. Son portrait éclate en noblesse autant que celui de son époux en cupidité. Sous son voile de dentelle, avec son collier et sa croix de perles, sa robe d'hermine, son manteau de velours, Élisabeth est bien la fille d'Édouard. Elle garde empreinte sur sa physionomie jeune la majesté de sa race. Des siècles semblent enroulés autour de sa tête. La légitimité resplendit en elle. Ses regards, effarés depuis le meurtre de ses frères par Richard, son oncle, sont néanmoins pleins d'éclairs. Ils étincellent d'une fierté royale, que sa bouche timide n'ose avouer: car des roses nouées au-dessus de sa chevelure, la blanche, symbole de son droit, fait honte à la rouge, symbole de la bâtardise et de l'usurpation du comte de Richmond.

Marie, femme de Louis XII, n'avait pas les scrupules de sa mère Élisabeth. Le temps, le pape et l'esprit public, fatigué de secousses, avaient consacré également les deux roses dans les armoiries de Henri VIII et des Tudors.

La reine de France était d'ailleurs assez occupée. Ses jours et ses nuits s'écoulaient à sentir et à dissimuler sa passion pour Charles Brandon et son dégoût pour Louis XII.

Le malheur du roi était d'oublier trop sa vieillesse auprès de sa jeune femme, dont l'ennui superbe, les caprices soudains, l'accent étranger, la parure insolite et la grâce insulaire l'enivraient. Au lieu d'un sage régime mêlé de travail, de promenade et de conversation, Louis s'abandonnait à tous ses désirs. Il était sourd aux avertissements des médecins. De longs épuisements succédèrent bientôt à ses courtes ardeurs, et, comme dans la danse d'Holbein, la mort de gambade en gambade atteignit le roi de France au bout de trois mois.

Le duc de Valois devint François Ier, et Marie d'Angleterre ne fut plus enchaînée à un trône odieux. Brandon, qui avait sans cesse passé et repassé le détroit pendant cette fin d'année 1514, accourut.

La veuve de Louis XII accueillit le brillant lord avec bonheur. Plus amante que princesse, elle était impatiente de se dérober par de promptes noces à une seconde immolation. Elle redoutait un nouveau calcul politique dont elle serait la nouvelle victime. Elle voulut cette fois céder à son cœur. Elle se jeta dans la passion comme Guillaume dans la conquête, en brûlant ses vaisseaux. Malgré les défenses de Henri VIII, Marie épousait Brandon deux mois après la mort de Louis XII et prosternait avec joie sa couronne de reine devant l'amour.

D'abord irrité, Henri VIII pardonna aux téméraires amants qui l'avaient bravé. Il les traita affectueusement en Angleterre. Leur mariage accompli à Paris dès le mois de mars 1515, fut célébré publiquement à Greenwich le 13 mai, et Brandon fut créé duc de Suffolk. La jeune reine douairière avait emporté avec elle de la cour de France une valeur de plus de deux cent mille écus en bagues, en peintures, en vaisselle plate et en tapisseries. François Ier regretta beaucoup un diamant connu sous le nom de Miroir de Naples et que la duchesse de Suffolk s'obstina résolûment à ne pas restituer.—«Eh bien, qu'elle le garde! dit enfin François Ier; foi de gentilhomme, elle le peut, en retour d'un joyau plus précieux qui a coûté cher au feu roi.»

Henri VIII institua grand maître du palais le duc de Suffolk, qui fut un favori pour son beau-frère, une idole pour sa femme en même temps que l'arbitre de la mode et le législateur de l'étiquette.

Le duc et la duchesse eurent une fille qui donna le jour à Jane Grey.

Jane était entrelacée à la royauté, non-seulement par sa mère, par sa grand'mère veuve de Louis XII, par son bisaïeul Henri VII, c'est-à-dire par les Tudors, mais encore par les Grey.

Avant le mariage de Henri VII avec Élisabeth d'York, les Grey avaient fourni une reine à l'Angleterre: car la mère d'Élisabeth d'York et des pauvres petits princes immolés dans la tour de Londres par Richard, cette mère de douleurs était une lady Grey, veuve d'un des seigneurs de ce nom. Elle avait épousé Édouard IV. Par ses fils du premier lit, elle perpétua la lignée des Grey, tandis que par la fille du second lit, après le crime de Richard III, elle légitima pour ainsi dire les Tudors.

Henri VII n'était pas en effet l'héritier des Lancastre, l'héritier légal du moins; il n'était que le petit-fils d'un petit-fils bâtard et adultérin de Jean de Gand, duc de Lancastre.

Voilà ce qu'était Henri Tudor, comte de Richmond. La rose rouge n'était pas pure à son diadème royal, et c'est pourquoi, malgré sa victoire à Bosworth, il se hâta d'épouser, le 8 janvier 1436, dans l'église de Westminster, Élisabeth d'York dont la rose blanche était sans tache.

Jane Grey était du sang de lady Grey, femme d'Édouard, par deux ruisseaux distincts: par les enfants du premier lit, les Grey, marquis de Dorset; et par l'enfant survivant du second lit, Élisabeth d'York.

Cette généalogie serrée par tant de nœuds autour du trône était une tentation permanente. Jane y résista, mais ses proches n'y succomberont-ils pas? c'est ce que l'avenir ne dévoilera que trop.

Ce fut au château de Bradgate que Jane vit sa première aurore. Ce vaste et somptueux château, situé à quatre milles de Leicester, avait un parc de trois lieues de tour qui confinait à la forêt de Charnwood. Les grandes portes du manoir étaient ornées de têtes de cerf et les portes des écuries de têtes de renard, trophées féodaux cloués alors à toutes les demeures des nobles.

La mère de Jane et son père Henry Grey, marquis de Dorset, allaient souvent à la cour où les retenaient leur naissance, leur goût et leurs charges. La duchesse de Suffolk était morte dès 1534, mais le duc de Suffolk continuait ses fonctions de grand maître de la maison du roi. Lui et son gendre, le marquis de Dorset, furent l'un et l'autre chevaliers de la Toison d'or, du Saint-Esprit et de la Jarretière. Dans les cérémonies, ils tenaient le premier rang. Au couronnement des reines et au baptême des enfants de Henri VIII, le duc portait la longue baguette blanche de sa dignité, le marquis portait le sceptre, et la marquise éclipsait tout de son luxe.

Pendant que les illustres et frivoles parents de Jane Grey vaquaient à leurs intrigues et à leurs vanités, la petite Jane demeurait à Bradgate. Après les limbes des premières années et la période des nourrices, elle y eut un train de princesse, une gouvernante, un précepteur, des femmes de chambre et des serviteurs nombreux.

Le docteur John Aylmer, qui depuis sous Élisabeth fut évêque de Londres, visitait souvent Jane. Ce fut de tous les amis qui entourèrent soit l'enfance, soit la jeunesse de l'héritière des Dorset, l'homme qui eut sur elle le plus d'autorité. D'un caractère très-doux, d'une âme exaltée et mystique, d'un génie subtil, souple, insinuant, et d'une profonde érudition, il ajoutait à tous ces dons la tendresse. Il veillait de loin ou de près, mais toujours d'une manière décisive, sur cette pupille de son choix et de son cœur. Jane était ravie de sa présence, et rien ne valait pour elle soit une promenade, soit une conversation avec le bon Aylmer. Un séjour du théologien et de l'humaniste à Bradgate, un séjour de quelques semaines était pour Jane une direction de plusieurs mois. Elle se rappelait ses récits, elle se conformait à ses conseils.

Laissons au bord de la vaste forêt de Charnwood, dans le silence des cors et des fanfares de chasse durant l'absence des seigneurs, les habitants de Bradgate, Jane, ses femmes et ses maîtres, afin de rejoindre le duc de Suffolk, le marquis et la marquise de Dorset, dans les orageux manèges et dans les tragiques cabales de la cour.

Il faut même reprendre les choses de plus haut, un peu avant et pendant l'adoption par Henri VIII d'une réforme religieuse partielle qui influa tant sur les destinées de Jane Grey.

Et d'abord, quel est le fait moral qui domine tout, qui colore tout dans ce siècle, à Bradgate et hors de Bradgate, en Angleterre et hors de l'Angleterre?

Il y a partout un signe.

Sous les traités d'alliance, sous les fêtes, sous les serments, sous les plus belles apparences de paix, il y a une guerre intérieure. Et cette guerre intérieure est bien plus qu'une guerre territoriale ou qu'une guerre politique: c'est une guerre religieuse, une guerre civile et étrangère, une guerre des esprits. Cette guerre trouble l'Europe, l'Amérique, chaque continent, chaque État, chaque famille, chaque âme individuelle.

Il s'agit de choisir son Dieu.

Les uns veulent conserver leur foi, la foi où le monde s'abrite depuis dix-huit siècles.

Les autres aspirent à quitter cette foi maternelle qui enchante les berceaux, qui fortifie la vertu, la piété, la charité, et qui dore d'une espérance immortelle les sépulcres.

Apportée par le Christ, qui en est le fond, l'ancienne foi ne suffit plus à beaucoup. Ils sentent des flammes de raison qui brûlent des fragments de légende, et ils vont bravement en avant. Ils ne savent pas alors, excepté les plus hardis, que la légende sera consumée. Non, ils ne le savent pas.

Ils commencent; d'autres persévéreront, jusqu'à ce que le génie moderne ait monté de degré en degré et par mille angoisses de l'oppression à la liberté du cœur. Il y a une légende, mais il y a aussi une philosophie dans le christianisme. Les unitaires, les sociniens comprirent cela de très-bonne heure et s'efforcèrent de gravir les sommets de cette philosophie divine. Qu'avaient-ils à craindre dans cette évolution successive? Rien, selon leurs docteurs (V. Schoman et les deux Socin). Ils ne redoutaient aucun précipice. En s'élevant au-dessus des dogmes, ils croyaient ne risquer, après une longue route, que de surgir en pleine splendeur sur les cimes. Il leur semblait qu'ils traversaient la nuit et qu'ils allaient au jour. Et que leur importaient les cultes positifs? Est-ce que par delà tous ces cultes il n'y avait pas le Dieu infini, éternel? Ce n'était donc pas le vide, ce n'était donc pas l'abîme qui les attendait; c'étaient l'intelligence et l'amour.

La question ne fut pas ainsi posée, au seizième siècle, par les autres protestants. Ils ne se hasardèrent pas d'un premier bond en dehors des textes consacrés. Ils s'y retranchèrent. Ils dirent: L'Église n'est pas dans le pape et les cardinaux; elle est dans la Bible.

Qui interprétera la Bible? Toute communauté, tout foyer, tout homme! malgré bien des restrictions, tel était l'axiome qui devait entraîner si loin.

Le prince de Galles, qui fut ensuite Henri VIII, avait un frère aîné, le prince Arthur. Avant la mort de ce frère, il était destiné à l'archevêché de Cantorbéry, et il reçut l'éducation d'un prélat. Arthur mort, Henri poursuivit ses premiers travaux. Il était très-précoce d'aptitudes, de manières, de passions. Il se fiança à Catherine d'Aragon, la femme de son frère aîné Arthur, veuve après quatre mois de mariage. Henri VII, ce roi ladre sous le plus riche diadème de l'Europe, avait imaginé ces noces incestueuses avec son second fils pour ne pas restituer à Ferdinand d'Espagne les cent mille couronnes qu'il en avait reçues comme une moitié de la dot de l'infante Catherine.

Cette cérémonie des fiançailles est de 1503; le prince de Galles avait douze ans.

J'ai rencontré à Londres (galerie de M. Fourniols) un vieux tableau enfumé qui se rattache juste à cette date et qui a eu pour moi le plus vif intérêt.

Il représente le château de Greenwich. La Tamise roule au pied. La terrasse, sablée, est semée de fleurs et entourée de grands arbres. Le roi Henri VII se promène sous des massifs entre deux hommes vénérables que l'on reconnaît. C'est Warham, archevêque de Cantorbéry, et Fox, évêque de Winchester. Le roi a une admirable crinière grise et semble écouter Warham avec attention. Près d'eux, Marguerite, la fille aînée de Henri VII, celle qui fut la souche de la branche écossaise, la grand'mère de Marie Stuart et de Darnley, joue avec sa sœur cadette, la petite Marie, celle qui sera la femme de Louis XII, puis de Suffolk, et la grand'mère de Jane Grey. Le groupe qui attire le plus les regards est assis très-près de l'escalier par lequel le palais communique avec le fleuve. Ce groupe, à quelques toises des deux autres, se compose de la comtesse de Richmond, la mère de Henri VII, d'Élisabeth d'York, sa femme, du prince de Galles, depuis Henri VIII, et d'Érasme. La comtesse avec sa figure imposante, Élisabeth avec sa physionomie tragique, prêtent l'oreille à la conversation du jeune prince et du philosophe. Henri de Galles, dont les yeux bleus étincellent, dont les cheveux blonds flottent au souffle de la Tamise, parle sans doute en latin à Érasme, qui sourit d'un air spirituel et amusé.

Dans un enfoncement, à l'écart, sous un grand arbre, une femme qui devient peu à peu l'unité du tableau se recueille profondément: c'est Catherine d'Aragon. Elle est toute vêtue de deuil. Elle a dix-sept ans, cinq ans de plus que son nouveau mari, le prince de Galles. Elle regrette peut-être Arthur, Henri l'attire peut-être. Elle soupire peut-être après le soleil d'Espagne, les orangers embaumés et les fontaines mauresques de Valladolid, de Séville et de Grenade. Peut-être songe-t-elle seulement à ses devoirs de chrétienne, à ses jeûnes du vendredi et du samedi, à son cilice, à ses repas au pain et à l'eau, à ses fréquentes confessions, à ses communions ferventes, à ses travaux en tapisserie, à la Vie des saints, sa bibliothèque presque unique et de beaucoup préférée à toutes les autres.

Quelles que soient d'ailleurs les pensées de la princesse, elle est si belle, si douce, si fière et si sombre, qu'elle finit par absorber toute l'âme. Ses yeux noirs et ses cheveux noirs la couvrent de ténèbres plus que de rayons. Sa bouche est énergique, et son front tout enveloppé d'un nuage de tristesse. Il y a dans la gravité castillane de Catherine une constance religieuse, un orgueil invincible, une monotonie vertueuse qui inspirent le respect, mais qui à la longue pourraient verser l'ennui.

Tous les personnages de ce tableau sont des portraits. Ils sont même si frappants, que je les attribuai d'un premier coup d'œil à Hans Holbein. Je reconnus bientôt mon erreur, non que les portraits d'Holbein soient plus ressemblants: ils ont seulement plus de perfection, et ils sont un peu postérieurs.

Cependant Warham avait réprouvé d'abord l'union de Catherine avec son beau-frère le prince de Galles; Fox, pour plaire au roi, la conseillait au contraire. Le pape Jules II la consacra par une bulle à laquelle se soumit Warham.

Les raisons de ce prélat avaient été si fortes néanmoins, qu'elles inquiétèrent la conscience de Henri VII, malgré la bulle. Sous l'aiguillon du remords, le 23 juin 1505, le dernier jour de la treizième année du prince de Galles, le roi le contraignit au palais de Richmond à protester contre un mariage qui violait la loi de Dieu inscrite dans le Lévitique. Cette protestation ne fut pas signifiée à la princesse et demeura secrète. Elle ne fut pas toutefois sans conséquence. Car, en calmant les terreurs de Henri VII, elle laissa dans l'esprit mobile du prince de Galles un doute dangereux.

A son avénement (1509), Henri VIII avait dix-huit ans, et sa fiancée, qui était sa belle-sœur, en avait vingt-trois.

Beaucoup plus que cette différence d'âge, les différences de caractère et de goût étaient redoutables. Henri VIII avait une prodigieuse exubérance de vie. Il était aussi capable de mal que de bien, et de lui si l'on pouvait tout espérer, on pouvait tout craindre. D'une activité dévorante, déjà docteur non moins qu'amant, il était aussi près d'être le fléau que l'appui, soit de sa femme, soit de l'Église.

Il avait une grande propension à l'exégèse. C'était un commentateur de la Bible et un casuiste. Ses génies de prédilection étaient Aristote, l'un des deux philosophes sublimes de l'antiquité, et saint Thomas d'Aquin, le gigantesque métaphysicien du moyen âge. Ce double enthousiasme de Henri donne la mesure de ses facultés. Il avait une singulière portée et une sérieuse culture. Celui qui sera François Ier, et qui aura le beau surnom de père des lettres, n'était pas l'égal de Henri VIII pour la diversité de connaissances. François avait étudié en prince, et Henri en prêtre. L'un fut un chevalier, l'autre un théologien.

Du reste, Henri s'habillait bien, dansait bien, faisait des armes et domptait un cheval à merveille. Il chassait infatigablement. Il excellait dans toutes les adresses et dans toutes les hardiesses du gentilhomme; mais la Logique d'Aristote et la Somme de saint Thomas se mêlaient à chaque heure, à chaque circonstance de sa vie. Il était aussi prodigue que son père était avare, ce qui est tout dire. Il s'adonnait à la musique presque autant qu'à la dialectique, et il composait des messes pour sa chapelle.

Il recélait dans les profondeurs de son âme des vices pleins de catastrophes. Ces vices, toujours sur le point d'éclater, étaient une vanité âpre, une prétention à l'infaillibilité et une rage de volupté insatiable. La moindre restriction dans l'éloge l'offensait, la plus légère contradiction l'exaspérait, un regard soudain de femme le rendait fou. Toutes ses résolutions, et jusqu'à ses plaisirs, étaient assaisonnés de scolastique. Dès ce temps-là, il était disposé soit à châtier une ironie, soit à clore une discussion, soit à légitimer une maîtresse avec l'aide du bourreau. La hache plus que l'épée devait être l'insigne de sa puissance, l'instrument de son règne. Il était facile de prévoir que si les syllogismes ne lui réussissaient pas contre un obstacle ou contre un adversaire, il emploierait l'acier, et que ce serait là le suprême argument soit de sa politique, soit de sa théosophie.

L'ambassadeur de Ferdinand, le comte de Fuensalida, ne se souciait guère, à la mort de Henri VII, du bonheur de Catherine d'Aragon, la fille de son maître; mais il se préoccupait fort de son mariage. Il se présenta sans retard au palais, et demanda au jeune souverain deux choses: le renouvellement du traité de paix entre l'Espagne et l'Angleterre, puis l'accomplissement immédiat de l'union conclue entre lui, le nouveau monarque de la Grande-Bretagne, et la princesse Catherine. Henri accueillit bien cet empressement de Fuensalida, et déféra la discussion des noces à son conseil.

Elle fut promptement terminée. Warham, archevêque de Cantorbéry, soutint son ancienne opinion. Le roi ne devait pas épouser la femme de son frère. Le Lévitique le défendait; le Pentateuque était formel. Le pape lui-même avait-il bien pu dispenser du droit divin? Fox, évêque de Winchester, répondit que le pape avait jugé, qu'il était le vicaire de Jésus-Christ, et que ce n'était pas à un ministère anglais, en infirmant une bulle romaine, d'oser plus que n'oserait un concile.

Les débats furent courts. Henri VIII était impatient. Le conseil vota le mariage tant désiré. Il fut célébré le 11 juin à Greenwich. La princesse ne pleurait plus Arthur, elle adorait Henri; ses larmes avaient séché; sa joie éclatait malgré elle; ses cheveux avaient un éclair comme ses yeux, ses lèvres et son teint; son sang espagnol bouillonnait sous ses scapulaires. Elle quitta le deuil et se revêtit d'une robe blanche. C'était la couleur des vierges, et, selon son témoignage, elle la méritait. Arthur n'avait été que son frère. Henri, qui connaissait la complexion de son rival toujours expirant avant la mort, crut la princesse sur parole, et sa passion redoubla pour elle.

Le 21 juin 1509, il la mena, par la Tamise, de Greenwich à la Tour, où ils habitèrent une semaine. Le 29, il la conduisit au milieu d'une foule émue, dans une litière attelée de six chevaux blancs, et sous une pluie de fleurs, à Westminster.

L'archevêque de Cantorbéry, Warham, en costume pontifical, avec sa mitre et sa crosse de primat, l'attendait. L'autel resplendissait d'or, de pierreries et de cierges. L'encens répandait dans l'abbaye ses nuages et son parfum mystiques. Le roi s'agenouilla devant le prélat, qui, debout, dit d'une voix profonde en abaissant son regard sur le monarque prosterné:

«Vous jurez de maintenir les priviléges qu'Édouard le Confesseur et les princes ses ancêtres ont octroyés à l'Église et au clergé d'Angleterre?

—Je le jure, répondit Henri Tudor.

—Levez-vous, reprit l'archevêque, et soyez fidèle à votre promesse.»

Le roi se releva brusquement. Il avait le diadème au front, l'anneau enchâssé des deux roses au doigt, le sceptre dans la main. Il était fort pâle. Que se passait-il dans son âme? Était-il humilié de cette cérémonie où un prêtre lui avait parlé de haut? Eut-il l'ambition du sacerdoce royal? Rêva-t-il la dictature des consciences? Fut-il agité des pressentiments d'un chef de culte?

Quoi qu'il en soit, il abrégea la séance, se retira dans une salle de l'abbaye, et, s'étant fait apporter l'acte de serment, il y ajouta des corrections capitales. Elles se résument dans un complet arbitraire. Il ne rétracta pas son engagement, mais il le réduisit à un caprice par cette formule insolite:

«Je jure de maintenir les priviléges de l'Église et du clergé d'Angleterre, en tant qu'ils ne préjudicieront ni à ma juridiction, ni à ma dignité

Rien de plus élastique assurément qu'une telle charte. Rome apprendra plus tard le sens de cette clause énigmatique.

Henri sortit de l'abbaye plus que roi, roi absolu, et presque pape. Dans l'ombre des arceaux gothiques, il avait essayé la tiare. Elle lui parut sans doute légère, même par-dessus la couronne.

CHAPITRE II.

Le précepteur de Henri VIII, John Skelton.—Les humanistes d'Angleterre.—Leur faveur et leur influence.—Érasme.—Son portrait par Holbein.—Wolsey.—Henri VIII se déclare contre Luther et reçoit de Léon X le titre de défenseur de la foi.—Ambition de Wolsey.—Il console le roi des insultes de Luther.—Attaques de Skelton contre Wolsey et contre le clergé.—Henri, tout en les blâmant, s'amuse des satires du poëte.—Anne Boleyn.—Son séjour en France.—Son retour en Angleterre.—Sa beauté, sa grâce, son esprit.—Elle devient fille d'honneur de Catherine d'Aragon.—Elle est aimée de lord Percy et l'aime.—Portrait d'Anne.—Lord Percy épouse Marie Talbot.—Anne quitte la cour.—Elle y revient.—Amour croissant de Henri VIII.—Diplomatie d'Anne Boleyn.—Le roi la veut pour femme légitime.—Plan de divorce.—Négociation avec la cour de Rome.—Wolsey nommé légat.—Clément VII désigne un second légat, le cardinal Campeggio.—Système de temporisation entre les légats et le pape contre Henri VIII.

Le précepteur de Henri VIII avait été John Skelton qui ne lui avait pas enseigné le respect. Skelton, au fond, se moquait de la Bible et du sacré collège. Il était de bonne maison, et on le comprend à sa hardiesse. Prêtre, bouffon et poëte, il aimait la licence, et l'inspirait. Il n'admettait de lois que celles du rhythme. Il était effréné en tout le reste.

Dès le début de son règne, Henri VIII prit ses précautions avec Rome, et jeta au peuple les têtes d'Empsom et de Dudley, deux ministres des prévarications paternelles. Il était terrible et séduisant. Tandis que la reine se macérait, faisait de la tapisserie, écoutait des sermons et grondait ses filles d'honneur, lui, le roi, courait les tournois et les conciles épiscopaux, les joutes d'épée et de syllogisme. Son idéal multiple, c'était d'être tour à tour le prince Noir et le chevalier aristotélique, le serviteur des dames et le disciple de saint Thomas.

Il protégeait, enrichissait les humanistes. Il appelait Érasme, qui enferma dans une boîte de cèdre sa correspondance avec le monarque. Henri recevait à sa table Thomas Morus, qui expliqua saint Paul, Linagre qui commenta Horace et Virgile, Colet qui proposa de donner à Platon la moitié du trône qu'occupait seul Aristote dans le moyen âge. Skelton égayait les repas, Érasme les illustrait.

Presque tous ces humanistes d'Angleterre avaient passé les monts, et revenaient d'Italie. Ils rapportaient aux pieds de Henri VIII les souvenirs de la tradition et les tentatives de l'innovation. Ils racontaient Rome et les papes, Florence et les Médicis. Henri éprouvait une émulation de doctrine, d'audace et de luxe. Il voulait surpasser tous les princes et tous les pontifes du monde. Il prodiguait l'or et les encouragements à tous les arts.

Érasme était le dieu des humanistes, Holbein en fut le peintre. Henri aspirait à en être le roi. Il s'inclinait devant Érasme, car c'est Érasme qui décernait la célébrité.

Qui ne connaît Érasme, soit par ses œuvres, soit par le portrait d'Holbein? Le grand artiste a fixé dans une toile immortelle la personnalité du philosophe.

Cette toile (c'est celle du Louvre) retrace bien plus qu'un visage, elle retrace toute une âme. Érasme est en robe de chambre brune et en toque noire. Assis devant une table, il écrit avec un roseau taillé très-fin. La figure est de profil. Le regard est ferme comme la main, le nez est aigu comme la pointe du roseau. Le front renferme dans ses rides mille pensées; la bouche exprime dans ses plis mille prudences. Et cependant un diabolique esprit étincelle sous la peau, perce la circonspection, déborde les réticences et compromet ce sage trop pusillanime. Il n'ose aller au delà de la malice, et c'est sa honte; sa gloire eût été d'aller jusqu'à la conscience. Érasme alors serait le Voltaire du seizième siècle. Il n'est qu'Érasme, très-grand encore néanmoins.

Henri VIII régna ainsi pendant dix-huit années, depuis son couronnement, au milieu des hommages d'Érasme et des lettrés. Il était infidèle à Catherine d'Aragon sa femme, mais il gardait le décorum. Il gouvernait; il s'occupait un peu d'affaires et beaucoup de plaisirs; il s'abandonnait à ses ministres, surtout à Wolsey; il brillait à des entrevues splendides, négociait, combattait dans quelques rencontres, et se satisfaisait toujours.

Il avait la prétention d'être un Père de l'Église autant qu'un héros. Luther s'insurgeant, il attaqua ce lion de la théologie. L'Arminius de Wittemberg résista, riposta et asséna de rudes coups à son adversaire auguste. Mais Henri avait les apparences de la victoire. Le moinillon d'Allemagne était bafoué par les courtisans de Windsor, par Wolsey, par Fisher, par tous les cardinaux et par le pape. Deux exemplaires de l'Assertio magnifiquement imprimés et reliés furent remis solennellement par l'ambassadeur d'Angleterre au pape Léon X, qui accueillit ce précieux chef-d'œuvre en présence du sacré collège, avec une reconnaissance éloquente. Paul Jove, l'historiographe de Léon X, inscrivit ce mémorable événement dans ses annales. Sadolet et Bembo applaudirent à la réponse cicéronienne que le pontife avait faite à Henri VIII. Ce prince fut au comble de ses vœux. Lui, qui avait reçu la rose d'or de Jules II, il recevait de Léon X le titre de défenseur de la foi. Son obéissance n'eut plus de limites. Il se déclara le roi-lige du pape. Thomas Morus l'avertit qu'il allait trop loin, que le chef du catholicisme était aussi un souverain temporel, et qu'il convenait de ne pas abaisser le diadème d'Édouard le Confesseur devant la triple couronne de saint Pierre.

Henri VIII se frappa la poitrine, et soutint qu'il ne pouvait jamais être assez soumis à sa très-sainte mère l'Église. Il était aussi plein de déférence pour Catherine, sa femme, et pour Wolsey, son premier ministre.

Il y avait de quoi trembler, car Henri était plus inconstant que la courtisane, plus fantasque et plus soudain que le vent, plus mobile que la mer; sa parole était un jeu, son amour un sable mouvant qui engloutissait ceux qui s'y confiaient. N'importe, ni Rome, ni Catherine, ni Wolsey ne doutèrent du roi. C'était un si bon chrétien, un si bon mari, un si bon maître!

Wolsey lui-même, un homme de tant de pénétration, y fut trompé. Il crut ce qu'il espérait. Il s'enchanta de mille chimères. La plus obstinée de ses illusions était la tiare. Il la voyait dans la veille et dans le sommeil, dans les fêtes, à l'autel, dans ses charmilles de York-Palace ou de Hampton-Court, sous les ogives des cathédrales lorsqu'il officiait en grande pompe, ou dans les perspectives vastes des forêts lorsqu'il suivait les chasses royales.

Wolsey s'était insinué peu à peu dans l'esprit et dans les passions de Henri VIII.

Il était très-souple, très-savant, très-retors, très-poëte et très-théosophe. Ce fut Fox, l'évêque de Winchester, qui le donna au roi comme aumônier. Wolsey était dissolu et ascète, humble et orgueilleux, désirant toujours au delà de ce qu'il avait, mais par degrés; de sorte que son ambition, mesurée et sans bornes, haletante quoique réglée, alla toujours croissant, depuis le bonnet de laine qu'il portait chez son père l'éleveur de bétail jusqu'au bonnet de docteur, jusqu'à la mitre d'évêque, jusqu'au chapeau de cardinal, et enfin jusqu'à la tiare; accumulant de plus tous les pouvoirs civils, chancelier et premier ministre. La tiare était la seule de ses ambitions qu'il n'eût pas encore atteinte, et voilà pourquoi elle éclatait partout devant lui, pourquoi elle était partout le point lumineux de ses horizons, de ses calculs et de ses songes.

Au moment où Luther répondait aux insultes que lui avait lancées le roi par delà l'Océan, où le moine de Wittemberg, après avoir lu dans l'Assertio de Henri VIII ces outrages: Doctorculus, sanctulus, eruditulus! renvoyait à son superbe adversaire de stridents éclats de rire, des tonnerres de dialectique et d'éloquence mêlés d'objurgations, et s'écriait: «Mon roi, c'est le Christ; le roi d'Angleterre est un pourceau de thomiste, un menteur et un maraud;» à ce moment pénible, Wolsey enivra Henri VIII de flatteries. Son titre de roi, lui insinuait-il, était un hasard heureux, mais c'était le moindre de ses mérites. Homme incomparable, il était le prince des théologiens et des beaux génies. Henri se laissait convaincre facilement. Il était touché d'estime pour le goût de Wolsey. Il lui rendait éloge pour éloge. Accusait-on le luxe du cardinal? le roi l'approuvait hautement.

Selon Henri, Wolsey devait participer de son maître, avoir des gardes, des pages, des lords, des prélats pour serviteurs, des palais, des chevaux chargés d'or, un cortége de cinq ou six cents personnes autour de sa mule noire ou blanche, toute caparaçonnée de velours, tout étoilée d'escarboucles et de pierreries. Henri n'était pas mécontent. Son premier ministre méritait tout cela, seulement il écoutait parfois Skelton disant: «Le cardinal a passé aujourd'hui dans la cité. Quelqu'un s'étant informé si c'était le roi, une voix a répondu:

«Non, c'est trop brillant. Ce doit être M. le légat.»

Henri entendait cela, et ceci encore:

«C'est à peine si l'on pourrait compter les nombreux clients qui servent de cortége à Sa Grâce. Vous y trouverez des évêques, des abbés mitrés, des ducs, des comtes, des chevaliers, des juristes, des théologiens, des maîtres d'école, des valets de pied, des palefreniers. La procession est longue.—Ah! voici le cardinal, dit un homme du peuple;—c'est l'archevêque d'York, dit un autre;—c'est le légat a latere de notre très-saint-père le pape, dit un troisième.—Place, place à milord d'York, place au chancelier, place au légat, crient les valets de service: arrière, manants, ne voyez-vous pas la douce figure de Sa Grâce?»

Et ailleurs, c'est le cardinal qui parle:

«Ma demeure, dit-il, est somptueuse; l'or brille sur mes toits comme le soleil en plein midi; des arabesques en ronde bosse serpentent sur les murs, affectant les figures les plus fantasques; mes galeries, larges et spacieuses, ressemblent à des parterres; dans mes jardins protégés par d'épaisses murailles, des fleurs aux mille couleurs embaument l'odorat. J'ai des bancs ombragés de chèvrefeuille pour me reposer, des labyrinthes pour égarer mes pas; plus loin de vastes allées pour rêver à loisir. Voyez mon salon, quelles belles tapisseries! C'est la main d'un artiste qui en a dessiné les sujets: on dirait de la peinture! Quand vient l'heure du repas, ma table étale des mets exquis; je dîne dans une atmosphère de parfums; ma vaisselle est l'œuvre de ciseleurs habiles; je bois dans des coupes précieuses. Si je sors, deux croix d'argent me précèdent; devant moi marchent des valets une hache dorée sur l'épaule; on me contemple comme un saint quand je parais sur ma mule empanachée.»

Skelton, que M. Philarète Chasles a traduit avec l'originalité d'un créateur, est inépuisable sur les désordres du clergé: «Bâtiments royaux, domaines splendides, tours, tourelles, tourillons, salles, bosquets, palais qui fendent la nue, fenêtres à vitraux, tapisseries d'or et de soie, où l'on voit Mme Diane nue, Vénus la gaillarde prenant ses ébats, Cupidon le dard à la main, Pâris de Troie dansant avec Mme Hélène.... Ce sont là leurs maisons, leurs soins et leurs plaisirs, tandis que les églises négligées se vident et que les cathédrales sont en ruines.»

Selon Skelton, Wolsey encourage et résume en lui tous ces luxes, tous ces vices.

«Pourquoi ne vous voit-on pas à la cour? demande-t-on au poëte.—Pourquoi? C'est qu'il y a près du roi un homme plus grand que le roi, si élevé dans la hiérarchie de son arrogance, que l'on ne peut le regarder en face. Au conseil d'État, dans la chambre étoilée, savez-vous comment il se tient? Sa baguette frappe la table; toutes les bouches se ferment, nul n'ose prononcer un mot; tout fait silence, tout plie. Wolsey parle seul; nul ne le contredit; et quand il a parlé, il roule ses papiers en s'écriant:—«Eh bien! qu'en dites-vous, messeigneurs? Mes raisons ne sont-elles pas bonnes,—et bonnes,—et bonnes?» Puis il s'en va, sifflant l'air de Robin-Hood. C'est là l'homme qui nous gouverne, que la pompe et l'orgueil environnent de toutes parts, et qui, pour garder mieux le vœu de chasteté, ne boit que le fin hypocras, ne se nourrit que de gros chapons cuits dans leur jus, de perdrix, de faisans merveilleusement assaisonnés, et n'épargne ni femme ni fille. Belle vie pour un apôtre!»

Henri VIII feignait parfois de l'indignation, mais au fond il s'amusait de l'audace de son ancien précepteur, et il ne le faisait pas taire.

Wolsey, assuré de son ascendant sur Henri, vivait dans le mirage de la papauté. Il traitait les rois et les empereurs en égal, sans cesser un instant de préparer le jour où il les traiterait en supérieur. Il avait dans son oratoire un plan du Vatican, son futur château. Il s'y créait d'avance toutes les mollesses d'un épicurien, toutes les puissances d'un prêtre, tous les fastes d'un satrape, toutes les délices d'un sultan catholique, toutes les joies d'un demi-dieu.

Quelquefois, à travers son inextinguible cupidité des clefs, le cardinal rappelait son humble enfance, ses lents travaux, chaque échelon de cette échelle de Jacob qu'il avait gravi jusqu'à l'avant-dernier, lui, le pauvre écolier d'Oxford, le secrétaire de Fox, le précepteur des fils du marquis de Dorset! Il venait de loin. Ces moments de modestie étaient courts, et Wolsey, il est vrai, en sortait plus superbe qu'un Titan.

Il était le roi du roi, lorsque Anne Boleyn reparut en Angleterre. Nous avons laissé à Paris cette enfant d'un peu moins de huit ans alors. Elle avait accompagné avec son grand-père le duc de Norfolk et son père Thomas Boleyn la princesse Marie. Quand cette princesse, veuve de Louis XII, se fut unie au beau Suffolk et partit pour Londres, elle eut soin de recommander la petite Anne à la reine Claude, femme de François Ier. La reine fit avec le temps d'Anne Boleyn une de ses filles d'honneur.

Anne était d'une famille picarde, qui, après la conquête de Guillaume, se transplanta des environs de Péronne dans le comté de Norfolk.

Le bisaïeul d'Anne, Geoffroy Boleyn, fut lord-maire. Il avait amassé dans le commerce une immense fortune. Il obtint la main de la fille de lord Hastings. Son fils, William Boleyn, épousa la fille du comte d'Ormond, et son petit-fils, Thomas Boleyn, père d'Anne, épousa à son tour Élisabeth, fille du comte de Surrey, depuis duc de Norfolk. Voilà de grandes alliances.

Anne naquit et fut élevée au château de Blickling, dans le comté de Norfolk. Ses premiers compagnons dans les prairies de Blickling furent sa sœur aînée Marie, son frère George et le poëte Wyatt. Elle suivit son père dans le comté de Kent, au château de Hever, où Thomas Boleyn s'établit plus près de la cour. Anne avait dès lors une gouvernante française.

Elle vécut trois mois chez la reine Marie, femme de Louis XII, et huit ans soit chez la reine Claude, soit chez la duchesse d'Alençon, la sœur de François Ier.

Elle rentra en Angleterre à seize ans. Elle fut fort admirée. Ce n'est point en 1525 qu'elle quitta la France, comme le prétendent certains historiens, ni en 1524, à la mort de la reine Claude, qu'elle fut admise parmi les filles d'honneur de la duchesse d'Alençon. Car elle revit les foyers paternels de Hever à la fin de 1522, époque où, sur les instances de Thomas Boleyn, le cardinal Wolsey la fit admettre parmi les filles d'honneur de la reine Catherine, femme de Henri VIII.

Henri avait trente-deux ans. Il avait eu beaucoup de maîtresses, entre autres Élisabeth Blount, veuve de sir Gilbert Talbois, et Marie, sœur aînée d'Anne Boleyn. Anne n'eut d'abord que de la répulsion pour le séducteur de Marie. Le poëte Wyatt fut moins heureux encore que le roi. Car le roi du moins avait la haine d'Anne, et Wyatt n'eut que son amitié. Ce fut lord Percy, fils du comte de Northumberland, qui eut tout son amour.

Percy et Anne s'étaient avoué leur passion mutuelle, à York-Palace, chez Wolsey, dans une de ces fêtes où le cardinal prodiguait les fleurs, les lumières, l'or, les collations, toutes les magnificences. Les amants se cherchèrent dès lors et se rencontrèrent dans les soirées soit de Hampton-Court, soit d'York-Palace, soit de Greenwich. Bien plus, lord Percy, que son père avait attaché à la personne de Wolsey, profitait de toutes les affaires d'État qui amenaient le cardinal chez Henri VIII. Pendant que Wolsey s'entretenait d'administration, de finances ou de politique avec le prince, lui Percy, sous prétexte de rendre ses hommages à la reine Catherine, ne manquait pas l'occasion d'enchanter Anne et de s'enchanter lui-même par des confidences à voix basse, par les perspectives de leur bonheur, lorsqu'ils seraient l'un à l'autre, à la face de la cour et du monde. Le mariage serait leur Éden.

L'année 1523, dans ses deux premières saisons, fut l'aube riante de la vie d'Anne Boleyn.

Elle aimait, elle était aimée. Elle avait été fille d'honneur soit de la reine Claude, soit de Marguerite, la duchesse d'Alençon, qui plus tard fut reine de Navarre. Elle avait respiré cette fleur de civilisation française, dont elle emportait le parfum en Angleterre. Anne Boleyn avait plu à Marguerite, et Marguerite avait été adorée d'Anne. Il tomba des conversations de la princesse sur la fille d'honneur des étincelles d'esprit, des hardiesses de conscience et le goût de toutes les nouveautés. Anne profita vite à cette école de galanterie et de philosophie. Elle connut le roi chevalier, les jeunes seigneurs et les penseurs audacieux de Paris et de Nérac. Elle préluda par les escarmouches de Saint-Germain, de Chambord, de Fontainebleau et du Louvre, aux sérieux combats qui l'attendaient à York-Palace, à Hampton-Court, à Greenwich et à Richmond.

Elle fut la grâce de la France en Angleterre, la grâce moins insouciante et plus réfléchie.

Lorsqu'elle fut devenue fille d'honneur de Catherine d'Aragon, une reine ignorante, superstitieuse, hautaine comme il convenait à une fille de Ferdinand le Catholique et à une tante de Charles-Quint, Anne Boleyn ne succomba point à la monotonie castillane. Elle fut dans la cour de Catherine une sédition à elle toute seule. Elle eut des coquetteries pour plusieurs, et pour lord Percy de l'amour. Elle contait bien, elle se moquait encore mieux. Un mot lui suffisait pour graver à jamais un ridicule. Son ironie pleine d'imagination se jouait à tort et à travers à coups de pinceau.

Anne n'avait pas de pareille, soit pour sa mise assaisonnée très-habilement des modes de deux nations, soit pour sa danse aérienne, soit pour son accent d'une vibration légère ou tragique, selon l'heure. La voix d'Anne Boleyn avait des notes singulièrement électriques. Il en sortait des effluves ardentes qui donnaient la fièvre, ou des caprices de gaieté qui communiquaient l'ivresse. Nul ne restait froid auprès d'elle: nul ne l'aimait, nul ne la haïssait à demi.

Et, avec tant de dons, une mollesse de poses, ou un agrément de dignité, ou des fantaisies d'attitudes à rendre fous les plus sages. Les témoignages contemporains sont unanimes. Les portraits varient sans se contredire. Ils sont nombreux et quelques-uns d'Holbein. Ils m'ont tous paru plus délicats que celui de Windsor, un peu endommagé et massif.

Les cheveux châtains avaient poussé au roux. La physionomie était aussi mobile que la taille était souple. Anne avait le front élevé, le nez droit, les yeux brillants, la bouche railleuse, en tout un visage où, sous la fluctuation des sentiments, les rayons devaient succéder aux ombres. Ce visage rose comme le sein était ordinairement surmonté d'un béret de velours d'où retombaient des dentelles, des glands d'or et des perles sur un cou de cygne par la blancheur, par la flexibilité et par la ténuité.

Voilà Anne Boleyn.

Tout le monde fut frappé de cette beauté un peu provoquante, le roi plus que personne. Il devina dans lord Percy un rival, et ne le ménagea pas. Il chargea Wolsey de lui imposer un prompt mariage avec une autre que Anne Boleyn. Telle était la décision du roi. Wolsey eut une explication avec le jeune lord, qu'à sa grande surprise il trouva résolu dans son amour et tout frémissant de colère contre Henri VIII. Le cardinal manda aussitôt le comte de Northumberland, qui dompta son fils et le contraignit à épouser Marie Talbot, fille du comte de Shrewsbury. Ces deux pères, qui étaient de si grands seigneurs, furent dénaturés sans hésitation et sans remords. Plaire au roi n'était-il pas leur plus saint devoir? Après cette longue guerre civile entre les maisons d'York et de Lancastre, sous Henri VIII, qui avait hérité les deux roses réconciliées par les noces de Henri VII, la pente à l'obéissance était glissante, et les fronts les plus fiers se courbaient d'eux-mêmes à la servitude.

Lord Percy mena donc Marie Talbot à l'autel, au mépris de ses serments et malgré son cœur. C'est le 12 septembre 1523 qu'il accomplit solennellement ce crime contre Marie Talbot, contre Anne Boleyn et contre lui-même. Ce fut chez lui faiblesse; pour son père et son beau-père, ce fut abjection. Cette date de 1523 fixe avec certitude l'entraînement du roi vers Anne Boleyn.

La jeune Anne cessa d'être fille d'honneur de la reine Catherine. Thomas Boleyn, un autre père courtisan, s'empressa de quitter Greenwich. Il emmenait Anne dans son château de Hever. Il était désolé d'avoir manqué cette belle alliance avec lord Percy, le plus éclatant parti d'Angleterre, mais il contenait l'expression de son cruel désappointement. Anne, elle, indignée contre son amant, contre le roi et contre Wolsey, les maudissait tour à tour.

L'exil des Boleyn dura seulement quelques mois. Anne fut bientôt réintégrée dans ses fonctions de palais. Elle avait eu le temps de sécher ses larmes. Elle n'avait plus d'amour, elle n'avait que de l'ambition. Elle était prête à l'avenir qui allait se dérouler devant elle, lorsque son père fut nommé vicomte de Rochefort en passant de Hever à Greenwich.

Anne accepta de beaux présents du roi. Il se sentit encouragé et se hasarda plus loin. Mais il trouva une jeune fille invincible à ses audaces, comme à ses soumissions. Ce qui la rendait irrésistible, c'est qu'elle semblait, en refusant, lutter contre son propre amour autant que contre celui du roi. Quatre ans après les premiers stratagèmes de Henri, son goût était une passion effrénée. Anne avait attisé le feu sans se laisser atteindre. Elle avait dit à Henri VIII, comme autrefois Élizabeth Grey à Édouard IV: «Je serais heureuse d'être votre femme, mais je ne serai pas votre maîtresse.» Le roi croyait à la sensibilité d'Anne autant qu'à sa vertu inébranlable. Il la plaignait, il la respectait et il l'en aimait davantage. La jeune fille, cédant à l'émotion et ne cédant pas à la passion, avait irrité, exaspéré les sens du roi. En refoulant les désirs de Henri dans l'âme du prince, comme on comprime la poudre dans le canon d'une arme, elle avait lentement préparé une explosion terrible.

Henri est tout entier à sa convoitise d'Anne Boleyn, et cette convoitise est formidable. Elle s'est aiguisée par les retards. Il lui faut Anne enfin, et il l'aura. Qu'a-t-il obtenu jusque-là? des paroles; plus que des paroles, des complaisances, les avant-dernières faveurs peut-être. Mais il veut Anne elle-même, et il ne la veut pas comme maîtresse, il la veut comme femme légitime: il la veut sans cesse et à toujours. Ce n'est pas trop pour satisfaire les violents transports, les longues soifs dont il est consumé.

La volupté, voilà le fond de cet homme. Il y joint la théologie. C'est une belle science, à laquelle il s'est livré dès sa jeunesse. Elle aussi lui sera propice. Son amour est son unique pensée. Malheur à sa femme Catherine, puisqu'elle est un obstacle à cet amour. Et si Wolsey ne l'aide pas, si Rome le retient, malheur à Wolsey, malheur à Rome!

Son premier, son meilleur secours lui vient des Écritures. Dans quel état de péché il avait vécu! cela faisait frémir.

Le Lévitique a dit: «Tu n'épouseras pas la femme de ton frère.» Le Lévitique a dit encore: «Celui qui prendra la femme de son frère mourra sans postérité.»

Et saint Thomas, le plus grand des hommes, l'ange de l'école, saint Thomas, son ami, son guide, qu'il a médité dès l'enfance, saint Thomas a gravé ces mots sacramentels: «La loi du Lévitique sur le mariage et sur les degrés défendus est obligatoire. Le pape peut bien dispenser de la loi de l'Église, mais non des prescriptions du Lévitique, car ces prescriptions sont la loi des lois, la loi de Dieu.»

Quand il songeait à de telles autorités, Henri était glacé de terreur. Il était incestueux non moins que Catherine d'Aragon; et leur fille Marie était un fruit incestueux. Henri respirait l'inceste, il nageait dans l'inceste. Il avait, malgré le Lévitique, la femme de son frère Arthur. Il méritait d'être puni. Tous ses enfants, excepté un, étaient morts en bas âge. La prophétie du Lévitique l'avait déjà frappé. Elle s'accomplirait toute. Lui, Henri, mourrait sans postérité. Ah! il comprenait trop tard les scrupules de Warham, archevêque de Cantorbéry, contre ce mariage, les scrupules de son père Henri VII, qui lui conseilla dans ses derniers moments de rompre ce lien funeste. S'il passa outre, c'est son conseil qui l'entraîna. Il s'en repentait. Catherine, d'ailleurs, était vieille. Elle ne pouvait plus lui donner d'héritier et contenter par là le vœu de son peuple. Si elle le pouvait, cet héritier tardif serait retranché. Ne serait-il pas souillé de l'inceste paternel et maternel? Henri ne demeurerait pas plus longtemps ainsi dans l'opprobre et dans l'anathème.

Catherine était bornée et vertueuse; elle ne se faisait guère lire que des prières et la Vie des saints. Elle occupait toutes ses journées en matrone féodale. Elle assemblait des laines, travaillait à des ouvrages de tapisserie au milieu de ses filles d'honneur, ou bien elle filait comme la reine Berthe, rêveuse, au bruit des fuseaux et des rouets. Elle était dévouée à son époux, à la princesse Marie, à tous les devoirs; Henri le reconnaissait plus que personne. Il lui rendait justice. Il supporterait même cette monotonie, cet ennui des habitudes domestiques de la reine, il les supporterait; mais ce qu'il ne supportera pas, ce que sa tendresse même pour Catherine lui interdisait de supporter davantage, c'était l'inceste dans lequel ils étaient plongés l'un et l'autre. A ce mal, il y avait un remède douloureux, mais souverain, et ce remède, quoiqu'il lui en coûtât, il y aurait recours héroïquement. Il obtiendrait le divorce.

S'il n'eût pas eu déjà la pensée du divorce, les États de Castille, le premier président du parlement de Paris et l'évêque de Tarbes, depuis cardinal de Gramont, la lui auraient suggérée, en contestant la légitimité de la princesse Marie, à l'occasion des noces projetées entre elle et successivement Charles-Quint, puis François Ier, puis le duc d'Orléans, second fils du roi chevalier. Henri VIII ne fit pas jouer la comédie à l'évêque de Tarbes, comme l'a prétendu superficiellement un écrivain moderne, car, avant l'évêque de Tarbes, le premier président du parlement de Paris et les États de Castille, je le répète, s'étaient gravement prononcés.

Convaincu d'ailleurs, et pressé par sa passion bien autrement que par sa science, le roi se mit une seconde fois à l'œuvre. Il avait écrit un livre contre Luther; il en écrivit un pour saint Thomas d'Aquin et pour le Lévitique. Ces deux autorités prescrivaient au roi de réclamer le divorce, qui seul dénouerait, à la gloire de Dieu et à la satisfaction d'Anne Boleyn, le mariage incestueux de Catherine d'Aragon.

Le divorce! quand il se fut dit et redit ce mot, il ne cessa plus de se le redire. Ce mot fiévreux lui battait dans le cœur et dans les tempes. Il manda Wolsey et le lui cria sur tous les tons. Wolsey fut étourdi d'une telle responsabilité! Certes, il ne se souciait pas de Catherine, mais c'était une reine commode qui ne lui disputait ni le roi, ni le pouvoir. Le cardinal appréhendait un changement. Néanmoins, il fut entraîné par l'impétuosité de Henri. C'eût été trop risquer à la fois que de ne pas s'incliner devant le roi, devant saint Thomas d'Aquin et devant le Lévitique. Wolsey sembla persuadé par les arguments du prince théologien. Mais quand Henri eut déclaré qu'après le divorce il épouserait Anne Boleyn, le cardinal se précipita aux genoux de son maître, le suppliant de ne pas commettre une telle mésalliance. Henri dissimula. C'était beaucoup pour lui d'avoir enlevé la question du divorce. Il feignit d'entrer dans les vues de Wolsey. Il lui donna même la mission occulte de demander pour lui la duchesse d'Alençon, et, s'il n'était pas agréé par elle, la princesse Renée. Le cardinal partit pour la France. Il sollicita la main de Marguerite à Paris, et à Compiègne la main de Renée. Vains efforts! Marguerite et Renée, en nobles femmes qu'elles étaient, répondirent que, fussent-elles libres, jamais elles ne consentiraient à remplacer Catherine vivante. Elles ajoutèrent que leur parole était engagée. Marguerite, en effet, était promise au roi de Navarre, et Renée au fils du duc de Ferrare. Wolsey fut confondu. Son maître s'était moqué de lui. Si le cardinal avait ignoré que les princesses fussent enchaînées déjà, le roi le savait. Il l'avait aventuré méchamment dans ce rôle ridicule, et il en riait probablement avec Anne. Le cardinal eut l'air de ne pas deviner l'astuce de Henri, et il revint fort triste en Angleterre, quoique calme en apparence et même enjoué.

Il allait entamer avec la cour de Rome la négociation du divorce. C'était pour lui une nécessité. Wolsey se trouvait pris dans un dilemme à deux tranchants. S'il échoue, il sera la victime du roi; s'il réussit, il sera la victime d'Anne Boleyn.

«Je suis l'oiseau de jour, disait-il à l'un de ses confidents; si j'installe au chevet de Henri cet oiseau de nuit, il me supplantera.»

Le cardinal comptait sur les mois, sur les années, sur l'inconstance du roi, sur les mille incidents de la casuistique, de la politique et sur son étoile.

Le pape avec lequel il allait se concerter tendrait à peu près au même but que Wolsey et seconderait probablement le ministre dans les détours de ce labyrinthe inextricable, où l'un et l'autre essayeraient de tromper le Minotaure, sous beaucoup d'apparences de zèle, pour n'en être pas dévorés.

Ce pape était un Médicis, Clément VII, aussi poltron que Jules II était intrépide. Il avait échappé comme par miracle au siège et au sac de Rome. Frundsberg n'avait pu se servir de la chaîne d'or qu'il apportait à son cou pour étrangler le pape. Le terrible chef de lansquenets était tombé de son cheval de guerre, avant l'assaut de la ville éternelle.

Le connétable de Bourbon avait été frappé pendant l'assaut et il avait rendu le dernier soupir sur les marches de la cathédrale de Saint-Pierre. Le pape, qui l'avait tant redouté, le regretta. Il trembla plus convulsivement dans son palais à cette nouvelle et les clameurs d'une soldatesque sans chef montèrent plus menaçantes jusqu'à lui. «Sang! sang!» criaient à l'envi les Allemands et les Espagnols. Ils pillèrent tout. Ils violèrent les filles et les femmes. Ils massacrèrent les enfants à la mamelle, et les vieillards à l'agonie. Ils couchèrent avec leurs maîtresses d'une nuit sur les tapis des autels, sur les vêtements de pourpre des prélats, sur les soutanes blanches du vicaire de Jésus-Christ. Ils burent jusqu'à l'orgie dans les vases consacrés. Ils tentèrent de faire administrer le viatique à des chevaux malades. Ils crachèrent au visage des cardinaux, après les avoir dépouillés, et les promenèrent par les rues et les carrefours avec leurs barrettes et leurs robes rouges, sur des ânes et la face tournée vers la queue. Le jeune prince d'Orange nommé généralissime au milieu de ce chaos, rançonna le pape avant d'être lui-même chassé de Rome par la peste ainsi que ses bandits «plus diables, dit un contemporain, que les diables d'enfer.» Les Allemands de Luther avaient plus profané Rome que les Espagnols de la Vierge Marie, mais ils l'avaient moins ensanglantée. En un mot, ce que les uns osèrent en blasphêmes, les autres l'osèrent en atrocités; il y eut entre eux une émulation de férocités et de sacriléges.

Clément VII, évadé de Rome, se réfugia tout effaré d'horreur et de peur à Orviette. Il y fut encore prisonnier de Charles-Quint, mais avec plus de sécurité.

Ce fut là qu'il donna audience aux ambassadeurs et aux agents de Wolsey. Les plus éminents dans l'intrigue, Casale et Knight avaient les mains pleines et leurs instructions étaient de tout corrompre autour du pontife. Les prélats n'avaient jamais eu si grand besoin d'argent. Ils avaient été ruinés par les insatiables bandes du connétable de Bourbon. Knight avait offert une somme énorme au cardinal des Santi-Quatri, le favori du pape. Wolsey voulant tenir ce prélat à sa discrétion écrivait à Casale: «Tâchez d'avoir un entretien particulier avec lui et démêlez adroitement ce qui pourrait me le conquérir. Dites-moi s'il aurait envie de riches vêtements, de vases d'or, de chevaux.» Voilà ce qu'un cardinal tentait sur un cardinal pour l'amener doucement à la plus effroyable des simonies.

C'était au mois de décembre 1527. Les négociateurs anglais réclamaient du pape deux décisions rédigées d'avance par Fox, aumônier de Henri VIII. La première de ces décisions était la nomination de Wolsey comme juge suprême du divorce, la seconde était une conséquence de la première, c'est-à-dire l'autorisation conférée au roi de se remarier après la répudiation de Catherine.

Le pape hésita, distingua. Il était dans une odieuse alternative entre le roi d'Angleterre qui le menaçait sourdement d'un schisme et l'empereur Charles-Quint dont il était le captif et qui le menaçait d'une déposition. Clément VII était fils naturel de Julien de Médicis, et, les clefs étant incompatibles avec la bâtardise, Charles pouvait en effet les lui faire arracher honteusement par un concile, situation cruelle et qui explique bien les tergiversations du pape! Il penchait tantôt du côté du roi, tantôt du côté de l'empereur, selon les oscillations d'effroi qui lui venaient du mari ou du neveu de Catherine d'Aragon.

A travers des perplexités diverses, des rédactions, des rétractations, des amendements et des formules innombrables, Clément finit par décerner à Wolsey qui consulterait des docteurs de son choix, l'arbitrage souverain de toute la cause. Le cardinal deviendrait ainsi pape dans ce débat.

Wolsey fut épouvanté. Il ne désirait pas le divorce dont il redoutait si âprement les suites. Il ne pouvait cependant pas se récuser. Il était serf de cette glèbe de la faveur royale. Il était condamné à suer et à tracer en gémissant le dur sillon sous l'aiguillon redoublé de Henri.

Il dit au roi néanmoins qu'une sentence émanée de lui seul Wolsey, ne paraîtrait pas assez impartiale à l'Europe, qu'il serait opportun de faire nommer un autre légat, le cardinal Campeggio, par exemple. L'arrêt prononcé alors par un légat anglais et par un légat romain ne serait pas moins sûr et serait plus imposant. Il ajouta qu'il exigerait du pape une «pollicitation» ou promesse de ne jamais révoquer la commission des deux légats et une bulle décrétale qui confirmerait d'avance leur verdict, c'est-à-dire l'annulation certaine du mariage de Henri avec Catherine d'Aragon.

Le roi vit une bonne intention et une profonde politique dans ce stratagème inventé par Wolsey pour gagner du temps. Traîner les choses en longueur était aussi la préoccupation de Clément VII. L'intérêt du pape et du cardinal était le même; ils s'entendaient. Éviter le divorce par des retards, le tuer à doses de minutes et d'heures, tel était leur effort réciproque. Aussi Clément se hâta-t-il d'accorder Campeggio pour collègue à Wolsey. Mais ce fut sa seule précipitation. Le légat italien devait être comme eux l'homme des temporisations. Il se mit en route pour Paris où il n'arriva que le vingt-sixième jour depuis son départ. Il alléguait pour excuser ses lenteurs sa mauvaise santé. Il avait la goutte et mille autres infirmités dont il se proposait de faire autant de protocoles diplomatiques.

CHAPITRE III.

La peste en Angleterre sous le nom de suette.—Relation du cardinal du Bellay.—Situation de la cour pendant la suette.—Henri VIII.—Anne Boleyn.—Wolsey.—Lettres, courriers du roi.—Visite de Henri à sa maîtresse (sept. 1528).—Le roi plus amoureux que jamais après le fléau.—Il poursuit son divorce.—Campeggio à Londres et Clément VII à Rome se jouent de Henri VIII.—Wolsey cherche vainement à concilier l'inconciliable.—Procès du divorce à Blackfriars.—Entrevue des légats et de Catherine d'Aragon à Bridewell.—La reine leur apprend son appel au pape.—Fureur de Henri VIII.—Traité de Clément VII et de Charles-Quint.—Voyage de Henri à Grafton.—Commencement des disgrâces de Wolsey.—Le docteur Cranmer à Waltham-Abbey.—Il trouve la solution des difficultés du roi.—Henri le confie au vicomte de Rochefort, père d'Anne Boleyn.—Cranmer conspire théologiquement contre la reine et contre le pape.

Pendant le voyage du cardinal Campeggio la peste s'abattit sur l'Angleterre qu'elle décima. Anne Boleyn n'était plus à la cour depuis le mois de mai (1528), quand le fléau commença à sévir au mois de juin.

C'était le roi qui, sur le conseil de Wolsey, avait arrangé le départ de Mlle de Boleyn. Le cardinal avait persuadé Henri. Il lui avait démontré la convenance d'une éclipse d'Anne, aux approches du grand jugement qui allait abolir le mariage du roi. Henri approuva son ministre, et, pour écarter tout prétexte de blâme, il avait ménagé l'éloignement momentané de sa maîtresse.

Anne, fort irritée de cette complaisance du roi pour Wolsey, se retira en protestant qu'elle ne reviendrait plus. Henri inquiet lui adressait de Hampton-Court message sur message, soit à Londres, soit à Hever.

Telle était la situation agitée des deux amants, lorsque la suette éclata. Le cardinal du Bellay, ambassadeur de France, écrivait le 18 juin: «La suée est une maladie survenue ici (Londres) depuis quatre jours, la plus aisée du monde pour mourir. On a un peu de mal de tête et de cœur; soudain on se met à suer. Qui se découvre un peu ou se couvre un peu trop, en deux, trois, ou quatre heures est dépêché sans languir.» Le 30 juin le cardinal du Bellay écrivait encore: «La Damoiselle (Anne Boleyn) est chez son père. Le roi s'en va changeant de logis pour cette peste: assez de ses gens en sont morts.... Depuis mes lettres, j'ai été averti que le frère du comte de Derby et un gendre du duc de Norfolk sont morts subitement chez M. le légat (Wolsey) qui s'est coulé par derrière avec peu de gens et n'a voulu qu'on sçeût où il allait pour n'estre suivy de personne. Le roi s'est arrêté à vingt milles d'icy.» Le 21 juillet M. du Bellay écrivait de nouveau: «Mademoiselle de Boleyn et son père ont sué, mais sont échappés. Le jour que je suai chez M. de Cantorbéry, dix-huit moururent en quatre heures. Ce jour-là, ne s'en sauva guères que moi qui ne suis pas encore bien ferme.... Les notaires ont eu beau temps deça: je crois qu'il s'est fait cent mille testaments.»

Plusieurs historiens ont accusé Henri VIII d'avoir complétement oublié Anne Boleyn pendant la durée de l'épidémie, tant il était absorbé par la terreur! Ces historiens, estimables du reste, n'ont eu qu'un tort, c'est d'avoir négligé les sources. Ils ont été, par ignorance, des calomniateurs. Henri est bien assez coupable de ses propres vices et de ses crimes avérés. Il n'est pas nécessaire de le flétrir à faux.

Il y a de lui, soit en français, soit en anglais, dix-sept lettres à sa maîtresse qui furent volées dans un coffret d'Anne Boleyn et expédiées à Rome par un des agents du pape. Copiées avec soin par M. Méon, elles ont été pendant dix-huit ans à la bibliothèque impériale, de 1797 à 1815, époque à laquelle toutes furent restituées à la bibliothèque du Vatican. On distinguera facilement à la vétusté de l'idiome ce qui dans ces lettres a été écrit en français par Henri VIII. Tout ce qui a été traduit est en langue moderne.

C'est dans ces confidences que la vérité est toute vive.

Or, la troisième de ces dix-sept lettres rassure Anne. Le roi y est fort tendre: «Une chose, dit-il, vous peut comforter. Peu ou nulle fame ont cette malady. Par quoy je vous supply, ma entière aymie, de ne avoir point peur, ny de nostre absence vous trop ennuyer, car, où que je soy, vostre suy.»

La quatrième lettre est fort curieuse. Elle précise la date où le goût du roi devint passion. En 1523, lorsque Henri fit manquer le mariage de Mlle de Boleyn avec Percy, elle lui plaisait, sans doute, mais il ne l'aima d'amour que depuis 1526 ou 1527, «ayant esté, écrit-il, en 1528, plus que une année attaynt du dart d'amours.»

Dans la douzième lettre, le roi se désole. Sa maîtresse a été malade; ce sera probablement un prolongement de séparation. La treizième lettre de Henri s'adresse à une convalescente presque guérie. Il la désire plus près de Hampton-Court dans une maison qu'il lui a choisie.

«Quant à votre demeure à Hever, je vous laisse libre de vos actions; vous savez quel air vous convient le mieux, mais je voudrais que ni l'un ni l'autre de nous deux n'eût besoin de cela, car je vous assure que le temps me dure bien. Suche est tombé malade de la suette, et c'est pour cette raison que je hâte cet autre messager. Je pense que vous êtes impatiente d'avoir de nos nouvelles comme nous le sommes d'en recevoir des vôtres. Écrite de la main de votre seul.

«H. Rex.»

On le sent, le roi n'abandonnait pas sa maîtresse. Il avait été la voir au mois de septembre (1528). Ce fut alors et sous les yeux de Henri qu'elle écrivit une lettre à Wolsey. Anne se réjouit de l'arrivée prochaine du cardinal Campeggio. Elle espère tout de lui et de Wolsey particulièrement.

«Je prie Dieu, monseigneur, de vouloir bien vous accorder pour longtemps la santé et cette prière n'est que de la reconnaissance! En effet tous les tourments que vous vous êtes infligés pour moi jour et nuit ne pourront jamais être récompensés de ma part qu'en vous aimant, après le roi, plus que tout autre.»

Henri prit la plume à son tour et traça ce post-scriptum:

«Celle qui vous écrit cette lettre n'a point de cesse que je n'y mette aussi la main. Je vous assure que nous souhaitons beaucoup tous deux vous voir et que nous éprouvons un véritable plaisir en pensant que vous avez évité la peste qui perd maintenant de sa violence, surtout envers ceux qui observent une diète rigoureuse, comme je ne doute point que vous ne le fassiez. Nous sommes un peu troublés de ne savoir point encore l'arrivée du légat en France. Nous comptons cependant que par votre zèle et votre activité (et avec l'aide du Tout-Puissant) nous serons bientôt rassurés là-dessus. Je ne vous en dis pas davantage pour le moment, si ce n'est que je prie Dieu de vous départir une aussi bonne santé et autant de bonheur que vous en souhaite,

«Votre affectionné maître et ami,

«Henry Rex.»

Après le départ du roi d'auprès d'elle, Anne écrivit une autre lettre au cardinal Wolsey.

Monseigneur, je remercie Votre Grâce dans toute l'humilité de mon pauvre cœur, pour votre lettre obligeante et votre magnifique présent, que je ne croirais jamais mériter sans votre indulgence. Vous m'en avez si pleinement gratifiée jusqu'à ce jour, que tant que j'existerai, je me regarderai comme celle de toutes les créatures qui doit le plus aimer et servir Votre Grâce après le roi: vous suppliant de ne jamais douter que je puisse avoir d'autres sentiments tant qu'il me restera un souffle de vie. Et quant à la maladie dont a été attaquée Votre Grâce, je remercie Dieu que les personnes, c'est-à-dire le roi et vous, pour la vie desquelles je n'ai cessé de former des souhaits, aient échappé au fléau de la peste, ne doutant pas que Dieu ne vous ait conservés tous deux pour de grandes raisons qui ne sont connues que de sa haute sagesse. Je désire beaucoup l'arrivée du légat, et je prie Dieu d'amener promptement cette affaire à une bonne fin. Alors, monseigneur, j'espère m'acquitter en partie des grandes peines que vous vous êtes données pour moi. En attendant, je vous supplie de recevoir l'hommage de ma bonne volonté, à défaut de celui de mon pouvoir qui doit provenir en partie de vous. J'adresse des vœux au ciel pour qu'il vous accorde une longue vie et la continuation de tous les honneurs. Écrite de la main de celle qui est entièrement

«Votre humble et obéissante servante,

«Anne Boleyn.»

Le roi, à cette époque, était comme Anne au mieux avec Wolsey, dont ils connaissaient l'ascendant sur Campeggio, et dont ils attendaient une sentence de divorce. Tous les nuages étaient dissipés. Wolsey n'était pas, mais paraissait réconcilié avec les amants. Henri n'avait jamais été si épris de sa maîtresse. Avant et après la peste, il lui envoyait des bijoux et des chevreuils; pendant l'épidémie il lui envoya des médecins, des messagers et des déclarations. Il vint même la visiter, et il y avait, il faut le redire, du danger à se déplacer: le fléau enlevait en trois ou quatre heures.

Quand la foudre éclate dans l'orage, les troupeaux effarés se dispersent, et ils se cachent la tête sous les buissons. L'homme, au contraire, prévoit et use de son intelligence, de son courage pour se disposer un abri. Ses précautions bien combinées, il se soumet plus paisible au destin. C'est ce qu'exécuta le roi.

Plus de deux mille personnes périrent à Londres en quarante-huit heures. Henri confina sa maîtresse sous les auspices de Thomas et de George Boleyn, un père et un frère dans leur château très-salubre de Hever, au milieu des prairies du comté de Kent. Il leur adjoignit Butts, le médecin en qui il croyait. Il lui nomma plus tard un coadjuteur. Butts, qui était l'Ambroise Paré des Tudors, eut ordre de s'enfermer à Hever avec Anne Boleyn, et de veiller assidûment sur cette jeune fille dont Henri se proposait de faire une reine.

Lui, partit de Hampton-Court avec sa femme Catherine, sa fille Marie, et se réfugia à quelques milles de Londres, de résidence en résidence, jusqu'à une résidence définitive que Wolsey avait préparée pour la famille royale et pour lui-même. Butts y manquait.

Henri y suppléa par d'autres médecins et par sa direction attentive. Il fut lui-même le médecin des médecins. Il prescrivit à tous et à toutes la diète et la chambre, à quelques-uns le lit. Il donnait l'exemple. Il complétait cette hygiène par la prière, par la lecture, par la confession, par les communions fréquentes. Il rédigea son testament en compagnie de Wolsey.

Son amour pour Anne Boleyn semblait suspendu, mais cette interruption, nous l'avons prouvé, ne fut pas réelle. Les messagers allaient et venaient du roi à sa maîtresse. Cet amour contenu ne fut que plus fort. Le poids du fléau en centuplait, par la compression, la profonde intensité. Au sortir de la crise, cet amour fera sauter Rome, si Rome tente de l'étouffer.

Dès que la peste diminua, le roi reprit son livre et ses citations des Pères, de saint Thomas et du Lévitique. C'étaient autant d'arguments contre son mariage avec Catherine d'Aragon et pour le divorce. Ses dispositions sont les mêmes qu'à la veille de l'épidémie, lorsqu'il écrivait à sa maîtresse:

«Mon petit cœur, cette lettre est pour vous avertir du chagrin que j'ai éprouvé depuis votre départ.... Je pense que votre bonté et la ferveur de mon amour en sont cause, car autrement je ne croirais pas possible qu'une aussi courte absence ait pu me causer tant de douleur. Mais maintenant que je vais vous joindre, mes peines disparaissent à moitié, et j'ai aussi une grande consolation à composer mon livre qui rentre dans mon amour. Aujourd'hui même j'y ai consacré plus de quatre heures, ce qui, outre un mal de tête, fait que je vous écris si peu, désirant surtout le soir me trouver dans les embrassements de ma mignonne....»

On ne peut citer textuellement les deux dernières lignes du roi. L'histoire dédaigne le scandale, pourvu qu'elle ait l'information exacte. Ici Henri VIII est Henri VIII. Son audace, quoique très-grande, a des bornes. Il éprouve des amours de casuiste et de moine comme François Ier des amours de chevalier et de soudard. Henri VIII est à coup sûr le moins entreprenant et le plus corrompu.

Au mois de mai 1529, à l'ouverture du procès royal, Henri écrivait à sa maîtresse: «La maladie de ce légat (Campeggio) a mis quelque retard à la visite qu'il se propose de vous faire; il ne manquera pas de réparer ce retard.»

Il se jouait à ce moment-là dans le monde un grand drame d'idées, le drame de la Réforme, au-dessus du drame privé de la cour d'Angleterre. La tragédie royale du divorce se rattacherait-elle à la tragédie universelle de la liberté humaine? l'affranchissement par Luther et les autres initiateurs entraînerait-il le schisme de Henri VIII, et ce tyran agiterait-il son drapeau contre Rome? telle était la question.

Campeggio, à Londres, se concertait astucieusement avec Wolsey. Tandis que les deux légats méditaient des délais interminables et ourdissaient des lenteurs fabuleuses, trois personnages aspiraient dans un tumulte intérieur à une conclusion.

Anne Boleyn avait toutes les ardeurs du trône. Elle enflammait Henri, elle l'enivrait par les filtres d'une coquetterie savante. Elle réservait certainement quelque chose. Elle ne lui livrait pas la dernière coupe des voluptés. Elle le rendait fou de convoitise.

Cette convoitise du roi était diabolique. Lui, un prince et un docteur, il était sensuel et orgueilleux. Il voulait triompher comme amant et comme théologien. Si Rome cède, à la bonne heure; si elle s'obstine, et que Henri en cherchant passionnément une femme, trouve par surcroît une tiare, il embrassera la femme d'une étreinte hardie, et ramassera la tiare qu'il rivera au-dessus de sa couronne. Il sera pape et roi. Il aura toutes les délices: le plaisir inextinguible et la domination absolue des âmes.

Catherine d'Aragon aussi brûlait d'impatience. Le cardinal Campeggio, qui souffrait de la goutte, fut reçu le 1er octobre 1528, par le duc de Suffolk. Le 22, il rendit une première visite au roi; le 27, il alla chez la reine avec Wolsey.

Campeggio avait pressé le roi de renoncer au divorce, et ne l'avait pas persuadé. Il insinua le couvent à la reine. C'eût été une solution admirable. Par cela seul, le schisme était conjuré. Catherine était bonne catholique, mais elle était meilleure Espagnole et meilleure mère. Sa fierté et sa tendresse se révoltèrent à la fois. «Non, milords, dit-elle aux deux légats, je ne déshonorerai volontairement ni moi, ni ma fille. J'ai été une fiancée vierge et une épouse pure. Depuis bientôt vingt ans je suis la reine respectée de cette île. Mon mariage s'est formé sous les auspices de Henri VII, mon beau-père, de mon père Ferdinand et de Jules II, le souverain pontife de la catholicité. Ce mariage est donc sacré. Jamais je ne consentirai soit à le rompre, soit à le dénouer; jamais je n'abdiquerai les titres qu'il me confère.»

Puis elle s'adressa particulièrement à Wolsey qu'elle croyait à tort l'instigateur du divorce: «Cardinal d'York, c'est vous que j'accuse.... J'ai été trop franche sur vous. J'ai approuvé Charles mon neveu de ce qu'il n'a pas favorisé vos brigues mondaines pour obtenir les clefs. Je n'ai dissimulé ni votre arrogance, ni vos exactions, ni vos désordres. Vous vous vengez maintenant de moi et de l'empereur. Vous vous vengez trop.» Le cardinal pouvait se justifier; il l'essaya, mais la reine se déroba vivement à des excuses qu'elle tenait pour autant de mensonges.

Le roi se montrait fort aimable. Il caressait Campeggio. Il lui offrit le riche évêché de Durham, et nomma chevalier l'un des fils du cardinal. Directement et indirectement, le roi sollicitait deux choses de Campeggio: une visite à lady Anne Boleyn, comme on l'appelait depuis peu, et la sentence du divorce.

Le rusé cardinal était tout prêt à complaire au roi, seulement il était si incommodé de la goutte, qu'il se voyait obligé d'ajourner toute courtoisie envers Mlle de Boleyn. Quant à la sentence du divorce, il se flattait qu'elle ne serait pas nécessaire.

Il la remettait de semaine en semaine. Henri s'irritait, s'emportait, puis il se calmait, lorsque Clément VII à Rome et Campeggio à Londres, disaient: «Un peu de patience, nous réservons au roi une surprise.» Or, quelle était cette surprise? Ils la laissaient deviner avec la ferme intention de manquer de parole au dernier instant. Le pape épiait l'occasion d'annuler le mariage du roi, et de lui en permettre un autre sans procès. Voilà ce qui leurait Henri. Voilà le mirage qui flottait pour lui à l'horizon, et qui se dissipa enfin.

Ne pouvant parvenir au divorce sans procès, il résolut d'y arriver par le procès. Il somma Wolsey et Campeggio de décider la question du divorce, comme ils y étaient autorisés par la pollicitation du pape, dont la bulle décrétale avait confirmé d'avance le jugement des légats.

Forcés dans les retranchements, inextricables pendant dix mois, de leurs manèges, de leurs stratagèmes et de leurs ambages, ils fixèrent au monastère de BlackFriars, et au 18 juin 1529, le lieu et la date de leurs assises ecclésiastiques.

Une salle fut préparée pour ces augustes et redoutables séances.

Les deux trônes surmontés de leurs dais dominaient tout. A la droite du trône du roi était le fauteuil de Campeggio, et à la droite du trône de la reine, le fauteuil de Wolsey. Les deux cardinaux avaient choisi pour coadjuteurs: Longland, évêque de Lincoln et confesseur du roi; Clerk, évêque de Bath; John Islip, abbé de Westminster, et John Taylor, maître des rôles. Le secrétaire de ce tribunal exceptionnel était Gardiner, et l'appariteur, Cook, un jurisconsulte, un humaniste et un commentateur biblique. Les avocats du roi étaient Trigonel et Peter, John Bell et Richard Sampson. Les conseillers de la reine étaient Warham, Fisher et Standish, trois évêques.

Les simples fauteuils des légats étaient moralement plus élevés que les trônes du roi et de la reine. Car, que représentaient les trônes? des sièges d'accusés ou de parties; et les fauteuils? des sièges de juges.

La cour se fonda dans la première séance. Le confesseur du roi présenta la pollicitation du pape. Campeggio la lut. Cette pollicitation était l'acte constitutif du tribunal des légats. Pleins pouvoirs leur étaient donnés. Mais la bulle décrétale par laquelle Clément VII s'engageait, dans l'hypothèse d'un arrêt de divorce, à casser le premier mariage du roi et à lui en permettre un autre, la bulle décrétale montrée à Wolsey et à Henri, où était-elle? probablement Campeggio l'avait brûlée. Le pape et lui s'étaient raillés du roi et ourdissaient artificieusement, à force de mensonges, de réticences, d'hypocrisies accumulées, une comédie d'intrigue devant l'Europe. Clément VII ne cherchait qu'à endormir et à duper Henri VIII, jusqu'au traité que le saint-père élaborait mystérieusement avec l'empereur.

La cour des légats était un piége flagrant pour Henri. Elle cita le roi et la reine à comparaître dans son enceinte.

La reine se présenta, le 18 juin 1529, et déclina la compétence des légats. Elle se présenta de nouveau le 28 juin. Le roi prit place sur son trône, elle sur le sien et les deux légats occupèrent leurs fauteuils. Les autres assistants étaient soit sur des chaises, soit sur des tabourets, soit debout.

Cook, qui remplissait les fonctions d'appariteur, appela le roi, et le roi répondit: «Me voici.» La reine fut appelée à son tour; elle descendit silencieusement de son trône, et, se rapprochant du trône du roi, elle en monta les degrés. Alors tombant à deux genoux devant Henri, et les mains suppliantes comme la voix, elle dit avec une inexprimable émotion: «Sire, pitié et justice, voilà ce que j'implore. Soyez pour moi, car tous ici sont contre moi. L'un des légats est votre chancelier, l'autre votre évêque de Salisbury. Je ne suis qu'une femme, seule, sans parents, sans amis, sur une terre étrangère. Je n'ai d'autre protecteur que vous. En quoi, monseigneur, ai-je pu vous offenser? Depuis plus de vingt ans j'ai presque oublié Dieu et ses saints, tant j'ai été absorbée en vous. Je n'ai mis aucune borne à ma tendresse, à mes complaisances. Vous avez eu de moi plusieurs enfants. Quand j'entrai dans votre couche, j'étais vierge, vous le savez, et je suis restée pure. Comment ose-t-on attenter à un mariage cimenté par votre père Henri VII, par mon père Ferdinand le Catholique et par le pape Jules II, de glorieuse mémoire? Nul n'a le droit de briser les liens qui nous unissent. Les légats sont mes ennemis, je les récuse. Sire, je ne veux que vous pour juge. Ah! soyez miséricordieux. Rendez-moi mes droits anciens, mes droits sur votre cœur, mes droits d'épouse, de reine et de mère. Si vous m'abandonnez, Sire, je n'aurai plus que Dieu. Ah! mon Seigneur, mon bien aimé Henri, pitié pour votre compagne fidèle, pitié et justice!»

Un frisson d'intérêt agita l'assemblée. L'impression produite par ces paroles fut électrique d'abord, mais Henri se taisant, cet auditoire de flatteurs se glaça peu à peu. La reine se releva tout éperdue de douleur, salua le roi, et, s'appuyant sur le bras de Griffith, un officier de sa maison: «Retirons-nous, dit-elle, mon cher Griffith, il n'y a pas ici d'équité.» Le trône de la reine demeura vide.

Le roi fut impassible. Il fit l'éloge de Catherine, rendit hommage à ses vertus, et déclara que sa conscience éveillée par de saints évêques l'avait jeté dans ces procédures. «Le Lévitique, ajouta-t-il, défend le mariage entre un frère et la femme de son frère. J'ai commis ce péché. Le même Lévitique menace de mort les enfants qui naîtront d'un tel mariage. Hélas! j'ai subi ce malheur. Tous les enfants hors un que m'a donnés Catherine, je les ai perdus. C'est que la loi de Dieu a été violée par mon mariage. Elle sera réhabilitée par mon divorce. Quelle que soit d'ailleurs la sentence de la cour, je m'y soumettrai.»

Les débats s'ouvrirent contre la reine, qui fut reconnue contumace. Les avocats du roi démontrèrent avec facilité que le mariage avait été consommé entre Catherine et Arthur, frère aîné de Henri. Comment ne pas admettre cette évidence? Catherine et Arthur avaient à l'époque de leurs noces quinze ans accomplis. Ils n'avaient eu qu'un toit et souvent qu'un lit pendant quatre mois, au château de Ludlow, dans le comté de Shrop. Il était naïf à la reine et à ses partisans de soutenir qu'elle était restée vierge; il était grossier et sauvage au roi de prouver le contraire. C'est cependant ce qu'il fit. Car plus son mariage serait déclaré incestueux, plus le divorce paraîtrait indispensable.

Il manda donc des témoins qui affirmèrent la co-habitation du prince Arthur et de Catherine. Robert, vicomte de Fitz-Water, Thomas, duc de Norfolk, et le chevalier Antoine Willoughby déposèrent avec serment que le lendemain des noces, le prince Arthur leur avait dit: «Milords, j'ai été cette nuit tout à travers l'Espagne.» Ni le roi, ni les évêques, ni les avocats ne respectèrent aucune bienséance. Henri dévoilait les mystères du premier lit nuptial de sa femme pour la chasser du second. Il s'obstinait à s'en délivrer à tout prix.

Il importait au roi que le divorce fût prononcé en Angleterre par le tribunal des légats et confirmé par le pape, selon sa pollicitation et sa bulle décrétale. Rien n'aurait désolé Henri comme un appel de Catherine au souverain pontife, puisque cet appel aurait aidé les fourberies de Clément VII en lui suggérant d'évoquer la cause à Rome.

Dans de telles conjonctures, il était urgent de déterminer Catherine à se confier de tout au roi. Henri ordonna impérieusement par Thomas Boleyn à Wolsey d'incliner la reine à cette résolution.

Wolsey obéit. Il se rendit par la Tamise avec Campeggio à Bridewell, résidence de Catherine. La pauvre reine était entourée de ses filles d'honneur. Elles brodaient, faisaient de la tapisserie et causaient tout ensemble. La reine filait, selon sa coutume. On lui annonça les cardinaux. «Que voulez-vous, milords,» leur dit-elle, en les rejoignant dans le salon d'attente. «Entretenir un instant Votre Altesse dans son oratoire,» répondirent les légats. Catherine avait passé la quenouille et le fuseau à l'une de ses filles. Elle avait les mains libres. Elle présenta la droite à Campeggio, la gauche à Wolsey et elle les introduisit, suivant leur vœu, dans son oratoire.

Quand ils sortirent tous trois, les filles de la reine remarquèrent sur leurs visages des traces profondes d'émotion. La reine avait beaucoup pleuré. Campeggio était triomphant et Wolsey soucieux, abattu. La reine leur avait appris, au milieu des larmes, des soupirs et des sanglots, qu'elle avait envoyé déjà au Vatican sous un pli fermé de son sceau et par un de ses gentilshommes son appel au pape.

Assuré de cet appel, certain par Campana, l'un des secrétaires de Clément VII, que le saint-père venait de conclure un traité avec Charles-Quint, Campeggio escamota le jugement des légats en ajournant dérisoirement le procès au 1er octobre. C'était le 23 juillet. Les avocats réclamèrent en vain, malgré leur véhémence, l'arrêt des légats. Wolsey était accablé, Campeggio inébranlable. Le roi, caché dans une pièce voisine, entrevoyait tout et entendait tout. Il s'efforçait de se contenir, mais sa figure bouleversée et ses brusques mouvements trahissaient sa fureur. Ceux qui le connaissaient comprirent que Wolsey était perdu, que Campeggio serait outragé et le pape vomi. La physionomie de Henri VIII fut pendant toute une semaine farouche et tragique. Il dissimulait pourtant de son mieux.

Sa rage intérieure excitée par l'appel de Catherine, par la perfidie de Wolsey, par l'audace de Campeggio, redoubla aux nouvelles de Rome.

Le pape avait conclu son traité avec Charles-Quint. L'empereur avait signé ce traité à Barcelone, le 29 juin 1529. Il y avait une clause secrète par laquelle Charles renonçait à poursuivre devant un concile la déposition de Clément VII pour raison de bâtardise. L'empereur restituait au saint-père Ravenne, Cervia, Modène et Reggio. D'autres avantages étaient encore stipulés. Le plus grand de tous aux yeux du pontife était la réintégration de la maison de Médicis dans le gouvernement de Ferrare.

Le bâtard de cette maison la relèverait de l'abaissement. Clément VII ne pouvait payer assez cher un tel honneur. Il risqua le schisme d'Angleterre sans balancer. Il lança dans le monde catholique sa bulle d'évocation qui, en déracinant le tribunal des légats, violait, par le pape, la pollicitation et la bulle décrétale émanées du pape. Henri VIII était bafoué. Il s'en souviendra.

Si Clément VII eût sauvegardé l'inviolabilité du mariage, au nom du principe évangélique et de la morale de l'Église, cette noble inflexibilité eût racheté même le dommage d'un schisme en pleine éclosion. Mais il n'en fut pas ainsi. Tels furent les démentis que se donna le pontife, ses circuits, ses embûches, ses lâchetés, qu'il n'eut guère sur le roi, en cette circonstance, que la supériorité d'un fourbe sur une dupe. Les légats aussi eurent bien des astuces, Henri bien des duplicités, de sorte qu'il serait difficile de dire quel vêtement, dans cette longue négociation, recouvrit plus de trahisons et de vices, de la tunique blanche du pape, de la robe rouge des cardinaux, ou du manteau d'hermine du roi!

Henri VIII ne fit pas d'abord explosion. Mais il était ulcéré contre Catherine qui s'opiniâtrait à demeurer reine d'Angleterre, et contre Wolsey qui avait misérablement louvoyé entre Rome et Greenwich. Le roi était exaspéré aussi contre Campeggio et contre le pape. Il ne se gênait pas dans l'expression de son mépris. Les ducs de Norfolk et de Suffolk, le vicomte de Rochefort fomentaient les colères du roi. Lady Anne exaltait l'ambition pontificale de Henri. Elle lui montrait une tiare anglaise en perspective. «Le pape n'est qu'un évêque, l'évêque de Rome,» disait-elle. «Oui, répondait Henri, Clément n'est qu'un évêque et un évêque ignorant. Il est de plus un bâtard, un charlatan et un parjure.»

Wolsey cependant vivait dans une tempête. Ses ennemis avaient hâte d'en finir avec lui. Anne «l'oiseau de nuit» chantait à l'oreille du roi contre le cardinal une chanson de mort. Elle était bien dangereuse: car elle était toute-puissante. Les courtisans s'inclinaient devant lady Anne comme devant une reine et un premier ministre. Wolsey qui l'avait combattue dans l'ombre, qui l'enviait en favori, qui la haïssait comme son mauvais génie, elle allait le précipiter. Elle lui rendait guerre pour guerre. Les grands seigneurs de la cour, Norfolk et Suffolk en tête, poussaient lady Anne. Wolsey était un obstacle à leurs rapines. Ils s'adjugeaient, après sa chute, les propriétés des monastères. «La fantaisie de ces milords, écrit du Bellay, est, que le cardinal mort ou ruiné, ils déferont incontinent l'Estat de l'Église, et prendront tous ses biens. Ils le crient en pleine table.»

Les rancunes du roi contre Wolsey qui n'avait pas été net avec Rome, correspondaient à l'animosité des lords contre le cardinal.

Henri, qui avait besoin de se distraire, fit un petit voyage avec une partie de sa cour et avec sa maîtresse dans le Northampton-shire. Il s'y installa à sa résidence de Grafton. Cette résidence plaisait au roi, qui avait là ses plus beaux haras et ses plus riches forêts. Mlle de Boleyn était très-friande des cerises de ce comté, les meilleures d'Angleterre. Quand elle ne pouvait plus les manger sur l'arbre, elle les mangeait en conserves. Aujourd'hui encore le pays est planté de cerisiers, mais il a moins de bois. Ces bois sont en grande partie remplacés par des pâturages. Je connais un de ces pacages, le plus grand de tous, appelé Peterboroughfen où plus de trente communes nourrissent leurs troupeaux de moutons et leurs vaches grasses.

Le comté de Northampton est encore féodal. Il l'était beaucoup plus, lorsqu'au mois de septembre 1529, Henri VIII s'y établit avec sa maîtresse, dans sa maison de chasse de Grafton.

Il paraît que le roi avait dès lors en sa possession une lettre de Wolsey soit au pape, soit à un prélat italien, par laquelle le cardinal légat conseillait la bulle d'évocation. Cette lettre que Henri ne pouvait pardonner à son ancien favori, il l'avait serrée précieusement dans son pourpoint et ne l'avait pas même confiée à lady Anne. Il attendait l'occasion d'en écraser le cardinal. Elle se présenta naturellement à Grafton où Wolsey avait suivi la cour. Le soir de son arrivée, comme le cardinal saluait le roi dans la chambre de parade, Henri l'attira à l'écart, sous la tenture d'une fenêtre. Un dialogue s'engagea entre eux. Wolsey baissait les yeux et répondait timidement aux questions amères du roi. Soudain le roi s'animant, tira de son sein un papier qu'il déplia et qu'il secoua convulsivement devant la face pâle du chancelier. «Lisez, lisez, disait Henri, est-ce bien votre écriture?» Le cardinal balbutiant et tremblant, le roi se calma un peu, et déroba Wolsey aux regards avides des courtisans. Il l'emmena dans son cabinet où la conversation continua. Le cardinal essaya-t-il de nier? Henri, soit doute, soit commisération, remit la justification au lendemain. Le chancelier rentra dans la chambre de parade où, par la dignité de son maintien et par la sérénité de sa physionomie, il dérouta les curiosités. Toutefois ses ennemis ne furent pas longtemps dans l'anxiété. Le duc de Suffolk, aïeul de Jane Grey, beau-frère du roi et grand maître du palais, fit dire au cardinal, qu'il n'y avait pas d'appartement pour lui au château. Wolsey fut atterré. La nuit était noire et orageuse. Il fut obligé de remonter sur sa mule et d'aller s'abriter à plus d'une lieue de Grafton dans la maison d'un ami.

Le lendemain, lorsqu'il vint au château, le roi partait pour la chasse. De la selle de son cheval, Henri dit au cardinal, s'il avait à lui parler, de s'entendre avec ses ministres. Il l'invita cruellement à ne pas l'attendre et à ne pas quitter le légat Campeggio, qui avait pris congé. Le roi s'enfonça ensuite dans les hautes futaies, accompagné de lady Anne et d'une troupe de joyeux chasseurs. Il dîna à Harewell-Park, et ne revint que fort tard au château pour être certain de n'y plus trouver Wolsey. Le chancelier s'était éloigné, en effet, le cœur brisé, en compagnie de son collègue le cardinal Campeggio.

C'est à ce moment précurseur du schisme que je découvre pour la première fois sous les voûtes de Waltham-Abbey un homme encore obscur, mais qui exercera une influence prodigieuse. Cet homme est le docteur Cranmer.

Il était né dans le comté de Nottingham à Aslacton. Son nom était ancien, sa famille illustre. Son père, retiré dans un manoir modeste, était aimé du peuple et fort considéré de la noblesse. Il avait soigné l'éducation de son fils.

Le jeune Cranmer se distingua bientôt à Cambridge. Un mariage d'amour, que la mort trancha vite, ne fut pas un long obstacle à sa carrière ecclésiastique. Oxford et Cambridge se le disputèrent. Il opta pour Cambridge, où il reçut le grade de docteur.

Cranmer avait une âme élevée, un esprit lumineux, le goût de la vérité et le talent de la controverse. Il était très-savant. Il haïssait le moyen âge. Il était révolutionnaire, sans le vouloir, par une pente naturelle de son intelligence. Il croyait que son devoir envers Dieu était de substituer le bon sens et l'Écriture sainte à la scolastique et aux traditions. En 1529, il avait quarante ans. Réfugié, loin de la peste qui dévastait Cambridge, à Waltham-Abbey, chez sir Cressy, ami de son père, il instruisait les enfants de son hôte, et payait ainsi une hospitalité passagère.

Gardiner et Fox, qui visitèrent sir Cressy après que Wolsey eut quitté Grafton, rencontrèrent le docteur Cranmer au château. Il y était traité en égal, presque en supérieur. Ses belles manières, son attitude fière et modeste, son tact exquis annonçaient sa condition. L'insinuation et la justesse de sa parole révélaient un initiateur. C'était un gentilhomme sacerdotal. Il avait lu les novateurs allemands et suisses. Il admirait Luther, et il devait le dépasser en hardiesse sur la grande question de la présence réelle; mais il s'enveloppait de prudence, et il voilait l'audace du fond sous les convenances de la forme. Le moine de Wittemberg, au contraire, rachetait parfois ses timidités de doctrine par les éclats et les fougues d'une téméraire éloquence.

Fox et Gardiner prirent un singulier plaisir à causer de toutes choses, à Waltham-Abbey, avec Cranmer. Un jour, à dîner, ils déroulèrent toutes les difficultés que suscitait au roi le divorce qu'il poursuivait à Rome contre Catherine d'Aragon.

Cranmer, d'abord silencieux, se laissa entraîner à la logique de ses idées. Il dit sans effort le mot de la situation. Gardiner et Fox furent éblouis.

«Comment pouvez-vous être embarrassés? D'un côté, le Lévitique, la loi divine qui condamne le mariage du roi; d'un autre côté, Jules II qui l'a permis, Clément VII qui le maintient. Ici la Bible, là le pape! N'est-ce pas la Bible qui doit l'emporter?

—Et qui, reprit Fox, prononcera entre la Bible, le livre sacré, et le pape, le chef de l'Église visible?

—Qui? s'écria Cranmer, plein déjà du principe vital de la Réforme; qui? le premier chrétien venu, armé du texte souverain. Dans cette grande cause du roi et du pontife, si la conviction individuelle ne suffit pas, pourquoi ne pas consulter toutes les universités de l'Europe? Leur science biblique ferait bientôt fléchir l'autorité très-faillible du pape.»

Gardiner et Fox, le lendemain, rejoignirent la cour. Ils racontèrent au roi leur bonne fortune à Waltham-Abbey. Gardiner avait tenté de donner l'expédient comme de lui et de s'en attribuer l'honneur, mais Fox ne le souffrit pas; il ne consentit pas à omettre Cranmer. Henri VIII fut pénétré de joie.

«Ah! docteur Cranmer, docteur Cranmer, dit-il, de quel labyrinthe vous avez le fil? Oui, nous interrogerons les universités. Je vaincrai par là. Cette fois, je tiens Rome! je tiens la truie par l'oreille.»

Le roi manda aussitôt Cranmer, qui répéta ses arguments et qui réitéra son conseil. «C'est bien, c'est bien, dit Henri; mais il faut écrire ces bonnes preuves.» Et s'adressant au vicomte de Rochefort, qui était là: «Emmenez le docteur Cranmer, ayez soin de lui et qu'il ne manque de rien. Installez-le dans votre hôtel à Durham-House, sous le toit de lady Anne, et qu'il compose là un traité sur la nécessité de mon divorce, sur sa légitimité, autant que sur l'opportunité de consulter à cet égard les universités, soit anglaises, soit étrangères.» Cranmer ne recula point; il était d'un siècle qui avait une séve vigoureuse, d'un siècle héroïque et inventeur, d'un siècle antiromain, du siècle des penseurs et des novateurs.

Machiavel avait écrit (1516) ces lignes froidement implacables et mathématiquement prophétiques, à la veille de la Réforme de Luther: