COLLECTION DES ROMANS POPULAIRES — No 130
Jean MAUCLÈRE
Le Braconnier de la Mer
PARIS, 5, RUE BAYARD
ROMANS A BON MARCHÉ
Mensuels
Le plus grand succès de la Librairie française. Le tirage est monté pour plusieurs romans à 150 000.
IL PARAIT UN ROMAN COMPLET CHAQUE MOIS DONNANT, COMME TEXTE, LA VALEUR D’UN VOLUME A 3 FR. 50
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Les numéros suivants sont encore en vente :
- 107. — La troisième génération, par J. Dannemarie.
- 108. — Soldat et paysan, par Clément d’Othe.
- 109. — Le secret de Joliette, par H.-A. Dourliac.
- 110. — Transplantée, par Henri Franz.
- 111. — Un Mystère au village, par Pierre Gourdon.
- 112. — Guillemette, par Victor d’Enserune.
- 113. — Par le Creuset, par H. Martial.
- 114. — Cœurs chevaleresques, par O’Neyes.
- 115. — La Reverdie, par Jean Mauclère.
- 116. — Un Terrien, par Gaspard de Weede.
- 117. — Sur la brèche, par Jean de Belcayre.
- 118. — Au pays des Soviets, par Roger des Fourniels.
- 119. — Un cri dans les ténèbres, par Angel-Flory.
- 120. — Le drame de Maison-Dieu, par Gouraud d’Ablancourt.
- 121. — La Vierge aux ruines, par Abel Sibrès.
- 122. — L’espion de la citadelle, par Marcel de Tancourt.
- 123. — L’eau qui dort, par Jean Mauclère.
- 124. — Forces perdues, par Edmond Coz.
- 125. — L’exil de Bénédicte, par Jean de Belcayre.
- 126. — La Bonne de mon Oncle, par Charles Dodeman.
- 127. — Entre l’or et lui, par Clément d’Othe.
- 128. — C’est la France, par H.-A. Dourliac.
- 129. — L’appel du foyer, par Charles Péronnet.
- 130. — Le braconnier de la mer, par Jean Mauclère.
En préparation :
- 131. — Une fleur sur les ruines, par Pierre Gourdon.
5, RUE BAYARD, PARIS, ET DANS TOUTES LES GARES
Le Braconnier de la Mer
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Un éboulis granitique avançant dans la mer, en une langue effilée terminée par un amoncellement de rochers énormes, superposés et distincts, qu’un géant, dirait-on, se serait amusé à empiler : c’est la pointe des Corbeaux, limitant au Sud l’île d’Yeu, ce grain détaché du chapelet des îles bretonnes, et ancré, tout seul au large, à près de dix milles du continent.
Certaine tradition assure que ce promontoire doit son nom à deux corbeaux qui y auraient niché fort longtemps, et ne permettaient à aucun animal de leur espèce d’y séjourner. Si vieux soit-il, aucun Islais ne se peut vanter d’avoir connu ces oiseaux insociables ; mais leur départ n’a pas fait moins sauvage ce coin perdu qui reste l’un des plus désolés de l’île. En venant du village de la Croix, tout blanc et coquet, habité par quelques laboureurs et des pêcheurs homardiers dont les barques, au repos, somnolent sur les grèves des anses voisines, le triangle de terre, qui va s’amenuisant sous l’étreinte bleue de la mer, ne présente plus que des champs dont le maigre sol est parfois crevé d’un bloc chauve de roc, et où des vaches mélancoliques, attachées par une corne, paissent avec application l’herbe rare. Ce n’est pas encore la mer, devant qui la falaise oppose son mur, comme fait l’étrave d’un navire, ce n’est déjà plus la terre, avec l’agitation de ses hommes et le chant de ses clochers ; c’est la lande, la lande aride et nue, grillée par le soleil, brûlée par l’embrun, desséchée par les vents du large. Nulle trace humaine ne s’y révèle, sauf une cahute informe et misérable, verrue des guérets pelés, et qui est la demeure du braconnier de la mer.
Imaginez, à quelques centaines de mètres de la défunte enceinte du Sud, dont le menhir central et sa cour de pierres rangées en cercle ne sont plus qu’un semis irrégulier de brunâtres débris mégalithiques sans forme, imaginez une étroite construction aux assises puissantes, au toit gravement injurié par les colères de l’océan, qui mugit à cinquante pas, en contre-bas de la falaise. Un chemin, sinuant entre deux haies de tamaris à la fine chevelure, relie ce fruste abri à la route de Saint-Sauveur, qui, en ce point, n’est plus qu’un mauvais chemin mangé par l’herbe, entre des broussailles de ronces. L’endroit est rude et âpre à souhait pour l’habitat d’un homme jouissant dans l’île d’une réputation légitimement gagnée de merveilleux pêcheur et de farouche mécréant.
Or, ce matin, 26 mai, un rayon de soleil, glissant par un trou de la muraille, qui, à la rigueur, pouvait être compté comme une fenêtre, vint éveiller Damase Valmineau sur le tas de varech bourré dans un vieux sac qu’il appelait son lit. Le bonhomme consulta une grosse montre achetée en 1880, l’année de la grande pêche, et dont le boîtier d’or disait assez que le propriétaire de ce pauvre logis était un misanthrope bien plutôt qu’un miséreux. Ayant constaté qu’il avait une heure encore avant que de commencer sa longue journée, le pêcheur alluma sa bonne pipe et se prit à songer, — tout comme le lièvre en son gîte.
Soixante ans qu’il allait avoir, aux prochaines marées d’équinoxe, et il était là, tout seul, pis qu’un homard dans un trou de la côte ! Tout seul qu’il se trouvait, depuis que sa femme était trépassée du chagrin que lui avait causé la mort de ses fils, deux beaux matelots noyés lors d’un coup de vent de Norouet qui avait précipité au fond la barque, et le train de pêche, et les gars… Tout seul qu’il se trouverait toujours, puisque sa fille, la Josine, avait mal tourné, ayant délaissé la mer et l’île pour aller épouser un métayer du continent, qu’elle avait connu tandis qu’il faisait son service au 93e, du temps qu’il y avait encore des pantalons rouges au fort de Pierre-Levée. Souvent, elle avait écrit, la Josine ; mais jamais, bien sûr, il n’avait ouvert ses lettres !
Quand il pensait à son sloop, avec lequel jadis il avait tant couru la mer, le père Damase éprouvait une amère sensation d’orgueil rétrospectif. En avait-il pris, de ces sardines au corps d’argent qu’on empilait, par couches saupoudrées de sel, dans les panières plates ! Même, une année, un 8 mai, il avait ravi au père Mathé, un spécialiste qui y tenait fort, la gloire de rapporter à Port-Joinville la première sardine de l’année. Tout cela était fini, — fini comme la vie de ses fils. Obstiné dans sa douleur, têtu dans son chagrin, qui peu à peu s’était mué en une sourde rancune contre la mer, contre les hommes, contre l’univers tout entier, Damase Valmineau n’était plus, il ne voulait plus être, qu’un pêcheur langoustier bricolant dans les anses avec son bateau-vivier, et faisant indistinctement main basse sur tous les crustacés qu’il piégeait avec un art dont il n’était pas peu fier, sans s’inquiéter s’ils avaient ou non la taille réglementaire. Ce pour quoi le solitaire de la pointe des Corbeaux, admiré de quelques-uns, évité par chacun, était connu dans l’île entière pour être le braconnier de la mer.
— Bon sang ! Qu’est-ce que je rêvasse, à cette heure ? Il s’en va temps de se lever, si je veux profiter du flot.
La pipe était vide et déjà refroidie. Valmineau fit une toilette sommaire, dépêcha un chanteau de pain accompagné d’une poignée de patelles, et sortit sur la lande, où courait un air jeune et vif imprégné de marines senteurs, dont l’Islais gonfla délicieusement sa poitrine.
Tournant le dos au phare qui avait clos son petit œil rouge devant la splendeur du jour, Damase gagna l’anse des Corbeaux ; c’était là que, dédaignant l’abri du modeste pierré construit non loin, dans l’anse des Vieilles, à l’usage des pêcheurs de homards, Valmineau tirait sa barque à la pleine mer, l’amarrant à l’un des rochers qui hérissent la grève exiguë. Le bateau attendait, noir et court, un peu plus large que les canots sardiniers, à cause du vivier que recélaient ses flancs, et se balançant au bout de son amarre, comme un chien qui s’agite à l’attache. Valmineau enleva ses sabots, retroussa sa culotte, et, enjambant le bordage, en un instant fut chez lui, — plus à son aise que dans la cabane de la lande. Le bateau eut un frémissement d’accueil ; aussitôt, le braconnier de la mer se pencha sur son vivier. Tout y était en ordre ; les six hôtes qu’il avait laissés la veille se trouvaient là, toujours bien vivants, et se déplaçant dans l’étroit espace à brusques secousses de leurs queues détendues comme des ressorts. C’étaient de belles langoustes, ou du moins ce qu’à l’île d’Yeu on appelle ainsi : des homards noirs-bleus à grosses pattes, à pinces puissantes et savoureuses. La véritable langouste, qui a la carapace rougeâtre et les membres plus fins, est dénommé homard rouge ou rélangoust ; en 1520, Garcie Ferrande, capitaine à Saint-Gilles, l’appelait avec respect le roylangoust.
— On va voir à relever les casiers, déclara le solitaire, qui à défaut d’interlocuteurs se plaisait assez à parler tout seul. Et puis après, la compagnie, en route pour l’hôtel !
Damase hissa la voile, saisit la barre d’une poigne solide. Avec une prodigieuse adresse, le pêcheur dirigea son fragile esquif entre les brisants. Laissant sur sa droite un groupe de roches cachées par la pleine mer, mais dont une large surface d’eau battue, savonneuse, décelait la dangereuse présence, il mit le cap sur la tour noire qui, depuis le naufrage de l’Ernestine, surmonte les récifs de l’extrême pointe. Et bientôt le bonhomme se trouva hors de la zone périlleuse, sur l’eau verte que le gai soleil du matin irisait d’or.
Pendant une bonne heure, il releva ses casiers, allant, en quelques bordées, de l’un à l’autre des flotteurs de liège qui dansaient sur les lames, jouant à cache-cache derrière leurs crêtes mouvantes. Un coup de gaffe pour crocher le filin, et la nasse se montrait, quelquefois vide, le plus souvent habitée par un ou deux prisonniers dont les pinces s’agitaient dans le vide, à gestes comiques et rageurs. Une belle pièce parut ainsi, et plusieurs homardeaux guère plus gros que ces langoustines, d’ailleurs exquises, dont la queue se croque en trois bouchées ; le braconnier de la mer les considéra avec une moue :
— Euh ! grogna-t-il, vous n’êtes point gros, mes gaillards ! Bast ! tout fait ventre ! En route pour le chaudron !
Damase revint à l’anse, tira son canot sur le sable lisse, dur, net comme une glace, que le jusant venait de découvrir ; puis saisissant par derrière, à la nuque, comme il disait, ses prises qui se débattaient violemment, il les entassa dans une hotte qu’il bourra avec des paquets de fucus. Enfin, ayant assuré sans efforts sa charge sur son dos robuste, le pourvoyeur de l’hôtel des Étrangers se dirigea allégrement vers Port-Joinville.
Ce même matin, un dundee faisait voile sur l’île ; le fait, on s’en doute, n’offre rien de saillant, et ne mériterait pas que nous en informions nos lecteurs, n’était le chargement insolite de ce petit bâtiment. Sur le pont, dans la cale, et visible par les écoutilles, s’entassait une cargaison composée surtout de ces caisses multiformes dans lesquelles on enferme les meubles livrés au péril d’une traversée ; des matelas arrondissaient à l’arrière leurs courbes molles, une caisse défoncée, soigneusement arrimée à plat pont, laissait voir la glace d’une armoire, riant au soleil, et reflétant les allées et venues du gui, qui oscillait latéralement au gré du vent gonflant la grand’voile. L’ensemble de ce déménagement en escapade au large était étrange et pittoresque, combien différent de ceux qu’on voit bringueballer lamentablement au long de nos routes !
A l’avant du dundee, là où l’eau inlassablement partagée gifle la proue qui avance entre deux rangs de vaguelettes bordées d’écume, deux voyageurs étaient debout, admirant la plaine vivante d’où parfois jaillissaient, contre l’étrave, des jets écumeux, quand la houle était plus forte ou la course plus vive. C’était un homme de cinquante-cinq ans, peut-être, en pleine vigueur encore, qui haussait un large front d’érudit ; auprès de lui, une jeune femme d’une trentaine d’années, grande et blonde, avec un de ces visages réguliers et calmes qui ne sont jamais très parés des grâces de l’adolescence, mais que le temps respecte mieux qu’il ne fait pour les traits à l’expression plus mutine. Tous deux étaient en deuil.
Le passager déclara soudain, en laissant errer un regard pensif sur l’eau parsemée de moirures lentement mouvantes, ocellée de reflets :
— Vois-tu, Madeleine, à cela près que je reviens dans mon île natale, et que je n’ai malheureusement rien de monastique, je me fais penser à saint Martin de Vertou, s’en venant, avec son ami saint Hilaire, évêque de Poitiers, évangéliser l’antique Oïa, au temps de la domination romaine.
— Mais, père, ils n’arrivaient pas, je pense, par Fromentine, comme nous ?
— Fromentine, à cette époque, ne devait guère exister qu’en puissance, comme dit si volontiers mon collègue Charost, en sa qualité de professeur de mathématiques. Mais il est probable que ces saints personnages embarquèrent à Notre-Dame-de-Monts, puisque c’est de là que part le pont d’Yeu.
— Ce pont de galets dont tu me parlais tout à l’heure ? Je n’ai pas su le voir…
— Parce qu’il ne se montre qu’au reflux, en temps de vives eaux ; il se découvre alors sur une longueur de trois kilomètres. La légende assure que cette jetée est le résultat d’un défi porté par saint Martin à Satan, et dans lequel celui-ci eut le dessous, comme il convenait.
— Ne dit-on pas aussi que dans les temps anciens cette sorte de chaussée réunissait l’île à la terre ferme ?
— Euh ! On dit tant de choses !
Reprenant son idée, Madeleine poursuivait déjà :
— Ce n’est pas davantage au quai de la Tour, à Port-Joinville, qu’atterrirent les deux pèlerins ?
— Sans doute. Les premiers apôtres de l’île prirent pied au fond du golfe alors formé par le ruisseau qui se jette dans l’anse du Moulin. Ce fut en face de ce point que se construisit le monastère, où saint Hilaire appela d’Irlande les moines blancs de Bangor.
Le voyageur se tut. Devant eux, l’île se rapprochait, corbeille de fleurs posée sur l’eau calme : au vert tendre des blés se mariait l’incarnat des champs de trèfle, et les pois offraient le pointillement de leurs pétales neigeux. Alors le passager étendit la main et prononça simplement, d’une voix chargée d’émotion :
— Mon pays, Madeleine.
On arrivait à l’île, ourlée, sur cette face, par les grèves blondes de la Conche et de Ker-Châlon, et que domine le clocher de Saint-Sauveur, dont le lanternon rond guide les marins. La mer se piquetait de voiles claires, devant une estacade aux lignes hautes et grêles, qui, déjà très distinctes, semblaient les longs bras d’un faucheux étendus sur l’eau bleue. La passagère, songeuse, regardait en silence cette terre maritime qui avait été le berceau de sa famille paternelle, et où la ramenait, définitivement sans doute, la volonté du ciel.
En arrivant sur les quais où l’hôtel des Étrangers dresse sa façade blanchie à la chaux, comme toutes celles de la petite ville, Damase Valmineau connut à l’instant qu’une curiosité agitait les Islais flânant le long du port. Le solitaire s’étonna, en déballant ses homards :
— Y a-t-il du nouveau, à ce matin ?
— Six, huit, dix… répondit le garçon de l’hôtel. Eh ! eh ! ils ne sont pas du gabarit, les derniers ! On braconne donc toujours ?
— Si vous n’en voulez point… grogna le bonhomme.
— Là, là, ne vous fâchez pas, père Damase. Histoire de parler, ce que j’en dis. Et pour ce qui est du nouveau, c’est ce dundee qui prend les passes, devant nous.
Le pêcheur redressa sa haute taille délivrée du poids de la hotte, et, la main en auvent, considéra un instant le voilier parvenu devant le musoir rouge du brise-lames.
— Faut que je vas voir ça, déclara-t-il.
Et il s’avança, indifférent au froid accueil qu’on lui faisait dans les groupes. A son passage, les bérets se rapprochaient en des conciliabules où il n’avait point de part, et Mortimprez, un camarade d’enfance pourtant, fit mine de ne pas le reconnaître. Celui-là était propriétaire et patron d’un beau sardinier ; jouissant de la considération générale, il ne voulait plus rien avoir de commun avec le braconnier de la mer.
Une mauvaise lueur durcit encore le regard du solitaire ; il s’approcha d’une vieille poissonnière, ridée, sous sa fanchon noire, comme une pomme de l’autre année :
— Qu’est-ce que c’est, qui arrive ? C’est-y l’homme aux chevaux de bois ?
— Non, répondit la femme, c’est des gens du continent qui viennent habiter dans l’île. Un déménagement, quoi !
Le dundee abordait à quai, auprès de la Grive, le courrier de Fromentine, à qui ses jolies lignes de vapeur de plaisance donnaient des airs de bibelot égaré parmi ces bateaux de pêche, frustes travailleurs assortis à leur rude besogne. Damase se perdit dans le remous des curieux qui affluaient ; il eut la surprise d’entendre un Parisien, debout à l’avant du dundee, interpeller un Islais :
— Hé là ! Cossard, tu ne me reconnais donc pas ?
L’homme se retourna, surpris :
— Pour vous dire…
— Voyons, Lemarquier ! Le fils de Lemarquier, de la Meule ! Tu ne te rappelles pas notre aventure à Risque-de-Vie, où le canot a failli se perdre, et nous avec, il y quarante années ? Et toi, n’es-tu pas Legrand ? Comme tu ressembles à ton père !… On tire toujours des tourterelles, aux passages de mai et de septembre, dans le bois de la Citadelle ?
Le voyageur avait sauté à terre ; autour de lui, un cercle s’était formé ; des mains se tendaient, des exclamations montaient. Et l’étranger reprit d’une voix franche ombrée de mélancolie :
— Oui, mes amis, me voilà revenu dans notre île, et j’y finirai mes jours. Rien ne vaut le coin natal, pour y jeter l’ancre après les tempêtes… après celles de la vie, comme après les autres !
Avec un regard indifférent sur cet étranger qui lui était inconnu, Valmineau passa.
CHAPITRE II
Dans le cabinet de travail de la cure, ouvert sur la paix ensoleillée d’une grande cour que bordent les écoles libres et qu’ombragent des vernis du Japon, l’abbé Parand s’occupait à préparer le prochain numéro de la Croix de l’Ile-d’Yeu. C’était une idée touchante qu’il avait eue, le curé doyen de l’île esseulée, en fondant cette menue feuille où sa tendresse paternelle recueillait, deux fois par mois, tout ce qui concernait la vie de ce petit morceau d’univers perdu au sein des flots, et dont la direction morale lui était confiée. Aux pages composées par une vieille dame, qu’un zèle ardent avait portée à se faire imprimeur, éditeur, voire colporteur, on trouvait de tout : naissances, mariages et décès, tempêtes et grandes marées, comptes rendus de ces cérémonies mi-religieuses, mi-maritimes, si particulièrement florissantes à Yeu, nouvelles des longs-courriers islais. Et nul ne s’étonnait d’y lire les réflexions sur l’inconstance de la sardine ou les mœurs des langoustes, puisque c’est de la pêche que vit la population.
— Ouvrez !
La gouvernante de M. le doyen lui tendait une carte de visite bordée de noir ; l’abbé y porta les yeux :
Edmond LEMARQUIER
Professeur honoraire d’histoire au lycée d’Orléans.
Un crayon rapide avait ajouté :
et Mlle LEMARQUIER.
— Faites entrer, ma bonne, dit le prêtre en abaissant sa barrette sur un front que coupait une ligne de hâle.
Un instant après, les passagers du dundee pénétraient dans la pièce ; M. Lemarquier présenta avec aisance sa fille et lui-même, puis ajouta tout aussitôt :
— Vous dirais-je, Monsieur le Curé, que je vous reconnais ?
— J’en suis flatté, Monsieur ; mais je me trouve à Port-Joinville depuis dix années à peine, et j’avoue ne pas me souvenir de vous avoir jamais rencontré.
— Mes paroles m’ont trahi : je reconnais en vous, non pas l’homme lui-même, mais, si j’ose dire, le curé doyen de notre rocher perdu. Monsieur l’abbé Marchand, un esprit entre tous éminent, fut jadis le doyen de l’île d’Yeu ; vous continuez à mes yeux sa haute et sainte figure. C’en est assez pour que j’aie tenu à venir vous assurer de notre respect, au moment où nous nous fixons définitivement dans l’île, ma fille et moi.
L’abbé s’inclina légèrement.
— Je vais donc avoir la joie de vous compter, Monsieur, parmi mes paroissiens ?
— Oui, Monsieur le Curé ; indirectement, tout au moins. Mon père, médecin que sa profession avait beaucoup fatigué, s’était de bonne heure retiré à la Meule, J’y fus élevé moi-même ; j’y reviens après ma carrière faite… Hélas ! le nid est toujours là, mais la famille est incomplète…
Il eut un soupir ; une ombre flottait dans le sourire de Madeleine, à l’abri de son chapeau de crêpe. Discrètement, l’abbé prononça :
— La douleur est fille du ciel…
— Mme Lemarquier, continua le professeur, nous a été enlevée après une très longue maladie. Ma fille a refusé tous les partis qui se sont présentés, pour l’entourer de soins dont je ne puis assez vous dire l’intelligence et le dévouement… Si, si, mignonne, il faut que M. le curé te connaisse… Maintenant la voici seule avec son vieux père, et si la blessure de mon cœur se doit un peu calmer, c’est sa main qui la pansera…
— N’avez-vous pas d’autres enfants ? interrogea le prêtre.
— J’avais deux fils, Monsieur le curé. L’un est tombé pour la France dans le bled marocain, au cours de cette période que les journaux appelèrent, d’une formule exagérément optimiste, la pénétration pacifique. L’autre est marié, fixé dans les mines du Nord où il est ingénieur ; il n’a plus besoin de moi. Alors, je reviens mourir sur ma terre natale, avec mon Antigone.
— Mourir ! protesta l’abbé Parand. Pas avant que je n’aie profité de vos bonnes visites ! Vous devez à Dieu des années encore de services éclairés.
— Vous avez raison, Monsieur le curé, fit Madeleine en se forçant à sourire. Que deviendrais-je sans ce cher père ?
Le veuf secoua la tête.
— En réalité, je ne songe pas à m’enliser dans une tristesse morne et stérile. J’arrive ici avec un grand projet.
— Vraiment ?
— Je prépare depuis longtemps un volume sur les monastères du Bas-Poitou ; je veux étudier de près, et en détail, les ruines et les souvenirs que Yeu présente dans cet ordre d’idées.
— Ah répondit l’abbé, avec une lumière dans le regard, la belle, la grande pensée ! Le monastère de saint Hilaire, plus tard celui de saint Étienne, ont tenu une haute place dans la vie morale de l’île ; seulement leur étude vous coûtera mainte peine, Monsieur.
— Je crois qu’il n’en reste pas grand’chose, fit Madeleine.
— A peu près rien, Mademoiselle. Du moustier de saint Étienne ne demeurent que quelques substructions envahies par les ronces et les yèbles : quant à celui de saint Hilaire, je crois bien qu’il n’en subsisterait à peu près que le souvenir, si M. Turbé, en défrichant une de ses terres, sur l’emplacement de la chapelle, n’avait mis à découvert trente-six squelettes, dont un reposait dans une auge de pierre blanche.
— Celui d’un prieur, sans doute, remarqua le professeur. Il faudra que je voie tout cela… Pensez-vous, Monsieur le curé, que la documentation me soit facile ?
— Je crains que non. L’établissement des Bénédictins de Cluny, dont l’essaim était placé sous la protection de saint Étienne, fut entièrement dévoré en 1564 par le feu qui, ayant pris subitement dans une salle, anéantit en un instant le fruit de cinq siècles et demi de laborieux efforts ; et notre plus ancien registre officiel n’est que de 1629. Pour les disciples de saint Hilaire, c’est pire encore : saccagé par les Sarrasins au commencement du règne de Louis le Débonnaire, ce couvent fut incendié par les Normands en 846. Et dame, dans ce temps-là…
Une moue significative compléta la pensée du prêtre ; M. Lemarquier objecta :
— Mais il y a la charte du transfert à Noirmoutier de l’abbaye cistercienne sise à l’îlot du Pilier, transfert exécuté par Pierre de la Garnache, seigneur de l’Insula de Oïa, en 1206. On trouverait peut-être quelques détails dans ce document.
— Oh ! oh ! fit l’abbé Parand, je vois, Monsieur, que vous êtes un véritable archéologue, nos vieilles pierres n’ont qu’à se bien tenir !… Et vous, Mademoiselle, seriez-vous versée également dans cette science vénérable ?
— Je seconde parfois mon père pour ses recherches, Monsieur le doyen, c’est ma fierté et mon plaisir. Mais je compte surtout cueillir des plantes destinées à soigner les bonnes gens de la Meule, dans des cas très simples ; j’espère aussi que M. le curé de Saint-Sauveur voudra bien accepter le secours de ma bonne volonté pour les enfants du catéchisme…
— La couvée n’est malheureusement pas nombreuse, Mademoiselle, une vingtaine de petites âmes en tout ; mais je m’empresse d’accepter au nom de mon confrère votre offre si chrétienne, et je me félicite infiniment de la précieuse recrue que nos œuvres vont trouver en vous.
L’abbé souriait, paternel ; Mlle Lemarquier lui répondit par un regard où se reflétait la candeur de son cœur pur.
Le village de la Meule — 206 habitants avec les hameaux annexes — est sans contredit le site le plus attrayant de l’île d’Yeu. Plus exactement, c’est le seul où la nature déploie du charme et de la grâce, entre l’aridité sévère des landes granitiques et la sauvage splendeur des falaises battues par une mer dont la colère grondante est toujours aiguisée sur les pointe des « basses » sous-marines, qui, sans trêve, déchirent la robe verte de l’océan. Après un frais vallon où serpentent un ruisseau et des routes sinueuses jouant à cache-cache sous les ormeaux du Bois-d’Amour, la Meule est un groupe de maisons blanches, une auberge, deux petites fermes et trois villas. Et le paysage est borné derrière le port minuscule qui s’enfonce dans les terres, par de puissantes masses rocheuses, dont les frustes assises bossuent le sol jusqu’aux premières habitations. Les qualifier de montagnes, comme font les habitants, est une exagération évidente ; il demeure qu’elles créent un aspect de fjord norvégien en miniature, tout entouré d’arbres et de jardins fleuris. La chapelle votive a grand air, qui domine le village à gauche, tout en haut du mur nu, quasi à pic de la falaise, et agenouillée sous sa toiture basse, en face du plus merveilleux horizon maritime qui se puisse rêver, où elle prie depuis cinq siècles pour les Islais au péril de la mer.
A ses pieds, la villa de M. Lemarquier était un étroit mais coquet logis, assis derrière ses plates-bandes égayées de rouges pélargoniums. Depuis le balcon de bois courant devant le premier étage on apercevait le petit havre, peuplé d’une trentaine de canots, grées en sloops, tirant sur leur corde à marée haute, échoués à basse mer. De la grande voisine dont la voix profonde s’effilochait dans le vent, par-dessus les falaises, on ne voyait rien, les roches du goulet, très hautes, se resserrant, puis tournant brusquement à gauche. C’était bien l’asile qui convenait à ce savant voué à l’étude des antiquités chrétiennes de son île, à cette jeune femme qui consacrait à la charité tout le temps que lui laissait libre le dévouement dont elle entourait son père.
Ils avaient chacun une bicyclette, indispensable dans un pays aussi peu favorisé des conquêtes de la civilisation. Et ils s’en allaient par les routes cahoteuses, crevées d’affleurements granitiques, où jamais ne se risquèrent bandages d’automobiles ; moins d’une lieue de chemin, entre les terres dénudées, les menait à Port-Joinville, capitale de ce petit monde insulaire dont M. Lemarquier rapprenait avec joie à connaître tous les détours.
Aussitôt que fut terminée l’installation de la petite villa, le professeur commença ses travaux. Le premier des monastères, celui qui avait fleuri du VIe au IXe siècle, attira son attention tout d’abord. L’archéologue se rendait, entre Ker-Borny et Port-Joinville, au vallon de Saint-Hilaire ; là, parmi les prairies arrosées d’un mince ruisseau bordé de saules, et qu’enjambe un pont rustique, le savant se penchait aux pierrailles éparses dans le Champ du Cloître. Il étudiait avec piété les derniers vestiges de l’asile des hommes qui avaient doté cette terre alors inculte, et presque inhabitée, d’un vallon fertile, en édifiant près de l’anse une digue qui, coupant la communication avec la mer, avait peu à peu réduit le golfe à un étier sur lequel ils établirent un moulin. Car il ne suffisait pas aux pieux ermites d’attirer par leurs prières les bénédictions célestes sur la terre, leur industrie savait rendre plus propices au séjour de l’homme les lieux rudes où les appelait leur mission.
De son côté, Madeleine, sa boîte d’herborisation à la hanche, s’en allait cueillir les simples dont elle constituait une petite pharmacie à l’intention des habitants du village. La jeune fille s’aperçut vite que, sur cet avant-poste de l’Europe, brûlé de soleil, saturé d’air marin, la flore n’est pas riche, dont on peut amasser une bienfaisante récolte ; cependant, elle recueillit de la violette, du tussilage et des mauves, spécifiques des rhumes ; dans ses bocaux, la racine du chiendent rafraîchissant fraternisa avec la dépurative pensée sauvage. Et sur les talus qui bordent les champs, concurremment avec ces murets en pierre sèche dont la présence ne contribue pas à égayer le plateau central de l’île, Mlle Lemarquier, en prévision des maux de gorge, put cueillir ample moisson d’une petite ronce de curieuse espèce, aux buissons bas, serrés et non traçants.
Les habitants de la Meule apprirent tôt à estimer les voisins que leur envoyait le continent. La vieille femme qui servait les nouveaux arrivants ne se priva point de publier partout combien ils étaient plaisants et honnêtes ; et les enfants ne tardèrent pas à entourer gaiement, dès qu’ils l’apercevaient, la demoiselle qui savait miraculeusement guérir les coups de froid pris en barbotant dans les anses… et parer d’attraits insoupçonnés l’étude du catéchisme.
Cette sympathie générale était douce à M. Lemarquier, à Madeleine surtout. Une seule ombre à ce tableau, insuffisante à l’obscurcir, mais fâcheuse aux yeux de la jeune fille, qui se donnait toute à son œuvre de charité. Lorsqu’elle herborisait sur la côte ouest, recherchant, parmi la maigre végétation des dunes, la centaurée qui traite les maladies de la bouche et du pharynx, et le silène officinal souvent desséché par la rude haleine du large, il n’était pas rare que Mlle Lemarquier sentît peser sur elle le regard dur d’un pêcheur, immergeant des nasses devant les récifs, ou poursuivant, à marée basse, dans les bâches, les crabes aux bras armés. C’était le braconnier de la mer, dont la sourde hostilité s’amassait autour de l’intruse qui osait violer la solitude de son domaine.
CHAPITRE III
— Je vas-t’y prendre le large, à matin ?
Damase Valmineau, grimpé sur un roc de l’anse des Corbeaux, examinait l’océan à ses pieds. La mer n’était pas démontée sans doute, mais la journée s’annonçait dure ; un ciel ardoisé, ainsi qu’il arrive après de chaudes périodes estivales, chargeait l’eau d’une teinte plombée. La surface liquide, sans écume, était tout entière comme couverte de papier gaufré à petites frisures, qui ne s’effaçaient qu’à l’arête des vaguelettes entre-heurtées. Point de houle, à vrai dire ; mais le soleil qui, parfois, entre deux nuages, risquait une coulée d’or timide, avait un éclat pâle auquel un familier des choses maritimes ne se pouvait tromper.
— Ça ira mal d’ici une paire d’heures, grommela Valmineau. Faut voir à mettre le canot en lieu sûr.
Jambes nues, se piétant comme une sorte de triton puissant et farouche, l’homme tira à sec, sans effort apparent, son embarcation dont la petite étrave creusait un sillon dans le sable friable, jamais atteint par la mer, de la grève supérieure. Le poil mouillé, mais à peine essoufflé, l’homme amarra solidement sa barque à un écueil, visita le vivier, pour n’y laisser aucun crustacé. Puis il regarda encore la mer ; des panaches blancs commençaient de fuser, pressés, contre la pointe du Gibbas, faite de roches détachées et éparses qui prolongent l’île vers le Sud. Damase hocha sa tête grise :
— Riche temps pour la loubine, qu’aime l’eau bien brassée ! Espère un peu, que j’aille voir ça à l’anse des Vieilles !
C’étaient deux kilomètres à parcourir, et le lieu n’est pas des meilleurs pour la pêche ; mais le ciel menaçant n’incitait pas le bonhomme à se rendre jusqu’à la presqu’île du Châtelet, dont le grand bar hante si volontiers les abords tourmentés aux noms expressifs : Tourne-Cul, Pierre-Fourchue, Père-Nère (pierre-noire). Et quant aux postes de pêche des Corbeaux même, le solitaire de la pointe leur conservait une rancune, depuis que, sur l’écueil de la Mouclière, ainsi nommé à cause des colonies de moules qui y prospèrent, il avait été recouvert et roulé par les plis glacés d’une lame de fond, ne devant son salut qu’à une crête de rocher à laquelle, par miracle, il avait pu s’agripper.
Valmineau gagna sa cabane, en poussa du pied la porte branlante. Il prit la longue gaule d’un seul tenant que trois crampons rouillés fixaient au mur velouté de jaunes pariétaires, auquel elle faisait comme une antenne unique pointant vers le large. Puis, ayant mis au fond de son sac son attirail de pêcheur, au-dessus d’une miche, d’une chopine et d’un saucisson, le braconnier de la mer s’en fut vers l’anse des Vieilles, qu’il atteignit par la route courant sur la falaise. Ce faisant, il ne rencontra d’autres êtres vivants qu’un vieux cheval qui paissait, entravé, et Madeleine Lemarquier en tournée d’herborisation, à laquelle, au passage, Damase jeta un mauvais regard.
L’anse des Vieilles était jadis fréquentée par les nombreux capitaines des barques appartenant au village de la Croix ; celles-ci s’abritaient derrière une jetée, le Fort des Dames, dont ne subsistent plus que des restes unis par un ciment rouge ; maintenant trop ouverte, par suite des assauts répétés de la mer, cette anse ne présente pas une grande sécurité ; seuls les caboteurs peuvent s’y réfugier l’hiver, quand les vents du Nord-Est, voire du Nord-Ouest, jettent à la côte la colère des flots démontés. Pour les touristes, c’est une plage sablonneuse à pente assez forte, encadrée par des falaises hautes de douze mètres environ, d’une coloration rougeâtre due à des filons importants d’eurite à teinte d’aventurine, qui forment dans le granit, à mi-hauteur, de curieuses bandes stratifiées. Au centre de la grève, deux murailles parallèles érigent leurs roches grisâtres, fendillées comme du vieux bois abandonné aux intempéries, ou ridées ainsi que des visages de vieilles femmes. D’où, peut-être, le nom de l’anse.
Le braconnier de la mer descendit sur le sable, huma l’air vif qui accourait du large, porté par le dos glauque des longues houles qui, d’heure en heure, se creusaient davantage :
— Va bien, grogna-t-il. Je vas laisser mon fourbi dans un trou pour attendre la mer à baisser ; et puis, en route pour le lieu de pêche !
A l’Ouest, la falaise présente quatre ouvertures successives, qu’on ne saurait appeler des grottes, sur une côte où s’ouvrent des excavations comme le trou aux Pigeons qui mesure vingt-quatre mètres de profondeur, ou la grotte des Soux, qui en compte soixante. A l’anse des Vieilles, ce sont simplement, dans la muraille de pierre, des failles triangulaires, semblant nées d’une partie de terre qui se serait vidée. Leur sol est tapissé d’un éboulis de galets brassés par la mer, et fleuris d’algues luisantes. Ce fut là que Valmineau déposa son sac et ses bottes, délogeant des crabes noirs et verts qui s’évanouirent dans le sable humide des flaques. Un regard de vérification au moulinet de sa gaule, une allumette à sa bonne pipe, et le pêcheur, ayant pris ses appâts, gagna un récif que, de trois côtés, la mer baignait de lames vives et sournoises.
La pêche de la loubine est entre toutes captivante. Debout sur un roc avancé, à tout instant inondé, où les orteils nus doivent se crisper pour éviter la glissade toujours périlleuse, souvent mortelle, dans le bouillonnement qui s’agite aux flancs de l’écueil, le pêcheur, d’un puissant coup de reins, lance au loin sa ligne. Ensuite, il attend ; il attend que morde le grand bar ponctué, long parfois de près d’un mètre, pesant de sept à huit kilos, et dont les muscles puissants se jouent des flots tourbillonnant en furie, qu’il recherche au milieu des brisants. Le poisson est-il ferré ? Rien n’est fini, tout commence au contraire : la loubine a de terribles défenses, et c’est un duel sans merci qui s’ouvre entre la prise et le chasseur.
Damase Valmineau s’en aperçut bien quand, une demi-heure plus tard, son hameçon fut happé par une proie invisible sous les plaques d’écume, sans cesse déchirée, sans cesse renaissante. La gaule ploya si brusquement qu’elle faillit échapper à la main de l’homme, tandis que le moulinet se dévidait avec un bourdonnement soudain de rouet. Le braconnier, qui pourtant en avait vu de toutes sortes, depuis un demi-siècle qu’il vivait de la mer, mâcha un cri de surprise :
— Tonnerre ! un particulier de vingt livres, que c’est !
Mais il n’en dit pas davantage, car le moment n’était vraiment pas aux discours. Sans même songer à rallumer sa pipe éteinte, Damase, arc-bouté sur la roche, la main au moulinet, se mit en devoir de fatiguer la bête qui imprimait au bras du pêcheur de furieuses secousses.
Pendant un bon quart d’heure les choses se passèrent normalement ; puis, tout à coup, la situation devint tragique. D’un rapide écart la loubine s’évada sur la droite ; pour empêcher que sa ligne ne fût sciée aux arêtes des récifs, Valmineau voulut suivre sa prise, sur l’étroit banc de roches où il se tenait. Mais la chaussée était inégale, creusée de trous, mangée de crevasses ; sollicité par la tension à laquelle était soumis son bras, l’homme avança le pied au hasard : un instant plus tard il s’étendait en rageant sur la roche, une douleur aiguë à la cheville. La ligne fuyait dans les embruns, suivie de la gaule, qui rebondissait à bruits secs sur les rochers.
— Malheur de malheur ! Ma gaule, ma loubine, tout qu’est perdu !
Le braconnier tenta de se relever. Un élancement, cinglant comme un coup de fouet, le rejeta sur la roche déclive, où il se cala avec un grognement de sanglier forcé :
— V’là que j’ai la patte touchée ! Faut-il en voir, tout de même ! Qué que je vas faire ?
Il tâta, précautionneux, sa cheville : déjà elle enflait. Damase connut toute la gravité de sa situation : seul, blessé, il lui était matériellement impossible de regagner son logis de la Pointe, voire même de quitter cet écueil. Et la mer, qui bientôt rendrait impraticable le chemin du retour, avant deux heures, se jouerait librement au-dessus de la « plate » sur laquelle lui, Valmineau, était écroulé. Il fallait appeler au secours, quoi qu’en dût souffrir la vanité du braconnier de la met ; il fallait réclamer l’aide de cette humanité dont il avait coutume de mépriser les offices… Mais, quand on sent vous courir sur l’échine le frisson de la petite mort, bien des choses apparaissent sous un angle nouveau ; le solitaire se redressa du mieux qu’il put, et, appuyé sur les bras un peu à la façon des pingouins, se mit à héler de toute la force de ses poumons robustes, dans le vent qui emportait son appel au loin sur la falaise.
M. Lemarquier s’était rendu pour quelques jours sur le continent, afin de chercher au pays d’Herbauges des traces de saint Amand, le pieux visiteur du moustier de Saint-Hilaire, qui naquit dans cette contrée. Profitant de l’absence de son père, Madeleine était, de grand matin, partie en tournée d’herborisation. Après avoir traversé l’île, la jeune fille avait rejoint la côte à l’anse de la Grande-Conche, et elle s’en revenait lentement vers la Meule, quand, à la hauteur des marais de la Croix, elle avait rencontré le sauvage habitant de la Pointe, sa gaule à loubine sur l’épaule.
Mlle Lemarquier venait de cueillir un pied d’erodium, blanchâtre et velu, étalant sa rosette à courts rayons autour d’une jolie fleur rose pâle ; la fille du professeur admirait la perfection délicate des œuvres du Créateur, même dans leurs plus menus spécimens, lorsqu’un cri, long, poignant, fit retomber la main qui déjà ouvrait la boîte d’herborisation.
— Holà ! oh… oh !
Cela courait sous le ciel gris, plainte impérieuse et sinistre, mêlée au grondement de la mer qui roulait des galets au pied des écueils battus par les lames. C’était si lugubre, si pressant aussi, que d’un bond la jeune fille, le cœur ballant, se trouva debout au bord de la falaise, scrutant du regard la côte déchiquetée qui s’étirait à ses pieds. Et d’un coup d’œil elle comprit.
Là-bas, sur un rocher de l’anse des Vieilles, il y avait une forme étendue. Un homme, blessé ou malade, qui appelait à l’aide, et que l’implacable marée allait cerner, puis engloutir, si on ne le secourait au plus vite.
La jeune fille prit sa course dans le vent qui plaquait ses vêtements à son corps. En quelques minutes, elle arriva à l’anse, descendit sur la grève ; alors elle reconnut le braconnier de la mer, et en même temps elle comprit que le sauvetage serait difficile : déjà, sur le banc des Vieilles, un peu plus loin, les vagues écumaient, rageuses, incessantes, couvrant à chaque minute les trois têtes chauves et noires de ce dangereux brisant.
Madeleine ignorait l’hésitation stérile, comme aussi la fausse pruderie. Enlevant en un tournemain ses chaussures et ses bas, elle releva sa jupe qu’elle épingla haut sur ses jambes ; et, dans l’eau plus loin que les chevilles, que glaçait le sournois contact, elle marcha bravement vers le blessé, qui la regardait approcher en silence.
Quand elle fut près de lui :
— C’est pas trop tôt que vous voilà, déclara l’Islais. Un peu plus, vous m’auriez laissé noyer comme les bêtes qu’on jetait dans les temps par le trou de la Grande Charte.
— Je suis venue dès que je vous ai entendu. Où souffrez-vous ?
Le bonhomme montra sa jambe :
— J’ai glissé sur c’te faillie roche, en pêchant la loubine. Ah ! c’est pas un métier de riche, pour sûr !
Les doigts légers de Madeleine tâtaient le membre enflé, la jeune fille annonça :
— Une foulure seulement. Vous avez de la chance.
— De la chance ! maugréa Damase. Y en a qui n’ont pas peur ! Comment que je rallierai mon mouillage, avec la mer qui vient ?
— Je vais vous faire un pansement de fortune, et vous pourrez marcher un peu.
Déjà elle déchirait son mouchoir, le nouait au foulard du braconnier. Comme il fallait se hâter, elle plaça un bandage rapide, indifférente en apparence aux grognements du patient. Une fois seulement, celui-ci ayant proféré un juron malsonnant, la bonne Samaritaine leva sur lui son regard pur :
— Si vous vous taisiez, je pourrais aller plus vite, et cela vaudrait mieux pour nous deux.
Du coup, le blessé dompté ne souffla plus mot.
Lorsque la cheville fut solidement bandée, Madeleine se redressa :
— Là… Levez-vous. Bien. Pas trop de mal ?
— Euh !… Si, pour sûr.
— Il faudrait pourtant marcher… Appuyez-vous bien.
— Sur quoi, que je m’appuierais ?
Elle eut un rire jeune :
— Sur moi, naturellement.
— Mais…
— Allons, dépêchons. Je suis forte, et la place est mauvaise.
Ainsi l’infirmière improvisée ramena son blessé sur la plagette ; tous deux furent largement éclaboussés, mais en somme ils atteignirent sains et saufs le sable sec. Là, elle demanda :
— Vous n’aviez rien avec vous ?
— Mon sac et mes bottes. Dans le second trou, que je les ai mis.
— Restez-là, je vous les apporte.
Deux minutes plus tard, Mlle Lemarquier reparaissait, chaussée, prête au rude effort qu’elle devait encore accomplir. Et ensemble, lentement, ils regagnèrent la maison des Corbeaux ; le braconnier marchait appuyé sur l’épaule de sa compagne : il était maussade encore, mais ne grognait plus.
Devant la porte de sa cabane, Valmineau, cherchant sa clé aux poches de sa vareuse, éprouva un sourd besoin d’excuses, ou peut-être un hargneux désir de bravade :
— Vous savez, fit-il, c’est point trop beau chez moi.
— Il ne s’agit pas de cela. Jetez-vous sur votre lit, pour que je vous fasse un pansement plus sérieux.
Madeleine, en un clin d’œil, eut mis la main sur le pichet égueulé où le bonhomme gardait son eau douce ; elle rafraîchit avec précaution le pied que la marche avait gonflé. Damase se laissait faire, moralement recroquevillé en une défensive naturelle à sa mentalité de porc-épic, mais à qui l’inaltérable douceur de la demoiselle livrait de rudes et singuliers assauts. Elle se releva enfin :
— Voilà. Cinq ou six jours de repos complet, et il n’y paraîtra plus.
— Cinq ou six jours ! gronda le pêcheur. Nom de…
— Chut !
Madeleine le regardait, un doigt levé, les yeux attristés ; le braconnier de la mer, qui ne craignait pas grand’chose, s’arrêta tout net. Il reprit sur un autre ton :
— Mais, Demoiselle, comment que vous voulez que je fasse, pour mon manger ? Je n’ai point de domestique, moi…
— Je viendrai vous panser deux fois par jour ; et j’apporterai tout ce qu’il faudra.
Ça, c’était plus fort que de pêcher des langoustes avec une nasse percée. Le vieux sanglier crut voir vaciller autour de lui les parois de sa tanière ; il murmura :
— Vous, Demoiselle !… Mais, vous ne pensez pas… depuis la Meule !
Elle eut encore son sourire demeuré si jeune, malgré la fuite de ses vingt ans :
— Avec ma bicyclette ce n’est rien du tout. Il ferait beau voir un médecin abandonner son malade avant la guérison ! Seulement, il faut me promettre d’être sage !
— Dame oui, répondit l’autre, je serai sage ; mais je vas m’embêter bougrement !
— Je vous apporterai de la lecture. Et puis vous direz votre chapelet ; cela vous aidera à avoir de la patience. Vous ne l’avez pas oublié ?
La demande était si naturelle, le regard si clair, qu’une réponse négative vraiment était impossible. D’ailleurs, en cherchant bien… Le solitaire avala sa salive avec effort, et assura tout en grattant frénétiquement son crâne grisonnant :
— Bien sûr, Demoiselle, ça ne s’oublie pas !
CHAPITRE IV
M. Lemarquier travaillait dans la chambre qu’il avait élue pour y mettre au jour son étude sur les monastères de l’île d’Yeu. Sa fenêtre donnait sur le village blotti au pied des falaises ; la blancheur des maisons étagées parmi la verdure, le brun lavé de gris de l’énorme muraille limitant le miroir du petit port, formaient, avec le bleu du ciel, un tableau reposant de chantantes harmonies, qui était doux à l’homme meurtri par les tourmentes de la vie. Auprès de lui, sa fille, diligente et silencieuse, s’activait à une layette promise à une voisine qui attendait son dixième enfant.
Quelques mois d’étude avaient permis au professeur de réunir et de classer tous les documents relatifs au moustier de Saint-Hilaire, et aux premiers temps de sa bienfaisante existence. Maintenant, l’archéologue se penchait sur le souvenir du plus illustre des visiteurs de l’île, saint Amand, et le vénérable évêque allait revivre à son évocation.
— Si tu savais, Madeleine, dit soudain le savant en déposant sa plume, quelle attachante personnalité que celle de ce Saint ! J’ai pu la reconstituer en détail. En veux-tu un aperçu ?
— Mieux qu’un aperçu, père, je t’en prie.
— Non ; pas davantage, pour le moment. Ton temps est précieux, fillette…, et le mien aussi. Donc, saint Amand naît, probablement dans le troisième quart du VIe siècle, en Armorique, in territorio namnetensi, où le nom de Sévère, que portait son père, est encore commun, j’ai pu m’en rendre compte l’autre jour. Il vient en 609 chercher à l’île d’Oïa — notre île — un refuge contre les bruits du monde ; sa barque, pénétrant dans le golfe du Moulin, que les travaux des moines n’avaient pas complètement asséché encore, suit un chenal qui le mène jusqu’au mur même de l’abbaye, soit au Passou de Ker-Borny.
Le pieux visiteur se forme auprès des moines de Bangor à la vie religieuse, et bientôt il édifie toute la communauté par ses vertus. Mais la règle des Pères, si dure soit-elle, semble encore trop douce à cette âme dévorée d’un saint désir de mortification. Tout près du monastère, dont les offices lui étaient précieux, Amand creuse de ses mains la grotte où il entend passer son temps dans la prière.
— Ah ! fit Madeleine, ce trou, assez difficile à découvrir, que tu m’as montré lundi dernier, du côté de Ker-Borny ?
— Justement. J’en ai pris un croquis. Regarde.
Le professeur tendait à sa fille un feuillet qu’elle considéra avec intérêt. C’était, au flanc d’un bloc granitique, une excavation artificielle, assez petite et sans grand caractère ; la paroi sombre était éclaircie par le reflet d’une fontaine minuscule, que l’on prendrait pour un bénitier, si elle ne coulait continuellement, et n’offrait un trop-plein.
Madeleine rendit le dessin à son père :
— C’est tout à fait cela, père… Et saint Amand demeura longtemps dans ce fruste ermitage ?
— Jusqu’à ce qu’il sente en soi une âme mûre pour les lointaines missions. Le pauvre prêtre armoricain a entendu parler, au fond de sa solitude, de l’inconduite à laquelle s’abandonne le roi des Francs, Dagobert Ier, en son palais de Metz. Intrépide, l’ermite traverse en modeste équipage les forêts sauvages de la Gaule ; plus intrépide encore, il ose reprocher ses débordements au monarque. Et si grande est la puissance de la vertu, que, malgré ces reproches, à cause d’eux peut-être même, le souverain tient absolument à ce qu’Amand soit le parrain de son fils Sigebert, le futur roi d’Austrasie. Dès lors, les honneurs arrivent en foule à l’humble prêtre, qui ne les accepte que pour l’influence qu’ils ajoutent à son inlassable activité. Évêque de Maëstricht, vers 635, il prêche les Suèves et les Wascons, et mérite de porter devant la postérité le titre d’apôtre des Flandres, de la Frise et du Hainaut. Dures années d’incessant labeur au cours desquelles le Saint regretta souvent l’ermitage de la tranquille Oïa, où, exempt des terrestres soucis, il était libre de faire monter sans trêve sa prière vers le ciel, « comme un encens d’une agréable odeur ». Enfin, chargé d’ans et de vertus, le saint évêque meurt aux environs de Tournay, dans un monastère qui depuis a porté son nom, et que…
M. Lemarquier se tut. Des bruits de contestations se faisaient entendre depuis un moment à la cuisine, et leur diapason allait s’élevant.
— Qu’arrive-t-il donc, Madeleine ?
— Je vais voir, père.
Comme la jeune fille se levait, la bonne parut sur le seuil, rouge de colère :
— Mademoiselle, c’est le braconnier qui veut entrer à toute force, avec sa hotte qui goutte ! Il va mettre de l’eau plein ma salle !
— C’est peut-être pas c’te vieille carène qui va m’empêcher de voir la demoiselle ! grommelait en coulisse une voix rude.
Au même moment, sous l’effort d’une main vigoureuse, la brave Islaise pirouettait avec des piaillements de cormoran, tandis que dans la porte apparaissait la puissante carrure de Damase Valmineau.
— Les femmes, pour des riens, faut que ça piaule comme des simounelles dans la tempête ! constata-t-il en manière d’excuses.
Et il ajouta poliment, son béret à la main :
— Bien le bonjour, Monsieur, Demoiselle et la compagnie.
De fait, la hotte pleurait fâcheusement sur le parquet. Le professeur s’informa :
— Qu’est-ce qui vous amène, Valmineau ?
A quoi le bonhomme répondit, sans prendre garde aux signes de Madeleine :
— C’est la chose que votre fille m’a tout bonnement sauvé la vie, M. Lemarquier. Alors, moi, je vous ai pêché des langoustes, et je vous les apporte… dame, c’est du beau, foi de braconnier !
D’un tour d’épaule, Damase faisait glisser les courroies de la hotte, et la posait à terre. On entendit d’impressionnants cliquetis d’armures froissées. Le savant sourit :
— Vous exagérez, mon brave. Ma fille a simplement pansé une entorse que vous vous étiez faite sur la falaise, où elle se trouvait par hasard, m’a-t-elle dit.
Une lueur brilla sous les sourcils broussailleux du solitaire :
— Ah ! c’est ce qu’elle vous a dit, la demoiselle ? Et bien ! moi, je vas parler autrement, à cette heure, et je suis bien sûr qu’elle ne me démentira point !
— Père Damase…
— Laissée, laisser, Demoiselle ! La vérité, je ne connais que ça ! Monsieur, cette petite dame, qu’a l’air de rien, elle est venue me chercher sur un failli rocher où que j’étais pour périr, vu que la mer montait, et que je ne pouvais plus bouger la patte. Elle m’a pansé là, elle m’a soutenu et quasiment porté, sur la route de la falaise, jusqu’à mon cabanon. Pis que ça, cinq jours de temps elle est venue me soigner et me nourrir comme un gosse, que j’en aurais pleuré, si j’avais pas égaré mon cœur dans les trous de la côte, depuis que je vis seul comme un rat !
Le vieux s’arrêta pour souffler. M. Lemarquier se tourna avec émotion du côté de sa fille qui, confuse, baissait la tête vers un mignon bonnet qu’elle avait campé sur son poing fermé.
— Elle a fait tout cela ? murmura le savant.
— Foi de Valmineau, Monsieur, c’est la vérité vraie ! Et en plus, la demoiselle m’a rappris mon chapelet, que j’avais comme qui dirait un peu perdu de vue, à force de bourlinguer à la braconne.
— C’est très bien, mon brave, mais… cela ne m’étonne pas d’elle, conclut M. Lemarquier en regardant son enfant avec tendresse.
— Père, n’était-ce pas très simple ? Je me trouvais là : j’ai été l’instrument de la Providence, voilà tout !
— Je ne sais point au juste de quoi vous avez été l’instrument, Demoiselle, reprit Damase, se mettant en devoir d’exhiber le contenu de sa hotte, mais pour aujourd’hui je vous apporte des langoustes comme ils n’en ont pas à la table du préfet, qui n’est qu’un terrien du continent ! Et je tenais à vous dire aussi qu’entre vous et le braconnier de la mer, c’est à la vie, à la mort. Si on peut faire quelque chose de bien du vieux sauvage des Corbeaux, c’est vous qui le ferez, vu qu’il vous doit l’air qu’il respire !
Ayant dit, avec un fruste élan qui ne manquait pas de grandeur, Damase Valmineau commença d’aligner sur le bureau du professeur des homards énormes et pleins de pétulance, devant lesquels M. et Mlle Lemarquier n’eurent que le temps de garer les précieux feuillets où s’évoquait la vie de saint Amand, évêque de Maëstricht et ermite d’Oïa.
Le culte respectueux et discret voué par le pêcheur à la « demoiselle » qui l’avait sauvé se manifesta comme il se pouvait faire, c’est-à-dire que la villa de la Meule se vit fréquemment pourvue de ces divers crustacés abondants sur la côte ouest de l’île, et dont le même Garcie Ferrande, de qui nous avons parlé déjà, écrivait en son savoureux langage du temps de Ronsard :
« Il y a sur lesdits rochers grosse garde, tant de jour que de nuyct, et les gardes dudit lieu sont gros raviers palliers, abjans, hyrainnes de mer, roylangousts, langoustes et grandes mâcres, et grosses jambes, et sont par-dessus tous les gros burgaulx avec leurs corps courant jusqu’à la symme desdits rochers, et illec font le guet. »
Souvent, quand Madeleine herborisait sur la lande, le braconnier apparaissait, surgissant par quelqu’un des invraisemblables sentiers qui escaladent la muraille rocheuse. Il mettait la jeune fille en garde contre les périls des falaises, périls nombreux, insoupçonnés des nouveaux venus dans l’île, et qu’il connaissait mieux, lui, qu’être au monde. Et il la guidait pour la recherche des simples : il en ignorait la classification et le nom savant, mais il avait dès longtemps remarqué leurs vertus ; c’est ainsi que, grâce à lui, Mlle Lemarquier put recueillir dans quelques grottes de robustes échantillons d’asplenium marinum, belle fougère, qui nulle part n’est abondante. Les enfants de la Meule eurent tôt fait d’en apprendre les qualités bienfaisantes.
Un jour d’automne, Valmineau rencontra Madeleine près de l’anse du Nicou-Coulon, où la mer, perpétuellement démontée, même par les temps les plus calmes, fouaille les brisants avec une fureur toujours renaissante. De là on domine la pointe de l’île, lande rissolée par l’été finissant, et où le logis du braconnier de la mer s’érigeait tout seul, au bout de son allée de tamaris. Mlle Lemarquier observa :
— Nous ne sommes pas loin de chez vous, père Damase.
— Mais non, Demoiselle ; et encore moins des Corbeaux, où que je vas de ce pas. Si j’osais…
Le vieux se tut, intimidé.
— Allons, osez, je vous écoute.
— J’aimerais bien vous montrer ma barque ; je viens de la calfater à neuf, elle est faraude comme une mariée !
— Conduisez-moi, père Damase : je veux la voir !
Sur la grève, le canot de Valmineau reposait, exhalant une forte odeur de goudron frais ; sa joue s’appuyait contre des pierrailles, ses flancs noirs brillaient sous la caresse tiède du soleil d’octobre.
— Y luit comme une chaussure vernie, constata le propriétaire avec un légitime orgueil.
— Il est très beau, votre bateau ! admira Madeleine. Et quel ouvrage vous vous êtes donné là !
— Ah dame ! c’est pas fait à moitié ! Et puis, j’ai rafistolé le vivier, tant que j’y étais. Voyez voir.
L’Islais montrait, enfermée dans la coque, une réserve assez large ; des trous pratiqués à travers le bordage y assuraient l’entrée et le renouvellement de l’eau de mer. Et comme Mlle Lemarquier regardait, intéressée, il s’enhardit :
— Demoiselle, si ça pouvait vous faire plaisir…
Derechef, le solitaire se tut ; il n’était pas timide, mais, foi de Valmineau ! sa hardiesse naturelle le quittait toute, quand il se trouvait en présence de la jeune femme qui lui avait sauvé la vie, par une espèce de miracle à quoi il ne pouvait songer sans être rempli d’un émerveillement rétrospectif.
— Peut-être, père Damase, si je savais de quoi il s’agit.
— Je serais si heureux… si honoré, Demoiselle, de vous emmener faire un tour en barque ! Un jour que la mer serait « planche », s’entend.
— Avec vous, j’aurai toute confiance, sourit Madeleine. D’ailleurs, le patron de votre bateau nous protégera.
— Le patron ?
— Oui, comment se nomme-t-elle, votre barque ?
Damase soupira : il avait compris. Se grattant la tête énergiquement, pour dissimuler son embarras, il énonça, avec le sentiment pénible que ce nom, dont il était si fier, pourrait bien représenter une sottise :
— Le Vive-la-République-Universelle, qu’il s’appelle, mon canot.
Les yeux de Madeleine s’agrandirent, et dans leur eau bleue, un peu pâlie, passa une stupeur :
— Le Vive-la… comment dites-vous, père Damase ?
— La République-Universelle, Demoiselle.
— Ce n’est pas un nom chrétien, cela, mon pauvre ami.
— Je ne dis pas… murmura le terrible braconnier de la mer, qui, à cet instant, eût bien donné sa belle montre pour être enfermé, innocent homardeau, dans le vivier de l’esquif en question.
Madeleine reprit, inquiète :
— Père Damase, je suis sûre que votre bateau n’est pas baptisé !
— Demoiselle, je… je vas vous dire…
— Et vous croyez que je veux embarquer sur un canot qui brave le bon Dieu en naviguant comme un païen ?
— Oh ! ça non, bien sûr… convint le bonhomme, qui de son pied grattait le sable, à la façon d’une mule entravée et pensive.
— Alors, savez-vous ce qu’il faut faire ? demanda Mlle Lemarquier en se rapprochant. Nous allons réparer cet oubli. Une jolie fête au Port, un de ces dimanches, avant l’hiver… Je serai marraine, naturellement… cela vous va ?
— Ah ! Demoiselle, si ça me va !
— Et mon père se fera un plaisir d’être parrain. Nous mettrons la barque sous la protection de ma patronne… la Sainte-Madeleine, qu’en dites-vous ?
A quoi le braconnier, le mécréant montré du doigt aux petits enfants par les matrones de l’île, et qui ne savait même plus discerner l’un de l’autre le glas et l’angélus, répondit convaincu :
— Demoiselle, c’est bien de l’honneur que vous me faites, et sainte Madeleine aussi. C’est-il pas trop beau de penser qu’elle s’intéressera à un vieux crabe comme je suis ?
CHAPITRE V
— Savez-vous la nouvelle, mère Pavin ?
— Non là, qu’est-ce qu’il y a ?
— Le braconnier de la mer fait baptiser son bateau !
— Ça se peut-il bien ?
— Comme je vous le dis ! Si vous ne me croyez pas, allez voir au port.
— Sur que j’y vas ! Vous parlez d’un miracle, alors !
L’information courut rapidement la capitale, depuis la rue de l’Argenterie jusqu’à celle du Secret, mal nommée pour une fois, en passant par la Grande-Rue qui, malgré les prétention de son nom, est tout juste un chemin de village, sans pavés ni trottoirs. Comme la population maritime était au complet, les équipages des thoniers, profitant de ce radieux début de novembre pour préparer la campagne d’hiver au chalut, un flot de bérets bleus et de fanchons noires ne tarda guère à rouler vers les quais pour constater de visu le prodige annoncé.
Le canot de Damase Valmineau se balançait au port, près des ormeaux de la place La Pylaie, dont le sol était jonché des premières feuilles mortes, gaufrées comme des beignets roux. Il était en grande toilette de baptême, c’est-à-dire qu’il portait en tête de mât un gros bouquet de bruyères, patiemment recueillies par le solitaire de la Pointe. Au-dessous flottaient, dans la brise encore tiède, le pavillon national, puis une longue flamme blanche offerte par Mlle Lemarquier, et sur quoi se découpait en lettres bleues le nom de Sainte-Madeleine. Le même nom s’inscrivait à l’avant du bateau, en caractères blancs tout neufs, avec l’indication réglementaire exigée par la marine, I-D (île d’Yeu).
A côté, sur le quai, Damase Valmineau attendait auprès de M. et Mlle Lemarquier. Pour la circonstance rasé de frais, son torse robuste moulé dans une vareuse neuve, le braconnier de la mer avait vraiment — qui l’eût dit ? — figure d’homme civilisé. On le constatait avec surprise parmi les groupes, qui demeuraient à distance respectueuse, car on savait, par expérience, le solitaire prompt aux coups de boutoir.
Un remous dans l’assistance, des bérets qui se lèvent : c’est l’abbé Parand qui arrive, suivi de son vicaire ; derrière eux les enfants de chœur, le sacristain portant les vêtements sacerdotaux. M. Lemarquier se découvre ; Valmineau se tient tout raide, comme au temps où l’amiral passait les hommes en revue sur le pont de l’Invincible, frégate de première classe, voile et vapeur.
Aidé par le jeune abbé, M. le doyen revêt le surplis et l’étole ; puis, d’un organe souple et grave qui détache en vigueur les syllabes latines, il entonne l’Ave maris Stella :
Ave maris Stella,
Dei mater alma
Atque semper virgo…
Et voici qu’une houle semble passer sur les fronts de ces chrétiens assemblés, qui s’inclinent. Puis leur chant répond, tous accents unis : timbres mâles des hommes, voix pures et fortes des Islaises, guidées par celle plus disciplinée de Madeleine Lemarquier :
Monstra te esse matrem,
Sumat per te preces,
Qui pro nobis natus…
C’est l’hymne qui sait le mieux jeter l’âme croyante aux bras maternels de Marie, l’appel filial de ceux que menace la tourmente, et qui implorent la protection d’en haut. Qui plus que les pêcheurs est de ceux-là ? Les périls, ils les affrontent chaque jour, et dans quelles conditions tragiques ! Aussi le chant jaillissait-il avec conviction des lèvres rudes, et le braconnier, agité par une sourde émotion, s’appliquait à cette tâche vénérable et nouvelle, à laquelle il mettait tout son cœur.
Le dernier verset s’évanouit au ciel clair : l’abbé Parand asperge d’eau bénite les diverses parties de la barque ; ensuite il répand sur chaque côté de la Sainte-Madeleine, à sa poupe et à sa proue, le sel et le froment bénits, l’un, signe de conservation et de longue vie ; l’autre, d’abondance et de prospérité. La foule, qui a de longtemps pénétré le sens profond de ces symboles, regarde avec respect ; Damase éprouve confusément que quelque chose le travaille : pour la première fois il est frappé de cette pensée qu’il y a mieux que de vivre en sauvage, comme une bête, ainsi qu’il faisait depuis des années.
Après la bénédiction vient, conclusion naturelle de la cérémonie, ce que quelques mauvaises têtes seraient tentées de considérer comme sa partie principale. M. Lemarquier a fait apporter un vaste panier, précieusement confié aux flanc arrondis du canot. Riant, criant, se bousculant un peu, les enfants de chœur écartent le couvercle d’osier : des gâteaux, des dragées apparaissent, et aussi de belles bouteilles ventrues coiffées d’or ; on acclame le parrain, Valmineau proteste :
— C’est trop, Monsieur Lemarquier, beaucoup trop ! Quasiment autant que pour la bénédiction du dundee Fraternité en 1908…
— Mon brave, nous allons trinquer. Je me suis laissé dire que dans l’île, maintenant comme dans ma jeunesse, il n’y a pas de solennité qui ne se termine ainsi ! Allons, les enfants qui veut des bonbons ?
Les petites mains se tendent ; ensuite, Madeleine, souriante, distribue des coupes à la ronde. Pour les dragées versicolores comme pour le vin doré qui pétille au soleil, les amateurs sont nombreux ; et il semble infatigable le geste solennel par lequel Valmineau dispense aux Islais ses frères le sang généreux des coteaux de Champagne.
M. Lemarquier lève sa coupe :
— Mes amis, je porte la santé de notre cher doyen !
Des acclamations s’élèvent :
— Oui ! oui ! bravo !
— Vive Monsieur le curé !
— Mes bons enfants, répond le vénérable prêtre, aussi ému de ces manifestations d’affection que s’il ne les avait pas largement méritées par le plus paternel des apostolats, mes bons enfants, remercions avant tout le Seigneur qui nous accorde cette journée de joie ; et recommandons-lui, puisque c’est en leur honneur que nous sommes réunis ici, la Sainte-Madeleine et son patron.
— Vive Damase ! Vive le braconnier !
Valmineau s’agite. Il trouve que ce titre, dont il a pendant des années conçu un farouche orgueil, est malséant à rappeler là, comme ça, tout de go, devant la demoiselle, qui ne doit pas en être favorablement impressionnée. Il intervient :
— C’est vive la demoiselle, qu’il faut dire ! Vive la marraine de la Sainte-Madeleine !